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Les déboires français d’Helsing, la pépite de la défense allemande

16 février 2026 à 05:45

Entre l’industriel qui en a vu d'autres et le jeune directeur général venu de Palantir, à la rhétorique "start-up", le courant n’est pas passé. En décembre 2024, Éric Trappier, le tonitruant PDG du groupe Dassault, reçoit Antoine de Braquilanges, à la tête du bureau français d’Helsing. L’entreprise fondée en 2021 en Allemagne et implantée en France en mars 2022 a démarré très fort, très vite. Positionnée sur le créneau de l’intelligence artificielle militaire, celle qui s’est en quelques mois hissée au rang de licorne européenne conçoit, entre autres, des systèmes de pilotage automatique à destination des avions de combat. Pourquoi ne pas les intégrer au Rafale, le joyau de Dassault Aviation ? Éric Trappier, pour le moins rétif aux donneurs de leçons, d’autant plus venus d’outre-Rhin, laisse la démonstration s’achever et finit par se braquer. Depuis cet épisode, Helsing trouve porte close chez l’avionneur. "Et qui se fâche avec Dassault se fâche avec Thales et avec l’environnement du missilier MBDA", lâche un spécialiste de l’IA de défense.

Helsing, qui vient tout juste de décrocher un giga-contrat de plus de 250 millions d’euros avec l’Allemagne, pour la commande de drones d’attaque à envoyer sur le front ukrainien, peine à s’arrimer en France. Sur le papier, l’ambitieuse entreprise, connue pour sa communication à la fois offensive et auréolée de mystère, a tout pour plaire. Des technologies 100 % européennes, à l’heure où l’autonomie stratégique à l’égard des Etats-Unis est devenue un impératif. Des talents débauchés à prix d’or auprès des grandes boîtes de la tech, dont Palantir et OpenAI, mais aussi chez Airbus ou encore à l’Otan. Le général Denis Mercier, ancien patron de l’armée de l’air et ex-commandant suprême allié pour transformation de l’Otan, a ainsi rejoint les rangs d’Helsing en octobre 2022. Antoine Bordes, ancien numéro deux de l’IA chez Meta, officie quant à lui depuis le printemps 2023 en tant que vice-président pour la recherche. Helsing peut également compter sur l’appui intangible du milliardaire suédois Daniel Ek, le fondateur de Spotify.

Faux départ

En juin 2025, au salon du Bourget, l’entreprise a dévoilé une stupéfiante levée de fonds de 600 millions d’euros – portant sa valorisation à 12 milliards d’euros. Son pavillon noir, épuré, orné d’un slogan grandiloquent – "Protéger nos démocraties" -, a intrigué plus d’un visiteur. Alors même qu’Helsing affichait un succès insolent, de premiers doutes ont commencé à bruisser dans les allées du grand rendez-vous de l’aéronautique, sur les débouchés concrets du groupe en France. Après plusieurs déconvenues auprès du ministère des Armées, de l’imposante direction générale de l’armement mais aussi des grands industriels de la défense, l’ex start-up en est même venue à soupeser ces derniers mois la piste d’une fermeture de son bureau français, a-t-on appris.

Mars 2022. Au lendemain de l’invasion russe en Ukraine, le groupe fondé par Gundbert Scherf, venu du conseil et passé par le ministère allemand de la Défense, à l’époque où Ursula von der Leyen était ministre, s’installe à Paris. Antoine de Braquilanges, fraîchement nommé directeur général, multiplie les prises de contacts auprès des pouvoirs publics et frappe aussi bien à la porte du ministère des armées que de l’Élysée, qui lui réservent un accueil favorable. L’exécutif est sensible à la piste d’une coopération franco-allemande fructueuse, à l’heure où le SCAF, le projet d’avion de chasse du futur, commence à sérieusement s’enliser. Le cabinet de Sébastien Lecornu, alors ministre des armées, est séduit par ce nouvel acteur prompt à pousser les murs. A coup de présentations léchées, de pitchs incisifs et de promesses de disruption, Helsing déroule auprès des forces armées les perspectives offertes par l’intelligence artificielle de défense et mène un ardent travail de pédagogie.

Très vite, la posture de ce nouvel entrant irrite néanmoins en haut lieu, dans un écosystème connu pour son conservatisme. "Débarquer dans le secteur français de la défense en se présentant comme des Mozart du logiciel prêts à tout réinventer leur a clairement porté préjudice", note un ancien de la DGA qui a observé les premiers pas d’Helsing en France. Le ministère des armées freine des quatre fers pour délivrer aux équipes françaises de l’entreprise les accréditations nécessaires à l’accès aux données militaires, par essence sensibles et essentielles pour faire tourner leurs algorithmes et améliorer les performances de leurs solutions. "A chaque difficulté rencontrée, les dirigeants d’Helsing ont eu tendance à s’adresser directement à l’Élysée pour exiger des explications, quitte à court-circuiter tous les canaux officiels", souffle un industriel.

En parallèle, la société n’hésite pas à piocher de talentueux profils dans les rangs du ministère des Armées. Fin 2022, elle débauche deux des principaux spécialistes de l’intelligence artificielle de défense au sein de la Direction générale de l’armement. "Le fait qu’Helsing fasse son petit marché à la DGA a eu le don d’énerver", rapporte-t-on. Surtout, l’irruption de ce concurrent potentiel suscite à la fois la curiosité et l’inquiétude d'indétrônables industriels, implantés de longue date. A l’été 2022, Thales se tourne ainsi d’après nos informations vers le géant français de l’intelligence économique, l’Adit, pour se renseigner sur les technologies, les méthodes et les prises de contact d’Helsing en France. Histoire de mieux cerner la force de frappe de ce nouveau rival.

Un marché verrouillé

Helsing, qui prend la mesure de ses difficultés à vendre des solutions logicielles embarquées à l’armée française, pivote en 2024 vers un nouveau marché : celui des munitions téléopérées dans les airs et en mer. Mais là encore, la mayonnaise ne prend pas. Les tarifs proposés pour leurs solutions, qui outrepassent le budget des forces françaises, finissent d’achever la dégradation des relations. "Leur approche premium en matière de prix a fait tomber certains militaires de leurs chaises", note un expert du financement de la défense. "Leurs origines allemandes jouent aussi contre eux, complète un conseiller de Matignon. C'est la raison pour laquelle ils ne sont pas forcément les bienvenus." Dans une note publiée fin janvier sur le réarmement à l’ère de l’IA, Gilles Delafon, chercheur associé à l’Institut Thomas More, pointe du doigt un problème plus structurel : "En France et en Europe, l’intégration des acteurs émergents de l’IA de défense se heurte à de fortes résistances institutionnelles et industrielles." Et de poursuivre : "Bousculer l’ordre établi depuis des décennies relève de la mission impossible."

Pour l’heure, les partenariats industriels noués par Helsing ne l’ont ainsi été qu’auprès d’acteurs militaires allemands, danois ou suédois. Les prochains mois seront décisifs pour l’avenir de la société en France. Les récentes accélérations de Thales et Dassault dans l’intelligence artificielle de défense réduisent encore davantage ses perspectives et rigidifient l’accès à ce marché stratégique. Au tout début du mois de février, Thales s’est allié avec Naval Group pour mettre les bouchées doubles sur ce front et développer une IA souveraine à destination des navires militaires. Quelques semaines auparavant, l’avionneur investissait massivement dans Harmattan AI, l’un des nouveaux phénomènes du secteur français de l’armement. Dassault Aviation entend se servir des technologies développées par son nouveau partenaire pour la prochaine version du Rafale. Ce qui laisse dire à un ex-cadre de la DGA : "A l’heure où le SCAF est mort, Dassault a trouvé son Helsing français."

© REUTERS

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