"La suspicion est toujours là" : Européens et Américains peinent à préserver le lien transatlantique
Cette fois, pas une larme n'a coulé. Ce 13 février, les Européens sont arrivés fébriles à l'hôtel Bayerischer Hof, théâtre de la 62ème Conférence de sécurité de Munich. Le violent réquisitoire du vice-président américain J.D. Vance contre l'Europe a laissé des traces. "Je ne me suis jamais vraiment remise de l'année dernière. A mes côtés, un ami allemand avait pleuré", se souvient la sénatrice (PS) Hélène Conway-Mouret, présente dans la salle. Un an après, assise sous le décor rococo du Falk's bar, à quelques mètres de la salle de conférences, elle constate que l'émotion a laissé place au réalisme.
Plus tôt dans la journée, l'allocution du Secrétaire d'État américain a été accueillie avec soulagement par les Européens. Moins agressif, plus diplomate, Marco Rubio a rassuré - mais seulement sur la forme. "Sur le fond, rien n'a changé, estime la sénatrice. La suspicion entre Américains et Européens est toujours là."
Pendant trois jours, plus de mille participants se sont pressés à l'événement - une affluence record. Absent cette année, J.D. Vance est pourtant devenu le meilleur ambassadeur de la conférence. Des contrôles de police à chaque coin de rue, des commerces réquisitionnés, un cœur de ville vidé de ses résidents… Il fallait bien ça pour accueillir la soixantaine de chefs d'États et de gouvernement, les 50 dirigeants d'organisations internationales et les centaines de journalistes venus assister à l'acte II de la querelle transatlantique.
Et quoi de mieux que les moelleux fauteuils du Bayerischer Hof, ou les somptueuses moulures de son voisin, le Rosewood, pour s'expliquer entre alliés ? Un an après la bombe Vance, la Conférence de sécurité est redevenue une bulle hors du temps. Mais pour les Européens, son tic-tac n'a jamais été aussi assourdissant.
L'Europe de Tanguy
Le choc américain oblige le Vieux continent à augmenter ses dépenses de défense. En marge d'un panel, verre à la main, un diplomate venu de Bruxelles et un ancien conseiller démocrate de la Maison Blanche devisent. "Avouons-le : les Européens se sont endormis. On a peu dépensé pour les armées, au profit du système de santé. Maintenant, on va faire des efforts !", assure le Bruxellois.
En juin, les alliés de l'OTAN se sont engagés à affecter chaque année au moins 3,5 % de leur PIB à la défense d'ici à 2035. "Cela va renforcer l'alliance, abonde le Démocrate. Enfin, jusqu'à ce que l'on vous prenne le Groenland". Un ange passe. Les deux hommes éclatent de rire.
D'après un sondage Politico publié le 11 février, 44 % des Français et 50 % des Allemands estiment que les États-Unis ne sont plus un allié fiable. "J'appelle ça l'Europe de Tanguy. Washington a vidé le frigo et oblige les Européens à aller travailler", plaisante un haut gradé français, à Munich.
Pour la première fois depuis le début de l'agression russe, le continent a quasiment financé seul en 2025 les équipements militaires de l'armée ukrainienne. A la conférence, Marco Rubio a même séché une réunion sur le conflit à laquelle il devait assister avec les dirigeants européens.
La lucidité européenne
Echaudés, les Européens utilisent la scène de la Conférence pour formuler leur riposte. Prenant acte d'un ordre international qui "n'existe plus", le Chancelier allemand a répété aborder la question d'une dissuasion nucléaire commune avec Emmanuel Macron. "Nous devons maintenant définir clairement comment nous souhaitons nous organiser à l'échelle européenne - non pas comme un substitut à l'Otan, mais comme un pilier solide et autonome au sein de l'alliance", a déclaré Friedrich Merz.
A sa suite, le président français a pressé le Vieux Continent d'être fier. "Une Europe plus forte sera une meilleure amie pour nos alliés, en particulier les États-Unis", a assuré Emmanuel Macron. "Nous devons repenser le lien transatlantique pour avoir une vraie relation équilibrée et mature avec les Américains", insiste auprès de L'Express Benjamin Haddad, ministre délégué à l'Europe, présent à Munich.
Et qu'importent les esprits chagrins ayant perçu une dissonance dans les discours des deux chefs d'États - l'Allemand étant toujours vu comme plus "atlantiste" que le Français. "Qu'ils prennent un Xanax !", lâche, agacé, un conseiller élyséen dans un couloir du Bayerischer Hof. Dans son allocution, Merz a pourtant insisté sur un point : la nécessité de "refonder" un partenariat stratégique avec les États-Unis "tant que nous ne sommes pas en mesure d'assurer notre sécurité". "Ensemble, nous sommes plus forts", a-t-il insisté. Conscients de leurs failles, les Européens n'ont pas encore les moyens de leur lucidité.
Incertitude sur les troupes américaines
Dans les pays de l'Est, où la présence américaine sert toujours de substitut à une puissance militaire nationale, le désengagement américain est une source d'angoisse constante. En septembre 2025, les États-Unis ont réduit leur soutien à la sécurité des États baltes, les pressant d'augmenter leurs propres budgets de défense.
En Lituanie, celui-ci atteint désormais 5,38 % du PIB. "Une décision difficile pour les sociaux-démocrates, habitués à investir dans l'éducation et le système de santé", concède Mindaugas Sinkevicius.
A Munich, le président du parti social-démocrate lituanien au pouvoir a croisé son compatriote, Andrius Kubilius. Vendredi, le Commissaire européen à la Défense a encore évoqué la création d'une force d'intervention rapide européenne. Depuis des mois, les rumeurs du retrait d'une partie des soldats américains du continent donnent des sueurs froides aux 27.
La voix légèrement tremblante, Sinkevicius constate l'impréparation européenne. "Nous ne savons pas combien de temps vont rester les troupes américaines. Les Européens sont volontaires, mais il s'agit d'une vingtaine de volontés, avec presque autant d'équipements et de commandements différents. Comment avoir une réponse coordonnée en cas d'attaque ?", s'interroge-t-il. Le désir d'émancipation européen se heurte à la crainte d'être pris trop vite au sérieux par Washington.
Avancées budgétaires
Certes, des avancées ont été obtenues. Le programme Safe - qui permet de financer la commande d'équipements militaires venant majoritairement de l'industrie européenne - en est un exemple. Mais ces éclaircies sont en partie assombries par des dissensions. L'enlisement du projet franco-allemand d'avion de combat nouvelle génération, le Scaf, fournit un argument de choix aux contempteurs de la Défense européenne.
"Le projet connaît des difficultés, admet Natalia Pouzyreff, députée (Renaissance) et membre de l'Assemblée parlementaire de l'Otan. Mais d'autres programmes structurants ont été lancés avec l'Allemagne. Et les besoins opérationnels pour l'avion de combat et le système SCAF restent similaires, il s'agit de la crédibilité de notre défense commune et de notre projection de forces".
Ces projets communs se heurtent toutefois aux réalités politiques et économiques internes aux deux pays. Sur le patio de l'hôtel Rosewood, jeudi soir, un cadre de l'Otan exprimait ses inquiétudes. "La France a beaucoup de projets, mais Macron part dans un an. Si Jordan Bardella s'installe à l'Elysée, qu'est-ce qui nous garantit qu'il tiendra les engagements ?" L'incertitude est alimentée par les difficultés économiques allemandes, moteur de la zone euro. "Berlin espère sortir de la récession. Paris est dans une situation politique très compliquée. L'après 2027 obsède nos partenaires européens, résume Thomas Gomart, directeur de l'Institut français des relations internationales (Ifri). Mais en même temps, le discours tenu par Emmanuel Macron sur l'autonomie stratégique européenne prouve sa pertinence dans cette nouvelle phase."
Une ère où l'Europe est désormais une préoccupation secondaire pour les Etats-Unis. "Les Américains font face à un système où la mondialisation a cessé de les enrichir, et où la montée en puissance militaire et économique chinoise pose un problème de sécurité globale", décrypte un haut gradé de l'Otan. Obnubilés par ce nouvel adversaire, les États-Unis de Donald Trump ne font que lever le voile sur une stratégie américaine déjà enclenchée depuis Barack Obama.
Le "pivot vers l'Indo-Pacifique" des États-Unis oblige l'Europe à se prendre en charge. Peu importe qui remplacera Donald Trump à la Maison Blanche. "Même si un démocrate gagne en 2028, il poursuivra sans doute une version de la trajectoire actuelle de l'administration, en donnant la première responsabilité de la défense de l'Europe aux Européens", estime Chris Chivvis, directeur de programme au Carnegie Endowment for International Peace. La même analyse est faite par un ancien haut cadre de la Maison Blanche sous Joe Biden, lors de la clôture de la Conférence. "Si nous gagnons, les démocrates seront probablement plus souriants avec vous que les hommes de Trump. Mais ne vous y trompez pas, prévient-il. Vous ne pouvez plus nous faire confiance".

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