Audiovisuel public : ces grandes réformes européennes qui pourraient nous inspirer
Comparer les lois, les chiffres, les phénomènes de société, les politiques publiques... Chaque semaine, L'Express explore les pratiques de nos voisins européens afin de trouver les meilleures inspirations sur notre continent et nourrir ainsi le débat en France.
Comment l’Etat peut-il faire des économies sans augmenter les impôts ? Partout en Europe, la question se pose, avec un secteur dans le viseur : l’audiovisuel public. Alors que des coupes budgétaires sont attendues en 2026 aux Pays-Bas, en Allemagne ou encore en France, plusieurs voix s’élèvent en faveur d’une privatisation de Radio France et de France Télévision, en particulier au sein de Reconquête et du RN qui reprochent au service public d’être tout à la fois dispendieux et partial - une commission d'enquête sur sa "neutralité", son "fonctionnement" et son "financement" a notamment été ouverte fin novembre au Palais Bourbon à la demande du groupe UDR d'Eric Ciotti, allié des frontistes.
Une double charge qui s’entend dans plusieurs des 24 langues du Vieux Continent, et ce depuis quelques années déjà. Des projets de privatisation ont même été amorcés, mais aucun n’a abouti. "Même lorsque la privatisation a été présentée comme une solution évidente, en particulier dans les années 1980 et 1990, l’expérience a montré ses limites, décrypte Jo Bardoel, chercheur associé à l’Amsterdam School of Communication Research. Les responsables politiques ont constaté qu’en laissant l’information, l’actualité politique ou la culture aux acteurs commerciaux, la quantité et la qualité des contenus d’intérêt général diminuaient." Il n'en reste pas moins que certains de nos voisins ont entrepris d'importantes réformes. Preuve qu'entre maintien du statu quo et privatisation, d'autres voies existent. Tour d’horizon européen.
Le Royaume-Uni met la BBC en chantier
Outre-Manche, une consultation a été lancée début décembre sur le devenir du mastodonte BBC qui continue à dominer le marché de l’audiovisuel malgré une récente crise précipitée par un montage à charge contre Donald Trump qui a conduit à la démission de son directeur général, Tim Davie. Pour l’essentiel, le débat ouvert fin 2025 s’articule sur le maintien ou non de la redevance, qui demeure jusqu’à présent l’unique source de financement du service public dont le budget tutoie les 6,7 milliards de livres sterling.
Plusieurs alternatives sont à l’étude, à l’instar de l’ouverture aux annonceurs - selon le modèle de Channel 4, financée par la pub ; mais aussi des pistes plus originales, comme un abonnement premium, ou la mise en place de contenus payants. L’exécutif travailliste a, en revanche, déjà écarté le remplacement de la redevance par un financement via le budget de l’Etat, qui accroîtrait la dépendance de la BBC au politique en soumettant son financement aux arbitrages budgétaires annuels. Mais c’est seulement à l’issue de cette consultation, le 10 mars prochain, que le gouvernement présentera sa vision globale pour l’avenir de l’historique BBC.
En Italie, les dessous très politiques de la RAI
Pas de grande consultation dans la botte de l’Europe, en dépit des nombreuses contestations de l’audiovisuel public transalpin, lui aussi financée pour l’essentiel par une redevance, la Canone. Dès son arrivée au pouvoir, Giorgia Meloni a été accusée par l’opposition de vouloir prendre le contrôle de la RAI dont les 8 chaînes de télévision et les trois stations de radios se partagent une enveloppe de quelque 2,8 millions d’euros et détiennent près de 40 % des parts d’audiences. Certains reprochent même au service public d'avoir muté en "Télé Meloni" depuis l'arrivée à sa tête de de Giampaolo Rossi, placé par la patronne de Fratelli d'Italia. Une nomination rendue possible par une réforme de Matteo Renzi qui, en 2015, a donné au gouvernement un rôle central dans la désignation du directeur général de la RAI. À l'époque, l’objectif était de tordre le cou à la vieille lottizzazione (une pratique jugée très politisée, consistant à répartir les postes de direction entre les partis politiques) et ainsi, de rendre l’audiovisuel public plus indépendant du politique. Loupé !
Le singulier modèle "Yle" finlandais
Avec 43 % de parts de marché TV, et une radio écoutée chaque semaine par 92 % de la population adulte, l’audiovisuel public finlandais, Yle, compte parmi les plus populaires du Vieux continent. Des performances remarquables, qui se cumulent à un modèle économique unique en Europe. En 2013, plutôt que de remplacer la redevance par un financement adossé au budget de l’État, comme le fera la France en 2022, la Finlande a opté pour un impôt progressif prélevé sur les revenus et bénéfices des entreprises, et directement affecté à son service public, dont le budget gravite autour de 550 millions d’euros. Un mode de financement qui a permis de collecter en 2024 548 millions d’euros, et surtout, qui protège la radio-télévision publique finlandaise d’éventuelles coupes budgétaires, son budget n'étant pas renégocié chaque année lors du vote de la loi de finances.

En Suisse, l’audiovisuel public plébiscité
En 2018, un petit séisme a secoué l’audiovisuel public de la plus directe des démocraties européennes. Une initiative citoyenne visant à supprimer la redevance audiovisuelle et à interdire toute aide publique structurelle au secteur a recueilli les 100 000 signatures requises pour être soumise à un référendum. L’enjeu du scrutin était de taille car l'adoption du texte condamnait l’audiovisuel public sinon à la privatisation, à puiser ses recettes auprès des annonceurs ou des consommateurs via un système d’abonnements payants. Mais à cette logique commerciale, les Helvètes ont préféré le maintien de la SSR et de son financement public ; 72 % d’entre eux (le taux de participation était de 54 %) se sont prononcés contre l’initiative. L’audiovisuel public a néanmoins subi quelques secousses : la réduction progressive de la redevance audiovisuelle a contraint la SRG/SSR a engagé un plan de restructuration. 900 emplois devraient être supprimés d’ici 2029.
Table rase en Slovaquie
C’est probablement à Bratislava que la remise en cause de l’audiovisuel public a pris la tournure la plus radicale. En 2024, le leader d’extrême droite Roberto Fico, de retour au pouvoir à la tête d’une coalition de partis nationalistes et pro-russes, réussit à faire voter au Parlement la dissolution de la RTVS. Le radiodiffuseur public historique est remplacé par une nouvelle entité, la STVR, au sein de laquelle la majorité au pouvoir détient un rôle clé dans les nominations. Avant la réforme, la direction du service public était désignée directement par le Parlement, ce qui laissait théoriquement la place à des équilibres, voire à des compromis entre forces politiques. Depuis, ce mécanisme a été remplacé par un conseil composé de membres désignés par le gouvernement et par un Parlement dominé par sa majorité. De nombreuses manifestations ont émaillé le pays pour empêcher cette reprise en main par le politique sur l’audiovisuel public. En vain.

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