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"L’une des dirigeantes préférées de Donald Trump" : au Japon, le tournant sécuritaire de Sanae Takaichi

20 février 2026 à 07:00

Le Japon n’est guère coutumier des bouleversements politiques. C’est pourtant ce qu’il a vécu le 8 février, avec l’écrasante victoire aux législatives de sa première ministre, Sanae Takaichi. Sous la houlette de la "dame de fer" nippone et armé du slogan "Un Japon fort et prospère", le Parti libéral démocrate (PLD, droite conservatrice), a remporté 316 sièges sur 465, contre 198 dans l’assemblée sortante.

Un raz-de-marée électoral idéal pour Takaichi : la voilà libérée des interminables négociations parlementaires pour faire adopter ses textes. Forte d’une nouvelle "super majorité" - preuve du soutien d’une population séduite par sa fermeté envers la Chine, son franc-parler et son charisme -, elle peut mettre en œuvre ses "Sanaenomics", une politique budgétaire axée sur l’intelligence artificielle, les semi-conducteurs et la relance de la consommation intérieure.

Takaichi a aussi les mains libres pour appliquer un programme sécuritaire des plus nationalistes à même d’enterrer définitivement le "régime d’après-guerre" caractérisée par un attachement au pacifisme et une rupture avec les ressorts idéologiques qui ont conduit aux dérives militaristes des années 1930 et 1940. La cheffe de gouvernement a promis un "virage audacieux" pour renforcer la politique de sécurité nationale.

Vaste programme qui prévoit cette année une poursuite de la hausse du budget militaire - il atteindra 2 % du PIB lors de l'année fiscale se terminant en mars 2026 contre à peine plus de 1 % en 2022 - et la révision des trois textes encadrant la sécurité nationale, la défense et l'acquisition de matériel. Les nouvelles moutures devraient se traduire par la levée de plusieurs tabous comme l’interdiction de la vente d’armes létales à l’étranger. Pour l'heure, l’archipel s’interdit d’exporter du matériel autre que celui servant au sauvetage, au transport, aux systèmes d’alerte, à la surveillance et au déminage. Ces limitations devraient être balayées pour, dit-on au gouvernement, accélérer "la coopération avec les pays alliés". D’après le quotidien Asahi, les Philippines, inquiètes des visées chinoises en mer de Chine méridionale, veulent acheter à la marine nippone des frégates d’occasion équipées de missiles antinavires. L’Indonésie serait également intéressée par des frégates et des sous-marins.

Des renseignements dignes de la CIA

Autre tabou levé, et non des moindres, celui des trois principes de "non-possession", "non-fabrication" et de "non-introduction sur le territoire" d’armes nucléaires, adoptés en 1967, et qui pourraient se retrouver aux oubliettes de l’histoire. Interrogée à ce sujet en novembre 2025, Takaichi a éludé cette question ultrasensible : "A ce stade, le gouvernement les maintient comme politique nationale". Elle s’est pourtant, à plusieurs reprises avant son arrivée au pouvoir, exprimée contre le principe de "non-introduction" d'armes atomiques sur le sol national qu'elle juge "irréaliste" si le Japon veut bénéficier d'une dissuasion nucléaire "étendue" de la part des États-Unis.

Outre son attachement à la défense, la cheffe de gouvernement veut créer entre 2026 et 2028 une structure de renseignements inspirée de la CIA américaine, à même de centraliser les informations gérées aujourd’hui par les services du ministère des Affaires étrangères, du ministère de la Défense ou de l’Agence nationale de la police. Ce projet serait accompagné d’une législation contre l’espionnage qui fait déjà craindre une atteinte aux libertés.

Le tout sur fond de consolidation de l’alliance avec l’allié américain. La première ministre est attendue le 19 mars à Washington par Donald Trump, qui l’a félicitée pour sa victoire aux législatives, lui souhaitant "beaucoup de succès dans l’application de (son) programme conservateur et (son) ambition de paix par la force". "Takaichi est en passe de devenir, à l’instar de la Première ministre italienne Giorgia Meloni, l’une des dirigeantes étrangères préférées de Trump", ironise l’analyste politique Ko Koga.

Le volontarisme sécuritaire de Takaichi s’appuie sur une fervente idéologie nationaliste à laquelle elle a été biberonnée dès sa jeunesse. Ses parents l’ont éduquée en l'imprégnant du Rescrit impérial, un texte de 1899 autrefois présent dans toutes les écoles, et considéré comme un vecteur idéologique du militarisme nippon. Dès son entrée en politique dans les années 1990, la native de Nara se rapproche des jeunes élus PLD, dont son mentor, Shinzo Abe (1954-2022), hostiles à toute repentance pour le passé militariste nippon et partisans de faire du Japon un "pays normal" doté d’une véritable armée. "Sous une administration Takaichi, tout en encourageant la recherche sur les faits historiques, le Japon s'abstiendra de présenter de nouvelles excuses au niveau de l'État pour des questions déjà réglées et indemnisées par les traités d'après-guerre. Les manuels scolaires devraient également être revus afin que les enfants soient fiers d'être Japonais", écrit-elle dans un texte publié en 1999.

Vers une armée japonaise ?

Dès le 8 février, elle a annoncé sa volonté de se rendre au sanctuaire Yasukuni qui honore, entre autres, les criminels de guerre nippons et reste considéré - notamment à Pékin et Séoul - comme un symbole du militarisme japonais. Elle a aussi affiché son ambition de réécrire la Constitution nippone dont l’article 9 affirme le renoncement à la guerre. Cette vieille ambition de la frange conservatrice du PLD vise à supprimer toute référence pacifiste – considérée comme imposée par les Américains au lendemain de la Seconde Guerre mondiale – et à inscrire dans la loi fondamentale l’existence d’une armée japonaise. Depuis 1954, l’archipel ne dispose que d’une "force d’autodéfense" dénuée de capacité d’intervention à l’extérieur, si ce n’est pour des opérations de maintien de paix ou, de manière très encadrée, en appui d’un allié attaqué dans un contexte menaçant pour le Japon.

Premier ministre entre 2012 et 2020, Shinzo Abe a tenté de réviser la Constitution. Dès 2016, il pouvait compter sur une majorité des deux tiers des sièges aux deux chambres du Parlement, condition sine qua non modifier ce texte. Les scandales de caisses noires du PLD, les réticences d'un parti allié et le boycott des débats par l’opposition ont fait avorter son projet. La donne semble aujourd’hui différente et Takaichi a les cartes pour réaliser l’ambition de son mentor. Son parti détient plus des deux tiers des sièges à la Chambre basse. Ce n’est pas le cas au Sénat mais il peut compter sur l’appui de petites formations, également favorables à la réforme.

Dans le même temps, l’opinion a évolué et le référendum obligatoire pour valider une modification constitutionnelle semble désormais gagnable. Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, plus de la moitié des Japonais soutiennent la révision de la Constitution, selon les sondages publiés dans l’Asahi. La montée des tensions avec la Chine, le développement nucléaire nord-coréen, et les doutes sur le soutien américain en cas de guerre, suscitent de réelles inquiétudes. La fermeté affichée par Takaichi, notamment sur la question taïwanaise - elle a déclaré qu'une attaque de la Chine contre l'île pourrait constituer une "menace pour la survie du Japon", ce qui impliquerait l’envoi de troupes nippones -, plaît à une large frange d’une jeunesse qui connaît peu ou mal l’histoire de la guerre. Qu'ils s'en rendent compte ou non, le tournant politique observé dans l’archipel pourrait bien bouleverser la géopolitique en Asie de l’Est.

© via REUTERS

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