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Venezuela : seul un coup de force pouvait ouvrir la voie à la démocratie, par Renée Fregosi
L’intervention des forces spéciales nord-américaines au Venezuela est sans doute la dernière chance de renverser la dictature qui affame et martyrise le pays depuis trois décennies. Il existe en effet quatre voies de sortie d’une dictature : ce qu’on a appelé la "transition à la démocratie" dans les années 1980-1990, c’est-à-dire une sortie pacifique négociée, comme ce que l’on a connu en Amérique latine et dans le bloc soviétique à cette époque ; le coup d’Etat de la part de militaires favorables à la démocratie associés à l’opposition politique, comme ce qui s’était passé au Venezuela même lors de la chute du dictateur Carlos Pérez Jímenez en 1958 ; une lutte armée intérieure comme cela a pu se produire à Cuba en 1959 contre le régime de Fulgencio Batista, ou au Nicaragua en 1978 avec le FSLN contre Somoza junior ; enfin, soit à la suite d’une guerre comme ce fut le cas contre les régimes fascistes et nazis, soit par une intervention militaire extérieure de plus ou moins grande ampleur.
Or il était manifeste que hélas, il n’y avait plus aucune possibilité de négocier une transition pacifique à la démocratie avec ce narcorégime, sans faire pression par la force. Un temps, on avait pu espérer que la dictature chaviste se fracture et qu’un accord entre les dissidents et l’opposition démocratique puisse déboucher sur un retour à l’ordre démocratique et à la prospérité dans ce pays qui fut par le passé un modèle de démocratie sociale redistributive. Mais, éduqué et inspiré par le régime cubain, Nicolas Maduro a régulièrement épuré les forces armées pour éviter toute tentative de coup d’Etat, tandis que l’opposition politique était persécutée, réprimée, emprisonnée, contrainte à la clandestinité comme la courageuse María Corina Machado ou à l’exil comme tant de leaders de la gauche démocratique.
Bien qu’à la suite de l’avènement d’Hugo Chavez en 1998, les élections n’aient plus jamais été libres au Venezuela, l’opposition unie était en effet parvenue pas à pas à obtenir plus du tiers des élus aux élections législatives de 2015. Mais le pouvoir chaviste n’avait pas voulu reconnaître la victoire des forces démocratiques et le régime de Nicolas Maduro s’était fait de plus en plus répressif. Et encore lors de la dernière élection présidentielle, en juillet 2024, tandis que tous les sondages donnaient le candidat de l’opposition, Edmundo González Urrutia largement vainqueur, c’est encore le président-dictateur Maduro qui fut déclaré élu.
L’opposition vénézuélienne est en effet foncièrement démocratique et la lutte armée est absolument exclue pour faire chuter la dictature. A différentes reprises, l’opposition unie a cherché les voies d’un compromis. Car déjà du vivant de Chavez, son mouvement avait connu des désaccords menant à l’éloignement ou à la rupture de la part de nombreux responsables du régime, civils et militaires, et sous les présidences de son successeur Maduro, l’hémorragie s’est poursuivie.
La corruption, l’implication grandissante dans le narcotrafic, et l’impéritie foncière du régime provocant une crise humanitaire gravissime dans le pays, ont dessillé les yeux des nombreux chavistes honnêtes. On estime ainsi à près d’un quart de la population (28,5 millions d’habitants environ) le nombre d’émigrés vénézuéliens qui ont fui le pays, poussés par les pénuries alimentaires, le manque de médicaments et de matériel médical de base, la crise énergétique et la répression. Mais, soutenu par les trois grandes dictatures que sont la Russie, la Chine et l’Iran, le régime chaviste poursuivait sa dévastation du pays.
Restait donc la seule solution de l’intervention extérieure, pour déclencher le changement de régime. Le couple Maduro étant écarté de la scène politique nationale, on peut s’attendre au délitement du groupe des prédateurs qui vont sans doute tenter de tirer leur épingle du jeu quitte à se trahir mutuellement. La mobilisation du peuple vénézuélien à l’intérieur et à l’extérieur étant le gage d’une victoire de la démocratie, on peut espérer que les militaires affaiblis et les paramilitaires chavistes des "Collectivos" ne jettent pas le pays dans une guerre civile meurtrière. D’autant que Donald Trump, favorable, affirme-t-il, à une transition pacifique, promet "une seconde vague si nécessaire" tout en estimant qu’elle ne sera pas nécessaire. Certes les Etats-Unis agissent dans leur propre intérêt, mais si cet intérêt converge avec celui du peuple vénézuélien, comment ne pas s’en réjouir ?
NB : Cet article a d’abord été publié sur le site de La Nouvelle revue politique
* Renée Fregosi est philosophe et politologue. Elle a publié en 2025 Le Sud global à la dérive. Entre décolonialisme et antisémitisme (Editions Intervalles). Elle préside le Centre européen pour la coopération internationale et les échanges culturels (Ceciec) qui est un groupe de réflexion composé d’intellectuels et de militants associatifs européens et latino-américains.

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Lorsque son patron le convoque, dans la soirée du 23 février 2022, Petro* n’imagine pas que, quelques heures plus tard, les chars russes déferleront sur l’Ukraine. Chauffagiste dans une ville du Donbass sous occupation russe depuis 2014, ce quadragénaire n’a pas d’accès libre aux médias et à Internet, tous contrôlés par Moscou.
Après plusieurs heures d’attente, Petro et ses collègues sont conduits au commissariat militaire, puis transférés vers une base à Donetsk, où des centaines de personnes patientent en pleine nuit. Les autorités parlent alors d’un voenny zbor, une simple "vérification de l’état des troupes". "On nous a donné des uniformes en disant qu’il s’agissait d’un entraînement, se souvient Petro. Ils répétaient : ‘Trois ou quatre jours et vous rentrerez chez vous’."
Mise en scène
Une mise en scène qui sera vite démentie. Le groupe est emmené dans une immense mine désaffectée à Makiïvka. Petro y reste deux semaines avec 1 500 autres Ukrainiens. A la mi-mars, tous sont déployés à une vingtaine de kilomètres de Marioupol pour participer à "l’opération spéciale".
C’est seulement là, raconte-t-il, qu’ils comprennent l’ampleur du piège que les Russes leur ont tendu. Après avoir trouvé un générateur, ils parviennent à allumer une télévision dans une maison abandonnée. "On a vu qu’il y avait des combats dans toute l’Ukraine, raconte Petro, la voix nouée. On a alors compris qu’on nous avait enrôlés, que ce n’était pas un entraînement, mais la guerre."
Petro fait partie de ces "malgré-nous" des temps modernes. Plusieurs dizaines de milliers d’Ukrainiens, mobilisés de force dans les territoires occupés, ont été enrôlés dans l’armée russe, selon les estimations des organisations de défense des droits et des autorités ukrainiennes. Ce témoignage – exclusif - éclaire un phénomène que la fermeture totale de ces zones occupées aux journalistes rend difficile à documenter.
Envoyés au front
Entre 2014 et 2022, plus de 38 000 jeunes hommes ont été astreints, à leur majorité, à servir un an dans l’armée russe, selon les chiffres russes. "La plupart sont restés en Crimée ou sont partis en Russie, mais ils n’étaient pas affectés à des postes de combat", rapporte Olha Kourychko, représentante du président ukrainien en Crimée, aujourd’hui exilée à Kiev. "Après 2022, le phénomène prend une tout autre ampleur : en plus du service militaire chez les jeunes, la mobilisation touche toutes les classes d’âge et les hommes sont envoyés directement au front."
Le 19 février 2022, les administrations d’occupation des "républiques populaires" de Donetsk et Louhansk décrètent une mobilisation générale. Motif affiché : se préparer à une prétendue attaque ukrainienne. Sur le papier, Petro n’est d’ailleurs pas intégré à l’armée russe, mais à une "armée de réserve de la république de Donetsk". Dans les faits, rapporte-t-il, cette structure obéit à des commandants russes et sert d’appoint aux unités régulières de Moscou.
"On ne m’a pas fait signer de contrat militaire, mais juste un serment où je jurais de défendre la ‘république de Donetsk’", précise-t-il. Avec lui, des mineurs pris sur leur lieu de travail, des hommes arrêtés dans la rue ou à la sortie de l’usine. D’autres s’étaient présentés d’eux-mêmes au commissariat militaire après réception d’une convocation. "Personne ne voulait d’ennuis avec les services de sécurité. Si nous ne venions pas ou si nous tentions de nous cacher, ils seraient revenus nous chercher", assure-t-il.
"C’est très difficile de prouver la coercition, surtout quand les hommes ont répondu à la convocation. Mais les habitants des territoires occupés vivent sous un régime répressif, où la prison reste synonyme de torture", rappelle Alyona Lounova, directrice du plaidoyer au Centre des droits humains Zmina. D’autant que les peines pour insoumission au service s’échelonnent entre 700 et 3 000 euros d’amende et vont jusqu’à deux ans d’emprisonnement. En Crimée, 680 procédures pénales ont été ouvertes, selon les chiffres russes. Et les ONG en exil disent avoir documenté des cas où des personnes, après une peine de prison ou le paiement d’une amende, ont malgré tout été envoyées au front.
Petro peine à contenir ses larmes lorsqu’il évoque son déploiement à Marioupol, où son unité est chargée de maintenir "l’ordre" dans une ville réduite en ruines. Partout, des tombes à ciel ouvertes, des cadavres laissés à l’abandon et le désespoir des habitants affamés. "Une femme m’a supplié de la tuer, dit-il. Elle avait perdu son fils. Bien sûr, je ne l’ai pas fait." Il croise rarement des civils. "Certains commandants russes nous appelaient à tuer tous les Ukrainiens que l’on rencontre, femmes et enfants compris, ils disaient que c’étaient tous des nazis à exterminer", se souvient Petro. Dans les ruines, quelques poches de résistance ukrainiennes tiennent encore. Un jour, son chef d’escadron s’effondre sous ses yeux, tué d’une balle à la tête par un tireur embusqué, alors même qu’il pavanait sur le fait "qu’il n’y avait personne à des kilomètres à la ronde". A la fin du siège, en mai 2022, son unité escorte les bus transportant les derniers défenseurs d’Azovstal qui se sont rendus. "C’est la première fois que j’ai vu un soldat ukrainien vivant, raconte Petro. Jusque-là, je n’avais aperçu que des corps sans vie, que personne ne venait récupérer."
La fuite comme salut
L’idée de fuir s’impose peu à peu. Mais les check-points parsèment le territoire, le réseau téléphonique est coupé et plusieurs de ses compagnons soutiennent Moscou : une dénonciation suffirait à le condamner. Lors de son passage à Marioupol, plusieurs soldats russes refusant d’avancer sont jetés dans une cave sans nourriture pendant plusieurs jours. A leur retour de Marioupol, le bataillon des "malgré-nous" tente de se révolter et jette ses armes à leur arrivée à la gare de Donetsk. "Tout le monde criait sur les dignitaires venus nous persuader de continuer. C’est la police qui a dû nous escorter dans la même mine de Makiivka en nous promettant des congés", raconte Petro. Finalement, ils seront envoyés à nouveau au front, à Popasna cette fois, pour plusieurs mois.
Petro parvient malgré tout à contacter son ex-femme, réfugiée en France depuis 2022. Elle le met en relation avec un officier ukrainien du renseignement militaire pour se rendre. Mais c’est finalement la maladie qui lui offre une échappatoire. Souffrant d’un problème rénal, il est transféré par chance dans un hôpital civil près de chez lui, sans escorte. Là, il paye pour obtenir un certificat falsifié certifiant qu’il a la tuberculose. Enfin, Petro parvient à se faire démobiliser. Il traverse ensuite la Russie, puis les pays Baltes, avant de rejoindre la France. Aujourd’hui, il vit à Tours avec son ex-femme — redevenue son épouse — et leur fils, avec la peur constante que la Russie le retrouve. "Je veux quand même témoigner, car ce qu’ils font est monstrueux. Ils ont tué le Donbass, il n’y a plus d’hommes là-bas", souffle-t-il.
Crime de guerre
Cette pratique d’enrôlement forcé viole les conventions de Genève et constitue un crime de guerre. Pourtant, en Ukraine, ces hommes sont souvent considérés comme des traîtres : ils risquent jusqu’à quinze ans de prison. De fait, ils représenteraient 16 % des prisonniers détenus par l’armée ukrainienne.
Le problème risque de hanter durablement l’Ukraine, à l’image des "malgré-nous" mobilisés dans la Wehrmacht en France, au Luxembourg et en Pologne, après la Seconde Guerre mondiale. Dans les territoires occupés, le Kremlin poursuit sa mobilisation à grande échelle, en particulier à travers la militarisation de la jeunesse. A l’été 2025, l’armée russe a lancé d’importantes campagnes dans les régions de Kherson et de Zaporijjia, jusque-là relativement épargnées, mobilisant plusieurs milliers d’habitants, selon les informations recueillies par L’Express.
Pour Serhiy Danylov, chercheur spécialiste de la région de Kherson, cette politique sert les intérêts du Kremlin : "Elle ne coûte rien à Moscou. Les habitants des territoires occupés ne sont pas considérés comme des véritables Russes, personne ne les plaindra. Poutine les usera jusqu’au dernier — et les enverra se battre, demain, contre le reste de l’Europe."
* Le prénom a été modifié. Cette enquête a été réalisée avec le soutien du réseau journalistique européen N-Ost.

© EYEPRESS via Reuters Connect
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