"La force la plus expérimentée" : ce que l’Europe peut apprendre de l’armée ukrainienne
C’est un tableau de chasse d’un nouveau genre : y figurent presque en temps réel des données sur les cibles russes récemment détruites par les pilotes de drones ukrainiens. Mis en place l’été dernier par Kiev, ce "Online Killboard" recense sur son site Internet vingt-huit catégories d'objectifs comprenant des soldats ennemis, des chars, des dépôts de munitions ou même des radars. Avec pour chacune, le nombre d’éliminations opérées par les meilleures unités de dronistes ukrainiens. Quatre ans après le début de l’invasion sanglante lancée par Vladimir Poutine, cette initiative inédite, aux allures de tableau de scores de jeu vidéo, illustre une fois de plus la manière dont ces petits engins ont bouleversé le champ de bataille.
Rien qu’en 2025, Kiev a revendiqué près de 820 000 frappes de drones réussies contre des cibles ennemies - dont 240 000 sur des soldats. "C’est un type de guerre entièrement nouveau où des millions de drones sont devenus la principale force de combat des deux armées, observe Yehor Cherniev, député et vice-président de la commission défense au Parlement ukrainien. Toute la ligne de front bourdonne comme un essaim." Omniprésents, ces engins sont aujourd’hui responsables de près de 80 % des pertes humaines et matérielles au combats. Dans les capitales européennes, qui voient avec une inquiétude croissante la menace russe s’intensifier à leurs frontières, l’expérience unique acquise par Kiev dans leur maniement intéresse au plus haut point.
L'art de se protéger
"Nous avons encore presque tout à apprendre des Ukrainiens en ce qui concerne les drones FPV (first person view, ou vue subjective), estime Yohann Michel, responsable du pôle puissance aérienne à l’Institut d’études de stratégie et de défense (IESD). Nous en sommes au stade où l’on expérimente des systèmes qu'ils utilisent déjà tous les jours au combat." Du front du Donbass à la spectaculaire opération Spiderweb menée en juin dernier au cœur du territoire russe contre des bombardiers stratégiques, l’Ukraine a fait la preuve de leur potentiel. Dès 2024, le pays a été le premier au monde à créer une Force de systèmes sans pilote, une nouvelle branche au sein des armées, spécialement dédiée aux drones. La Russie a fait de même l’année suivante. "Les armées occidentales n'ont rien de similaire, martèle le député Yehor Cherniev. Mais elles devraient s'empresser de se servir de l'expérience ukrainienne."
Si celles-ci ont commencé à former certaines de leurs unités à l’utilisation de ces engins volants pour des missions de frappe ou de reconnaissance, Kiev - comme Moscou - conserve plusieurs longueurs d’avance. "Les applications peuvent être extrêmement variées, pointe Mykhailo Gonchar, président de l’institut ukrainien Centre for Global Studies Strategy XXI. Au-delà de leur rôle offensif, ils peuvent aussi servir à la logistique en acheminant du matériel ou des munitions sur des positions critiques."
Kiev a appris en parallèle à contrer les drones adverses. L’été dernier, la plateforme ukrainienne Brave1, conçue pour développer des technologies innovantes dans la défense, a dévoilé de nouvelles munitions conçues pour améliorer l’efficacité des fusils d’assaut contre les petits drones, grâce à une ogive composée de sous-projectiles. Le but : accroître les chances de toucher sa cible, et in fine, de survivre en cas d’attaque.

"Les Ukrainiens sont passés maîtres dans l'art de se protéger, résume une source militaire. Clairement, aucune armée occidentale ne sait le faire aussi bien qu'eux." Quitte à parfois en revenir à des moyens rustiques. L’an dernier s’est généralisée l’installation de kilomètres de filets anti-drones, souvent de simples filets de pêche, dans certaines villes ou axes logistiques clés situés à proximité du front. De même, des cages de protection en ferraille ont été ajoutées sur la plupart des chars afin d’améliorer leur résistance aux attaques. "L’armée ukrainienne est aujourd’hui la plus expérimentée et la mieux préparée à un conflit de ce type, insiste Olevs Nikers, président de la Baltic Security Foundation et conseiller du gouvernement letton. Les leçons que l’on peut tirer sont innombrables pour les forces européennes."
Défense antiaérienne
Les Ukrainiens ont aussi développé une expertise précieuse en matière de défense antiaérienne, après des années de pilonnage de leurs villes et infrastructures. En particulier contre les drones kamikazes russes à longue portée, tels que les modèles iraniens Shahed, envoyés par centaines. "Personne n'arrive à les descendre de manière aussi économique que les Ukrainiens, explique une source militaire. Là où les armées occidentales ont au mieux des missiles qui coûtent dix fois plus cher que les drones ennemis, ils parviennent à les détruire pour une somme relativement modique." Parmi les méthodes utilisées : des équipes mobiles dotées de véhicules armés de mitrailleuses pour les neutraliser à basse altitude, ou des hélicoptères chargés de les abattre directement depuis les airs.
D’autres moyens plus innovants ont vu le jour. A l’automne, le fabricant ukrainien General Cherry a annoncé la production en série du drone intercepteur Bullet, qui, avec ses plus de 300 km/h au compteur, a été conçu spécifiquement pour neutraliser les Shahed. "Ce qui frappe, c’est la capacité d’adaptation des Ukrainiens, note l’ancien délégué général pour l'armement Emmanuel Chiva. Ils ont cette capacité à développer et tester des matériels de manière extrêmement rapide pour passer à la génération suivante avant que leur ennemi ne trouve la parade."
Des solutions émergent aussi en Europe. Début février, la start-up française Alta Ares a testé avec succès son propre intercepteur Black Bird, dans des conditions arctiques, avec les forces armées estoniennes. Doté d’un turboréacteur, l’engin a atteint les 450 km/h. Preuve d'un intérêt mutuel, les ministères de la Défense français et ukrainien ont signé début février une lettre d’intention en vue de permettre la "production conjointe" de solutions innovantes, en particulier dans le "domaine des drones".
Robots terrestres
Alors que les Européens ont formé des dizaines de milliers de soldats ukrainiens, les rôles seraient-ils en train de s'inverser "On peut totalement envisager des échanges réciproques, jauge Jacob Parakilas, responsable de recherche en défense à RAND Europe. Leur expérience, leur perspective et leurs tactiques pour opérer avec succès dans cet environnement sont d'une valeur inestimable." Après le survol du territoire polonais par une vingtaine de drones en septembre, Kiev avait annoncé l’envoi d’instructeurs chez son voisin pour assurer une formation contre les menaces aériennes. Le mois suivant, une autre équipe s’était rendue au Danemark pour un exercice d’interception.
Les enseignements du conflit s'étendent à d'autres secteurs moins visibles mais tout aussi cruciaux. C'est le cas de la guerre électronique, qui sert à repérer ou perturber les signaux électromagnétiques de l'ennemi, comme les ondes radio ou les rayonnements infrarouges. Longtemps négligée par les forces occidentales, elle s'avère décisive en Ukraine. "Leur armée est devenue experte dans ce domaine, confirme une source militaire. Le soldat russe qui commet l'erreur de se connecter à un réseau social près du front sera aussitôt repéré et pris pour cible." De même, les systèmes de brouillage permettant de parasiter la liaison entre un drone et son opérateur se sont généralisés et sont impliqués dans la neutralisation de la majorité des engins envoyés.
Dans cette course effrénée à l’innovation, l’Ukraine a aussi pris de l’avance en ce qui concerne les robots terrestres, des plateformes montées sur roues et pilotées à distance par un opérateur. Utilisés initialement pour la logistique ou l'évacuation de blessés sans exposer d'équipage, certains modèles ont désormais des mitrailleuses ou lance-grenades intégrés. "Même si nos armées ont fait quelques essais avec des robots logistiques notamment au Mali, nos connaissances dans ce domaine restent limitées, retrace Yohann Michel, de l’IESD. Il serait plus qu’utile pour nos forces d’en apprendre davantage sur leur utilisation dans un cadre offensif." En Ukraine, le secteur avance à pas de géant. En juillet, une unité russe avait déposé les armes dans la région de Kharkiv après avoir subi une attaque n’impliquant pas des soldats… mais des robots terrestres et des drones FPV. Une première dans l’histoire, mais pas la dernière. Fin janvier, trois nouveaux soldats russes se sont rendus à un engin robotisé. Les Ukrainiens n'ont pas fini de nous surprendre.

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