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Affaire Epstein : plus qu'un scandale sexuel, un scandale de classe profondément britannique

12 février 2026 à 17:00

Jeffrey Epstein n’a pas forcé l’entrée de l’élite britannique. Il y a été introduit, accompagné, légitimé. Par des figures mondaines, par un prince, par un pilier du pouvoir politique. Loin d’un réseau occulte, c’est un monde familier : celui de la mondanité comme infrastructure du pouvoir. Annabelle Neilson, cousine du comte de Warwick, figure du Londres huppé des années 1990, en est un exemple. Muse d’Alexander McQueen et de John Galliano, proche de Kate Moss, ex-épouse du baron Nathaniel Rothschild, elle organisait pour Epstein des rendez-vous avec de jeunes femmes de l’aristocratie, sous couvert d’entretiens professionnels.

En août 2010, Neilson écrit à Epstein : "Je vous compose un petit groupe de filles. J’espère qu’au moins une aura toutes les qualités que vous désirez." Lady Alexandra Spencer-Churchill, demi-sœur du duc de Marlborough, figure parmi celles reçues sous prétexte de devenir assistante personnelle. Dans un autre message, Neilson glisse : "Quelques-unes de mes filles, qui seraient parfaites pour le poste mais ont malheureusement dépassé leur date de péremption, auraient toutes abandonné mari et presque enfants pour le job quand je leur ai demandé." Banalisation de l’exploitation sexuelle, langage pseudo-managérial, la frontière morale est inexistante.

L'écosystème de la haute société britannique mis à nu

Neilson ne se limite pas à l’ombre. Intermédiaire social typique, elle fluidifie échanges et protections entre argent, titres et pouvoir. L’affaire Epstein montre qu'au Royaume-Uni, la mondanité n’est pas un décor. Elle est une mécanique. Comme le montre Eleanor Doughty dans Heirs and Graces (2025), une enquête sur les 796 familles aristocratiques britanniques disposant de titres héréditaires, la haute société britannique agit comme un écosystème autonome, où relations et recommandations privées valent plus que les institutions. La mort de Neilson, d’une crise cardiaque, en 2018, ne permettra pas d’en savoir davantage.

En haut de la chaîne se trouve l’ex-prince Andrew, aujourd’hui déchu de son titre et désormais connu sous le nom de Andrew Mountbatten-Windsor. Fils préféré de la reine Elizabeth II et mouton noir de la famille royale, il fut "envoyé spécial pour le commerce" du gouvernement britannique entre 2001 et 2011. Son rôle consistait à promouvoir les intérêts commerciaux britanniques à l’étranger, rencontrer chefs d’État, investisseurs et grandes entreprises. Les dossiers Epstein révèlent qu’il transmettait à son ami Jeffrey des dossiers sensibles, voire confidentiels, parfois quelques minutes après les avoir reçus. Pour l’historien Andrew Lownie, auteur de Entitled: The Rise and Fall of the House of York (2025), Andrew fait figure d’"idiot utile" et même de "trophée" apportant à Epstein respectabilité, accès aux plus hautes sphères et informations sensibles.

Réduire Andrew à un idiot manipulé revient pourtant à excuser la structure qui l’a produit : un Etat confiant des missions commerciales sensibles à un prince sans véritable responsabilité politique, et qui le laisse évoluer, presque sans contrôle. Lorsque Vincent Cable, ancien ministre du Commerce, a tenté d’obtenir les dossiers sur les activités d’envoyé spécial d’Andrew, le Foreign Office lui a indiqué que les documents officiels concernant le rôle de Prince Andrew resteraient scellés jusqu’en 2065… La police britannique a ouvert une enquête.

Avec Mandelson, le cœur du pouvoir politique vacille

Peter Mandelson ne devrait pas bénéficier d’une telle opacité. Son cas a fait monter la crise d’un cran. Des emails le montrent donnant à Epstein un aperçu anticipé d’un plan européen de sauvetage bancaire de 500 milliards d’euros, ou commentant en temps réel les dernières manœuvres pour pousser le Premier ministre Gordon Brown vers la sortie. La police a immédiatement perquisitionné ses propriétés et le Premier ministre Keir Starmer a exigé sa déchéance de la Chambre des Lords.

Mandelson, longtemps surnommé le "Prince des Ténèbres", touche le cœur du monde politique britannique et du Labour Party en particulier. Architecte du New Labour, mentor de Tony Blair et Gordon Brown, il est nommé l’année dernière ambassadeur à Washington par Keir Starmer malgré sa réputation plus que sulfureuse… avant d’être limogé six mois plus tard quand ses relations avec Epstein ont refait surface.

Il incarne cette élite dite "éclairée", persuadée que la proximité du pouvoir justifie tous les angles morts. Mais ses échanges avec Epstein en 2010 traduisent cynisme froid et mépris assumé pour les victimes. L’homme qui vendait le New Labour comme une modernisation responsable, pro‑business mais éthiquement régulée, apparaît soudain comme un colporteur d’informations sensibles auprès d’un prédateur déjà condamné.

Un autre pan des fichiers Epstein, mis en lumière par l'éditorialiste James Marriott, révèle une avalanche d’emails saturés de "big ideas" pompeuses : méditations pseudo‑scientifiques sur la "dark matter of the brain", banalités sur le rôle prétendument "positif" de la religion, jargon de "pattern‑reading" et de "super-forecasting" échangé entre milliardaires, banquiers, princes et investisseurs. Marriott y voit le symptôme d’un capitalisme où la richesse ne s’affiche plus seulement par les biens, mais par le vocabulaire : séminaires à Davos sur "l’avenir de l’humanité", "corporate philosophies", consultations avec "hundreds of moral philosophers" pour lancer une nouvelle technologie. Cette prétention à la profondeur sert aussi de bouclier : si Epstein est un "visionnaire transhumaniste" qui finance la recherche ou discute de "data visualization" avec des ministres, comment voir le réseau de coercition sexuelle et de chantage qui se joue en coulisses ?

Un carburant idéal pour les populistes

Ce que le récit britannique de l’affaire Epstein révèle dépasse la corruption classique : il met à nu une corruption de l’idée même d’élite. Aristo‑rabatteuse, prince‑trophée et "spin doctor" gouvernemental se retrouvent dans le même réseau, non par hasard mais parce qu’ils partagent la conviction intime que leur rang social et leur intelligence supposée les placent au‑dessus des règles qui régissent le reste de la société. Les conséquences sont profondes : effondrement de la confiance, montée du ressentiment, ce carburant idéal pour les populismes. La British Social Attitudes Survey montrait que seuls 12 % des Britanniques faisaient encore confiance à leur gouvernement et leurs élites en 2024 contre 47 % en 1987. Combien seront-ils demain ?

Epstein n’est pas une anomalie. C'est un révélateur. Celui d’un pays qui se raconte moderne mais qui fonctionne selon des réflexes anciens. Plus qu’un scandale sexuel, l’affaire Epstein est un scandale de classe, profondément britannique.

© via REUTERS

L'ancien ambassadeur britannique Peter Mandelson, contraint à la démission en raison de ses liens avec Jeffrey Epstein, en compagnie du Premier ministre Keir Starmer, le 26 février 2025 à Washington.
Reçu — 6 février 2026 6.2 📰 Infos Monde

"Un mythe est brisé" : humilié par Donald Trump, le Royaume-Uni se tourne vers la Chine... et l'Europe

6 février 2026 à 07:30

Leur dernière rencontre, au G20 de Rio de Janeiro en novembre 2024, avait été aussi brève que glaciale. Nous étions alors en pleine affaire d’espionnage chinois au Parlement de Westminster. A Pékin, la semaine dernière, la neige a visiblement fondu entre Keir Starmer et Xi Jinping. Après un discours improvisé de Xi sur son éveil à la littérature anglaise en pleine Révolution culturelle, les deux dirigeants se sont retrouvés près de trois heures en réunion bilatérale, le double du temps prévu.

Actant la fin de huit années de gel diplomatique, Starmer a décidé de recentrer la relation sur l’économie. Il est reparti notamment avec des droits de douane chinois allégés sur le whisky écossais, secteur hautement symbolique, et un visa de trente jours sans formalité pour les Britanniques, facilitant échanges économiques, universitaires et culturels.

Londres n'est plus un satellite de Washington

Donald Trump, qui qualifiait ce voyage de "très dangereux", a été superbement ignoré. La Chine est aujourd’hui le troisième partenaire commercial du Royaume-Uni, et Londres n’a plus les moyens de l’ignorer. Le message de Starmer est clair et audacieux : Londres revendique désormais une diplomatie pragmatique et multi-alignée, capable d’entretenir simultanément des relations avec Washington, Bruxelles et Pékin, et ce malgré des rivalités croissantes. Comprenez : le Royaume-Uni n’est plus un satellite de Washington. Un basculement historique dans l’approche britannique, longtemps définie par une "relation spéciale" quasi sacrée avec les États-Unis.

Le divorce n’a rien d’amiable. Ces dernières semaines, Donald Trump a enchaîné intimidations et insultes contre ses alliés, et contre les Britanniques en particulier : menace d’une invasion au Groenland, hausse des tarifs douaniers contre les pays européens prêts à y résister, critiques virulentes sur la cession des îles Chagos par le Royaume-Uni à l’île Maurice qualifiée de "profondément stupide" et, sommet de l’outrage, l’affirmation que les alliés des Américains en Afghanistan, lâches, avaient préféré combattre loin des lignes de front.

Pour les Britanniques, ayant non seulement répondu les premiers à l’appel des Américains après le 11 septembre 2001 et perdu 478 hommes contre les talibans entre 2001 et 2021, l’injure a fait l’effet d’une déflagration. Keir Starmer, blême de rage, avait immédiatement qualifié les commentaires de Trump "d'insultants et, pour tout dire, révoltants" : une condamnation d’une rare fermeté dans la tradition politique britannique. Selon Oliver Kamm, éditorialiste au Times, ces propos ont provoqué "une rupture d’une ampleur inédite, dont Londres n’avait ni anticipé la brutalité ni mesuré les conséquences".

Entre les deux pays, une relation désormais "purement transactionnelle" ?

L’ingratitude et la vulgarité de Donald Trump sur un sujet aussi grave que la bravoure et la loyauté d’un allié historique ont agi comme un déclic. Et si l’on discute encore dans les couloirs du pouvoir britannique pour savoir quel est le meilleur adjectif pour décrire la nature des dégâts, ils sont profonds. "Que la relation, qui était déjà dysfonctionnelle, se soit considérablement affaiblie, dégradée, voire brisée, toujours est-il qu’une rupture de confiance s’est produite", analyse Shashank Joshi, chercheur associé au département War Studies du King’s College à Londres. "Un mythe est brisé", abonde le diplomate Peter Ricketts, ancien représentant permanent du Royaume-Uni auprès de l'Otan et ancien conseiller à la sécurité nationale du Premier ministre David Cameron. Selon lui, "une relation purement transactionnelle a remplacé les liens d’amitié".

Ce constat rejoint celui établi par le Premier ministre canadien Mark Carney, à Davos, dans un discours repris en boucle dans les médias britanniques : l’ordre mondial n’est plus garanti par les Etats-Unis, les anciennes règles ne s’appliquent plus, "c’est une rupture, pas une transition". Inutile de pleurer l’ancien monde, "la nostalgie n’est pas une stratégie".

Keir Starmer arrive à Pékin le 28 janvier 2026.
Keir Starmer arrive à Pékin le 28 janvier 2026.

Évidemment, pour le Royaume-Uni, qui a lié son destin à celui des Américains depuis plus de 80 ans, le découplage ne se fera pas du jour au lendemain, et sera même sélectif. Les experts estiment que l’interdépendance anglo-américaine continuera à exister en matière de renseignements, et plus précisément de signal intelligence (SIGINT), autrement dit le renseignement électronique et numérique, et les interceptions de communications via radars et satellites. "Dans ce domaine, il n’y a pas d’alternative réaliste, le Royaume-Uni devra gérer au mieux la relation", estiment Shashank Joshi et Lord Ricketts.

De même, l’aviation britannique restera, dans un premier temps au moins, largement liée à Washington : le Royaume-Uni s’est engagé dans le programme des F‑35 et F‑35A au moins jusque dans les années 2060. Cette dépendance s’étend enfin au domaine nucléaire : Londres ne dispose pas d’une autonomie complète sur son arsenal Trident, pilier de sa dissuasion stratégique. Les sous-marins et missiles qui la composent sont fournis par les États-Unis, rendant toute rupture totale impensable.

Ce constat n’empêche pourtant pas l’émergence d’une réflexion européenne inédite sur la dissuasion. En juillet 2025, Londres et Paris ont franchi un pas historique avec la déclaration de Northwood : pour la première fois, les deux pays ont explicitement acté la coordination de leurs forces nucléaires et affirmé qu’"aucune menace extrême pesant sur l’Europe ne resterait sans réponse". Un groupe de pilotage nucléaire conjoint a été mis en place, et la France a ouvert à Londres l’observation de ses exercices de dissuasion stratégique. Sans se substituer au parapluie américain, ce rapprochement franco-britannique esquisse les contours d’un pilier nucléaire européen plus crédible — et surtout plus autonome qu’hier.

Selon Shashank Joshi, il existe par ailleurs des domaines où le Royaume-Uni peut s’émanciper complètement des Etats-Unis, par exemple pour la fabrication de drones de combat avancé et d’armes complexes comme les missiles à longue portée. La France et le Royaume-Uni travaillent déjà ensemble sur le programme de missiles de croisière air-sol Scalp/Storm Shadow. "L’Italie, l’Allemagne, la Suède et le Japon sont aussi des partenaires militaires sérieux pour le Royaume-Uni", affirme l'expert du King's College. Mais tout ceci a un coût et il est élevé.

L'Union européenne, partenaire d'avenir pour Londres

L’incertitude du monde actuel, dominé par des superpuissances instables ou hostiles, rend particulièrement vulnérables les puissances moyennes comme le Royaume-Uni. Selon Lord Ricketts, il existe une planche de salut pour Londres et elle se nomme Europe : "la véritable relation spéciale du Royaume-Uni est avec l’Europe. Nous devons être plus ambitieux, en intégrant le marché unique et l’union douanière dans certains secteurs stratégiques." Selon cet ancien ambassadeur britannique à Paris, le Brexit s’est avéré une calamité au pire moment de l'Histoire, mais inutile de regretter le passé quand il faut réinventer l’avenir.

Cette inflexion n’est d’ailleurs plus théorique. En coulisses, Keir Starmer travaille déjà à un resserrement concret des liens de défense avec l’Union européenne. Selon The Observer, le Premier ministre pousse pour que le Royaume-Uni puisse rejoindre le fonds européen "Safe", doté de 150 milliards d’euros, destiné à financer des capacités militaires communes. Londres coopère étroitement avec Paris et Berlin afin de coordonner investissements, capacités et interopérabilité — Keir Starmer, Emmanuel Macron et le chancelier allemand Merz partagent d’ailleurs un groupe WhatsApp.

L’heure est donc aux choix structurels. Pendant des décennies, Londres a cru pouvoir arbitrer entre Washington et le continent, bénéficiant de la protection américaine tout en tenant l’Europe à distance. Ce monde n’existe plus. Le choc Trump n’en est pas la cause unique, mais il en est le révélateur brutal : la garantie américaine n’est ni inconditionnelle, ni prévisible. L’enjeu n’est donc plus seulement de diversifier les dépendances, mais de bâtir les fondations d’une autonomie stratégique crédible - militaire, industrielle et, à terme, nucléaire. Si le "derisking" et le "hedging" stratégiques - diversification des alliances, des équipements militaires, des partenariats industriels - sont devenus indispensables, ils ne sauraient constituer une stratégie à part entière : ils permettent de gagner du temps, non de bâtir une puissance.

C’est là que l’Europe s’impose, non comme un choix idéologique, mais comme une nécessité géopolitique. Comme l’écrit Martin Wolf, économiste et auteur de The Crisis of Democratic Capitalism (2023), l’Union européenne n’a désormais plus le choix : elle doit assumer la puissance. Sécuriser ses chaînes de production, protéger ses intérêts stratégiques, peser face aux empires : telle est sa nouvelle condition de survie.

Si l’Europe doit choisir la puissance, alors le Royaume-Uni doit choisir l’Europe. Non pas en effaçant le Brexit, mais en en corrigeant les impasses les plus coûteuses : coopération renforcée en matière de défense, intégration sectorielle du marché intérieur, politique industrielle conjointe sur les technologies critiques. L’alternative est simple : rester seul dans un monde de blocs, ou contribuer à en construire un. Car, comme le rappelait Churchill, il y a pire que de se battre avec ses alliés : c’est de se battre sans eux.

© via REUTERS

Donald Trump et Keir Starmer à Aylesbury, au Royaume-Uni, le 18 septembre 2025.
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