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En cas de conflit face aux Etats-Unis, le Danemark peut‑il faire décoller ses F-35 ?

13 janvier 2026 à 20:18

En cas de conflit avec les Etats-Unis, le Danemark pourrait-il utiliser ses propres armes contre la première puissance militaire mondiale ? Les F-35, avions furtifs de pointe développés par l’entreprise américaine Lockheed Martin, équipent aujourd’hui les armées du Danemark, de l’Italie ou encore de l’Allemagne. L’Europe reste fortement dépendante de cette technologie américaine, une tendance accentuée depuis la guerre en Ukraine, qui a poussé plusieurs pays à moderniser en urgence leur flotte aérienne.

Alors que l’administration Trump multiplie les déclarations agressives sur le Groenland, évoquant ouvertement une possible annexion de ce territoire autonome appartenant au Danemark, la question de la capacité des États-Unis à limiter l’emploi opérationnel des F-35 refait surface. Le Danemark dispose actuellement de 15 avions de chasse opérationnels. La livraison de 27 appareils supplémentaires est attendue au cours de l’année 2026.

Pas de "kill switch", mais des capacités potentiellement limitées

On ne le sait pas avec une certitude absolue — et c’est justement là toute la nuance du débat — mais plusieurs éléments techniques, politiques et industriels convergents permettent d’affirmer qu’il n’existe très probablement pas de "kill switch" au sens d’un bouton secret permettant aux Etats-Unis de clouer un F-35 au sol à distance.

Les Etats-Unis ne peuvent donc pas empêcher physiquement un F-35 de décoller. En revanche, plusieurs fonctions clés de ces avions dépendent de logiciels et de serveurs contrôlés par Washington, auxquels l’appareil doit se connecter régulièrement pour rester pleinement opérationnel. Selon Xavier Tytelman, consultant défense interrogé par franceinfo : "Le logiciel se connecte au seul serveur mondial, qui se situe au Texas. Tout passe par les Etats-Unis. Les Etats-Unis gardent un contrôle sur la chaîne logistique dans tous les cas".

Certaines capacités, notamment liées au système d’armement, pourraient aussi être partiellement inhibées. Dans un entretien au journal allemand Augsburger Allgemeine, Michael Schoellhorn, directeur général d’Airbus Defence and Space, avertit ainsi : "Les Danois, avec leurs avions américains F-35, se rendent compte que ce n’est peut-être pas une si bonne idée, s’ils devaient un jour avoir l’idée de défendre le Groenland. Ils n’arriveraient même pas jusque-là".

Le Danemark veut rompre sa dépendance

Au Danemark, plusieurs responsables politiques expriment désormais leurs doutes, voire leurs regrets, quant à la dépendance du pays à l’armement américain. "En tant que l’un des décideurs à l’origine de l’achat des F-35 par le Danemark, je le regrette […] acheter des armes américaines est un risque pour la sécurité", a reconnu dès le mois de mars Rasmus Jarlov, président de la commission de la Défense danoise, redoutant que Washington puisse utiliser ces systèmes comme levier politique.

I dont know if there is a kill switch in the F35’s or not. We obviously can not take your word for it.

As one of the decision makers behind Denmark’s purchase of F35’s, I regret it.

The USA can certainly disable the planes by simple stopping the supply of spare parts. They… https://t.co/rDucWMUXDz

— Rasmus Jarlov (@RasmusJarlov) March 19, 2025

Plus largement, l’Union européenne a récemment affiché sa volonté de renforcer ses capacités militaires afin de réduire sa dépendance aux Etats-Unis de Donald Trump. Le plan "Réarmer l’Europe", annoncé en mars 2025, prévoit jusqu’à 800 milliards d’euros pour moderniser les forces armées du continent. Mais même si l’industrie européenne dispose d’alternatives crédibles, les experts soulignent qu’il faudrait une montée en puissance industrielle massive et très rapide des grands acteurs européens, notamment français, pour espérer rattraper le retard accumulé face aux Etats-Unis.

© via REUTERS

S'il n'existe pas de 'killswitch" pour désactiver les F-35 à distance, ces derniers doivent régulièrement se connecter à des serveurs américaines pour rester opérationnels.

Comment Donald Trump tente de manipuler le déroulement des élections de mi-mandat

13 janvier 2026 à 19:10

Donald Trump utilise actuellement tous les leviers à sa disposition pour influencer le déroulement des élections de mi-mandat de 2026, ces scrutins qui ont lieu tous les deux ans pour renouveler une partie du Congrès américain. Et, selon le Washington Post, pour semer le doute sur leur légitimité en cas de défaite de son parti. Craignant qu’un Congrès contrôlé par les démocrates puisse le placer sous enquête ou le destituer, le président cherche à modifier des règles et pratiques et normes électorales établies à son avantage.

Des informations qui s'appuient selon le quotidien américain sur des documents officiels, des décrets présidentiels, des communiqués de l’administration, ainsi que sur des entretiens avec plus de trois dizaines de responsables électoraux et d’experts menés au cours de l’année.

  • Redessiner les circonscriptions

Selon l’illustre journal d’enquête américain, Donald Trump a récemment fait pression sur des dirigeants républicains dans plusieurs Etats pour tenter de redessiner les circonscriptions de la Chambre des Représentants. La loi prévoit normalement un redécoupage tous les dix ans, or, nous nous situons actuellement au milieu d’une décennie. Ce redécoupage pourrait permettre de créer des zones électorales où ses partisans sont majoritaires, augmentant les chances que les Républicains remportent plus de sièges à la Chambre. Pour l’heure selon le WP, neuf circonscriptions ont déjà été modifiées par des élus Républicains dans l’Ohio, le Missouri, la Caroline du Nord et le Texas, et la même choses est envisagée en Floride.

  • Limiter le vote par correspondance

En parallèle, Donald Trump s’en prend au vote par correspondance, promettant de "diriger un mouvement" pour y mettre fin. Il envisagerait selon le journal de le supprimer par un décret présidentiel, bien que la Constitution confie aux Etats la responsabilité des élections et précise que toute tentative de suppression se heurterait à la justice. Limiter ou supprimer le vote par correspondance pourrait là aussi avantager les Républicains en réduisant la participation des électeurs, notamment les démocrates et les personnes âgées ou absentes, qui utilisent souvent ce mode de vote.

  • Machines de vote et données personnelles

L'enquête du Washington Post révèle que le président américain a tenté de créer de nouvelles règles pour les machines de vote, en dépit du fait qu'aucune machine existante ne respecte ces critères. Sans oublier de critiquer leur fiabilité sur les réseaux sociaux, laissant entendre qu’elles pourraient fausser les résultats. L’administration Trump aurait même cherché à obtenir l’accès à certains équipements de vote dans le Colorado et le Missouri.

Le journal ajoute que "le ministère de la Justice cherche actuellement à obtenir la liste des électeurs inscrits d’au moins 40 Etats, et dans de nombreux cas, il a pris la rare décision de demander que ces registres incluent des informations personnelles telles que les dates de naissance des électeurs et des portions de leur numéro de sécurité sociale". Ces démarches inquiètent les experts et les défenseurs des droits civiques, car elles pourraient entraîner des erreurs dans les listes, décourager certains électeurs ou être utilisées pour contester les résultats.

  • Pressions indirectes via la présence policière

Ces derniers mois, le dirigeant d'extrême droite a intensifié les patrouilles de l’ICE (police de l'immigration) à travers le pays, et a déployé ou tenté de déployer des troupes de la Garde nationale dans plusieurs villes dirigées par des démocrates, faisant craindre une forme d’intimidation pour les électeurs. Si la loi fédérale l'interdit, la simple présence visible d’une force importante peut décourager certaines personnes de voter tout en mobilisant les partisans de Trump.

  • Recensement et preuve de citoyenneté

Toujours selon les informations du quotidien américain, Donald Trump a proposé de réaliser un recensement avant l’échéance prévue en excluant les immigrants en situation irrégulière. Ce recensement anticipé pourrait modifier la répartition des sièges au Congrès et le nombre de votes électoraux attribués à chaque Etat, ce qui influence indirectement les élections législatives et présidentielles.

  • Une administration peuplée de partisans de la fraude électorale de 2020

Plus largement, l’effort principal de Trump pour accroître son influence sur les élections passe par les nominations qu’il a effectuées depuis le début de l’année. Dès son retour du pouvoir en janvier 2025, le président ultra-conservateur s’est effectivement appliqué à placer à des postes clefs des personnalités politiques qui continuent de répéter que l’élection présidentielle de 2020 lui a été "volée". Parmi eux figurent Pam Bondi (avocate générale des USA), Kash Patel (directeur du FBI), Harmeet K. Dhillon (assistant du procureur général) , Ed Martin (avocat de la présidence) et Gregg Phillips (impliqué dans la surveillance des processus électoraux).

Ces personnes utilisent leur pouvoir pour mener des enquêtes, engager des procès et demander l’accès aux machines de vote, même si la loi des Etats limite strictement qui peut manipuler ou contrôler ce matériel. En pratique, cela signifie que l’administration peut surveiller, contester ou mettre sous pression certains comtés et Etats, ce qui crée un climat d’incertitude et peut influencer la confiance des électeurs dans le processus. Une dynamique qui, selon le WP, "pourrait rendre les élections de mi-mandat plus vulnérables aux cyberattaques, aux attaques physiques sur les bureaux de vote et aux tentatives de saper les résultats électoraux".

© REUTERS

Selon le "Washington Post", Donald Trump fait pression sur des dirigeants républicains pour tenter de faire redessiner les circonscriptions électorales à l'avantage des Républicains... Et donc au sien.

Donald Trump exhorte les Iraniens à poursuivre les manifestations contre le gouvernement

13 janvier 2026 à 18:45

Le président américain Donald Trump a exhorté, mardi 13 janvier, les Iraniens à poursuivre leurs manifestations contre leur gouvernement, promettant que "l'aide" arrivait. "Patriotes iraniens, CONTINUEZ DE PROTESTER – REPRENEZ LE CONTRÔLE DE VOS INSTITUTIONS !!!... L'AIDE EST EN ROUTE", a-t-il écrit sur son réseau social Truth Social, ajoutant qu'il avait "annulé toutes les réunions avec des responsables iraniens tant que les massacres insensés de manifestants ne s'arrêtaient pas".

Paris, Rome, Berlin, et d'autres capitales européennes ont convoqué les ambassadeurs iraniens pour dénoncer la répression "inacceptable" menée par les autorités iraniennes. "Ces jours-ci, des hommes et des femmes à travers tout l'Iran combattent dans les rues et sur les places publiques, et paient un prix très élevé", a déclaré le ministre italien Antonio Tajani à la chambre basse du Parlement.

Au moins 2 000 morts

Selon l'ONG Hrana, basée aux Etats-Unis, la répression a fait au moins 2 000 mots, dont 1 850 manifestants. Une estimation confirmée par un responsable iranien, une reconnaissance rare de la part des autorités. S'exprimant auprès de Reuters, un autre responsable iranien a affirmé que des individus, qu'il a qualifiés de terroristes, étaient responsables de la mort de manifestants et de membres des forces de sécurité. Ce responsable, qui a requis l'anonymat, n'a pas précisé l'identité des victimes.

Donald Trump avait auparavant affirmé que des frappes aériennes pourraient être menées si le pays continuait de tuer des manifestants. Le président américain a également annoncé l'instauration de droits de douane de 25 % sur les importations en provenance de tout pays commerçant avec l'Iran. Téhéran n'a pas encore réagi publiquement à cette annonce mais la Chine a rapidement critiqué cette mesure. L'Iran, déjà soumis à de lourdes sanctions américaines, exporte une grande partie de son pétrole vers la Chine, la Turquie, l'Irak, les Emirats arabes unis et l'Inde.

La Russie condamne "l'ingérence extérieure"

Ce message du président américain intervient quelques heures seulement après que les Iraniens ont pu passer des appels vers l'étranger, pour la première fois depuis six jours. Le blocage d'Internet avait ralenti la diffusion d'informations hors du pays et masqué la gravité de la répression des manifestations antigouvernementales, selon l'ONG Iran Human Rights (IHR), basée en Norvège. Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme a indiqué que les services téléphoniques avaient été rétablis, mais que les connexions Internet avec l'Iran restaient instables.

Ces manifestations, déclenchées par une situation économique désastreuse, constituent le plus grand défi interne auquel les dirigeants religieux iraniens ont été confrontés depuis au moins trois ans. L'ayatollah Ali Khamenei, au pouvoir depuis plus de 36 ans, s'est exprimé vendredi dernier, accusant les manifestants d'être des "saboteurs" et des "vandales" contre qui "la République islamique d'Iran ne reculera pas".

De son côté, la Russie a condamné ce qu'elle a qualifié d'"ingérence extérieure subversive" dans la politique intérieure iranienne, déclarant que les menaces américaines de nouvelles frappes militaires contre le pays étaient "catégoriquement inacceptables". "Ceux qui envisagent d’utiliser des troubles d’origine extérieure comme prétexte pour réitérer l’agression commise contre l’Iran en juin 2025 doivent être conscients des conséquences désastreuses de telles actions pour la situation au Moyen-Orient et pour la sécurité internationale", a déclaré le ministère russe des Affaires étrangères dans un communiqué.

Malgré ces manifestations, qui surviennent à un moment particulièrement vulnérable pour les autorités en raison de l'ampleur des problèmes économiques et des années de pressions extérieures, il n'y a pour l'instant aucun signe de fracture au sein de l'élite sécuritaire susceptible de mettre fin au système clérical au pouvoir depuis la révolution islamique de 1979. Toutefois, soulignant l'incertitude internationale quant à l'avenir de l'Iran , qui est l'une des puissances dominantes du Moyen-Orient depuis des décennies, le chancelier allemand Friedrich Merz a déclaré qu'il pensait que le gouvernement allait tomber. "Je suppose que nous assistons actuellement aux derniers jours et aux dernières semaines de ce régime", a-t-il déclaré, ajoutant que si celui-ci avait dû se maintenir au pouvoir par la violence, "il est effectivement arrivé à son terme".

© REUTERS

Le président Trump a appelé mardi 13 janvier 2026 les Iraniens à poursuivre leurs manifestations contre leur gouvernement.

Mohammed VI, les secrets d'un roi : ses séjours parisiens, sa brouille avec Emmanuel Macron, sa vie privée

13 janvier 2026 à 17:00

Bientôt vingt-sept ans de règne et un brouillard toujours aussi épais. Mohammed VI est-il le "roi des pauvres" ou un chef d’Etat fainéant ? Un monarque progressiste ou un autocrate autoritaire ? Gouverne-t-il lui-même en télétravail ou est-il le pantin de ses conseillers ? Dans Mohammed VI, le mystère (Flammarion), une enquête d’exception publiée ce 14 janvier, le journaliste Thierry Oberlé s’emploie à dissiper la brume autour du roi du Maroc. Il révèle que "M6", comme l’appellent les Marocains, souffre d’une maladie chronique, une affection très invalidante et a priori incurable. S’y ajoute une affection plus psychologique, cette éternelle tentation de l’ailleurs qui le pousse à fuir régulièrement les frontières de son pays, parfois plus de six mois par an. Avec une préférence toute particulière pour les séjours parisiens, malgré ses relations exécrables avec Emmanuel Macron.

Ce livre nous immerge aussi dans le bocal du "mahzen", comme on nomme à Rabat la cour du roi, un univers de trahison et de disgrâces. Y surnagent depuis plusieurs années les frères Azaitar, des boxeurs originaires d’Allemagne, dont Thierry Oberlé retrace les liens avec le crime organisé. Au fil d’un chapitre foisonnant, l’auteur brise encore un tabou : la complaisance, voire les complicités royales, avec lesquelles le trafic de drogue prospère depuis la région marocaine du Rif, jusqu’à représenter 80 % du cannabis écoulé en France. Malgré ces usages baroques, il arrive que Mohammed VI ordonne, et l’intendance exécute. Avec quelques succès spectaculaires à son actif : à rebours des principes du droit international, le Royaume a obtenu que l’ONU adoube la marocanité du Sahara occidental, en novembre 2025. En dépit des apparences, le fils a réussi là où son père, le redoutable Hassan II, a toujours échoué. Découvrez des extraits exclusifs du livre.

Roi en télétravail

Le roi a toujours eu le goût de l’ailleurs, du lointain. Dès le début de son règne, il voyage, emmenant avec lui sa cour et ses amis. Ses déplacements sont secrets au point que des collaborateurs le rejoindraient avec de vrais faux passeports. "Mohammed VI, qui accumule autant de titres royaux, a-t-il le droit de s’absenter si souvent et pendant si longtemps sans même annoncer la date de son voyage et sa durée ?", interrogeait le journaliste marocain Ali Anouzla dans un éditorial publié en juin 2013 sur le site d’information Lakome. Est-ce cette interrogation qui lui a valu un bref séjour en prison et la fermeture de son journal officiellement accusé d’avoir diffusé une vidéo d’Al-Qaïda au Maghreb islamique ? À partir de 2015, la tendance au voyage s’accentue. En 2017 et 2018, Mohammed VI passe plus de la moitié de son temps loin de son pays.

"Le roi est un hédoniste, confie un de ses fidèles, il aime les plaisirs de l’existence." Cela signifie-t-il qu’il est peu studieux ? Les avis divergent. Adepte avant l’heure du télétravail, il gouvernerait au quotidien par téléphone. En 2018, année quasi sabbatique, il est absent presque toute l’année. Oublié le distanciel ! Ses collaborateurs insistent sur son implication dans les grands dossiers et son acuité intellectuelle. "Il s’intéresse aux sujets prioritaires comme à des sujets a priori secondaires, avec une patience pointilleuse, en leur accordant une importance identique", indique l’un d’eux.

"Il est beaucoup dans l’évitement et sa concentration sur son immense charge est séquentielle", commente un ancien diplomate français à Rabat. Mohammed VI dédaigne la politique marocaine mais se passionne pour le développement des lignes TGV. Il surveille dans ses moindres détails le chantier de construction du Royal Mansour de Marrakech. Durant les travaux, il fait installer des caméras sur place et des écrans de contrôle chez lui. S’il voit un maçon peu absorbé par sa tâche, il signale le tire-au-flanc.

Le secret de sa fortune

Il y a une dizaine d’années, le magazine Forbes classait Mohammed VI au cinquième rang des grandes fortunes d’Afrique et en tête de la liste des rois les plus riches du continent. Le redéploiement des avoirs du souverain entamé depuis le début de son règne avait, semble-t-il, permis de faire fructifier sa fortune dans des proportions massives. Sur le plan mondial, il occupait la septième position dans le top 10 des têtes couronnées. Mohammed VI réussissait le tour de force d’être aussi riche que l’émir du Qatar, sans pétrole mais grâce à des montages financiers. En 2014, sa fortune était estimée à 2,5 milliards de dollars.

En 2015, elle avait plus que doublé en passant à 5,7 milliards de dollars. Forbes expliquait ce bond en avant par de "nouvelles informations sur la valeur des actifs de la SNI, la holding royale". Depuis, la SNI devenue Al Mada est sortie de la Bourse de Casablanca. La holding royale n’a plus l’obligation de rendre publics ses résultats et elle se garde bien de se prêter à l’exercice de transparence. La fiche du roi dans le "Who’s Who" de Forbes, dont le classement est une référence, n’est plus réactualisée faute d’informations. Il faut examiner les comptes société par société pour y voir clair.

Mohammed VI, l'homme le plus riche du Maroc
Mohammed VI, l'homme le plus riche du Maroc

Avant la dissolution de la SNI dans Al Mada, un dernier bilan financier émanant du conseil d’administration de la société avait été repris par l’agence officielle MAP. On y apprenait que la SNI/Al Mada, qui est détenue majoritairement par la famille royale, avait réalisé en 2017 un résultat net de 4,65 milliards de dirhams (420 millions d’euros), en hausse de 5,12 % par rapport à l’exercice précédent, selon les états financiers consolidés du groupe. En 2020, l’hebdomadaire Jeune Afrique plaçait Al Mada à la 37e place de son classement des 500 plus grandes entreprises d’Afrique sur la base de ses comptes de 2018. Le fonds d’investissement a depuis disparu de sa liste.

En dépit des écrans de fumée, il est certain que la fortune de Mohammed VI s’est accrue ces dernières années – même pendant le Covid-19 –, grâce à la bonne santé de ses entreprises, au rachat de sociétés agglomérées au groupe, aux investissements dans l’immobilier et bien sûr aux dividendes versés à la famille royale. Selon la lettre confidentielle Africa Intelligence, l’assemblée générale d’Al Mada avait proposé de verser en 2022 la coquette somme de 305 millions d’euros à ses heureux actionnaires royaux, malgré des résultats en forte baisse. La fortune de Mohammed VI pourrait aujourd’hui dépasser les 10 milliards de dollars.

Tabou de la drogue

Face aux défis de la culture et du trafic la position du Makhzen consiste à "ne pas troubler les réseaux existants tout en contrôlant leur évolution", écrit l’anthropologue Khalid Mouna, dans son livre tiré de sa thèse Le Bled du kif : économie et pouvoir chez les Ketama du Rif. "La gestion de l’économie du kif en tant que dossier sensible relève de l’autorité du Palais royal. Les acteurs politiques acceptent la règle du jeu et laissent les relais monarchiques gérer ce type de situation", explique le chercheur. Le propos date de 2010, il est toujours d’actualité.

"En 2006, j’avais écrit une lettre au roi pour dénoncer le trafic qui se déroulait dans la lagune de Nador en toute impunité et au vu de tous", me racontait, dix ans plus tard, Chakib Al Khayari, un militant associatif défenseur des paysans rifains. "J’ai écopé d’une peine de trois ans d’emprisonnement pour avoir dit, à la suite du démantèlement d’un réseau, que les arrestations avaient épargné les gros poissons et les détenteurs de postes sensibles", ajoutait-il. Avant de conclure, dans un sourire amer : "Au moins, en prison, j’étais à l’abri des représailles des grands trafiquants." La justice marocaine avait estimé que ses déclarations étaient dénuées de tout fondement, qu’elles portaient atteinte aux "efforts déployés dans le cadre de la lutte contre le trafic de drogue" et qu’il avait "perçu des fonds de parties étrangères". Il n’est pas bon, au Maroc, d’être un lanceur d’alerte dénonçant l’existence de complicités à haut niveau au sein d’institutions étatiques : Chakib Al Khayari avait, selon ses termes, "brisé un tabou" en affirmant que "les barons avaient trouvé leur place au Parlement". Les islamistes du PJD, au gouvernement de 2011 à 2021, ne disaient pas autre chose quand ils étaient au pouvoir. Pour eux, le rival du PAM était "le parti des trafiquants". En 2015, durant la campagne des régionales, le Premier ministre Abdelilah Benkirane affirmait quant à lui que "l’argent utilisé par le PAM" durant les élections était "issu de la poudre que l’on connaît tous". Le parti a toujours réfuté.

Mais le ver était dans le fruit du parti du roi dès sa naissance, en 2008. Initié par Fouad Ali El Himma, le conseiller politique du monarque, le PAM s’est appuyé à sa fondation sur une solide base rifaine. Il a rallié, dans la région d’Al Hoceïma, Saïd Chaou. Né en 1967, ce cousin d’Ilyas El Omari, dirigeant du PAM, a émigré aux Pays-Bas dans les années 1980 pour gagner sa vie dans le commerce de stupéfiants. Il avait pignon sur rue à Roosendaal, dans le Brabant, près de la frontière belge, une localité où les consommateurs et les dealers français venaient s’approvisionner en cannabis dans les coffee-shops, en toute légalité à l’époque. Il rentre riche au pays avec des ambitions. L’"enfant prodigue" du Rif est élu député en 2007 sous les couleurs d’un micro-parti, Al Ahd, qui obtient une demi-douzaine d’élus au Parlement. Sa formation est absorbée l’année suivante par le PAM dont l’objectif est de gagner les prochaines échéances électorales. Ilyas El Omari le présente, selon le média en ligne Le Desk, "comme un digne fils de la diaspora rifaine revenu au pays pour investir". En 2010, Chaou prend la poudre d’escampette et rentre à Roosendaal. Il est lâché par ses amis politiques et déchu de son siège de député.

Refuge parisien

Seuls les membres du premier cercle connaissent sa destination. Lorsqu’il est en déplacement privé, Mohammed VI disparaît des radars. Il se trouve à Paris, à New York ou ailleurs. Lorsque l’escapade est française, la DGSE est en général informée par Rabat pour assurer sa sécurité, et ce, même pendant les périodes de mésentente. En 2022, Mohammed VI a passé quatre mois pratiquement ininterrompus en France, de juin à début octobre, en dépit de ses clashs avec Emmanuel Macron. Il en allait de même durant la brouille avec François Hollande. Le séjour le rapprochait de ses sœurs, Lalla Meryem et Lalla Hasna, également propriétaires de pied-à-terre dans la capitale et parisiennes d’adoption. (…)

De ses voyages anonymes dans sa ville de cœur, il reste sur les réseaux sociaux une vidéo qui ne l’est pas. Prise sur le vif par le passager d’une voiture, étonné de voir le roi, elle montre le souverain en virée nocturne avec des proches, dont un combattant d’arts martiaux hispano-marocain, avançant sur un trottoir, le regard désorienté. Devenue virale, la séquence a fait jaser. Rien de tel en cette fin d’été 2023. Depuis trois ans, il n’est plus contraint de descendre au Ritz, place Vendôme, ou au Crillon, place de la Concorde, où il avait ses habitudes. Il est propriétaire d’un hôtel particulier près de la tour Eiffel, du côté du Champ-de-Mars, acquis pendant la période du Covid. Un modeste investissement de 80 millions d’euros dont il souhaite, selon un familier du Palais, faire profiter son fils qui, à la différence de son père et de son défunt grand-père, n’éprouve pas une attirance particulière pour la Ville Lumière et plus généralement pour la culture française.

Brouille avec Macron

Emmanuel Macron est furieux. Sa colère contre le roi du Maroc ne retombe pas depuis qu’il a appris que l’un de ses smartphones personnels serait ciblé par un logiciel espion. L’Élysée a été prévenu par le consortium de journalistes internationaux Forbidden Stories, qui révèle le 18 juillet 2021 le listing d’un utilisateur étatique du logiciel espion israélien Pegasus. Le président est en bonne compagnie. Les enquêteurs du "projet Pegasus" ont repéré dans le registre les coordonnées de personnalités, notamment politiques, dont l’ex-locataire de Matignon Édouard Philippe et 14 ministres – de Gérald Darmanin à Jean-Yves Le Drian. Dans la majorité des cas inspectés par le laboratoire d’analyses d’Amnesty International, la preuve d’une présence du virus est établie. L’existence de cette liste signifie qu’un client du logiciel espion vendu à des États par la firme israélienne NSO a au mieux envisagé une infection, au pire infiltré les téléphones. Le Maroc est suspecté. Aux côtés des personnalités françaises apparaissent en effet les numéros d’appel de centaines de Marocains. Ce sont des opposants, des journalistes, des avocats et même des membres de la famille royale. L’analyse de la liste montre que les commanditaires de cet espionnage de masse s’intéressent à l’actualité hexagonale, marocaine ainsi qu’algérienne. (…)

Le mouchard Pegasus est vicieux : il incruste ses virus vite et bien pour accéder aux messageries, aux données, aux sons et aux images de n’importe quel téléphone. Il prend le contrôle de l’appareil pour siphonner un ordinateur connecté. Emmanuel Macron utilise fréquemment le 06 visé par ce logiciel espion, vendu à des États par NSO Group, une firme de la "start-up nation" israélienne, et ce avec l’assentiment de son gouvernement. La vérification du smartphone n’apaise pas l’état d’esprit de "Jupiter", selon un ambassadeur qui suit l’affaire depuis le Proche-Orient.

Le président appelle Mohammed VI. La conversation est brève et tendue. Il demande au roi si le royaume l’a espionné. Mohammed VI est catégorique : il ne l’a jamais fait et aucun ordre n’a été transmis dans ce sens, il en donne sa parole. "Je ne vous crois pas !", répond, glacial, le président français. L’appel s’interrompt. "Macron a été très, très maladroit. Il a manqué de respect au roi du Maroc, ce que je sais de sources très sûres", croit savoir l’écrivain franco-marocain, ami du Palais, Tahar Ben Jelloun. (…)

Emmanuel Macron n’a pas d’atomes crochus avec Mohammed VI, ni de liens privés avec son royaume. Et, pour sa part, Mohammed VI ne peut être que dans la retenue face à un président à la personnalité aussi jupitérienne que celle de son père. Le Maroc n’est pas pour Emmanuel Macron un jardin méridional où l’on prend ses aises, séduit par le charme de l’hôte. (…) À Rabat, l’ambassadeur de France est en quarantaine et ses collaborateurs s’ennuient. "Emmanuel Macron ne calcule pas le roi. Il ne le comprend pas et cela ne le dérange pas outre mesure. Il éprouve à son égard une forme d’indifférence", raconte un conseiller spécial d’Emmanuel Macron. Lors d’une réunion, informé des récriminations adressées par Mohammed VI, le président se lâche : "Mais qu’est-ce qu’il a, ce mec ?", s’agace-t-il.

© Diego Mallo

Le journaliste Thierry Oberlé publie "Mohammed VI, le mystère" (Flammarion).

En Iran, le peuple se dresse contre les islamistes : l'heure de la révolte finale ?

13 janvier 2026 à 16:22

Il y a ces médecins à qui l’on ordonne de ne pas soigner les blessés - au torse, au cou, aux yeux -, affluant en masse dans les hôpitaux ; ces hommes et femmes qui n’hésitent plus à brûler des photos du Guide suprême ; et ces dizaines, voire centaines, de sacs mortuaires qui s’entassent au centre médico-légal Kahrizak de Téhéran. Des manifestants abattus froidement par les services de sécurité iraniens.

Entre deux coupures d’Internet et quelques brèves discussions grâce au réseau Starlink, des témoignages glaçants affluent des 31 provinces du pays. Brutalité abjecte d’un régime islamiste aux abois face au courage inouï de la population iranienne qui, jour après jour, descend dans la rue au péril de sa vie. Les chiffres du bain de sang sont effroyables : plus de 600 morts et 10 000 arrestations depuis le 28 décembre, selon l'ONG Hrana, basée aux Etats-Unis. Mais le bilan pourrait être bien supérieur.

Même si la brutale répression réduit les chances d’une chute immédiate du pouvoir, l’hypothèse d’un basculement prochain de la République islamique demeure entière.
Même si la brutale répression réduit les chances d’une chute immédiate du pouvoir, l’hypothèse d’un basculement prochain de la République islamique demeure entière.

Quarante-sept ans après l’instauration de la République islamique, le régime des mollahs reste une machine à réprimer implacablement son peuple. Mais telle une vague qui revient chaque fois plus forte, les Iraniens continuent de se lever face à un régime liberticide, corrompu et inapte. Ils ont lancé le mouvement "vert" de 2009 contre la réélection frauduleuse de Mahmoud Ahmadinejad, les protestations contre la hausse des prix du carburant en 2019, la révolution "Femme, Vie, Liberté" en 2022, après la mort de Mahsa Ahmini pour un voile mal ajusté. Aujourd’hui, encore, tout un peuple revient à la charge, dépassant ses peurs, pour en finir avec ce régime honni. Nul ne peut prédire si ce mouvement sera, comme les précédents, fauché par les balles.

Un Iranien sur trois vit sous le seuil de pauvreté

"Je suis dévasté… Ce black-out numérique et les rares nouvelles, sombres et sanglantes, venant d'Iran me tuent à petit feu", témoigne Maziar, un ingénieur de 31 ans qui, avant de rejoindre l'Allemagne, a participé à tous les mouvements de colère de ces dernières années. Cette fois, l’étincelle est venue des bazars, qui ont baissé le rideau face à l’hyperinflation. Un coup dur pour les mollahs, tant ce cœur battant de l’économie, soutien stratégique du régime, avait été l’épicentre de la chute du chah en 1979. Presque cinq décennies plus tard, un Iranien sur trois vit sous le seuil de pauvreté. "La République islamique n’a pas tenu ses promesses. Elle s’est montrée incapable d’assurer la protection sociale des Iraniens, résume Riccardo Alcaro, directeur de recherche à l'Istituto Affari Internazionali, à Rome. Son projet d'organisation de l'économie et de la société est un échec total."

Décrié depuis longtemps, le pouvoir théocratique a perdu toute crédibilité. Jamais le régime des mollahs, menacé à l’intérieur et à l’extérieur du pays, n’aura paru aussi en danger. "Sa situation est fragile. Chaque vague de protestations a ajouté une couche supplémentaire à cette crise de légitimité”, souligne Raz Zimmt, directeur du programme Iran à l’Institut national d’études de sécurité (INSS) de l’université de Tel-Aviv.

Aux motifs économiques, tels que les pénuries d’eau, d’aliments et les coupures électriques, se sont ajoutées des revendications politiques. La jeunesse, très mobilisée, ne voit aucun avenir dans l’Iran exsangue de Khamenei. Une scène, filmée par un téléphone portable lors de la "journée de l’étudiant" le 7 décembre dernier, illustre cet incroyable souffle de liberté qui la traverse depuis plusieurs années. Un jeune homme lit d’une voix ferme, à l’émotion contenue, le discours qu’il a préparé, face à Saïd Jalili, un proche d’Ali Khamenei, venu à l’université de la capitale s’exprimer devant une salle remplie d’élèves. "Vous, dont les mains et chaque souffle, chaque respiration portent l’odeur du sang, vous inondez les rues de vos forces répressives [...] Vous tuez et vous tuez. Mais vous ne savez pas que la voix de la liberté ne s’éteindra pas. [...] Alors tuez-nous. Peut-être viendra-t-il un jour où mon Iran, ma belle patrie, du fait de votre incurie et de vos politiques insensées, n’aura plus d’air pour respirer ni d’eau pour étancher sa soif. Mais même ce jour-là, la voix sera. La plume sera." Tout est résumé dans les mots poignants de cet étudiant d’un courage fou, dont le sort reste inconnu… Le désespoir est tel, en Iran, qu’il est plus fort que la mort.

Ce sont encore les étudiants qui, face aux miliciens bassidjis, ont scandé le 30 décembre "Mort au principe du Velayate Faqih !", le concept théologique qui confère aux religieux la primauté sur le pouvoir politique. Au sein de la population, l’une des moins religieuses de la région, les aspirations pour une société plus séculière ne cessent de grandir. "On voit dans les cortèges un impressionnant rejet de l’islam. Des femmes et des hommes affirment ne pas être musulmans, mais persans, et se réclament de Cyrus le Grand [fondateur du premier grand empire iranien, vers 550 avant J.-C.] et de Xerxès [roi de l’empire achéménide, au Ve siècle avant notre ère]. C'est l'affirmation d’une identité iranienne fondée sur le zoroastrisme [religion dominante en Iran avant l’islam] et l’héritage de la Perse antique", constate Bernard Haykel, professeur d’études du Proche-Orient à l’université de Princeton.

Des secousses externes

A cette vague de contestations se sont greffées toute une série de secousses externes. Depuis la chute de son allié Bachar al-Assad en Syrie, en décembre 2024, le pouvoir enchaîne les catastrophes géopolitiques. Israël a décapité le Hezbollah et affaibli le Hamas, ses bras armés dans la région. Téhéran ne s’est jamais vraiment remis de la "guerre des douze jours" qui, en juin dernier, a vu Israël frapper des sites stratégiques iraniens, éliminer des hauts cadres du régime, et les Etats-Unis bombarder des installations nucléaires. Les deux piliers stratégiques de Téhéran ont été ébranlés : son programme nucléaire et son influence régionale.

Et voilà que Donald Trump menace ouvertement le régime iranien de représailles en cas de violences sur les manifestants. Si l’envoi de troupes au sol paraît exclu, le récent coup de force américain au Venezuela, l’allié de l’Iran en Amérique latine, et la capture de Nicolas Maduro ont déclenché un vent de panique à Téhéran. Les Etats-Unis pourraient-ils reproduire l’opération chirurgicale menée en Amérique latine à 11 000 kilomètres de là, au cœur des montagnes de l’Alborz, en mêlant frappes ciblées et enlèvement du Guide suprême ? Certains médias iraniens pro régime affirment - sans confirmation à ce stade - que les Etats-Unis ont déjà déployé la 101e division aéroportée à la frontière. Reste qu'une offensive contre ce pays difficile d'accès serait autrement plus compliquée que dans les Caraïbes. "Quand bien même ils captureraient l’ayatollah Khamenei, cela ne signifierait pas la chute immédiate du régime, qui pourrait mener des représailles dans toute la région, même avec des alliés diminués", tempère Ali Vaez, directeur du projet Iran de l’International Crisis Group. A l’inverse du clan Assad, le système iranien ne dépend pas d’un seul homme. Après les éliminations ciblées menées par le Mossad israélien en juin dernier, le Guide suprême, déjà très âgé (87 ans) et malade, aurait déjà choisi plusieurs dignitaires religieux comme successeurs potentiels.

Des appels à la défection

Si la brutale répression a réduit les chances d’une chute à court terme du pouvoir, l’hypothèse d’un basculement demeure entière dans les semaines ou les mois qui viennent. Pour le chancelier allemand Friedrich Merz, il ne fait guère de doute qu'il "vit ses derniers jours et semaines". Depuis plusieurs jours, des appels à la défection visant les Gardiens de la révolution circulent abondamment sur les réseaux, sans que l’on sache s’ils se traduisent dans les faits.

"Face à une révolte, le régime se ressoude. Les forces ultraconservatrices, les Gardiens de la révolution et tout l'entourage de Khamenei se rassemblent pour la défense de leur pouvoir et de leurs intérêts économiques", analyse Jonathan Piron, spécialiste de l’Iran pour le centre d’étude Etopia. En exerçant une pression maximale sur Téhéran - déjà étranglé par les sanctions américaines -, Donald Trump espère faire émerger une ligne plus modérée et conciliante avec les intérêts américains. Par ricochet, il perturbe deux grands partenaires de l’Iran : la Russie et surtout la Chine, de loin le premier acheteur de pétrole iranien. Deux superpuissances qui risquent déjà de pâtir des droits de douane à 25 % que le président américain a instaurés le 12 janvier contre les pays commerçant avec l’Iran.

Dans ce contexte, Téhéran cherche à garder le canal ouvert avec Washington, via l’envoyé spécial de Donald Trump, Steve Witkoff. Certains conseillers de la Maison-Blanche plaident pour privilégier la voie diplomatique face à la ligne interventionniste qui a prévalu depuis la réélection de Donald Trump. Une rencontre entre officiels iraniens et américains pourrait même avoir lieu. Enivré par son succès au Venezuela, le président américain poursuivra-t-il sur sa lancée ? "Il reste convaincu, comme les dirigeants de l’Arabie saoudite, des Emirats arabes unis et d’Israël, que le régime iranien est le plus dangereux et menaçant de la région", note Bernard Haykel. S’il décide d’écarter l’option militaire, d’autres solutions - non létales - restent à sa disposition, comme l'imposition de nouvelles sanctions contre des personnalités du régime ou des cyberattaques afin de court-circuiter le black-out imposé aux Iraniens.

Pour l’heure, rien ne semble pouvoir apaiser la colère de la population. Les mesures prises par le régime - une aide à hauteur de 6 euros par mois et par personne durant quatre mois, alors que le salaire moyen s’élève à 170 euros - n’ont rien changé. "C’est comme mettre un pansement sur un cancer, résume Raz Zimmt, de l’INSS. La seule véritable solution serait un changement radical de politique. Mais au vu des discours de Khamenei, il est clair qu'il n'a aucune intention de changer de cap".

Au sein des cortèges, certains manifestants réclament le retour de Reza Pahlavi, le fils du dernier chah d'Iran, seule option crédible selon eux, alors qu’il n’existe aucune opposition libre et structurée dans ce pays de plus 90 millions d’habitants. Benyamin Netanyahou rêve de le voir conduire la transition démocratique en Iran. Mais sa légitimité, très relative, reste encore à prouver.

Cette révolution sera-t-elle la bonne ? Sans aide extérieure et face à des tireurs sans pitié, les manifestants risquent de s’épuiser. Le régime ne fera alors que repousser sa fin. "Même si, dans quelques jours, le régime vient à bout des manifestations, ce ne sera qu'une question de temps avant qu'une nouvelle vague n'éclate, car aucun problème fondamental n'aura été résolu", résume Raz Zimmt, pour qui le régime devra, quoi qu'il arrive, se transformer. "Il est probable qu'après la mort de Khamenei, ou même avant, nous assistions à un changement radical dans le mode de gouvernement de l'Iran - et que des révisions constitutionnelles transforment par exemple la République islamique en une sorte de régime autoritaire militaire avec un Guide suprême beaucoup plus faible et un président plus fort issu des rangs des gardiens de la révolution."

Maziar, cet Iranien exilé en Allemagne ne s’en satisferait pas. Il lance un appel aux responsables politiques occidentaux : "Vous devez stopper le régime islamique en Iran. C'est une hécatombe, ils chassent des gens désarmés dans les rues. Vous devriez expulser leurs ambassadeurs et rappeler les vôtres. Cette dictature doit prendre fin le plus vite possible. Entendez notre voix, sauvez notre nation."

© via REUTERS

Des manifestants iraniens se rassemblent dans une rue de Téhéran, en Iran, le 8 janvier 2026, pour protester contre l'effondrement de la valeur de la monnaie.

Projet Nightfall : le plan de Londres pour offrir un missile longue portée à l’Ukraine

13 janvier 2026 à 15:00

Le concours à l’armement est lancé. Le Royaume-Uni a annoncé le 11 janvier le déclenchement du Project Nightfall, un programme sous forme de compétition destiné à développer le plus rapidement possible des missiles balistiques à longue portée pour l’Ukraine. Une nouvelle arme puissante qui devra "renforcer la puissance de feu de Kyiv face à la machine de guerre de Vladimir Poutine", selon un communiqué du ministère britannique de la Défense.

Selon le cahier des charges britannique, les missiles de pointe développés pourront atteindre des cibles situées à plus de 500 kilomètres. Ils seront dotés d’une ogive conventionnelle de 200 kilos et conçus pour "fonctionner sur des champs de bataille à haut risque présentant de fortes interférences électromagnétiques". Leur coût maximal est fixé à 800 000 livres sterling par unité, soit environ 920 000 euros, un montant relativement limité pour ce type d’armement.

Combler le manque de missiles longue portée

Propulsés par fusée et lancés sur une trajectoire haute avant de retomber sur leur cible, les missiles balistiques atteignent des vitesses très élevées et sont difficiles à intercepter. La Russie y recourt largement contre l’Ukraine. Côté ukrainien, les seuls missiles balistiques utilisés jusqu’à présent sont les ATACMS fournis par les Etats-Unis, d’une portée maximale de 300 kilomètres, mais dont les stocks sont désormais très limités.

Le projet Nightfall vise précisément à combler ce déficit. L’objectif est d’aider Kyiv à frapper des cibles militaires et énergétiques russes en profondeur, tout en réduisant la dépendance aux armements américains, devenus à la fois rares et politiquement incertains selon plusieurs analystes occidentaux.

Une réponse à l’escalade russe

L’annonce britannique intervient quelques jours après l’utilisation par la Russie de son nouveau missile hypersonique Oreshnik contre l’Ukraine. Le 10 janvier, ce missile a touché une ville située à une centaine de kilomètres de la frontière polonaise, pays membre de l’Otan. Les dirigeants européens ont dénoncé une "escalade manifeste" et une tentative "d’instiller la peur".

"Une Europe sûre a besoin d’une Ukraine forte", a déclaré Luke Pollard, ministre britannique de la défense. Selon lui, ces nouveaux missiles à longue portée "maintiendront l’Ukraine dans la lutte" et offriront à Moscou "un nouveau sujet d’inquiétude".

Pas déployés en 2026

Trois équipes industrielles doivent être sélectionnées d’ici mars 2026 pour produire des prototypes. Un budget de développement de 12 millions de dollars est prévu afin de livrer les trois premiers missiles, avec des tirs d’essai annoncés dans un délai de douze mois.

En parallèle, l’Ukraine poursuit le développement de son propre missile balistique, le Sapsan, d’une portée d’environ 300 kilomètres et doté d’une charge militaire importante. Selon plusieurs experts, ce missile pourrait arriver plus rapidement sur le champ de bataille que Nightfall, lequel ne devrait pas être produit en volumes suffisants pour peser significativement sur le conflit dès 2026.

© Jonathan Brady/PRESS ASSOCIATION IMAGES/MAXPPP

Le Premier ministre Keir Starmer accueille le président ukrainien Volodymyr Zelensky au 10 Downing Street, à Londres, le 8 décembre 2025.

Donald Trump veut acheter le Groenland, mais à quel prix ?

13 janvier 2026 à 13:00

Dans le jeu Risk, le Groenland fait figure de territoire clé, point d’accès au continent de l’Amérique du Nord auquel il appartient. Dessinée en jaune sur le plateau du jeu de société, l’île gelée contemple l’Islande, en couleur bleue, et rattachée, elle, à l’Europe. Enfant, Donald Trump était-il un expert du jeu baptisé "Conquête du monde" à sa création en 1957 ? Il dit ne pas exclure la voie militaire pour s’emparer de ce territoire grand comme 4 fois la France mais peuplé de seulement 57 000 habitants, même si, admet la Maison-Blanche, toutes les options sont sur la table, à commencer par celle du rachat. Dans l’esprit du magnat immobilier de New York, rien de plus normal que ce type de "deal" : Ne projetait-il pas, il y a quelques mois, de transformer la bande de Gaza en "Riviera du Moyen Orient" ?

Surtout, Donald Trump a de la suite dans les idées : en 2019, lors de son premier mandat présidentiel en 2019, il songeait déjà à s’emparer du Groenland. Il n’était d’ailleurs pas le premier à convoiter la plus grande île non continentale du monde : en 1868, un secrétaire d’Etat américain en avait proposé 5,5 millions de dollars, avant qu’en 1946, Harry S. Truman, président des Etats-Unis revoit l’offre à la hausse (100 millions de dollars). Elle fut refusée, et encore aujourd’hui, le Danemark, qui contrôle le Groenland, répète que l’étendue arctique n’est pas à vendre.

Qu’importe : dans le monde de Trump, tout s’achète et tout se vend. Mais à quel prix ? Faut-il calculer la valeur du Groenland en fonction de ses kilomètres carrés ? Ou de ses richesses (terres rares, gaz, pétrole, nickel …) ? Et comment valoriser son emplacement stratégique, à moins de 800 kilomètres du pôle Nord, et au croisement des routes maritimes de demain ? Jouant avec ces différents critères, les financiers ont abouti à un prix oscillant entre 12 et 77 milliards de dollars. Soit un chèque de 220 000 jusqu’à 1,36 million de dollars pour chaque habitant du Groenland… Une somme à comparer avec celle que toucheraient les Français si notre pays était vendu. Avec un patrimoine économique national estimé à près de 20 000 milliards d’euros, la vente du pays permettrait à chaque Français d’encaisser 292 000 euros... Bingo ? En réalité, le montant pourrait même être bien plus élevé, en y intégrant "la cote émotionnelle". Il faut lire à ce sujet la fable politique de Pascal Manoukian, "A la découpe" (éd. RioBravo) dans laquelle un candidat à la présidentielle envisage de brader le pays et redistribuer l’argent à tous les Français : il inclue dans son évaluation "un quotient d’irrationalité de 100, identique à celui de la Joconde", décrit l’auteur… Mais peut-on vraiment vendre un pays ? Sur les terres glacées du Groenland, les délires de Washington n’amusent guère les inuits. "Ne fatiguons pas la seule bouche que nous avons pour en parler", dit un proverbe local.

© REUTERS/Kevin Lamarque

Le président américain Donald Trump s'adresse aux républicains de la Chambre des représentants, le 6 janvier 2026.

En Iran, la révolution en cours est un espoir pour l’Europe

13 janvier 2026 à 12:00

L’Europe est dépourvue de stratégie face à la République islamique d’Iran. Après avoir misé pendant deux décennies sur un accord nucléaire qui s’est avéré une illusion, elle assiste impuissante à l’écrasement sanglant du soulèvement de la jeunesse. Ses principaux dirigeants, le français Macron, l’allemand Merz et le britannique Starmer, ont attendu le douzième jour des manifestations commencées le 28 décembre à Téhéran pour dénoncer la répression orchestrée par le tyran Khamenei. Et à ce jour, leur fermeté verbale ne s’est traduite par aucune action.

Pourtant, tout condamne le régime clérical, réactionnaire et illégitime des mollahs, qui dénie à sa population, depuis 47 ans, les libertés les plus élémentaires, et d’abord la liberté d’expression. Il gouverne par la force, la corruption et le népotisme. Il soumet les femmes, embastille et torture les opposants, quand il ne les exécute pas. Non content de piétiner les droits humains de son peuple et de quelques autres parmi ses voisins, il menace directement l’Europe, avec qui il dit être "en guerre totale" : l’expression a été employée par le président Massoud Pezeshkian, figure "pragmatique" de la caste régnante, dans une interview publiée à Téhéran au premier jour des manifestations.

Âme du radicalisme islamiste, la République islamique d’Iran exporte le terrorisme, via ses zélotes que sont le Hezbollah, le Hamas, le Djihad islamique ou les Houthis yéménites. Il poursuit un programme nucléaire militaire clandestin et développe des missiles balistiques capables de cibler Paris ou Berlin. Il met en danger dans le Golfe la liberté de circulation des pétroliers qui approvisionnent l’Europe. Et pour couronner le tout, il est devenu partie prenante d’un conflit qui met en péril la sécurité de tout le Vieux Continent, depuis qu’il fournit à la Russie en guerre contre l’Ukraine drones et missiles en abondance.

Une complaisance aux racines profondes

La complaisance des Européens vis-à-vis du régime théocratique de Téhéran a des racines profondes. Tout commence à la prise du pouvoir par l’ayatollah Khomeyni, en 1979, à qui la France a donné asile avant de le convoyer obligeamment jusqu’à Téhéran dans un avion spécialement affrété. A l’époque, nombreux sont les intellectuels et politiques européens qui voient le vieil imam comme le chef de file d’un mouvement progressiste, au motif qu’il se dépeint comme anti-impérialiste et anti-américain. La confusion persiste aujourd’hui dans les esprits d’une bonne partie de la gauche européenne, qui préfère garder le silence plutôt qu’être taxée d’islamophobie en condamnant le régime oppresseur. Tout, plutôt que de s’afficher dans le même camp qu’Israël en prenant fait et cause pour les aspirations à la liberté des jeunes Iraniens !

Longtemps Paris, Bruxelles et Berlin ont considéré que l’Iran n’était guère plus qu’une menace régionale qu’il fallait contenir par le dialogue et encourager à la modération en comptant sur la frange prétendument pragmatique du régime. En 2015, la signature du traité sur le nucléaire militaire fut célébrée comme le triomphe de cette stratégie. Il a fallu le soutien actif de Téhéran à l’agression de Vladimir Poutine, à partir de 2022, pour que l’Europe prenne enfin la mesure du péril. L’an dernier, elle a restauré toutes les sanctions visant la République islamique, pour non-respect de l’accord nucléaire. Mais depuis cet aveu d’échec de la voie diplomatique, elle reste indécise. Même le corps des Gardiens de la révolution, le bras armé du régime, n’est toujours pas identifié par l’UE et ses Etats membres pour ce qu’il est : une organisation terroriste.

L’enjeu des événements en cours en Iran est pourtant primordial. De même que la révolution islamique de 1979 avait eu un impact qui avait largement débordé les frontières de la Perse, la fin du régime des mollahs serait un événement géopolitique d’une magnitude immense, en portant un coup sévère et peut-être décisif à l’islam politique. Ce n’est pas seulement le Proche-Orient qui en bénéficierait, mais aussi toute l’Europe.

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Un manifestant brandit le "V" de la victoire, lors d'une manifestation de soutien aux Iraniens, le 11 janvier 2026 à Berlin.

Accord UE-Mercosur : pourquoi le dossier n'est pas encore clos

13 janvier 2026 à 10:50

Est-ce réellement la fin de 25 ans de négociations ? Alors que le Comité des représentants permanents des États membres auprès de l’Union européenne (Coreper) a approuvé vendredi dernier la signature de l’accord de libre-échange avec les pays du Mercosur (Brésil, Argentine, Paraguay, Uruguay et Bolivie), la Commission européenne doit officialiser la mise en œuvre de ce traité controversé ce samedi 17 janvier au Paraguay.

Le texte, qui contient plusieurs mesures visant à faciliter le commerce entre les deux zones, dont la suppression progressive de la quasi-totalité des droits de douane, la protection contre l’imitation de produits européens (roquefort, comté, champagne, etc.), ou encore l’ouverture de nouveaux quotas d’importation en Europe, notamment pour la viande bovine sud-américaine, suscite l’opposition de l’ensemble des forces politiques françaises, de la gauche radicale à l’extrême droite, et le rejet des principaux syndicats agricoles. Depuis plusieurs jours, ces derniers manifestent sur tout le territoire, craignant une arrivée massive de denrées sud-américaines, en particulier de viande bovine, perçue comme une concurrence déloyale pour les filières agricoles nationales du fait de coûts de production plus bas. L'exécutif français, également opposé à cette ouverture du marché, n'est pas parvenu à faire entendre sa voix face à ses partenaires européens, malgré le soutien de la Hongrie, la Pologne, l'Irlande et l'Autriche.

Une bataille qui se poursuit

Au niveau de l'UE, la bataille n'est néanmoins pas achevée. Car le Parlement européen devra lui aussi ratifier l'accord, à une date encore indéterminée. Or son soutien au traité n'est pas garanti, et l'issue du scrutin, bien qu'à la majorité simple, pourrait être serrée, compte tenu des divisions internes à chaque grand groupe. Sur un sujet aussi sensible, les positions dépendent en effet plus de l’origine nationale des eurodéputés que de leur étiquette politique, certains Etats comme l'Allemagne voyant un intérêt économique dans l'accord avec le Mercosur.

"Ça pourrait se jouer à 15 à 20 voix près", sur les 720 que compte le Parlement européen, pronostique ainsi la professeure honoraire en droit européen à l’ULB, Marianne Dony, auprès de la RTBF. Et de souligner : "Avant le traité de Lisbonne, les accords de commerce étaient conclus par le Conseil mais le Parlement n’avait pas son mot à dire au sens formel du terme. Si le Parlement disait non, le Conseil pouvait aller de l’avant. Tandis que maintenant, il faut une approbation parlementaire et pas simplement un avis du Parlement. C’est une grande avancée démocratique du traité de Lisbonne en 2009".

Le Parlement européen pourrait de plus voter une résolution de saisine réclamant l’avis de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) sur la compatibilité du Mercosur avec les traités européens. 145 eurodéputés de 21 nationalités et cinq groupes différents avaient déjà déposé cette résolution pour une session plénière fin novembre, mais la présidente du Parlement, Roberta Metsola (PPE), ne l’avait pas jugée recevable, car la demande d’approbation du Conseil européen n’avait pas encore été formulée.

Une entrée en vigueur immédiate

Dans tous les cas, le traité de libre-échange entre l'Union européenne et le Mercosur pourra entrer en vigueur dès sa signature samedi, de manière "immédiate" et "provisoire", avant même la ratification du Parlement européen, a fait savoir la ministre de l'Agriculture, Annie Genevard, sur RMC/BFMTV lundi 12 janvier. Si Paris réclamait un vote des 27 pour garantir que ce traité ne soit pas appliqué provisoirement avant son approbation au Parlement, une déclaration sur le sujet a été retirée de l'ordre du jour par la présidence chypriote du Conseil de l'UE, notamment à la demande de l'Allemagne, selon la France.

Cet échec supplémentaire pourrait peser lourd dans la vie politique française, le Rassemblement national et La France insoumise ayant tous deux annoncé leur intention de déposer une motion de censure contre le gouvernement de Sébastien Lecornu, pour manifester leur opposition à ce traité.

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Des agriculteurs protestent contre l'accord avec le Mercosur, à Athlone en Irlande, le 10 janvier 2026.

Manifestations en Iran : Donald Trump s'en prend aux partenaires commerciaux de Téhéran

13 janvier 2026 à 07:55

Donald Trump a ressorti son arme favorite, les surtaxes. Le président américain a prévenu lundi 12 janvier que les pays faisant affaire avec l'Iran s'exposeront à des droits de douane de 25 % dans leurs échanges commerciaux avec les Etats-Unis, une annonce effectuée alors que Washington étudie de potentielles mesures à prendre dans le contexte de manifestations sans précédent depuis des années en Iran.

Via son réseau social Truth, le locataire de la Maison-Blanche a déclaré que la mesure prenait effet "immédiatement" et que ces surtaxes douanières s'appliqueraient sur "tous les échanges commerciaux" effectués par les pays visés avec les Etats-Unis. Cette directive est "définitive et sans appel", a-t-il ajouté, sans autres précisions.

Donald Trump a effectué cette annonce alors même que la Cour suprême américaine devrait se prononcer sous peu sur la légalité d'un éventail de droits de douane décidés par le président américain depuis son retour au pouvoir en janvier dernier.

Aucun document officiel n'a été publié par la Maison-Blanche sur son site officiel à propos de la mesure, dont on ne connaît pas le fondement juridique. La présidence américaine n'a pas répondu à une demande de commentaire.

Critiques chinoises

D'après les données les plus récentes de la Banque mondiale, l'Iran a exporté des produits vers 147 partenaires commerciaux en 2022. La Chine, les Emirats arabes unis et l'Inde figurent parmi les principaux importateurs de produits iraniens. L'ambassade de Chine à Washington a critiqué la démarche de Donald Trump, déclarant que Pékin prendrait "toutes les mesures nécessaires" pour protéger ses intérêts et s'opposait à "toutes sanctions unilatérales illicites". "La position de la Chine contre l'imposition indiscriminée de droits de douane est cohérente et claire", a ajouté un porte-parole de l'ambassade sur le réseau social X.

Donald Trump a ordonné en juin dernier de puissants bombardements contre les principaux sites nucléaires iraniens en appui d'une campagne militaire menée par Israël, dont l'Iran est l'ennemi juré dans la région, lors de leur guerre de 12 jours. Il a dit lundi examiner des "options très fortes", y compris militaires, face à la répression violente menée par Téhéran à l'encontre des manifestants.

En dépit des menaces du président américain, Téhéran, qui accuse Etats-Unis et Israël de fomenter la révolte en Iran, a exprimé sa volonté de maintenir ouverts des canaux de communication avec Washington, tout en se disant "préparé à la guerre".

Le mouvement de contestation actuel en Iran représente l'un des principaux défis pour le clergé au pouvoir depuis la Révolution islamique de 1979.

© REUTERS

Donald Trump s'exprime depuis la Maison-Blanche, le 19 décembre 2025.

David Baverez : "L'Europe a commis l'erreur majeure de négliger la géoéconomie"

13 janvier 2026 à 07:30

"L'année 2026 sera rock-and-roll, mais ce sera celle des démocraties occidentales", s’exclame, enthousiaste, David Baverez en découvrant la dernière Une de l’Express. Style coiffé-décoiffé, lunettes rondes, cet investisseur basé à Hongkong a profité de son escale parisienne pour livrer son analyse sur la place de l'Europe dans un monde qui vit au rythme du duel sino-américain. L'occasion de replonger dans son livre, Bienvenue en économie de guerre, tout juste sorti en format poche chez Perrin.

Sa thèse ? Un basculement mondial de l'économie de paix, tirée par la demande, vers une économie de guerre, qui repose sur le contrôle de l'approvisionnement. Surtout, il constate que les titans chinois et américains ne font pas que s'affronter. Ensemble, ils écrasent l'Europe. Dos au mur, les Vingt-Sept ont encore une chance de sortir de leur inertie s'ils consentent à fournir un effort collectif et à transformer leur pacte social, plaide l'essayiste.

L'Express : Combien de temps cette phase d'économie de guerre, définie par l’offre, pourrait-elle durer ?

David Baverez : L’économie mondiale évolue traditionnellement par cycles d’environ trente ans, structurés en trois décennies - l’émergence d’une révolution technologique, sa diffusion mondiale avec des gains de productivité, puis le recours à l’endettement pour masquer son épuisement. Le cycle 1990-2020 correspond à la dernière période d’économie de paix. Depuis 2022, un nouveau cycle d'économie de guerre s’est ouvert. Nous sommes dans sa première décennie, celle du redémarrage technologique.

Mais l’Europe aborde ce cycle en position de faiblesse par rapport à l'Amérique et la Chine. Elle a commis une erreur majeure d’allocation des ressources en négligeant la géoéconomie – le retour de la géopolitique dans le business – pour privilégier la transition environnementale, et dans une moindre mesure, l’intelligence artificielle (IA). Résultat : elle est dépendante de la Chine sur les technologies vertes, et largement tributaire des États-Unis pour le numérique. L’exemple d’ASML, notre unique joyau technologique européen, offre un exemple frappant : le jour où Donald Trump a tenté d’interdire ses exportations vers la Chine – soit près de 50 % de son chiffre d’affaires - personne au sein de son comité de direction ou de son conseil d’administration ne disposait d’une réelle expertise en géopolitique.

Vous préconisez de troquer le terme de "souveraineté" par celui d’"interdépendance". Quels seraient les atouts que l’Union européenne pourrait faire valoir dans ce paradigme, notamment dans le domaine de l'IA ?

Sur le plan des "pelles et pioches", l’Europe ne sera pas compétitive car elle a un désavantage capitalistique. En revanche, sur les applications concrètes de l’intelligence artificielle, rien ne justifie que les Européens soient moins bien placés. Nous disposons de 450 millions de consommateurs, avec des besoins spécifiques, des services à inventer et des gains de productivité à capter grâce à l’IA.

Mais pour cela, il faut se mettre à travailler : d’abord en développant notre marché intérieur entravé par les barrières intra-européennes. Malheureusement, et cela me fait du mal de l’admettre, J.D. Vance avait raison sur le fond dans son discours de Munich : le problème est d’abord chez nous. Le rapport Draghi n’a été implémenté qu’autour de 15 %. Si on continue à ce rythme, on en a pour sept ans. Pendant ce temps, Donald Trump se débarrasse d'un dictateur en deux heures.

Un manque d'efficacité lié à notre lourdeur bureaucratique ?

Plutôt à l’absence de narratif commun. Soyons réalistes, on ne pourra pas réformer la bureaucratie européenne. Il faut donc la contourner. L’exemple de la Chine lors de son entrée dans l’OMC en 2001 est intéressant : le Premier ministre de l'époque, Zhou Rongji, s’était attaqué à l'inertie des entreprises étatiques du pays, non pas frontalement mais en introduisant de la concurrence privée. Résultat : entre 1998 et 2001, ces "mammouths" étatiques avaient licencié près de 40 millions de personnes.

L’Europe devrait suivre une logique similaire, en imposant une concurrence digitale à Bruxelles. Un 28e Etat digital permettrait la signature des contrats dans le cloud, se référant à la législation de l’État membre la plus favorable. A l’image de ce qui est fait aujourd’hui dans le Delaware, où nombre de sociétés américaines établissent leur siège.

Dans ses communications officielles, la Commission européenne qualifie Pékin à la fois de concurrent et de partenaire. Comment réagit la Chine face à cette ambiguïté ?

Elle répond sous forme de mépris. En juillet dernier, Ursula von der Leyen avait été publiquement insultée à Pékin : la réunion du 50e anniversaire des relations diplomatiques, prévue sur deux jours, avait été écourtée à une seule journée, pour ignorer les différends économiques. En décembre, le président de la République Emmanuel Macron a, lui aussi, subi une humiliation diplomatique, lorsque le président chinois lui a intimé de "choisir le bon côté de l’Histoire".

Le nouvel ambassadeur de Chine en France a résumé l’ambiguïté de la position européenne de "coopération, compétition, confrontation" par une métaphore éloquente : à Paris, dit-il, lorsqu’il arrive à un carrefour, le feu est pour lui à la fois vert, orange et rouge. Il lui est donc difficile de franchir le carrefour.

Est-il toujours pertinent de parler de Piège de Thucydide (NDLR : lorsqu'une puissance dominante veut empêcher une puissance émergente de prendre sa place) à l'heure où la Chine semble prendre l'ascendant grâce à son chantage sur les terres rares et à sa progression technologique ?

Il est urgent de déconstruire le narratif chinois. Les terres rares en provenance de Chine ne représentent annuellement que 200 millions de dollars dans les importations américaines. Certes, la Chine contrôle l’essentiel de leur raffinage, mais il n’implique pas de technologie disruptive. Notre dépendance vient de notre choix de la sous-traitance à la Chine, pour ne pas en supporter le coût écologique. Ce n’est donc pas une fatalité : Solvay a récemment décidé de réactiver à La Rochelle sa ligne de production d’aimants permanents en terres rares. En deux à trois ans, cette dépendance peut être significativement réduite. Mais les terres rares sont "le canari dans la mine" : le véritable risque est que la Chine décide de nous couper les approvisionnements, comme dans la chimie spéciale pharmaceutique ou alimentaire.

Devrions-nous effectuer des transferts technologiques avec la Chine, comme l'a suggéré Emmanuel Macron ?

La principale "technologie" chinoise relève de ses procédés manufacturiers et R&D, difficilement transférables. C'est une manière de travailler très différente de la nôtre, qui rappelle la méthode japonaise Kaizen, consistant à faire des améliorations continues au quotidien.

Le véritable enjeu porte sur la formation : Kissinger, déjà, disait que le plus gros cadeau des Etats-Unis à la Chine était de former ses élites. Avec l'idée qu’elles adopteraient le raisonnement américain. Or cette stratégie n’a pas fonctionné : des milliers d'ingénieurs sont revenus en Chine au service de l'industrie locale. La vraie question est de savoir si la Chine va développer son éducation, sa recherche disruptive, pour réellement se passer des Etats-Unis.

L’énergie est un point central de votre nouvelle doctrine "ESG" - énergie, sécurité, guerre. Vous prédisiez dans votre livre que le projet de gazoduc Power of Siberia 2 avait peu de chances de voir le jour, or il a fait l’objet d’un accord entre la Chine et la Russie en septembre dernier. Qu'est ce qui a changé ?

D’une part, la Chine a attendu que la Russie soit aux abois pour imposer ses conditions. D’autre part, Pékin a procédé à un grand découplage des Etats-Unis : les volumes de GNL sont tombés à zéro, tout comme ceux de soja. Et même s’ils se sont engagés à reprendre ces importations dans le dernier accord, les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent.

© William Furniss

Pour David Baverez, l'erreur majeure de l'Europe a été de négliger la géoéconomie.

En Iran, le fils du chah Reza Pahlavi de retour ? Pourquoi Benyamin Netanyahou en rêve

13 janvier 2026 à 06:30

On aurait été étonné du contraire : Benyamin Netanyahou suit de "très près" les événements en Iran. Ce dimanche, le Premier ministre israélien a même consacré au soulèvement populaire sa traditionnelle allocation en préambule du conseil des ministres hebdomadaire. "Israël et le monde en entier sont en admiration devant le courage des citoyens iraniens. Israël soutient leur lutte pour la liberté et condamne avec force les massacres de citoyens innocents", a-t-il déclaré. Son ministre des Affaires étrangères et l’ensemble de la classe politique ont réagi à l’unisson. En Israël le régime des mollahs, qui a menacé à maintes reprises d’anéantir l’Etat juif, suscite un rejet unanime.

Du côté des autorités iraniennes, ce soutien explicite aux manifestants ravive les soupçons - plus ou moins sincères - de manipulation de la contestation par les services secrets israéliens, notamment pas le biais de faux comptes sur les réseaux sociaux. "Ils essaient de faire basculer dans la violence ces protestations pacifiques", a accusé le ministre des Affaires étrangères iranien Abbas Araghchi. "Israël souhaite que la pression intérieure sur le régime de Téhéran s’intensifie, mais ne peut pas apparaître comme celui qui la mène. Dès qu’Israël "embrasse" publiquement les manifestants, elle offre à Khamenei le prétexte idéal pour transformer des combattants de la liberté en 'agents sionistes'", décrypte Liraz Margalit dans le journal Maariv.

Même sans lui attribuer des manœuvres occultes, Israël a d’évidence joué un rôle primordial dans la déstabilisation du régime iranien. Depuis les massacres du 7 octobre – commis par des terroristes islamistes largement financés et formés par l’Iran -, l’armée israélienne a frappé durement les bras armés de Téhéran : Hamas à Gaza, Hezbollah au sud-Liban, Houtis au Yémen, milices pro-iraniennes en Syrie.

Netanyahou rêve de renouer une alliance ancienne

En juin dernier, Tsahal a franchi un cap en visant directement le territoire iranien. "Lors de la guerre des douze jours, Israël a humilié le régime iranien en contrôlant son espace aérien et en frappant ses infrastructures nucléaires. Ces attaques ont fragilisé le régime et donné de l’espoir aux contestataires. Cela ne veut pas dire pour autant qu’Israël orchestre la révolte", précise Emmanuel Navon, professeur de sciences politiques à l’université de Tel-Aviv.

La chute de la République islamique ferait les affaires d'Israël. En premier lieu, elle soustrairait des mains des mollahs un programme nucléaire très avancé, malgré les sanctions internationales et les frappes israélo-américaines. A Gaza, la fin du régime affaiblirait considérablement le Hamas, dont l’Iran reste le principal financier aux côtés du Qatar. Mais Netanyahou voit plus loin et rêve tout haut de renouer l’alliance qui prévalait avant l’arrivée de l'ayatollah Khomeini au pouvoir, en 1979. A l’époque, les entreprises israéliennes décrochaient des gros marchés publics à Téhéran et les deux pays développaient un programme balistique commun : le projet "Fleur".

Pour rétablir de telles relations avec l’Iran, l’Etat hébreu mise sur un homme : Reza Palhavi. Omniprésent dans les médias depuis le début de la crise, le fils du Shah déchu ambitionne de revenir à Téhéran pour diriger la transition vers un régime démocratique. Très proche de l’influente communauté juive américaine – il vit à Los Angeles -, il entretient de longue date des relations avec les dirigeants israéliens. En avril 2023, Benyamin Netanyahou lui a réservé un accueil quasi-officiel à Jérusalem. A l’issue de l’incontournable visite du mémorial de la Shoah, Yad Vashem, Palhavi avait estimé, face à un régime iranien qui nie l'extermination des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, qu'il était de son "devoir d’être ici pour représenter [ses] compatriotes, honorer les victimes de la Shoah et rendre hommage à cette nation et à son peuple".

Durant la guerre des douze jours, l’épouse de Reza Palhavi, Yasmine, a multiplié les marques de soutien à l’Etat hébreu, pourtant à l’initiative de bombardements intensifs sur l’Iran. Elle a notamment relayé sur les réseaux sociaux un graffiti en anglais tagué sur un mur de Téhéran "frappe-les, Israël, les Iraniens sont avec toi". En décembre dernier, Reza Palhavi a même rencontré Yossi Dagan, le représentant des colons de Cisjordanie.

Cette rencontre révèle sa proximité idéologique avec le nationalisme israélien le plus décomplexé. Un positionnement qu’il lui faudrait assumer le moment venu face au peuple iranien. "Il faudra vérifier si Pahlavi jouit d’une réelle légitimité dans l’opinion publique iranienne, prévient Emmanuel Navon. C’est une condition indispensable. A l’époque, c’est la popularité de Khomeini qui lui avait permis de prendre le pouvoir dès son retour d’exil".

© via REUTERS

Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou à Jérusalem, le 22 décembre 2025.

Au Monopoly de Donald Trump, le Groenland vaut plus cher que le Venezuela

13 janvier 2026 à 05:45

Avec ses sweatshirts à capuche et sa bouille d’étudiant en sciences sociales qu’il était encore il n’y a pas si longtemps, le Premier ministre du Groenland n’a vraiment aucun point commun, à première vue, avec l’ex-dictateur du Venezuela. Âgé de trente-quatre ans, il est pourtant aux commandes du territoire dont Donald Trump a fait sa deuxième cible, après avoir fait enlever Nicolas Maduro et nommé à sa place son ex vice-présidente Delcy Rodriguez, pas plus démocrate que ce dernier, mais programmée pour obéir aux ordres du président américain.

Avant de devenir en mars 2025 le dirigeant de la plus grande île englacée du monde, vaste comme quatre fois la France et peuplée de 57 000 habitants, Jens-Frederik Nielsen a été champion de badminton à 19 reprises, en simple et en double. "Au final, ce qui compte, c’est la victoire", a-t-il déclaré au journal danois Weekendavisen au moment de son élection, comparant son goût du défi et de l’entraînement dans le sport et la politique. Président des Démocrates depuis 2020, un parti pro entreprises et centre droit, il dirige un gouvernement quadripartite sur la base d’un accord de coalition insistant sur la préparation de l’économie à une future indépendance du Groenland, déjà autonome mais toujours sous souveraineté danoise pour les compétences régaliennes.

Bien malgré lui, le jeune Nielsen est devenu le symptôme d’un moment de vérité sur la stratégie trumpienne. En mettant la main sur le Venezuela de Maduro, un tyran qui avait volé l’élection et gouvernait par la terreur, les Etats-Unis pouvaient donner un semblant de légitimité à leur violation colonialiste du droit international. En désignant le Groenland comme sa prochaine cible imminente, Trump ne cherche même plus de faux prétextes : le dirigeant de sa cible n’a rien d’un dictateur, ni d’un criminel narcotrafiquant corrompu, ni même d’un gauchiste anti-américain.

Si des Groenlandais gardent une rancœur contre le Danemark, qui avait imposé une stérilisation aux Inuits dans les années 1960 et 1970, les fantasmes de Trump ont pour effet de les rapprocher de leur ancien colonisateur. Au moment de l’investiture de Trump en janvier 2025, 85 % des Groenlandais se disaient opposés à quitter le Danemark et à rejoindre les Etats-Unis. "Ça suffit maintenant. […] Les propos de Trump sont absolument inacceptables", a déclaré le très populaire Premier ministre Nielsen, d’origine groenlandaise par sa mère et danoise par son père.

Le Premier ministre groenlandais, Jens-Frederik Nielsen, lors d'une conférence de presse à Nuuk, le 5 janvier 2026.
Le Premier ministre groenlandais, Jens-Frederik Nielsen, lors d'une conférence de presse à Nuuk, le 5 janvier 2026.

Trump doit avancer cette fois un autre argument, et il est direct : le Groenland doit devenir la "propriété" des Etats-Unis, puisqu’il est "nécessaire à leur sécurité" face à la Russie dans l’Arctique. L’argument ne tient pas la route. Si la Russie était une menace, le président l’aurait désignée comme telle dans sa Stratégie de sécurité nationale et ne serait pas si complice avec Vladimir Poutine sur l’Ukraine. Si la sécurité des Etats-Unis était en jeu, il leur suffirait d’augmenter leur présence militaire sur la base dont ils disposent déjà sur l’île - et le Danemark comme le Groenland les y invitent - sans avoir besoin d’un titre de propriété sur le pays. Or ils ont réduit le nombre de soldats.

Nul besoin de se tortiller avec des arguments légaux. La volonté de Trump, comme celle de Poutine, est simplement de poser son drapeau sur un pays voisin qui ne lui appartient pas. Le Groenland est ainsi le premier révélateur concret des objectifs théoriques de Donald Trump, tels qu’il les a exposés dans sa Stratégie de sécurité nationale. Non pas exporter la démocratie dans le monde, comme l’avaient conceptualisé jusqu’en Irak les néoconservateurs de l’administration George Bush junior, mais prendre sa part dans le partage de la planète entre grandes puissances. S’approprier, coloniser et vassaliser les petits et moyens pays destinés à entrer dans sa zone d’influence. Augmenter, littéralement, le territoire des Etats-Unis d’Amérique. "We will expand our territory", a-t-il déclaré.

Une ambition explicite et impérialiste

Cette phrase était passée quasiment inaperçue lors de son discours d’investiture, le 20 janvier 2025. Le président élu avait pourtant été explicite : "Les Etats-Unis se considéreront à nouveau comme une nation en pleine croissance, une nation qui accroît sa richesse, étend son territoire, construit ses villes, élève ses attentes et porte son drapeau vers de nouveaux et magnifiques horizons." Avant même la fameuse Stratégie de sécurité nationale du 5 décembre qui affichait son ambition impérialiste sur la zone américaine et la "donaldisation" de la doctrine Monroe du XIXe siècle, condamnant toute intervention européenne sur "les Amériques", le Groenland était déjà repéré comme l'un des pions à avaler.

La région contient potentiellement de nombreuses réserves d'hydrocarbures inexploitées.
La région contient potentiellement de nombreuses réserves d'hydrocarbures inexploitées.

Cette "doctrine Donroe", rebaptisée à son effigie par Donald lui-même, est moins une vision stratégique qu’une partie de Monopoly. Pour le promoteur immobilier que le président n’a jamais cessé d’être, le monde est un cadastre notarial qui se conquiert de case en case, avec promesses d’immeubles où brillera son nom en lettres d’or comme sur la Trump Tower de la Cinquième avenue. Les achats ne se négocient pas avec des diplomates mais avec des affairistes. Trump l’avait avoué à la journaliste Susan B. Glasser, qui l’avait interrogé en 2021 sur son projet d’acquisition du Groenland et qui rapporte ses propos d’alors dans The New Yorker : "J’ai dit : 'Pourquoi on n’a pas ça ?' Moi, je suis dans l’immobilier. Je mate un coin de rue et je me dis : 'Il faut que je chope ce local, etc.' J’adore les cartes. Je me suis toujours dit : 'Regarde la taille de ce truc, c’est énorme, ça devrait appartenir aux Etats-Unis.' Ce n’est pas très différent d’un deal immobilier."

Au Monopoly trumpien, le Groenland est une case qui vaut cher, plus encore que le Venezuela. Géographiquement, il fait partie de la grande Amérique fantasmée. Géologiquement, son sous-sol est un trésor de terres rares et autres minerais critiques, dont l’appropriation est pour Trump une obsession. Géopolitiquement, il occupe une position stratégique dans l’Arctique, le réchauffement climatique facilitant l’accès aux gisements et ouvrant des routes maritimes au cœur de la compétition avec la Chine.

L’Europe et l’Otan se trouvent confrontés à une agression absolument inédite : les Etats-Unis, pilier dominant et leader stratégique de l’Otan, menacent de s’emparer d’un territoire sous souveraineté du Danemark, pays européen de l’Otan placé sous la protection collective de l’article 5 de l’Alliance atlantique.

Le scénario d’une invasion militaire apparaît le moins probable. Ne serait-ce parce que, comme l’a résumé nettement la Première ministre danoise, Mette Frederiksen, "alors [l’Otan] s’arrête", et Donald Trump, quoiqu’il fanfaronne, n’y a pas intérêt. Restent ceux de la coercition économique, la libre association ou une double gouvernance américano-danoise. Mais les Européens doivent en tirer les conséquences. À quoi sert un allié puissant s’il n’est plus un allié ? L’Otan doit se réorganiser sans l’Amérique.

© REUTERS

Donald Trump à bord d'Air Force One, le 11 janvier 2026, dans le Maryland.

Donald Trump et le Groenland : quand la France préservait Saint-Pierre-et-Miquelon du giron des Etats-Unis

12 janvier 2026 à 20:29

Au moment où le président américain Donald Trump promet de s'emparer du Groenland "d'une manière ou d'une autre" (y compris par la voie militaire) et que l'Union européenne et l'Otan, désarçonnées, peinent à accorder leurs violons, un rappel historique attire l'attention en France. Il s'agit de la reprise, en 1941, par les Forces Françaises Libres, de l'archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon (situé en Amérique du Nord), au régime de Vichy, et ce en dépit de la volonté du gouvernement étasunien.

A l'aube du 24 décembre 1941, sous la direction de l'amiral Emile Muselier, les forces gaullistes opèrent, en effet, ce que l'historien Robert Aron appela le "putsch de Saint-Pierre-et-Miquelon". Trois bâtiments des forces navales de la France Libre - l'Aconit, l'Alysse et le Mimosa - débarquent sur l'archipel alors administré par le régime de Vichy, et en prennent le contrôle. Saint-Pierre-et-Miquelon devient le premier territoire repris par la France Libre.

Une initiative assez audacieuse, à en juger par les coordonnées militaires et diplomatiques de l'époque, défavorables au général De Gaulle. "Si près du continent américain, l'archipel était demeuré sous la souveraineté de Vichy, qui entretenait d'ailleurs de bonnes relations diplomatiques avec Washington où, en revanche, on se méfiait fort du général de Gaulle et de sa France libre", analyse Le Monde dans un article paru une quinzaine d'années plus tard.

Rapidement, le camp des Forces Françaises Libres va chercher à déplacer l'affrontement militaire sur le terrain politique : l'amiral Muselier organise, en 24 heures, un plébiscite auprès de la population locale qui s'avère victorieux, asseyant de cette façon sa légitimité. A partir de ce rapport de force, il parvient à tenir tête aux Américains, qui menaçaient d'envahir l'île.

Le premier gouvernement de la France Libre

L'événement ne tient pas du hasard. Territoire français depuis plus ou moins le XVIIIe siècle, l'archipel situé dans l'Atlantique nord représente à la fois une porte d'entrée sur le continent américain et un enjeu de sécurité maritime, en raison du point de passage des câbles de communication transatlantiques.

Alors que le gouvernement de Vichy contrôle le territoire, les Alliés canadiens, britanniques et américains craignent que les forces de l'Axe ne s'en servent comme un point d'appui pour espionner leurs mouvements, et envisagent d'intervenir à Saint-Pierre. "Craignant d'abord que les îles soient neutralisées par le haut commissaire de Vichy, puis qu'elles ne soient tout simplement occupées par les alliés et échappent à la souveraineté française, le général de Gaulle a donné l'ordre à l'amiral Muselier de s'en saisir", poursuit Le Monde.

Une attitude immédiatement dénoncée par les Etats-Unis, qui viennent tout juste de rejoindre les alliés dans la séquence de l'attaque de Pearl Harbor, et ne supportent pas d'être contestés dans leur propre zone d'influence par des Européens - dans le prolongement de la doctrine Monroe, théorisée au début du XXe siècle. Washington condamne l’action des "so-called Free French ships" et menace de restaurer la souveraineté du régime de Vichy sur le territoire, avec l'aide militaire du Canada.

Bataille de l'opinion

"L’effet boomerang est immédiat : une partie de la presse américaine se retourne. Dans un éditorial publié dans The Nation, Freda Kirchwey accuse le secrétaire d’Etat de poursuivre avec un entêtement ridicule sa politique de complaisance vis-à-vis de Vichy, et voit dans la répudiation de la France libre à Saint-Pierre-et-Miquelon […] le symbole le plus effrayant de la déchéance morale des Etats-Unis", cite dans la revue Le Grand Continent l'essayiste Raphaël Llorca.

Charles de Gaulle vient de réussir à utiliser la légitimité démocratique comme arme diplomatique. Il prévient que si les navires américains pénètrent dans les eaux territoriales, la France Libre tirera. "De Gaulle fixe alors un principe : on peut être dépendant militairement sans être soluble diplomatiquement. Il ne "marchande" rien (...) : indépendamment du reste, il accepte l’idée d’une friction avec Washington, parce qu’il juge que céder ici, c’est préparer d’autres renoncements", poursuit l'expert associé à la fondation Jean Jaurès.

Le gaullisme (courant politique qui refusait historiquement la vassalisation de la France vis-à-vis des Etats-Unis, et défendait le développement d'une défense indépendante), était ainsi parvenu à l'époque à s'imposer, en déplaçant la bataille sur le terrain de l'opinion publique. En usant du même registre idéologique que les Etats-Unis, à savoir un discours en faveur de la défense de la démocratie et de la souveraineté des peuples, il se protégeait d'une intervention militaire impopulaire outre-Atlantique.

Aujourd'hui, certains estiment que mettre en échec les velléités impériales de Donald Trump envers le Groenland passerait par le pousser à mettre quasiment à exécution ses menaces, exposant ainsi l'hypocrisie de celui qui se rêve en "faiseur de paix" et lorgne sur le prix Nobel. Cela dit, si les Forces Françaises Libres étaient prêtes à jouer un coup de poker dans le contexte mondial de la guerre, il n'est pas dit que l'Union européenne soit prête à risquer une confrontation directe avec l'Oncle Sam.

© THIERRY SUZAN/MAXPPP

En 1941, la France Libre récupéra le territoire de Saint-Pierre-et-Miquelon au régime de Vichy, en dépit de la volonté du gouvernement américain.

Négociations avec le Royaume-Uni : l’UE veut assurer ses arrières avec une "clause Farage"

12 janvier 2026 à 13:29

Les relations entre l'Union européenne et le Royaume-Uni pourraient-elles se refroidir ? Alors que le pays a entamé des démarches pour se rapprocher de Bruxelles depuis l'arrivée au pouvoir du travailliste Keir Starmer en 2024, le retour sur le devant de la scène du leader du parti d'extrême droite Reform UK, Nigel Farage, fait craindre un revirement. Au point que les 27 exigent que tout futur gouvernement britannique verse une importante compensation financière s'il devait se retirer de l'accord de "réinitialisation" post-Brexit, visant à alléger les contraintes administratives sur les échanges de produits alimentaires, dont le résultat pourrait être une augmentation des exportations agroalimentaires britanniques vers l'UE de 22 %, selon une étude des universités d'Aston et de Bristol de 2024.

Ce projet de texte, fortement voulu par les organisations professionnelles et industrielles, exige que le Royaume-Uni "s’aligne de manière dynamique et applique simultanément" toutes les législations européennes régissant les produits animaux et végétaux. Pour le sécuriser, la "clause Farage", qui interviendrait dans le cas où celui-ci devient Premier ministre, stipule que la partie qui se retire unilatéralement de l'accord devra verser une indemnisation couvrant les coûts de mise en place "des infrastructures et équipements, du recrutement et de la formation initiaux, nécessaires à l'établissement des contrôles frontaliers", rapporte le Financial Times.

Cette "mesure de sécurité [vise] à assurer la stabilité et à dissuader Farage et ses alliés", précise au journal anglais un diplomate, ajoutant que Bruxelles souhaite signer un accord qui perdurerait au-delà de la législature britannique actuelle, qui s'achève en 2029. "L'UE souhaite un accord à long terme et pas seulement jusqu'en 2029, en cas de changement de majorité lors des prochaines élections", a-t-il indiqué.

Une atteinte à la souveraineté

Du côté de Reform UK et des conservateurs, une telle clause représente au contraire une atteinte à la souveraineté juridique du Royaume-Uni, et ces derniers ont déjà promis de l'abroger. "Aucun parlement ne peut lier son successeur, nous n'honorerons aucune clause. Si Starmer signe cet accord, ce sera une atteinte à la démocratie", a déclaré Nigel Farage, accusant son rival de "brader [la] souveraineté parlementaire". La cheffe des conservateurs, Kemi Badenoch, rejette elle aussi tout accord "impliquant une influence de la Cour de justice de l’Union européenne". Selon eux, ce rapprochement avec l'UE est une trahison des résultats de 2016 en faveur de la sortie de l'organisation supranationale, bien que l’accord n’envisage nullement un retour du Royaume-Uni dans le marché unique.

"Les clauses de sortie sont un élément fondamental de tout accord commercial international. Prétendre que ces clauses juridiques de routine constituent une atteinte à la démocratie est franchement exaspérant", clarifie un responsable travailliste auprès du Financial Times, expliquant que dans tous les cas, "les négociations détaillées avec Bruxelles sur les modalités précises de l'accord n'avaient pas encore débuté".

Après avoir caracolé en tête des sondages l'année dernière, la dynamique de Nigel Farage semble toutefois s'essouffler. Fin décembre, Reform UK recueillait 25 % des intentions de vote, soit son niveau le plus faible depuis plus de six mois après avoir atteint un pic à 32 % en septembre, selon un sondage réalisé par YouGov, rapporté par The Independent. Les travaillistes et les conservateurs se redressent légèrement (20 % et 19 % des intentions de vote), mais restent en grande difficulté.

© REUTERS

Le chef du parti britannique Reform UK, Nigel Farage, s'exprime lors d'un rassemblement à Londres, le 9 janvier 2026

Iran : ces options "très fortes" dont dispose Donald Trump pour une intervention

12 janvier 2026 à 10:50

Il s'est dit "prêt à intervenir", et a affirmé que les États-Unis "ouvriraient le feu" si les autorités tiraient sur les manifestants. Alors que des mobilisations secouent l'Iran depuis deux semaines, le président américain Donald Trump envisage de faire pression sur le pays, et étudie plusieurs réponses militaires "très fortes" qui lui seront proposées ce mardi 13 janvier, lors d'une réunion avec de hauts responsables de l'administration.

Selon le Wall Street Journal, différents scénarios sont possibles : le déploiement d'armes cybernétiques secrètes contre des sites militaires et civils iraniens, l'imposition de nouvelles sanctions contre des personnalités du régime ou des secteurs de l'économie iranienne, ou encore des frappes militaires. Une autre option évoquée est la mise en place en Iran de terminaux Starlink, le service Internet par satellite d'Elon Musk, permettant aux manifestants de contourner la récente coupure d'internet dans le pays - Donald Trump devrait bientôt rencontrer Elon Musk pour en discuter, a-t-il fait savoir ce dimanche 11 janvier.

Les dangers d'une intervention

Si le secrétaire d'Etat Marco Rubio et le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou se sont entretenus samedi des manifestations et d'autres sujets relatifs au Moyen-Orient, comme la guerre à Gaza, certains responsables de l'administration craignent toutefois qu'une riposte américaine n'exacerbe les tensions dans la région, risquant de provoquer une confrontation directe entre les États-Unis, l'Iran et, éventuellement, Israël. L'administration est également consciente qu'une action plus symbolique, nuisant au régime sans pour autant le dégrader, pourrait démoraliser les manifestants qui croient au soutien de Washington.

Dans le cas d'une frappe militaire contre l'Iran, le sénateur démocrate Mark Warner met en garde : "L'histoire a démontré les dangers d'une intervention américaine", a-t-il affirmé sur "Fox News Sunday", précisant que le renversement du gouvernement iranien en 1953, orchestré par les États-Unis, avait déclenché une série d'événements ayant progressivement conduit à l'avènement du régime islamique iranien à la fin des années 1970. Pour lui toujours, une attaque contre l'Iran risquerait d'unir les Iraniens contre les États-Unis "d'une manière que le régime n'a pas su faire jusqu'à présent". "Je ne suis pas certain que bombarder l'Iran produise l'effet escompté. Au lieu de déstabiliser le régime, une attaque militaire contre l'Iran pourrait galvaniser la population contre un ennemi extérieur", a appuyé le sénateur républicain Rand Paul, sur le plateau de "This Week" d'ABC News.

L'Iran "préparé pour la guerre"

D'après d'autres responsables américains cités par CNN, des frappes pourraient avoir pour conséquence d'inciter l'Iran à riposter par la force militaire. "Si les États-Unis entreprennent une action militaire contre l'Iran ou les territoires occupés, les bases militaires et navales américaines seront considérées comme des cibles légitimes", a d'ailleurs prévenu Mohammad Baqer Qalibaf, le président du Parlement iranien.

En réponse, Donald Trump s'est montré menaçant : "Si l'Iran riposte à une attaque américaine en ciblant les troupes américaines dans la région, nous les frapperons à un niveau jamais atteint auparavant", a-t-il notamment déclaré. Pour l'heure, le Pentagone n'a déployé aucune force en prévision d'éventuelles frappes militaires, mais dans le cas où elles auraient lieu, les États-Unis devront en plus songer à protéger leurs forces dans la région. Le pays a récemment transféré le porte-avions USS Gerald R. Ford et son groupe aéronaval de la Méditerranée vers l'Amérique latine, ne laissant aucun porte-avions au Moyen-Orient ni en Europe.

La semaine dernière, le vice-président J.D. Vance a déclaré que l'Iran pourrait encore se montrer disposé à négocier avec les États-Unis au sujet de son programme nucléaire, signe que Washington privilégie néanmoins une solution diplomatique à la crise actuelle plutôt qu'une solution militaire. "La chose la plus judicieuse qu'ils auraient dû faire, et c'était vrai il y a deux mois, c'est d'entamer de véritables négociations avec les États-Unis sur ce que nous attendons de leur programme nucléaire", a-t-il expliqué aux journalistes lors d'un point presse à la Maison-Blanche. L'Iran, justement, s'est dit "prêt à des négociations", à condition qu'elles soient "équitables, avec des droits égaux et fondées sur le respect mutuel", a précisé lundi le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi. Le pays "ne cherche pas la guerre, mais est tout à fait préparé pour", a-t-il ajouté.

© REUTERS

Donald Trump menace Téhéran de venir en aide aux protestataires en cas de répression trop brutale.

Manifestations en Iran : Reza Pahlavi, le fils du chah déchu qui attend son heure

12 janvier 2026 à 08:40

"Je me prépare (…) à rentrer dans ma patrie pour être avec vous, grande nation iranienne, lorsque notre révolution nationale aura triomphé. Je crois que ce jour est très proche." Depuis le début des mobilisations contre la vie chère en Iran, qui ont pris progressivement une tournure politique appelant à la chute du régime, Reza Pahlavi multiplie les messages de soutien aux opposants sur X. Âgé de 65 ans, le fils du dernier chah d'Iran, renversé par la révolution islamique en 1979, est depuis exilé aux Etats-Unis, et détient le titre symbolique de souverain successeur, non reconnu par le régime iranien en place.

"C'est la bataille finale, Pahlavi reviendra !", ont scandé certains manifestants, démontrant la popularité croissante de celui qui se fait appeler prince lors de ses interventions publiques. "Aux yeux de nombreux Iraniens, notamment les jeunes, qui appellent à la fin du régime militaro-politique et ses pratiques rétrogrades, Reza Pahlavi incarne la modernité, la laïcité, et la possibilité pour l’Iran de renouer avec la communauté internationale", témoigne ainsi une ex-partisane du mouvement réformiste, auprès du Figaro.

Il faut dire que son nom revient sans cesse au gré des périodes de tensions qui agitent le pays. En 2009, lorsque des manifestations éclatent après la réélection contestée du président Mahmoud Ahmadinejad, Reza Pahlavi appelle par exemple "les forces de l'ordre à la désobéissance civile et à la neutralité" (un appel réitéré ce dimanche 11 janvier). En 2013, il crée également le Conseil national iranien pour des élections libres, un mouvement installé à Paris qui se donne pour objectif de regrouper les minorités ethniques, des religieux, des monarchistes et des républicains unis dans le même but de renverser le régime, mais dont les divisions internes ont fortement réduit l'influence, rappelle la BBC. En 2022 enfin, Reza Pahlavi a soutenu le mouvement Femme, Vie, Liberté, ces Iraniennes descendues dans les rues après la mort de Mahsa Amini, arrêtée et tuée par la police des mœurs pour un voile mal porté.

Une figure qui divise

S'il rejette l'usage de la violence et appelle à un référendum pour décider de la future organisation politique de son pays, Reza Pahlavi ne fait néanmoins pas consensus. Bien que son nom évoque le progressisme de son père (droit de vote des femmes en 1963, modernisation de l’industrie), il est également associé à l’extrême violence exercée par la Savak, la police politique d’alors – des années sombres que le prince héritier s’est toujours gardé de dénoncer. En outre, la proximité de Reza Pahlavi avec l’entourage de Benyamin Netanyahou - avec lequel il s’affiche en photo sur sa page X en 2023 - fait grincer des dents. Selon une enquête conjointe du quotidien israélien Haaretz et TheMarker, appuyée par les recherches de Citizen Lab, un centre de recherche de l’Université de Toronto, une vaste opération d’influence israélienne en langue persane aurait été orchestrée et financée par Israël dès juin dernier, pour présenter le fils du chah comme la figure légitime d’un futur Iran.

Conséquence : certains manifestants se méfient de ce "héros" autodéclaré, au point de scander "ni chah, ni mollah" dans les rues de la capitale. "La question des circonstances de son retour interroge. Si c'est à la faveur d'une intervention étrangère, il pourrait être perçu comme un personnage importé", souligne aussi l'historien Jonathan Piron pour France 24, alors que Donald Trump a menacé de "frapper très fort" le régime iranien, que l'armée américaine a déjà bombardé fin juin 2025. Vendredi, le locataire de la Maison-Blanche a d'ailleurs déclaré qu'il n'était "pas certain qu'il soit approprié" de rencontrer le fils du dernier chah d'Iran, démontrant que le soutien de Washington n'était pas acquis. Il "n'a pas, à proprement parler, les qualités qui plaisent à Trump. Il est plutôt intellectuel et manque du charisme nécessaire pour séduire quelqu'un comme Trump", subodore le politologue Arash Azizi, cité par CNN.

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Reza Pahlavi, le fils exilé du dernier chah d'Iran, participe à une conférence de presse sur la situation en Iran et la nécessité de soutenir les Iraniens, à Paris, en France, le 23 juin 2025.

Etats-Unis : mis sous pression par Donald Trump, le président de la Fed menacé de poursuites pénales

12 janvier 2026 à 08:00

La pression auquel il fait face monte encore d'un cran. Le président de la Réserve fédérale américaine (Fed), Jerome Powell, a déclaré dimanche 11 janvier que l'administration du président Donald Trump l'avait menacé de poursuites pénales en lien avec l'une des auditions qu'il a effectuées l'été dernier devant le Congrès, à propos des rénovations du siège de la banque centrale.

Régulièrement visé par des critiques de Donald Trump, qui lui reproche depuis son retour au pouvoir en janvier dernier de ne pas baisser suffisamment les taux d'intérêt, Jerome Powell a dénoncé un "prétexte" destiné à accentuer la pression sur la Fed pour qu'elle réponde aux demandes du président américain.

Il a fait savoir que la Réserve fédérale avait reçu vendredi des convocations du département de la Justice pour témoigner devant un grand jury, une étape préalable à de possibles inculpations et qui constitue une escalade significative dans les tensions entre Donald Trump et Jerome Powell.

Réagissant au communiqué diffusé dimanche soir par le patron de la Fed, le sénateur républicain Thom Tillis, membre de la commission sénatoriale des Banques, a déclaré que la menace d'inculpation soulevait des questions sur l'"indépendance et la crédibilité" du département de la Justice. Thom Tillis a ajouté sur le réseau social X qu'il s'opposerait à de quelconques candidats nominés par Donald Trump pour siéger à la Fed "tant que cette question juridique ne sera pas complètement réglée". La commission sénatoriale des Banques a notamment pour mission d'examiner les candidatures proposées pour les postes à la Réserve fédérale, dont sa présidence.

"Démarche sans précédent"

Jerome Powell a été nommé à la tête de la Fed en 2018 par Donald Trump, lors du premier mandat présidentiel de ce dernier, avant d'être confirmé à son poste par Joe Biden. Son mandat actuel doit prendre fin en mai prochain.

"J'ai un profond respect pour la règle de droit et l'imputabilité dans notre démocratie", a dit Jerome Powell dans le communiqué. "Mais cette démarche sans précédent doit être regardée dans le contexte plus large des menaces et des pressions de l'administration" à propos des taux d'intérêt. "Cette nouvelle menace ne concerne pas mon audition en juin dernier, ni les rénovations des bâtiments de la Réserve fédérale", a-t-il ajouté. "Ce sont des prétextes", a-t-il poursuivi, y voyant la "conséquence" de la politique monétaire de la Fed. Celle-ci, a-t-il dit, est fixée pour "servir le public, pas pour suivre les préférences du président".

Donald Trump a nié avoir connaissance des mesures prises par le département de la Justice. "Je ne sais rien du tout à propos de cela", a-t-il déclaré dimanche soir à la chaîne de télévision NBC News. "Mais (Powell) n'est pas très bon à la Fed, et il n'est pas très bon pour construire des bâtiments".

Un porte-parole du département de la Justice a décliné une demande de commentaire, se contentant de déclarer que la ministre fédérale de la Justice avait demandé aux procureurs du pays d'enquêter en priorité sur toute malversation qui concernerait l'argent des contribuables.

Depuis son retour au pouvoir, Donald Trump presse la Fed de réduire nettement les taux d'intérêt, reprochant à la banque centrale de nuire à l'économie et évoquant à plusieurs reprises l'hypothèse de limoger Jerome Powell, bien qu'un locataire de la Maison-Blanche n'a pas autorité pour prendre une telle décision uniquement en raison d'un désaccord sur la politique monétaire.

Le président américain a également tenté en août de limoger une gouverneure de la Réserve fédérale, Lisa Cook, une mesure bloquée par une juge fédérale. L'affaire a été transmise à la Cour suprême américaine.

La présidence de Donald Trump "touche le fond"

L'indépendance des banques centrales, tout du moins pour fixer les taux d'intérêt afin de contrôler l'inflation, est considérée comme un pilier d'une politique économique solide, protégeant les responsables monétaires face à de quelconques considérations politiques à court terme et leur permettant de se focaliser sur des objectifs à long terme.

Aux yeux de Peter Conti-Brown, historien spécialiste de la Fed à l'université de Pennsylvanie, la présidence de Donald Trump "touche le fond" avec l'enquête ouverte contre Jerome Powell. "Le Congrès n'a pas conçu la Fed pour qu'elle reflète les fluctuations quotidiennes du président, et comme la Fed a repoussé les efforts du président Trump (...), il jette tout le poids du droit pénal américain" contre le patron de la Fed, a-t-il dit.

La Maison-Blanche a multiplié depuis l'an dernier les critiques contre le projet de rénovation du siège de la Fed, situé à Washington, dont le coût est estimé à 2,5 milliards de dollars. Certains analystes ont estimé à l'époque que l'administration Trump cherchait ainsi à faire pression pour obtenir de la Fed des taux d'intérêt plus bas - en vain, Jerome Powell détaillant même les raisonnements de la banque centrale sur le site internet de celle-ci et transmettant des lettres explicatives à des membres de l'administration.

En juin dernier, dans le cadre d'auditions annuelles devant le Congrès sur la politique monétaire, Jerome Powell a été interrogé sur les travaux de rénovation, qu'il a décrits comme nécessaires en raison d'infrastructures obsolètes. Donald Trump a effectué le mois suivant une rare visite présidentielle au siège de la Fed, lors de laquelle Jerome Powell lui a servi de guide.

Jerome Powell, qui s'est globalement gardé de répondre aux multiples critiques et menaces de Donald Trump, a de nouveau promis dimanche de "continuer à faire le travail pour lequel le Sénat" l'a nommé. Si son mandat de président de la Fed prend fin en mai, il est en droit de rester au conseil des gouverneurs jusqu'au 31 janvier 2028, ce qui, le cas échéant, empêcherait Donald Trump de nommer un gouverneur à la place de Jerome Powell avant son ultime année à la Maison-Blanche.

© via REUTERS

Le président de la Fed Jerome Powell s'exprime dans une vidéo, le 11 janvier 2026.

Aide à mourir : un débat qui divise nos voisins européens

12 janvier 2026 à 06:15

Le débat français sur la fin de vie dure depuis vingt-cinq ans, et il n'est pas près d’être clos. Amendée par l’Assemblée le 27 mai 2025, la proposition de loi sur le "droit à l’aide à mourir" sera examinée à partir du 20 janvier par le Sénat. Et les échanges promettent d’être animés, tant le sujet divise.

À huis clos, ce 7 janvier, la Commission des affaires sociales de la chambre haute en a fortement atténué l’esprit. Plutôt qu’accorder au patient un droit au suicide assisté ou à l’euthanasie, les sénateurs se sont prononcés pour un dispositif "d’assistance médicale à mourir" pour les seules personnes en "phase terminale". Ce qui en restreint la portée à "ceux qui vont mourir" et non à "ceux qui veulent mourir", comme le résument les co-rapporteurs LR, Christine Bonfanti-Dossat et Alain Milon. Le vote aura lieu le 28 janvier, avant que le texte ne revienne à l’Assemblée en deuxième lecture. L’occasion de se rendre compte que, chez nos voisins aussi, ce sujet clivant et douloureux suscite des débats.

En Espagne, un fragile consensus

Depuis 2021, la "Ley Organica" autorise l’euthanasie et le suicide assisté. L’épilogue d’un long combat politique et philosophique, porté depuis 2002 par les partis de gauche et des organisations civiles. Mais le pays reste traversé par une profonde fracture éthique, du fait de l'opposition de certains mouvements chrétiens, pour qui cette loi viole l’article 15 de la Constitution, garantissant le droit à la vie. Si "l’aide à mourir" se développe lentement (334 euthanasies en 2023, sur 766 demandes), le débat est loin d’être clos.

En Belgique, une législation soutenue par la société

En Belgique, la mort par euthanasie représentait 3 décès sur 100 en 2023. Votée en 2002, la loi indique que le patient doit être capable de discernement, souffrir d'une pathologie incurable, et un double avis médical reste obligatoire. Depuis 2014, l’euthanasie est autorisée pour les mineurs dans des situations médicales sans issue. Une législation soutenue par la majorité, et qui incite certains Français à franchir la frontière : 106 y ont été euthanasiés en 2024, selon l’Autorité belge de contrôle, soit deux fois plus qu'en 2022.

De plus en plus d'euthanasies sont pratiquées chaque année outre-Quiévrain.
De plus en plus d'euthanasies sont pratiquées chaque année outre-Quiévrain.

Aux Pays-Bas, un système précurseur et très encadré

En devenant le premier pays du monde à légaliser l'euthanasie, en 2001, les Pays-Bas ont suscité des débats dans le monde entier. Pour que sa demande soit acceptée, un patient doit remplir des conditions draconiennes, dites "critères de minutie". Son cas doit notamment être examiné par une commission composée d’un médecin, d’un expert en éthique et d’un juriste. Depuis février 2024, les enfants de moins de 12 ans souffrant de maladies incurables, et dont la mort est imminente, y sont éligibles.

En Allemagne, un sujet douloureux, qui ravive l'Histoire

En Allemagne, le mot "euthanasie" évoque une époque sombre, celle du régime nazi et de son programme d’extermination de masse. Pour cette raison, l’Allemagne refuse toute forme d’euthanasie active. En 2015, la Cour de Karlsruhe a toutefois stipulé qu’un patient avait le droit de mourir de manière autonome, même avec l'aide de tiers (suicide assisté). Un millier d’Allemands y ont recours chaque année. Le Bundestag a lancé des consultations, qui pourraient donner lieu, à terme, à une réforme de l'euthanasie.

La Pologne, un pays encore très religieux

Dans ce pays où l’influence de l’Église catholique reste forte, l’euthanasie est illégale et le restera sans doute encore longtemps. Si les rares sondages semblent indiquer que la population polonaise est partagée sur la question, le droit à l’aide à mourir n’est pas très présent dans le débat public. Dans la pratique médicale, un patient atteint d’un mal incurable a la possibilité de refuser la poursuite d’un traitement qui lui est administré, si celui-ci n’a aucun effet.

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Les débats sur l'aide à mourir ne concernent pas que la France, loin de là.

Donald Trump, aux racines de sa matrice économique : enquête sur un ovni idéologique

12 janvier 2026 à 05:45

En apparence, rien ne semble relier Donald Trump à Friedrich Nietzsche. Le premier, qui s'est longtemps vanté de n'avoir jamais rien lu d'autre que la Bible, ne s'est sans doute jamais plongé dans le dédale des écrits du second. Et pourtant, en multipliant les coups d’éclat, le président américain épouse, jusqu’à l’incarner, l’une des obsessions du philosophe de la fin du XIXe siècle. Une quête monomaniaque, impulsive, aveugle, de puissance, qui pousse Donald Trump à piétiner les règles communes, balayer les normes installées et dynamiter l’ordre établi d’un "vieux monde" dont il faudrait libérer les esprits et les peuples. Une forme de "transvaluation des valeurs", comme le théorisa le penseur allemand, il y a plus d'un siècle et demi.

La séquence de ce début d’année est un condensé du logiciel trumpien. Une copie nietzschéenne. Une intervention militaire au Venezuela au mépris du droit et des règles internationales, la destitution d'un président-dictateur et la mainmise sur les ressources pétrolières du pays. Puis, à peine rassasié d’or noir vénézuélien, une offensive commerciale sur le Groenland et ses ressources naturelles et un accord arraché à 140 pays pour exempter les multinationales américaines du taux mondial minimal d’imposition de 15 % prévu dans un traité international signé sous l’égide de l’OCDE en 2021. Dans la foulée, Trump annonce le retrait immédiat des Etats-Unis de 66 organisations internationales, principalement rattachées aux Nations unies.

Alors que le président américain va fêter dans quelques jours la première année de son retour à la Maison-Blanche, l’Europe assiste, tétanisée, à la destruction d’une architecture économique et géopolitique qu’elle n’a cessé de porter. "Les États-Unis ne défendent plus les valeurs démocratiques et le respect du droit international qu’ils proclamaient jadis. Ils ont adopté la logique des autocraties qu’ils prétendent combattre : la force prime le droit, les sphères d’influence l’emportent sur la souveraineté, la puissance justifie l’action", décortique Alicia Garcia-Herrero, la cheffe économiste de Natixis à Hongkong.

On ne combat que ce que l'on connaît. Comment, alors, qualifier la doctrine économique du locataire de la Maison-Blanche ? Les optimistes - ou naïfs - se rassurent en répétant que Trump n’a aucune colonne vertébrale et qu’il se bornerait à mettre en musique "l'art du deal" qu'il a lui-même théorisé. Pire : qu'il changerait d'avis comme de chapeau texan.

Donald Trump, un ovni idéologique

Une versatilité brocardée au début de l'été dernier par l'acronyme Taco, "Trump always chickens out", que l'on pourrait traduire en français par "Trump finit toujours pas se dégonfler". "Ceux qui croient au Taco ont tort. Certes, en matière de droits de douane, Trump a revu une partie de sa copie initiale, mais en bout de course, les tarifs ont augmenté partout. Vis-à-vis du bloc européen, ils étaient en moyenne de 1,2 % avant son élection. Ils grimpent aujourd'hui à 15 %", relève l'économiste suisse John Plassard, de la banque genevoise Cité Gestion.

Les "Trumponomics" ne se résumeraient donc pas à une succession de décisions irrationnelles et inconsistantes. "Son corpus économique est le reflet de l'hétérogénéité de son électorat. Il a été élu par les laissés-pour-compte de la mondialisation, grâce aux milliards des techno-libertariens de la Silicon Valley et l'appui du noyau dur des républicains pur jus. Le résultat, c'est une politique qui ne ressemble à aucune autre", avoue Antoine Bouet, le directeur du Cepii, le Centre d'études prospectives et d'informations internationales.

Pour décrire cet ovni idéologique, commençons par ce qu'il n'est pas. Rien à voir avec un libéralisme chimiquement pur. La main de Trump sur le fonctionnement de l'économie et le cours des affaires est partout. "Surtout, le président s'assoit sur le droit alors que le respect de la règle de droit est la pierre angulaire du libéralisme économique", détaille Eric Monnet, historien de l'économie et professeur à l'EHESS.

Rien à voir non plus avec la version 2.0 d'un keynésianisme d'Etat. Certes, sa grande loi budgétaire votée de justesse au début de l'été - le "One Big Beautiful Bill" – a les atours d'une relance budgétaire massive. Mais elle promeut surtout la baisse des impôts sur les entreprises et les plus riches, et la réduction des transferts sociaux. "C'est une relance pro business destinée à soutenir l'offre", analyse Jonathan Hartley, chercheur à l'université Stanford en Californie.

Rien à voir, enfin, avec un néo-reaganisme. "Si Trump fait du Reagan lorsqu'il abaisse les taux d'imposition des entreprises et dérégule massivement des pans entiers de l'économie, le laisser-faire de l'ancien président républicain n'est pas vraiment de son goût. Sa politique est finalement très éloignée de la révolution néolibérale anglo-saxonne des années 1980", poursuit Jonathan Hartley.

"Yes we CANE"

Alors, comment qualifier la ligne trumpienne ? On se souvient du "Yes we can", le slogan de campagne de Barack Obama. Trump, lui, a inventé le "Yes we CANE", pour Capitalisme Autoritaire Népotique d'Etat.

"Si l'on veut comprendre les racines du trumpisme, il faut faire de l'archéologie économique. Remonter aux XVIIe et XVIIIe siècle l'âge d'or du mercantilisme, avant les débuts de la macroéconomie classique", souligne Eric Monnet. Une doctrine qui justifiait le colonialisme et faisait de la capacité d'un pays à imposer ses normes, ses lois et ses routes commerciales, l'instrument de sa puissance. A cette aune, le commerce international est forcément un jeu à somme nulle où il n'y a que des perdants et des gagnants. "En affirmant que les raisons du déficit commercial américain sont liées aux pratiques déloyales de ses partenaires, Trump a remis au goût du jour le mercantilisme", poursuit Eric Monnet. Un système où les très grandes entreprises privées, à qui l'Etat accorde des quasi-monopoles en contrepartie de généreux subsides, mènent la danse. Comme si les géants américains de la tech étaient devenus les dignes héritiers de la Compagnie des Indes.

Un monde, enfin, où l'Etat s'immisce dans la vie des affaires et dont le colbertisme français fut la meilleure illustration. "Quatre siècles plus tard, le gouvernement américain n'a eu de cesse, en 2025, d'influer sur le fonctionnement des entreprises en multipliant les prises de participation au capital de sociétés qui n'avaient pas besoin qu'il vole à leur secours. L'Amérique de Trump est devenue socialiste", s'enflamme Tad DeHaven, analyste politique au Cato Institute, un think tank libertarien de Washington. En contrepartie du rachat du géant US Steel par le japonais Nippon Steel, l'Etat américain s'est arrogé une "golden share" au capital de l'aciériste, avec un droit de véto sur toutes les décisions de la direction. De même, le gouvernement fédéral s'est invité au capital de nombreuses compagnies minières et producteurs de terres rares, comme MP Material, Lithium America, Vulcan ou Trilogy Metal. Il a forcé la main du géant des semi-conducteurs Intel pour prendre 10 % de l'entreprise, devenant ainsi son premier actionnaire. Début décembre, enfin, il a accepté que Nvidia, la star américaine des puces, vende à nouveau ses trésors technologiques à la Chine. Mais à la condition expresse qu'elle lui reverse 25 % des futurs profits réalisés dans l'empire du Milieu. Une trentaine d'autres "deals" seraient dans les tuyaux d'après la Maison-Blanche.

"Cette imbrication étroite entre profits publics et privés légitimise les conflits d'intérêts, voire la corruption," estime Eric Monnet. Un capitalisme de connivences et de copinage prend ainsi ses quartiers à Washington. Car si le chantre de l'America First est obnubilé par la notion de puissance, c'est d'abord au profit de son clan et de son propre porte-monnaie.

Le trumpisme survivra-t-il à Trump ?

Au gré de ses visites d'Etat, de mirifiques contrats tombent dans l'escarcelle de ses entreprises. En mai dernier, alors que le Vietnam négociait ferme les droits de douane imposés par l'administration américaine, le Premier ministre du pays, Pham Minh Chinh, inaugurait un gigantesque programme immobilier, près de Hanoï, dans l'orbite de la galaxie Trump. Le mois dernier, le Parlement serbe a donné son feu vert pour faire table rase d'un bâtiment emblématique bombardé par l'Otan et remplacé prochainement... par une tour Trump. Et que dire des juteuses affaires des fils du président, Eric et Donald junior, dans les stablecoins – ces crypto-devises indexées au dollar - dont leur père a considérablement assoupli la réglementation pour assurer leur essor.

Combien de temps les "Trumponomics" vont-ils électriser la planète. Dit autrement, le trumpisme survivra-t-il à Trump ? Pour l'heure, l'échec annoncé n'a pas eu lieu dans le pays. La croissance a même accéléré au troisième trimestre 2025. "La locomotive américaine devrait finir l'année sur un rythme voisin de 3 %", projette Raphaël Gallardo, le chef économiste de Carmignac. L'inflation a peu déraillé, malgré la hausse des droits de douane. A défaut de créer beaucoup d'emplois, comme le montrent les chiffres du chômage, cette dynamique du PIB repose néanmoins sur un levier unique : le boom de l'intelligence artificielle qui tire largement l'économie, de la construction des data centers à celle des centrales électriques jusqu'à la fabrication des puces électroniques. Sans cette révolution de l'IA, l'activité serait chancelante.

Le problème, c'est qu'une partie de l'électorat Maga, et notamment la classe ouvrière des grandes régions industrielles, ne s'y retrouve pas. De fait, si la Bourse caracole, la confiance des ménages a fortement chuté. Les garde-fous, notamment institutionnels, sont affaiblis et les grands groupes, à l'unisson, jouent opportunément le jeu trumpien. "Les entreprises achètent sa politique car la croissance tient. Si elle vacille, elles lui demanderont immédiatement des comptes. Le business est le dernier contre-pouvoir ", veut croire Yann Coatanlem, économiste et directeur d'une start-up dans la finance à New York.

Le tic-tac serait donc enclenché ? Sébastien Laye, un économiste franco-américain, aujourd'hui conseiller du parti républicain, ne croit guère à la contrainte du sablier. "A la fin de ce second mandat, le "reset" de la politique américaine sera terminé et le régime de l'après-guerre froide, qui ne correspondait plus aux intérêts économiques de l'Amérique, définitivement enterré. Les successeurs de Trump, même s'ils sont démocrates, ne pourront plus le remettre en cause." Il suffira alors à J.D. Vance, le vice-président, ou Marco Rubio, le secrétaire d'Etat, de se glisser dans les mocassins de leur mentor.

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Donald Trump voit dans la capacité d'un pays à imposer ses normes, ses lois et ses routes commerciales, l'instrument de sa puissance.

Manifestations en Iran : le régime menace de riposter à toute intervention américaine

11 janvier 2026 à 22:03

L'Iran a menacé ce dimanche 11 janvier Israël et les bases américaines au Moyen-Orient de représailles en cas d'intervention des Etats-Unis contre la République islamique en soutien des manifestants qui défient le régime depuis deux semaines, alors que le bilan dépasse 500 morts, selon une organisation des droits humains basée aux États-Unis. Le président américain Donald Trump a plusieurs fois menacé ces derniers jours Téhéran de venir en aide aux protestataires en cas de répression trop brutale. "L'Iran veut la liberté" et "les Etats-Unis sont prêts à l'aider", a-t-il écrit samedi sur son réseau Truth Social.

Selon le Wall Street Journal, Donald Trump sera informé mardi par ses services de renseignement de la situation sur le terrain et des "options spécifiques" lui seront présentées pour y répondre. La possibilité d'une intervention américaine a été évoquée lors d'un appel téléphonique entre le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou et le secrétaire d'Etat américain Marco Rubio, selon une source israélienne ayant assisté à la conversation, et Israël s'est placé en "état d'alerte maximale" face à cette possibilité de frappes américaines, ont indiqué trois sources israéliennes.

Israël n'a pour l'heure manifesté publiquement aucune volonté d'intervenir. Dans une interview publiée vendredi par The Economist, Benyamin Netanyahou a déclaré qu'une attaque iranienne contre son pays aurait des conséquences terribles. A propos des manifestations, il a ajouté : "Pour le reste, je pense que nous devons observer ce qui se passe à l'intérieur de l'Iran." Ce dimanche, le président du Parlement iranien, Mohammad Baqer Qalibaf, a averti qu'"en cas d'attaque contre l'Iran, les territoires occupés [Israël] et les bases et navires américains seront nos cibles légitimes", mettant en garde les Etats-Unis contre toute "erreur de calcul".

Le bilan de la répression s'alourdit

Les trois sources israéliennes n'ont pas précisé en quoi consistait "l'état d'alerte maximal" en Israël et aucun commentaire officiel n'a pu être obtenu du gouvernement ou de l'armée. Israël et l'Iran se sont affrontés pendant douze jours en juin dernier et les Etats-Unis sont intervenus au côté de l'Etat hébreu en bombardant les installations nucléaires iraniennes. L'Iran a riposté en tirant des missiles sur la base américaine d'al Oudeïd au Qatar, sans faire de victimes et après avoir prévenu Washington de l'imminence des frappes.

La République islamique est aujourd'hui confrontée à sa plus importante vague de contestation depuis le mouvement "Femme, vie, liberté" de 2022-2023, provoqué par la mort en détention de l'étudiante Mahsa Amini après son arrestation par la police des moeurs pour port d'un voile non conforme. Les manifestations, lancées le 28 décembre dernier par les commerçants du bazar de Téhéran protestant contre une inflation galopante et la chute du rial, ont pris une tournure politique et se sont étendues à de nombreuses villes de province.

Téhéran accuse les Etats-Unis et Israël de fomenter la révolte. Dans une interview télévisée, le président Massoud Pezeshkian a déclaré que les deux grands ennemis de la République islamique avaient envoyé des "terroristes" qui ont "incendié des mosquées (...), attaqué des banques et des biens publics". "Familles, je vous demande de ne pas autoriser vos jeunes enfants à rejoindre les émeutiers et les terroristes", a-t-il ajouté, tout en assurant que son gouvernement était prêt à écouter les doléances de la population et à s'attaquer aux problèmes économiques.

© UPI/MAXPPP

Le guide suprême iranien, Ali Khamenei, prononce un discours à Téhéran, en Iran, le vendredi 9 janvier 2026.

Au Venezuela, l'Hélicoïde de Caracas : du centre commercial au centre de torture

11 janvier 2026 à 18:00

Relégué dans l'oubli, l'architecte vénézuélien Jorge Romero Gutiérrez (1924-1997) doit se retourner dans sa tombe. Son grand œuvre, l'Hélicoïde de Caracas, conçu dans les années cinquante pour devenir le plus grand centre commercial d'Amérique latine, est devenu, sous Nicolas Maduro, le plus ignoble et célèbre centre de torture du continent latino-américain. Il est spécialement dédié à la persécution des opposants politiques qui étaient encore au nombre de 806 au moment du Nouvel An.

Toutefois, après l'arrestation de l'ex-président et son transfert à New York à la suite du raid de l'armée américaine, la présidente par intérim Delcy Rodriguez a commencé à en libérer un peu plus d'une dizaine, soit environ 1 % du total. Parmi eux : l'avocate, militante des droits humains et spécialiste des questions militaires Rocio San Miguel.

En forme de tour de Babel, l'Hélicoïde raconte la vertigineuse descente aux enfers d'un pays qui figurait parmi les dix les plus riches du monde dans les années 1950 à 1970, avant de sombrer dans la pauvreté extrême en raison du pillage de l'industrie pétrolière et de l'économie tout entière voulue par la klepto-dictature en place depuis un quart de siècle. D'une audace architecturale folle, l'immense bâtiment hélicoïdal conçu sous la dictature de Marcos Pérez Jiménez (1948-1958) est ceinturé par une rampe automobile en forme de spirale longue de 4 kilomètres qui dessert douze étages. Ce chef-d’œuvre d'architecture brutaliste devait à l'origine abriter 130 boutiques, des bureaux, un centre de conférences, un hôtel cinq étoiles, un club privé, un cinéma multiplexe, une piscine, un gymnase, un terrain de bowling, des restaurants, une discothèque, sans oublier un héliport. Une exposition au MoMA de New York avait même été consacrée à ce projet futuriste, contemporain de la construction de Brasilia, au Brésil.

"C'était l'époque où les Colombiens, nos voisins, regardaient le Venezuela comme une Californie", raconte Ben Ami Fihman, ancien directeur de journal et figure de Caracas qui a dû fuir son pays sous Hugo Chavez en 2007. Pour les architectes, le pays en plein boom pétrolier est alors un eldorado. "Les bâtisseurs tournent le dos à l'architecture ancienne pour célébrer le modernisme, poursuit Ben Ami Fihman. Partout, l'école vénézuélienne d'architecture bâtit en béton armé. Sortent de terre des autoroutes, des viaducs, des tunnels à travers les montagnes, des tours jumelles à Caracas, des hôtels de luxe (le Tamanaco), une splendide université classée au patrimoine mondial de l'Unesco et, bien sûr, l'Hélicoïde, censé devenir notre pyramide d'Égypte." Au lieu de cela, l'édifice devient bientôt un "éléphant blanc". Car d'inauguration, il n'y aura jamais…

L'Helicoïde de Caracas, promis à devenir un centre commercial à Caracas au début des années 1960.
L'Helicoïde de Caracas, promis à devenir un centre commercial à Caracas au début des années 1960.

Un an avant la fin du chantier, les travaux sont en effet interrompus en raison de problèmes financiers. Abandonné en 1961, utilisé comme hangar, puis comme camp de réfugiés où s'entassent pendant trois ans 10 000 déplacés après un glissement de terrain dans les environs de Caracas en 1979, l'Hélicoïde est ensuite récupéré par le ministère de l'Intérieur en 1985, qui y installe les services de renseignement. Sous Hugo Chavez et Nicolas Maduro, ceux-ci se transforment en véritable police politique sous le nom de Service bolivarien de rensignement, ou SEBIN. "Chargée de la persécution des civils considérés par le régime comme une menace, cette police secrète est placée directement sous la responsabilité de la vice-présidence, c'est-à-dire Delcy Rodriguez, qui vient de succéder à Nicolas Maduro et connaissait parfaitement l'existence et le fonctionnement de ces ténèbres", explique l'avocat Alfredo Romero, à la tête de l'ONG Foro Penal, qui a défendu 19 000 détenus politiques depuis une décennie.

Malgré les apparences, la prison de l'Hélicoïde est assez petite. Elle n'occupe en réalité qu'une partie du rez-de-chaussée et du sous-sol où des pièces conçues pour abriter des bureaux servent de cellules collectives (une vingtaine de prisonniers dans des espaces de cinq mètres par trois), de chambre de torture ou de "mitard" pour l'isolement. Dans le reste du bâtiment se trouvent les locaux de la redoutable SEBIN, une école de formation de policiers, un stand de tir, une armurerie, des garages pour les blindés anti-émeutes et des espaces vacants. Le centre de détention lui-même n'abrite qu'une centaine de prisonniers, mais ce sont les plus importants aux yeux de la dictature. Il y a là des activistes, des journalistes, des dirigeants syndicaux, des leaders communaux, des élus, des collaborateurs de l'opposante et prix Nobel de la paix Maria Corina Machado, etc. Tous ces prisonniers de conscience ont été victimes de traitements inhumains.

La présidente par intérim du Venezuela, Delcy Rodriguez, prononce un discours lors de la cérémonie « Promotions et décorations pour les héros et les martyrs », en l'honneur des militaires et des agents de sécurité vénézuéliens et cubains morts lors d'une opération américaine visant à capturer le président vénézuélien Nicolas Maduro et son épouse Cilia Flores, à Caracas, au Venezuela, le 8 janvier 2026.
La présidente par intérim du Venezuela, Delcy Rodriguez, prononce un discours lors de la cérémonie « Promotions et décorations pour les héros et les martyrs », en l'honneur des militaires et des agents de sécurité vénézuéliens et cubains morts lors d'une opération américaine visant à capturer le président vénézuélien Nicolas Maduro et son épouse Cilia Flores, à Caracas, au Venezuela, le 8 janvier 2026.

Alors que la torture a officiellement disparu d'Amérique latine depuis la fin des dictatures des généraux Jorge Rafael Videla en Argentine (1976-1982) et Augusto Pinochet au Chili (1973-1990), elle a été remise au goût du jour et encouragée par Hugo Chavez et Nicolas Maduro au Venezuela. Selon l'ONG Foro International, plus de 38 000 personnes ont été tortuées depuis le début du chavisme au Venezuela. "Toutes les méthodes employées en Argentine et au Chili ont cours dans notre pays, de la même manière ou en pire", reprend l'avocat Alfredo Romero avant d'énumérer les différents supplices : tabassage avec coups de pied dans les côtes et de poings dans la figure ; asphyxie à l'aide de sacs en plastique ; "waterboarding" (tête plongée dans l'eau) ; arrachage des ongles à l'aide de pinces à épiler ; arrachage des cheveux ; viols sur les hommes et sur les femmes ; simulation d'exécution ; suspension à des potences par les poignets avec les talons décollés du sol pendant des heures ou des jours ; électrochocs, y compris sur les testicules ; découpage de la plante des pieds avec des lames de rasoir, simulation d'exécution, etc.

Le régime chaviste pratique la "torture blanche"

Ainsi, l'Hélicoïde de Caracas est l'équivalent des tristement célèbres Écoles mécaniques de la Marine (ESMA) de Buenos Aires et de la Villa Grimaldi de Santiago du Chili dans les années 1970-1980. Mais il n'est pas l'unique centre de torture vénézuélien. "On supplicie aussi au pénitencier El Rodeo, en banlieue de la capitale, à la prison militaire de Ramo Verde, également en banlieue, et dans divers lieux clandestins, surtout dans des villas privées [NDLR : comme c'était le cas, sous la junte argentine, par exemple à l'intérieur du terrible garage Olimpo de Buenos Aires]", ajoute l'avocat de l'ONG Foro Penal. Encore faut-il ajouter à cette liste non exhaustive – car on torture dans toutes les prisons – la "Tumba" (la tombe), un "goulag" de 17 cellules enterré à cinq mètres sous terre à la verticale de la place Venezuela, en centre-ville de la capitale : les détenus y sont "enterrés vivants" et exposés à la lumière blanche perpétuelle sans ventilation naturelle.

"Il existe toutefois une différence entre le Venezuela et l'Argentine ou le Chili, c'est que les tortionnaires vénézuéliens ont été formés par les Cubains, qui ont eux-mêmes été entraînés par la Stasi est-allemande et le KGB soviétique", précise Elizabeth Burgos, historienne et experte du populisme latino-américain. "Ils pratiquent la torture blanche, qui est plus scientifique et ne laisse pas de trace apparente. À l'instar de la 'Tumba', on place les prisonniers dans des cellules aux murs blancs avec la lumière allumée 24 heures sur 24. On les expose aussi au grand froid puis à de grandes chaleurs. Il s'agit de les briser psychologiquement et de les désorienter, comme cela se pratique toujours actuellement à la Villa Marista, le centre d'interrogatoire de La Havane. Les conséquences sont terribles: hallucinations, anxiété extrême, dépression, attaques de panique, suicides."

"Certains gardiens étaient des Cubains, reconnaissables à leur accent"

Emprisonné pendant deux ans dans l'Hélicoïde de 2014 à 2016, le député Rosmit Mantilla, élu du parti d'opposition Voluntad Popular (centre gauche), a été épargné par les tabassages grâce à la médiatisation de son cas par Amnesty International, l'ONU, etc. Cependant, les tortures psychologiques auxquelles il a été soumis sont, selon lui, tout aussi "cruelles". Il raconte : "La spécialité d'un des gardiens, un certain Richard Centeno surnommé 'commissaire Pachuco', consistait à me lire des passages de l'Apocalypse de la Bible d'un ton doucereux et d'interrompre la lecture pour me montrer des photos de mes proches, par exemple de ma sœur enceinte, et de m'annoncer qu'ils allaient les tuer à cause de mes activités politiques. Comme je suis ouvertement homosexuel, mes gardiens me disaient aussi qu'ils allaient me violer avant de m'exécuter. Autre exemple : chaque matin, nous étions réveillés par des coups de marteaux frappés contre la porte métallique de nos cellules en nous annonçant que, si les 'yankees' attaquaient le régime, nous serions attaqués à notre tour, à titre de représailles."

Le député de centre gauche Rosmit Mantilla a passé deux ans dans les geoles de la dictature vénézuélienne, dans l'Hélicoïde, de 2014 à 2016.
Le député de centre gauche Rosmit Mantilla a passé deux ans dans les geoles de la dictature vénézuélienne, dans l'Hélicoïde, de 2014 à 2016.

Aujourd'hui réfugié politique en France, Rosmit Mantilla se souvient aussi que chaque nouvel arrivant à l'Hélicoïde subissait un traitement de choc pendant deux semaines. "En guise de bienvenue, chaque nouveau détenu était passé à tabac et placé à l'isolement dans une cellule allumée jour et nuit. Très vite, il perdait la notion du temps et ne savait plus s'il était une heure de l'après-midi ou du matin." Les autres détenus, eux, entendaient les insupportables cris de douleur du martyr, au point qu'ils décidaient d'augmenter le volume de leur radio ou de leur télévision pour couvrir le son de cette souffrance horrible.

La torture, une politique d'Etat systématique

Après quinze jours de traitements atroces, le nouveau venu, dans un état déplorable, rejoignait les autres détenus dans une cellule collective. Là, les conditions étaient à peine meilleures. Un exemple, cité par l'ex-député : "Une fois par jour, nous étions emmenés dans les douches et aux W-C. pour nous laver et noussoulager. Or ll n'y a pas assez de temps pour faire les deux. Il fallait choisir. Et si vous êtiez en train de faire vos besoins au-delà du temps imparti, les gardiens vous interrompaient à coups de barre de fer pendant que vous étiez assis sur les toilettes..."

A l'époqaue, Rosmit Mantilla, qui a été journaliste, profite de sa détention pour mener l'enquête auprès des détenus et des gardiens. Sa conclusion: la pratique de la torture correspond à une politique d'État systématique, répondant toujours à la même procédure et aux mêmes déroulés. Il découvre aussi que nombre des bourreaux sont analphabètes et que certains sont des Cubains, facilement reconnaissables à leur accent caractéristique. À l'adresse de la gauche européenne que Rosmit Mantilla juge complaisante vis-à-vis de la dictature de Caracas (toujours en place), l'ex-prisonnier dit ceci : "Les Européens de gauche ont une vision romantisée de la soi-disant révolution bolivarienne. Eux ont appris le marxisme dans les amphis de la Sorbonne. Moi, j'ai appris la signification du mot "révolution" à l'Hélicoïde, le prison infestée de rats si chère à Nicolas Maduro et Delcy Rodriguez."

© Photomanifiesto/Shutterstock

L'Hélicoïde de Caracas.
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