↩ Accueil

Vue normale

Reçu — 6 mars 2026 6.2 📰 Infos Monde

Alicia Garcia Herrero : "La chute du régime iranien pourrait freiner une attaque de la Chine sur Taïwan"

6 mars 2026 à 13:00

Alors que l'issue du conflit en Iran est incertaine, la Chine, dont Téhéran constituait l'un des alliés dans la région, n'est pas sortie du bois. Fidèle à sa ligne, Pékin appelle à la fin des combats et met en garde contre le risque d’un embrasement régional. Même si la fragilisation de l'Iran et le blocus du détroit d'Ormuz compliquent son approvisionnement énergétique, le pays dispose de réserves suffisantes pour tenir plusieurs semaines. A l'origine de la retenue chinoise : les victoires symboliques et les gains commerciaux que pourrait obtenir Xi Jinping lors de sa rencontre avec Donald Trump à la fin du mois, soutient Alicia Garcia Herrero, chef économiste de Natixis à Hong Kong.

L'Express : En quoi la campagne militaire menée par les Etats-Unis et Israël en Iran perturbe-t-elle les plans de la Chine ?

Alicia Garcia Herrero : La Chine souffre d'une vulnérabilité énergétique. Or elle a fait de l'Iran, qui est assis sur les troisièmes réserves mondiales de pétrole, un acteur clé de son approvisionnement. Pékin absorbe aujourd'hui entre 80 et 90 % du pétrole iranien, ce qui représente quasiment 13 % de ses importations d'or noir. Un pétrole qu'elle achète à des prix très décotés, probablement autour de 35 dollars le baril, soit quasiment moitié moins que le cours mondial au moment du déclenchement de la guerre. Cela lui donne un avantage compétitif indéniable, d'autant qu'elle achète aussi énormément de pétrole à la Russie, à des prix bradés eux aussi.

La Chine a parié également sur l'Iran pour son futur énergétique en investissant 40 milliards de dollars dans le corridor Chine-Pakistan et le développement du port pakistanais de Gwadar. L'objectif est d'utiliser les oléoducs existants entre le Pakistan et l'Iran et de les prolonger sur près de 200 kilomètres jusqu'à Gwadar. De cette façon, la Chine pourrait théoriquement s'approvisionner directement en Iran sans passer par le détroit d'Ormuz et en évitant même celui de Malacca. Tout cela est aujourd'hui compromis.

Une chute du régime des mollahs pourrait-elle remettre en cause la politique géostratégique de Pékin ?

Evidement car au-delà de la sécurité énergétique, l'Iran est crucial pour le prestige diplomatique de la Chine et dans la rivalité qui l'oppose aux Etats-Unis. C'est particulièrement vrai au Moyen-Orient. Rappelons que la Chine a orchestré l'adhésion de l'Iran à l'Organisation de coopération de Shanghai, en juillet 2023, et plus récemment aux Brics, en janvier 2024. Elle a aussi joué un rôle de médiateur dans la réconciliation de mars 2023 entre l'Iran et l'Arabie saoudite. Sans un Iran stable, la Chine perd un levier géopolitique majeur.

La fragilité énergétique de la Chine peut-elle freiner une opération militaire à Taïwan?

La dépendance énergétique chinoise est, sur le papier, inquiétante. Le pays a importé pour 11,55 millions de barils par jour l'an passé. Une bonne partie a servi à remplir ses réserves stratégiques. Officiellement, elles se montent à 80 jours de consommation. Ces chiffres sont probablement faux. Elles sont sans doute quatre à cinq fois plus importantes. Reste que cette fragilité énergétique pourrait freiner une opération à Taïwan : une guerre longue nécessiterait des flux ininterrompus, ce qui est aujourd'hui compromis avec la déstabilisation de l'Iran. Pékin sait aussi qu’un conflit avec Taïwan exposerait ses importations d'or noir - dont 90 % passent par la mer - à des strangulations américaines.

Que peut-on espérer de la rencontre entre Donald Trump et Xi Jinping à Pékin à la fin du mois ?

Il est intéressant de noter que depuis le début de l'intervention en Iran, la Chine reste très en retrait car elle n’a pas les moyens militaires d’intervenir efficacement loin de chez elle. En réalité, elle préfère préserver sa relation commerciale avec les États-Unis et joue le long terme : condamner verbalement sans se "mouiller", en espérant que le chaos profite indirectement à sa diplomatie "anti-hégémonique" sans coût direct.

Le sommet Trump-Xi, qui doit se dérouler du 31 mars au 2 avril, risque d’être tendu mais pragmatique. Donald Trump voudra arracher des concessions commerciales et des engagements sur Taïwan. Quant à Xi Jinping, il cherchera à stabiliser le commerce et à éviter l’escalade. Peu de percées sont attendues, mais un affichage de "dialogue" pour calmer les marchés. La Chine ne lâchera rien de stratégique.

© REUTERS

Xi Jinping lors de la session annuelle du Parlement chinois, le 5 mars 2026.
❌