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En Iran, le peuple se dresse contre les islamistes : l'heure de la révolte finale ?

13 janvier 2026 à 16:22

Il y a ces médecins à qui l’on ordonne de ne pas soigner les blessés affluant en masse dans les hôpitaux, ces hommes et femmes qui n’hésitent plus à brûler des photos du Guide suprême, et ces dizaines, voire centaines, de sacs mortuaires qui s’entassent au centre médico-légal Kahrizak de Téhéran. Des manifestants abattus froidement par les services de sécurité iraniens.

Entre deux coupures d’Internet et quelques brèves discussions grâce au réseau Starlink, des témoignages glaçants affluent des 31 provinces du pays. Brutalité abjecte d’un régime islamiste aux abois face au courage inouï de la population iranienne qui, jour après jour, descend dans la rue au péril de sa vie. Les chiffres du bain de sang sont effroyables : plus de 500 morts et 10 000 arrestations depuis le 28 décembre, selon l'ONG Hrana, basée aux Etats-Unis.

Même si la brutale répression réduit les chances d’une chute immédiate du pouvoir, l’hypothèse d’un basculement prochain de la République islamique demeure entière.
Même si la brutale répression réduit les chances d’une chute immédiate du pouvoir, l’hypothèse d’un basculement prochain de la République islamique demeure entière.

Quarante-sept ans après l’instauration de la République islamique, le régime des mollahs reste une machine à réprimer implacablement son peuple. Mais telle une vague qui revient chaque fois plus forte, les Iraniens continuent de se lever face à un régime liberticide, corrompu et inapte. Ils ont lancé le mouvement "vert" de 2009 contre la réélection frauduleuse de Mahmoud Ahmadinejad, les protestations contre la hausse des prix du carburant en 2019, la révolution "Femme, Vie, Liberté" en 2022, après la mort de Mahsa Ahmini pour un voile mal ajusté. Aujourd’hui, encore, tout un peuple revient à la charge, dépassant ses peurs, pour en finir avec ce régime honni. Nul ne peut prédire si ce mouvement sera, comme les précédents, fauché par les balles.

Un Iranien sur trois vit sous le seuil de pauvreté

"Je suis dévasté… Ce black-out numérique et les rares nouvelles, sombres et sanglantes, venant d'Iran me tuent à petit feu", témoigne Maziar, un ingénieur de 31 ans qui, avant de rejoindre l'Allemagne, a participé à tous les mouvements de colère de ces dernières années. Cette fois, l’étincelle est venue des bazars, qui ont baissé le rideau face à l’hyperinflation. Un coup dur pour les mollahs, tant ce cœur battant de l’économie, soutien stratégique du régime, avait été l’épicentre de la chute du chah en 1979. Presque cinq décennies plus tard, un Iranien sur trois vit sous le seuil de pauvreté. "La République islamique n’a pas tenu ses promesses. Elle s’est montrée incapable d’assurer la protection sociale des Iraniens, résume Riccardo Alcaro, directeur de recherche à l'Istituto Affari Internazionali, à Rome. Son projet d'organisation de l'économie et de la société est un échec total."

Décrié depuis longtemps, le pouvoir théocratique a perdu toute crédibilité. Jamais le régime des mollahs, menacé à l’intérieur et à l’extérieur du pays, n’aura paru aussi en danger. "Sa situation est fragile. Chaque vague de protestations a ajouté une couche supplémentaire à cette crise de légitimité”, souligne Raz Zimmt, directeur du programme Iran à l’Institut national d’études de sécurité (INSS) de l’université de Tel-Aviv.

Aux motifs économiques, tels que les pénuries d’eau, d’aliments et les coupures électriques, se sont ajoutées des revendications politiques. La jeunesse, très mobilisée, ne voit aucun avenir dans l’Iran exsangue de Khamenei. Une scène, filmée par un téléphone portable lors de la "journée de l’étudiant" le 7 décembre dernier, illustre cet incroyable souffle de liberté qui la traverse depuis plusieurs années. Un jeune homme lit d’une voix ferme, à l’émotion contenue, le discours qu’il a préparé, face à Saïd Jalili, un proche d’Ali Khamenei, venu à l’université de la capitale s’exprimer devant une salle remplie d’élèves. "Vous, dont les mains et chaque souffle, chaque respiration portent l’odeur du sang, vous inondez les rues de vos forces répressives [...] Vous tuez et vous tuez. Mais vous ne savez pas que la voix de la liberté ne s’éteindra pas. [...] Alors tuez-nous. Peut-être viendra-t-il un jour où mon Iran, ma belle patrie, du fait de votre incurie et de vos politiques insensées, n’aura plus d’air pour respirer ni d’eau pour étancher sa soif. Mais même ce jour-là, la voix sera. La plume sera." Tout est résumé dans les mots poignants de cet étudiant d’un courage fou, dont le sort reste inconnu… Le désespoir est tel, en Iran, qu’il est plus fort que la mort.

Ce sont encore les étudiants qui, face aux miliciens bassidjis, ont scandé le 30 décembre "Mort au principe du Velayate Faqih !", le concept théologique qui confère aux religieux la primauté sur le pouvoir politique. Au sein de la population, l’une des moins religieuses de la région, les aspirations pour une société plus séculière ne cessent de grandir. "On voit dans les cortèges un impressionnant rejet de l’islam. Des femmes et des hommes affirment ne pas être musulmans, mais persans, et se réclament de Cyrus le Grand [fondateur du premier grand empire iranien, vers 550 avant J.-C.] et de Xerxès [roi de l’empire achéménide, au Ve siècle avant notre ère]. C'est l'affirmation d’une identité iranienne fondée sur le zoroastrisme [religion dominante en Iran avant l’islam] et l’héritage de la Perse antique", constate Bernard Haykel, professeur d’études du Proche-Orient à l’université de Princeton.

Des secousses externes

A cette vague de contestations se sont greffées toute une série de secousses externes. Depuis la chute de son allié Bachar al-Assad en Syrie, en décembre 2024, le pouvoir enchaîne les catastrophes géopolitiques. Israël a décapité le Hezbollah et affaibli le Hamas, ses bras armés dans la région. Téhéran ne s’est jamais vraiment remis de la "guerre des douze jours" qui, en juin dernier, a vu Israël frapper des sites stratégiques iraniens, éliminer des hauts cadres du régime, et les Etats-Unis bombarder des installations nucléaires. Les deux piliers stratégiques de Téhéran ont été ébranlés : son programme nucléaire et son influence régionale.

Et voilà que Donald Trump menace ouvertement le régime iranien de représailles en cas de violences sur les manifestants. Si l’envoi de troupes au sol paraît exclu, le récent coup de force américain au Venezuela, l’allié de l’Iran en Amérique latine, et la capture de Nicolas Maduro ont déclenché un vent de panique à Téhéran. Les Etats-Unis pourraient-ils reproduire l’opération chirurgicale menée en Amérique latine à 11 000 kilomètres de là, au cœur des montagnes de l’Alborz, en mêlant frappes ciblées et enlèvement du Guide suprême ? Certains médias iraniens pro régime affirment - sans confirmation à ce stade - que les Etats-Unis ont déjà déployé la 101e division aéroportée à la frontière. Reste qu'une offensive contre ce pays difficile d'accès serait autrement plus compliquée que dans les Caraïbes. "Quand bien même ils captureraient l’ayatollah Khamenei, cela ne signifierait pas la chute immédiate du régime, qui pourrait mener des représailles dans toute la région, même avec des alliés diminués", tempère Ali Vaez, directeur du projet Iran de l’International Crisis Group. A l’inverse du clan Assad, le système iranien ne dépend pas d’un seul homme. Après les éliminations ciblées menées par le Mossad israélien en juin dernier, le Guide suprême, déjà très âgé (87 ans) et malade, aurait déjà choisi plusieurs dignitaires religieux comme successeurs potentiels.

Des appels à la défection

Si la brutale répression a réduit les chances d’une chute à court terme du pouvoir, l’hypothèse d’un basculement demeure entière dans les semaines ou les mois qui viennent. Pour le chancelier allemand Friedrich Merz, il ne fait guère de doute qu'il "vit ses derniers jours et semaines". Depuis plusieurs jours, des appels à la défection visant les Gardiens de la révolution circulent abondamment sur les réseaux, sans que l’on sache s’ils se traduisent dans les faits.

"Face à une révolte, le régime se ressoude. Les forces ultraconservatrices, les Gardiens de la révolution et tout l'entourage de Khamenei se rassemblent pour la défense de leur pouvoir et de leurs intérêts économiques", analyse Jonathan Piron, spécialiste de l’Iran pour le centre d’étude Etopia. En exerçant une pression maximale sur Téhéran - déjà étranglé par les sanctions américaines -, Donald Trump espère faire émerger une ligne plus modérée et conciliante avec les intérêts américains. Par ricochet, il perturbe deux grands partenaires de l’Iran : la Russie et surtout la Chine, de loin le premier acheteur de pétrole iranien. Deux superpuissances qui risquent déjà de pâtir des droits de douane à 25 % que le président américain a instaurés le 12 janvier contre les pays commerçant avec l’Iran.

Dans ce contexte, Téhéran cherche à garder le canal ouvert avec Washington, via l’envoyé spécial de Donald Trump, Steve Witkoff. Certains conseillers de la Maison-Blanche plaident pour privilégier la voie diplomatique face à la ligne interventionniste qui a prévalu depuis la réélection de Donald Trump. Une rencontre entre officiels iraniens et américains pourrait même avoir lieu. Enivré par son succès au Venezuela, le président américain poursuivra-t-il sur sa lancée ? "Il reste convaincu, comme les dirigeants de l’Arabie saoudite, des Emirats arabes unis et d’Israël, que le régime iranien est le plus dangereux et menaçant de la région", note Bernard Haykel. S’il décide d’écarter l’option militaire, d’autres solutions - non létales - restent à sa disposition, comme l'imposition de nouvelles sanctions contre des personnalités du régime ou des cyberattaques afin de court-circuiter le black-out imposé aux Iraniens.

Pour l’heure, rien ne semble pouvoir apaiser la colère de la population. Les mesures prises par le régime - une aide à hauteur de 6 euros par mois et par personne durant quatre mois, alors que le salaire moyen s’élève à 170 euros - n’ont rien changé. "C’est comme mettre un pansement sur un cancer, résume Raz Zimmt, de l’INSS. La seule véritable solution serait un changement radical de politique. Mais au vu des discours de Khamenei, il est clair qu'il n'a aucune intention de changer de cap".

Au sein des cortèges, certains manifestants réclament le retour de Reza Pahlavi, le fils du dernier chah d'Iran, seule option crédible selon eux, alors qu’il n’existe aucune opposition libre et structurée dans ce pays de plus 90 millions d’habitants. Benyamin Netanyahou rêve de le voir conduire la transition démocratique en Iran. Mais sa légitimité, très relative, reste encore à prouver.

Cette révolution sera-t-elle la bonne ? Sans aide extérieure et face à des tireurs sans pitié, les manifestants risquent de s’épuiser. Le régime ne fera alors que repousser sa fin. "Même si, dans quelques jours, le régime vient à bout des manifestations, ce ne sera qu'une question de temps avant qu'une nouvelle vague n'éclate, car aucun problème fondamental n'aura été résolu", résume Raz Zimmt, pour qui le régime devra, quoi qu'il arrive, se transformer. "Il est probable qu'après la mort de Khamenei, ou même avant, nous assistions à un changement radical dans le mode de gouvernement de l'Iran - et que des révisions constitutionnelles transforment par exemple la République islamique en une sorte de régime autoritaire militaire avec un Guide suprême beaucoup plus faible et un président plus fort issu des rangs des gardiens de la révolution."

Maziar, cet Iranien exilé en Allemagne ne s’en satisferait pas. Il lance un appel aux responsables politiques occidentaux : "Vous devez stopper le régime islamique en Iran. C'est une hécatombe, ils chassent des gens désarmés dans les rues. Vous devriez expulser leurs ambassadeurs et rappeler les vôtres. Cette dictature doit prendre fin le plus vite possible. Entendez notre voix, sauvez notre nation."

© via REUTERS

Des manifestants iraniens se rassemblent dans une rue de Téhéran, en Iran, le 8 janvier 2026, pour protester contre l'effondrement de la valeur de la monnaie.
Reçu — 6 janvier 2026 6.2 📰 Infos Monde

Après le Venezuela, l’Iran ? Le dernier cauchemar de l’ayatollah Khamenei

6 janvier 2026 à 13:00

En pleine nuit en ce 2 janvier, réunion d’urgence au Conseil suprême de la sécurité nationale iranien. Confronté depuis le 28 décembre à un vaste mouvement de contestation contre l’hyperinflation et la violence des autorités, Donald Trump a provoqué un vent de panique à Téhéran, en menaçant directement le régime des mollahs : si l’Iran venait à éliminer encore des "manifestants pacifiques" - les ONG dénombrent déjà une vingtaine de victimes -, alors les Etats-Unis seraient prêts à venir à leur "secours", a averti le président américain...

Enième coup de menton d’un Donald Trump imprévisible ou volonté réelle de provoquer une bonne fois pour toutes la chute de l’ayatollah Khamenei ? Au moment où le républicain joue la carte de l’intimidation, à Téhéran, personne n’est encore au courant de ce qui se trame dans la "war room" de Washington... Dans une spectaculaire opération militaire, Nicolas Maduro et sa femme sont arrêtés par une unité des forces spéciales et déportés manu militari vers les Etats-Unis.

"Il y a désormais une jurisprudence vénézuélienne en matière de changement de régime", analyse David Khalfa, cofondateur de l’Atlantic Middle East Forum (Amef). "En Iran, Donald Trump pourrait aussi franchir le Rubicon lors d'une opération qui consisterait à capturer, voire à éliminer le guide suprême, pour faire en sorte que l'aile la plus modérée du régime prenne le relais et devienne plus conciliante vis-à-vis des intérêts américains, golfiens et israéliens", anticipe le chercheur. Les chiffres de l’activisme militaire du président républicain, notamment dans le monde arabe, accréditent cette thèse. Au total, 637 frappes aériennes - du Yémen au Nigeria en passant par la Syrie et l’Iran - ont été menées par les Etats-Unis entre son retour à la Maison-Blanche et le 8 décembre 2025, selon les données de l’ONG Armed Conflict Location & Event Data. Déjà plus que Joe Biden en quatre années de mandat !

Caracas, un allié fidèle de l’Iran

Alors que les Gardiens de la révolution n’ont pas encore eu le temps de digérer la débâcle de la guerre des douze jours en juin 2025, le nouveau coup de force est déjà un sérieux revers pour "l’Axe de la résistance" iranien, dont Caracas est un allié fidèle.

La manne financière en provenance du Venezuela, qui irrigue l’Iran et ses proxys dans la région, risque de se tarir avec la prise de contrôle de Washington. Rien que les exportations clandestines de pétrole iranien - via des réseaux parallèles au Venezuela - auraient rapporté près de 54 milliards de dollars annuels entre 2022 et 2023. Le Hezbollah, la principale milice chiite du Liban, est accusé depuis plusieurs décennies d’avoir mis en place au Venezuela un vaste réseau criminel mêlant drogue, blanchiment et trafic d’armes afin de financer ses activités et d’aider l’Iran à contourner les sanctions américaines.

En Israël, l’opération XXL de Donald Trump contre le "parrain" vénézuélien a été unanimement saluée par la classe politique. Benyamin Netanyahou y voit une nouvelle occasion d’affaiblir un régime iranien qui doit faire face simultanément à une contestation intérieure grandissante, combinée à une pression militaire israélo-américaine maximale.

"Mais en Iran, comme au Venezuela, la question du regime change pose celle de la future séquence politique. Il faut un plan", tempère Sanam Vakil, directrice du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord de Chatham House. "En changeant seulement la tête du pouvoir iranien, le système en place ne sera pas nécessairement remis en cause", précise la chercheuse. Dans le cercle proche de l’ayatollah Khamenei, tous les scénarios sont sur la table. Même celui de fuir vers la Russie, comme le rapporte le Times sur la base d’un rapport du renseignement britannique. Pour le Guide, mieux vaut Moscou que New York.

© ZUMA Press Wire via Reuters Conn

3 janvier 2026, Téhéran, Iran : Le guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, s’exprime lors d’une rencontre avec les familles des martyrs iraniens à l’occasion d’une cérémonie commémorant le sixième anniversaire de la mort de Qassem Soleimani à Téhéran.
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