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Affaire Epstein : ce qu’a dit Hillary Clinton lors de son audition par des élus du Congrès

27 février 2026 à 08:12

Bon gré mal gré, elle s'est finalement pliée à l'exercice des questions-réponses. L'ex-secrétaire d'État Hillary Clinton a témoigné jeudi 26 février à Chappaqua, dans l'État de New York (États-Unis) devant la commission de surveillance de la Chambre des représentants sur ses liens avec le criminel sexuel Jeffrey Epstein. L'audition à huis clos, d'une durée proche de six heures, n'a pas abouti à de fracassantes révélations. Mais elle a donné la possibilité à la démocrate de se défendre sur la nature de sa véritable relation avec le financier américain et de sa compagne et complice, Ghislaine Maxwell. "Je n'avais aucune idée de leurs activités criminelles", a-t-elle assuré dans une déclaration liminaire, publiée sur son compte X. "Je ne me souviens pas avoir un jour rencontré M. Epstein. Je n'ai jamais voyagé à bord de son avion ni visité sa résidence insulaire ou ses bureaux."

Des liens "superficiels" avec Ghislaine Maxwell

Hillary Clinton et son mari Bill ont été appelés à témoigner à plusieurs reprises devant cette commission parlementaire pour évoquer la nature de leur relation avec l'ex-financier américain, retrouvé pendu dans sa cellule en 2019 après avoir été incarcéré pour avoir mis en place un vaste système d'exploitation sexuelle de mineures. L'ancien président a accueilli plusieurs fois Jeffrey Epstein à la Maison-Blanche lors de son mandat. Il a aussi voyagé à plusieurs reprises dans son jet privé et a été photographié plusieurs fois en sa compagnie. Était-il au courant de ses agissements criminels ? Interrogée par CNN en marge de l'audience, Hillary Clinton s'est dit "certaine" de l'inverse. Durant les échanges, elle a d'ailleurs régulièrement renvoyé la parole à son époux, qui doit être auditionné ce vendredi. "Vous devez poser la question à mon mari", a-t-elle ainsi souvent répété.

Lors de sa déposition, l'ex-adversaire de Donald Trump à l'élection présidentielle de 2016 a évoqué de manière plus précise Ghislaine Maxwell, qui a notamment assisté en 2010 au mariage de sa fille, Chelsea Clinton. "Je connaissais Ghislaine Maxwell de façon superficielle, comme une simple connaissance", a justifié Hillary Clinton, qui a relaté une partie de ses réponses devant la presse à la sortie de son audition. Tout comme son mari, la démocrate a longtemps refusé de se soumettre à ce passage devant le Congrès, estimant que le camp républicain instrumentalisait l'affaire à des fins politiques. Mais, sous la menace de poursuites judiciaires pour "outrage" en cas de refus de comparaître malgré une assignation de la commission, les deux ex-responsables ont finalement acté début février leur venue devant les élus.

"Détourner l’attention des agissements" de Donald Trump

Une participation qui n'a pas empêché Hillary Clinton de dénoncer un "théâtre politique partisan" devant les journalistes. Selon elle, son audition constitue un moyen de ne pas mettre la lumière sur la relation entre Jeffrey Epstein et Donald Trump, qui a longtemps fréquenté l'homme d'affaires pédocriminel dans les années 90. "Vous m’avez contrainte à témoigner, en sachant pertinemment que je ne possède aucune information susceptible de vous aider dans votre enquête, afin de détourner l’attention des agissements du président Trump et de les dissimuler malgré les demandes légitimes de réponses", a-t-elle taclé, toujours dans sa déclaration liminaire. Plus tôt dans la semaine, plusieurs médias américains ont notamment révélé que certains documents concernant Donald Trump avaient été expurgés des dossiers Epstein au moment de leur publication, fin janvier. "Si cette commission voulait sérieusement connaître la vérité sur les crimes d'Epstein, (...) elle demanderait directement à notre président actuel de s'expliquer sous serment sur les dizaines de milliers de fois où il apparaît dans le dossier Epstein", a encore déclaré Hillary Clinton.

Face à la presse, Hillary Clinton s'est entre autres émue des échanges "inhabituels" tenus avec des membres républicains à la fin de la commission. "Ils m’ont interrogée à propos des ovnis et posé des questions au sujet du 'pizzagate', l’une des théories du complot les plus viles et bidon à avoir été propagées sur le web", a déploré la responsable de l'administration Obama. Elle fait référence ici à la théorie conspirationniste diffusée au moment de sa campagne présidentielle, lorsque de nombreux internautes avaient largement relayé l'idée que plusieurs de ses proches étaient à la tête d'un réseau de pédophiles, basé dans une pizzeria proche de la Maison-Blanche. Une rumeur saugrenue, mais qui n'avait pas été loin de déboucher sur un drame. Un homme avait ainsi pénétré le 4 décembre 2016 dans un restaurant de Washington et tiré plusieurs coups de feu. Il voulait "mener sa propre enquête" sur le "pizzagate".

Malgré les critiques d'Hillary Clinton, le camp trumpiste, lui, assume sa volonté d'avoir fait témoigner l'ex-cheffe de la diplomatie américaine. "Il ne s'agit pas d'une chasse aux sorcières partisane", a promis le représentant républicain du Kentucky et président de la commission James Comer, cité par NBC News. "C'était une motion, une motion bipartite, soutenue par les démocrates, visant à faire entrer les Clinton. Je ne pense donc pas que ce soit injuste envers [eux]." Le président américain, qui affirme être "totalement exonéré" dans l'affaire Epstein, avait demandé en novembre au département américain de la justice d'enquêter sur les liens entre plusieurs personnalités, dont Bill Clinton, et le criminel sexuel. "Epstein était un démocrate et il est le problème des démocrates, pas celui des républicains !", avait-il exhorté sur son réseau Truth Social. "Ne gaspillez pas votre temps avec Trump. J'ai un pays à gouverner !".

© REUTERS/Shannon Stapleton TPX IMAGES OF THE DAY

Il a joué Poutine lors d'un "war game" opposant l'Otan et la Russie : "J'en suis sorti plus inquiet qu'avant..."

27 février 2026 à 07:30

Soixante-cinq kilomètres pour faire vaciller l'Europe. Depuis la fin de la guerre froide, le corridor de Suwalki donne des maux de tête aux militaires du continent. Situé entre l'enclave russe de Kaliningrad et la Biélorussie, ce mince espace est la seule langue de terre reliant les pays baltes à leurs alliés de l'Otan. C'est ici que le journal allemand Die Welt a imaginé, en décembre, un wargame. Ses résultats, publiés au début du mois de février, ont de quoi inquiéter les Européens. Il suffirait à Moscou de quatre jours pour prendre la ville lituanienne de Marijampole.

Le scénario se déroule dans un futur proche. En octobre 2026, un cessez-le-feu a gelé le conflit en Ukraine, permettant à la Russie de garder le contrôle sur les territoires occupés. Après un exercice conjoint entre Moscou et Minsk, plus de 12 000 soldats russes restent positionnés près de la frontière lituanienne. Des incidents éclatent dans la zone, et Vilnius décide de fermer sa frontière. Le Kremlin évoque une "crise humanitaire" à Kaliningrad avant de réclamer un corridor de transit à travers la Lituanie. Le gouvernement lituanien refuse, mais Moscou l'établit par la force. L'article 5 de l'Otan - qui implique que les membres de l'alliance se protègent mutuellement en cas d'agression - est évoqué. Les Etats-Unis refusent de s'engager militairement face à l'argument "humanitaire" évoqué par les Russes. En face, l'Europe hésite. Les Polonais n'envoient aucune troupe de l'autre côté de la frontière. L'Allemagne consulte les Landers, peinant à prendre une décision. Dans ce scénario, Berlin impose des sanctions, mais évite d'abord toute action militaire. Même la brigade allemande présente en Lituanie ne bouge pas d'un pouce. Marijampole tombe aux mains des Russes.

L'exercice est loin d'être une fantaisie. Utilisé depuis des années par les armées, le wargame sert à identifier les faiblesses et les points aveugles des joueurs. Celui de Die Welt a rempli son office. "D'après cette simulation, la prise de décision à Berlin est moins guidée par la lutte directe contre les objectifs fondamentaux de Moscou que par la recherche du consensus, la communication vers l'extérieur et la crainte d'une escalade", constate le journal.

Le constat est d'autant plus inquiétant que le journal n'a pas fait appel à des amateurs. Seize politiciens, militaires et experts allemands et membres de l'Otan ont pris part à l'exercice. Parmi eux, Peter Tauber, ancien secrétaire général de la CDU allemande - jouant le rôle du chancelier fédéral. Mais aussi Alexander Gabuev, directeur du Carnegie Russia Eurasia Center, dans celui du président russe. Il revient sur cette expérience dans un entretien pour L'Express.

L'Express : La simulation à laquelle vous avez participé se déroule dans un futur très proche. Quel est l'intérêt ?

Alexander Gabuev : Nous voulions tester un scénario précis, qui s’inscrit dans un cadre temporel très contraint. Nous imaginions commencer à un moment où la guerre en Ukraine s'est arrêtée, par exemple pendant un cessez-le-feu. Un instant où le conflit mobiliserait moins de ressources humaines qu’aujourd’hui côté russe, et où l'Europe ne se serait pas encore suffisamment remilitarisée pour faire face à Moscou. L'exercice a également été conçu à un instant dans une phase de rupture entre les Etats-Unis et l'Europe provoquée par Donald Trump. Il était très clair, selon nous, que la Russie peut voir cette situation comme une opportunité.

Le scénario a pour décor le corridor de Suwalki, un classique du genre. Depuis des années, de multiples wargames imaginent une invasion russe dans la région. En quoi celui de Die Welt était-il différent ?

Nous avons imaginé une incursion russe sur le territoire lituanien, du côté du corridor de Suwalki. A l'inverse des wargames habituels, où l'invasion se concentre en Pologne, nous l'avons faite se produire de l'autre côté. Dans cette configuration, j'ai été surpris de voir la supériorité tactique et opérationnelle écrasante de la Russie sur l'Europe - notamment grâce aux drones.

Dans l'exercice, l'Allemagne, la Pologne et la Lituanie se sont révélées incapables d'arrêter l'opération mise en place dans le corridor. La stratégie du Kremlin était simple : éliminer avec des drones tous ceux qui étaient à cet endroit, sans quitter le territoire russe. Ce point est capital. Dans la guerre actuelle, Moscou n'a plus besoin de mettre un pied sur un territoire de l'Otan pour déclencher des hostilités, ni pour commencer à établir un contrôle opérationnel.

En quoi la ville de Marijampole est-elle stratégique pour les Russes ? Est-elle un objectif de conquête ?

En démarrant l'opération, le but de Moscou n'est pas de conquérir plus de territoires, mais de lancer une négociation. Il cherche à peser davantage sur l’architecture de sécurité européenne. Ces objectifs ressemblent à ceux que Vladimir Poutine a formulé le 21 décembre 2025, après les discussions entre Russes et Américains à Miami. Dans notre scénario, le dirigeant russe commencerait les négociations en position de force. Il serait parvenu à démontrer que l'article 5 - la clause d'assistance mutuelle de l'Otan - est dénué de sens, car tous les membres de l'alliance ne bénéficient pas d'une protection égale. Que vaut exactement la défense otannienne si Moscou peut prendre une ville lituanienne sans que les Etats-Unis ne réagissent ? Si les plus petits acteurs sont laissés seuls ?

Dans ce scénario, vous ne déployez pas une stratégie de "conquête" de territoire. Moscou préfère s'orienter vers une solution diplomatique. Pourquoi ?

Après avoir pris le contrôle du corridor, nous avons choisi de sécuriser l'accès de la Pologne à la Lituanie. Notre but était de signaler que nous n'étions pas intéressés par une escalade avec Varsovie, et de décourager toute volonté européenne d'envoyer des renforts dans cette zone. Nous avons ensuite libéré de nombreux civils. Ces signaux ont ouvert la voie à des pourparlers immédiats pour trouver une solution diplomatique avec l'administration Trump - tout en conservant la maîtrise de Marijampole. Nous cherchions des moyens de lui assurer une victoire diplomatique en amont de la réunion de l'Otan prévue dans l'exercice, et nous étions sur le point d'y parvenir… Mais le wargame ne durait que quatre jours, et nous n'en avons pas eu le temps.

La leçon est claire : une fois que les Etats-Unis se retirent de la scène, de nombreux mécanismes de l'Otan sont paralysés. Le commandement suprême des forces alliées de l'Otan est un général américain. S'il décide de ne pas activer la clause de défense, personne ne le fera. A ce moment-là, l'infrastructure de commandement et de contrôle ne pourra pas être pleinement utilisée. Nos homologues allemands peinaient à identifier des options sans les Américains. Comment contrôler les mouvements de troupes ? Comment coordonner les opérations ? Sans parler du nucléaire, même au stade conventionnel, la situation devient vite ingérable si les Etats-Unis ne s'engagent pas. La dépendance vis-à-vis de Washington est vraiment un élément crucial. Je suis sorti de cet exercice beaucoup plus inquiet que je n'y étais entré.

La Russie invoque un prétexte humanitaire pour lancer son attaque. Vos adversaires allemands ont-ils été surpris ?

Le schéma est récurrent côté russe : la raison invoquée à chaque invasion est une protection de la population. Ce n'est pas une surprise. Mais les joueurs allemands ont été surpris de constater que les Russes puissent utiliser un prétexte humanitaire comme bouclier. Les militaires russes sont entrés dans le corridor de Suwalki aux côtés de membres d'ONG comme la Croix Rouge. Cela a posé un dilemme moral à l'Otan : expulser les troupes impliquait de tuer des civils russes et des habitants locaux.

Moscou a, de plus, presque immédiatement proposé aux Etats-Unis la voie de la désescalade. Nous leur avons assuré ne pas être là pour occuper le territoire, ni prétendre à une quelconque souveraineté, mais pour résoudre un problème humanitaire précis. En Allemagne, ces arguments ont trouvé un terrain très fertile. Pourquoi risquer une troisième guerre mondiale avec la Russie dans ce contexte ? Nous ne parlons, après tout, que d'un minuscule bout du territoire lituanien. Si les Russes sont prêts à le libérer, à l'évacuer, et ensuite rentrer chez eux, pourquoi risquer l'apocalypse ?

Dès que ces discussions ont eu lieu, les Européens se sont retrouvés en position de faiblesse. L'administration américaine ne cessait de leur mettre la pression pour ne pas escalader les choses avec la Russie.

L'exercice a fait beaucoup parler. Le contre-amiral Giedrus Premeneckas, chef d'état-major des armées lituaniennes, a assuré que les effectifs militaires - 17 000 en temps de paix, 58 000 soldats lors d'une mobilisation immédiate - pourraient assurer la défense du territoire. N'avez-vous pas été trop pessimiste ?

Cet exercice ne reprend pas strictement les critères des wargames militaires, conçus pour aider à la planification. Ces derniers détaillent beaucoup plus finement les mouvements de troupes. À ce niveau de détail, d’autres acteurs auraient été intégrés (Français, Britanniques…). Cette simulation était concentrée sur la réaction politique allemande.

Le but était de comprendre comment Berlin réagirait dans ce type de situation. La question s'est révélée très clivante. Leur équipe s'efforçait de maintenir l'adhésion de la population à une action de l'Allemagne dans le conflit. Ils cherchaient à obtenir le soutien populaire - ce qui s'est avéré très difficile. Les joueurs incarnant les dirigeants allemands ne cherchaient même pas à entrer en guerre contre les Russes, mais avaient besoin de l'accord du Bundestag pour avoir un mandat de négociation. Il leur a fallu environ 64 heures pour l'obtenir. Avec leurs hésitations, les Allemands ont perdu quatre jours. Pendant ce temps, les Russes se sont retranchés bien plus profondément dans le corridor. Ils ont infiltré la bulle de défense aérienne autour de la zone. Plus le temps passait, plus le coût de l'opération nécessaire pour les faire partir devenait supérieur à ce qui aurait initialement été le cas. C'était le coeur du calcul russe dans ce scénario : faire hésiter le plus longtemps possible les Européens pour que le prix d'une intervention militaire leur paraisse démesuré par rapport à son intérêt réel.

D'autres limites à ce scénario ont néanmoins été évoquées, comme celles de l'absence des services de renseignement. Dans la vie réelle, leur contribution aurait alerté beaucoup plus tôt les autorités allemandes et lituaniennes…

Nous avons déjà vu ce que donnait ce type de scénario il y a quatre ans, dans notre réalité. Les services de renseignement américains ont partagé des alertes sur les mouvements de troupes russes près de la frontière ukrainienne aux Européens. Ce n'a pas empêché la direction de la DGSE de ne pas y croire, parce que, objectivement, cette opération russe n'avait aucun sens.

Les décideurs rationnels projettent souvent leurs propres logiques sur les services russes. La sous-estimation du risque existe de manière importante, même quand les informations existent. Ensuite, l'évolution des technologies militaires permet de dissimuler plus facilement des mouvements de drones que ceux des chars. Ils sont aussi beaucoup plus rapides à déployer.

Nous avons évoqué l'article 5 de l'Otan. Mais la Lituanie est aussi un pays de l'Union européenne. La clause de défense mutuelle existant entre les pays de l'UE a-t-elle été sur la table ?

Les Allemands en ont beaucoup parlé dans leurs négociations. Nous ne le savions pas pendant le wargame - nous n'assistions pas à leurs concertations, et je ne peux vous en parler qu'à posteriori. Mais son activation restait politiquement difficile. Le déclenchement de l'article 42-7 nécessite un consensus au sein de l'Union européenne. Certains pays à l'est de l'Europe - la Hongrie, la Slovaquie - se sont prononcés contre. Dans la vie réelle, aujourd'hui, l'Union européenne ne peut pas adopter un nouveau paquet de sanctions contre la Russie car ces deux pays s'y opposent. Notre scénario n'est donc pas si éloigné de la réalité.

Les Européens n'ont donc pas changé depuis février 2022 et l'invasion russe en Ukraine ?

Les Européens sont désormais beaucoup plus réceptifs aux menaces russes, quel que soit le pays. Ce scénario est inquiétant, mais il a été imaginé pour attirer l'attention sur des menaces peu prises en considération. Il sert d'avertissement, et je suppose que le gouvernement allemand y réfléchit désormais très sérieusement. Si ce type de situation arrive, nous sommes déjà prévenus. D'autres scénarios restent à tester, avec différentes variables : la manière dont la situation en Ukraine évolue, et, surtout, l'issue de la prochaine présidentielle américaine.

© REUTERS

En direct : le Pakistan mène des frappes en Afghanistan, se dit en "guerre ouverte"

Par : FRANCE 24
27 février 2026 à 07:19
Le gouvernement pakistanais a déclaré vendredi la "guerre ouverte" aux autorités talibanes et mené des frappes ​contre des cibles dans plusieurs villes dont Kaboul, après une offensive afghane lancée la veille à sa frontière. Des affrontements ont été signalés près d'un poste-frontière stratégique entre les deux pays. Suivez notre direct.    

Nadia Fettah Alaoui, ministre de l'Economie du Maroc : "Dans un monde turbulent, notre pays inspire confiance"

27 février 2026 à 06:30

Deux investissements majeurs en l'espace de six mois, qui ne doivent rien au hasard. En octobre dernier, Safran annonçait l'ouverture prochaine, au Maroc, d'une ligne d'assemblage de moteurs Leap, destinés aux A320 et A321 d'Airbus. Le 13 février, rebelote : le géant français de l'aéronautique, présent de longue date dans le pays, dévoilait cette fois-ci un nouveau projet d'usine de fabrication des trains d’atterrissage, toujours pour les futurs appareils de l'avionneur européen.

Pour Nadia Fettah Alaoui, ministre de l'Economie et des Finances du Maroc depuis 2021, ces victoires successives illustrent la capacité du Royaume à attirer les investissements étrangers. Auprès de L'Express, la première femme à occuper ce poste dans l'histoire, et diplômée d'HEC, détaille la stratégie industrielle et économique du gouvernement, avec comme horizon 2030, date de la Coupe du monde de football organisée conjointement avec le Portugal et l'Espagne.

L'Express : Safran a annoncé il y a quelques jours de nouveaux investissements majeurs au Maroc. En quoi ce partenariat s’inscrit-il dans la feuille de route industrielle du Royaume ?

Nadia Fettah Alaoui : Cette annonce conforte le positionnement du Maroc comme plateforme aéronautique nationale. C’est une étape supplémentaire dans la construction d’un écosystème solide. Nous ne sommes plus dans une simple logique d’implantation industrielle, mais dans une relation de confiance et de montée en gamme. Safran est présent au Maroc depuis 25 ans. Aujourd’hui, il ne s’agit plus d’arbitrer un lieu d’industrialisation, mais d’approfondir un partenariat stratégique.

Ces projets s’inscrivent dans une vision claire portée par Sa Majesté : ne pas se limiter à attirer des investisseurs ou de nouveaux métiers, mais renforcer la souveraineté économique du Maroc, diversifier notre base productive et assurer une intégration réelle dans les chaînes de valeur mondiales. Aujourd’hui, deux réussites sont reconnues à grande échelle : l’automobile et l’aéronautique. Elles démontrent que le Maroc est un partenaire industriel fiable, stable, capable de monter en gamme et en intelligence industrielle.

Après la voiture et l'avion, quelle est la prochaine frontière industrielle que vous souhaitez franchir ?

Nous avons identifié 16 secteurs industriels, structurés autour de 56 écosystèmes. Notre objectif est de créer de nouvelles locomotives et de faire émerger des champions nationaux, avec une logique de souveraineté au service des citoyens. Par exemple, l’agriculture est une réussite, mais la transformation agroalimentaire reste en deçà de notre potentiel. C’est un axe prioritaire de développement.

L’industrie pharmaceutique est également stratégique. La crise du Covid a renforcé la prise de conscience mondiale sur les enjeux de souveraineté sanitaire. Le Maroc, qui disposait déjà d’une base industrielle dans ce domaine, s’est rapidement positionné, notamment sur les vaccins.

Nous travaillons aussi à la valorisation des territoires et des ressources. L’activité économique reste concentrée dans certaines grandes villes. Nous développons donc de nouveaux pôles industriels hors de celles-ci, autour de l’hydrogène vert par exemple. Enfin, nous poursuivons notre intégration dans les chaînes de valeur mondiales, par exemple dans la mobilité électrique, en continuité avec ce que nous avons construit dans l’automobile et l’aéronautique.

Le Maroc attire un nombre croissant d’entreprises étrangères depuis plusieurs années. Quels sont aujourd’hui les avantages compétitifs du pays ?

Il y a plusieurs éléments déterminants. Le premier est la stabilité. Dans un monde turbulent, le Maroc est un pays qui inspire confiance. Etre fiable, prévisible, discipliné dans l’exécution de ses politiques publiques est un véritable atout économique.

Ensuite, il y a les grandes transitions que nous avons engagées, notamment la transition verte. Le Maroc l’a amorcée dès 2010 et nous suivons une trajectoire claire, sans dévier de notre ligne. Nous sommes en avance sur le développement des énergies renouvelables dans notre mix énergétique, même si nous voulons accélérer pour atteindre nos ambitions.

Il y a aussi la question des talents. C’est un élément clé, illustré par le dossier Safran. La présence d’ingénieurs et de techniciens qualifiés, ainsi que notre volonté de renforcer encore la formation, pèsent fortement dans les décisions d’investissement. Enfin, notre connectivité et notre logistique répondent aux meilleurs standards internationaux.

Comment éviter l'écueil d’une trop forte dépendance aux capitaux étrangers ?

L’ouverture du Maroc aux investisseurs internationaux est un choix stratégique, assumé et planifié. Mais le niveau d’intégration locale est aujourd'hui primordial. Dans l’automobile, par exemple, il dépasse 60 % et nous avons encore des ambitions supérieures. Nous avons réussi à structurer un tissu de PME marocaines autour de cet écosystème.

Une entreprise marocaine crée de la valeur au Maroc, permet d’innover et de favoriser l’emploi. C’est cela qui compte. Nous accueillons les entreprises internationales, mais nous soutenons également le capital marocain, en lui offrant des opportunités de montée en gamme et d’investissement. Les acteurs nationaux se sophistiquent et se modernisent. C’est cette combinaison qui permet de renforcer notre base productive.

Comment retenir les talents locaux ?

Nous formons aujourd’hui environ 24 000 ingénieurs par an. C’est important, mais cela ne suffit ni pour les besoins du Maroc, ni pour ceux du marché international. Nous devons donc continuer à augmenter cette capacité de formation. L’employabilité au Maroc est forte. Les ingénieurs trouvent des opportunités, des perspectives de carrière et évoluent dans leur propre pays. C’est un facteur essentiel.

Ils bénéficient aussi d’une exposition internationale. Même en travaillant au Maroc, ils sont intégrés dans des chaînes de valeur mondiales, ce qui garantit leur mobilité et leur évolution future. Nous formons également des ingénieurs à l’international. Beaucoup intègrent de grandes écoles françaises, avec de très bons résultats. Il y a là un axe de coopération à approfondir, qui suppose un travail conjoint et structuré. Enfin, l’apprentissage et la formation professionnelle sont essentiels. Dans l’aéronautique, les partenariats public-privé sont exemplaires. C’est une piste majeure pour former plus et mieux.

Comment le Maroc se positionne-t-il dans un monde fragmenté entre les Etats-Unis, l’Europe et la Chine ?

Le Maroc a toujours été un pays ouvert, qui entretient des relations de long terme avec l’ensemble de ses partenaires. Notre positionnement repose sur la constance et l’équilibre. Dans le contexte actuel de reconfiguration mondiale, que nous ne percevons pas uniquement comme un risque mais aussi comme une opportunité, ces qualités deviennent des atouts majeurs. Etre un partenaire stable et prévisible permet au Maroc de capter des investissements et de s’inscrire sereinement dans les nouvelles chaînes de valeur. Dans l’industrie, notamment dans les secteurs liés à la mobilité, nous accueillons des investissements en provenance des différents blocs économiques.

Et sur votre marché naturel, le continent africain ?

La vision portée par Sa Majesté est claire : nous n’abordons pas l’Afrique comme un simple marché. Il s’agit d’un destin économique et humain partagé. Le Maroc est aujourd’hui le deuxième investisseur africain en Afrique, et cette dynamique est portée en grande partie par le secteur privé.

Notre expansion s’est d’abord structurée en Afrique de l’Ouest, en raison de proximités linguistiques, culturelles et réglementaires. Concernant le Sahel, l’Initiative atlantique portée par Sa Majesté est essentielle. Elle vise à proposer des solutions de désenclavement et d’intégration économique en mettant à disposition des infrastructures marocaines, dans le cadre de modèles construits conjointement avec les pays partenaires.

Les banques marocaines sont de plus en plus présentes en Afrique. Quel rôle joue le secteur financier dans la stratégie économique extérieure du Royaume ?

Les banques marocaines ont effectivement une présence très forte, notamment en Afrique de l’Ouest, avec des parts de marché significatives, parfois supérieures à 30 %. Aujourd’hui, ce sont de véritables banques locales dans les pays où elles opèrent. Elles ont apporté des capacités financières solides, des bilans à l’échelle, mais surtout elles accompagnent les opérateurs économiques locaux, publics et privés. C’est un point fondamental.

Il ne s’agit pas simplement de banques au service des investisseurs marocains. Elles sont devenues des acteurs incontournables des économies locales, avec une stratégie ancrée sur place. A l’avenir, l’enjeu est d’aller vers davantage de sophistication financière. Les besoins de financement du continent africain dépassent largement les capacités du seul secteur bancaire, qu’il soit marocain ou non.

Nous souhaitons donc renforcer la coopération et développer l’accès à des financements internationaux et à des instruments financiers plus élaborés, afin de répondre aux besoins du continent.

Vos efforts de discipline budgétaire sont-ils en train de payer ?

Notre trajectoire macroéconomique est globalement solide. Après la période du Covid, où le déficit public avait atteint environ 7 % du PIB, nous avons engagé un programme de consolidation. Le déficit devrait se situer autour de 3,5 % en 2025, avec un objectif d’environ 3 % dès 2026.

La dette publique suit également une pente descendante, avec un niveau anticipé à 67,4 % en 2025, en avance sur nos objectifs. Ce qui compte avant tout, c’est la stabilité de cette trajectoire macroéconomique. L’inflation est maîtrisée, autour de 0,8 %, et la croissance reste dynamique, proche de 5 % en 2025, avec une projection similaire pour 2026. Cette discipline macroéconomique a permis de soutenir l'activité, car elle s’inscrit dans une stratégie de long terme. Pour une économie de la taille du Maroc, cette approche du temps long est essentielle.

Quels sont aujourd’hui les principaux défis de l’économie marocaine ?

Le premier défi est la transition verte, car nous aurons besoin d’une électricité à la fois abondante, compétitive et décarbonée. Nous avons fait des choix stratégiques dans ce domaine et nous continuons à accélérer.

Le capital humain constitue également un enjeu central. Nous avons évoqué les ingénieurs, mais la réforme du système éducatif est cruciale pour renforcer la qualité de la formation. Enfin, la croissance doit se traduire par des créations d’emplois dans les territoires. Il est indispensable d’attirer davantage d’investissements dans les régions qui en bénéficient encore insuffisamment, et de lutter contre le chômage des jeunes, qui reste une priorité majeure.

Quels territoires souhaitez-vous particulièrement développer ?

Un exemple intéressant est la région de l’Oriental [NDLR : au nord est du pays], autour du futur port de Nador West Med. Ce projet s’inscrit dans la continuité du succès de Tanger Med. L’objectif n’est pas seulement de créer un nouveau port mais un véritable écosystème économique autour de cette infrastructure.

On observe déjà sur place l’installation d’opérateurs maritimes de dimension internationale. Une zone industrielle de plus de 700 hectares est en cours de développement, avec un potentiel important de création d’emplois.

Le modèle que nous visons ne repose pas uniquement sur l’infrastructure en elle-même, mais sur la capacité à attirer des investisseurs et des opérateurs économiques pour générer un tissu productif durable. L’enjeu est d’associer les acteurs régionaux, notamment dans la formation et l’insertion des jeunes, afin de créer une dynamique locale forte.

Le cap 2030, lié à l'organisation de la Coupe du monde de football, constitue-t-il une étape ou un horizon pour les réformes ?

Cette échéance ne modifie pas la trajectoire du Maroc, mais elle doit permettre d’accélérer certains investissements déjà planifiés, notamment ceux liés à la Coupe du monde. Ces projets restent essentiellement des investissements ciblés et opérationnels.

L’avantage de cet horizon est qu’il impose une plus grande cohérence dans l’exécution des politiques économiques. Les retombées ne seront d’ailleurs pas uniquement attendues en 2030 : elles sont déjà visibles aujourd’hui, notamment dans le secteur du tourisme, qui enregistre des niveaux d’activité historiques, avec l’espoir de poursuivre cette dynamique dans les années à venir.

© DR

Droits de douane de Donald Trump : l’Europe peut-elle négocier avec la Chine ?

27 février 2026 à 06:00

Il arrive parfois que l'actualité semble se jouer loin de nous. Alors tous les vendredis, on s’intéresse à un évènement qui a marqué la semaine, d’un point de vue européen, et on prend le temps d’expliquer pourquoi il nous concerne tous.

Il y a une semaine, la Cour suprême des Etats Unis a jugé illégaux les tarifs douaniers imposés par le président américain. En réponse, Donald Trump a annoncé instaurer des taxes de 10 % sur tous les produits importés aux Etats-Unis. Dans la foulée, le Parlement européen a enfoncé le clou : l'Union a décidé de suspendre la mise en œuvre de l’accord conclut l’été dernier avec Washington.

Bref, la bataille des droits de douane est donc encore loin d’être terminée... En attendant, l’Europe doit trouver des solutions pour assurer ses exportations, et maintenir son économie. Alors l’Union européenne s’interroge : dans ce contexte, la Chine peut-elle être le bon partenaire ?

Dans cet épisode de La semaine européenne, Thibault Marotte, journaliste au service Economie de L’Express, détaille les enjeux de la relation économique entre la Chine et l'Europe.

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Cet épisode a été écrit et présenté par Charlotte Baris, monté et réalisé par Jules Krot.

Crédits : BBC

Musique et habillage : Emmanuel Herschon / Studio Torrent

Visuel : Alice Lagarde

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© via REUTERS

Iran : après l'échec des négociations, voici comment l'US Navy se prépare à attaquer

27 février 2026 à 05:45

Au terme de longs préparatifs (deux mois), la tenaille américaine est prête à se refermer sur l'Iran. Une fois encore, l'Amérique est sur le pied de guerre au Moyen-Orient. Et attend les ordres de la Maison-Blanche. L'US Navy a envoyé des dizaines de bâtiments de guerre en Méditerranée, en mer Rouge, dans le golfe Persique et en mer d'Arabie. L'US Air Force a elle aussi déplacé des centaines d'avions de guerre, de surveillance et de ravitaillement dans la région.

"L'armada est impressionnante, reconnaît l'amiral Jean-Mathieu Rey à propos des moyens exceptionnels mobilisés par la marine tout en remarquant à quel point la situation contraste avec le passé récent. "Depuis l'invasion de l'Irak en 2003, la marine américaine avait quasiment déserté la région", rappelle celui qui commandait, voilà peu, les opérations navales françaises dans l'Indo-Pacifique.

Rien, peut-être, ne symbolise mieux ce retour en force dans la région que la présence des deux porte-avions yankees : l’USS Gerald Ford (plus grand bâtiment de guerre américain), en provenance de la mer des Caraïbes et l'USS Abraham Lincoln (USS signifie United States Ship), précédemment en mer des Philippines. Le premier se trouve en mer Méditerranée, près d’Israël ; le second est positionné dans l'océan Indien, en mer d'Arabie. A eux deux, ces mastodontes transportent 150 avions de guerre (davantage que n'en possède l'armée de l'air française !) et 10 000 marins. Mais ce n'est pas tout. D'autres navires les accompagnent. "Un porte-avions ne se déplace jamais seul ; il est toujours escorté par un groupe aéronaval composé de deux ou trois destroyers (lanceurs de missiles), de deux ou trois autres navires de combat (qui peuvent opérer près des côtes), d'un ou plusieurs navires ravitailleurs et, surtout, d'un ou deux sous-marins à l'affût de menace sous-marine ou aérienne marine et capable de lancer des torpilles et des missiles aériens", détaille l'analyste Emmanuel Véron, enseignant à l'Ecole de Guerre.

A ce dispositif s'ajoutent encore d'autres destroyers et au moins 150 avions supplémentaires (de combats, de surveillance, de ravitaillement) disséminés dans au moins six pays : la Turquie, Chypre, la Jordanie, Israël, l'Arabie saoudite et les Emirats arabes unis. Enfin, un troisième porte-avions, l'USS George H. W. Bush, actuellement dans l'Atlantique, cinglerait, dit-on, vers le "théâtre" du Moyen-Orient. "Cette concentration de forces est très inhabituelle; elle doit permettre de mener avec succès une campagne aérienne et navale contre l'Iran", calcule James Arnold, analyste et géostratège anglo-américain. Et cela, en protégeant Israël et en se défendant contre ce qu'il reste des "proxys" iraniens, à savoir le Hezbollah au Liban et les Houthis au Yémen."

Un officier de l'US Navy passe devant des avions de chasse sur le pont d'envol du porte-avions USS Abraham Lincoln (classe Nimitz) lors d'une visite de presse à Port Klang, en périphérie de Kuala Lumpur, en Malaisie, le 26 novembre 2024.
Un officier de l'US Navy passe devant des avions de chasse sur le pont d'envol du porte-avions USS Abraham Lincoln (classe Nimitz) lors d'une visite de presse à Port Klang, en périphérie de Kuala Lumpur, en Malaisie, le 26 novembre 2024.

Dès lors, la question est : l'armée américaine va-t-elle passer à l'attaque contre la République islamique ? Et quand ? "S'ils en reçoivent l'ordre, les militaires passeront à l'action. Ils sont maintenant fin prêt", estime l'amiral Rey. Un membre de la communauté du renseignement américain, désireux de rester anonyme, renchérit : "Il est inimaginable que le Pentagone mobilise autant de ressources pour, à la fin, ne pas les utiliser. Mais, comme au Venezuela, les choses se dérouleront probablement d'une manière à laquelle personne ne s'attend. L'élément de surprise fait sans doute partie du plan."

"Nous arrivons à la limite de nos capacités"

Seule certitude : aujourd'hui, les Etats-Unis sont le seul pays capable de projeter une aussi considérable armada aussi loin de chez elle. "La Chine, elle, peut difficilement intervenir militairement au-delà de 1 000 kilomètres de ses côtes, mais elle le saura peut-être d'ici à une décennie", remarque, à Washington, l'élégant colonel des Marines Grant Newsham, ancien chef du renseignement pour la région Asie-Pacifique. Cependant, la prouesse américaine est à nuancer. En mobilisant près de la moitié de leur flotte autour de l'Iran, les Etats-Unis fournissent un effort militaire énorme qui met ses forces sous tension. Comme nous l'apprend un récent article du Wall Steet Journal, l'équipage de l'USS Ford, qui devait rentrer au port après l'opération du 3 janvier au Venezuela, mais dont la mission a été prolongée de quatre mois, n'est pas enchanté. "Nous arrivons à la limite de nos capacités, souligne cet expert. Il nous serait d'ailleurs impossible de mener plusieurs missions du même genre simultanément, ailleurs sur la planète."

Il faut savoir, en effet, que l'US Navy dispose de onze porte-avions au total. Certes, c'est davantage que n'importe quel autre pays : la Chine en possède quatre, la France un et la Russie, zéro. Mais il faut comprendre, aussi, que seulement un tiers de ces navires sont en mer en même temps. "Pour un porte-avions en mission, il faut en compter un autre en réparation et un troisième en préparation, détaille Newsham. Puisque nous possédons onze porte-avions, cela signifie que seulement trois ou quatre (un tiers, donc) sont disponibles en même temps. Si deux (ou trois) d'entre eux sont, comme aujourd’hui, mobilisés au Moyen-Orient, c'est donc que nous baissons la garde dans d'autres parties du monde. Nous ne pouvons pas être partout à la fois."

Deux fois moins de navires qu'à l'époque de Reagan

De là à penser que, pour Pékin, le moment serait bien choisi pour attaquer Taïwan, il n'y a qu'un pas. "Heureusement, si ce scénario advenait, nous disposons encore de forces aériennes suffisamment puissantes pour rendre la vie des Chinois très compliquée", rassure le militaire américain qui déplore, au passage, la façon dont l'US Navy a réduit sa voilure après la guerre froide. "La marine américaine possédait 600 bâtiments de guerre à l'époque de Ronald Reagan ; elle n'en compte plus que 290 aujourd'hui."

Alors que les pourparlers de Genève entre diplomates de Washington et Téhéran se sont soldés par une impasse jeudi 26 février, les commandants de l'US Navy relisent la check-list des cibles iraniennes à frapper en priorité. Celles-ci appartiennent à trois catégories. Primo, les programmes de missiles, c’est-à-dire les systèmes de tirs et les stocks de munitions. Segundo, le programme nucléaire, soit : les usines d'enrichissement d'uranium dont celles de Fordo et Natanz (déjà frappées par les Etats-Unis lors de l'opération Marteau de Minuit, le 21-22 juin dernier). Tertio, les cibles politiques, autrement dit les chefs des Pasdaran (ou Gardiens de la révolution), des bassidjis (miliciens chargés de la sécurité) et de l'armée sans oublier les mollahs et, peut-être, leur chef suprême Ali Khamenei."

Les porte-avions sont moins vulnérables que l'on croit

Et l'Iran, au fait ? Combien de divisions ? Si sa marine est embryonnaire et son aviation pas de taille à rivaliser avec les F-35, F-18 et autres Hawkeye (avion radar) américains, il lui reste des forces conventionnelles : des milliers de missiles de courte et moyenne portée capables d'atteindre Israël, l'Arabie saoudite, le Qatar ou encore des bases américaines terrestres dans la région. "Cette véritable menace explique l'ampleur du déploiement militaire américain, reprend Emmanuel Véron, de l'Ecole de Guerre. Il doit permettre de se prémunir contre des attaques coordonnées de missiles, de drones de surfaces, de sous-marins ou de vedette rapides", explique-t-il. D'où le recours, aussi, aux batteries de missiles anti-missiles Patriot et aux systèmes THAAD (Terminal High Altitude Area Defense, capables de neutraliser des missiles au-delà de l'atmosphère) acheminés dans la région par des gros-porteurs.

A ce tableau, il faut encore ajouter l'élément des forces terrestres. "Il ne s'agit évidemment pas pour Donald Trump d'envoyer des troupes au sol en Iran, poursuit l'expert. Tout le monde sait que les Américains ne veulent pas de ça. En revanche, des forces spéciales – Navy Seals, Delta Force... – pourraient mener des opérations commandos héliportées, qu'il s'agisse de piégeage, d'élimination de cibles humaines ou d'enlèvement, comme ce fut le cas avec Nicolas Maduro début janvier."

Un changement de régime à Téhéran ?

"Nous sommes prêts pour tous les scénarios", affirmait le mois dernier, dans une interview exclusive à L'Express, l'amiral Daryl Caudle, qui dirige l'US Navy. Le lointain successeur du légendaire amiral Nimitz (vainqueur de la guerre du Pacifique) expliquait aussi que les porte-avions, dont l'invincibilité est régulièrement mise en doute, continueront de représenter un avantage militaire certain à l’avenir : "Disposer de terrains d’atterrissage mobiles capables de se déplacer sur des milliers de kilomètres autour du globe rapidement n’est pas quelque chose qui va se démoder bientôt", remarquait-il. Au reste, ces superstructures flottantes sont difficiles à atteindre du fait qu'elles se déplacent à la vitesse considérable de 32 nœuds, soit 60 kilomètres/heure. Elles sont aussi beaucoup plus résilientes que l'on ne l'imagine. "En raison de leurs énormes coques, épaisses et compartimentées, ce sont des navires difficiles à envoyer par le fond, indique le stratège anglo-américain James Arnold. L'US Navy a un jour tenté de le faire pour un de ses propres navires arrivé à l'âge de la retraite : elle n'y est arrivée qu'à grand-peine."

Quoi qu'il en soit, après l'échec des négociations, la perspective d'une nouvelle guerre se précise. Selon certains observateurs, les armes pourraient parler d'ici à quelques jours, voire à quelques heures. Seule certitude : Donald Trump ne veut pas perdre la face. Or son inaction équivaudrait à une victoire politique et psychologique iranienne. Nul ne peut prédire l'avenir mais il est clair que, après le succès de l'opération militaire au Venezuela, le président américain aimerait engranger une seconde victoire qui le ferait entrer dans l'histoire.

Un changement de régime à Téhéran? Cela offrirait aux Etats-Unis un levier sans précédent sur le marché mondial de l’énergie. Washington contrôle déjà, directement ou par alliés interposés (Arabie saoudite, Emirats arabes unis, Irak, Koweït), une part substantielle de la production pétrolière mondiale. L’ajout de l’Iran – qui possède les quatrièmes réserves prouvées au monde – porterait cette influence à un niveau inédit. La Chine, qui absorbe environ 90 % des exportations pétrolières iraniennes (soit 1,38 million de barils par jour), serait la grande perdante d’un tel bouleversement. L’imbrication des intérêts énergétiques et stratégiques fait de cette crise bien plus qu’un bras de fer à propos du nucléaire iranien. C’est un moment charnière de la rivalité sino-américaine. Et une bataille pour l’hégémonie mondiale. Dont l'US Navy détient peut-être la clé.

© via REUTERS

EN DIRECT, guerre en Ukraine : Kiev et Moscou s’attaquent avec des centaines de drones dans la nuit

27 février 2026 à 07:38
Selon l’armée de l’air ukrainienne, aucun tir de missile n’a été signalé entre jeudi et vendredi. Une personne a été tuée dans l’oblast de Kharkiv, et des dégâts signalés à Odessa. Des drones ukrainiens ont été interceptés en mer d’Azov et en mer Noire, selon Moscou.

© HENRY NICHOLLS/AFP

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