Iran : après l'échec des négociations, voici comment l'US Navy se prépare à attaquer
Au terme de longs préparatifs (deux mois), la tenaille américaine est prête à se refermer sur l'Iran. Une fois encore, l'Amérique est sur le pied de guerre au Moyen-Orient. Et attend les ordres de la Maison-Blanche. L'US Navy a envoyé des dizaines de bâtiments de guerre en Méditerranée, en mer Rouge, dans le golfe Persique et en mer d'Arabie. L'US Air Force a elle aussi déplacé des centaines d'avions de guerre, de surveillance et de ravitaillement dans la région.
"L'armada est impressionnante, reconnaît l'amiral Jean-Mathieu Rey à propos des moyens exceptionnels mobilisés par la marine tout en remarquant à quel point la situation contraste avec le passé récent. "Depuis l'invasion de l'Irak en 2003, la marine américaine avait quasiment déserté la région", rappelle celui qui commandait, voilà peu, les opérations navales françaises dans l'Indo-Pacifique.

Rien, peut-être, ne symbolise mieux ce retour en force dans la région que la présence des deux porte-avions yankees : l’USS Gerald Ford (plus grand bâtiment de guerre américain), en provenance de la mer des Caraïbes et l'USS Abraham Lincoln (USS signifie United States Ship), précédemment en mer des Philippines. Le premier se trouve en mer Méditerranée, près d’Israël ; le second est positionné dans l'océan Indien, en mer d'Arabie. A eux deux, ces mastodontes transportent 150 avions de guerre (davantage que n'en possède l'armée de l'air française !) et 10 000 marins. Mais ce n'est pas tout. D'autres navires les accompagnent. "Un porte-avions ne se déplace jamais seul ; il est toujours escorté par un groupe aéronaval composé de deux ou trois destroyers (lanceurs de missiles), de deux ou trois autres navires de combat (qui peuvent opérer près des côtes), d'un ou plusieurs navires ravitailleurs et, surtout, d'un ou deux sous-marins à l'affût de menace sous-marine ou aérienne marine et capable de lancer des torpilles et des missiles aériens", détaille l'analyste Emmanuel Véron, enseignant à l'Ecole de Guerre.
A ce dispositif s'ajoutent encore d'autres destroyers et au moins 150 avions supplémentaires (de combats, de surveillance, de ravitaillement) disséminés dans au moins six pays : la Turquie, Chypre, la Jordanie, Israël, l'Arabie saoudite et les Emirats arabes unis. Enfin, un troisième porte-avions, l'USS George H. W. Bush, actuellement dans l'Atlantique, cinglerait, dit-on, vers le "théâtre" du Moyen-Orient. "Cette concentration de forces est très inhabituelle; elle doit permettre de mener avec succès une campagne aérienne et navale contre l'Iran", calcule James Arnold, analyste et géostratège anglo-américain. Et cela, en protégeant Israël et en se défendant contre ce qu'il reste des "proxys" iraniens, à savoir le Hezbollah au Liban et les Houthis au Yémen."

Dès lors, la question est : l'armée américaine va-t-elle passer à l'attaque contre la République islamique ? Et quand ? "S'ils en reçoivent l'ordre, les militaires passeront à l'action. Ils sont maintenant fin prêt", estime l'amiral Rey. Un membre de la communauté du renseignement américain, désireux de rester anonyme, renchérit : "Il est inimaginable que le Pentagone mobilise autant de ressources pour, à la fin, ne pas les utiliser. Mais, comme au Venezuela, les choses se dérouleront probablement d'une manière à laquelle personne ne s'attend. L'élément de surprise fait sans doute partie du plan."
"Nous arrivons à la limite de nos capacités"
Seule certitude : aujourd'hui, les Etats-Unis sont le seul pays capable de projeter une aussi considérable armada aussi loin de chez elle. "La Chine, elle, peut difficilement intervenir militairement au-delà de 1 000 kilomètres de ses côtes, mais elle le saura peut-être d'ici à une décennie", remarque, à Washington, l'élégant colonel des Marines Grant Newsham, ancien chef du renseignement pour la région Asie-Pacifique. Cependant, la prouesse américaine est à nuancer. En mobilisant près de la moitié de leur flotte autour de l'Iran, les Etats-Unis fournissent un effort militaire énorme qui met ses forces sous tension. Comme nous l'apprend un récent article du Wall Steet Journal, l'équipage de l'USS Ford, qui devait rentrer au port après l'opération du 3 janvier au Venezuela, mais dont la mission a été prolongée de quatre mois, n'est pas enchanté. "Nous arrivons à la limite de nos capacités, souligne cet expert. Il nous serait d'ailleurs impossible de mener plusieurs missions du même genre simultanément, ailleurs sur la planète."
Il faut savoir, en effet, que l'US Navy dispose de onze porte-avions au total. Certes, c'est davantage que n'importe quel autre pays : la Chine en possède quatre, la France un et la Russie, zéro. Mais il faut comprendre, aussi, que seulement un tiers de ces navires sont en mer en même temps. "Pour un porte-avions en mission, il faut en compter un autre en réparation et un troisième en préparation, détaille Newsham. Puisque nous possédons onze porte-avions, cela signifie que seulement trois ou quatre (un tiers, donc) sont disponibles en même temps. Si deux (ou trois) d'entre eux sont, comme aujourd’hui, mobilisés au Moyen-Orient, c'est donc que nous baissons la garde dans d'autres parties du monde. Nous ne pouvons pas être partout à la fois."
Deux fois moins de navires qu'à l'époque de Reagan
De là à penser que, pour Pékin, le moment serait bien choisi pour attaquer Taïwan, il n'y a qu'un pas. "Heureusement, si ce scénario advenait, nous disposons encore de forces aériennes suffisamment puissantes pour rendre la vie des Chinois très compliquée", rassure le militaire américain qui déplore, au passage, la façon dont l'US Navy a réduit sa voilure après la guerre froide. "La marine américaine possédait 600 bâtiments de guerre à l'époque de Ronald Reagan ; elle n'en compte plus que 290 aujourd'hui."
Alors que les pourparlers de Genève entre diplomates de Washington et Téhéran se sont soldés par une impasse jeudi 26 février, les commandants de l'US Navy relisent la check-list des cibles iraniennes à frapper en priorité. Celles-ci appartiennent à trois catégories. Primo, les programmes de missiles, c’est-à-dire les systèmes de tirs et les stocks de munitions. Segundo, le programme nucléaire, soit : les usines d'enrichissement d'uranium dont celles de Fordo et Natanz (déjà frappées par les Etats-Unis lors de l'opération Marteau de Minuit, le 21-22 juin dernier). Tertio, les cibles politiques, autrement dit les chefs des Pasdaran (ou Gardiens de la révolution), des bassidjis (miliciens chargés de la sécurité) et de l'armée sans oublier les mollahs et, peut-être, leur chef suprême Ali Khamenei."
Les porte-avions sont moins vulnérables que l'on croit
Et l'Iran, au fait ? Combien de divisions ? Si sa marine est embryonnaire et son aviation pas de taille à rivaliser avec les F-35, F-18 et autres Hawkeye (avion radar) américains, il lui reste des forces conventionnelles : des milliers de missiles de courte et moyenne portée capables d'atteindre Israël, l'Arabie saoudite, le Qatar ou encore des bases américaines terrestres dans la région. "Cette véritable menace explique l'ampleur du déploiement militaire américain, reprend Emmanuel Véron, de l'Ecole de Guerre. Il doit permettre de se prémunir contre des attaques coordonnées de missiles, de drones de surfaces, de sous-marins ou de vedette rapides", explique-t-il. D'où le recours, aussi, aux batteries de missiles anti-missiles Patriot et aux systèmes THAAD (Terminal High Altitude Area Defense, capables de neutraliser des missiles au-delà de l'atmosphère) acheminés dans la région par des gros-porteurs.
A ce tableau, il faut encore ajouter l'élément des forces terrestres. "Il ne s'agit évidemment pas pour Donald Trump d'envoyer des troupes au sol en Iran, poursuit l'expert. Tout le monde sait que les Américains ne veulent pas de ça. En revanche, des forces spéciales – Navy Seals, Delta Force... – pourraient mener des opérations commandos héliportées, qu'il s'agisse de piégeage, d'élimination de cibles humaines ou d'enlèvement, comme ce fut le cas avec Nicolas Maduro début janvier."
Un changement de régime à Téhéran ?
"Nous sommes prêts pour tous les scénarios", affirmait le mois dernier, dans une interview exclusive à L'Express, l'amiral Daryl Caudle, qui dirige l'US Navy. Le lointain successeur du légendaire amiral Nimitz (vainqueur de la guerre du Pacifique) expliquait aussi que les porte-avions, dont l'invincibilité est régulièrement mise en doute, continueront de représenter un avantage militaire certain à l’avenir : "Disposer de terrains d’atterrissage mobiles capables de se déplacer sur des milliers de kilomètres autour du globe rapidement n’est pas quelque chose qui va se démoder bientôt", remarquait-il. Au reste, ces superstructures flottantes sont difficiles à atteindre du fait qu'elles se déplacent à la vitesse considérable de 32 nœuds, soit 60 kilomètres/heure. Elles sont aussi beaucoup plus résilientes que l'on ne l'imagine. "En raison de leurs énormes coques, épaisses et compartimentées, ce sont des navires difficiles à envoyer par le fond, indique le stratège anglo-américain James Arnold. L'US Navy a un jour tenté de le faire pour un de ses propres navires arrivé à l'âge de la retraite : elle n'y est arrivée qu'à grand-peine."
Quoi qu'il en soit, après l'échec des négociations, la perspective d'une nouvelle guerre se précise. Selon certains observateurs, les armes pourraient parler d'ici à quelques jours, voire à quelques heures. Seule certitude : Donald Trump ne veut pas perdre la face. Or son inaction équivaudrait à une victoire politique et psychologique iranienne. Nul ne peut prédire l'avenir mais il est clair que, après le succès de l'opération militaire au Venezuela, le président américain aimerait engranger une seconde victoire qui le ferait entrer dans l'histoire.
Un changement de régime à Téhéran? Cela offrirait aux Etats-Unis un levier sans précédent sur le marché mondial de l’énergie. Washington contrôle déjà, directement ou par alliés interposés (Arabie saoudite, Emirats arabes unis, Irak, Koweït), une part substantielle de la production pétrolière mondiale. L’ajout de l’Iran – qui possède les quatrièmes réserves prouvées au monde – porterait cette influence à un niveau inédit. La Chine, qui absorbe environ 90 % des exportations pétrolières iraniennes (soit 1,38 million de barils par jour), serait la grande perdante d’un tel bouleversement. L’imbrication des intérêts énergétiques et stratégiques fait de cette crise bien plus qu’un bras de fer à propos du nucléaire iranien. C’est un moment charnière de la rivalité sino-américaine. Et une bataille pour l’hégémonie mondiale. Dont l'US Navy détient peut-être la clé.

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