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"La force la plus expérimentée" : ce que l’Europe peut apprendre de l’armée ukrainienne

20 février 2026 à 05:45

C’est un tableau de chasse d’un nouveau genre : y figurent presque en temps réel des données sur les cibles russes récemment détruites par les pilotes de drones ukrainiens. Mis en place l’été dernier par Kiev, ce "Online Killboard" recense sur son site Internet vingt-huit catégories d'objectifs comprenant des soldats ennemis, des chars, des dépôts de munitions ou même des radars. Avec pour chacune, le nombre d’éliminations opérées par les meilleures unités de dronistes ukrainiens. Quatre ans après le début de l’invasion sanglante lancée par Vladimir Poutine, cette initiative inédite, aux allures de tableau de scores de jeu vidéo, illustre une fois de plus la manière dont ces petits engins ont bouleversé le champ de bataille.

Rien qu’en 2025, Kiev a revendiqué près de 820 000 frappes de drones réussies contre des cibles ennemies - dont 240 000 sur des soldats. "C’est un type de guerre entièrement nouveau où des millions de drones sont devenus la principale force de combat des deux armées, observe Yehor Cherniev, député et vice-président de la commission défense au Parlement ukrainien. Toute la ligne de front bourdonne comme un essaim." Omniprésents, ces engins sont aujourd’hui responsables de près de 80 % des pertes humaines et matérielles au combats. Dans les capitales européennes, qui voient avec une inquiétude croissante la menace russe s’intensifier à leurs frontières, l’expérience unique acquise par Kiev dans leur maniement intéresse au plus haut point.

L'art de se protéger

"Nous avons encore presque tout à apprendre des Ukrainiens en ce qui concerne les drones FPV (first person view, ou vue subjective), estime Yohann Michel, responsable du pôle puissance aérienne à l’Institut d’études de stratégie et de défense (IESD). Nous en sommes au stade où l’on expérimente des systèmes qu'ils utilisent déjà tous les jours au combat." Du front du Donbass à la spectaculaire opération Spiderweb menée en juin dernier au cœur du territoire russe contre des bombardiers stratégiques, l’Ukraine a fait la preuve de leur potentiel. Dès 2024, le pays a été le premier au monde à créer une Force de systèmes sans pilote, une nouvelle branche au sein des armées, spécialement dédiée aux drones. La Russie a fait de même l’année suivante. "Les armées occidentales n'ont rien de similaire, martèle le député Yehor Cherniev. Mais elles devraient s'empresser de se servir de l'expérience ukrainienne."

Si celles-ci ont commencé à former certaines de leurs unités à l’utilisation de ces engins volants pour des missions de frappe ou de reconnaissance, Kiev - comme Moscou - conserve plusieurs longueurs d’avance. "Les applications peuvent être extrêmement variées, pointe Mykhailo Gonchar, président de l’institut ukrainien Centre for Global Studies Strategy XXI. Au-delà de leur rôle offensif, ils peuvent aussi servir à la logistique en acheminant du matériel ou des munitions sur des positions critiques."

Kiev a appris en parallèle à contrer les drones adverses. L’été dernier, la plateforme ukrainienne Brave1, conçue pour développer des technologies innovantes dans la défense, a dévoilé de nouvelles munitions conçues pour améliorer l’efficacité des fusils d’assaut contre les petits drones, grâce à une ogive composée de sous-projectiles. Le but : accroître les chances de toucher sa cible, et in fine, de survivre en cas d’attaque.

Des voitures circulent sur une route recouverte d'un filet anti-drones récemment installé, près de Kharkiv, en Ukraine, le 2 février 2026
Des voitures circulent sur une route recouverte d'un filet anti-drones récemment installé, près de Kharkiv, en Ukraine, le 2 février 2026

"Les Ukrainiens sont passés maîtres dans l'art de se protéger, résume une source militaire. Clairement, aucune armée occidentale ne sait le faire aussi bien qu'eux." Quitte à parfois en revenir à des moyens rustiques. L’an dernier s’est généralisée l’installation de kilomètres de filets anti-drones, souvent de simples filets de pêche, dans certaines villes ou axes logistiques clés situés à proximité du front. De même, des cages de protection en ferraille ont été ajoutées sur la plupart des chars afin d’améliorer leur résistance aux attaques. "L’armée ukrainienne est aujourd’hui la plus expérimentée et la mieux préparée à un conflit de ce type, insiste Olevs Nikers, président de la Baltic Security Foundation et conseiller du gouvernement letton. Les leçons que l’on peut tirer sont innombrables pour les forces européennes."

Défense antiaérienne

Les Ukrainiens ont aussi développé une expertise précieuse en matière de défense antiaérienne, après des années de pilonnage de leurs villes et infrastructures. En particulier contre les drones kamikazes russes à longue portée, tels que les modèles iraniens Shahed, envoyés par centaines. "Personne n'arrive à les descendre de manière aussi économique que les Ukrainiens, explique une source militaire. Là où les armées occidentales ont au mieux des missiles qui coûtent dix fois plus cher que les drones ennemis, ils parviennent à les détruire pour une somme relativement modique." Parmi les méthodes utilisées : des équipes mobiles dotées de véhicules armés de mitrailleuses pour les neutraliser à basse altitude, ou des hélicoptères chargés de les abattre directement depuis les airs.

D’autres moyens plus innovants ont vu le jour. A l’automne, le fabricant ukrainien General Cherry a annoncé la production en série du drone intercepteur Bullet, qui, avec ses plus de 300 km/h au compteur, a été conçu spécifiquement pour neutraliser les Shahed. "Ce qui frappe, c’est la capacité d’adaptation des Ukrainiens, note l’ancien délégué général pour l'armement Emmanuel Chiva. Ils ont cette capacité à développer et tester des matériels de manière extrêmement rapide pour passer à la génération suivante avant que leur ennemi ne trouve la parade."

Des solutions émergent aussi en Europe. Début février, la start-up française Alta Ares a testé avec succès son propre intercepteur Black Bird, dans des conditions arctiques, avec les forces armées estoniennes. Doté d’un turboréacteur, l’engin a atteint les 450 km/h. Preuve d'un intérêt mutuel, les ministères de la Défense français et ukrainien ont signé début février une lettre d’intention en vue de permettre la "production conjointe" de solutions innovantes, en particulier dans le "domaine des drones".

Robots terrestres

Alors que les Européens ont formé des dizaines de milliers de soldats ukrainiens, les rôles seraient-ils en train de s'inverser "On peut totalement envisager des échanges réciproques, jauge Jacob Parakilas, responsable de recherche en défense à RAND Europe. Leur expérience, leur perspective et leurs tactiques pour opérer avec succès dans cet environnement sont d'une valeur inestimable." Après le survol du territoire polonais par une vingtaine de drones en septembre, Kiev avait annoncé l’envoi d’instructeurs chez son voisin pour assurer une formation contre les menaces aériennes. Le mois suivant, une autre équipe s’était rendue au Danemark pour un exercice d’interception.

Les enseignements du conflit s'étendent à d'autres secteurs moins visibles mais tout aussi cruciaux. C'est le cas de la guerre électronique, qui sert à repérer ou perturber les signaux électromagnétiques de l'ennemi, comme les ondes radio ou les rayonnements infrarouges. Longtemps négligée par les forces occidentales, elle s'avère décisive en Ukraine. "Leur armée est devenue experte dans ce domaine, confirme une source militaire. Le soldat russe qui commet l'erreur de se connecter à un réseau social près du front sera aussitôt repéré et pris pour cible." De même, les systèmes de brouillage permettant de parasiter la liaison entre un drone et son opérateur se sont généralisés et sont impliqués dans la neutralisation de la majorité des engins envoyés.

Dans cette course effrénée à l’innovation, l’Ukraine a aussi pris de l’avance en ce qui concerne les robots terrestres, des plateformes montées sur roues et pilotées à distance par un opérateur. Utilisés initialement pour la logistique ou l'évacuation de blessés sans exposer d'équipage, certains modèles ont désormais des mitrailleuses ou lance-grenades intégrés. "Même si nos armées ont fait quelques essais avec des robots logistiques notamment au Mali, nos connaissances dans ce domaine restent limitées, retrace Yohann Michel, de l’IESD. Il serait plus qu’utile pour nos forces d’en apprendre davantage sur leur utilisation dans un cadre offensif." En Ukraine, le secteur avance à pas de géant. En juillet, une unité russe avait déposé les armes dans la région de Kharkiv après avoir subi une attaque n’impliquant pas des soldats… mais des robots terrestres et des drones FPV. Une première dans l’histoire, mais pas la dernière. Fin janvier, trois nouveaux soldats russes se sont rendus à un engin robotisé. Les Ukrainiens n'ont pas fini de nous surprendre.

© REUTERS

Un soldat ukrainien de la 25e brigade aéroportée observe un drone lourd, en vol près de la ligne de front, dans la région de Donetsk, en Ukraine, le 5 avril 2025.
Reçu — 5 février 2026 6.2 📰 Infos Monde

Fin du traité New Start entre Russie et Etats-Unis : "Nous allons vers une ère où le nucléaire sera moins régulé"

5 février 2026 à 06:30

Quinze ans jour pour jour après son entrée en vigueur, le traité New Start prend officiellement fin ce 5 février. Dernier accord de maîtrise de l’armement nucléaire entre Washington et Moscou, il limitait jusqu’alors le nombre d’ogives déployées comme celui des lanceurs. L’expiration de cet accord, qui avait été négocié en 2010 entre Barack Obama et Dmitri Medvedev, illustre une "poursuite du détricotage de l’architecture de maîtrise des armements nucléaires", estime Héloïse Fayet, responsable du programme dissuasion et prolifération au Centre des études de sécurité de l'Ifri. L’occasion, aussi, de mener "une réflexion sur la manière de faire du contrôle de l’armement autrement". Entretien.

L’Express : Pourquoi le traité New Start n’a-t-il pas été prolongé ?

Héloïse Fayet : Sur le plan légal, cela n’était plus possible dans la mesure où il l’avait déjà été une première fois. En effet, New Start ne comprenait qu'une seule clause de renouvellement. Or celle-ci avait déjà été activée en 2021 pour prolonger le traité de 5 ans - ce qui nous amène à sa date d’expiration de ce 5 février 2026. En revanche, il était éventuellement possible de prolonger une partie de ses dispositions. En septembre dernier, Vladimir Poutine avait ainsi proposé de maintenir pendant un an l’aspect quantitatif du traité, c’est-à-dire la limitation du nombre de têtes nucléaires stratégiques déployées. Cette prolongation ne concernait toutefois pas les autres éléments de l’accord, qui sont en réalité les plus importants.

Tout ce qui touche à la vérification et à la transparence, avec des inspections des sites nucléaires de chaque pays, n’était pas inclus dans la proposition. Il faut d’ailleurs rappeler que la Russie les avait suspendues en 2020 pendant la pandémie de Covid, avant que Poutine ne décide de suspendre l’application de New Start en 2023 à la suite de la guerre en Ukraine. De fait, il n’y a plus eu d'inspection américaine des sites nucléaires russes depuis 2020. Ce qui laisse penser à certains membres de la communauté stratégique américaine que la Russie a également arrêté d'appliquer les dispositions quantitatives de New Start, et aurait potentiellement déjà déployé plus de têtes nucléaires que ce que le traité lui autorise.

Est-ce la raison pour laquelle les Etats-Unis n’ont pas répondu à la proposition de Poutine ?

Au moment où Vladimir Poutine avait fait sa proposition, la réaction de Donald Trump avait été assez mitigée pour plusieurs raisons. Premièrement, le fait d’exclure les dispositions relatives à la transparence et à la vérification écartait de facto les éléments les plus intéressants du traité. Deuxièmement, Vladimir Poutine liait indirectement sa proposition à une mise en pause du "Golden dome" [NDLR : le bouclier antimissile voulu par Trump], en sous-entendant que sa mise en œuvre pourrait libérer la Russie du respect de ses engagements en matière de contrôle des armements. Il semblait dès lors assez improbable que Trump accepte de se lier les mains et de renoncer à ce projet en échange d’un hypothétique respect de ses engagements par la Russie.

Enfin, la troisième raison est qu’une partie de la communauté stratégique américaine considère que New Start et les limitations sur l'arsenal nucléaire américain ne sont plus appropriés face aux nouveaux défis auxquels sont confrontés les Etats-Unis. Et notamment à la montée en puissance de la Chine sur le plan nucléaire. Certains considèrent ainsi qu’il faudrait augmenter l’arsenal nucléaire américain afin de pouvoir dissuader à la fois Moscou et Pékin.

Cette expiration de New Start doit-elle nous inquiéter ?

Oui et non. Il faut admettre que cette expiration symbolise quand même la poursuite du détricotage de l’architecture de maîtrise des armements nucléaires. On peut rappeler la sortie du traité FNI sur les forces nucléaires intermédiaires par les Etats-Unis en 2019, ou le départ de Poutine du traité interdisant les essais nucléaires en 2023. L’expiration de New Start s’inscrit donc dans une dynamique plus large. Du reste, et de manière très terre à terre, le fait que la Russie ou les Etats-Unis passent de 1500 têtes nucléaires déployées à potentiellement 1700 cela ne fera pas énormément de différence, dans la mesure où le nombre d’armes actuellement déployées permet déjà de provoquer des dégâts incommensurables. De plus, il n’y a pas eu besoin de l’expiration de New Start pour voir la Chine augmenter son nombre d’armes nucléaires.

Dans ce contexte, l’intensification de la compétition stratégique s’accompagne d’une augmentation potentielle des arsenaux nucléaires. On assiste clairement à la fin d’une époque qui avait vu prospérer ce type de traités hérités de la guerre froide. Mais cela pourrait aussi être l’opportunité d’une réflexion sur la manière de faire du contrôle de l’armement autrement. Par exemple, en ne se contentant plus seulement de compter le nombre de têtes nucléaires déployées, mais en prêtant attention aux attitudes en matière de dissuasion nucléaire, ou au type d’armes employées.

New Start n’était donc plus un instrument suffisant…

Effectivement. Comme on l’a vu, ce traité n’a pas empêché Poutine d’utiliser la menace nucléaire pour sa guerre en Ukraine. La maîtrise des armements uniquement fondée sur le quantitatif et des mécanismes de transparence n’est peut-être plus adaptée à notre époque. Les nouveaux éléments que l’on pourrait ajouter font notamment partie de ce que les Américains appellent le Behavioural Arms Control (BAC) - c’est-à-dire une maîtrise des armements fondée sur le comportement des Etats, afin de promouvoir une approche centrée sur le sens des responsabilités, plutôt que sur le nombre de têtes nucléaires.

Avec l’expiration de New Start, faut-il s’attendre à ce que la Russie augmente le nombre d'ogives nucléaires en sa possession ?

Cela fait partie des possibilités, et d’ailleurs, certains la soupçonnent de l’avoir déjà fait. Cela demandera à être vérifié dans les prochaines estimations des chercheurs indépendants travaillant sur ce sujet. Les Russes n’ont toutefois pas nécessairement besoin d’augmenter davantage leur arsenal nucléaire, dans la mesure où, contrairement à Washington, Moscou n’a pas besoin de dissuader Pékin, qui est pour l’instant considéré comme un allié par le Kremlin. Dès lors, l'augmentation qui me semble la plus probable est celle de l’arsenal américain.

Face aux menaces russes et chinoises, une bonne partie de la communauté stratégique américaine considère qu’il est temps d’augmenter le nombre d’armes nucléaires déployées. Et le fait est qu’ils n’auraient pas beaucoup de difficultés à le faire. Il leur suffirait de sortir de leurs réserves des têtes nucléaires qui ont été retirées en 2010 du fait de New Start et de les charger sur des missiles de SNLE (sous-marin nucléaire lanceur d'engins) ou des missiles balistiques dans des silos. A mon sens, on peut s’attendre dans un avenir proche à des déclarations ouvertes du côté américain, expliquant qu’il faut augmenter l’arsenal nucléaire, ou à tout le moins se donner plus de flexibilité - on verra le type de vocabulaire employé.

Donald Trump voudrait inclure la Chine dans un nouveau traité de contrôle des armements nucléaires. Cela vous semble-t-il crédible ?

Non, cela ne me semble pas crédible du tout. Les Chinois sont totalement arc-boutés contre cette idée. Ils considèrent que tant qu’ils n’auront pas autant d’armes nucléaires stratégiques que les Russes et les Américains, c’est-à-dire autour de 1500, ils n’ont aucune raison d’aller vers un accord de maîtrise des armements sur le plan quantitatif. Je ne crois donc pas du tout à un accord trilatéral. A l’inverse, je pense que l’on se dirige vers une ère où il y a de moins en moins de traités et de régulation du nucléaire. De plus, pour Pékin, le contrôle des armements n’est pas lié qu’aux armes nucléaires mais à une posture plus large de compétition stratégique avec les Etats-Unis. Et même si les récentes révisions de la Statégie de Défense Nationale National et la Stratégie de Sécurité Nationale de Trump sont moins véhémentes envers Pékin que par le passé, les Chinois savent très bien qu’ils restent considérés comme un adversaire par l’Amérique.

© REUTERS

Photo d'archive montrant Barack Obama et Dmitri Medvedev, alors présidents des États-Unis et de la Russie, en train de signer le traité New Start, au château de Prague, le 8 avril 2010
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