Mikaa Mered, spécialiste du Groenland : "L'Otan n'a absolument pas la légitimité de négocier avec Donald Trump"
Est-ce sa peur panique de l’échec qui a conduit Donald Trump à changer de stratégie sur le Groenland ? Lui qui promettait une "annexion" façon Vladimir Poutine a subitement oublié le vocabulaire militaire et assuré, le 21 janvier, lors du Forum économique mondial à Davos, avoir conclu avec le secrétaire général de l'Otan, Mark Rutte, le "cadre d'un futur accord" lui ouvrant "l’accès total" à ce territoire arctique. "Il n’y a pas de fin, il n’y a pas de limite dans le temps […] Nous obtenons tout ce que nous voulons, sans aucun coût", a-t-il claironné dans un entretien accordé à Fox Business.
Derrière ces fanfaronnades, le revirement spectaculaire de Donald Trump révèle l’absence de plan de son administration sur ce dossier. Et pour cause : l’armée américaine n’a ni les capacités d'envahir ni de mettre la région sous blocus, selon Mikaa Blugeon-Mered, chercheur senior en géopolitique de la transition énergétique à l'Université du Québec à Trois-Rivières. Qu’il le veuille ou non, si Donald Trump veut étendre son influence, il dépend de ses partenaires européens. Entretien.
L’Express : Donald Trump semble avoir abandonné – à ce stade – l’option militaire au Groenland. Un choix pragmatique ?
Mikaa Blugeon-Mered : Il y a fort à parier que lorsque Trump s’est tourné vers ses "joint chiefs" - le Comité des chefs d'état-major interarmées – pour leur demander un plan d'invasion du Groenland, il ait vu des mines déconfites. Simplement parce qu'il n'y a pas de plan. Personne n'a prévu de faire la guerre sur ce territoire. Par conséquent, il n'y a pas eu d'investissement, de moyens, d'exercice dédié à ce genre de scénario. La réalité, c’est que les Américains dépendent en partie de leurs partenaires européens pour évoluer dans cette zone.
Les capacités américaines dans la région sont limitées. L’armée n’a qu’une division spécialisée dans le combat en conditions arctiques extrêmes : la 11ème division aéroportée, qui est positionnée en Alaska sur la base interarmées Elmendorf-Richardson. Les moyens techniques dont disposent les forces spéciales françaises, britanniques, suédoises, finlandaises, danoises, sont meilleurs. Ces troupes sont plus nombreuses et formées puisqu’elles mènent des exercices en milieu de très grand froid Arctique groenlandais bien plus régulièrement que cette division basée en Alaska.
Dans le détail, l'infrastructure sur laquelle les Américains peuvent se baser au Groenland est leur base de Pituffik, où 150 hommes sont stationnés à l’année, dont une quarantaine formés au combat. Cette base n'est accessible que par les airs puisque la glace empêche l’arrivée par la mer, et se trouve très excentrée par rapport à la capitale, Nuuk. A moins de ne rencontrer aucune résistance, ce n’est pas à partir de Pituffik que l’armée va pouvoir prendre Nuuk, à 1 500 kilomètres de là. Rappelons qu’il n’y a pas de route au Groenland, donc pas de profondeur de terrain qu’une armée pourrait utiliser d'une localité à une autre.
Sur le plan maritime, les Américains ont peu de moyens sur cette zone. Ils sont très performants sur la navigation sous-marinière en Arctique et disposent même de sous-marins capables de briser un mètre de glace. En revanche, ils n’ont pas les moyens de contrôler cette zone pour y imposer une forme de blocus ou même simplement pour y établir des activités minières. Pour une raison simple : ils n’ont qu’un seul brise-glace lourd, le Polar Star, vieux de plus de 50 ans, qui ne navigue que six mois par an, pour être réparé à Seattle le reste du temps. Bref, la marine américaine ne peut pas compter sur ce brise-glace. Que reste-t-il ? Des petits brise-glace appelés des "cutters", car ils coupent la glace mais ne la brisent pas. Ces bateaux, dits de moyenne capacité, sont basés en Alaska. Pour les faire venir jusqu'au Groenland, il faudrait qu'ils passent par la route maritime du nord-ouest, donc à travers les îles canadiennes. Là, on peut tout à fait imaginer que les Canadiens jouent de leur maîtrise territoriale pour empêcher le passage. Or, ils ont déjà dit qu’ils défendraient le Groenland en cas d’attaque, car pour le Canada il y aurait alors un risque existentiel d'être pris en étau par les États-Unis sur les trois volets : Nord-est, nord-ouest et sud.
Bref, sans le matériel maritime ni la supériorité aérienne, il semble très difficile d’établir un blocus comme en rêverait Trump. La réalité, c’est que les Américains dépendent des Européens dans cette région.
A défaut d’une prise de ce territoire par la force, Donald Trump affirme avoir conclu le "cadre d'un futur accord" avec Mark Rutte, le Secrétaire général de l’Otan.
D’abord, l’Otan n’a absolument pas la légitimité de négocier quoi que ce soit qui relève des enjeux liés aux minerais ou à la souveraineté avec l'un de ses États membres pour le compte d’un autre État membre. Mark Rutte n’a pas de mandat. La Première ministre danoise l’a confirmé. Bref, s’il y a accord, juridiquement il vaut zéro, à moins d'être avalisé par le Danemark et le Groenland.
Y a-t-il encore un adulte dans la pièce à la Maison-Blanche ? Ou au Pentagone ?
En toute sincérité, je l’ignore. Ce n’est clairement pas J.D. Vance, ni le secrétaire à la guerre Pete Hegseth, ni le conseiller à la sécurité intérieure Stephen Miller, pas plus que Thomas Dans, le président de la commission de recherche sur l'Arctique, un businessman qui n’a rien à voir avec la recherche. Ce n’est pas Marco Rubio non plus, même s’il est un peu plus discret sur ce dossier… Au niveau des états-majors, Donald Trump a procédé à des purges début 2025, des généraux et des amiraux très expérimentés ont été remplacés par des affidés politiques. Donc, je ne sais pas.
Peut-être que le dernier "adulte dans la pièce" est le président de la Réserve fédérale (Fed), Jerome Powell, qui voit bien le risque d'une relâche massive des détentions de bons du trésor américain sur les marchés financiers par les Européens, ce qui aurait évidemment un impact massif…
Les Etats-Unis ont longtemps eu une présence beaucoup plus importante au Groenland… Et ils s’y sont parfois cassé le nez ?
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les Américains avaient cette capacité de mouvance sur glace, acquise notamment grâce à l’explorateur franco-américain Paul-Émile Victor, qui s’engage dans l’US Air force comme pilote et parachutiste. Il y crée l’escadrille "Search and Rescue" pour l’Alaska, le Canada et le Groenland. Des troupes américaines étaient présentes depuis la signature en 1941 d’un accord entre le gouvernement américain et l’ambassadeur danois aux Etats-Unis. Et en 1946, le président Truman a proposé 100 millions de dollars en or pour acquérir le territoire.
Pendant la guerre froide, les Américains ont développé leur présence sur le Groenland. Le nord-ouest de l’île les intéressait tout particulièrement car si on prenait les azimuts, c'est-à-dire les trajectoires de tirs des missiles balistiques intercontinentaux russes et qu'on tirait de la péninsule de Kola vers la côte américaine, ils passaient nécessairement par le Groenland ou juste à côté. D’où la volonté d’ériger cette base à Thulé. Elle est construite en quatre mois dans le plus grand secret. Nom de code : opération Blue Jay.
Mais ce n’est pas tout. Les Américains veulent aussi établir au Groenland une capacité de frappe nucléaire en riposte, donc de second niveau. C’est le cœur du projet "Iceworm", autre programme secret de l’armée américaine qui visait à construire une ville souterraine abritant un réseau de sites mobiles de lancement de missiles nucléaires sous la calotte glaciaire du Groenland. Tout cela sous couvert de recherche scientifique.
C’était dans la logique du "projet Manhattan" commencé en 1942 pour fabriquer la bombe atomique : on crée quelque chose au milieu de nulle part, en l’occurrence dans le désert du Nouveau-Mexique (où s’est tenu l’essai Trinity en juillet 1945). On était dans cette époque où il y avait cette hubris-là : on l’a fait, on peut le refaire, envers et contre tous les éléments. Ils ont essayé, et puis ils ont été limités. Non seulement la gestion troglodytique de la base était faramineuse – avec la neige, le risque élevé de suffocation -, mais les conditions de ravitaillement se sont avérées très complexes.
Jusqu'où est allé ce projet ?
Le coup d’arrêt est venu après le crash d’un bombardier B-52 de l'US Air Force le 21 janvier 1968, près de la base aérienne de Thulé. Il transportait quatre ogives nucléaires, qui se sont dispersées dans la glace. L’administration américaine a tout fait pour couvrir cette affaire, avec la complicité du gouvernement danois. Ils ont prétendu qu’il n’y avait pas de risque de contamination. La réalité était toute autre : il y a bien eu une contamination radioactive d'un certain nombre de blocs de glace, qui se rapprochent aujourd’hui dangereusement de l'eau, risquant alors de contaminer la vie marine de subsistance dont dépendent les peuples Inughuit. C’est une bombe à retardement écologique, dont tout le monde au Groenland a conscience aujourd’hui - et qui explique en partie la méfiance de la population vis-à-vis des Américains sur place.
Du reste, les installations enfouies sous la calotte glaciaire dans le cadre du projet Iceworm ont été abandonnées. Tout le matériel d'enrichissement, les matériaux de base de construction sont enfermés dans la glace et se déportent petit à petit vers la mer, bien plus vite qu'anticipé en raison du changement climatique. Qu’en fait-on ? Les Américains vont-ils dépolluer la zone un jour ? Ces questions restent aujourd'hui sans réponse.

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