Comment le blocage d’Ormuz menace la sécurité alimentaire de 50 millions de personnes
Donald Trump a - encore - parlé trop vite. Le président américain a beau avoir affirmé, lundi 9 mars, que la guerre en Iran était "bientôt finie", une tout autre réalité s'observe sur le terrain. Près de deux semaines après le début de l'attaque menée par les Etats-Unis et Israël sur l'Iran, la tension est loin d'être retombée au Moyen-Orient. Dans le détroit d'Ormuz, point névralgique du commerce maritime mondial, un vraquier thaïlandais, parti des Emirats arabes unis en direction de l'Inde, a dû être évacué, mercredi 11 mars, après avoir été touché par deux tirs de missile. Sur les images diffusées sur les réseaux sociaux, on distingue le navire, long de plus de 170 mètres, en flamme, entouré de canots de sauvetage sur lesquels se précipitent les 22 membres de l'équipage. Une attaque, revendiquée par les Gardiens de la révolution, qui vient s'ajouter à la longue liste d'incidents du même type depuis le début du conflit.
Sans compter que la milice iranienne menace désormais de disséminer des mines tout le long de cet étroit point de passage, où transite un cinquième des volumes mondiaux de pétrole et de gaz naturel liquéfié. Encore une mauvaise nouvelle pour ces marchés, dont les cours s'envolent et dégringolent au gré des manœuvres et des annonces de chaque camp. Ce n'est pourtant pas le seul point de vigilance. Si Téhéran prive de nombreux pays, notamment asiatiques, de leurs acheminements continus en hydrocarbures, elle menace aussi sur le long terme la sécurité alimentaire des pays du Golfe.

Car la majorité de leurs importations de produits agricoles et d'intrants arrivent par voie maritime via le détroit d'Ormuz. "Elles passent normalement par le port de Jebel Ali [NDLR : à Dubaï] et correspondent à l’approvisionnement d’environ 50 millions de personnes dans la péninsule arabique. Aujourd’hui, il est pratiquement inaccessible. Officiellement, les autorités affirment qu’il reste opérationnel, mais dans les faits aucun nouveau navire ne peut y entrer", affirme Ishan Bhanu, analyste principal des matières premières agricoles chez Kpler. Des livraisons dont ne peuvent se passer les pays du Golfe. "Les taux de dépendance se situent autour de 80 à 90 % et concernent des produits très stratégiques : le riz, les céréales - qui constituent la base de l’alimentation des populations de la région et des travailleurs à bas salaires - ainsi que la viande", détaille Matthieu Brun, directeur scientifique de la Fondation pour l'agriculture et la ruralité dans le monde.
Les Etats de la péninsule produisent bien des légumes - poivrons, concombres ou encore aubergines -, généralement sous serre, entre novembre et avril. Passé cette période, la température devient trop élevée pour le maraîchage. L'Arabie saoudite, le Qatar ou encore les Emirats arabes unis redeviennent alors dépendants des importations pour ce type de produits. Une guerre qui se prolonge au-delà du printemps pourrait compliquer encore davantage la situation. "En revanche, ils sont quasiment incapables de produire des fruits à grande échelle, à l’exception des dattes, car ces cultures nécessitent beaucoup d’eau", pointe Delphine Acloque, du Centre d'études et de prospective du Ministère de l'agriculture, de l'agroalimentaire et de la souveraineté alimentaire. Pour la tomate, tous dépendent fortement de l'Iran, un grand pays agricole. "Sa décision de suspendre ses exportations pourrait avoir des conséquences", estime cette experte.
Une stratégie alimentaire qui a évolué depuis vingt ans
Comme le rappelle Delphine Acloque, "ces pays présentent des vulnérabilités structurelles : un climat aride, une rareté significative de l’eau et un manque de terres arables". Bien conscientes de leurs points faibles, les monarchies du Golfe ont commencé à faire évoluer leurs pratiques en la matière il y a près d'une vingtaine d'années à des degrés divers. "La crise financière de 2008, qui s’était accompagnée d’une forte inflation des prix alimentaires, a servi de signal d’alarme", relate cette docteur en géographie, spécialiste du Moyen-Orient. Visé ensuite par un blocus de l'Arabie saoudite et des Emirats arabes unis entre 2017 et 2021, le Qatar a par exemple élaboré une nouvelle stratégie reposant sur trois axes. "Le premier consiste à développer l’autosuffisance pour certains produits stratégiques, explique Delphine Acloque. Le Qatar est désormais quasiment autosuffisant en lait et en viande de volaille fraîche." Les 24 000 vaches présentes sur le territoire permettent de nourrir les trois millions d'habitants. Problème : ce choix se heurte aujourd'hui au blocage du détroit d'Ormuz. "Le fourrage nécessaire pour nourrir les vaches est peu produit localement : il provient surtout de la Corne de l’Afrique, notamment d’Éthiopie, souligne Matthieu Brun. Il est transporté par bateau en traversant la mer Rouge. Sans ces intrants, il devient impossible d’alimenter les élevages." Pour le poulet congelé, le pays reste encore très dépendant du Brésil, tout comme pour la viande bovine en provenance d'Australie et de Nouvelle-Zélande.
Le deuxième pilier repose sur le stockage. "Le Qatar et les Émirats arabes unis ont développé d’importantes capacités pour conserver les céréales et certains produits agroalimentaires, poursuit Delphine Acloque. Ces dispositifs s’appuient souvent sur des partenariats avec le secteur privé, notamment la grande distribution." Dans les ports, d'immenses silos doivent en principe permettre de tenir jusqu'à trois mois, au moins. "Dans ce domaine, les informations circulent très peu : les stocks sont sans doute ce qui est le moins partagé au monde", note Matthieu Brun. Pour une raison simple : ces sites font figure de cibles potentielles pour les bombardements iraniens. Par le passé, certaines infrastructures de stockage avaient été détruites au Yémen ou en Syrie du temps de Daech.
Enfin, le dernier volet consiste à investir dans la production agricole à l'étranger. "Des entreprises privées ou liées aux fonds souverains, notamment en Arabie saoudite et aux Émirats, ont pris des participations dans de grandes entreprises agroalimentaires en Afrique, au Brésil ou au Canada. Ces pays ont également investi directement dans la production agricole, notamment en Égypte et dans les pays de la Corne de l’Afrique", précise Delphine Acloque. Une stratégie qui ne réussit pas toujours. "Louer des terres agricoles implique d’importer des machines, des semences, de recruter de la main-d’œuvre et d’organiser toute la chaîne de production, rappelle Matthieu Brun. Or les pays du Golfe n’ont pas une tradition agricole : historiquement, ce sont plutôt des sociétés nomades." Une politique qui se télescope, elle aussi, avec le conflit en cours et la congestion du commerce maritime dans la région.
Une nécessaire coordination des pays du Golfe
La durée de ces troubles sera là encore déterminante. D'autant qu'en cas de déblocage, les livraisons de denrées n'auront pas la priorité. "Les Etats-Unis ont évoqué des garanties de sécurité et la possibilité d’un couloir maritime, mais d’après les informations du secteur du fret, les pétroliers devraient être prioritaires, ainsi que les grands porte-conteneurs déjà bloqués dans la région afin qu’ils puissent repartir", avance Ishan Bhanu. La situation inquiète en tout cas fortement le directeur de l’Institut supérieur d’économie maritime Paul Tourret, pour qui l'importance du pétrole dans le monde masque les autres risques qui pèsent sur la sécurité alimentaire. "Pendant un certain temps, on peut tenir grâce aux stocks. Mais au-delà, des problèmes d’approvisionnement vont commencer à apparaître", prédit l'expert.
Le salut viendra peut-être de la coopération entre les pays du Golfe. "L’Arabie saoudite pourrait potentiellement devenir un grand hub régional, affirme Delphine Acloque. Pourtant, le Conseil de coopération du Golfe reste marqué par des rivalités historiques. Les relations se sont améliorées ces dernières années, mais il n’existe toujours pas de véritable stratégie commune comparable au modèle européen." Un manque de coordination particulièrement visible en période de crise.

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