Jeremy Corbyn - Jean-Luc Mélenchon : les dégâts du populisme de gauche, par Catherine Fieschi
Levons d’emblée toute ambiguïté. Il ne s’agit évidemment pas d’établir une symétrie morale ou politique entre extrême droite et extrême gauche. La première est aujourd’hui aux portes du pouvoir – ou déjà installée – dans plusieurs pays européens, souvent adossée à l’écosystème idéologique du trumpisme. Ce n’est pas le cas de la seconde. Mais celle-ci participe pleinement à la dynamique de polarisation affective et narrative qui fragilise nos démocraties libérales. N’en déplaise aux âmes sensibles : il n’existe pas de "bon" populisme.
A ce titre, le Royaume-Uni constitue un cas d’école. Brexit ou non, le pays demeure profondément européen dans ses pathologies politiques. Certes, l’Italie a payé cher l’amateurisme idéologique du mouvement Cinq Etoiles. Mais s’il fallait décerner une palme d’or du populisme de gauche autodestructeur, Londres l’emporterait sans peine.
Le visage de cette débâcle a un visage : Jeremy Corbyn, 76 ans aujourd’hui, ancien leader du Parti travailliste entre 2015 et 2020 – qu’il l’a depuis exclu. Son nom restera celui du principal artisan de l’affaiblissement durable du Labour. Certes, les travaillistes sont revenus au pouvoir. Mais sur un mode essentiellement défensif, encore embarrassés des ambiguïtés idéologiques et des fractures organisationnelles héritées de la séquence corbyniste. Eurosceptique de longue date, Corbyn s’est soigneusement tenu à l’écart de la bataille référendaire sur l’Union européenne, contribuant par inertie idéologique – plus que par calcul stratégique – à la victoire du Leave. A cela s’est ajoutée la tolérance, parfois la rationalisation, d’un antisémitisme diffus qui a plongé le parti dans une crise morale profonde. Le tout sous les acclamations d’une base militante jeune, fervente et étonnamment indulgente.
La comparaison avec Jean-Luc Mélenchon s’impose presque mécaniquement. Tous deux ont rompu avec la social-démocratie pour bâtir des formations intégralement structurées autour de leur personne. Tous deux ont fait d’une allégeance profondément sectaire (plutôt qu’intelligemment pluraliste) aux populations musulmanes le cœur de leur programme. Mais Mélenchon demeure un autoritaire plus talentueux. Il a pour lui une formation politique solide, passée par le lambertisme – courant trotskyste notoirement obsédé par le contrôle organisationnel, la discipline militante et la conquête des appareils. On en retrouve les traces : verrouillage interne, culte du chef, purges symboliques et mépris affiché pour toute délibération collective authentique.
N’est pas trotskyste qui veut
Corbyn partage la même allergie à la démocratie interne et la même conviction d’être un guide éclairé. Mais sans les qualités requises pour ce rôle. Indécis chronique, médiocre intellectuellement, piètre orateur et plutôt paresseux, il incarne une version molle, presque dépressive du populisme de gauche. N’est pas trotskyste qui veut : pour faire ce métier, il faut être aussi impitoyable que mégalomane.
La création récente de son nouveau parti, cofondé avec la députée Zarah Sultana, relève dès lors de la farce politique. A peine annoncé, le mouvement est miné par des querelles internes entre ses deux figures fondatrices — Corbyn allant jusqu’à démentir la création du parti en réaction à l’annonce de Sultana, affirmant ne pas l’avoir "autorisée". S’ensuivent des désaccords publics sur la gouvernance et les modalités de décision.
Clou du spectacle : Zarah Sultana boycottant la conférence de lancement… de son propre parti (si, si). Le tout accompagné d’une communication tonitruante mêlant proclamations propalestiniennes et dénonciations d’un pouvoir masculin oppressif – incarné, ironie suprême, par son propre cofondateur. A cela s’ajoutent désormais des soupçons d’irrégularités financières liés à la gestion opaque des cotisations.
Faut-il s’en amuser ? Non, les dégâts sont réels. Chaque aventure populiste avortée laisse un électorat un peu plus désabusé, des institutions un peu plus fragilisées et un champ politique toujours plus polarisé. Le populisme de gauche ne conquiert peut-être pas le pouvoir. Mais il tend à rendre chaque alternative démocratique crédible un peu plus improbable.
Catherine Fieschi est chercheuse au centre Robert Schuman de l’Institut universitaire européen (IUE) de Florence

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