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Donald Trump étudie un "achat" du Groenland, Marco Rubio évoque une rencontre entre les Etats-Unis et le Danemark

7 janvier 2026 à 19:28

Le secrétaire d'Etat américain Marco Rubio a déclaré mercredi 7 janvier qu'il s'entretiendrait la semaine prochaine avec des responsables danois à propos du Groenland, sans signaler une quelconque volonté de Washington de renoncer à l'objectif exprimé par Donald Trump de prendre le contrôle du territoire.

L'intervention militaire des Etats-Unis au Venezuela le week-end dernier, lors de laquelle l'armée américaine a bombardé la capitale Caracas et a capturé le président Nicolas Maduro, a exacerbé les craintes du Danemark et de ses alliés européens de voir le Groenland faire face à un scénario similaire. D'autant que la Maison-Blanche a répété mercredi que "toutes les options" sont sur la table pour acquérir, pour des raisons de sécurité nationale selon le président américain, l'île de l'Arctique semi-autonome.

Une porte-parole de la présidence américaine a déclaré mardi qu'une intervention militaire était "toujours une option", alors même que des dirigeants européens, dont le président français Emmanuel Macron, ont marqué leur soutien au Danemark et au Groenland.

Interrogé mercredi sur la proposition de Copenhague de dialoguer sur la situation au Groenland, où les Etats-Unis disposent d'une base militaire, Marco Rubio a déclaré aux journalistes qu'il rencontrerait la prochaine semaine des responsables danois. "Nous allons discuter", dit-il.

Première volonté : acheter le Groenland

Le secrétaire d'Etat américain a rappelé que la volonté de Donald Trump a toujours été d'acheter le Groenland, sans toutefois exclure une opération militaire. "Si le président identifie une menace pour la sécurité nationale des Etats-Unis, chaque président conserve l'option d'y répondre par des moyens militaires", a-t-il déclaré. "En tant que diplomate (...), ce sur quoi nous travaillons, c'est plutôt de régler la situation de manière différente - cela inclut le Venezuela", a-t-il ajouté.

Le Premier ministre du Groenland a exhorté Donald Trump à mettre en sourdine ses velléités d'annexion de l'île, déjà exprimées par le président américain en 2019 lors de son premier mandat à la Maison-Blanche. Donald Trump juge le Groenland comme essentiel à la stratégie militaire américaine et reproche au Danemark de n'avoir pas ouvré suffisamment à la protection du territoire.

Une intervention militaire de Washington au Groenland provoque une vague de choc au sein de l'Otan, dont les Etats-Unis et le Danemark sont tous les deux membres.

© REUTERS

Le président Donald Trump s'adresse aux républicains de la Chambre lors de leur réunion annuelle de la conférence sur les questions, au Kennedy Center, rebaptisé Trump-Kennedy Center par le conseil d'administration nommé par Trump, à Washington, D.C., États-Unis, le 6 janvier 2026.

Cathryn Clüver Ashbrook : "Trump ne renoncera pas à envahir le Groenland par respect de l'ordre mondial"

7 janvier 2026 à 18:00

C'était jusqu'ici un tabou, presque un sujet de plaisanterie : depuis des années, Donald Trump clame son ambition d'annexer le Groenland, territoire immense qui fait partie du royaume du Danemark. Le 3 janvier, tout a changé. L'intervention militaire américaine pour enlever Nicolas Maduro, à Caracas, a ébranlé toutes les certitudes européennes. Oui, les Etats-Unis de Donald Trump sont capables d'agir à l'intérieur de pays souverains, sans aucun respect pour le droit international. Oui, le président américain répète, ces derniers jours, sa détermination à "s'occuper" du Groenland dans les semaines qui viennent. Oui, il faut prendre au sérieux ce que dit Donald Trump.

"Les liens transatlantiques se défont à toute vitesse", constate Cathryn Clüver Ashbrook, politologue germano-américaine et vice-présidente de la fondation Bertelsmann Stiftung, inquiète des manoeuvres de l'administration Trump à la fois aux Etats-Unis et en Europe. Mais les Européens peuvent agir contre cette agressivité inédite, assure-t-elle, à condition de s'en donner les moyens.

L'Express : Depuis l'intervention américaine au Venezuela, les Européens redoutent les visées de Donald Trump sur le Groenland, territoire danois dont le président américain dit vouloir s'occuper "dans environ deux mois". A quel point ce scénario doit-il inquiéter les Européens ?

Cathryn Clüver Ashbrook : Nous devons prendre au pied de la lettre ce que l'administration américaine a écrit dans sa Stratégie de sécurité nationale, parue en décembre. Il s'agit d'un changement extrêmement important par rapport à la première administration Trump [2017-2021], pendant laquelle il fallait "prendre au mot Donald Trump, mais pas au sérieux". A présent, ses décisions ont des conséquences très concrètes pour l'ensemble de la planète.

Les Européens doivent établir une stratégie diplomatique vis-à-vis de cette administration américaine, mais aussi une stratégie de défense commune pour le Groenland comme pour tous les territoires et intérêts européens dans le monde. Il s'agit d'une nouvelle urgence : définir clairement les intérêts stratégiques communs et concentrer nos forces sur la région arctique. Ces dernières heures, les pays nordiques, notamment la Finlande et bien sûr le Danemark, ont esquissé les premiers pas de cette stratégie en contestant les plans de la Maison-Blanche pour le Groenland et en prenant très au sérieux la situation, même si leurs réponses restent vagues.

Les liens transatlantiques se défont à toute vitesse, ce qui requiert un partage d'informations sans précédent entre Européens et une coordination extrêmement étroite. Ce que font les Américains actuellement n'a aucun équivalent dans les 80 dernières années de collaboration entre nos deux continents.

Les Européens doivent-ils considérer les Etats-Unis, qui assurent pourtant leur protection depuis la Seconde Guerre mondiale, comme des ennemis ?

Oui, au moins dans la préparation stratégique. L'intervention militaire au Venezuela montre que le système d'alerte entre alliés n'existe plus, y compris pour les Five Eyes [l'alliance des services de renseignements des Etats-Unis, du Royaume-Uni, du Canada, de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande]. Au sein de ses propres institutions, l'administration américaine n'a pas respecté les processus prévus et n'a prévenu ni le Congrès ni l'ensemble des services de renseignements. Ces derniers mois, les zigzags américains sur l'Ukraine montrent que Washington n'est pas un partenaire fiable.

Après le coup de force américain au Venezuela, les réactions des dirigeants européens ont été pour le moins timides. Emmanuel Macron a, dans un premier temps, salué la chute de "la dictature Maduro" sans mentionner le droit international. Est-ce un aveu de faiblesse, de la peur ou simplement de la realpolitik ?

C'est un jeu de realpolitik avant tout. Les Européens connaissent leur degré de dépendance aux Américains sur les questions de sécurité et de défense, malgré leurs immenses efforts entamés l'année dernière. De nombreux sujets doivent être abordés d'urgence, notamment celui du parapluie nucléaire qui provoque beaucoup d'émotions en France et au Royaume-Uni. Aussi, comment changer l'Otan sur le court terme, puisque les Etats-Unis sont prêts à en déchirer les fondations ?

La réaction timide au coup de force au Venezuela exprime cette relation complexe avec les Etats-Unis. Tout le week-end, les chefs d'Etat européens ont tenté de gagner du temps pour pouvoir coordonner leur approche. Il s'agit de réagir à un moment historique car, même en le comparant à l'Irak, la Libye ou l'Afghanistan, nous n'avions jamais été dans une situation semblable, dans laquelle les Etats-Unis, pouvoir fondateur du droit international, torpillent à ce point les fondements des relations internationales.

En décembre, l'administration américaine a sanctionné cinq individus européens, dont l'ancien commissaire européen Thierry Breton, pour leur supposée atteinte à la liberté d'expression. Là aussi, la réaction européenne a été faible, voire inexistante…

Nous, Européens, avons été pris au dépourvu, parce que nous n'avons pas anticipé que des sanctions américaines pourraient viser des individus européens d'une telle façon. C'est de l'hubris absolu de la part des Américains et la marque de fabrique des systèmes autoritaires, ou au moins de la naissance des systèmes autoritaires. Ils ne s'entourent que de gens loyaux, incapables de donner une opinion divergente, ce qui aveugle les gouvernants et leur donne une idée démesurée de leur propre pouvoir. L'idée qu'en contrôlant toutes les ressources — pétrole, informations, technologie — vous n'avez plus besoin de respecter les relations internationales, constitue une caractéristique des systèmes autoritaires.

Nicolas Maduro lors de son arrivée à New York, le 6 janvier.
Nicolas Maduro lors de son arrivée à New York, le 6 janvier.

De quelles armes dispose l'Europe pour contrer cette administration américaine ? Si demain son armée intervient au Groenland ou si davantage de sanctions touchent des dirigeants européens, que se passe-t-il ?

C'est la question la plus cruciale du moment. Nous avons besoin de stratégies qui planifient ces scénarios jusqu'au bout : s'il y a une invasion du Groenland, quelles réactions à la fois diplomatiques et militaires engageons-nous à chaque étape ? Jamais nous ne nous étions permis d'élaborer ce genre d'hypothèses, et surtout pas de les communiquer entre capitales européennes. Mais c'est la réalité aujourd'hui : l'espoir n'est pas une stratégie. Il est illusoire de penser que les Américains n'envahiront pas le Groenland pour des raisons de morale ou de respect de l'ordre mondial. Ces concepts ne signifient rien pour cette administration américaine.

La priorité doit être l'unité absolue. Ce qui signifie augmenter la coordination entre toutes les capitales, entre les conseils de sécurité nationaux, entre les services de renseignements. Les Britanniques vont avoir un rôle majeur à jouer sur ce dossier, notamment en convainquant les autres Five Eyes [Canada, Australie, Nouvelle-Zélande] d'aider les Européens à atteindre leurs objectifs de planification et de stratégie. Les Européens doivent s'aligner et coordonner leur action diplomatique au maximum, puis déterminer qui sera le porte-parole du continent sur des questions spécifiques et à des moments spécifiques. Ils le font déjà sur l'Ukraine, il faudra maintenant le faire pour tous les sujets relatifs aux Américains : le Groenland mais aussi les tentatives d'ingérence dans les élections en Allemagne cette année et, encore plus important, dans la présidentielle française de 2027.

Comment contrer ces ingérences américaines dans les élections en France et en Allemagne ?

Ces ingérences vont se produire : la Stratégie de sécurité nationale indique clairement que des ressources américaines seront dévolues à cet effet, ce qui jusqu'à présent se faisait de manière clandestine via des réseaux de droite, qui se sont développés dans l'ombre depuis dix ans et opèrent maintenant en pleine lumière. La principale réponse doit consister à renforcer nos propres systèmes. En Allemagne, les réseaux Maga cherchent les failles dans nos démocraties, en particulier les aspects qui reposent sur des habitudes et ne sont pas protégés par des normes. Le système allemand a par exemple des faiblesses sur les dons d'argent faits aux partis politiques, qui devraient être bien plus encadrés et régulés.

Dans toutes les démocraties, ces mouvements commencent par menacer et affaiblir les réseaux d'éducation publique, puis ils sapent la confiance dans les autorités et dans les médias avec de la désinformation. Ils visent tous les secteurs où demeurent des insécurités, d'ordre législatif ou structurel. Nous devons renforcer ces secteurs d'urgence, dans les six prochains mois en Allemagne, puisque les premières élections régionales ont le lieu le 6 septembre prochain. C'est à nous, Européens, de faire nos devoirs.

L'AfD, parti d'extrême droite allemand, semble particulièrement important pour l'Amérique Maga : Elon Musk l'a soutenu publiquement, plusieurs de ses dirigeants ont voyagé à Washington… Pourquoi ce parti politique paraît-il central en Europe pour l'administration Trump ?

En France, le Rassemblement national est très bien organisé, complet sur la stratégie et opérationnel. Jordan Bardella a du charisme et peut gagner les élections. Ce genre de profil n'existe pas en Allemagne. L'AfD, à l'inverse des autres mouvements à tendance autoritaire en Europe, a besoin d'aide pour se renforcer politiquement, structurellement et stratégiquement. Si ce parti trouve autant d'écho à Washington, c'est parce qu'en Allemagne il leur reste beaucoup à faire pour concrétiser leur ascension politique et que les stratèges Maga pensent qu'il peut réussir.

Le président Trump a tenu une conférence de presse à Palm Beach samedi 3 janvier, à la suite de l'attaque militaire américaine au Venezuela.
Le président Trump a tenu une conférence de presse à Palm Beach samedi 3 janvier, à la suite de l'attaque militaire américaine au Venezuela.

Des élections vont aussi avoir lieu aux Etats-Unis cette année, avec les midterms en novembre…

Cette administration est tellement remplie de courtisans et de partisans que, soit elle ne s'intéresse même plus aux élections à venir, soit elle se pense capable de manipuler le système électoral et le mode de scrutin pour garder la main sur son électorat, malgré un rejet très net de ses décisions. Tous les sondages parus aux Etats-Unis depuis le 3 janvier indiquent que les Américains, de tous bords politiques, ne veulent pas que leur pays soit impliqué au Venezuela. Les électeurs veulent voir leurs problèmes résolus à la maison, sur leur territoire, ils veulent des solutions pour le coût de la vie, et leur gouvernement n'agit pas sur ces questions. Sur cette base, les démocrates mènent de 16 points sur l'ensemble du pays.

A moins que les changements du système électoral ne bouleversent largement la motivation des électeurs américains, le contrôle des deux chambres par les Républicains se trouve plus que jamais en danger. Mais cette administration, qui redéfinit le pouvoir exécutif, semble n'en avoir rien à faire : ils pensent que, quand viendra l'heure des élections, ils auront arraché tellement de pouvoir aux institutions de contrôle démocratique — les deux chambres du Congrès, la Cour suprême, le département de la Justice — qu'elles ne pourront plus les stopper.

Dans un essai paru dans Foreign Policy, vous encouragez les Européens à aider la démocratie américaine. Mais, concrètement, que peuvent faire les Européens ?

Le premier élément consiste à faire prendre conscience aux Américains que tout un système travaille de manière déterminée à détruire la démocratie américaine et les démocraties dans le monde. Il faut aussi soutenir les poches de résistance, non seulement ceux qui manifestent dans les rues des Etats-Unis mais aussi les Etats américains directement : vous avez par exemple onze procureurs généraux qui mettent en cause la légalité des droits de douane devant la Cour suprême, décidés par le président sur la base de ses pouvoirs d'urgence. Sur les questions médicales, plusieurs Etats — qui ont des gouverneurs démocrates comme républicains — s'allient contre le département de la Santé afin de protéger leurs citoyens avec leurs propres recommandations vaccinales. Ces décisions ouvrent de nouveaux canaux diplomatiques aux Européens, différents de la Maison-Blanche mais essentiels pour préserver le dialogue transatlantique et les valeurs américaines, alors que les Etats-Unis célèbrent leur 250e anniversaire cette année.

Les Européens n'ont pas l'habitude de ces procédés et ne sont, là encore, pas dotés des bonnes stratégies : ils doivent pourtant les mettre en place d'urgence, alors que les gouverneurs américains cherchent des moyens pour préserver la viabilité économique de leur Etat, sa santé, sa capacité à organiser des élections… Ils auront besoin d'un soutien international, à la fois moral mais aussi structurel. Ce sont des opportunités pour les Européens.

© REUTERS/Evelyn Hockstein/File Photo

Donald Trump à la Maison-Blanche, le 19 décembre 2025.

Groenland, immigration… Stephen Miller, l’homme qui murmure à l’oreille de Donald Trump

7 janvier 2026 à 16:38

Il semble gagner en notoriété à mesure que les politiques trumpiennes gagnent en extrémisme. Stephen Miller s’est imposé ces derniers mois aux yeux de la presse américaine comme "l’un des hommes les plus influents de la Maison-Blanche", "le bureaucrate non élu le plus puissant des Etats-Unis" ou encore "l’architecte du plan du président pour remodeler l’Amérique". Fidèle de la première heure depuis le premier mandat de Donald Trump, il est devenu en janvier 2025 le chef adjoint du personnel pour la politique de l’administration Trump, et conseiller très spécial à la sécurité intérieure du président.

Orateur connu pour sa brutalité verbale et son ton criard, il émerge sur la scène médiatique comme l’idéologue en chef du trumpisme, jouant un rôle central dans la définition des priorités politiques du président. De l’obsession migratoire aux discours de reconquête géopolitique chers au président, jusqu’aux fantasmes d’expansion comme le Groenland, Spehen Miller façonne pour le président des Etats-Unis une rhétorique de confrontation permanente, centrée sur une vision ultra-nationaliste où l’Amérique est présentée comme un territoire assiégé. Contre qui se bat-il ? Contre "la culture communiste woke cancérigène qui détruisait notre pays, nous conduisant à croire que les hommes sont des femmes, que les femmes sont des hommes, que la discrimination raciale contre les Blancs est bonne, que le mérite est mauvais, et que la sûreté et la sécurité physique importent moins que les sentiments des idéologues libéraux", raillait-il en mai dernier.

Anti-migration obssessif

Selon Le Monde, Stephen Miller est le principal architecte de la ligne chaque jour un peu plus dure de l’exécutif américain sur l’immigration. Il décrit les migrants illégaux comme une menace criminelle, justifiant un recours massif aux mesures coercitives, y compris la mobilisation de l’armée dans des villes démocrates pour réprimer les manifestations contre les expulsion de masse qui s’intensifient au fil des mois. Il était aussi l’un des premiers à pousser l’idée de déclencher la loi d’exception, l’Alien Enemy Act de 1798, qui permet au président — en temps de guerre seulement — d’expulser sans formalités les participants à une invasion étrangère. Donald Trump l'a finalement invoquée pour expulser les membres d’un gang vénézuélien en mars dernier.

Sous sa direction, selon Reuters, l’administration Trump a doublé les arrestations liées à l’immigration, repoussé les limites légales des expulsions, interdit l’entrée aux voyageurs de 19 pays, tenté de restreindre le droit du sol et aidé les républicains à faire adopter un projet de dépenses allouant environ 170 milliards de dollars à la répression migratoire. A sa demande et dès les premiers mois du second mandat de Donald Trump, la police de l’immigration (ICE) avaient reçu l’ordre d’accélérer la traque aux immigrés sans papier en arrêtant au moins 3 000 clandestins par jour, contre 400 auparavant, selon le média américain Axios. Poussant les agents de l’ICE à intervenir dans davantage de communautés et d’entreprises. S’en est suivie depuis l’automne une multiplication des vidéos d’arrestations plus violentes les unes que les autres, parfois tournées en clip promotionnels par l’équipe de communication de l’administration Trump.

L’été dernier, le conseiller spécial a réagi aux affrontements et aux dégradations survenus à Los Angeles lors de manifestations liées à la politique anti-migrants, alors que la Garde nationale était déployée à Chicago, Portland et LA. Sur les réseaux sociaux, il avait alors présenté Los Angeles comme le théâtre d’une guerre civilisationnelle : "Nous reprendrons l’Amérique", a-t-il promis, se focalisant sur un drapeau mexicain brandi par un manifestant. "Regardez tous ces drapeaux étrangers. Los Angeles est un territoire occupé", ajoutait-il.

Les yeux fixés sur le Groenland et le Venezuela

Stephen Miller étend désormais son influence au-delà de l’immigration, vers la projection militaire et stratégique américaine à l’étranger. Selon le New York Times, il joue un rôle clé dans la stratégie de Donald Trump envers le Groenland et le Venezuela, en promouvant une approche agressive : "le monde est gouverné par la force et le pouvoir", déclarait-il il y a peu à CNN, présentant l’annexion potentielle du Groenland comme un moyen de protéger la sécurité nationale américaine. Sous ses conseils, juge le NYT, ce qui était "une plaisanterie du premier mandat est devenue une menace présidentielle du second mandat : attaquer et annexer le territoire danois du Groenland par la force si nécessaire".

Toujours sur CNN, il a réitéré l’intention de Donald Trump de contrôler le Venezuela et d’exploiter ses vastes réserves pétrolières après la capture de Nicolas Maduro et de son épouse par une opération militaire américaine. Selon le Financial Times, Stephen Miller supervise par ailleurs un vaste personnel et coordonne ces initiatives avec le Homeland Security Council, consolidant son rôle central dans la projection militaire et économique américaine.

Pour un renforcement du pouvoir exécutif

L’influence de Stephen Miller dépasse donc largement la seule question migratoire. Son dernier cheval de bataille n’est d’ailleurs pas le moins dangereux : le conseiller spécial défend ardemment le renforcement du pouvoir exécutif, où plutôt celui de Donald Trump. Selon Le Monde, il aurait ainsi participé en 2020 à la tentative de renversement du résultat électoral lors des élections qui avaient porté Joe Biden au pouvoir, en promouvant de fausses listes de grands électeurs.

Depuis le retour de Donald Trump au pouvoir, il pousserait explicitement le président à en étendre "au maximum les limites", rapport le quotidien français, y compris face aux juges fédéraux. En plus de soutenir l’usage de décrets présidentiels massifs, la mobilisation de l’armée et le recours à l’Alien Enemy Act, Stephen Miller défend publiquement la possibilité de suspendre l’habeas corpus en cas d'"invasion". Suspendre ce principe fondamental permettrait d’expulser des personnes sans contrôle judiciaire immédiat, concentrant l’autorité politique entre les mains du président et portant un coup brutal à l’Etat de droit.

Celui qui semble bénéficier de la confiance totale du président dispose d’un personnel de plus de 40 personnes. Selon Le Monde, il est aussi devenu un intermédiaire obligatoire entre Donald Trump et les membres du parti républicain, dont il filtre les demandes. Un gardien de l'idéologie et de l'identité américaine selon Donald Trump, chargé de transformer les intuitions politiques du président en décisions exécutives concrètes.

© REUTERS

Le Conseiller Stephen Miller a récemment réitéré l’intention de Trump de contrôler le Venezuela et d’exploiter ses vastes réserves pétrolières après la capture de Nicolás Maduro.

Adina Revol : "Derrière le Venezuela et son pétrole, c'est la Chine que Trump cherche à affaiblir"

7 janvier 2026 à 16:00

Cinq jours après l’intervention des Etats-Unis au Venezuela, Donald Trump vient de préciser ses plans concernant l’or noir du pays. Le président américain a annoncé hier soir avoir obtenu "entre 30 et 50 millions de barils de haute qualité de pétrole sous sanction" de la part des "autorités intérimaires" du Venezuela. Un pétrole "remis" par Caracas qui pourrait être vendu aux prix du marché, ce qui représente un pactole de 2,5 milliards de dollars aux cours actuels. Reste à savoir à qui les Etats-Unis le destinent, alors que jusqu’à présent la Chine achetait 80 % de la production vénézuélienne ?

"Derrière cette intervention, Donald Trump cherche d’abord à fragiliser la Chine", avertit Adina Revol, enseignante à Science Po et auteur de Rompre avec la Russie, le Réveil énergétique européen aux éditions Odile Jacob (2024).

L'Express : Le marché pétrolier a finalement peu réagi à l’intervention américaine au Venezuela et au départ du président Maduro. Comment expliquez-vous cette relative stabilité ?

Adina Revol : Ce n’est pas très étonnant car ce qui compte à court terme sur le marché pétrolier, ce sont les flux physiques. Or, nous sommes dans une situation où l’offre au niveau mondial est abondante. Tous les analystes anticipent par ailleurs un surplus et un accroissement des stocks. Cette situation permet donc de mieux résister aux chocs géopolitiques.

En outre, même si les réserves de pétrole vénézuéliennes sont gigantesques, l’état des infrastructures du pays, après des années de sous-investissement et de sanctions économiques, fait qu’il faudra attendre longtemps pour que les capacités d’extraction retrouvent les niveaux d’il y a vingt-cinq ans. Tout cela explique la relative stabilité des cours depuis le coup de force de Trump.

La mainmise américaine sur les réserves pétrolières vénézuéliennes bouleverse-t-elle la géopolitique mondiale de l’énergie ?

En fait, je dirais même qu’elle renverse totalement la géopolitique du monde. Cette intervention - concomitante avec la révolution larvée en Iran que soutiennent les Etats-Unis - fait suite aux sanctions américaines contre les géants énergétiques russes Lukoil et Rosneft. Tout cela n’a qu’un seul but : casser l’axe qui relie le Venezuela, l’Iran, la Russie et la Chine. Avec un seul et même objectif à la fin, la fragilisation de l’empire du Milieu dont la puissance économique obsède le président américain.

On l’oublie souvent, mais le talon d’Achille de la Chine, et la principale vulnérabilité de son modèle, c’est sa dépendance énergétique. Pékin est le premier importateur mondial de pétrole. Le pays achète à l’étranger 70 % de ses besoins pétroliers. Or, 80 % de la production vénézuélienne était exportée à très bas coût en Chine. Potentiellement, l’intervention américaine et la redirection de la production du pays vers les Etats-Unis impactent la sécurité énergétique de la Chine à court terme. Même si Pékin a les moyens de s’approvisionner ailleurs, elle le fera à un prix supérieur.

C’est là que s’ajoutent les sanctions américaines contre Lukoil et Rosneft, qui rendent les approvisionnements chinois en pétrole russe plus risqués puisque la Chine s’exposerait à son tour à des sanctions. Le géant asiatique sort clairement affaibli de la séquence récente car il est mis face à ses fragilités internes.

La Russie est donc elle aussi touchée par le coup de force de Trump ?

Certes, Donald Trump admire Vladimir Poutine, mais il est en concurrence énergétique avec le maître du Kremlin. Et les sanctions sur les deux compagnies pétrolières russes ont clairement pour objectif de réduire les revenus de la flotte fantôme et donc le financement de la guerre en Ukraine. Finalement, Trump apparaît comme le maître du jeu énergétique mondial. La guerre géoéconomique entre la Chine et les Etats-Unis se tisse de plus en plus autour de l’énergie.

La Chine a-t-elle les moyens de répondre à Trump ?

Oui, et de façon presque symétrique. Trump est le champion de la géopolitique liée à l’énergie fossile. Aujourd’hui, les États-Unis sont les premiers producteurs mondiaux de pétrole et de gaz. A l’inverse, la Chine, aujourd’hui, détient le quasi-monopole du raffinage des matières premières critiques, une technologie essentielle pour la transition énergétique. Et Pékin en use. Avec les mêmes instruments d’extraterritorialité et de chantage que les États-Unis, à l’image des restrictions d’exportation de terres rares.

A court terme, Donald Trump cherche à utiliser tous les leviers à sa disposition, et ils sont nombreux, pour affaiblir la Chine et potentiellement dissuader Xi Jinping d’envahir Taïwan. Si on regarde les choses froidement, l’approvisionnement énergétique est essentiel quand un pays souhaite se lancer dans une opération militaire. C’est d’ailleurs pour cela que les Ukrainiens bombardent les raffineries en Russie.

Avec ce cadre d’analyse, comment expliquez-vous la réponse assez mesurée de l’Europe à l’exfiltration de Maduro ?

Là encore, je pense que la géopolitique de l’énergie joue un rôle. L’Europe, aujourd’hui, ne peut pas se passer du gaz américain. C’est l’une des clés de lecture de la réaction européenne.

© REUTERS

Le président américain Donald Trump est assis dans le Bureau ovale pour signer un décret recommandant un assouplissement des réglementations fédérales sur le cannabis, à la Maison-Blanche, à Washington (D.C.), le 18 décembre 2025.

Venezuela : une vague de répression s'abat sur le pays depuis la capture de Nicolas Maduro

7 janvier 2026 à 13:00

Après l’arrestation de Nicolas Maduro, dans la nuit du 2 au 3 janvier, le Venezuela connaît une vague de répression qui rappelle les heures les plus sombres du régime. Depuis plusieurs jours, journalistes, civils et opposants vivent sous un contrôle strict des forces de sécurité et des groupes paramilitaires loyalistes, les "colectivos". Dans les rues de Caracas, la peur s’est installée : beaucoup évitent désormais de célébrer ou de manifester ouvertement. "Nous avons gagné, mais nous avons aussi perdu", résume une quinquagénaire au Washington Post en comparant la situation actuelle à la dernière élection présidentielle de 2024, où Nicolas Maduro avait revendiqué la victoire malgré des résultats favorables à l’opposition.

Au moins quatorze journalistes et employés de médias ont été arrêtés lundi 5 janvier, dont onze appartenant à la presse internationale, selon le Syndicat national des travailleurs de la presse. La plupart ont été relâchés après plusieurs heures, mais plusieurs ont vu leurs téléphones fouillés par des agents du contre-espionnage militaire. Plusieurs arrestations ont eu lieu près de l’Assemblée nationale, au moment où Delcy Rodríguez prêtait serment comme présidente par intérim lors d’une cérémonie présidée par son frère, Jorge Rodríguez, président du Parlement.

Malgré cette transition de façade, l’appareil militaire reste arrimé à l’ancienne architecture du pouvoir. Lundi, le ministre de la Défense, Vladimir Padrino, a réaffirmé le soutien de l’armée à Delcy Rodríguez, assurant que les forces armées "se tiendront à ses côtés dans la tâche difficile que les turbulences géopolitiques et les impératifs de la patrie exigent d’elle". Le rôle précis que l'ex vice-présidente sera amenée à jouer demeure toutefois flou. Donald Trump a indiqué que la supervision de l’engagement américain au Venezuela serait confiée à un cercle restreint de hauts responsables — parmi lesquels le secrétaire d’État Marco Rubio ou encore le secrétaire à la Défense Pete Hegseth. Lundi, le président a par ailleurs affirmé sur NBC que le Venezuela n’était pas en mesure d’organiser des élections.

"Le peuple vénézuélien mérite que justice soit faite"

L’état d’urgence, publié lundi mais daté du 3 janvier, étend également les pouvoirs du gouvernement, s'inquiète de son côté le Financial Times. Selon le décret, les autorités doivent "procéder immédiatement à la recherche et à l’arrestation de toute personne impliquée dans la promotion ou le soutien de l’attaque armée menée par les États-Unis contre le territoire de la République"". Il prévoit également des restrictions à la circulation, la suspension des droits de réunion et de manifestation, et la saisie de biens jugés nécessaires à la "défense nationale".

La Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme a exprimé son inquiétude face à cette situation. "Le peuple vénézuélien mérite que justice soit faite dans le cadre d’un processus équitable et centré sur les victimes", a déclaré Ravina Shamdasani, soulignant que l’état d’urgence "suscite de sérieuses inquiétudes" quant aux libertés fondamentales.

"Effrayants, terrifiants"

Dans Caracas, les colectivos, héritiers de l’appareil sécuritaire créé sous Hugo Chavez, patrouillent dans les rues et installent des barrages, notamment le long de l’autoroute Cota Mil. Des Vénézuéliens rapportent avoir été arrêtés, interrogés et contraints de remettre leurs téléphones, tandis que leurs messages et réseaux sociaux sont scrutés pour détecter le moindre soutien au raid américain. Ces groupes restent en grande partie sous le contrôle du ministre de l’Intérieur, Diosdado Cabello, figure de l’aile dure du régime. Ce dernier a d'ailleurs publié une photo de lui posant avec des policiers armés qui scandaient "Toujours loyaux, jamais traîtres", rapporte The Guardian.

Pour les habitants, le climat est devenu oppressant. Jeaneth Fuentes, médecin de 53 ans, assure - toujours dans le média britannique - que la présence de groupes armés, en uniforme ou en civil, rend ses trajets domicile-travail "effrayants, terrifiants". Pour l’opposition, représentée par Maria Corina Machado, également prix Nobel de la Paix 2025, la répression actuelle est "très alarmante". Elle appelle la communauté internationale, et en particulier les États-Unis, à suivre de près l’évolution de la situation et à soutenir une transition démocratique réelle.

© REUTERS

Depuis l'enlèvement de Nicolas Maduro, le peuple vénézuelien connaît une forte vague de répression de la part du régime chaviste toujours en place, menée par la présidente par intérim Delcy Rodriguez.

Stéphane Audrand : "Le destin de l’Occident se jouera dans les six mois à venir"

7 janvier 2026 à 12:00

Il y a de quoi faire tourner la tête de bookmakers. Qui sera la prochaine cible de Donald Trump ? Le Groenland ? L’Iran ? Cuba ? A moins que le patron de la Maison-Blanche ne crée la surprise ailleurs ? Depuis la capture éclair du dictateur venezuelien Nicolas Maduro le 3 janvier dernier, au mépris total du droit international, tout semble possible. Un nouveau grand partage du monde se dessine en temps réel. L’Europe, estomaquée, a peu d’options. Et l’année 2026 ne fait que commencer… La suite pourrait s’avérer bien plus dangereuse d’après Stéphane Audrand, consultant en risques géopolitiques. Entretien.

L’Express : Quel monde est en train de se recomposer sous nos yeux ?

Stéphane Audrand : L’Europe assiste à la sortie brutale des grands compromis de l’après Seconde Guerre mondiale qui avaient permis de trouver un modus vivendi à l’issue de 200 ans de soubresauts marquant l’entrée dans la modernité. A l’échelle internationale, la création de l’ONU actait l’engagement des puissances à se restreindre et accepter un cadre normatif commun. Ce tournant reposait sur un intérêt compris pour une organisation plus pacifique du monde, avec des marchés économiques mieux organisés. Le corollaire, c’est que les petites nations pouvaient vivre sans dépendre du bon vouloir des grandes. Tout cela fonctionnait bon an mal an, avec des actions hybrides, parfois des guerres, mais l’Europe semblait protégée grâce à ses démocraties avancées et à une relation transatlantique solide.

Aujourd’hui, ce compromis craque. L’idée que la puissance est porteuse de sa propre légitimité en dehors du droit revient. Cela ne veut pas dire que le droit international va disparaître ou que l’on ne commercera plus, mais on le fera comme au XVe siècle, avec le fusil sur l’épaule. Les petites nations se chercheront des protecteurs plus que des amis. La France a son arme nucléaire et une armée à peu près complète, mais des pays comme la Belgique, le Luxembourg ou les États baltes ont du souci à se faire.

Longtemps, Trump s’est dit non-interventionniste, opposé aux changements de régime par la force. Le revirement semble spectaculaire…

En fait, Donald Trump est assez cohérent à la fois avec lui-même et avec une vision américaine de la projection de puissance, proche de la doctrine du Royaume-Uni à l’époque de la Pax Britannica au XIXe siècle, c’est-à-dire la volonté d'une grande puissance maritime de pouvoir régler un certain nombre de problèmes par un usage unilatéral de la force, en faisant des coups de projection sans se laisser entraîner dans une guerre au sol.

Trump a une pratique féodale du pouvoir.

C’est ce que firent les Britanniques en bombardant Zanzibar en 1896, furieux de ne pas avoir été consultés pour la succession du sultan probritannique. La guerre la plus courte de l’histoire, dit-on : en 38 minutes, le palais était bombardé, la flotte locale coulée et un nouveau souverain imposé.

130 ans plus tard, les Etats-Unis capturent Nicolas Maduro en une nuit. Trump fait bien la différence entre une guerre et un acte de guerre, qu’il peut parfaitement mettre en scène. "Regardez comme l’Amérique a le bras long et musclé, je peux frapper n’importe quel pays quand et comme je veux depuis mon sanctuaire nord-américain." C’est rapide, ça ne coûte pas cher au contribuable américain, ça ne tue pas de soldats.

Trump s’inscrit ici dans une tradition américaine. Dès la fin du XIXe siècle, les Etats-Unis interviennent fréquemment dans l’arc des Caraïbes, qu’ils considèrent comme leur arrière-cour. Ils ont accepté de se restreindre avec l’administration Roosevelt puis dans l’après-guerre, tout en poursuivant des actions moins directes ou cinétiques. Aujourd’hui, Washington revient à cet usage unilatéral de la puissance, car Donald Trump et la sphère Maga ne voient plus aucun profit à tirer de l’ordre international.

La différence est peut-être là : avant, les Etats-Unis acceptaient d'être le Léviathan bienveillant qui garantissait la liberté de navigation pour tous et respectait l’ordre international, car ils pensaient y avoir intérêt. Aujourd’hui, la galaxie Maga estime que les lois et les traités des autres lui nuisent.

Quels dividendes réels peut obtenir Trump par cette politique de la canonnière ?

Trump cherche d’abord à s’enrichir personnellement, c’est sa marque de fabrique. Il y a eu d’autres présidents corrompus à la Maison-Blanche, mais ce niveau de prédation personnelle pour lui et sa famille est unique dans l’histoire américaine et le rapproche de dictateurs de certains pays émergents dans les années 1960. Ensuite, il ne faut pas négliger l’agenda intérieur dans l’affaire vénézuélienne. En ce moment, les mauvaises nouvelles se succèdent : l'affaire Epstein, les contre-attaques démocrates, l’inflation… Le président occupe le terrain à l’étranger par ces démonstrations de force, en espérant arriver aux élections de mi-mandat dans des conditions plus favorables.

Le roi du Danemark devrait peut-être songer à le faire "comte de Thulé", "prince du Grand Nord" ou "archiduc de Nuuk".

Enfin, au-delà de l’accès des ressources qui obsède la clique de Trump, le retour des Etats-Unis dans leur "pré carré" marque la volonté de bouter tous leurs compétiteurs stratégiques hors des Amériques, du grand nord canadien à la Terre de Feu. Sur le Donbass, on ne sait pas très bien ce que Poutine et Trump ont dealé. Mais le président américain a déjà prévenu qu’il serait le garant à titre personnel du "plan de paix".

Il veut la gloriole. Le roi du Danemark devrait peut-être songer à le faire "comte de Thulé", "prince du Grand Nord" ou "archiduc de Nuuk". Qui sait, peut-être que cela suffira à satisfaire sa vanité et à calmer ses ardeurs !

Trump et son clan Maga semblent pratiquer une forme de tribalisme politique ?

Trump a une pratique féodale du pouvoir. En plus de l’approche transactionnelle, il exige maintenant une soumission idéologique de ses alliés. C’est pourquoi les Etats-Unis considèrent désormais la Hongrie, l'Italie ou la Pologne comme des pays plus proches que le Royaume-Uni ou la France.

Que peut encore l’Europe face à cet impérialisme débridé ? Les 27 ont semblé tièdes face au "coup" de Trump au Venezuela…

Cette passivité n’a rien d’inédit, même devant des événements majeurs. Quand les Etats-Unis envahissent la Grenade en 1983, une île-Etat des Caraïbes qui faisait parie du Commonwealth, la Reine d’Angleterre qui était pourtant formellement la cheffe d’Etat était furieuse… mais a mangé son chapeau. Ce que la France a fait en 2003 en condamnant l'invasion de l'Irak par les Etats-Unis semble inconcevable aujourd’hui, car ce serait trop dangereux.

En 2003, on était dans un autre monde, et on n’avait rien à craindre des Etats-Unis, à les clouer au pilori au Conseil de sécurité avec le discours de Dominique de Villepin. Les seules conséquences ? Quelques portes claquées et du "french bashing", mais à l’époque Washington n’a même pas réduit les coopérations militaires ! On a continué d'entraîner des pilotes français à Pensacola [NDLR : la plus grande base de l’aéronavale américaine en Floride], ils ont continué de nous livrer le matériel, etc.

Si aujourd'hui on adoptait, pour le Venezuela, la même attitude que la France en 2003 face à l'invasion de l'Irak, Trump pourrait dire : terminé, plus de pilotes français formés à Pensacola, plus de catapultes pour vos porte-avions, plus d'avions radars et plus de pièces de rechange pour vos avions radars… En un mot : rideau ! Et pourquoi pas des sanctions contre Emmanuel Macron, son gouvernement, contre la France… Bref, c'est un bras de fer, qu’il faudra peut-être faire demain sur le Groenland, mais il aura un coût : celui de s’opposer à la puissance quand on n’est pas soi-même puissant.

Assistons-nous aux prémices d’un nouveau grand partage du monde ?

Oui, c’est le retour à une logique de puissances désinhibées. La Chine partage la même approche que Trump, régionaliste plutôt que mondialiste. Elle veut avoir la main libre dans son étranger proche. De même que la Russie. Les Européens, eux, ont très tôt essayé de mettre en place des contre-pouvoirs pour ne pas retomber dans les travers du passé, ils ne sont pas équipés pour ce monde qui arrive.

Une chose est sûre, les États-Unis nous montrent aujourd’hui deux choses. D'abord, qu'ils ne sont pas déclassés face à la Chine. Et ensuite, qu'ils conservent des avantages de puissance considérables par rapport à leurs compétiteurs et leurs alliés. Aujourd'hui, personne ne peut ni faire ce que les Américains font, ni s'y opposer.

L’Europe n’est pas condamnée, mais elle est au pied du mur. Et malheureusement, selon qu'on est petit ou grand en Europe, on n’a pas le même réflexe. Un des grands défis des 27 sera de rassurer les petites nations et leur faire passer de l'envie d'aller se soumettre, car ce sera leur premier réflexe naturel.

Je ne suis toutefois pas totalement pessimiste car les Européens, qui passent leur temps à s’engueuler sur la couleur des poireaux et la longueur des pieds de chaise, ont montré qu’ils étaient capables de se serrer les coudes début 2022, quand ils ont aperçu le feu à la grange après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine. Ce sursaut a existé, malheureusement il n’a pas duré. Mais l’Europe a ce réflexe de solidarité naturelle en elle, nous avons co-construit notre destin ensemble depuis 70 ans. A contrario, les Chinois, les Iraniens et les Russes savent hurler ensemble en temps de paix, mais quand l'un d'entre eux est en danger, il n’y a plus personne. Les Indiens et les Pakistanais se sont battus, personne n'a soutenu personne. Idem quand l'Iran s‘est fait bombarder, personne n'est venu à son secours, pareil pour le Venezuela. Dans l’adversité, ces pays se retrouvent seuls. Les Européens ont ce réflexe qui peut les sauver au bord du gouffre…

Quels sont, selon vous, les plus grands risques qui nous attendent en 2026 ?

Le destin de l'Occident et du monde se jouera dans les six prochains mois, sur la capacité qu'aura ou non la société américaine à organiser des élections justes et équitables dans le cycle qui commence aux midterms – les élections de mi-mandat - et qui se finit à la prochaine présidentielle. Il y a un vrai risque que la combinaison du gerrymandering [NDLR : le redécoupage des circonscriptions à but partisan], de toutes les actions électorales du Parti républicain, de l'atmosphère délétère sur le plan sécuritaire, de la propagande massive des grandes boîtes de la tech qui soutiennent Trump… fassent que les élections américaines se tiennent formellement, mais ne soient pas libres et démocratiques. Bref, que la sphère trumpiste parvienne à confisquer durablement le pouvoir en Amérique du Nord. Cela aura des répercussions sur le monde entier. C’est le quitte ou double de l’année.

© REUTERS

Le président américain Donald Trump le 6 janvier 2026, à Washington, aux Etats-Unis.

Les Etats-Unis saisissent deux pétroliers, dont un russe, dans l'Atlantique et dans les Caraïbes

7 janvier 2026 à 15:09

Une énième tension diplomatique, entre Washington et Moscou, prend des allures de bataille navale au milieu de l'océan Atlantique. Après le kidnapping début janvier de Nicolas Maduro, président du Venezuela, les États-Unis ont mené ce mercredi 7 janvier une opération pour prendre le contrôle du Marinera, un pétrolier battant pavillon russe et soupçonné d'avoir voulu contourner le blocus partiel imposé à Caracas. Le commandement militaire américain a également annoncé la saisie d’un pétrolier visé par des sanctions dans la mer des Caraïbes.

Le premier navire battant pavillon russe, le Marinera (initialement connu sous le nom de Bella-1) était poursuivi depuis plusieurs jours par les gardes-côtes américains dans le cadre du blocus visant des pétroliers liés au Venezuela. "Le ministère de la Justice et le ministère de la Sécurité intérieure, en coordination avec le ministère de la Guerre, ont annoncé aujourd’hui la saisie du Bella-1 pour violation de sanctions américaines", a écrit le commandement militaire américain pour l’Europe, sur X.

En réponse, la Russie a dépêché un sous-marin et d’autres moyens militaires pour protéger le navire, rapporte le Wall Street Journal, marquant un "nouveau point de friction inédit" entre les deux puissances, comme le souligne de son côté le New York Times. La Russie a déclaré que cette action américaine constituait une violation du droit maritime,et un haut responsable parlementaire l'a qualifiée de "piraterie pure et simple". Le ministère russe des Transports a déclaré que le contact avec le navire avait été perdu après que des forces navales américaines l'ont abordé près de l'Islande dans le cadre des efforts visant à bloquer les exportations de pétrole du Venezuela. "Conformément à la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer de 1982, la liberté de navigation s'applique en haute mer et aucun État n'a le droit d'utiliser la force contre des navires dûment immatriculés dans la juridiction d'autres États", a déclaré le ministère dans un communiqué. La Russie exige que les États-Unis assurent un traitement humain et décent aux membres d'équipage russes et leur retour rapide chez eux, a déclaré le ministère des Affaires étrangères, cité par l'agence de presse officielle TASS.

Le bâtiment avait déjà été sanctionné par Washington en 2024 par l'ex-président Joe Biden pour son implication passée dans le commerce du pétrole iranien, selon CBS News. Les médias américains rapportent que depuis décembre dernier, les Etats-Unis poursuivent le navire, après une première tentative d'arraisonnement en mer des Caraïbes au motif qu'il naviguait sans pavillon national valide. Le Bella-1, parti d'Iran, se dirigeait alors vers le Venezuela pour y charger du pétrole. La pression américaine a poussé son équipage à faire demi-tour et à peindre un drapeau russe sur la coque du bateau, pour dissuader toute intervention. Le pétrolier a aussi été rebaptisé Marinera, et inscrit au registre officiel russe sans inspection, rapporte le New York Times. Or, la nouvelle immatriculation russe du navire complique désormais la justification juridique américaine de son arraisonnement, estiment les experts dans le Wall Street Journal.

Un autre pétrolier saisi

L'autre pétrolier saisi par les Etats-Unis ce mercredi dans la mer des Caraïbes était également visé par des sanctions américaines. "Dans une opération au petit matin, le ministère de la guerre (anciennement ministère de la défense), en coordination avec le ministère de la Sécurité intérieure, a saisi sans incident un pétrolier sans pavillon et sous sanctions", a-t-il écrit sur X. Le navire intercepté, le M/TSophia, "opérait dans les eaux internationales et menait des activités illégales dans la mer des Caraïbes. Les gardes-côtes américains l’escortent vers les Etats-Unis pour qu’il y soit immobilisé", a-t-il précisé.

"Le blocus du pétrole vénézuélien illégal et sanctionné est pleinement en place, partout dans le monde", a écrit, de son côté, Pete Hegseth, le ministre de la défense américain, sur X.

Ce blocus s'inscrit dans le cadre d'une campagne de pression américaine contre le Venezuela qui a culminé lorsque le président Donald Trump a envoyé des forces spéciales américaines le 3 janvier pour capturer le président vénézuélien Nicolas Maduro et l'amener à New York pour qu'il réponde d'accusations de trafic de drogue, ce qu'il a nié.

© Hakon Rimmereid via REUTERS

Le pétrolier Bella 1 dans le détroit de Singapour en mars. La Russie a dépêché au moins un navire de guerre pour l'escorter. L'armée américaine poursuit et tente de saisir le pétrolier.

Etats-Unis : les visées de Donald Trump sur le Groenland divisent le camp des républicains

7 janvier 2026 à 08:32

Après le kidnapping de Nicolas Maduro, président vénézuélien, l'envie de Donald Trump de redessiner le monde semble loin d'être rassasiée. Comme un enfant qui déplace ses pions sur un plateau à sa guise, le chef de l'Etat a réaffirmé son ambition d’annexer le Groenland, qu’il considère comme indispensable à la sécurité nationale des États-Unis. La Maison-Blanche a indiqué mardi 6 janvier que son administration étudiait les options en vue d’une acquisition du territoire, le recours aux forces armées américaines restant "toujours une option". Une priorité jugée essentielle pour dissuader les adversaires de Washington dans la région arctique.

Cependant, les ambitions de Donald Trump divisent jusque dans son propre camp. Son insistance récente pour que les États-Unis s'emparent du Groenland a suscité incrédulité et consternation au Capitole, où certains élus républicains estiment qu’une telle prise de contrôle serait trop dangereuse pour être envisagée. Plusieurs d’entre eux, pourtant majoritairement favorables à la mission américaine au Venezuela, jugent ainsi les menaces d’annexion du Groenland inappropriées, comme le rapporte le Wall Street Journal.

"Les menaces d’annexion du Groenland sont inutilement dangereuses", a par exemple tancé le représentant républicain de l'Utah, Blake Moore, dans une déclaration conjointe avec le démocrate Steny Hoyer (Maryland). Les coprésidents du groupe parlementaire bipartisan des Amis du Danemark ont rappelé que le Danemark était un allié de l’Otan et l’un des partenaires les plus proches des États-Unis, estimant qu’une attaque contre le Groenland "reviendrait tragiquement à une attaque contre l’Otan". Les élus ont également fait valoir que Copenhague répond de longue date aux exigences sécuritaires de Washington au Groenland.

"Mépriser ses alliés ne sert à rien"

Le représentant Don Bacon (républicain du Nebraska), critique ponctuel de Donald Trump et qui quittera le Congrès à l’issue de son mandat, a pour sa part dénoncé sur les réseaux sociaux une stratégie contre-productive. "Mépriser ses alliés ne sert à rien et n’apporte aucun bénéfice", a-t-il écrit, avant d’ajouter : "Il faut arrêter avec ce stupide 'nous voulons le Groenland'." D’autres élus ont dit douter du sérieux de cette perspective, tout en affichant leur scepticisme. "On ne peut pas annexer le Groenland", a ainsi déclaré le sénateur Thom Tillis (républicain de Caroline du Nord).

Il n’est pas le seul à ne pas prendre les déclarations de Donald Trump au sérieux, à en croire le Wall Street Journal. Le sénateur John Kennedy (républicain de Louisiane) a balayé l’hypothèse d’une invasion : "Pensez-vous vraiment qu’il va envahir le Groenland ? Non. Le président aime parler à voix haute… Parfois, c’est simplement pour vous agacer". Le chef de la majorité au Sénat, John Thune (républicain du Dakota du Sud), a lui aussi écarté toute perspective d’attaque. De son côté, le secrétaire d'État Marco Rubio a assuré aux parlementaires que les récentes menaces de l'administration contre le Groenland ne présageaient pas d'une invasion imminente et que l'objectif était plutôt de racheter l'île au Danemark.

Avant-poste stratégique

La question de l’avenir du Groenland a ressurgi après l’intervention militaire américaine au Venezuela. Le lendemain de ce raid, Katie Miller, épouse d’un proche conseiller de Donald Trump, a publié sur les réseaux sociaux une carte du Groenland aux couleurs du drapeau américain, assortie du mot "Bientôt". Lundi, son mari, Stephen Miller, a affirmé que "la position officielle du gouvernement américain est que le Groenland doit faire partie des États-Unis". Le New York Times souligne que le contrôle de l’île offrirait à Washington "un avant-poste dans un corridor maritime stratégique reliant l’Atlantique à l’Arctique". Le Groenland abrite par ailleurs d’importantes réserves de terres rares, un marché aujourd’hui dominé par la Chine.

Le Groenland, peuplé de 57 000 habitants, bénéficie d’une large autonomie depuis 1979, même si sa défense et sa politique étrangère demeurent sous la responsabilité du Danemark. Si une majorité de Groenlandais se disent favorables à une indépendance future, les enquêtes d’opinion montrent une opposition massive à un rattachement aux États-Unis, qui disposent déjà d’une base militaire sur l’île, souligne la BBC. Cette perspective reste également marginale outre-Atlantique : selon un sondage, seuls 7 % des Américains soutiendraient une prise de contrôle militaire du territoire. Une hostilité qui pourrait toutefois ne pas suffire à dissuader Donald Trump, habitué à tester les lignes rouges.

© Reuters

Donald Trump a fait part à plusieurs reprises de sa volonté d'acquérir le Groenland.

Audiovisuel public : ces grandes réformes européennes qui pourraient nous inspirer

7 janvier 2026 à 07:00

Comparer les lois, les chiffres, les phénomènes de société, les politiques publiques... Chaque semaine, L'Express explore les pratiques de nos voisins européens afin de trouver les meilleures inspirations sur notre continent et nourrir ainsi le débat en France.

Comment l’Etat peut-il faire des économies sans augmenter les impôts ? Partout en Europe, la question se pose, avec un secteur dans le viseur : l’audiovisuel public. Alors que des coupes budgétaires sont attendues en 2026 aux Pays-Bas, en Allemagne ou encore en France, plusieurs voix s’élèvent en faveur d’une privatisation de Radio France et de France Télévision, en particulier au sein de Reconquête et du RN qui reprochent au service public d’être tout à la fois dispendieux et partial - une commission d'enquête sur sa "neutralité", son "fonctionnement" et son "financement" a notamment été ouverte fin novembre au Palais Bourbon à la demande du groupe UDR d'Eric Ciotti, allié des frontistes.

Une double charge qui s’entend dans plusieurs des 24 langues du Vieux Continent, et ce depuis quelques années déjà. Des projets de privatisation ont même été amorcés, mais aucun n’a abouti. "Même lorsque la privatisation a été présentée comme une solution évidente, en particulier dans les années 1980 et 1990, l’expérience a montré ses limites, décrypte Jo Bardoel, chercheur associé à l’Amsterdam School of Communication Research. Les responsables politiques ont constaté qu’en laissant l’information, l’actualité politique ou la culture aux acteurs commerciaux, la quantité et la qualité des contenus d’intérêt général diminuaient." Il n'en reste pas moins que certains de nos voisins ont entrepris d'importantes réformes. Preuve qu'entre maintien du statu quo et privatisation, d'autres voies existent. Tour d’horizon européen.

Le Royaume-Uni met la BBC en chantier

Outre-Manche, une consultation a été lancée début décembre sur le devenir du mastodonte BBC qui continue à dominer le marché de l’audiovisuel malgré une récente crise précipitée par un montage à charge contre Donald Trump qui a conduit à la démission de son directeur général, Tim Davie. Pour l’essentiel, le débat ouvert fin 2025 s’articule sur le maintien ou non de la redevance, qui demeure jusqu’à présent l’unique source de financement du service public dont le budget tutoie les 6,7 milliards de livres sterling.

Plusieurs alternatives sont à l’étude, à l’instar de l’ouverture aux annonceurs - selon le modèle de Channel 4, financée par la pub ; mais aussi des pistes plus originales, comme un abonnement premium, ou la mise en place de contenus payants. L’exécutif travailliste a, en revanche, déjà écarté le remplacement de la redevance par un financement via le budget de l’Etat, qui accroîtrait la dépendance de la BBC au politique en soumettant son financement aux arbitrages budgétaires annuels. Mais c’est seulement à l’issue de cette consultation, le 10 mars prochain, que le gouvernement présentera sa vision globale pour l’avenir de l’historique BBC.

En Italie, les dessous très politiques de la RAI

Pas de grande consultation dans la botte de l’Europe, en dépit des nombreuses contestations de l’audiovisuel public transalpin, lui aussi financée pour l’essentiel par une redevance, la Canone. Dès son arrivée au pouvoir, Giorgia Meloni a été accusée par l’opposition de vouloir prendre le contrôle de la RAI dont les 8 chaînes de télévision et les trois stations de radios se partagent une enveloppe de quelque 2,8 millions d’euros et détiennent près de 40 % des parts d’audiences. Certains reprochent même au service public d'avoir muté en "Télé Meloni" depuis l'arrivée à sa tête de de Giampaolo Rossi, placé par la patronne de Fratelli d'Italia. Une nomination rendue possible par une réforme de Matteo Renzi qui, en 2015, a donné au gouvernement un rôle central dans la désignation du directeur général de la RAI. À l'époque, l’objectif était de tordre le cou à la vieille lottizzazione (une pratique jugée très politisée, consistant à répartir les postes de direction entre les partis politiques) et ainsi, de rendre l’audiovisuel public plus indépendant du politique. Loupé !

Le singulier modèle "Yle" finlandais

Avec 43 % de parts de marché TV, et une radio écoutée chaque semaine par 92 % de la population adulte, l’audiovisuel public finlandais, Yle, compte parmi les plus populaires du Vieux continent. Des performances remarquables, qui se cumulent à un modèle économique unique en Europe. En 2013, plutôt que de remplacer la redevance par un financement adossé au budget de l’État, comme le fera la France en 2022, la Finlande a opté pour un impôt progressif prélevé sur les revenus et bénéfices des entreprises, et directement affecté à son service public, dont le budget gravite autour de 550 millions d’euros. Un mode de financement qui a permis de collecter en 2024 548 millions d’euros, et surtout, qui protège la radio-télévision publique finlandaise d’éventuelles coupes budgétaires, son budget n'étant pas renégocié chaque année lors du vote de la loi de finances.

D'après RSF, la Suède est le pays d'Europe où les médias publics sont les plus indépendants. La France ne pointe qu'à la 11e place.
D'après RSF, la Suède est le pays d'Europe où les médias publics sont les plus indépendants. La France ne pointe qu'à la 11e place.

En Suisse, l’audiovisuel public plébiscité

En 2018, un petit séisme a secoué l’audiovisuel public de la plus directe des démocraties européennes. Une initiative citoyenne visant à supprimer la redevance audiovisuelle et à interdire toute aide publique structurelle au secteur a recueilli les 100 000 signatures requises pour être soumise à un référendum. L’enjeu du scrutin était de taille car l'adoption du texte condamnait l’audiovisuel public sinon à la privatisation, à puiser ses recettes auprès des annonceurs ou des consommateurs via un système d’abonnements payants. Mais à cette logique commerciale, les Helvètes ont préféré le maintien de la SSR et de son financement public ; 72 % d’entre eux (le taux de participation était de 54 %) se sont prononcés contre l’initiative. L’audiovisuel public a néanmoins subi quelques secousses : la réduction progressive de la redevance audiovisuelle a contraint la SRG/SSR a engagé un plan de restructuration. 900 emplois devraient être supprimés d’ici 2029.

Table rase en Slovaquie

C’est probablement à Bratislava que la remise en cause de l’audiovisuel public a pris la tournure la plus radicale. En 2024, le leader d’extrême droite Roberto Fico, de retour au pouvoir à la tête d’une coalition de partis nationalistes et pro-russes, réussit à faire voter au Parlement la dissolution de la RTVS. Le radiodiffuseur public historique est remplacé par une nouvelle entité, la STVR, au sein de laquelle la majorité au pouvoir détient un rôle clé dans les nominations. Avant la réforme, la direction du service public était désignée directement par le Parlement, ce qui laissait théoriquement la place à des équilibres, voire à des compromis entre forces politiques. Depuis, ce mécanisme a été remplacé par un conseil composé de membres désignés par le gouvernement et par un Parlement dominé par sa majorité. De nombreuses manifestations ont émaillé le pays pour empêcher cette reprise en main par le politique sur l’audiovisuel public. En vain.

© IP3 PRESS/MAXPPP

La question d'une réforme de l'audiovisuel public n'est pas réservée à la France, bien au contraire.

Les Etats-Unis sont-ils encore un Etat de droit ? L'analyse d'un juriste qui tord le cou aux idées reçues

7 janvier 2026 à 16:17

Avocat international et essayiste, auteur notamment de Guerre ou paix, essai sur le monde de demain (Grasset, 2007) et Résistances, la démocratie à l’épreuve (L’Observatoire, 2018), Laurent Cohen-Tanugi est un fin connaisseur du droit et des institutions politiques américains. Sous le titre, Les Etats-Unis sont-ils encore un Etat de droit ?, il dresse un bilan un an après le retour de Donald Trump au pouvoir.

L’Express : L’agression des Etats-Unis contre le Venezuela sonne-t-elle le glas du droit international et l’avènement de la loi du plus fort ?

Laurent Cohen-Tanugi : Le droit international est malmené de tous côtés depuis longtemps. Il s’est construit sur plusieurs siècles et survivra à cette opération, qui n’est pas en elle-même la plus grave des violations qu’il a subies ces dernières années. De même, l’avènement de la loi du plus fort et le changement de paradigme géopolitique sont en germe depuis le début des années 2000 ; je les avais anticipées dans un essai de 2007 intitulé Guerre ou paix.

Les Etats-Unis ont souvent pris des libertés avec le droit international. Les Européens s’alarmeraient sans doute moins de l’opération Maduro si elle ne s’inscrivait pas dans une visée impérialiste et prédatrice affirmée, qui englobe le Groenland, donc l’Europe et l’Otan eux-mêmes. C’est là que se situe la gravité du moment présent.

Cette opération militaire a mis les dirigeants européens dans l’embarras. Ils sont apparus divisés. L’Europe, comme puissance normative internationale, n’est-elle pas en train de prendre conscience de son impuissance ?

En effet, et il était temps ! L’Europe apparaît aujourd’hui comme seule porteuse des valeurs du droit contre la force et de la coopération internationale contre la confrontation et la transaction généralisées. Le défi pour elle est de parvenir à rejoindre le club des puissances mondiales ou régionales sans pour autant renoncer aux valeurs qui fondent son identité.

Peser à son juste poids dans le monde est depuis longtemps la finalité de la construction européenne : l’Europe en a les moyens, à condition d’approfondir son unité politique, de renforcer sa compétitivité économique et de se doter d’une capacité de défense autonome.

Vieille antienne, mais la Russie de Poutine, la Chine de Xi Jinping et aujourd’hui surtout l’Amérique de Donald Trump en ont fait une urgence absolue.

La Chambre des représentants et le Sénat n’ont été ni consultés ni informés avant l’opération vénézuélienne. Un pas de plus vers la marginalisation du pouvoir législatif aux Etats-Unis ? Ne disposant pas de majorité parlementaire, Donald Trump préfère légiférer par décret.

Le second mandat de Donald Trump se caractérise par une extension à l’extrême des pouvoirs présidentiels, déjà historiquement très importants depuis Franklin Roosevelt et en expansion continue depuis. Au cours de l’année écoulée, nombre de décrets présidentiels ont empiété sur les pouvoirs du Congrès ou contrevenu à des lois votées ou à des financements déjà attribués. Le Congrès n’exerce plus sa fonction de contre-pouvoir, les démocrates y étant minoritaires et les républicains, qui ne disposent que d’une courte majorité, restant officiellement muets face à la Maison-Blanche. Mais les opérations militaires de ces derniers mois dans les Caraïbes et au large de l’Amérique centrale ont commencé à faire des vagues.

Un an après sa réélection, l’Etat de droit américain est "fortement dégradé", écrivez-vous dans votre contribution au dernier numéro de la revue Commentaires. Jusqu’à quel point ?

Il est clair que l’administration américaine actuelle n’a qu’un respect très relatif pour l’Etat de droit, qu’elle instrumentalise ou dévoie de manière opportuniste. La mise sous tutelle du département de la Justice, donc du ministère public, par un exécutif qui s’assoit sur le principe d’impartialité et les droits de la défense est à cet égard particulièrement préoccupante.

Cependant, l’Etat de droit résiste et cette résistance est portée par les tribunaux fédéraux et les institutions qui les saisissent quasi quotidiennement pour combattre les décrets et les mesures individuelles de l’exécutif : États, villes, associations, universités, syndicats... Et ces recours judiciaires invalident ou suspendent fréquemment les actes de l’administration, contrainte de se justifier sur le terrain du droit.

Les pères fondateurs de l’Amérique, rappelez-vous, avaient conçu les institutions afin que "le pouvoir arrête le pouvoir". Qui peut encore arrêter le pouvoir trumpiste aujourd’hui ?

Les tribunaux fédéraux aujourd’hui, le Congrès demain si les démocrates y retrouvent une majorité, mais aussi les marchés, comme ce fut le cas en avril dernier lors de la première salve de droits de douane lancée par Donald Trump, ou encore l’opinion publique américaine. La popularité du président a fortement baissé, et il n’est pas sûr que l’aventure vénézuélienne la renforce.

La Cour suprême peut-elle encore faire respecter ces principes alors qu’elle paraît acquise à Trump ? A ce stade, elle n’a pas encore rendu de décisions de fond.

Le camp conservateur y dispose en effet d’une majorité de six contre trois, dont trois juges nommés par Donald Trump, et la Cour, saisie en urgence par l’administration pour invalider certaines décisions des juridictions inférieures qui lui étaient défavorables, lui a souvent donné provisoirement raison. Mais les décisions de fond restent à venir, notamment sur la légalité des tarifs douaniers ou le droit du sol, et la Cour a récemment invalidé le recours à la garde nationale à Chicago.

Elle est traditionnellement prudente et cherche à éviter une confrontation directe avec le président, mais elle joue sa crédibilité et sur certains sujets clés, une majorité de cinq juges contre quatre peut parvenir à défendre les principes fondamentaux.

Dans votre conclusion, vous expliquez que "la mondialisation ne permet plus aujourd’hui d’insulariser les atteintes à l’Etat de droit". Pourquoi ?

Je faisais allusion à la théorie de "l'Etat dual" caractéristique de l’Allemagne nazie, où l’Etat de droit coexistait formellement avec les pires violations des droits de l’homme pour certaines minorités, notamment les juifs.

Aujourd’hui, la mondialisation de l’économie et de l’information interdit tout cantonnement national d’un effondrement de l’Etat de droit : l’impact sur les flux d’investissements internationaux, les marchés, la monnaie serait immédiat.

© DR

Laurent Cohen-Tanugi

La France et le Royaume-Uni s'accordent sur le déploiement de forces en Ukraine, en cas d'accord de paix

6 janvier 2026 à 21:59

Réunis lors d'un nouveau sommet, les 35 pays de la "coalition des volontaires" ont affiché un front uni ce mardi 6 janvier à Paris, en s'engageant à fournir des garanties de sécurité "robustes" à l'Ukraine, en cas d'accord de cessez-le-feu avec la Russie, une perspective encore lointaine.

Ces garanties de sécurité, prévues dans la "déclaration de Paris", que les pays essentiellement européens prévoient d'apporter sont "la clé pour que jamais un accord de paix ne puisse signifier une reddition ukrainienne et que jamais un accord de paix ne puisse signifier une menace nouvelle pour l’Ukraine" de la part de la Russie, a assuré Emmanuel Macron lors d'une conférence de presse.

La réunion de Paris acte une unité sans précédent entre la Coalition des volontaires, I'Ukraine et les États-Unis sur la dimension centrale des garanties de sécurité pour une paix juste et durable en Ukraine. pic.twitter.com/n1DxjGP0cU

— Emmanuel Macron (@EmmanuelMacron) January 6, 2026

"Cette déclaration de la coalition des volontaires vient pour la première fois reconnaître une convergence opérationnelle entre les 35 pays qui composent la coalition des volontaires, l'Ukraine et les Etats-Unis d'Amérique, pour bâtir des garanties de sécurité robustes", a encore déclaré Emmanuel Macron. Les alliés promettent de fournir à Kiev une aide militaire à long terme, dont la livraison d'armes, ainsi que la constitution d'une force multinationale qui appuierait la reconstruction de l'armée ukrainienne tout en renforçant la dissuasion. "Ces engagements pourraient inclure l'utilisation de capacités militaires, le soutien en matière de renseignement et de logistique, l'adoption de sanctions supplémentaires", dit la déclaration.

Le déploiement d'une force multinationale

Par ailleurs, le président français Emmanuel Macron, le Premier ministre britannique Keir Starmer et le président ukrainien Volodymyr Zelensky ont signé une déclaration d'intention sur "le déploiement d'une force multinationale après un cessez-le-feu" en Ukraine. Cette force, à l'étude depuis plusieurs mois et formée par les pays volontaires de la coalition, sera menée par les Européens et soutenue par les Etats-Unis, selon la déclaration finale publiée par la présidence française.

Un peu plus tard dans la soirée, Emmanuel Macron a indiqué sur France 2 que "des milliers de soldats français" pourraient être déployés au sein de cette force, avec l'objectif de maintenir la paix en Ukraine. "Ce ne sont pas des forces qu’on engage au combat. C’est une force de réassurance", a-t-il assuré.

Le rythme des discussions pour mettre fin au conflit s'est accéléré depuis le mois de novembre, mais la question des territoires reste une pierre d'achoppement majeure entre la Russie et l'Ukraine , et rien n'indique que Vladimir Poutine soit disposé à accepter un cessez-le-feu si toutes les revendications de Moscou ne sont pas satisfaites.

© via REUTERS

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky, le président français Emmanuel Macron et le Premier ministre britannique Keir Starmer se serrent la main à l'occasion de la signature de la déclaration sur le déploiement de forces en Ukraine après le cessez-le-feu, lors du sommet dit de la "Coalition des volontaires", au palais de l'Élysée à Paris, le 6 janvier 2026.

Un mystérieux trader gagne 400 000 dollars en pariant sur la chute de Nicolas Maduro

6 janvier 2026 à 20:22

Il est 21h58 (heure de Caracas et de Washington) ce vendredi 2 janvier, lorsqu'un mystérieux trader parie en ligne sur la plateforme Polymarket (qui permet des paris en fonction d'événements sportifs ou non) près de 34 000 dollars (29 000 euros) sur la chute du président vénézuélien Nicolas Maduro "avant le 31 janvier 2026".

Moins de 5 heures plus tard, des explosions retentissent dans la capitale vénézuélienne. L'opération américaine "Absolute Resolve" vient d'aboutir à la capture du dirigeant, alors en route par les airs vers New York, où il sera incarcéré et déféré devant un juge. Le compte anonyme empoche alors 400 000 euros, soit douze fois plus que sa mise. De quoi alimenter les théories au sujet d'un délit d'initié et ainsi la fuite d'informations pourtant classées confidentielles jusqu'à l'assaut.

Valeur multipliée par douze

La valeur des paris du compte anonyme, d'environ 34 000 dollars avant la capture de Nicolas Maduro, a grimpé juste après l'annonce de l'opération militaire américaine contre le dirigeant vénézuélien, selon les données de Polymarket, rapporte l'agence de presse britannique Reuters. Le compte du trader, anonyme, a été créé le mois dernier, tandis que le 27 décembre, celui-ci a acheté pour 96 dollars de contrats gagnants en cas d'invasion par les Etats-Unis du Venezuela avant le 31 janvier, et multipliant les paris similaires dans les jours qui ont suivi, alors que la tension montait entre Washington et Caracas.

Ces paris sur la chute de Maduro avant le 31 janvier 2026 n'étaient affichés qu'au prix de 8 cents chacun (soit 68 centimes), ce qui implique que les utilisateurs de Polymarket n'ont vu qu'une probabilité de 8 % que l'homme fort vénézuélien perde du pouvoir ce mois-ci, selon les données de la plate-forme, analyse le quotidien économique The Wall Street Journal. Plusieurs heures plus tard, après les premières explosions, les paris ont pris de la valeur. Finalement, le commerçant a réalisé près de 410 000 dollars de bénéfices sur environ 34 000 $ de paris, alors que plus de la moitié de la valeur totale du pari a été placée la veille de l'attaque. "Il est probable qu'il s'agisse d'un délit d'initié. C'est beaucoup d'argent à mettre sans informations", a estimé Tre Upshaw, fondateur de Polysights, une start-up qui fournit des outils d'analyse aux traders de Polymarket, y compris une fonctionnalité pour signaler les activités privilégiées potentielles.

Délit d'initié ?

Si le délit d'initié est illégal en bourse, où les régulateurs surveillent régulièrement les transactions suspectes avant les grandes nouvelles du monde économique afin de pouvoir poursuivre les initiés qui tentent de s'enrichir en utilisant des informations non publiques, il est moins encadré sur un site comme Polymarket. Le site permet aux utilisateurs de parier sur une variété d'événements futurs, allant des nominations politiques du président Trump à la Coupe du monde de cette année (juin 2026) en passant par les personnages qui mourraient dans la récente saison de la série Netflix "Stranger Things", note The Wall Street Journal. L'opération devrait néanmoins attirer l'attention des parlementaires américains, qui poussent en faveur de règles plus strictes en matière de délits d'initiés, notamment en interdisant aux élus du Congrès d'acquérir des actions. Pour ce cas précis, il pourrait s'agir d'un fonctionnaire lui-même ou bien de la fuite d'information à propos de l'opération. Annoncée ultrasecrète avant le déploiement des effectifs américains à Caracas, l'opération a toutefois nécessité une coopération entre plusieurs branches militaires, la mobilisation de 150 avions de guerre et de 20 bases dans l'hémisphère occidental.

Après la révélation publique des transactions du trader sur Polymarket, l'élu démocrate à la Chambre des représentants Ritchie Torres a dit prévoir de présenter cette semaine un projet de loi qui interdirait aux représentants élus, aux parlementaires et aux fonctionnaires fédéraux de placer des paris sur des plateformes de marché prédictif. Polymarket a déjà fait l'objet d'un examen minutieux concernant d'éventuels délits d'initiés. Si la plateforme est pour l'heure largement inaccessible aux Etats-Unis, de nombreux traders utilisent des réseaux privés virtuels (VPN) pour contourner l'interdiction.

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Le président vénézuélien Nicolas Maduro s'adresse à ses partisans lors de son dernier meeting de campagne à Caracas, au Venezuela, le 17 mai 2018

Et Donald Trump renversa l’ordre mondial : le début d'une "république impériale" américaine ?

6 janvier 2026 à 20:00

Ce ne sont que quatre lettres. Mais elles résument le séisme géopolitique qui ébranle la planète depuis l’enlèvement spectaculaire du président vénézuélien, à Caracas, par les forces spéciales américaines, le 3 janvier. "SOON" (Bientôt), a averti Katie Miller, l’épouse du chef de cabinet adjoint de la Maison-Blanche, en publiant sur son compte X une carte du Groenland repeinte aux couleurs du drapeau américain.

Le 4 juillet, peut-être ? Quel plus beau cadeau qu’un 51e État pour fêter les 250 ans de l’indépendance américaine ? Le locataire de la Maison-Blanche a déclaré le mois dernier qu’il voulait faire construire pour cette date un arc de triomphe qui "écrasera" le monument parisien à la gloire des victoires napoléoniennes. Avait-il déjà en tête l’opération "détermination absolue" à Caracas et peut-être d’autres à venir ?

Il y a peu, cette idée aurait fait sourire. On affublait alors le président américain du sobriquet de "Taco" ("Trumps Always Chickens Out", Trump se dégonfle toujours). Mais après les frappes contre les Houthis au Yémen au printemps dernier, l’Iran en juillet, le Nigeria en décembre et la mise sous tutelle du Venezuela, une annexion du Groenland n’a plus rien d’impossible. Pas plus qu’une intervention à Cuba ou au Mexique.

"Diplomatie de la canonnière"

Un an à peine après son "come-back", Donald Trump a renversé toutes les tables : il a brisé l’alliance historique entre l’Amérique et l’Europe, fait fi du droit international et remis au goût du jour la "diplomatie de la canonnière" prisée par ses lointains prédécesseurs afin de soumettre l’Amérique latine et les Caraïbes, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Coup d’éclat inouï, ce 3 janvier 2026 restera dans l’Histoire comme le jour où les États-Unis auront imposé le retour de la loi du plus fort, transformant l'Occident en un Far-West.

Ceux qui continuent à ne voir en lui qu’un clown erratique font une erreur d'analyse. Le président américain a beau ne pas être à un revirement près, il sait où il va. "Même s’il n’a pas réellement d’idéologie en matière de politique internationale, il a des idées bien arrêtées sur le sujet", souligne Martin Quencez, chef du bureau parisien du German Marshall Fund. Et il n’hésite pas à les appliquer, quitte à désorienter une partie de sa base électorale, qui s’attendait à ce que l’apôtre de "l’America first" se désengage des crises planétaires. "Le candidat que l’on pensait isolationniste pendant sa campagne s’est révélé être un impérialiste", résume Jacob Heilbrunn, qui dirige à Washington la revue de géopolitique The national interest.

Trump veut faire de la zone sa mare nostrum

Il ne fait d’ailleurs aucun mystère de ses intentions. La stratégie de sécurité nationale, feuille de route de politique étrangère publiée le mois dernier par la Maison-Blanche, exprime clairement son projet : l’Amérique doit "rester la nation la plus grande et la plus prospère de l’histoire de l’humanité". Et cette reconquête commence dans l’arrière-cour des Etats-Unis : l’Amérique latine. "Après s'être désintéressé du continent depuis un quart de siècle et avoir laissé ses ennemis (Chine, Russie, Iran) y prospérer, les Américains ont compris qu'ils devaient remettre de l'ordre dans la région, analyse l’historienne franco-vénézuélienne Elizabeth Burgos. Ils savent que s'ils ne parviennent pas à créer une dissuasion en Amérique latine, ils n’y arriveront nulle part ailleurs." Rebaptiser le golfe du Mexique en golfe d’Amérique en février dernier n’avait donc rien d’une lubie. Trump veut faire de cette zone sa mare nostrum. "La domination américaine dans l'hémisphère occidental ne sera plus jamais remise en question", a-t-il promis, après le retour des hélicos américains de Caracas.

À qui le tour ? Cuba ? Le régime communiste, qui soutenait activement le Venezuela en échange de pétrole bon marché, a de quoi s’inquiéter. "Cuba est prêt à s’effondrer", a prédit Donald Trump. Donnera-t-il un coup de pouce ou attendra-t-il que l’île, privée de ressources, tombe comme un fruit mûr ? La chute du pouvoir castriste constituerait en tout cas un joli trophée pour le président américain, à l’approche des élections de mi-mandat, en novembre prochain. Et pour le secrétaire d’Etat Marco Rubio, d’origine cubaine, qui aspire à un changement de régime à La Havane. Après le Venezuela, le Mexique et la Colombie, autres acteurs du narcotrafic qui obsède Trump, sont dans le collimateur. [Gustavo Petro, le président colombien] "ferait bien de se méfier", avertit le milliardaire.

Nicolas Maduro lors de son arrivée à New York, le 6 janvier.
Nicolas Maduro lors de son arrivée à New York, le 6 janvier.

L'accès aux ressources, bataille du XXIe siècle

L’enjeu est aussi économique, face à un rival chinois qui domine la production de minerais critiques pour les technologies du futur et a, comme l’Amérique, d’énormes besoins énergétiques. Trump a affiché la couleur en annonçant que les compagnies pétrolières américaines allaient "dépenser des milliards de dollars" [au Venezuela]. La reconstruction de cette industrie en ruine pourrait cependant prendre une décennie.

"L’accès aux ressources est la bataille du XXIe siècle, rappelle Maud Quessard, directrice du domaine Euratlantique à l'Institut de Recherche Stratégique de l'École militaire. Les barons de la 'tech', piliers de l’administration Trump, sont les premiers concernés, tant cette industrie est énergivore." Sans compter que pour faire tourner ces ogres faits de câbles, de batteries et de puces, il faut aussi des tonnes de cuivre, de lithium, de cobalt… "La sécurisation de l’accès aux chaînes d’approvisionnement et aux matériaux essentiels" figure noir sur blanc dans les objectifs de la Stratégie de sécurité nationale. Elle justifie la prédation la plus décomplexée, dans une logique néocoloniale assumée. Le leader républicain a même donné un nom à cette vision : la doctrine "Donroe", contraction de Donald et du nom du 5e président américain, James Monroe, qui posa en 1823 les bases de la domination des Etats-Unis sur tout le continent.

On peut donc s’attendre à d’autres actions spectaculaires, pronostique Jacob Heilbrunn. Tout, chez Trump, laisse penser qu’il va vouloir "accrocher d’autres scalps à sa ceinture" : "On trouve chez lui un instinct de prédateur, mais aussi une volonté de détourner l’attention de l’affaire Epstein et d'inverser les mauvais sondages avant les midterms." Son principal moteur reste cependant son ego. "Son rêve ultime est de rester dans l'Histoire comme le plus grand président américain. Il sait que ce n'est pas en réduisant l'inflation qu'il y parviendra. Alors il veut des conquêtes", poursuit le politologue.

Quel est le plan au Venezuela ?

Euphorique, après une victoire éclair contre un adversaire faible, Trump serait toutefois avisé de garder la tête froide. "Pour l'instant, tout le monde se réjouit de la destitution de Nicolas Maduro, un personnage peu recommandable. Mais quel est le plan pour la suite ?, interroge l’ancien diplomate américain John E. Herbst. Trump a réussi la partie la plus facile, comme il avait été simple de renverser Saddam Hussein en Irak et les Talibans en Afghanistan. C’est après que les choses se compliquent. Eviter que le Venezuela ne sombre dans le chaos n’ira pas de soi. Pour rétablir l'ordre dans un pays que vous avez décapité, il faut pouvoir s’appuyer sur des personnes légitimes." Or, Trump a écarté du pouvoir Maria Corina Machado, dont le camp avait pourtant remporté les dernières élections vénézuéliennes. Il se murmure qu’il n’aurait pas apprécié qu’elle accepte un prix Nobel de la paix qui, selon lui, lui revenait… Marco Rubio aurait par ailleurs estimé que l'opposante n'était pas en position de contrôler l'armée, une condition qu'il juge indispensable.

Faisant feu de tout bois, le 47e président américain menace aussi de frapper "très durement" l’Iran si Téhéran poursuit sa répression sanglante contre les manifestations en cours. Mais dans l’immédiat, ce sont ses vues sur le Groenland qui tétanisent les Européens. Les Etats-Unis "ont besoin" de cet immense territoire pour leur "sécurité nationale", a-t-il réaffirmé récemment, en promettant de "s’occuper" du sujet dans "environ deux mois".

L’intérêt est à la fois géostratégique (du fait du renforcement de la présence chinoise et russe dans l’Arctique) et économique : ce territoire est gorgé d'uranium, de fer et de terres rares, des matériaux sur lesquels Pékin exerce un quasi-monopole. "L’annexion du territoire d’un Etat allié serait difficile à faire avaler au Congrès, estime Stéphane Audrand, consultant en risques internationaux. Mais Trump peut exercer une pression maximale sur les Européens pour obtenir leur soumission volontaire."

Car, pour arriver à ses fins, le président businessman, qui se targue d’avoir mis fin à huit conflits en un an, n’a pas seulement recours aux forces spéciales. "L’administration Trump fait de la diplomatie minière un pilier central de ses négociations", notamment dans les "régions ravagées par la guerre et riches en minéraux", explique Heidi Crebo-Rediker, chercheuse principale au Council on Foreign Relations dans une récente note. En marge de l’accord entre le Rwanda et la République démocratique du Congo le 5 décembre, les Etats-Unis ont ainsi obtenu un accès préférentiel aux réserves minérales congolaises. De même, à la faveur de sa "médiation" dans le conflit indo-pakistanais, Karachi s’est engagé à lui fournir des terres rares. Donald Trump place également ses pions au Donbass, bassin minier ukrainien au cœur des négociations de paix entre Kiev et Moscou.

La Chine pourrait y voir le signe d'un contexte international plus permissif

Ces manœuvres sont observées de près par ses adversaires. La Chine, qui rêve du leadership mondial, a assisté à une nouvelle démonstration de la suprématie militaire américaine. Reçu, la veille du raid américain, par Nicolas Maduro, un émissaire chinois était bien placé pour constater que les radars chinois ont été inefficaces... Dans le même temps, le président chinois voit sa propagande facilitée. Comment l’Amérique pourrait-elle désormais lui opposer le droit international en cas d’attaque contre Taïwan, que Pékin considère comme partie intégrante de son territoire ? "Bien qu'il soit peu probable que la Chine reproduise une opération militaire similaire, Pékin pourrait interpréter les actions de Washington comme le signe d'un contexte international plus permissif (…) La normalisation du recours unilatéral à la force pourrait lever les freins aux pressions économiques, aux opérations en zone grise ou à l'intimidation militaire dans le détroit de Taïwan", écrivent, dans une note, des chercheurs du Conseil européen pour les relations internationales.

Ce n’est pas Vladimir Poutine qui s’en plaindra. Certes, le chef du Kremlin voit, après l’Iran et la Syrie, tomber un autre de ses soutiens. Et la mainmise de l’or noir vénézuélien par Washington n’est pas une bonne nouvelle pour celui qui tire l’essentiel de ses ressources des hydrocarbures. Mais il faudra des années avant que le pétrole vénézuélien n’inonde à nouveau les marchés. À plus court terme, les méthodes musclées de Trump et de sa "république impériale", pour reprendre l’expression de Raymond Aron, vont surtout conforter Moscou dans sa guerre totale et l’enhardir dans la menace qu’il fait peser sur les pays baltes. Entre un Poutine qui rêve de reconstituer un empire et un Trump qui convoite ouvertement "l’île des Inuits", l’Europe n’a plus le choix. Elle doit montrer les muscles. Mais le peut-elle ?

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Donald Trump lors d'une conférence de presse au Trump-Kennedy Center, le 6 janvier 2026.

Venezuela : pourquoi Donald Trump a tourné le dos à l'opposante et prix Nobel de la paix Maria Corina Machado

6 janvier 2026 à 19:02

Trois jours après l'enlèvement spectaculaire et l'incarcération aux Etats-Unis du président vénézuélien Nicolas Maduro, les questions autour de sa succession à la tête du pays émergent. Lundi 5 janvier, la vice-présidente Delcy Rodríguez a prêté serment devant l'Assemblée nationale vénézuélienne. Elle a été officiellement investie présidente par intérim pour une période de 90 jours renouvelables, “à regret”, a-t-elle dit, affichant sa loyauté au président déchu.

Son investiture a été actée avec le feu vert des Etats-Unis et du président américain Donald Trump. Le journal espagnol El País souligne toutefois que Delcy Rodríguez, âgée de 56 ans, est un pilier du régime chaviste, ajoutant qu'elle a prêté serment devant un Parlement "dominé par une écrasante majorité chaviste, élu lors d’élections entachées d’accusations de fraude" et présidé par son propre frère, Jorge Rodríguez. "Tout change, et pourtant rien ne change", ironise le journal madrilène.

Rapport de la CIA

Pourtant, l'opposante et lauréate du prix Nobel de la paix 2025 Maria Corina Machado, s'est manifestée pour la tenue d'une élection démocratique et rapide. "Je prévois de revenir au Venezuela dès que possible", a déclaré l'avocate et ancienne députée âgée de 58 ans, dans une interview à la chaîne Fox News ce mardi 6 janvier. Mais l'hypothèse a été écartée par les autorités américaines et Donald Trump, qui a exclu lundi, dans une interview à la chaîne NBC, la tenue d'élections libres dans le pays dans les trente prochains jours. Quand bien même l'opposante en exil à Nicolas Maduro avait dédié son prix Nobel de la paix au président américain en octobre dernier et rendu plusieurs hommages à son action ces derniers mois.

"Je pense qu'il serait très difficile pour elle d'être la leader", a déclaré le président américain à bord de son avion Air Force One, tout juste quelques heures après la capture de Nicolas Maduro dimanche. Et d'ajouter : "Elle (s'agissant de Maria Corina Machado) n'a pas le soutien au sein du pays, ou le respect au sein du pays. C'est une femme très gentille, mais elle n'a pas le respect". Selon la presse américaine, dont le Wall Street Journal, les propos du locataire de la Maison-Blanche s'appuieraient entre autres sur un rapport de la CIA, non daté, qui indique que les forces loyalistes proches de Maduro seraient les mieux placées pour diriger le pays en cas de départ du leader, contrairement à l'opposition qui pourrait "déstabiliser le pays". "Depuis toujours, Donald Trump est convaincu que la stabilité à court terme au Venezuela ne peut être maintenue que si le remplacement de Maduro a le soutien des forces armées du pays et d'autres élites", écrit The Wall Street Journal. "Pour l’instant au moins", Delcy Rodríguez bénéficie du "soutien des bastions chavistes au sein de son gouvernement et du président américain, Donald Trump, qui a déclaré [ce week-end] qu’elle collaborerait avec Washington pour rendre sa grandeur au Venezuela", relève de son côté le media économique américain Bloomberg. Après avoir dans un premier temps fustigé l'"enlèvement" de Nicolas Maduro et un comportement colonial des Etats-Unis, Delcy Rodríguez a adopté dimanche un ton nettement plus conciliant en appelant aux relations équilibrées et respectueuses entre Caracas et Washington.

"Le pétrole, pas la promotion de la démocratie"

Au fil des mois, alors que l'assaut pour capturer Nicolas Maduro se préparait, l'argumentaire de la CIA et de hauts fonctionnaires dont le secrétaire d'Etat Marco Rubio, qui a déclaré que si les Etats-Unis essayaient de soutenir l'opposition cela pourrait déstabiliser davantage le pays et nécessiter une présence militaire plus robuste à l'intérieur du pays, ont fini d'achever la décision de Donald Trump, rapporte encore The New York Times. "Pour Donald Trump, au Venezuela l'accent est mis sur le pétrole, pas sur la promotion de la démocratie", poursuit sans ambages le quotidien new-yorkais. Et pour cause : l'accès au pétrole vénézuélien était l'un des principaux objectifs de l'opération menée dans la nuit de vendredi à samedi par les forces spéciales américaines, a reconnu Donald Trump, dont l'administration prévoit de rencontrer dans le courant de la semaine des dirigeants de compagnies pétrolières américaines.

En outre, au-delà de ces considérations sur la stabilité du pays, plusieurs médias américains rapportent un refroidissement des relations entre l'administration Trump et Maria Corina Machado ces derniers mois. Elle-même a reconnu auprès de Fox News qu'elle n'avait plus parlé à Donald Trump depuis le 10 octobre dernier, jour de l'attribution de son Nobel.

D'autres questions sur l'après-Maduro et le contrôle "à distance" du pays par Washington restent toutefois sans réponse. Alors que Donald Trump n'a pas exclu de frapper à nouveau le Venezuela s'il ne se pliait pas à ses exigences, le président républicain de la Chambre des représentants, Mike Johnson, a écarté l'hypothèse de l'envoi de troupes américaines ou d'une occupation du pays par les Etats-Unis, lundi soir à l'issue d'un "briefing" entre les élus du Congrès, le secrétaire d'Etat Marco Rubio et le chef du Pentagone Pete Hegseth.

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Maria Corina Machado , lauréate du prix Nobel de la paix et figure de l'opposition vénézuélienne, s'exprime lors d'une conférence de presse à Oslo, en Norvège, le 11 décembre 2025.

"L’Otan ne s’en relèvera pas" : que se passera-t-il demain si Trump s'empare du Groenland ?

6 janvier 2026 à 17:29

A Copenhague comme à Nuuk, la capitale du Groenland, c’est d’un œil plus qu’inquiet qu’on regarde la récente aventure militaire de Donald Trump au Venezuela. Et pour cause. Au lendemain de l’annonce de la capture de Nicolas Maduro à Caracas le 3 janvier, le président républicain, enivré par son coup de force en Amérique latine, a réitéré ses menaces d’annexion de la grande île de l'Arctique appartenant à la couronne danoise. Et promis de s’en occuper "dans environ deux mois". Depuis, dans les capitales européennes, la sidération le dispute à l’inquiétude quant à l’avenir de ce territoire de 2 millions de kilomètres carrés peuplé de 57 000 habitants.

En l'absence de plus de précisions, difficile pour l’heure de savoir ce que Donald Trump a réellement en tête. "Il pourrait envoyer plus de troupes et essayer de prendre le contrôle du gouvernement local ou installer un pantin, avance Jacob Heilbrunn, qui dirige à Washington la revue de géopolitique The National Interest. Si un tel scénario devait se confirmer, ce serait proche d’une opération de type Crimée." En février 2014, cette péninsule ukrainienne avait été occupée par des troupes russes avant d’être annexée un mois plus tard par le Kremlin.

Dans les pas de Moscou ?

De là à voir Washington marcher dans les pas de Moscou ? La mise en œuvre d’un tel scénario pourrait s’avérer complexe. "Envoyer des troupes au sol nécessiterait l’accord du Congrès, relève Yves Bertoncini, consultant en affaires européennes et ancien directeur de l’Institut Jacques Delors. Et il n’est pas garanti que la prédation d’un territoire européen soit acceptée par une majorité de sénateurs et représentants." Un risque politique d’autant plus prégnant à l’approche des élections de mi-mandat prévues dès novembre prochain – et historiquement défavorables au pouvoir en place.

Autre possibilité, moins baroque : un accord de libre association avec le Groenland - si Nuuk accédait à l’indépendance -, à l’image de celui existant avec les îles Marshall, Palau et la Micronésie, accordant à Washington un accès militaire exclusif à leur territoire en échange d’une protection américaine et d’aides au développement. Problème, à ce stade, 85% des Groenlandais rejettent toujours l'idée d'un rattachement à l’oncle Sam.

L'Otan en danger

En cas de coup de force de Washington, les options militaires restent limitées pour les Européens. "Politiquement et stratégiquement, ils ne peuvent pas se permettre de faire la guerre contre les États Unis, résume Pierre Haroche, maître de conférences en politique européenne et internationale à l’Université catholique de Lille. En revanche, ils pourraient faire monter la pression diplomatique et ne pas reconnaître une éventuelle annexion." Et accroître en parallèle les coûts de la décision américaine. "Des mesures de rétorsion comme la restriction de l’accès des Gafam au marché européen ou un arrêt des achats de bons du trésor américain sont tout à fait envisageables", évalue Yves Bertoncini.

Les conséquences d’une offensive américaine seraient donc dévastatrices sur la relation transatlantique. "Rien n’a été prévu dans le cas où un membre de l’Otan en agresse un autre, pointe le général Nicolas Richoux, ancien commandant de la 7e brigade blindée. L’Alliance ne s’en relèverait pas." Un point sur lequel la Première ministre danoise, Mette Frederiksen, a été on ne peut plus claire le 5 janvier à la télévision nationale : "Si les Etats-Unis choisissent d’attaquer militairement un autre pays de l’Otan, alors tout s’arrête. Y compris notre Otan, et donc la sécurité mise en place depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale." De quoi donner le vertige.

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Le président américain Donald Trump à Washington DC le 6 janvier 2026

En Ukraine, l’étonnant renvoi du chef du SBU par Volodymyr Zelensky

6 janvier 2026 à 17:14

Après trois ans de services reconnus à la tête des services secrets ukrainiens, sa démission a été annoncée de façon très brève sur la chaîne de communication Telegram de la SBU. Lundi 5 janvier, Vasyl Maliuk, patron du SBU et principal planificateur d'années d'opérations de sabotage et d'attaque réussies derrière les lignes russes a ainsi déclaré quitter son poste de chef du service de sécurité.

"Je resterai dans le système pour effectuer des opérations qui continuent d'infliger un maximum de dégâts à l'ennemi. Un service de renseignement solide et moderne est essentiel à la sécurité de notre Etat", a-t-il écrit, tout en remerciant le président Volodymyr Zelensky pour les réformes du secteur de la défense.

Un renvoi "pas nécessaire aujourd'hui"

Chef des services de renseignement ukrainiens depuis février 2023, Vasyl Maliuk, 42 ans, était très apprécié parmi les hauts fonctionnaires des services de sécurité de Kiev. Dès sa nomination, il avait contribué à réviser la SBU après avoir remplacé Ivan Bakanov, licencié par Volodymyr Zelensky en juillet 2022 pour ne pas avoir éradiqué les espions russes. Sous le commandement de Vasyl Maliuk, la SBU a mené la guerre clandestine de l'Ukraine contre la Russie, "avec une grande efficacité", souligne le quotidien ukrainien. Il est notamment connu pour être le cerveau de l’audacieuse opération surnommée "Toile d’araignée". Une vaste attaque inédite de drones coordonnés contre quatre aérodromes militaires en Russie, qui avait conduit à la destruction d'une bonne partie de la flotte aérienne russe le 1er juin dernier. Les drones, cachés dans des camions de marchandises, avaient endommagé et/ou détruit environ un tiers de la flotte de bombardiers stratégiques du Kremlin – 41 avions selon Kiev.

Pour les Ukrainiens, le patron de la SBU était parmi les personnalités publiques reconnues de la guerre contre la Russie. Cet officier aux larges épaules et à la mâchoire carrée apparaissait souvent en conférence de presse pour détailler sans ambages les opérations de sabotage menées par les Russes. Un dessin animé populaire sur YouTube le dépeint comme un personnage ressemblant à Hulk piétinant le Kremlin.

Décoré au titre de héros de l'Ukraine en mai 2025 pour son service, le lieutenant général Vasyl Maliuk était ainsi reconnu et apprécié. Son éviction a provoqué quelques mécontentements dans les rangs des hauts responsables militaires, qui, selon le journal américain The Washington Post, ont averti que sa destitution comme chef du SBU risquait de déstabiliser la chaîne de commandement alors que la Russie continue d'avancer sur le champ de bataille. Samedi, alors que les bruits autour de sa destitution se sont amplifiés, Robert Brovdi, commandant des Forces ukrainiennes de systèmes sans pilote (de drones notamment) a écrit sur sa page Facebook que "remplacer le chef de la SBU aujourd'hui est un risque", quelle que soit son efficacité dans d'autres rôles de sécurité.

Solomiia Bobrovska, membre du comité de la défense, de la sécurité et du renseignement, a de son côté déclaré qu'elle ne pensait pas que le renvoi de Maliuk était "nécessaire aujourd'hui". "A mon avis, sous la direction de Maliuk, la SBU a fait son travail avec succès dans la situation politique actuelle, en équilibrant entre les tâches politiques, les opérations de combat et les questions économiques", a-t-elle déclaré à Reuters.

Remaniement général

L'éviction de Vasyl Maliuk intervient dans un contexte de remaniement général dans les services de sécurité ukrainiens. Son successeur, le major-général Yevhenii Khmara qui prend la tête par intérim du SBU est moins connu du grand public. Selon certains médias ukrainiens, dont The Kyiv Post, Vasyl Maliuk longtemps entouré des bonnes grâces de Volodymyr Zelensky, est entré en conflit avec le président pour avoir initialement refusé de déployer des agents et des ressources de la SBU pour la lutte contre la corruption. Selon l'agence de presse britannique Reuters, citant un haut responsable ukrainien, le président ukrainien aurait proposé un poste comme chef du service de renseignement étranger à Vasyl Maliuk, mais ce dernier a refusé, expliquant vouloir rester pour apporter sa pierre dans les arcanes de la SBU.

D'après The Kyiv Post, le président ukrainien prévoit des rotations plus larges dans tous les départements des services de sécurité, des forces de l'ordre et de l'armée pour assurer une "force nouvelle" à mesure que la guerre se poursuit. Les chefs des administrations militaires des régions de Vinnytsia, Dnipropetrovsk, Poltava, Ternopil et Chernivtsi ont également été annoncés comme mouvants. Vendredi, le président ukrainien a par ailleurs annoncé son intention de remplacer son ministre de la Défense Denys Chmygal par Mykhaïlo Fedorov, actuel vice-Premier ministre et ministre de la Transformation numérique, âgé de seulement 34 ans, sans en expliquer les raisons.

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Le président ukrainien Volodymyr Zelensky accueilli par le président allemand Frank-Walter Steinmeier au palais de Bellevue à Berlin, en Allemagne, le 15 décembre 2025.

La France bientôt en guerre contre la Russie ? Ne cédons pas à la panique, mais...

6 janvier 2026 à 16:00

Dans l’esprit des Français, la peur d’une guerre avec la Russie est désormais bien installée. Si la question trottait dans nos têtes depuis que Moscou a décidé d’envahir l’Ukraine, il y aura bientôt quatre ans, elle se pose désormais avec une acuité particulière. Insidieuse, parfois maladroitement exprimée, cette crainte n’est toutefois pas irrationnelle. Selon plusieurs sondages, plus de la moitié des Français estiment qu’une telle guerre est possible dans les prochaines années, même si la Russie peine à conquérir les derniers arpents du Donbass.

Sonnant l’alarme pour mobiliser l’opinion, les responsables politiques et les chefs militaires ont récemment renforcé cette peur, sans jamais trouver les mots pour rassurer leurs concitoyens inquiets. À cet égard, le chef d’état-major des armées, le général Fabien Mandon, a fait, si l’on ose dire, un sans-faute. Le 22 octobre, il expliquait que "le premier objectif que j'ai donné aux armées est de se tenir prêtes à un choc [avec la Russie] dans trois-quatre ans." Un mois plus tard, devant les maires de France, il redoutait que "notre pays flanche parce qu’il n’est pas prêt à accepter de perdre ses enfants." Dans le même temps, Emmanuel Macron annonçait, le 27 novembre, le retour du service militaire – certes, pour quelques milliers de jeunes volontaires. Et quelques jours auparavant, le gouvernement avait publié "un guide pratique pour aider chaque citoyen à se préparer aux situations de crise".

Depuis deux ans, surtout, le président de la République évoque régulièrement l’envoi de "troupes au sol" en Ukraine. Ce fut d’abord, le 26 février 2024, parce que "rien ne doit être exclu. Nous ferons tout ce qu’il faut pour que la Russie ne puisse pas gagner cette guerre". Puis, devant l’échec de cette proposition, il s’agit aujourd’hui d’offrir des garanties de sécurité à l’Ukraine, dans le cadre d’une "coalition des volontaires", mais uniquement après un cessez-le-feu. Si l’on ajoute le doublement prévu du budget des armées entre 2017 et 2027, tout cela finit par créer une drôle d’ambiance de guerre.

"Paix impossible, guerre improbable"

Pour ne pas céder à la panique ou la fatalité, quoi de plus utile que de relire Raymond Aron ? Dès 1948, à l’orée de la guerre froide, ce penseur de la stratégie parlait de "paix impossible, guerre improbable". Avec son réalisme glacial, la formule, maintes fois reprise, reste actuelle.

"Guerre improbable" parce que ce qui fondait le raisonnement de Raymond Aron existe toujours : les armes nucléaires et la dissuasion qu’elles permettent. On l’observe depuis février 2022 : l’arme atomique russe a bel et bien dissuadé les Occidentaux – l’Administration Biden en premier lieu - d’engager massivement leurs troupes pour soutenir l’Ukraine, comme ils auraient pu le faire sans la menace nucléaire. Les Occidentaux ont donc été dissuadés d’entrer en guerre contre la Russie.

Réciproquement, la Russie a été dissuadée par l’Otan - alliance nucléaire - de frapper, dans les pays membres de l’Alliance atlantique, les bases logistiques et les lignes d’approvisionnement soutenant l’effort de guerre ukrainien. A l’exception de quelques petites incursions de drones ou d’avions dans l’espace aérien de l’Otan – sans réelles conséquences militaires – la Russie a pris garde de ne pas aller trop loin. Les nombreuses déclarations et mises en scènes du Kremlin sur les armes nucléaires sont restées ce qu’elles étaient : des déclarations et des mises en scènes. Aucun changement notable de posture nucléaire n’a été constaté par les services occidentaux. La dissuasion nucléaire a donc joué son rôle en limitant l’escalade entre les puissances, empêchant la "montée aux extrêmes" décrite par le théoricien de la guerre Clausewitz.

Les conflits récents ont toutefois provoqué un changement majeur. On a en effet découvert que le seuil nucléaire était beaucoup plus haut qu’on ne le pensait. Le "seuil nucléaire", c’est le point à partir duquel l’acteur d’un conflit décide de passer à l’emploi de ses armes nucléaires. Cette hausse du seuil est, à la fois, une bonne et une mauvaise nouvelle. Bonne, parce que la probabilité d’une guerre nucléaire s’éloigne. Et mauvaise parce qu’un seuil plus élevé libère de l’espace en dessous de lui. Et dans cet espace, là où la dissuasion nucléaire n’empêche pas la guerre, beaucoup de choses très désagréables peuvent se dérouler. La guerre russo-ukrainienne, par exemple.

Une opposition "fondamentale" entre la Russie et l'Europe ?

Qui pouvait imaginer qu’une puissance nucléaire, telle la Russie, puisse voir une parcelle de son territoire envahie par son voisin, comme la région de Koursk d’août 2024 à mars 2025 ? Que les installations militaires et énergétiques sur son territoire soient quotidiennement frappées par les drones et les missiles ?

Il n’y a pas que l’Ukraine. En trois offensives (avril et octobre 2024, juin 2025), l’Iran a lancé de l’ordre de 2000 drones et missiles contre Israël, autre puissance nucléaire, déclenchant la plus grande bataille aérobalistique de l’histoire. En mai 2025, une spectaculaire bataille aérienne - plus d’une centaine d’avions engagés – a eu lieu entre l’Inde et le Pakistan, deux États nucléaires. Dans tous ces cas, l’affrontement a été contenu mais à un niveau très supérieur à ce qu’imaginaient la plupart des grandes capitales. Le retour d’expérience de ces conflits va conduire à des révisions dans les stratégies de défense – car les Européens pourraient, demain, se retrouver dans une situation comparable. Il devrait en être question dans le discours important que le président Macron doit prononcer dans les prochaines semaines, dans lequel il évoquera, outre la dimension européenne, "l’épaulement conventionnel" de la dissuasion nucléaire.

Si la guerre reste "improbable", comme le pensait Raymond Aron, cela ne concerne que la guerre totale, "l’affrontement majeur de haute intensité" entre les grandes puissances. Il reste beaucoup de place pour ce que le colonel Michel Goya, auteur de Théorie du combattant (Perrin, 2025) appelle la "confrontation" - un concept plus pertinent que celui, trop vague, de "guerre hybride". Là, les choses sont claires : nous y sommes déjà ! L’Europe et la Russie sont dès à présent dans une logique de confrontation, même si, pour désagréables qu’ils soient, les survols de drones ou la désinformation ne sont pas des menaces majeures.

La seconde proposition de Raymond Aron, la "paix impossible", reste, elle aussi, d’actualité. Elle l’était à l’époque à cause de l’incompatibilité idéologique entre le communisme et la démocratie libérale. "La paix est impossible tant que subsistent les oppositions fondamentales", écrivait Aron. La question est de savoir si l’opposition entre la Russie et l’Europe est "fondamentale" ? Comment, en effet, coexister pacifiquement avec une puissance qui veut réviser le tracé de ses frontières et limiter la souveraineté de ses voisins ? Pour contenir une telle ambition révisionniste, il n’y a pas d’autres choix que de dissuader la Russie de se lancer dans de nouvelles aventures militaires catastrophiques. Pour cela, il faut des moyens militaires crédibles, nucléaires et conventionnels. E si l’on parvient à rétablir la dissuasion face à Moscou, la perspective d’une guerre ouverte avec la Russie cessera d’être vue comme inéluctable.

© KAREN KUBENA/PHOTOPQR/L'UNION DE REIMS/MAXPPP

Exercice militaire grandeur nature, mené par le 3e RG Régiment du génie, baptisé Ardennes 2025, il mobilise 600 militaires, 150 véhicules et 3 hélicoptères. Ici, combats dans le centre de Charleville, le mercredi 10 septembre 2025

Venezuela : les racines d’un effondrement, par la réalisatrice Margarita Cadenas

6 janvier 2026 à 15:00

Les difficultés que traverse aujourd’hui le Venezuela ne sont ni conjoncturelles ni exagérées : elles sont profondes, structurelles et exigent des réponses concrètes. Derrière les chiffres de la production et les débats géopolitiques, il y a une réalité humaine faite d’hôpitaux sans électricité, d’écoles désertées et de familles contraintes à l’exil. Pour comprendre cette crise, il est indispensable de revenir brièvement sur l’histoire du pays et sur les choix qui ont façonné son économie, en particulier dans le secteur pétrolier.

Au moment où ce texte est soumis, l’arrestation de Nicolas Maduro par les forces américaines relance une crise vénézuélienne déjà profonde et remet au premier plan la question de notre industrie pétrolière. Plus que des réactions immédiates ou des débats de plateau, c’est une vision stratégique à long terme - la capacité à réparer, moderniser et relancer la production - qui déterminera si l’immense potentiel de nos réserves pourra devenir une réalité pour notre peuple, plutôt qu’un simple enjeu géopolitique.

Le pétrole vénézuélien est exploité en partenariat avec les États-Unis depuis plus d’un siècle. Extrêmement lourd, il nécessite des procédés de raffinage complexes pour être exploitable. Dès la découverte des premiers gisements, ce sont les États-Unis qui ont historiquement investi dans la création des infrastructures pétrolières indispensables à son extraction et à sa transformation. Cette relation explique en grande partie la structure technique et commerciale de l’industrie pétrolière vénézuélienne.

En 1960, la création de l’Opep, à l’initiative du Chah d’Iran et avec la participation déterminante des ministres du pétrole vénézuélien et saoudien, marque une étape majeure. Dans les décennies suivantes, entre les années 1970 et 1990, l’État vénézuélien investit massivement dans la formation de ses élites techniques. Des milliers de Vénézuéliens bénéficient de bourses pour se spécialiser à l’étranger dans les technologies de raffinage. Grâce à ces compétences, PDVSA devient une entreprise d’excellence, pleinement vénézuélienne après sa nationalisation en 1976 sous le gouvernement de Carlos Andrés Pérez, et entreprise publique depuis lors.

Une crise économique avant tout technologique

Cette réussite a été largement démantelée, notamment après le licenciement public en 2002 par Hugo Chavez de plus de 20 000 ingénieurs, managers et techniciens, privant ainsi PDVSA d’une partie essentielle de son capital humain formé au cours des décennies précédentes. Alors, pour que le Venezuela puisse aujourd’hui se relever, il est impératif de remettre en état une infrastructure pétrolière profondément dégradée après des années de négligence, d’abandon et de détournement principalement sous les gouvernements d’Hugo Chavez puis de Nicolas Maduro. En moins de vingt ans, la production s’est effondrée et ne représente plus qu’une fraction de ce qu’elle était lorsque le pays figurait parmi les principaux producteurs mondiaux.

La crise économique vénézuélienne est désormais avant tout technologique. L’industrie pétrolière est gravement endommagée et requiert un savoir-faire que même la Chine ne maîtrise pas entièrement. Les États-Unis demeurent des partenaires historiques incontournables : même sous Chavez et Maduro, les exportations de brut vers les États-Unis n’ont jamais cessé. Il serait naïf de nier que leur intérêt est d’abord énergétique. Mais il serait tout aussi irresponsable d’ignorer que le Venezuela a besoin d’investissements massifs, de plusieurs milliards de dollars, pour réparer ses infrastructures, relancer la production et recréer des revenus. Le pétrole, à lui seul, ne nourrit pas une population. Au-delà de l’énergie, c’est un pays entier qu’il faut reconstruire : la santé, l’éducation, l’économie, la sécurité, les institutions et le tissu social. Il faudra également créer les conditions permettant d’accueillir les 8,5 millions de Vénézuéliens contraints à l’exil au cours des dix dernières années. À cela s’ajoute une dimension sécuritaire majeure : Chavez puis Maduro ont ouvert le pays à l’influence de puissances et d’acteurs extérieurs - l’Iran, la Russie, la Chine, le Hezbollah - ainsi qu’aux guérillas colombiennes des Farc et de l’ELN, fragilisant durablement la souveraineté nationale.

Le Venezuela ne manque ni de ressources ni de talents. Ce qui lui fait défaut aujourd’hui, ce sont des institutions fonctionnelles, une vision à long terme et la volonté politique de reconstruire sur des bases réalistes. La sortie de crise ne sera ni rapide ni indolore, mais elle ne pourra commencer qu’à partir d’un diagnostic lucide, débarrassé des mythes et des slogans qui ont déjà tant coûté au pays.

*Margarita Cadenas est réalisatrice et documentariste franco-vénézuélienne. Son travail porte notamment sur le Venezuela, l’Amazonie et les enjeux politiques et sociaux contemporains.

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Des manifestants contre l'attaque américaine au Venezuela à Sao Paulo, au Brésil, le 5 ajnvier 2026.

Nicolas Maduro : le "deux poids-deux mesures" de Donald Trump dans sa lutte anti-drogue

6 janvier 2026 à 14:01

Véritable menace ou prétexte pour lancer une opération ? Depuis l'intervention américaine au Venezuela, le week-end dernier, Donald Trump ne cesse de se réjouir de la capture par l'armée du dirigeant jusque-là au pouvoir à Caracas, Nicolas Maduro. Selon lui, le chaviste représentait un danger pour la sécurité des États-Unis, où il aurait participé à exporter de gigantesques quantités de cocaïne depuis son pays. Il aurait ainsi été "la cheville ouvrière d’un vaste réseau criminel". Désormais emprisonné dans un centre pénitentiaire du sud de New York, le président vénézuélien a comparu pour la première fois devant un juge ce lundi 5 janvier, notamment pour "narcoterrorisme". Des charges contre lesquelles il plaide non coupable.

Quoi qu'il en soit, l'administration Trump a fait de la lutte anti-drogue son principal motif d'intervention au Venezuela. Le secrétaire d'État américain, Marco Rubio, jure ainsi que l'opération se référait aux "forces de l'ordre" et non pas à l'armée. Pourtant, comme étayé dans un article du New York Times, le Venezuela est loin d'être l'acteur majeur du narcotrafic américain décrit par le camp républicain. Certes, une part non négligeable (10 à 13 % du trafic mondial) de cocaïne est exportée depuis le pays. Mais ces envois sont bien davantage à destination de l'Europe que des États-Unis, où la majeure partie de la drogue qui circule provient de la côte pacifique. Le fentanyl, qui ravage la santé de nombreux Américains, n'est par ailleurs pas produit au Venezuela, mais au Mexique. Restent néanmoins les accusations de liens de Nicolas Maduro avec de puissants cartels.

Grâce polémique de l'ex-président hondurien

Une chose est sûre : le discours très offensif de Donald Trump vis-à-vis du narcotrafic tranche avec de multiples prises de position bien plus conciliantes sur le sujet. Par le passé, le milliardaire républicain a en effet affiché son soutien à plusieurs personnalités reconnues coupables de trafic de drogue – ou fortement suspectées d'y être liées. Dernier épisode de ce type en date ? La grâce, début décembre, de l'ex-président du Honduras, Juan Orlando Hernandez. Au pouvoir dans ce petit pays d'Amérique centrale entre 2014 et 2022, il avait été extradé à la fin de son mandat vers les États-Unis pour être jugé pour son implication dans le trafic de drogue à destination du pays.

L'ancien dirigeant avait alors été reconnu coupable d'avoir empoché des pots-de-vin de la part de gangs pour faciliter l'exportation de 400 tonnes de cocaïne vers le marché américain. Jusqu'à sa grâce il y a quelques jours, il purgeait une peine de 45 ans de prison dans un centre pénitentiaire de Virginie-Occidentale. À présent libéré, Juan Orlando Hernandez a remercié Donald Trump pour son geste. Le locataire de la Maison-Blanche n'a d'ailleurs pas vraiment donné d'éléments concrets pour justifier cette grâce. "Les habitants du Honduras pensaient vraiment qu'il s'agissait d'un piège, et c'était une chose terrible", a-t-il lancé devant la presse. "Ils ont dit qu'il était un trafiquant de drogue parce qu'il était le président du pays. Et ils ont dit que c'était un coup monté par l'administration Biden. J'ai examiné les faits et j'ai été d'accord avec eux".

Soutien d'Alvaro Uribe... aux liens présumés avec Escobar

Outre-Atlantique, au moment où Donald Trump affiche la sévérité de sa politique anti-stupéfiants, le timing d'une telle décision a surpris. Ce n'est cependant pas une première. En 2020, l'ex-président colombien Alvaro Uribe (2002-2010), avait déjà été chaleureusement félicité sur les réseaux sociaux par le républicain après avoir été libéré de son assignation à résidence dans une affaire impliquant des paramilitaires. L'occasion pour Donald Trump de saluer "un allié de notre pays dans la lutte contre le castrisme et le chavisme", qui s'affiche aussi comme Maga-compatible – il a d'ailleurs applaudi la récente opération militaire au Venezuela voisin. Mais l'homme politique sud-américain est également suspecté d'avoir des liens troubles avec le trafic de stupéfiants.

En 1991, un rapport déclassifié de la DIA, une agence de renseignement américaine reliée au Pentagone, décrivait Alvaro Uribe comme un "ami personnel de Pablo Escobar", le célèbre narcotrafiquant ayant terrorisé la Colombie dans les années 70 à 90. D'après ce document, aujourd'hui relayé par l'université George Washington, il "collaborait activement avec le cartel de Medellin au plus haut niveau de l'État". Sans nier certains liens avec des figures du cartel de Medellin, Alvaro Uribe – par ailleurs cité dans de nombreux autres scandales – a toujours démenti avoir contribué au trafic de drogue. Le rapport en question a aussi été contesté aux États-Unis. Toujours est-il que les doutes autour de sa possible implication dans l'exportation de cocaïne vers le territoire américain n'ont pas empêché Donald Trump de le congratuler.

Proche d'un narcotrafiquant dans les années 80

Plusieurs journalistes ont enquêté sur les liens présumés de Donald Trump avec la mafia, en particulier lorsqu'il a construit sa fortune. C'est le cas de David Cay Johnston, lauréat du prix Pulitzer en 2001. Cette figure de la presse américaine a ainsi révélé en 2016 les relations troubles du milliardaire avec un certain Joseph Weichselbaum. Dans les années 80, ce dernier gérait une société d'hélicoptères permettant à Donald Trump d'acheminer certains richissimes clients vers ses casinos d'Atlantic City, dans le New Jersey. Les deux hommes deviennent alors très proches.

Mais, déjà concerné par des condamnations judiciaires dans le passé, Joseph Weichselbaum est de nouveau inculpé en 1985 pour trafic de cannabis et de cocaïne. Des faits dont il est reconnu coupable durant le procès. Donald Trump décide à cet instant de défendre tant bien que mal l'accusé, en réclamant par écrit une peine clémente pour ce dernier. Il qualifie alors le trafiquant de drogue d'"atout pour la communauté" et d'homme "consciencieux, franc et assidu", raconte David Cay Johnston, dans un article publié dans Politico. Contacté pour réagir à ces informations, le président américain a affirmé à l'époque au reporter "connaître à peine" Joseph Weichselbaum.

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Donald Trump arrive à la Maison-Blanche, le 17 décembre 2025, à Washington (États-Unis).

Après le Venezuela, l’Iran ? Le dernier cauchemar de l’ayatollah Khamenei

6 janvier 2026 à 13:00

En pleine nuit en ce 2 janvier, réunion d’urgence au Conseil suprême de la sécurité nationale iranien. Confronté depuis le 28 décembre à un vaste mouvement de contestation contre l’hyperinflation et la violence des autorités, Donald Trump a provoqué un vent de panique à Téhéran, en menaçant directement le régime des mollahs : si l’Iran venait à éliminer encore des "manifestants pacifiques" - les ONG dénombrent déjà une vingtaine de victimes -, alors les Etats-Unis seraient prêts à venir à leur "secours", a averti le président américain...

Enième coup de menton d’un Donald Trump imprévisible ou volonté réelle de provoquer une bonne fois pour toutes la chute de l’ayatollah Khamenei ? Au moment où le républicain joue la carte de l’intimidation, à Téhéran, personne n’est encore au courant de ce qui se trame dans la "war room" de Washington... Dans une spectaculaire opération militaire, Nicolas Maduro et sa femme sont arrêtés par une unité des forces spéciales et déportés manu militari vers les Etats-Unis.

"Il y a désormais une jurisprudence vénézuélienne en matière de changement de régime", analyse David Khalfa, cofondateur de l’Atlantic Middle East Forum (Amef). "En Iran, Donald Trump pourrait aussi franchir le Rubicon lors d'une opération qui consisterait à capturer, voire à éliminer le guide suprême, pour faire en sorte que l'aile la plus modérée du régime prenne le relais et devienne plus conciliante vis-à-vis des intérêts américains, golfiens et israéliens", anticipe le chercheur. Les chiffres de l’activisme militaire du président républicain, notamment dans le monde arabe, accréditent cette thèse. Au total, 637 frappes aériennes - du Yémen au Nigeria en passant par la Syrie et l’Iran - ont été menées par les Etats-Unis entre son retour à la Maison-Blanche et le 8 décembre 2025, selon les données de l’ONG Armed Conflict Location & Event Data. Déjà plus que Joe Biden en quatre années de mandat !

Caracas, un allié fidèle de l’Iran

Alors que les Gardiens de la révolution n’ont pas encore eu le temps de digérer la débâcle de la guerre des douze jours en juin 2025, le nouveau coup de force est déjà un sérieux revers pour "l’Axe de la résistance" iranien, dont Caracas est un allié fidèle.

La manne financière en provenance du Venezuela, qui irrigue l’Iran et ses proxys dans la région, risque de se tarir avec la prise de contrôle de Washington. Rien que les exportations clandestines de pétrole iranien - via des réseaux parallèles au Venezuela - auraient rapporté près de 54 milliards de dollars annuels entre 2022 et 2023. Le Hezbollah, la principale milice chiite du Liban, est accusé depuis plusieurs décennies d’avoir mis en place au Venezuela un vaste réseau criminel mêlant drogue, blanchiment et trafic d’armes afin de financer ses activités et d’aider l’Iran à contourner les sanctions américaines.

En Israël, l’opération XXL de Donald Trump contre le "parrain" vénézuélien a été unanimement saluée par la classe politique. Benyamin Netanyahou y voit une nouvelle occasion d’affaiblir un régime iranien qui doit faire face simultanément à une contestation intérieure grandissante, combinée à une pression militaire israélo-américaine maximale.

"Mais en Iran, comme au Venezuela, la question du regime change pose celle de la future séquence politique. Il faut un plan", tempère Sanam Vakil, directrice du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord de Chatham House. "En changeant seulement la tête du pouvoir iranien, le système en place ne sera pas nécessairement remis en cause", précise la chercheuse. Dans le cercle proche de l’ayatollah Khamenei, tous les scénarios sont sur la table. Même celui de fuir vers la Russie, comme le rapporte le Times sur la base d’un rapport du renseignement britannique. Pour le Guide, mieux vaut Moscou que New York.

© ZUMA Press Wire via Reuters Conn

3 janvier 2026, Téhéran, Iran : Le guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, s’exprime lors d’une rencontre avec les familles des martyrs iraniens à l’occasion d’une cérémonie commémorant le sixième anniversaire de la mort de Qassem Soleimani à Téhéran.

Nicolas Maduro, la chute d'un agent de Cuba : comment il a été formé, protégé et téléguidé par La Havane

6 janvier 2026 à 12:19

A quoi pense un dictateur au moment de son arrestation ? Et à l’instant où il réalise qu’il vient de perdre son pouvoir absolu et la liberté ? Et à quoi songe Nicolas Maduro maintenant, seul dans sa cellule new-yorkaise de la prison Metropolitan Detention Center, à Brooklyn, à quelques encablures de Manhattan ? Dans cet endroit sordide connu pour ses conditions de détention inhumaines, la mauvaise qualité de sa nourriture, la présence de rats et les coupures d’électricité pendant les périodes de froid, le sort du narco-président panaméen Manuel Antonio Noriega – arrêté en 1989 par l’armée américaine, mort en détention vingt-sept ans plus tard – lui vient sans doute à l'esprit. Mais il doit aussi se souvenir de Fidel Castro (mort en 2016), personnage clé de son destin sans lequel il ne dormirait pas aujourd’hui derrière les barreaux.

"Nicolas Maduro est un pur produit du système cubain et de Fidel Castro", prévient la chercheuse Maria C. Werlau, auteure de l’indispensable Cuba’s intervention in Venezuela (2019, non traduit). "Le président déchu a été formé par La Havane, entraîné par La Havane, placé au cœur du pouvoir vénézuélien par La Havane, télécommandé par La Havane et même protégé par des gardes du corps de La Havane", explique cette Cubano-américaine. Et d'ajouter : "On ne comprend rien au Venezuela actuel si l’on ignore à quel point le pouvoir de Caracas est infiltré par la pensée cubaine, mais aussi par les espions et les agents de La Havane." Un seul exemple : trente-deux membres de la protection rapprochée de Maduro, tous des militaires d'élite cubains, ont été abattus par les soldats de la Force Delta américaine lors de l’opération spéciale contre le "bunker" de Nicolas Maduro, dans la nuit du 2 au 3 janvier. Une défaite militaire et psychologique colossale pour Cuba.

Voici comment Maduro est devenu un agent cubain

Pour comprendre comment Nicolas Maduro est devenu un "agent" cubain, il faut remonter aux années 1980. En 1983, alors âgé de 21 ans, cette armoire à glace d’1,90 mètre est le garde du corps d’un certain José Vicente Rangel, le candidat communiste à la présidentielle, qui deviendra ultérieurement le vice-président d’Hugo Chavez. L'année suivante, en 1984, Nicolas Maduro, qui gagne sa vie en conduisant un minibus, s’envole pour La Havane afin d’y étudier la politique à l’université Ñico López.

Nicolas Maduro (à dr.) à Cuba dans les années 1980 pendant sa formation idéologique à l'université Ñico Lopez.
Nicolas Maduro (à dr.) à Cuba dans les années 1980 pendant sa formation idéologique à l'université Ñico Lopez.

Créée par Fidel Castro en 1960, c’est le centre de formation idéologique et politique des dizaines de milliers d’apprentis révolutionnaires, non seulement cubains mais aussi latino-américains. Forces vives de l’internationale castriste, ces étudiants deviennent ensuite, dans leurs pays respectifs, dirigeants syndicaux ou politiques, responsables d’ONG, leaders indigènes, diplomates, enseignants ou encore activistes avec pour mission de propager le marxisme-léninisme et le castrisme à travers l’Amérique latine et au-delà.

En rentrant à Caracas après deux ans d’endoctrinement à La Havane, l’ancien chauffeur de bus Nicolas Maduro devient rapidement – avec l’aide de réseaux castristes établis sur place – un leader du syndicat des conducteurs d’autobus de banlieue de Caracas. A peu près au même moment, au début des années 1990, un certain Hugo Chavez apparaît sur le radar des services de renseignements cubains qui suivent de près la vie politique vénézuélienne (et de tous les pays du monde). Jusqu'alors inconnu au bataillon, ce colonel trentenaire lance, en 1992, un putsch meurtrier qui échoue tandis que le président social-démocrate Carlos Andrés Pérez, que Chavez veut assassiner, échappe de justesse à la mort.

Hugo Chavez en 1992, après son putsch manqué à la
Hugo Chavez en 1992, après son putsch manqué à la "une" d'El Nacional.

Condamné et emprisonné, le colonel des tanks reçoit bientôt la visite, en prison, d’un certain leader syndical nommé Nicolas Maduro qui lui propose ses services. De là à penser que Maduro agit en service commandé par La Havane, il n’y a qu’un pas. Visiteur de prison mais aussi messager, secrétaire et homme à tout faire du désormais célèbre prisonnier, le leader syndical se rend indispensable. Au passage, il fait la connaissance de Cilia Flores, avocate de Chavez et future épouse de Maduro, elle aussi capturée le week-end dernier par les forces spéciales américaines.

L'ex-chauffeur de bus devient conseiller du président

Lorsque Hugo Chavez est gracié et libéré de prison après seulement vingt-cinq mois de détention dans des conditions confortables, le géant Maduro retrouve son premier métier : il devient le garde du corps de l’ex-putschiste. Aussi ce dernier se précipite-t-il à La Havane où il a été invité par le Lider maximo – invitation probablement transmise par Maduro. À sa descente d’avion, Fidel Castro reçoit Chavez avec les honneurs, flatte son ego et devient instantanément son mentor à vie. Peu de temps après, Nicolas Maduro rejoint la direction du Mouvement bolivarien révolutionnaire MBR-200 créé par Chavez. Fait troublant : il est le seul civil parmi une bande d’officiers conspirationnistes, unis par les liens du putsch manqué de 1992. "À coup sûr, c’est Fidel Castro, dont l’ascendant psychologique sur Chavez était considérable, qui l'a convaincu de laisser Maduro entrer dans ce cercle fermé", estime l’analyste bolivien Juan Lechín.

Quoi qu’il en soit, en 1999, le messianique Hugo Chavez devient président dans un pays pétrolier en crise économique, sociale et politique. L’ex-chauffeur de bus Maduro, lui, devient conseiller spécial du président puis ministre des Affaires étrangères. Belle ascension professionnelle ! Coup de chance extraordinaire, le cours mondial du pétrole qui stagnait à 8 dollars le baril s’envole soudain à 150 dollars. Les pétrodollars pleuvent sur Caracas et la révolution "bolivarienne" peut tout se permettre, y compris financer Cuba et ses alliés idéologiques partout en Amérique latine, au Nicaragua, en Bolivie ou en Argentine, où le couple Kirchner est aux manettes.

À l’instigation de Fidel Castro, Cuba et le Venezuela déclarent qu’ils fusionnent leurs économies : ainsi voit le jour le concept de "Venecuba" ou "Cubazuela". Les deux pays n’en font qu’un, au bénéfice, avant tout, de La Havane. Mieux : le rusé Fidel Castro invente une alliance diplomatique avec le Venezuela d’Hugo Chavez, le Nicaragua de Daniel Ortega et la Bolivie d’Evo Morales : c’est l’Alliance bolivarienne pour les Amériques (ALBA). Dans le même temps, le colonel président Chavez transforme le Venezuela en pays "illibéral", puis dictatorial, avant de mourir en 2013 des suites d’un cancer qui suscite de folles spéculations. Selon une hypothèse invérifiable mais plausible, les Cubains auraient tardé à soigner le cancer du président (Chavez était traité à La Havane) pour mieux le laisser mourir à l’âge de 57 ans et le remplacer par leur "agent" : Nicolas Maduro.

Pourquoi un tel choix ? "À ce stade de la coopération entre les deux pays, les Cubains étaient exaspérés par l’histrionisme et la logorrhée incessante d’Hugo Chavez", répond Enrique Garcia, ancien membre de la direction du renseignement cubain qui dépend du ministère de l’Intérieur de La Havane. "Aussi, c’était l’époque où Fidel Castro était malade et retiré des affaires. Or, Hugo Chávez était obsédé par l’idée qu’il allait le remplacer en tant que symbole et leader de l’anti-impérialisme à l'échelle mondiale. Non seulement le Vénézuélien commençait à lasser Fidel, qu’il contactait à tout propos pour lui demander des conseils ou faire part de ses idées 'lumineuses', mais, de plus, son frère Raul Castro, désormais au pouvoir, n’a jamais pu supporter Chavez", complète l’ancien espion formé, aussi, à l’école du KGB, en Union soviétique.

Fin connaisseur de la politique latino-américaine, l’analyste Juan Lechin – dont le père fut une figure historique de la gauche syndicale bolivienne – renchérit : "Il n’y a aucun mal à imaginer que Raúl Castro, dont on sait depuis la révolution cubaine qu’il peut se comporter en assassin froid et calculateur, ait décidé de précipiter la fin de Chavez. C’est parfaitement cohérent avec le machiavélisme castriste." Seule certitude : deux mois avant sa mort, Hugo Chavez, plus que jamais soumis à l’influence des frères Castro, annonce qu’il a choisi son successeur au cas où il lui arriverait quelque chose. Son nom ? Nicolas Maduro, pardi ! Et voilà comment Diosdado Cabello, compagnon de route de Chavez jusqu’alors considéré comme l’héritier naturel, voit ses ambitions stoppées net. La Havane ne veut pas de ce militaire nationaliste qui a toujours affiché sa défiance vis-à-vis de Cuba et affirmé, qu’au contraire, le Venezuela, fort de son pétrole, n’avait besoin d’aucune alliance ou tutelle. Mi-mars 2013, Nicolas Maduro est donc proclamé président du Venezuela. "Du point de vue de Cuba, il est 'notre agent à Caracas', pour paraphraser le roman d’espionnage de Graham Greene", pointe Maria C. Werlau.

Comme son prédécesseur, le nouveau président hérite d’une protection rapprochée 100 % cubaine ainsi que d’un médecin attitré, également cubain. "À ce stade de l’histoire du chavisme, les services de renseignement, l’armée, l’appareil répressif ou encore les médias étaient depuis longtemps infiltrés par les Cubains", précise aussi l’experte cubano-américaine. La présence cubaine prend aussi la forme de 'missions médicales', composée de 20 000 médecins en tout qui, à partir de leurs dispensaires, effectuent aussi un travail d’endoctrinement politique dans les bidonvilles et les campagnes. "Enfin, ajoute Juan Lechin, Nicolas Maduro – comme Hugo Chavez avant lui – se rend fréquemment à La Havane, toujours pour bénéficier de conseils des Cubains, experts en ingénierie politique, en travail d’influence et en manipulation de l’opinion mondiale."

Il y a chez Maduro un côté Idi Amin Dada...

La présidence de Nicolas Maduro tourne vite à la répression la plus brutale. Aux manifestations monstres contre Chavez en 2002, 2004 et 2009 succèdent celles de 2014, 2016 et 2019 contre son successeur. "Dès le début, on assiste à une orgie de violence, estime le Vénézuélien Pedro José García Sanchez, maître de conférences en sociologie à l’Université Paris Nanterre, qui est né et a grandi dans un bidonville de Caracas. Le président fait tirer sur la foule à balles réelles. Les emprisonnements politiques et les exécutions extrajudiciaires se multiplient. Dans les prisons, la torture se généralise, souvent à l’aide de décharges électriques sur les testicules. Quant aux prisonnières, les gardiens les transforment en esclaves sexuelles et les violent sans limite."

Il y a chez Maduro un côté Idi Amin Dada, du nom du dictateur ougandais violent et sanguinaire qui multipliait provocations et déclarations délirantes. "S’ils veulent me qualifier de dictateur, eh bien soit !", fanfaronne-t-il un an après son accession au pouvoir. Que la violence se pratique au grand jour et non à l’ombre des prisons ne le dérange nullement, au contraire. En 2019, il commande aux blindés de foncer sur des manifestants afin de les écraser vivants. Pour l’exemple. Et à chaque crise, nationale ou internationale, il se fait filmer en train d’exécuter des pas de salsa. Lors du réveillon de Noël, on l’a encore vu se trémousser avec sa femme Cilia Flores – une manière de faire un immense pied de nez à Donald Trump qui, dit-on, n’a guère goûté la plaisanterie. À coup sûr, c’était la dernière chorégraphie du couple présidentiel : les prisons américaines sont, paraît-il, dépourvues de dancefloor.

Dans sa cellule, l’ex-président aura tout loisir de se remémorer le talent de son épouse pour la danse tropicale, mais pas seulement. "La vraie femme de pouvoir, c’était elle, estime l’historienne Elizabeth Burgos. Avocate et femme de confiance d’Hugo Chavez au début des années 1990, elle a occupé d’innombrables fonctions à partir des années 2000 : présidente de l’Assemblée nationale, procureure générale de la nation, ou encore 'première dame' depuis son mariage avec Nicolas Maduro en 2013. Au cœur du pouvoir, elle a placé de nombreux membres de sa famille à des postes clés, permettant d’engranger de l’argent. Elle s'est aussi mobilisée pour sauver la peau de ses célèbres 'narco-neveux' arrêtés en Haïti en 2015 par l’agence de lutte antidrogue américaine DEA (et libérés sept ans plus tard dans le cadre d’un échange de prisonniers conclu avec l’administration Biden).

Dans l’acte d’accusation émis par le tribunal de New York, Cilia Flores est par exemple accusée d’avoir accepté des centaines de milliers de dollars en remerciement d’une rencontre organisée par elle entre un grand narcotrafiquant et le directeur général du Bureau antidrogue du Venezuela, Nestor Reverol Torres. Celle que son mari appelait la 'première combattante' est aussi accusée, avec son mari, d’avoir participé à un trafic de drogue avec l’aide de leur escorte militaire vers 2015, à partir de stupéfiants préalablement saisis par la police.

"Si j’étais à La Havane, je serais inquiet"

Quelques heures après l’arrestation du couple présidentiel le 3 janvier, les Cubains réunis devant l’estrade de la "tribune anti-impérialiste" (un lieu de meeting, avec scène, installé en l’an 2000 en face de l’ambassade des Etats-Unis à La Havane) ne semblaient guère affectés par le spectaculaire coup de force américain. Beaucoup, en revanche, se demandaient quel serait le sort réservé à leur île, Cuba. Quelques heures plus tard, le puissant ministre des Affaires étrangères Marco Rubio, qui est aussi le conseiller à la sécurité nationale de la Maison-Blanche, leur apportait une première réponse. Dans l’émission dominicale Meet the Press, sur la chaîne NBC, le Cubano-Américain rappelait que le gouvernement de La Havane avait directement protégé Nicolas Maduro à l’aide de gardes du corps et des services de renseignement cubains. "Le régime cubain constitue un énorme problème", expliqua-t-il en ajoutant : "Si j’étais à La Havane et que je faisais partie du gouvernement, je serais inquiet."

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Nicolas Maduro s'exprime lors d'une allocution télévisée au palais de Miraflores à Caracas, au Venezuela, le 29 janvier 2019.

Capture de Nicolas Maduro : Marco Rubio, architecte en chef de l'opération militaire au Venezuela

6 janvier 2026 à 11:27

Il a obtenu ce qu'il souhaitait de longue date. Avec la réussite de l'opération militaire américaine au Venezuela, Marco Rubio a vu un de ses vœux exaucés : la chute du régime de Nicolas Maduro. Bien avant sa nomination au sein de l'administration Trump, l'actuel secrétaire d'État américain a défendu tout au long de sa carrière l'idée d'une possible intervention armée au Venezuela. "Chaque fois qu'une menace pèse sur notre sécurité nationale ou nos intérêts nationaux, les États-Unis ont le droit d'utiliser la force militaire" avançait-il ainsi en 2019, lors d'une interview sur la radio américaine NPR. "Cela s'applique au Venezuela, mais cela s'applique partout dans le monde." La même année, il avait d'ailleurs soutenu l'opposant Juan Guaido, reconnu par Washington et nombre de capitales européennes comme le véritable gagnant des élections vénézuéliennes.

Lobbying à toute épreuve

Lors de la conférence de presse organisée par Donald Trump à Mar-a-Lago après l'annonce de la capture du président vénézuélien, Marco Rubio s'est félicité de la réussite du plan américain. "Nicolas Maduro a eu la possibilité d'ouvrir des portes de sortie", a asséné l'ex-sénateur de Floride. "Il a préféré jouer au grand, au musclé, et maintenant, c'est lui qui est confronté à des problèmes." "Des portes de sortie" auxquelles le secrétaire d'Etat ne croyait pas beaucoup. La presse américaine raconte en effet à quel point Marco Rubio a exercé un lobbying à toute épreuve auprès de Donald Trump pour l'amener à recourir à la force militaire au Venezuela. Une solution d'abord écartée par le milliardaire républicain, qui espérait conclure un accord avec le dirigeant chaviste.

Un des arguments de Marco Rubio ? L'importante manne pétrolière à la disposition de Nicolas Maduro pour sécuriser sa place de dirigeant. Comme relaté par le Wall Street Journal, le secrétaire d'État a aussi rappelé que les cinq derniers accords passés par les autorités vénézuéliennes avec différents gouvernements ces dix dernières années n'avaient pas été respectés par Caracas. "Marco Rubio et le président travaillent main dans la main sur ce dossier", a expliqué au Washington Post un proche de l'administration Trump, sous couvert d'anonymat. Ce dernier assure que ce sont les deux hommes qui "tiraient les ficelles" sur ce thème. La campagne de persuasion de Marco Rubio, combinée à l'inflexibilité de Nicolas Maduro, a finalement convaincu le locataire de la Maison-Blanche de la nécessité d'une intervention armée.

Un changement de régime à Cuba, "au cœur" de son "identité"

L'implication du secrétaire d'État sur le sujet vénézuélien s'explique en partie par son histoire familiale. Ses parents, immigrés cubains, sont arrivés sur le sol américain en 1956. Le républicain s'est construit dans la détestation du régime castriste, arrivé au pouvoir trois ans plus tard dans son archipel d'origine. Anticommuniste revendiqué, il rêve de renverser l'actuel président cubain Miguel Diaz-Canel, héritier de l'idéologie de la dynastie Castro. Or, profondément liée à Caracas, Cuba devrait grandement souffrir de la chute de Nicolas Maduro. Jusqu'alors, le Venezuela constituait le principal fournisseur de pétrole au pays caribéen. Les derniers événements devraient donc fragiliser encore un peu plus l'économie exsangue de ce dernier.

Une déstabilisation pensée par Marco Rubio. "À Miami [son fief, ndlr], on a toujours cru que si le domino vénézuélien tombait, le domino cubain suivrait" analyse, auprès du New York Times, Benjamin J. Rhodes, ancien conseiller adjoint à la sécurité nationale du président Barack Obama. L'ex-responsable décrit même l'aspiration à un changement de régime à La Havane comme "au cœur" de l'"identité" de Marco Rubio. Galvanisé par son succès récent au Venezuela, Donald Trump n'a pas écarté l'hypothèse d'une autre action américaine, cette fois à Cuba – selon lui "un sujet dont on va finir par parler". "Si je vivais à La Havane et que je faisais partie du gouvernement, je serais au moins un peu inquiet", a de son côté averti le secrétaire d'Etat.

Au-delà du cas cubain, Marco Rubio inscrit parfaitement son action dans la volonté de Donald Trump de contrôler de nouveau l'ensemble de "l'hémisphère occidental" - autrement dit, le continent américain. Héritage de la doctrine Monroe au XIXe siècle, la mission sied au profil du secrétaire d'Etat, qui parle couramment espagnol et constitue un fin connaisseur des dynamiques de la zone latino-américaine. Davantage néoconservateur que Maga pur jus, le président en fait moins son homme de confiance pour gérer les négociations en Ukraine ou Proche-Orient. Mais le récent succès au Venezuela place véritablement Marco Rubio comme le personnage central de la politique étasunienne en Amérique latine.

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Le secrétaire d'État Marco Rubio, lors d'une conférence de presse à Washington (États-Unis), le 19 décembre 2025.

Venezuela : "Au-delà du pétrole, les minerais pourraient être un intérêt pour tout le monde"

6 janvier 2026 à 10:58

Donald Trump ne s’en cache pas. La capture de Nicolas Maduro au cours d’une spectaculaire intervention militaire des Etats-Unis à Caracas, dans la nuit du 2 ou 3 janvier, ouvre un accès aux vastes réserves pétrolières du Venezuela. "Nos très grandes compagnies pétrolières, les plus importantes au monde, vont se rendre sur place, dépenser des milliards de dollars […] et commencer à faire gagner de l’argent au pays", a d’ores et déjà prévenu le président américain en conférence de presse.

L’affaire est pourtant loin d’être aussi simple, estime Luisa Palacios, directrice intérimaire de la recherche au Center on Global Energy Policy de l’université Columbia (Etats-Unis). "Les investisseurs américains ont le choix dans la région. Leur décision dépendra de la stabilité du pays, de leur tolérance au risque et des conditions de marché", analyse l'ancienne présidente de Citgo, la filiale américaine de raffinage de la compagnie pétrogazière d’État du Venezuela (PDVSA). Au-delà du pétrole, d'autres ressources pourraient intéresser les puissances étrangères...

L'Express : Quel est l'état réel des réserves pétrolières du Venezuela ? Le chiffre de 300 milliards de barils est souvent évoqué...

Luisa Palacios : On peut avoir des doutes. Mais discuter du niveau exact des réserves - sont-elles plus ou moins importantes que l’Arabie saoudite ? - ne me paraît pas essentiel. Il faut s’en tenir aux faits : oui, elles sont parmi les plus grandes du monde. En revanche, le Venezuela affiche un des niveaux d’extraction les plus faibles de la planète, rapporté aux réserves présumées. Augmenter la production de pétrole ne sera donc pas lié aux capacités de son sous-sol, mais dépendra plutôt de la stabilité politique du pays.

A quoi peut ressembler le secteur pétrolier post-Maduro ?

Dans le scénario le plus optimiste, le Venezuela revient à des niveaux de production qui existaient avant Hugo Chavez. Soit environ 3,5 millions de barils de pétrole par jour. Mais pour que ce rétablissement se réalise, il faut un gouvernement qui respecte la loi, les contrats passés, l’environnement, les droits humains… Or avec l’équipe de facto au pouvoir après la capture de Nicolas Maduro, ces conditions ne sont pas réunies.

Et quel serait un scénario pessimiste ?

Je parlerai plutôt d’un scénario réaliste. Dans les circonstances actuelles, ce serait que le Venezuela retrouve la production qu’il connaissait en 2018, avant les sanctions pétrolières. Soit 1,5 million de barils par jour.

Une reprise, même partielle, de l’activité pétrolière peut-elle se faire rapidement ?

Certains experts pensent qu’on n’assistera pas à une relative croissance de la production, même avec le gouvernement actuel. Je pense qu’ils se trompent. Ces dernières années, quand les Etats-Unis ont levé les sanctions pétrolières, le Venezuela a pu augmenter sa production d’entre 200 000 et 300 000 barils par jour. Un tel effort ne demande pas nécessairement des investissements spectaculaires. Le pétrole vénézuélien a cependant un problème : il est lourd. Pour pouvoir l’exporter, il faut le mélanger et le traiter avec des condensats [NLDR : une sorte de diluant]. Les sanctions rendaient bien plus difficile l’importation de ce produit, et en bout de course l’exportation du pétrole.

Ensuite, pour connaître une croissance au-delà de ce qui existait en 2018, des changements importants dans les institutions et dans la réglementation sont nécessaires. Enfin, le gouvernement n’a pas d’argent et a fait défaut sur toutes ses obligations. La solution ne peut donc venir que des investissements privés. Chaque entreprise étrangère va soupeser sa décision en fonction de sa tolérance au risque et des conditions de marché. Il faut aussi tenir compte d’une autre donnée : le Venezuela n’est que le cinquième producteur pétrolier d’Amérique latine, derrière le Brésil, le Mexique, l’Argentine et le Guyana. Les investisseurs américains ont le choix dans la région. Dire qu’ils retourneront au Venezuela n’est pas si évident…

Au-delà du pétrole, le Venezuela possède d’autres ressources auxquelles on prête moins attention : du gaz et des minerais critiques…

Le gaz représente une occasion manquée, même si le pays en possède beaucoup. Des entreprises européennes comme Repsol, Eni et Shell tentent d’exploiter ces réserves pour les exporter vers les voisins du Venezuela. Mais des blocages au sein du gouvernement ont jusqu’à présent empêché le pays de devenir un exportateur de gaz naturel.

Les entreprises américaines pourraient-elles aussi s’y intéresser ?

Les États-Unis deviennent actuellement les plus grands producteurs et exportateurs de gaz au monde. Ils n’ont pas véritablement d’intérêt stratégique à s’impliquer dans ce secteur au Venezuela. Et pour le pétrole, le seul intérêt commercial concerne les raffineries américaines. Celles-ci sont conditionnées pour raffiner du pétrole lourd, que les Etats-Unis continuent d’importer - de l’ordre de 4 à 5 millions de barils quotidiens, principalement depuis le Canada. Ces raffineries sont essentiellement situées près du golfe du Mexique. Au lieu de faire transiter le pétrole à travers tout le pays depuis le nord, il pourrait s’avérer plus efficace d’en faire venir du Venezuela.

Qu’en est-il des minerais critiques comme les terres rares, le nickel, le coltan ?

Ils pourraient susciter un intérêt pour tout le monde, et pas seulement les Etats-Unis. Dans les années 1990, les exportations de minerais rapportaient près de trois milliards de dollars par an au Venezuela. A cause de la vague d’expropriations des années 2000, la production a complètement chuté. Il faudrait d’énormes investissements pour pouvoir retrouver les niveaux d’extraction passés.

Le régime de Maduro a bien tenté de tirer parti de ces réserves, surtout situées dans le bassin amazonien, mais sans succès. Et ce pour plusieurs raisons : une mauvaise gouvernance, des exploitations peu transparentes pour ne pas dire illégales, des contrôles environnementaux inexistants… Oui, le potentiel est énorme. Mais le cadre réglementaire reste rudimentaire. Ce n’est donc pas quelque chose que l’on verra à court terme.

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"Le Venezuela a un des niveaux d’extraction les plus faibles de la planète, rapporté aux réserves présumées qui sont pourtant parmi les plus grandes du monde", détaille la chercheuse Luisa Palacios.

Manifestations en Iran : le plan de l'ayatollah Khamenei pour fuir le pays

6 janvier 2026 à 08:33

La preuve d'un pouvoir iranien sous pression. Le guide suprême de la République islamique, l'ayatollah Ali Khamenei, prévoit de quitter le pays si les forces de sécurité commençaient à désobéir aux ordres pour réprimer les manifestations qui bousculent actuellement le pays. L'information, initialement rapportée dimanche 4 janvier par le Times, est issue du renseignement britannique. "Le "plan B" concerne Khamenei et son cercle très restreint de proches collaborateurs et de membres de sa famille, y compris son fils et héritier désigné, Mojtaba", indique cette source. Au total, une vingtaine de personnes pourraient l'accompagner lors de son éventuelle fuite. D'après le média anglais, cette option serait activée uniquement en cas de désertions, défections ou de réticences à appliquer les ordres au sein des forces de sécurité.

Guide suprême "paranoïaque"

Depuis fin décembre, l'Iran connaît sa plus importante vague de manifestations depuis le mouvement "Femme, vie, liberté", en 2022. Consécutive à la mort en prison de Mahsa Amini, une étudiante accusée par la police des mœurs de n'avoir pas correctement porté son voile, la contestation avait été réprimée dans le sang par le régime. Cette fois-ci, une grogne marchande, sur fond d'hyperinflation et d'effondrement du rial, s'est rapidement étendue au monde universitaire et à d'autres pans de la société. Lundi, selon la BBC, 26 des 31 provinces iraniennes ont été concernées par des rassemblements contre le pouvoir en place. 19 manifestants auraient déjà été tués dans des affrontements avec les forces de sécurité.

L'accélération de la mobilisation inquiète le pouvoir en place. Au début du mouvement, lorsque les troubles se limitaient aux petits commerçants, le président Masoud Pezeshkian avait relayé un message au ton inhabituel, voire conciliant. Dans un post publié sur X, il avait ainsi appelé à "écouter les revendications légitimes des manifestants". Le week-end dernier, l'ayatollah Khamenei avait lui-même reconnu que certaines des revendications économiques devaient être entendues par Téhéran. "Nous dialoguons avec les manifestants, mais il est inutile de dialoguer avec les émeutiers. Ces derniers doivent être remis à leur place", avait-il toutefois indiqué. "Les émeutiers doivent savoir qu'il n'y aura aucune clémence ni aucune tentative d'apaisement à leur égard" a abondé lundi le chef du pouvoir judiciaire, Gholamhossein Mohseni Ejei.

Ali Khamenei, âgé de 86 ans, n'apparaît plus que très rarement en public ces derniers mois. Sous pression après les frappes israélo-américaines de juin dernier, destinées en partie à mettre à mal le programme nucléaire iranien, le chef religieux est décrit comme "paranoïaque" par le rapport d'une autre agence de renseignement occidentale. "D'un côté, il est très motivé par l'idéologie, mais de l'autre, il est pragmatique dans sa vision des choses : il privilégie les compromis tactiques au service d'une cause supérieure à long terme", souligne ce document, lui aussi consulté par le Times. "C'est un homme qui pense sur le long terme." D'où l'anticipation d'une éventuelle fuite à l'étranger. Mais où ? Une seule destination paraît évidente : la Russie.

La fuite à Moscou, la piste évidente

Moscou, allié de longue date de la République islamique, soutient Téhéran dans de nombreux domaines. En retour, le pouvoir russe a pu s'appuyer sur le savoir-faire iranien en matière d'armement, en particulier sur les drones, pour améliorer ses capacités de défense depuis le début de la guerre en Ukraine. Il y a un an, la signature d'un nouveau "partenariat stratégique" entre les deux pays avait acté cette dynamique. Imaginer un départ d'Ali Khamenei sur le territoire russe, un espace où le Kremlin serait en mesure de le protéger, ne semble donc pas absurde. Il retrouverait en Russie un de ses ex-alliés, l'ancien dictateur syrien Bachar el-Assad. Celui-ci a trouvé refuge avec sa famille à Moscou, après avoir été destitué par des rebelles djihadistes, en décembre 2024.

Autre argument poussant l'ayatollah à prévoir une issue de secours si la mobilisation dégénérait : les menaces répétées de Donald Trump au sujet d'une nouvelle intervention armée dans le pays. Dimanche, à bord d'Air Force One, le président américain a redit que les États-Unis frapperaient "très durement" l'Iran si de nouveaux manifestants étaient abattus dans la répression du mouvement protestataire. "S'ils recommencent à tuer des gens comme ils l'ont fait par le passé, je pense qu'ils vont s'attirer de très fortes sanctions", a-t-il promis. Des propos de nature à inquiéter les dirigeants iraniens, quelques jours après l'enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro, capturé à Caracas par les forces américaines. "Lorsque le président Trump vous dit qu'il va faire quelque chose et gérer le problème, il va le faire", a assuré, après cette opération, le secrétaire d'État Marco Rubio. Y compris en Iran ?

© via REUTERS

Le guide suprême iranien Ali Khamenei s'exprime lors d'un évènement religieux à Téhéran (Iran), le 3 janvier 2026.
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