Stéphane Audrand : "Le destin de l’Occident se jouera dans les six mois à venir"
Il y a de quoi faire tourner la tête de bookmakers. Qui sera la prochaine cible de Donald Trump ? Le Groenland ? L’Iran ? Cuba ? A moins que le patron de la Maison-Blanche ne crée la surprise ailleurs ? Depuis la capture éclair du dictateur venezuelien Nicolas Maduro le 3 janvier dernier, au mépris total du droit international, tout semble possible. Un nouveau grand partage du monde se dessine en temps réel. L’Europe, estomaquée, a peu d’options. Et l’année 2026 ne fait que commencer… La suite pourrait s’avérer bien plus dangereuse d’après Stéphane Audrand, consultant en risques géopolitiques. Entretien.
L’Express : Quel monde est en train de se recomposer sous nos yeux ?
Stéphane Audrand : L’Europe assiste à la sortie brutale des grands compromis de l’après Seconde Guerre mondiale qui avaient permis de trouver un modus vivendi à l’issue de 200 ans de soubresauts marquant l’entrée dans la modernité. A l’échelle internationale, la création de l’ONU actait l’engagement des puissances à se restreindre et accepter un cadre normatif commun. Ce tournant reposait sur un intérêt compris pour une organisation plus pacifique du monde, avec des marchés économiques mieux organisés. Le corollaire, c’est que les petites nations pouvaient vivre sans dépendre du bon vouloir des grandes. Tout cela fonctionnait bon an mal an, avec des actions hybrides, parfois des guerres, mais l’Europe semblait protégée grâce à ses démocraties avancées et à une relation transatlantique solide.
Aujourd’hui, ce compromis craque. L’idée que la puissance est porteuse de sa propre légitimité en dehors du droit revient. Cela ne veut pas dire que le droit international va disparaître ou que l’on ne commercera plus, mais on le fera comme au XVe siècle, avec le fusil sur l’épaule. Les petites nations se chercheront des protecteurs plus que des amis. La France a son arme nucléaire et une armée à peu près complète, mais des pays comme la Belgique, le Luxembourg ou les États baltes ont du souci à se faire.
Longtemps, Trump s’est dit non-interventionniste, opposé aux changements de régime par la force. Le revirement semble spectaculaire…
En fait, Donald Trump est assez cohérent à la fois avec lui-même et avec une vision américaine de la projection de puissance, proche de la doctrine du Royaume-Uni à l’époque de la Pax Britannica au XIXe siècle, c’est-à-dire la volonté d'une grande puissance maritime de pouvoir régler un certain nombre de problèmes par un usage unilatéral de la force, en faisant des coups de projection sans se laisser entraîner dans une guerre au sol.
Trump a une pratique féodale du pouvoir.
C’est ce que firent les Britanniques en bombardant Zanzibar en 1896, furieux de ne pas avoir été consultés pour la succession du sultan probritannique. La guerre la plus courte de l’histoire, dit-on : en 38 minutes, le palais était bombardé, la flotte locale coulée et un nouveau souverain imposé.
130 ans plus tard, les Etats-Unis capturent Nicolas Maduro en une nuit. Trump fait bien la différence entre une guerre et un acte de guerre, qu’il peut parfaitement mettre en scène. "Regardez comme l’Amérique a le bras long et musclé, je peux frapper n’importe quel pays quand et comme je veux depuis mon sanctuaire nord-américain." C’est rapide, ça ne coûte pas cher au contribuable américain, ça ne tue pas de soldats.
Trump s’inscrit ici dans une tradition américaine. Dès la fin du XIXe siècle, les Etats-Unis interviennent fréquemment dans l’arc des Caraïbes, qu’ils considèrent comme leur arrière-cour. Ils ont accepté de se restreindre avec l’administration Roosevelt puis dans l’après-guerre, tout en poursuivant des actions moins directes ou cinétiques. Aujourd’hui, Washington revient à cet usage unilatéral de la puissance, car Donald Trump et la sphère Maga ne voient plus aucun profit à tirer de l’ordre international.
La différence est peut-être là : avant, les Etats-Unis acceptaient d'être le Léviathan bienveillant qui garantissait la liberté de navigation pour tous et respectait l’ordre international, car ils pensaient y avoir intérêt. Aujourd’hui, la galaxie Maga estime que les lois et les traités des autres lui nuisent.
Quels dividendes réels peut obtenir Trump par cette politique de la canonnière ?
Trump cherche d’abord à s’enrichir personnellement, c’est sa marque de fabrique. Il y a eu d’autres présidents corrompus à la Maison-Blanche, mais ce niveau de prédation personnelle pour lui et sa famille est unique dans l’histoire américaine et le rapproche de dictateurs de certains pays émergents dans les années 1960. Ensuite, il ne faut pas négliger l’agenda intérieur dans l’affaire vénézuélienne. En ce moment, les mauvaises nouvelles se succèdent : l'affaire Epstein, les contre-attaques démocrates, l’inflation… Le président occupe le terrain à l’étranger par ces démonstrations de force, en espérant arriver aux élections de mi-mandat dans des conditions plus favorables.
Le roi du Danemark devrait peut-être songer à le faire "comte de Thulé", "prince du Grand Nord" ou "archiduc de Nuuk".
Enfin, au-delà de l’accès des ressources qui obsède la clique de Trump, le retour des Etats-Unis dans leur "pré carré" marque la volonté de bouter tous leurs compétiteurs stratégiques hors des Amériques, du grand nord canadien à la Terre de Feu. Sur le Donbass, on ne sait pas très bien ce que Poutine et Trump ont dealé. Mais le président américain a déjà prévenu qu’il serait le garant à titre personnel du "plan de paix".
Il veut la gloriole. Le roi du Danemark devrait peut-être songer à le faire "comte de Thulé", "prince du Grand Nord" ou "archiduc de Nuuk". Qui sait, peut-être que cela suffira à satisfaire sa vanité et à calmer ses ardeurs !
Trump et son clan Maga semblent pratiquer une forme de tribalisme politique ?
Trump a une pratique féodale du pouvoir. En plus de l’approche transactionnelle, il exige maintenant une soumission idéologique de ses alliés. C’est pourquoi les Etats-Unis considèrent désormais la Hongrie, l'Italie ou la Pologne comme des pays plus proches que le Royaume-Uni ou la France.
Que peut encore l’Europe face à cet impérialisme débridé ? Les 27 ont semblé tièdes face au "coup" de Trump au Venezuela…
Cette passivité n’a rien d’inédit, même devant des événements majeurs. Quand les Etats-Unis envahissent la Grenade en 1983, une île-Etat des Caraïbes qui faisait parie du Commonwealth, la Reine d’Angleterre qui était pourtant formellement la cheffe d’Etat était furieuse… mais a mangé son chapeau. Ce que la France a fait en 2003 en condamnant l'invasion de l'Irak par les Etats-Unis semble inconcevable aujourd’hui, car ce serait trop dangereux.
En 2003, on était dans un autre monde, et on n’avait rien à craindre des Etats-Unis, à les clouer au pilori au Conseil de sécurité avec le discours de Dominique de Villepin. Les seules conséquences ? Quelques portes claquées et du "french bashing", mais à l’époque Washington n’a même pas réduit les coopérations militaires ! On a continué d'entraîner des pilotes français à Pensacola [NDLR : la plus grande base de l’aéronavale américaine en Floride], ils ont continué de nous livrer le matériel, etc.
Si aujourd'hui on adoptait, pour le Venezuela, la même attitude que la France en 2003 face à l'invasion de l'Irak, Trump pourrait dire : terminé, plus de pilotes français formés à Pensacola, plus de catapultes pour vos porte-avions, plus d'avions radars et plus de pièces de rechange pour vos avions radars… En un mot : rideau ! Et pourquoi pas des sanctions contre Emmanuel Macron, son gouvernement, contre la France… Bref, c'est un bras de fer, qu’il faudra peut-être faire demain sur le Groenland, mais il aura un coût : celui de s’opposer à la puissance quand on n’est pas soi-même puissant.
Assistons-nous aux prémices d’un nouveau grand partage du monde ?
Oui, c’est le retour à une logique de puissances désinhibées. La Chine partage la même approche que Trump, régionaliste plutôt que mondialiste. Elle veut avoir la main libre dans son étranger proche. De même que la Russie. Les Européens, eux, ont très tôt essayé de mettre en place des contre-pouvoirs pour ne pas retomber dans les travers du passé, ils ne sont pas équipés pour ce monde qui arrive.
Une chose est sûre, les États-Unis nous montrent aujourd’hui deux choses. D'abord, qu'ils ne sont pas déclassés face à la Chine. Et ensuite, qu'ils conservent des avantages de puissance considérables par rapport à leurs compétiteurs et leurs alliés. Aujourd'hui, personne ne peut ni faire ce que les Américains font, ni s'y opposer.
L’Europe n’est pas condamnée, mais elle est au pied du mur. Et malheureusement, selon qu'on est petit ou grand en Europe, on n’a pas le même réflexe. Un des grands défis des 27 sera de rassurer les petites nations et leur faire passer de l'envie d'aller se soumettre, car ce sera leur premier réflexe naturel.
Je ne suis toutefois pas totalement pessimiste car les Européens, qui passent leur temps à s’engueuler sur la couleur des poireaux et la longueur des pieds de chaise, ont montré qu’ils étaient capables de se serrer les coudes début 2022, quand ils ont aperçu le feu à la grange après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine. Ce sursaut a existé, malheureusement il n’a pas duré. Mais l’Europe a ce réflexe de solidarité naturelle en elle, nous avons co-construit notre destin ensemble depuis 70 ans. A contrario, les Chinois, les Iraniens et les Russes savent hurler ensemble en temps de paix, mais quand l'un d'entre eux est en danger, il n’y a plus personne. Les Indiens et les Pakistanais se sont battus, personne n'a soutenu personne. Idem quand l'Iran s‘est fait bombarder, personne n'est venu à son secours, pareil pour le Venezuela. Dans l’adversité, ces pays se retrouvent seuls. Les Européens ont ce réflexe qui peut les sauver au bord du gouffre…
Quels sont, selon vous, les plus grands risques qui nous attendent en 2026 ?
Le destin de l'Occident et du monde se jouera dans les six prochains mois, sur la capacité qu'aura ou non la société américaine à organiser des élections justes et équitables dans le cycle qui commence aux midterms – les élections de mi-mandat - et qui se finit à la prochaine présidentielle. Il y a un vrai risque que la combinaison du gerrymandering [NDLR : le redécoupage des circonscriptions à but partisan], de toutes les actions électorales du Parti républicain, de l'atmosphère délétère sur le plan sécuritaire, de la propagande massive des grandes boîtes de la tech qui soutiennent Trump… fassent que les élections américaines se tiennent formellement, mais ne soient pas libres et démocratiques. Bref, que la sphère trumpiste parvienne à confisquer durablement le pouvoir en Amérique du Nord. Cela aura des répercussions sur le monde entier. C’est le quitte ou double de l’année.

© REUTERS