Droits de douane : qu’est-ce que l’instrument anticoercition de l’UE évoqué par Emmanuel Macron après les menaces de Donald Trump ?

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Le 20 janvier approche. Il y a un an, presque jour pour jour, Donald Trump faisait son retour dans le bureau Ovale pour un second mandat. Depuis, le président des Etats-Unis a enchaîné les actions controversées comme la mise en place d'un régime de droits de douane début avril ou la récente capture de Nicolas Maduro à la suite d'une opération militaire américaine au Venezuela. Si cette année a été rythmée par l'imprévisibilité du républicain, un élément était, en revanche, calculable d'un mois à l'autre : la baisse de popularité de Donald Trump.
Alors que l'année 2026 sera décisive pour la politique américaine avec la tenue des élections de mi-mandat, les signaux favorables au président des Etats-Unis sont faibles. Selon un sondage CNN/SRRS, une majorité d’Américains juge que Donald Trump se trompe de priorités et qu’il n’agit pas assez contre l'augmentation du coût de la vie et seuls 35 % disent être fiers qu’il soit président. Sa cote de popularité est, quant à elle, mesurée à 39 %. En février dernier, elle tournait encore autour de 48 %, avant de baisser dans les cent premiers jours du mandat.
Lors de l'investiture de Donald Trump, une partie du pays lui accordait encore le bénéfice du doute sur la qualité de ses priorités. Un an plus tard, ce crédit s’est réduit. Selon le sondage CNN/SSRS, ils ne sont plus que 36 % à dire qu’il a "les bonnes priorités", contre 45 % au départ. Le même sondage montre une usure plus profonde : un tiers seulement dit croire qu’il se soucie de "gens comme eux". En mars, ils étaient 40 %. D’après ce sondage, c’est le plus bas niveau atteint par Donald Trump sur cet indicateur.
Les données YouGov mises en avant par The Economist décrivent des lignes de fracture classiques : les électeurs blancs et les hommes sont parmi ceux qui approuvent le plus souvent l’action de Donald Trump, tandis que les jeunes et les minorités ethniques désapprouvent davantage. On y voit aussi une cassure par niveau d’études : les sondés ayant fait des études supérieures sont ceux qui soutiennent le moins le président américain. Même les retraités, souvent affiliés au camp républicain, apparaissent plus réservés qu’attendu sur la première année de mandat de Donald Trump.
Le président des Etats-Unis avait fait de l'économie son sujet de campagne privilégié en fixant des attentes très hautes, promettant que "les revenus grimperaient", que "l'inflation disparaîtrait" et que "la classe moyenne prospérerait". Or, à en croire les sondages, c'est précisément sur ces sujets qu'il est désormais le plus contesté.
D'après le sondage CNN/SSRS, pour les Américains, l’économie est de loin le sujet de préoccupation numéro un, près de deux fois plus cité que n’importe quel autre thème. Et l’enquête suggère que Donald Trump a du mal à convaincre qu’il s’y attaque vraiment, alors même que la bataille des sièges à la Chambre et au Sénat s’annonce largement dominée par cet enjeu. Le média américain constate une stabilité dans le pessimisme : depuis deux ans, seuls environ trois Américains sur dix décrivent l’économie de manière positive. Ce qui a changé, c’est la projection économique. Un peu plus de quatre personnes sur dix pensent que l’économie se portera bien dans un an, alors qu’elles étaient presque 6 à le croire juste avant l’investiture.
Et lorsque l'on demande ce qui a amélioré ou dégradé la situation, la réponse est tranchée : 55 % estiment que les politiques de Donald Trump ont aggravé les conditions économiques, contre 32 % qui pensent qu’elles les ont améliorées. Le malaise remonte jusque dans son camp, où les droits de douane annoncés début avril ont notamment contribué à installer l’idée qu’il s’éloignait de sa promesse de "rendre l’Amérique à nouveau abordable". Dans un sondage du Wall Street Journal, 58 % des électeurs disent que les politiques de Donald Trump sont la principale cause de l’état actuel de l’économie, contre 31 % qui mettent d’abord en cause les politiques de Joe Biden.
Un second sujet se détache : la démocratie. Dans le sondage CNN/SSRS, elle arrive clairement en deuxième dans les préoccupations, et pèse particulièrement chez les démocrates. Elle apparaît aussi comme un motif majeur de désapprobation : environ un quart des personnes qui désapprouvent le président des Etats-Unis disent le faire à cause d’un abus du pouvoir présidentiel ou de sa manière de traiter la démocratie américaine. 58 % estiment qu’il est allé trop loin dans l’usage du pouvoir, contre 52 % au début du mandat - une hausse toutefois relativement marginale face à la liste de ses nombreuses attaques anti-institutionnelles depuis seulement un an.
L'épisode Maduro illustre cette tension. Selon un sondage Reuters/Ipsos, le nombre d’Américains qui désapprouvent l’opération militaire à Caracas est presque équivalent à celui de ceux qui la soutiennent. L’idée que "les États-Unis devraient avoir une politique de domination dans les affaires de l’hémisphère occidental" n’est soutenue que par 26 % des sondés (17 % chez les démocrates, 43 % chez les républicains).
Un sondage du Washington Post indique que 60 % des Américains estiment que Donald Trump aurait dû passer par le Congrès pour valider l’opération du 3 janvier, même si une majorité de républicains juge approprié qu’il n’ait pas consulté l’institution. Sur la même ligne, le sondage du Wall Street Journal montre que 53 % des électeurs pensent qu’il se concentre sur des "sujets étrangers inutiles" au détriment de l’économie, contre 42 % qui le voient au contraire occupé par des menaces urgentes de sécurité nationale.
Pour finir, le président garde un point d’appui solide. Le sondage CNN/SSRS montre qu’il conserve un soutien très fort chez les républicains : près de neuf sur dix approuvent son début de mandat, et environ la moitié l’approuvent "fortement". Mais à l’approche des élections de mi-mandat, le tableau se complique. Le sondage du Wall Street Journal donne aux démocrates une avance de 4 points lorsque l'on demande quel parti les électeurs pensent soutenir au Congrès (47 % contre 43 %). Le journal américain rappelle toutefois qu’en 2018, à la même période, les démocrates avaient déjà entre 6 et 10 points d’avance. Or, on connaît la suite.

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La menace est concrète désormais. Face au refus du Danemark de céder le Groenland, Donald Trump a annoncé une série de représailles commerciales contre plusieurs pays européens, ouvrant une crise sans précédent dans les relations transatlantiques.
Dans un message publié samedi 17 janvier sur son réseau Truth Social, Donald Trump a ciblé huit pays accusés de jouer "un jeu très dangereux" en affichant leur solidarité avec Copenhague. Ces Etats ont récemment procédé à des déploiements militaires symboliques au Groenland, dans le cadre d'exercices conjoints, afin d'affirmer leur soutien à la souveraineté danoise sur le territoire. "Le Danemark, la Norvège, la Suède, la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, les Pays-Bas et la Finlande se sont rendus au Groenland dans un but inconnu. Il s’agit d’une situation très dangereuse pour la sécurité et la survie de notre planète. (...) Il est donc impératif, afin de protéger la paix et la sécurité mondiales, de prendre des mesures énergiques pour que cette situation potentiellement périlleuse prenne fin rapidement et sans équivoque", écrit Donald Trump.
Face à cette situation "potentiellement périlleuse" - des Européens qui affirment leur souveraineté - Donald Trump brandit l’arme qu’il privilégie depuis le début de son second mandat : les droits de douane, invoqués jusqu'à présent au nom de la protection de l'industrie américaine, et cette fois assumés comme un levier de pure pression politique. Des tarifs supplémentaires de 10 % doivent ainsi entrer en vigueur le 1er février prochain, avant d'être portés à 25 % au 1er juin, et maintenus jusqu'à la conclusion d'un accord pour un "achat total et complet" du Groenland par la partie américaine. Ces nouveaux tarifs viendraient s'ajouter aux droits de douane déjà appliqués par les Etats-Unis aux importations européennes et britanniques, accentuant encore la pression économique exercée par Washington.
Donald Trump justifie son initiative par des impératifs douteux de sécurité nationale et mondiale, affirmant que la Chine et la Russie convoitent le Groenland et que seul un contrôle américain permettrait de garantir la stabilité stratégique de la région. Il invoque également le projet de "Dôme d'or", un système de défense antimissiles encore flou, dont l'efficacité maximale nécessiterait, selon lui, l'intégration du territoire groenlandais. Une argumentation largement contestée par les Européens.
La rhétorique de la Maison-Blanche s'est durcie ces dernières semaines et alimente, côté européen, la crainte d'un affaiblissement durable de l'Otan. Qu'on y pense : tout ceci fait suite à un exercice militaire déployé au titre de la solidarité de pays de l'Otan envers un pays de l'Otan menacé par un autre pays de l'Otan... C'est inédit depuis sa création en 1949. Mais pour Donald Trump, la question de l'Alliance se traite de façon plus pragmatique. "Nous avons subventionné le Danemark, tous les pays de l’Union européenne et d’autres pays pendant de nombreuses années en ne leur imposant aucun droit de douane ni aucune autre forme de rémunération", écrit également Donald Trump, estimant que ces pays font preuve d'ingratitude. "Aujourd’hui, après des siècles, il est temps que le Danemark rende la pareille." Qu'il mette en œuvre ses menaces douanières ou non, le "lien transatlantique", fondement de l’Alliance, est brisé.
Pour les Européens, toute cette affaire du Groenland signe un réveil brutal face à une dépendance militaire, numérique, culturelle vis-à-vis des Etats-Unis, et la prise de conscience de la divergence des intérêts. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, qui avait jusqu'à présent refusé de se lancer dans une guerre commerciale face aux Américains, a averti que les droits de douane "mineraient les relations transatlantiques" et risqueraient de déclencher "une dangereuse spirale descendante". Emmanuel Macron a assuré que l'Union européenne ne se laisserait pas intimider, tandis que plusieurs capitales ont insisté sur la nécessité de défendre la souveraineté européenne de manière unie.
Des concertations se sont immédiatement engagées entre Etats membres. Le président du Conseil européen, Antonio Costa, a indiqué qu'il "coordonne une réponse commune des Etats membres de l'Union européenne sur cette question". Cette perspective ravive les appels, notamment au Parlement européen, à activer l’instrument anti-coercition de l’UE. Cet outil de défense commerciale adopté en 2023 permet aux Vingt-Sept d'engager une série de mesures de rétorsion à l'égard d'un pays tiers, allant jusqu'à restreindre l'accès des entreprises du pays en question au marché unique. Il n'a encore jamais été déclenché, mais a été précisément conçu pour répondre à ce genre de chantage politique. Ne pas l'employer dans le cas présent risquerait de lui faire perdre toute sa crédibilité.
Mais l'Europe peut être très tentée d'attendre. Car la menace de Donald Trump intervient dans un contexte juridique incertain aux Etats-Unis. Donald Trump fonde son recours aux droits de douane sur une loi de 1977, l'International Emergency Economic Powers Act, dont la constitutionnalité de l'usage extensif est actuellement examinée par la Cour suprême. Une décision est attendue dans les prochaines semaines et pourrait fragiliser l'ensemble de l'édifice tarifaire mis en place par la Maison-Blanche.

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