Guerre en Iran : bien que blessé, le régime conserve une dangereuse puissance de feu
Au sixième jour de l'opération "Rugissement du lion", Jérusalem s’est une fois de plus réveillée au son déchirant des explosions. Au terme d’une brève accalmie de sept heures, Tsahal a annoncé ce jeudi matin avoir placé plusieurs régions du pays en état d’alerte face à la menace de "missiles lancés d’Iran". Dans le ciel israélien, les stries laissées par le passage de ces engins, et celles des défenses antiaériennes envoyées pour les intercepter en vol, sont devenues tristement banales moins d’une semaine après le début de la guerre.
Bien qu’affaiblie comme jamais par le pilonnage intensif des forces américaines et israéliennes, la République islamique conserve une dangereuse puissance de feu. "On remarque un saut qualitatif dans les frappes qui sont conduites, relève David Khalfa, cofondateur de l’Atlantic Middle East Forum. Il y a une augmentation de la précision, de la vélocité et de la létalité qui est liée à une montée en gamme capacitaire."
Course contre la montre pour détruire les missiles
Avant la guerre des Douze Jours qui l’avait opposée à Israël en juin dernier, la République islamique disposait d’un stock estimé à environ 3 000 missiles balistiques - des engins qui suivent une trajectoire en parabolique hors de l’atmosphère avant de retomber sur leur cible. Si des centaines d'engins avaient été utilisés ou détruits durant le conflit, les industriels iraniens n’avaient pas tardé à relancer la production. "Le régime de Téhéran s’est employé à en fabriquer des dizaines chaque mois, abonde le lieutenant-colonel Nadav Shoshani, porte-parole de l’armée israélienne. Depuis la guerre du mois de juin, ils ont reconstitué des stocks de centaines de missiles balistiques." Parmi eux, des vecteurs de courte, moyenne et longue portée, dont le Khorramshahr, son engin le plus lourd, capable d’atteindre une cible à 2 000 kilomètres, voire 3 000 selon les variantes.

Un défi de taille pour les défenses antiaériennes des Etats-Unis et de leurs alliés dans la région, dont les batteries THAAD, Patriot ou encore Arrow-3, tirent à tout va pour détruire ces menaces aériennes avant qu’elles n’explosent au sol. En toile de fond, la question de savoir qui tombera à court de munitions en premier. "Les défenses antiaériennes américaines et israéliennes affichent des taux d’interception excellents, mais leurs stocks pourraient commencer à manquer si le conflit s’éternise", jauge Behnam Ben Taleblu, chercheur principal à la Foundation for Defense of Democracies, à Washington. Dans ce domaine, le calcul n'est pas à l’avantage du défenseur. La neutralisation d’un missile adverse nécessite l’utilisation d’au moins deux missiles intercepteurs pour maximiser les chances de succès - vidant d’autant plus rapidement les réserves disponibles.
Washington n’ignore rien de ce défi. "[Les Iraniens] produisent, selon certaines estimations, plus de 100 missiles par mois. Comparez cela aux six ou sept intercepteurs qui peuvent être construits par mois", a résumé le chef de la diplomatie américaine Marco Rubio, le 2 mars. Un sujet d'autant plus aigu que la demande pour ces précieuses défenses antiaériennes ne se limite pas au Moyen-Orient, entre les besoins de Washington dans le Pacifique et ceux des Européens, qui veulent en acheter pour approvisionner la défense du ciel en Ukraine. Les Etats-Unis et Israël se sont donc lancés dans une course contre la montre pour détruire les lanceurs de missiles iraniens. Quatre jours après le début de l’offensive, le Pentagone a indiqué avoir touché plus de 2 000 cibles et affirmé que ses frappes avaient permis de réduire de 86 % les tirs de missiles balistiques. La veille, Tsahal avait revendiqué la destruction de 300 lanceurs de missiles iraniens, soit un peu plus de la moitié de ses capacités.
Le défi des drones
En parallèle de ces tirs de missiles, Téhéran continue aussi de lancer des centaines de drones kamikazes Shahed - et en aurait encore plusieurs milliers en stock. Abondamment utilisés par Poutine en Ukraine, ces aéronefs low cost (35 000 dollars pièce) sont capables d’atteindre des cibles distantes de 2 500 kilomètres. "L'Iran a augmenté leur production ces dernières années, relève Behnam Ben Taleblu. Le régime les utilise principalement pour cibler les installations énergétiques du Golfe et les infrastructures civiles." Le 4 mars, la plus grande raffinerie de pétrole d’Arabie saoudite à Ras Tanura a été ciblée par des drones, deux jours après une précédente attaque qui avait entraîné la fermeture du site.
La "défense mosaïque" mise en place par Téhéran, avec des unités militaires autonomes et réparties sur le vaste territoire iranien, rend compliqué leur repérage et leur destruction. Le 3 mars, des drones se sont écrasés sur les sites de l’ambassade des Etats-Unis à Riyad et du consulat américain à Dubaï. "Ces engins servent également à saturer les défenses antiaériennes des Américains et leurs alliés, note David Khalfa. Le régime les associe notamment à des missiles balistiques de courte et moyenne portée et des missiles de croisière." Objectif de ces drones, qui volent à basse altitude avec un bruit caractéristique de tondeuse à gazon : ouvrir la voie aux autres engins et maximiser le potentiel destructeur de chaque attaque.
Dans ce contexte, Washington et les monarchies du Golfe lorgnent sur l’expérience acquise, à plus de 2 000 kilomètres de là, par l’Ukraine. Des contacts ont déjà eu lieu avec le Pentagone, l’Arabie saoudite, le Qatar et les Emirats, pour évoquer la possibilité d’acheter des drones intercepteurs fabriqués sur le sol ukrainien, nous confirme une source au sein de l’industrie de défense du pays. L’intérêt, détruire ces menaces à moindres frais alors que Kiev a développé toute une panoplie d'aéronefs capables de neutraliser les Shahed. Le tout, pour un coût très inférieur aux millions de dollars des munitions utilisées par les systèmes Patriot pour assurer la défense du ciel.

© via REUTERS