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À Minneapolis, la violence politique est devenue un message. Les événements de la semaine dernière le confirment. La démonstration de force, la brutalité policière exhibée, l’usage létal de l’appareil d’État — comme dans l’assassinat d’Alex Pettri par l’ICE — relèvent d’un même dispositif : rappeler ce que le pouvoir peut faire, et qui il peut viser. La violence du monde Maga n’est pas une dérive incontrôlée, mais un calcul politique fondé sur la dissuasion, la sidération et l’exemplarité. Le retrait partiel de l’ICE à Minneapolis n’a d’ailleurs été accompagné d’aucun infléchissement de discours de la part de l’administration Trump.
Hannah Arendt insistait sur un point essentiel : la violence surgit lorsque le pouvoir n’a plus besoin de convaincre. Instrument politique à part entière, elle vise des effets symboliques autant que matériels. La violence trumpiste serait donc une stratégie destinée à déplacer le seuil du tolérable.
Cette grammaire doit informer notre lecture de la situation européenne. L’extrême droite et la droite populiste s’installent dans les institutions, accèdent au pouvoir ou s’en rapprochent. Pourtant, une conviction semble persister : ces forces "dédiabolisées" auraient neutralisé leur rapport à la violence. Comme si l’ascension politique impliquait mécaniquement un assagissement. Comme si l’Union européenne constituait, par nature, un garde-fou suffisant. Or c’est précisément ce cadre que ces forces s’emploient à affaiblir de l’intérieur, tout en maintenant la violence hors champ tant que dure la phase de conquête.
Face au trumpisme, une partie de l’extrême droite européenne affiche désormais l’embarras. Donald Trump gêne. On critique ses outrances, on feint la distance, on évoque ses provocations géopolitiques — au Groenland notamment — au nom d’une souveraineté soudain sourcilleuse. Le Slovaque Fico, pourtant soutien affiché du président américain, confie publiquement ses craintes face à son "état d’esprit". Mais sur l’ICE, rien. Pas un mot. Les atteintes à la souveraineté embarrassent les patriotes autoproclamés ; les exécutions publiques, beaucoup moins. Meloni, pourtant critique de l’opération Groenland, ne semble aucunement troublée par l’irruption de l’ICE aux JO de Milan-Cortina.
La dédiabolisation n’est pas une pacification
Depuis des années, ces droites expliquent qu’il faut "prendre Trump au sérieux, mais pas au pied de la lettre". Admirer l’énergie (sic), la force, la personnalité — surtout pas le fond. Dissocier le style de la politique réelle. Or depuis sa réélection, cette distinction ne tient plus. Il n’y a plus d’écart entre la parole et l’acte, entre la mise en scène et la décision publique. Continuer à jouer l’embarras relève désormais du théâtre.
Ce double spectacle est la matrice des populistes. Tandis que la distance se joue devant les caméras, les échanges et les courbettes se poursuivent en coulisses — et se sont intensifiés depuis le retour de Trump au pouvoir. En 2025, plusieurs enquêtes ont documenté de nouveaux déplacements de responsables du Rassemblement national aux États-Unis, lors de conférences conservatrices à Washington et en Floride. Des cadres du RN y ont rencontré des consultants proches de l’administration Trump, spécialisés dans la polarisation électorale et la communication de crise. Des proches de Jordan Bardella ont multiplié les échanges informels avec des élus trumpistes autour des questions migratoires et de l’autorité de l’État. Quant à Sarah Knafo, elle est passée par le Claremont Institute, cet écosystème intellectuel au cœur du pouvoir Maga.
Le phénomène est européen. En Allemagne, Alice Weidel, figure centrale de l’AfD, revendique ses liens avec le camp trumpiste – la fine bouche n’est de mise qu’en matière d’invasions potentielles. En Hongrie, Orbán s’inscrit depuis longtemps dans cette même trajectoire. Et même récemment, l’affinité idéologique l’emporte sur toute mise à distance. Partout, la même grammaire : une respectabilité affichée, une radicalité assumée, et une violence maintenue à la lisière du visible, prête à être mobilisée sans jamais être pleinement exposée.
La dédiabolisation n’est pas une pacification : c’est une mise en scène. Violence et respectabilité sont les deux faces d’un même spectacle. L’une rassure, l’autre menace. Ensemble, elles préparent l’épreuve de force tout en prétendant l’éviter. La réussite ne tient qu’à un fil : la crédulité des électeurs.
Catherine Fieschi est chercheuse au centre Robert Schuman de l’Institut universitaire européen (IUE) de Florence

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Les Européens sont les champions du pessimisme : et si c’était leur principal problème ?
Les Européens sont les champions du monde du pessimisme. A les écouter, tout va mal en ce début 2026. L’ordre international déraille sous les coups de boutoir de Vladimir Poutine et de Donald Trump ; l’économie est à l’agonie ; l’immigration est hors de contrôle ; le crime organisé règne en maître ; l’extrême droite est aux portes du pouvoir ; l’islamisme progresse dans la jeunesse issue de l’immigration.
Le cafard qui fut longtemps l’apanage des Français se répand comme une traînée de poudre à travers le continent. Trois enquêtes publiées ces dernières semaines l’attestent. Les personnes interrogées par FGS Global pour le média Politico dans les 27 Etats de l’Union pensent en majorité que leur pays est engagé sur une mauvaise pente. Seuls trois d’entre eux font exception : la Pologne, le Danemark et la Lituanie. La même question posée par Ipsos indique que 91 % des Français, 79 % des Hongrois, 74 % des Néerlandais, 71 % des Allemands et des Italiens ont une vision négative de l’avenir de leur pays. Un autre sondage, réalisé par Gallup sur les cinq continents, présente la Bulgarie, la Bosnie, l’Autriche et la Belgique comme les nations les plus déprimées de la planète !
Ce tableau n’est pas sans raison, mais sa noirceur dissimule d’autres réalités qui devraient inciter à plus d’optimisme. Dans les Etats de l’Union européenne, contrairement à beaucoup d’autres pays, les droits individuels et collectifs des citoyens sont protégés, les libertés sont garanties, les systèmes de protection sociale sont sûrs. La démocratie, malgré ses défauts, y règne en maître. L’économie y est résiliente et continue à progresser. Résultat, le niveau de vie des Européens n’a jamais été aussi élevé dans l’Histoire. Dans le classement 2025 réalisé par The Economist, sept des dix économies les plus performantes du monde, Portugal en tête, font partie de l’UE.
Quand on se regarde on se désole mais quand on se compare, on se console… La liste est longue des traits qui rendent l’Europe attractive. Les inégalités sont moins marquées qu’ailleurs. L’offre culturelle et artistique est au top niveau. Les congés payés sont généreux. Les métropoles figurent parmi les plus vivables du monde. Le système éducatif est solide. La transition écologique est bien engagée. On se bouscule pour venir en Europe mais les modèles alternatifs, eux, n’attirent pas. Rares sont ceux qui souhaitent aller s’installer en Russie, en Iran ou à Cuba. Même en Chine, où l’économie est puissante, le solde migratoire est négatif sans discontinuer depuis les années 1960.
L’inconvénient du pessimisme exagéré est qu’il est la prophétie autoréalisatrice par excellence : il est toxique pour la croissance ; il paralyse l’investissement et l’innovation ; il accélère les récessions. Nos politiciens devraient s’inspirer du président Franklin D. Roosevelt qui, lors de la grande crise économique des années 1930 aux Etats-Unis, exhortait les Américains à reprendre espoir : "La seule chose dont nous devons avoir peur, c’est de la peur elle-même. Cette terreur sans nom, sans raison, sans justification, qui paralyse les efforts nécessaires pour transformer le déclin en progression".
Ce qui a changé par rapport aux générations précédentes n’est pas seulement que notre bien-être a atteint des niveaux inégalés, et donc que l’angoisse de le voir s’étioler devient prégnante. C’est aussi que les réseaux sociaux nous mettent en contact sans filtre avec la planète. La proximité des guerres et des catastrophes devient immédiate, au détriment des nouvelles locales et familiales qui nous incitent parfois à l’optimisme. Quelques heures passées sur X ou sur TikTok nous laissent penser que la civilisation est sur le point de s’écrouler. Le même laps de temps consacré à se promener en forêt pourrait nous réconcilier avec la vie. Mais selon Ipsos, les Européens jugent tout à fait improbable, dans leur grande majorité, une diminution de leur consommation des réseaux sociaux cette année. Le pessimisme a de beaux jours devant lui.

© REUTERS
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