«Nous voulons que le monde sache que l’Afghanistan est sûr» : l’improbable démarrage du tourisme au pays des Talibans

© timsimages.uk / stock.adobe.com

© timsimages.uk / stock.adobe.com

© CHUN YOUNG-HAN / AFP

© PHOTO ERIC LEE/The New York Times

© PHOTO Eugene Hoshiko/POOL/REUTERS

© PHOTO PIROSCHKA VAN DE WOUW/REUTERS

© Saher Alghorra/The New York Times

© Photo Stringer/WANA (West Asia News Agency)/REUTERS


© Umit Bektas/REUTERS

© KHALIL MAZRAAWI/AFP

© ALEX WONG/Getty Images via AFP
Bientôt vingt-sept ans de règne et un brouillard toujours aussi épais. Mohammed VI est-il le "roi des pauvres" ou un chef d’Etat fainéant ? Un monarque progressiste ou un autocrate autoritaire ? Gouverne-t-il lui-même en télétravail ou est-il le pantin de ses conseillers ? Dans Mohammed VI, le mystère (Flammarion), une enquête d’exception publiée ce 14 janvier, le journaliste Thierry Oberlé s’emploie à dissiper la brume autour du roi du Maroc. Il révèle que "M6", comme l’appellent les Marocains, souffre d’une maladie chronique, une affection très invalidante et a priori incurable. S’y ajoute une affection plus psychologique, cette éternelle tentation de l’ailleurs qui le pousse à fuir régulièrement les frontières de son pays, parfois plus de six mois par an. Avec une préférence toute particulière pour les séjours parisiens, malgré ses relations exécrables avec Emmanuel Macron.
Ce livre nous immerge aussi dans le bocal du "mahzen", comme on nomme à Rabat la cour du roi, un univers de trahison et de disgrâces. Y surnagent depuis plusieurs années les frères Azaitar, des boxeurs originaires d’Allemagne, dont Thierry Oberlé retrace les liens avec le crime organisé. Au fil d’un chapitre foisonnant, l’auteur brise encore un tabou : la complaisance, voire les complicités royales, avec lesquelles le trafic de drogue prospère depuis la région marocaine du Rif, jusqu’à représenter 80 % du cannabis écoulé en France. Malgré ces usages baroques, il arrive que Mohammed VI ordonne, et l’intendance exécute. Avec quelques succès spectaculaires à son actif : à rebours des principes du droit international, le Royaume a obtenu que l’ONU adoube la marocanité du Sahara occidental, en novembre 2025. En dépit des apparences, le fils a réussi là où son père, le redoutable Hassan II, a toujours échoué. Découvrez des extraits exclusifs du livre.
Le roi a toujours eu le goût de l’ailleurs, du lointain. Dès le début de son règne, il voyage, emmenant avec lui sa cour et ses amis. Ses déplacements sont secrets au point que des collaborateurs le rejoindraient avec de vrais faux passeports. "Mohammed VI, qui accumule autant de titres royaux, a-t-il le droit de s’absenter si souvent et pendant si longtemps sans même annoncer la date de son voyage et sa durée ?", interrogeait le journaliste marocain Ali Anouzla dans un éditorial publié en juin 2013 sur le site d’information Lakome. Est-ce cette interrogation qui lui a valu un bref séjour en prison et la fermeture de son journal officiellement accusé d’avoir diffusé une vidéo d’Al-Qaïda au Maghreb islamique ? À partir de 2015, la tendance au voyage s’accentue. En 2017 et 2018, Mohammed VI passe plus de la moitié de son temps loin de son pays.
"Le roi est un hédoniste, confie un de ses fidèles, il aime les plaisirs de l’existence." Cela signifie-t-il qu’il est peu studieux ? Les avis divergent. Adepte avant l’heure du télétravail, il gouvernerait au quotidien par téléphone. En 2018, année quasi sabbatique, il est absent presque toute l’année. Oublié le distanciel ! Ses collaborateurs insistent sur son implication dans les grands dossiers et son acuité intellectuelle. "Il s’intéresse aux sujets prioritaires comme à des sujets a priori secondaires, avec une patience pointilleuse, en leur accordant une importance identique", indique l’un d’eux.
"Il est beaucoup dans l’évitement et sa concentration sur son immense charge est séquentielle", commente un ancien diplomate français à Rabat. Mohammed VI dédaigne la politique marocaine mais se passionne pour le développement des lignes TGV. Il surveille dans ses moindres détails le chantier de construction du Royal Mansour de Marrakech. Durant les travaux, il fait installer des caméras sur place et des écrans de contrôle chez lui. S’il voit un maçon peu absorbé par sa tâche, il signale le tire-au-flanc.
Il y a une dizaine d’années, le magazine Forbes classait Mohammed VI au cinquième rang des grandes fortunes d’Afrique et en tête de la liste des rois les plus riches du continent. Le redéploiement des avoirs du souverain entamé depuis le début de son règne avait, semble-t-il, permis de faire fructifier sa fortune dans des proportions massives. Sur le plan mondial, il occupait la septième position dans le top 10 des têtes couronnées. Mohammed VI réussissait le tour de force d’être aussi riche que l’émir du Qatar, sans pétrole mais grâce à des montages financiers. En 2014, sa fortune était estimée à 2,5 milliards de dollars.
En 2015, elle avait plus que doublé en passant à 5,7 milliards de dollars. Forbes expliquait ce bond en avant par de "nouvelles informations sur la valeur des actifs de la SNI, la holding royale". Depuis, la SNI devenue Al Mada est sortie de la Bourse de Casablanca. La holding royale n’a plus l’obligation de rendre publics ses résultats et elle se garde bien de se prêter à l’exercice de transparence. La fiche du roi dans le "Who’s Who" de Forbes, dont le classement est une référence, n’est plus réactualisée faute d’informations. Il faut examiner les comptes société par société pour y voir clair.

Avant la dissolution de la SNI dans Al Mada, un dernier bilan financier émanant du conseil d’administration de la société avait été repris par l’agence officielle MAP. On y apprenait que la SNI/Al Mada, qui est détenue majoritairement par la famille royale, avait réalisé en 2017 un résultat net de 4,65 milliards de dirhams (420 millions d’euros), en hausse de 5,12 % par rapport à l’exercice précédent, selon les états financiers consolidés du groupe. En 2020, l’hebdomadaire Jeune Afrique plaçait Al Mada à la 37e place de son classement des 500 plus grandes entreprises d’Afrique sur la base de ses comptes de 2018. Le fonds d’investissement a depuis disparu de sa liste.
En dépit des écrans de fumée, il est certain que la fortune de Mohammed VI s’est accrue ces dernières années – même pendant le Covid-19 –, grâce à la bonne santé de ses entreprises, au rachat de sociétés agglomérées au groupe, aux investissements dans l’immobilier et bien sûr aux dividendes versés à la famille royale. Selon la lettre confidentielle Africa Intelligence, l’assemblée générale d’Al Mada avait proposé de verser en 2022 la coquette somme de 305 millions d’euros à ses heureux actionnaires royaux, malgré des résultats en forte baisse. La fortune de Mohammed VI pourrait aujourd’hui dépasser les 10 milliards de dollars.
Face aux défis de la culture et du trafic la position du Makhzen consiste à "ne pas troubler les réseaux existants tout en contrôlant leur évolution", écrit l’anthropologue Khalid Mouna, dans son livre tiré de sa thèse Le Bled du kif : économie et pouvoir chez les Ketama du Rif. "La gestion de l’économie du kif en tant que dossier sensible relève de l’autorité du Palais royal. Les acteurs politiques acceptent la règle du jeu et laissent les relais monarchiques gérer ce type de situation", explique le chercheur. Le propos date de 2010, il est toujours d’actualité.
"En 2006, j’avais écrit une lettre au roi pour dénoncer le trafic qui se déroulait dans la lagune de Nador en toute impunité et au vu de tous", me racontait, dix ans plus tard, Chakib Al Khayari, un militant associatif défenseur des paysans rifains. "J’ai écopé d’une peine de trois ans d’emprisonnement pour avoir dit, à la suite du démantèlement d’un réseau, que les arrestations avaient épargné les gros poissons et les détenteurs de postes sensibles", ajoutait-il. Avant de conclure, dans un sourire amer : "Au moins, en prison, j’étais à l’abri des représailles des grands trafiquants." La justice marocaine avait estimé que ses déclarations étaient dénuées de tout fondement, qu’elles portaient atteinte aux "efforts déployés dans le cadre de la lutte contre le trafic de drogue" et qu’il avait "perçu des fonds de parties étrangères". Il n’est pas bon, au Maroc, d’être un lanceur d’alerte dénonçant l’existence de complicités à haut niveau au sein d’institutions étatiques : Chakib Al Khayari avait, selon ses termes, "brisé un tabou" en affirmant que "les barons avaient trouvé leur place au Parlement". Les islamistes du PJD, au gouvernement de 2011 à 2021, ne disaient pas autre chose quand ils étaient au pouvoir. Pour eux, le rival du PAM était "le parti des trafiquants". En 2015, durant la campagne des régionales, le Premier ministre Abdelilah Benkirane affirmait quant à lui que "l’argent utilisé par le PAM" durant les élections était "issu de la poudre que l’on connaît tous". Le parti a toujours réfuté.
Mais le ver était dans le fruit du parti du roi dès sa naissance, en 2008. Initié par Fouad Ali El Himma, le conseiller politique du monarque, le PAM s’est appuyé à sa fondation sur une solide base rifaine. Il a rallié, dans la région d’Al Hoceïma, Saïd Chaou. Né en 1967, ce cousin d’Ilyas El Omari, dirigeant du PAM, a émigré aux Pays-Bas dans les années 1980 pour gagner sa vie dans le commerce de stupéfiants. Il avait pignon sur rue à Roosendaal, dans le Brabant, près de la frontière belge, une localité où les consommateurs et les dealers français venaient s’approvisionner en cannabis dans les coffee-shops, en toute légalité à l’époque. Il rentre riche au pays avec des ambitions. L’"enfant prodigue" du Rif est élu député en 2007 sous les couleurs d’un micro-parti, Al Ahd, qui obtient une demi-douzaine d’élus au Parlement. Sa formation est absorbée l’année suivante par le PAM dont l’objectif est de gagner les prochaines échéances électorales. Ilyas El Omari le présente, selon le média en ligne Le Desk, "comme un digne fils de la diaspora rifaine revenu au pays pour investir". En 2010, Chaou prend la poudre d’escampette et rentre à Roosendaal. Il est lâché par ses amis politiques et déchu de son siège de député.
Seuls les membres du premier cercle connaissent sa destination. Lorsqu’il est en déplacement privé, Mohammed VI disparaît des radars. Il se trouve à Paris, à New York ou ailleurs. Lorsque l’escapade est française, la DGSE est en général informée par Rabat pour assurer sa sécurité, et ce, même pendant les périodes de mésentente. En 2022, Mohammed VI a passé quatre mois pratiquement ininterrompus en France, de juin à début octobre, en dépit de ses clashs avec Emmanuel Macron. Il en allait de même durant la brouille avec François Hollande. Le séjour le rapprochait de ses sœurs, Lalla Meryem et Lalla Hasna, également propriétaires de pied-à-terre dans la capitale et parisiennes d’adoption. (…)
De ses voyages anonymes dans sa ville de cœur, il reste sur les réseaux sociaux une vidéo qui ne l’est pas. Prise sur le vif par le passager d’une voiture, étonné de voir le roi, elle montre le souverain en virée nocturne avec des proches, dont un combattant d’arts martiaux hispano-marocain, avançant sur un trottoir, le regard désorienté. Devenue virale, la séquence a fait jaser. Rien de tel en cette fin d’été 2023. Depuis trois ans, il n’est plus contraint de descendre au Ritz, place Vendôme, ou au Crillon, place de la Concorde, où il avait ses habitudes. Il est propriétaire d’un hôtel particulier près de la tour Eiffel, du côté du Champ-de-Mars, acquis pendant la période du Covid. Un modeste investissement de 80 millions d’euros dont il souhaite, selon un familier du Palais, faire profiter son fils qui, à la différence de son père et de son défunt grand-père, n’éprouve pas une attirance particulière pour la Ville Lumière et plus généralement pour la culture française.
Emmanuel Macron est furieux. Sa colère contre le roi du Maroc ne retombe pas depuis qu’il a appris que l’un de ses smartphones personnels serait ciblé par un logiciel espion. L’Élysée a été prévenu par le consortium de journalistes internationaux Forbidden Stories, qui révèle le 18 juillet 2021 le listing d’un utilisateur étatique du logiciel espion israélien Pegasus. Le président est en bonne compagnie. Les enquêteurs du "projet Pegasus" ont repéré dans le registre les coordonnées de personnalités, notamment politiques, dont l’ex-locataire de Matignon Édouard Philippe et 14 ministres – de Gérald Darmanin à Jean-Yves Le Drian. Dans la majorité des cas inspectés par le laboratoire d’analyses d’Amnesty International, la preuve d’une présence du virus est établie. L’existence de cette liste signifie qu’un client du logiciel espion vendu à des États par la firme israélienne NSO a au mieux envisagé une infection, au pire infiltré les téléphones. Le Maroc est suspecté. Aux côtés des personnalités françaises apparaissent en effet les numéros d’appel de centaines de Marocains. Ce sont des opposants, des journalistes, des avocats et même des membres de la famille royale. L’analyse de la liste montre que les commanditaires de cet espionnage de masse s’intéressent à l’actualité hexagonale, marocaine ainsi qu’algérienne. (…)
Le mouchard Pegasus est vicieux : il incruste ses virus vite et bien pour accéder aux messageries, aux données, aux sons et aux images de n’importe quel téléphone. Il prend le contrôle de l’appareil pour siphonner un ordinateur connecté. Emmanuel Macron utilise fréquemment le 06 visé par ce logiciel espion, vendu à des États par NSO Group, une firme de la "start-up nation" israélienne, et ce avec l’assentiment de son gouvernement. La vérification du smartphone n’apaise pas l’état d’esprit de "Jupiter", selon un ambassadeur qui suit l’affaire depuis le Proche-Orient.
Le président appelle Mohammed VI. La conversation est brève et tendue. Il demande au roi si le royaume l’a espionné. Mohammed VI est catégorique : il ne l’a jamais fait et aucun ordre n’a été transmis dans ce sens, il en donne sa parole. "Je ne vous crois pas !", répond, glacial, le président français. L’appel s’interrompt. "Macron a été très, très maladroit. Il a manqué de respect au roi du Maroc, ce que je sais de sources très sûres", croit savoir l’écrivain franco-marocain, ami du Palais, Tahar Ben Jelloun. (…)
Emmanuel Macron n’a pas d’atomes crochus avec Mohammed VI, ni de liens privés avec son royaume. Et, pour sa part, Mohammed VI ne peut être que dans la retenue face à un président à la personnalité aussi jupitérienne que celle de son père. Le Maroc n’est pas pour Emmanuel Macron un jardin méridional où l’on prend ses aises, séduit par le charme de l’hôte. (…) À Rabat, l’ambassadeur de France est en quarantaine et ses collaborateurs s’ennuient. "Emmanuel Macron ne calcule pas le roi. Il ne le comprend pas et cela ne le dérange pas outre mesure. Il éprouve à son égard une forme d’indifférence", raconte un conseiller spécial d’Emmanuel Macron. Lors d’une réunion, informé des récriminations adressées par Mohammed VI, le président se lâche : "Mais qu’est-ce qu’il a, ce mec ?", s’agace-t-il.

© Diego Mallo