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Pétrole, tourisme, pénuries… La guerre au Moyen-Orient fait trembler l’économie mondiale

Imbibée de pétrole, la mèche d'une crise économique planétaire s'est allumée dans le golfe persique. Après l'attaque du 28 février menée par Israël et les Etats-Unis contre l'Iran, le cours du Brent avait augmenté de près de 30 % en cinq séances. Ce lundi 9 mars, au sortir d'un week-end émaillé de frappes sur différents dépôts autour de Téhéran, il a bondi de 16 % en une seule journée, enfonçant la barre symbolique des 100 dollars le baril. Interrogé par le Financial Times, le ministre de l'Energie qatari, Saad al-Kaabi, le voit à 150 dollars d'ici deux ou trois semaines si le trafic des tankers, mais aussi des méthaniers, dans le stratégique détroit d'Ormuz ne reprend pas. Une flambée qui, après celle de 2022 liée au déclenchement de la guerre en Ukraine, pourrait de nouveau faire vaciller des pans entiers de l'industrie mondiale. Revue de détail.

Pétrole : une prime de risque durable

Cette fois, c'est peut-être la crise de trop. De celle qui peut tout faire basculer. Pour Seqens, le chouchou français du paracétamol, la guerre en Iran a un air de déjà-vu. En 2020, au cœur de la pandémie, la France, fiévreuse, s'inquiétait des pénuries de Doliprane et découvrait éberluée l'extrême dépendance européenne aux principes actifs venus d'Asie. Dans l'urgence, il fallait investir, relocaliser, ne plus rien sacrifier sur l'autel de la souveraineté européenne. Seqens a joué le jeu, ouvert une usine flambant neuve dans l'Isère fin 2025… Et patatras, l'Iran s'est embrasé. Depuis dix jours, Gildas Barreyre, le secrétaire général de l'entreprise, refait ses calculs quasiment en temps réel. Le gaz qui fait tourner les chaudières absorbe presque 5 % de son chiffre d'affaires.

Il faut aussi prendre en compte les matières premières comme le méthanol où le benzène, des dérivés pétroliers dont les prix suivent les cours de l'or noir. En cumulant le coût des intrants et de l'énergie, ce sont 30 à 40 % des revenus de Seqens qui peuvent être impactés si la guerre se prolonge. Déjà, la facture s'est alourdie de 10 à 15 %. Impossible d'en répercuter les effets sur les clients tant la concurrence chinoise est rude. Dans la pharma, comme dans la chimie, la sidérurgie, la papeterie, les matières plastiques ou le transport de marchandises, cette nouvelle tempête rebat les cartes pour des entreprises qui avaient tout juste terminé de panser les plaies du Covid et ne savent toujours pas où la guerre commerciale de Trump va les mener.

Quelques jours après les bombardements américains et israéliens en Iran, leur impact se fait aussi sentir sur l'économie mondiale.
Quelques jours après les bombardements américains et israéliens en Iran, leur impact se fait aussi sentir sur l'économie mondiale.

L'ampleur du choc actuel dépendra évidemment de l'issue, plus ou moins rapide, du conflit. Les économistes font déjà tourner leurs modèles mathématiques. "Sur les prix du pétrole, on ne reviendra pas de sitôt à la situation antérieure car la prime de risque géopolitique va longtemps peser sur les cours", avertit Anthony Morlet Lavidalie, économiste chez Rexecode, qui table sur un prix moyen installé au-dessus de 100 dollars le baril et qui ne refluerait que modérément dans l'année, (contre 60 dollars avant le début de l'intervention militaire). A l'envolée des prix des hydrocarbures et des cours de certaines matières premières s'ajoutent les surcoûts de la désorganisation des chaînes d'approvisionnement et l'explosion des primes d'assurance. Les conséquences ? Un cercle vicieux bien connu : moins d'activité, plus d'inflation, moins de pouvoir d'achat et, en bout de course, moins de demande… Une forme de "stagflation".

Evidemment, tous les pays ne seront pas touchés de la même manière selon qu'ils sont importateurs ou exportateurs d'énergie. Selon aussi le poids de leur industrie. Pour les experts de la banque d'affaires Goldman Sachs, l'Europe centrale et orientale où l'industrie lourde est encore très puissante payerait le plus lourd tribut avec une croissance amputée de près de 0,4 % cette année, contre un impact de 0,1 % seulement aux Etats-Unis. En France, Rexecode craint désormais une récession industrielle, une progression du PIB réduite de 0,2 à 0,3 % et une inflation rehaussée de 0,7 %. Une mauvaise nouvelle pour les finances publiques alors que les retraites et une partie des prestations sociales sont indexées sur l'inflation et que certains ne manqueront pas d'appeler à un nouveau "quoi qu'il en coûte". Or, les marges de manœuvre budgétaire pour soutenir l'économie en cas de choc prolongé sont aujourd'hui plus minces qu'en 2022, pour ne pas dire inexistantes. Une différence de taille d'avec la plupart de nos voisins européens.

Le détroit d'Ormuz, casse-tête des armateurs

La nouvelle a sonné comme un coup de massue. Mais très vite, dès les premières heures de l'annonce, le 28 février, de la prise de contrôle du détroit d'Ormuz par les Gardiens de la révolution, les armateurs mondiaux se sont mis en ordre de marche pour trouver des solutions de repli. Ce point de passage situé entre l'Iran et Oman est crucial pour le commerce mondial : 20 % des volumes de pétrole et de GNL y transitent chaque année. L'Asie, particulièrement dépendante des matières premières en provenance des pays du Golfe, se retrouve en première ligne.

Et il n'y a pas que les hydrocarbures. "On oublie souvent le rôle du transport conteneurisé. Dubaï est l’une des plus grandes plateformes logistiques de transbordement au monde", rappelle Jean-Paul Rodrigue, professeur de géographie des transports à l’université A&M du Texas. Les Etats de la péninsule arabique sont particulièrement dépendants des importations de produits frais, impossibles à cultiver localement. "Les chaînes d’approvisionnement fonctionnent souvent en flux tendu, par exemple pour le poulet importé du Brésil", précise Paul Tourret, directeur de l’Institut supérieur d’économie maritime. Les stocks permettront de tenir à court terme, mais des pénuries pourraient vite apparaître.

Cette bande marine de moins de 40 km de large voit transiter chaque jour des millions de barils de pétrole.
Cette bande marine de moins de 40 km de large voit transiter chaque jour des millions de barils de pétrole.

Les armateurs s'efforcent donc de trouver la parade. "Dans le transport conteneurisé, les routes alternatives sont peu nombreuses. L’idée serait d’acheminer les marchandises jusqu’au fond de la Méditerranée ou de la mer Rouge pour ensuite rejoindre les pays du Golfe par camions", détaille Anne-Sophie Fribourg, présidente de la commission maritime de TLF Overseas, l'organisation qui représente les commissionnaires de transport. Le port de Djeddah en Arabie saoudite pourrait être une option, mais les compagnies maritimes évitent la zone depuis les attaques des Houthis en 2024. Ailleurs, la situation évolue très rapidement. "Plusieurs transporteurs ont tenté d’utiliser le port de Salalah à Oman. Mais un incident impliquant un drone a vite remis ce choix en cause", souligne Peter Sand, analyste en chef de Xeneta. Sans compter que la logistique par voie terrestre reste limitée et beaucoup plus coûteuse. "Les volumes transportés n’ont rien à voir avec ceux du transport maritime, sans même parler des contraintes de sécurité. Un navire peut transporter environ 15 000 conteneurs. Pour déplacer un volume équivalent par la route, il faudrait plus de 10 000 camions", illustre Frédéric Moncany de Saint-Aignan, président de l'Ecole nationale supérieure maritime.

Pour le pétrole, les alternatives se comptent sur les doigts d'une main. "Les trois oléoducs existants ne permettent de transporter qu’environ 15 % des volumes habituellement exportés dans la région. Dans ces conditions, les marges sont minces", avance Cyrille P. Coutansais, directeur du département recherches du Centre d'études stratégiques de la Marine. Depuis les attaques au Yémen et les tensions en mer Rouge, les grandes compagnies maritimes ont déjà adapté leurs flux. "Leur modèle économique s’est progressivement ajusté à des itinéraires bis", explique Arnaud Peyronnet, chercheur associé à la Fondation méditerranéenne d'études stratégiques. Selon lui, les capacités militaires iraniennes vont finir par s'affaiblir. "Des dispositifs seront alors mis en place par les Etats-Unis et leurs alliés pour sécuriser le détroit", espère-t-il. Une gageure, tant ce goulet d'étranglement, à portée de drones des côtes iraniennes, semble difficile à protéger.

Coup dur pour le tourisme dans le Golfe

Quand la guerre s’invite au paradis des influenceurs, les sourires sur TikTok se figent. Ces derniers jours, les fans de Dubaï ont appris à leurs dépens que le royaume du bling-bling n’était pas à l’abri des conflits de ce monde. En s’attaquant aux bases américaines de ses voisins du Golfe persique, l’Iran a provoqué la panique parmi les vacanciers et autres passagers en transit dans les aéroports de la région. Pluie de missiles et de drones, bateaux de croisière bloqués, espace aérien fermé… L’embrasement aura-t-il raison de l’attrait touristique de ces pétromonarchies, qui avaient tant misé sur cette source alternative de revenus, instrument de soft power ? "Il sera plus compliqué, désormais, d’affirmer que vous êtes en sécurité absolue quand vous séjournez à Abu Dhabi, au Qatar ou à Dubaï", reconnaît le patron de Voyageurs du Monde, Jean-François Rial, qui a exfiltré 250 clients naufragés en 48 heures en les orientant vers Mascate, à Oman.

Certes, "Abu Dhabi a très bien réagi en annonçant couvrir les frais des visiteurs bloqués sur son territoire", relève-t-il. Mais quels seront les stigmates de cet épisode ? Les analystes spécialisés d’Oxford Economics se sont essayés à une estimation des dommages, non négligeables. Ils anticipent une chute de 11 à 27 % du nombre d’arrivants dans la région du Moyen-Orient cette année, selon que le conflit se cantonne à moins de trois semaines ou s’étire sur deux mois. En décembre dernier, les mêmes envisageaient encore une croissance de 13 % par rapport à 2025.

Des dizaines de millions de visiteurs perdus, ce sont des dizaines de milliards de dollars de dépenses qui s’évaporent. Car au-delà des nuitées d’hôtels annulées, la désertion des touristes menace les innombrables boutiques de luxe, logées dans les malls démesurés de Dubaï ou Abu Dhabi. Au lendemain des attaques, Kering, LVMH ou Richemont ont plongé en Bourse – certes, dans une moindre mesure que les compagnies aériennes et les groupes hôteliers. "Pour certaines sociétés européennes du luxe, le Moyen-Orient représente 5 % voire 10 % des ventes, un volume limité mais qui était censé compenser le ralentissement observé aux Etats-Unis et en Chine", pointe Claudia Panseri, directrice des investissements d'UBS Wealth Management. "Ces pays faisaient partie des rares poches de croissance du secteur", confirme Olivier Abtan, consultant chez AlixPartners.

Le scénario du pire n’est pas certain. D’autant que les voyageurs ont la mémoire de plus en plus courte, constatent les professionnels, qui en ont vu d’autres. "Avant le Covid, il fallait au moins deux ans pour que le tourisme reprenne dans une zone touchée par un attentat ou une guerre. Aujourd’hui, au bout de 15 jours, c’est oublié !", assure Laurent Abitbol. Le président de Selectour et d’Havas Voyages enregistre une baisse de 25 % des réservations mais espère bien être "débordé" par la demande à l’issue de cette crise. Chez Accor, on constate des reports vers l'Egypte ou la Turquie. Mais "les pays du Golfe ont une telle force financière qu’ils seront en mesure de baisser leurs prix de 30 %, pour faire revenir les touristes en masse", veut croire Laurent Abitbol.

© REUTERS

La flambée du pétrole pourrait faire vaciller des pans entiers de l'industrie mondiale.
Reçu — 6 mars 2026 6.2 📰 Infos Monde

Alicia Garcia Herrero : "La chute du régime iranien pourrait freiner une attaque de la Chine sur Taïwan"

6 mars 2026 à 13:00

Alors que l'issue du conflit en Iran est incertaine, la Chine, dont Téhéran constituait l'un des alliés dans la région, n'est pas sortie du bois. Fidèle à sa ligne, Pékin appelle à la fin des combats et met en garde contre le risque d’un embrasement régional. Même si la fragilisation de l'Iran et le blocus du détroit d'Ormuz compliquent son approvisionnement énergétique, le pays dispose de réserves suffisantes pour tenir plusieurs semaines. A l'origine de la retenue chinoise : les victoires symboliques et les gains commerciaux que pourrait obtenir Xi Jinping lors de sa rencontre avec Donald Trump à la fin du mois, soutient Alicia Garcia Herrero, chef économiste de Natixis à Hong Kong.

L'Express : En quoi la campagne militaire menée par les Etats-Unis et Israël en Iran perturbe-t-elle les plans de la Chine ?

Alicia Garcia Herrero : La Chine souffre d'une vulnérabilité énergétique. Or elle a fait de l'Iran, qui est assis sur les troisièmes réserves mondiales de pétrole, un acteur clé de son approvisionnement. Pékin absorbe aujourd'hui entre 80 et 90 % du pétrole iranien, ce qui représente quasiment 13 % de ses importations d'or noir. Un pétrole qu'elle achète à des prix très décotés, probablement autour de 35 dollars le baril, soit quasiment moitié moins que le cours mondial au moment du déclenchement de la guerre. Cela lui donne un avantage compétitif indéniable, d'autant qu'elle achète aussi énormément de pétrole à la Russie, à des prix bradés eux aussi.

La Chine a parié également sur l'Iran pour son futur énergétique en investissant 40 milliards de dollars dans le corridor Chine-Pakistan et le développement du port pakistanais de Gwadar. L'objectif est d'utiliser les oléoducs existants entre le Pakistan et l'Iran et de les prolonger sur près de 200 kilomètres jusqu'à Gwadar. De cette façon, la Chine pourrait théoriquement s'approvisionner directement en Iran sans passer par le détroit d'Ormuz et en évitant même celui de Malacca. Tout cela est aujourd'hui compromis.

Une chute du régime des mollahs pourrait-elle remettre en cause la politique géostratégique de Pékin ?

Evidement car au-delà de la sécurité énergétique, l'Iran est crucial pour le prestige diplomatique de la Chine et dans la rivalité qui l'oppose aux Etats-Unis. C'est particulièrement vrai au Moyen-Orient. Rappelons que la Chine a orchestré l'adhésion de l'Iran à l'Organisation de coopération de Shanghai, en juillet 2023, et plus récemment aux Brics, en janvier 2024. Elle a aussi joué un rôle de médiateur dans la réconciliation de mars 2023 entre l'Iran et l'Arabie saoudite. Sans un Iran stable, la Chine perd un levier géopolitique majeur.

La fragilité énergétique de la Chine peut-elle freiner une opération militaire à Taïwan?

La dépendance énergétique chinoise est, sur le papier, inquiétante. Le pays a importé pour 11,55 millions de barils par jour l'an passé. Une bonne partie a servi à remplir ses réserves stratégiques. Officiellement, elles se montent à 80 jours de consommation. Ces chiffres sont probablement faux. Elles sont sans doute quatre à cinq fois plus importantes. Reste que cette fragilité énergétique pourrait freiner une opération à Taïwan : une guerre longue nécessiterait des flux ininterrompus, ce qui est aujourd'hui compromis avec la déstabilisation de l'Iran. Pékin sait aussi qu’un conflit avec Taïwan exposerait ses importations d'or noir - dont 90 % passent par la mer - à des strangulations américaines.

Que peut-on espérer de la rencontre entre Donald Trump et Xi Jinping à Pékin à la fin du mois ?

Il est intéressant de noter que depuis le début de l'intervention en Iran, la Chine reste très en retrait car elle n’a pas les moyens militaires d’intervenir efficacement loin de chez elle. En réalité, elle préfère préserver sa relation commerciale avec les États-Unis et joue le long terme : condamner verbalement sans se "mouiller", en espérant que le chaos profite indirectement à sa diplomatie "anti-hégémonique" sans coût direct.

Le sommet Trump-Xi, qui doit se dérouler du 31 mars au 2 avril, risque d’être tendu mais pragmatique. Donald Trump voudra arracher des concessions commerciales et des engagements sur Taïwan. Quant à Xi Jinping, il cherchera à stabiliser le commerce et à éviter l’escalade. Peu de percées sont attendues, mais un affichage de "dialogue" pour calmer les marchés. La Chine ne lâchera rien de stratégique.

© REUTERS

Xi Jinping lors de la session annuelle du Parlement chinois, le 5 mars 2026.
Reçu — 2 mars 2026 6.2 📰 Infos Monde

"La guerre en Iran va chambouler la carte énergétique mondiale" : l'avertissement d’Ana Maria Jaller Makarewicz

2 mars 2026 à 11:45

Les frappes contre l'Iran et les craintes d'un blocage prolongé du détroit d'Ormuz menacent l'Europe d'un choc énergétique majeur, quasiment quatre ans après le début de la guerre en Ukraine qui avait eu pour conséquence une envolée des prix du gaz. Car il n'y a pas que le pétrole qui transite par cet étroit passage maritime où deux pétroliers ont déjà été touchés. L'approvisionnement en gaz naturel liquéfié (GNL) en provenance du Qatar pourrait aussi être perturbé alors même que le Vieux Continent s'est engagé à stopper définitivement ses achats de GNL à la Russie d'ici la fin de l'année. Avec à la clé une flambée des cours du gaz comme en 2022, avertit Ana Maria Jaller Makarewicz, chercheuse à l'Institute for Energy Economics and Financial Analysis à Londres.

L'Express : Dans quelle mesure un conflit majeur en Iran, avec comme conséquence un blocage prolongé du détroit d'Ormuz, pourrait affecter l'approvisionnement énergétique de l'Europe ?

Ana Maria Jaller Makarewicz : L'impact potentiel est considérable car ce détroit est la principale artère du commerce pétrolier et gazier mondial. Et tout dépendra évidemment de la durée du conflit. Pour l'Europe, ce sont les importations de gaz naturel liquéfié (GNL) en provenance du Qatar qui sont en jeu. Certes, depuis 2022 et avec la multiplication des événements en mer Rouge, l'Europe a déjà réduit ses achats : l'an passé, le continent n'a importé que 12 BCM de GNL du Qatar – un BCM équivaut à un milliard de mètres cubes – contre 25 en 2022. Un chiffre comparable à ce que l'Europe achète aujourd'hui à l'Algérie, l'essentiel de nos approvisionnements venant de Russie et surtout des Etats-Unis. Nous avons donc déjà réduit notre dépendance au GNL qatari, mais elle n'est pas nulle.

Or deux événements vont se conjuguer. Premièrement, nos stocks actuels de gaz sont faibles en cette fin d'hiver, de l'ordre de 30 % de nos besoins, et il va falloir les reconstituer. Deuxièmement : conformément aux engagements pris, l'Union européenne stoppera d'ici la fin de l'année tous ses achats de GNL en provenance de Russie. Car si les achats de gaz russe par gazoduc ont été coupés depuis la guerre en Ukraine, les livraisons de gaz liquéfié se sont poursuivies et elles ont même progressé. Rappelons que Moscou est le deuxième fournisseur de GNL du Royaume-Uni. Dans ce marché contraint, la "disparition", même momentanée, du Qatar peut faire flamber les prix qui pourraient retrouver, en cas de scénario noir, les niveaux observés au début de la guerre en Ukraine. Dans tous les cas, il faut s'attendre à beaucoup de volatilité sur les cours.

En ce qui concerne le pétrole, la sécurité énergétique européenne serait-elle aussi menacée si l'or noir en provenance d'Arabie saoudite venait à manquer ?

La situation est un peu moins tendue et les fournisseurs potentiels plus nombreux. Les Etats-Unis sont devenus le premier fournisseur de pétrole de l'UE, suivis par la Norvège, le Kazakhstan, la Libye. L'or noir d'Arabie saoudite n'a représenté que 6,8 % des importations européennes au troisième trimestre 2025. Notre sécurité énergétique n'est pas en jeu… Ce qui ne veut pas dire que les prix ne vont pas grimper, surtout si le conflit s'enlise. Ce sont deux choses différentes.

A court terme, qui est le gagnant sur le plan énergétique de cette guerre ?

Evidemment les Etats-Unis. Compte tenu des investissements massifs faits ces dernières années pour accroître les capacités de production de gaz et de pétrole de schiste mais aussi les capacités de liquéfaction du gaz, leur puissance exportatrice est extrêmement forte. En ce qui concerne le GNL par exemple, si les approvisionnements qataris nous manquent, les Etats-Unis seront en mesure de répondre au surcroît de demande européenne. Et de façon durable. Comme le rapportait, à la mi-octobre, l’Agence américaine d’information sur l’énergie, les opérateurs du pays prévoient de doubler leur capacité de liquéfaction et d’exportation d’ici à 2029.

La morale de l'histoire : notre dépendance au gaz naturel américain et à son pétrole risque de s'accroître.

La Chine se trouve-t-elle menacée par cette guerre de l'énergie ?

Oui car l'approvisionnement en énergie est le talon d'Achille de son modèle économique. Elle le sait et c'est pour cela que le géant asiatique investit massivement dans les énergies renouvelables. Malgré tout, sa dépendance aux importations de pétrole et de gaz est considérable. La Chine à elle seule absorbait 80 % de la production iranienne de pétrole – et quasiment l'essentiel de la production vénézuélienne, qui était certes assez faible – à des tarifs inférieurs de 8 à 10 dollars par baril aux cours officiels. Le Qatar fournissait également 23 % du GNL chinois. Un blocage durable du détroit d'Ormuz fragilise la Chine, qui pourrait être tentée de s'approvisionner encore davantage auprès de la Russie, malgré les sanctions économiques qui pèse sur les géants énergétiques russes Rosneft et Lukoil. Cette guerre pourrait bien chambouler la carte énergétique mondiale.

© REUTERS

De la fumée s'élève après des attaques présumées de missiles iraniens, à la suite de frappes américaines et israéliennes contre l'Iran, à Manama, Bahreïn, le 28 février 2026.
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