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Après un an de mandat, Donald Trump a-t-il tenu ses promesses de campagne ?

21 janvier 2026 à 15:00

Une première année de mandat, en attendant encore trois autres. Le 20 janvier 2025, Donald Trump redevenait président des Etats-Unis lors d'une cérémonie d'investiture à l'intérieur du Capitole. Un an après son retour à la Maison-Blanche, certains de ses électeurs déchantent. Le président est confronté à une baisse de popularité : selon un sondage CNN/SRRS, une majorité d’Américains juge que Donald Trump se trompe de priorités et qu'il n'agit pas assez contre l'augmentation du coût de la vie. C'était pourtant l'une des promesses du milliardaire lors de sa campagne. Tour d'horizon de ses différents engagements.

Pouvoir d'achat

Le président avait fait du pouvoir d'achat son sujet de campagne privilégié en fixant des attentes très hautes. "À partir du jour où je prêterai serment, je ferai rapidement baisser les prix et nous rendrons l'Amérique à nouveau abordable", avait déclaré Donald Trump. Le candidat avait promis que "les revenus grimperaient" et que "l'inflation disparaîtrait". Mais l'inflation n'a pas ralenti de manière significative depuis le début de son second mandat. Les derniers chiffres, pour décembre 2025, s'établissent à 2,7 % sur un an, un rythme stable par rapport à novembre 2025. Ces chiffres sont légèrement inférieurs par rapport à décembre 2024, sous Joe Biden (2,9 %). Ils restent largement supérieurs à l'objectif annuel de 2 % fixé par la Réserve fédérale.

La hausse des dépenses courantes a été continue, parfois même significative sur un an, selon les chiffres du Bureau des statistiques du travail, le principal organisme de collecte de données économiques pour le gouvernement fédéral. Ainsi, entre décembre 2024 et décembre 2025, l'Indice des prix à la consommation a augmenté fortement pour le fioul (+ 7,4 %), l'électricité (+ 6,7 %) ou encore les services hospitaliers (+ 6,6 %). L'inflation alimentaire est également supérieure à la moyenne (+ 3,1 %), notamment pour la viande, le poisson et les œufs, qui coûtent en moyenne 3,9 % plus cher qu'avant l'arrivée de Donald Trump au pouvoir.

Résultat : d'après le sondage cité plus haut, 55 % des Américains estiment que les politiques de l'ex-magnat de l'immobilier ont aggravé la situation économique du pays, contre 32 % qui pensent qu’elles les ont améliorées.

Droits de douane

Donald Trump entend générer de la richesse pour les Américains moyens grâce aux droits de douane. Il a promis que des "sommes colossales" allaient "affluer dans les caisses de l'Etat, provenant de sources étrangères". "Au lieu de taxer nos citoyens pour enrichir d’autres pays, nous imposerons des droits de douane et des taxes aux pays étrangers pour enrichir nos citoyens", a-t-il déclaré lors de son discours d'investiture.

Fidèle à sa parole, Donald Trump a notamment annoncé la mise en place pour le 1er février 2025 de droits de douane de 25 % sur les importations venant du Canada et du Mexique et de 10 % supplémentaires sur les importations venant de Chine. L'Union européenne a elle aussi été dans son viseur. Mais les Etats concernés ne se sont pas laissés pas faire et ont répondu eux aussi par des droits de douane. Sous la pression, le président américain a parfois rétropédalé. Ses surtaxes restent cependant aujourd'hui son arme favorite, qu'il continue de brandir régulièrement.

Si l'administration Trump estime que ces nouveaux droits de douane ont généré 200 milliards de dollars de recettes supplémentaires en 2025, ce sont en fin de compte les importateurs et les consommateurs américains qui les supportent. Une nouvelle étude publiée lundi par l'Institut de Kiel conclut ainsi que la quasi-totalité de la facture (96 %) a été payée par les Américains. Ces surtaxes contribuent également à un taux d'inflation obstinément élevé.

Par ailleurs, alors que Donald Trump avait promis que ses droits de douane permettraient aux usines de "redémarrer en trombe", le boom industriel promis est un échec jusqu'ici. Seuls 55 000 emplois ont été créés en moyenne chaque mois en 2025, contre 192 000 durant les deux dernières années de la mandature Biden. Selon Business Insider, les Etats-Unis ont connu en 2025 leur plus faible croissance de l'emploi hors période de récession depuis 2003.

Justice

Lors de son discours d’investiture, Donald Trump avait promis que "plus jamais l'immense pouvoir de l'Etat ne [serait] instrumentalisé pour persécuter des opposants politiques". Son administration a pourtant fait exactement le contraire. Le ministère de la Justice a cherché à poursuivre les personnalités qui ont critiqué le locataire de la Maison-Blanche, notamment l'ancien directeur du FBI, James Comey, et la procureure générale de New York, Letitia James. Comme il l'avait dit, Donald Trump a en revanche accordé des grâces générales à plus de 1 000 personnes qui avaient pris d’assaut le Capitole le 6 janvier 2021 dans le but de contester les résultats de l’élection de 2020, qu’il a perdue. Certains de ces émeutiers avaient violemment agressé des policiers.

Immigration

Lors de sa campagne électorale, Donald Trump s'était engagé à réformer le droit du sol. Mais des actions en justice menées par des Etats et des associations de défense des droits civiques bloquent cette promesse. Le président américain avait aussi promis de "stopper immédiatement toute entrée illégale", voulant de plus "entamer le processus de renvoi de millions d'étrangers criminels vers leurs pays d'origine", en lançant "la plus grande opération d'expulsion" de l'histoire des Etats-Unis dès son premier jour de mandat, affirmant que son administration se concentrerait sur l'expulsion des "pires criminels". Le 20 janvier 2025, dès son retour dans le bureau Ovale, Donald Trump a de fait signé des décrets annulant la politique de Joe Biden en matière d'immigration.

En décembre, le Département de la Sécurité intérieure a indiqué que l'administration Trump avait procédé à plus de 622 000 expulsions en 2025 et qu'environ 1,9 million de personnes avaient choisi de quitter le pays volontairement. Ces chiffres dépassent nettement le nombre d'expulsions effectuées par ses prédécesseurs Barack Obama et Joe Biden durant leur première année de mandat, relève la chaîne MS NOW. Toutefois, note Sky News, les publications de l'ICE, la police de l'immigration décriée, font état d'un chiffre bien inférieur, autour de 352 375. La situation est floue car il n'existe pas de définition précise de l'expulsion, et les Etats-Unis utilisent plusieurs critères différents pour les personnes quittant le territoire - volontairement ou non - dont certains ne sont pas publiés régulièrement, précise la chaîne d’information anglaise.

Contrairement aux affirmations de Donald Trump, cette vaste opération d'expulsion ne s'est pas limitée aux "pires criminels" : des données non publiques de l'ICE ont montré que la majorité des personnes détenues n'avaient pas de casier judiciaire.

Dès son entrée en fonction, le président américain a décrété l'état d'urgence nationale à la frontière sud et y a déployé des milliers de soldats pour la sécuriser. Un budget colossal de 75 milliards de dollars a été alloué à l'application des lois sur l'immigration, dont un budget sans précédent pour l'ICE, dont l'activité a explosé. Le nombre d'interpellations à la frontière mexicaine est pourtant à son plus bas niveau depuis des années, relève Sky News, passant de 96 033 personnes en décembre 2024 à seulement 11 710 en février 2025, premier mois complet de sa présidence. Depuis, ce nombre se maintient autour de 10 000 par mois, selon les données du Service des douanes et de la protection des frontières des Etats-Unis.

Guerre en Ukraine

Sur le plan extérieur, Donald Trump a mis les bouchées doubles pour tenter de résoudre des conflits. Le président américain avait promis à de nombreuses reprises de mettre fin à la guerre menée par la Russie contre l'Ukraine "dans les 24 heures" suivant son entrée en fonction. Pourtant, un an après le début de son second mandat, cette guerre fait toujours rage. Interrogé en juin dernier par un journaliste sur ce calendrier, Donald Trump a concédé que "c'est plus difficile que ce que l'on imagine".

En décembre dernier, le président américain a proposé un plan de paix qui exigerait de l'Ukraine qu'elle cède du territoire et renonce à son adhésion à l'Otan. Le 28 décembre, Donald Trump a rencontré le président ukrainien Volodymyr Zelensky dans sa résidence de Mar-a-Lago en Floride pour tenter de conclure un accord, mais, depuis, des détails restent à finaliser et la Russie de Vladimir Poutine continue de frapper régulièrement l'Ukraine.

Les autres conflits

En arrivant au pouvoir, Donald Trump avait fait une promesse : "Mon plus grand héritage sera celui d’un artisan de paix et d’unificateur". Le président américain, qui n'a de cesse de vouloir obtenir le prix Nobel de la Paix, a affirmé avoir mis fin à huit guerres, soit, comme il l'a déclaré en octobre, "en moyenne une par mois". De fait, il a permis la conclusion d'un accord de paix entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan. Il a également été à la manœuvre sur le dossier de la guerre entre Israël et le Hamas. Il a annoncé le 29 septembre 2025 un plan de paix pour Gaza tenant en 20 points, avec deux phases, dont la deuxième, en cours, est difficilement atteignable.

L'année 2026 ne commence pas sous le signe de la paix. Dans la foulée de l'intervention américaine au Venezuela, où le président déchu Nicolas Maduro a été capturé, Donald Trump a menacé d'intervention - y compris militaire - plusieurs Etats d'Amérique latine, notamment Cuba et la Colombie. Il lorgne également sur le Groenland, une prise de contrôle de ce territoire autonome du Danemark auquel s'opposent vivement les Européens.

Le second mandat de Donald Trump se révèle ainsi particulièrement interventionniste, et non isolationniste, afin, officiellement, de protéger les intérêts américains, conformément à la devise "America first". Depuis son retour au pouvoir, l'armée américaine a déjà mené presque autant de frappes aériennes (672 au total) que pendant toute la présidence de Joe Biden (694 en quatre ans), selon un décompte de l'ONG Acled dévoilé le 14 janvier. D'après ce dernier, ces actions ont dans l'ensemble causé la mort de plus de 1 000 personnes, dont des civils.

© REUTERS

Donald Trump s'exprime face à la presse, un an après son retour au pouvoir, le 20 janvier 2026 à Washington.

Au Canada, l’idée d’une invasion américaine n’est plus exclue par l’armée

21 janvier 2026 à 12:22

Face aux menaces de plus en plus pressantes et à l’imprévisibilité de Donald Trump, les Forces armées canadiennes ont modélisé un scénario hypothétique d’invasion militaire américaine… ainsi que la possible réponse militaire du Canada, révèle le journal canadien The Globe and Mail. Une première en un siècle.

Le Canada, membre fondateur de l’Otan et partenaire des États-Unis pour la défense aérienne continentale, explore ce scénario alors que Donald Trump a évoqué à plusieurs reprises l’idée que le pays puisse devenir le 51e État des Etats-Unis. Selon des responsables américains cités par la chaîne NBC, le locataire de la Maison-Blanche s'est récemment montré de plus préoccupé par la vulnérabilité du Canada face aux adversaires des États-Unis dans l’Arctique, notamment la Russie et la Chine, critiquant en privé le faible niveau de dépenses de défense d'Ottawa. Des propos qui s’inscrivent dans sa stratégie plus large de consolidation de l’hémisphère occidental.

Techniques non conventionnelles inspirées d’Afghanistan

Le modèle développé par l’armée canadienne, conceptuel et théorique, ne constitue pas un plan militaire opérationnel, précise bien le Globe and Mail, mais permet plutôt d’évaluer les risques et d’explorer les stratégies. Les responsables militaires envisagent ainsi une attaque venant du sud, avec des forces américaines capables de surmonter rapidement les positions stratégiques canadiennes sur terre et en mer, en l'espace d'une semaine, voire en deux jours seulement. Selon le journal, le Canada ne possède pas les effectifs ni l’équipement nécessaires pour repousser une invasion classique. Le modèle prévoit donc une guerre non conventionnelle, où des groupes armés irréguliers ou des civils organisés utiliseraient embuscades, sabotages, frappes de drones et attaques éclair.

Selon le haut fonctionnaire canadien qui s’exprime anonymement dans les pages du quotidien, "le modèle inclut les tactiques utilisées par les moudjahidines afghans dans leurs attaques éclair contre les soldats russes durant la guerre soviéto-afghane (1979-1989)". Des tactiques qui ont déjà été reprises par les Talibans contre les forces américaines et alliées, y compris les Canadiens, en Afghanistan. L’objectif : infliger de lourdes pertes aux forces occupantes américaines.

Identifier les signes annonciateurs

Le modèle généré par l’armée canadienne identifie sur le papier les signes avant coureur d’un tel scénario, et propose un plan pratique de préparation. L’hypothèse part ainsi du principe que le Canada aurait au maximum trois mois pour se préparer à une invasion terrestre et maritime. La rupture des accords de défense aérienne de NORAD serait le premier signe que les ordres d’attaque ont été donnés. La création d’une force de réserve volontaire de plus de 400 000 personnes serait alors déclenchée pour soutenir l’armée régulière.

Malgré ce scénario, les experts estiment globalement qu’une invasion américaine du Canada reste hautement improbable… Mais aussi que le renforcement militaire est crucial. Gaëlle Rivard Piché, de la Conference of Defence Associations, affirme ainsi qu’une "signalisation claire à notre voisin du sud que nous voulons et que nous sommes capables de nous défendre jouera un rôle de dissuasion". Aisha Ahmad, politologue à l’Université de Toronto, ajoute quant à elle que "plus le Canada pourra adopter cette approche de défense intérieure, moins il est probable que tous ces scénarios horribles se produisent". Les experts recommandent ainsi de renforcer la présence militaire dans le nord et près de la frontière américaine, et de prévoir des tactiques d’insurrection adaptées à la défense d’un territoire vaste face à un adversaire technologiquement supérieur.

Selon The Globe and Mail, les alliés européens, le Royaume-Uni, la France, le Japon et la Corée du Sud pourraient être sollicités pour défendre la souveraineté canadienne si la menace devenait sérieuse. Dans les pages du Globe and Mail, le major-général retraité David Fraser prévient les Etats-Unis : "si vous vous en prenez au Canada, vous allez avoir le monde entier sur le dos, encore plus qu’avec le Groenland. Les gens se soucient de ce qui arrive au Canada, contrairement au Venezuela".

© MAXPPP

Un soldat canadien lors d'un exercice militaire en Lettonie, le 27 septembre 2020.

Jeremy Corbyn - Jean-Luc Mélenchon : les dégâts du populisme de gauche, par Catherine Fieschi

21 janvier 2026 à 12:00

Levons d’emblée toute ambiguïté. Il ne s’agit évidemment pas d’établir une symétrie morale ou politique entre extrême droite et extrême gauche. La première est aujourd’hui aux portes du pouvoir – ou déjà installée – dans plusieurs pays européens, souvent adossée à l’écosystème idéologique du trumpisme. Ce n’est pas le cas de la seconde. Mais celle-ci participe pleinement à la dynamique de polarisation affective et narrative qui fragilise nos démocraties libérales. N’en déplaise aux âmes sensibles : il n’existe pas de "bon" populisme.

A ce titre, le Royaume-Uni constitue un cas d’école. Brexit ou non, le pays demeure profondément européen dans ses pathologies politiques. Certes, l’Italie a payé cher l’amateurisme idéologique du mouvement Cinq Etoiles. Mais s’il fallait décerner une palme d’or du populisme de gauche autodestructeur, Londres l’emporterait sans peine.

Le visage de cette débâcle a un visage : Jeremy Corbyn, 76 ans aujourd’hui, ancien leader du Parti travailliste entre 2015 et 2020 – qu’il l’a depuis exclu. Son nom restera celui du principal artisan de l’affaiblissement durable du Labour. Certes, les travaillistes sont revenus au pouvoir. Mais sur un mode essentiellement défensif, encore embarrassés des ambiguïtés idéologiques et des fractures organisationnelles héritées de la séquence corbyniste. Eurosceptique de longue date, Corbyn s’est soigneusement tenu à l’écart de la bataille référendaire sur l’Union européenne, contribuant par inertie idéologique – plus que par calcul stratégique – à la victoire du Leave. A cela s’est ajoutée la tolérance, parfois la rationalisation, d’un antisémitisme diffus qui a plongé le parti dans une crise morale profonde. Le tout sous les acclamations d’une base militante jeune, fervente et étonnamment indulgente.

La comparaison avec Jean-Luc Mélenchon s’impose presque mécaniquement. Tous deux ont rompu avec la social-démocratie pour bâtir des formations intégralement structurées autour de leur personne. Tous deux ont fait d’une allégeance profondément sectaire (plutôt qu’intelligemment pluraliste) aux populations musulmanes le cœur de leur programme. Mais Mélenchon demeure un autoritaire plus talentueux. Il a pour lui une formation politique solide, passée par le lambertisme – courant trotskyste notoirement obsédé par le contrôle organisationnel, la discipline militante et la conquête des appareils. On en retrouve les traces : verrouillage interne, culte du chef, purges symboliques et mépris affiché pour toute délibération collective authentique.

N’est pas trotskyste qui veut

Corbyn partage la même allergie à la démocratie interne et la même conviction d’être un guide éclairé. Mais sans les qualités requises pour ce rôle. Indécis chronique, médiocre intellectuellement, piètre orateur et plutôt paresseux, il incarne une version molle, presque dépressive du populisme de gauche. N’est pas trotskyste qui veut : pour faire ce métier, il faut être aussi impitoyable que mégalomane.

La création récente de son nouveau parti, cofondé avec la députée Zarah Sultana, relève dès lors de la farce politique. A peine annoncé, le mouvement est miné par des querelles internes entre ses deux figures fondatrices — Corbyn allant jusqu’à démentir la création du parti en réaction à l’annonce de Sultana, affirmant ne pas l’avoir "autorisée". S’ensuivent des désaccords publics sur la gouvernance et les modalités de décision.

Clou du spectacle : Zarah Sultana boycottant la conférence de lancement… de son propre parti (si, si). Le tout accompagné d’une communication tonitruante mêlant proclamations propalestiniennes et dénonciations d’un pouvoir masculin oppressif – incarné, ironie suprême, par son propre cofondateur. A cela s’ajoutent désormais des soupçons d’irrégularités financières liés à la gestion opaque des cotisations.

Faut-il s’en amuser ? Non, les dégâts sont réels. Chaque aventure populiste avortée laisse un électorat un peu plus désabusé, des institutions un peu plus fragilisées et un champ politique toujours plus polarisé. Le populisme de gauche ne conquiert peut-être pas le pouvoir. Mais il tend à rendre chaque alternative démocratique crédible un peu plus improbable.

Catherine Fieschi est chercheuse au centre Robert Schuman de l’Institut universitaire européen (IUE) de Florence

© PRESS ASSOCIATION IMAGES/MAXPPP

L'ancien leader travailliste Jeremy Corbyn, le 30 novembre 2025 à Liverpool.

"L’Europe va devoir adopter les méthodes brutales de Trump" : l'escalade avec les Etats-Unis vue de l'étranger

21 janvier 2026 à 10:16

L’Europe attendait l’attaque, sans vraiment savoir d’où viendrait le premier coup. L’annonce par le président américain de nouveaux droits de douane si l’Europe refuse de lui céder le Groenland, samedi 17 janvier, marque le retour de la guerre commerciale, désormais motivée par l’une des obsessions de Donald Trump. Quelques jours plus tôt, les alliés de l’Otan avaient envoyé leurs troupes pour un "exercice militaire" au Groenland, démonstration de force symbolique dont l’efficacité avait été critiquée. Au final, le premier mouvement de Donald Trump n’est pas militaire. Mais il provoque la sidération aux quatre coins du globe. Pour la presse internationale, qui commente largement cette escalade inédite, il sous-entend tout de même le risque d’un affrontement violent.

En Espagne, El País s’insurge de ce tournant historique des Etats-Unis. Alors que l'Otan a été bâtie pour se protéger des agressions extérieures, "les barbares sont à l’intérieur" écrit le journal, jugeant que l’allié américain remet en cause l’architecture de sécurité européenne construite depuis la Seconde Guerre mondiale. Le dossier groenlandais franchit "toutes les lignes rouges", estime le quotidien, et révèle l’échec de la stratégie d’apaisement menée jusqu’ici par l’Union européenne.

En Allemagne, la Frankfurter Allgemeine Zeitung souligne qu’au lieu d’isoler le Danemark, l’initiative du président américain a transformé le dossier en "affaire européenne", tandis que le quotidien italien Corriere della Sera met en garde contre des droits de douane cumulés allant jusqu’à 35-40 %, des niveaux jugés incompatibles avec les marges de l’industrie européenne qui pourrait perdre durablement des parts de marché.

Au nord, on semble regretter d’avoir montré les dents : en Finlande, le Helsingin Sanomat souligne le caractère disproportionné des mesures américaines, rappelant que les pays européens visés par les droits de douane de Donald Trump n’ont envoyé au Groenland que des contingents très limités, parfois de quelques soldats seulement. Le quotidien met en garde contre une "spirale dangereuse", estimant que l’imposition de sanctions économiques entre pays alliés pourrait créer des tensions inédites au sein de l’Otan.

Le dilemme impossible

Pour le Wall Street Journal, l’Europe se retrouve désormais face à un allié historique devenu menace : "L’effondrement de la confiance dans les États-Unis au cours de l’année écoulée, tant parmi le public européen que chez ses dirigeants, force le continent à réexaminer sa dépendance — de la sécurité au commerce — envers l’Amérique sous une administration Trump imprévisible", décrypte le journal.

Le New York Times va plus loin, en racontant le basculement de l’Europe dans une crise stratégique majeure ayant débuté au moment ou Donald Trump, avec un message publié sur les réseaux sociaux, a "anéanti des mois de progrès dans les négociations commerciales" et placé l’Europe sur une "trajectoire de collision" avec Washington. Avec "peu de marge de manœuvre ou de négociation", les Européens découvrent les limites de leur dépendance militaire à Washington et envisagent, à contrecœur, l’arme ultime de la riposte commerciale. Comme le résume crûment un expert, l’Europe est désormais sommée de choisir : "Soit nous menons une guerre commerciale, soit nous risquons une vraie guerre", avertit Jacob Funk Kirkegaard.

Concrètement, les 27 disposent d’une arme de poids pour répondre à la menace américaine. "Le 'bazooka commercial' européen pourrait être utilisé pour imposer des restrictions aux grandes entreprises technologiques américaines ou à d’autres prestataires de services très présents sur le continent", écrit le NYT. Mais son activation ferait brutalement monter les tensions transatlantiques. "L’Europe a passé l’année écoulée à éviter une telle escalade, et ce pour une raison précise : le continent demeure fortement dépendant des États-Unis pour la protection de l’Otan et pour le soutien face à la Russie dans la guerre en Ukraine". L’Europe sera ainsi condamnée à défendre sa souveraineté politique tout en ménageant un allié instable.

L'épreuve révèle les divisions européennes

C’est précisément ce dilemme impossible qui fait remonter brutalement les divisions profondes de l’Europe. Plus qu’un affront diplomatique, la menace de Donald Trump "confronte l’Union européenne à une épreuve de résistance : celle de savoir si elle est capable de répondre comme une force unie lorsque sa souveraineté est mise en cause" écrit l’agence Bloomberg. Entre partisans du dialogue et tenants de la fermeté, les Européens doutent désormais du socle même de la relation transatlantique. "Soit nous restons unis, soit nous serons divisés. Si nous sommes divisés, c’est la fin d’une époque. Quatre-vingts ans d’atlantisme touchent réellement à leur fin", a averti le Premier ministre belge Bart De Wever, avant d’ajouter qu’il ne considérait plus les Etats-Unis comme un allié.

Dans un entretien accordé au quotidien polonais Gazeta Wyborcza, un ancien chef de la sécurité nationale polonaise estime que l’ordre international mis en place après 1945 est "en train de s’effondrer". Selon lui, "tant qu’il existe une chance de sauver l’Otan, il faut le faire". Pour d’autres, la tentation de temporiser face à Trump ne ferait qu’aggraver la crise : "L’apaisement est toujours un signe de faiblesse. L’Europe ne peut pas se permettre d’être faible — ni face à ses ennemis, ni face à ses alliés", a notamment tranché le Premier ministre polonais Donald Tusk, résumant l’angoisse d’un continent pris entre la peur de l’escalade et celle de sa propre désintégration.

L’Europe doit se résoudre aux "méthodes brutales"

Face à la folie trumpienne, la BBC souligne que l’approche "softly-softly" (l'approche douce, en français) envers Donald Trump a tout d’un coup "dépassé sa date de péremption". Pour la chaîne nationale britannique, les Européens prennent conscience qu’ils doivent désormais combiner dialogue et riposte économique crédible pour préserver leur autorité et leur crédibilité. "Trump force les Européens à se forger une colonne vertébrale", conclut Niclas Poitiers, économiste au think tank Bruegel auprès de la BBC.

Depuis les Etats-Unis, CNN juge également que la crise du Groenland force l’Europe à envisager une posture beaucoup plus ferme face aux États-Unis et à dépasser les méthodes diplomatiques habituelles. "L’Europe devra peut-être adopter les méthodes brutales de Trump pour sauver le Groenland", titre le média progressiste américain. Celui-ci encourage l’Europe à répliquer, seule solution pour espérer ne pas vivre de chantage constant sous le reste du règne Trump. "Donald Trump semble ne respecter que ceux qui lui résistent. L’Union européenne ne manque pas d’armes, à condition qu’elle décide enfin de les utiliser".

© REUTERS

Avec Donald Trump au pouvoir, l'Europe se retrouve confrontée à un allié historique devenu menace.

"Le Mage du Kremlin" : quand L’Express interviewait le vrai idéologue de Vladimir Poutine

21 janvier 2026 à 07:00

Ceci n’est pas une critique cinématographique. Toutefois, L’Express vous recommande vivement d’aller voir Le Mage du Kremlin, en salle ce mercredi. Adapté du formidable roman éponyme de Giuliano da Empoli, le long-métrage réalisé par Olivier Assayas retrace la conquête du pouvoir russe par Vladimir Poutine (incarné par Jude Law), et racontée par son éminence grise, "le Mage" (Paul Dano).

Les lecteurs de L’Express connaissent bien ce personnage féru de rap et de rock gothique, longtemps surnommé le "Machiavel russe". De son vrai nom Vladislav Sourkov, ce conseiller de l’ombre nous avait accordé en mars dernier un entretien exclusif. Une prise de parole rare - la seule, en fait, depuis le début de l’invasion russe en Ukraine, en février 2022 -, qui met en lumière, de façon très crue, les ambitions dévorantes de Moscou. "Nous nous étendrons dans toutes les directions, aussi loin que Dieu le voudra et que nous en aurons la force", assène, dans cette interview, celui qui, dans les années 2000, a largement contribué à créer le "poutinisme" et ses fameux concepts de verticale du pouvoir et de démocratie souveraine - un euphémisme pour désigner un système autoritaire -, avant de tomber en disgrâce en 2020.

Il se révèle prophétique

Volontiers cynique – "à l’avenir, il faudra à l’Europe de la volonté et une généreuse dose de bon vieil autoritarisme" -, Sourkov se révèle parfois prophétique, alors même que Donald Trump, tout juste revenu au pouvoir, n’a pas encore lancé sa croisade antieuropéenne. "Les europoutinistes et les eurotrumpistes se renforcent", se félicite-t-il. Ils pourront peut-être "revitaliser l’Europe". Le président américain ne dirait pas mieux, alors que les réseaux Maga ("Make America great again") s’activent pour prendre pied sur notre continent et y soutenir les mouvements d’extrême droite, notamment en France, cible privilégiée à l’approche de la présidentielle de 2027. Des ingérences qui, d’une certaine manière, en rappellent d’autres, venues de l’est cette fois…

Dans les deux cas, la même volonté d’écraser cette Europe qui se veut garante de la démocratie et de l’État de droit. "Il est évident qu’idéologiquement, Trump est plus proche de Poutine que de Macron", conclut Sourkov qui, aujourd'hui, apprécie certainement à sa juste valeur l’indulgence coupable du président américain pour Vladimir Poutine et sa guerre totale. Et son acharnement brutal sur les Européens, dont même lui n'aurait sans doute jamais osé rêver.

© EPA/MAXPPP

Vladislav Sourkov, vice-Premier ministre russe et chef de cabinet du gouvernement, participe à une réunion sur la mise en œuvre des décrets présidentiels présidée par le président russe Vladimir Poutine au Kremlin à Moscou, en Russie.

Liban : la mystérieuse intermédiaire derrière les explosions de bipeurs du Hezbollah

21 janvier 2026 à 06:00

Les espions font souvent basculer l’Histoire. Dans l’ombre, depuis des siècles et partout sur la planète, certaines opérations ont défini le monde tel que nous le connaissons. Vous écoutez "Nid d’espions", le podcast de L’Express consacré au renseignement. Tous les mercredis, Charlotte Baris, accompagnée d'Etienne Girard, directeur adjoint de la rédaction et spécialiste des questions d’espionnage, ouvre un dossier secret-défense, dans lequel le rôle des espions a tout changé.

Il est 15h30 au Liban, ce mardi 17 septembre 2024. A la caisse d’une boutique, dans la rue, sur le marché, dans des appartements : au même moment, des milliers de bipeurs explosent à travers tout le pays. La panique règne et les hôpitaux sont rapidement surchargés. Les blessés qui affluent sont principalement touchés aux mains, au ventre ou en haut de la cuisse.

Le bilan est lourd : 12 morts, dont deux enfants, et 2 750 blessés. Les victimes appartiennent en majorité au Hezbollah, une organisation politique et paramilitaire chiite libanaise.

Très vite, les cadres du mouvement accusent Israël. Car l’Etat hébreu est de longue date en guerre contre le Hezbollah, et le conflit s’est accentué depuis les attaques du 7 octobre perpétrées par le Hamas, allié de l’organisation libanaise. Une organisation qui communique désormais essentiellement par bipeurs, jugés plus sûrs et plus difficiles à pirater que les téléphones.

Quelques semaines plus tard, en novembre, Israël reconnaît avoir autorisé l’attaque, qui lui a permis d’éliminer mais aussi d’identifier un grand nombre de membres du Hezbollah. Le Mossad, le service secret israélien, serait derrière ce coup inédit et aurait installé des explosifs dans les petits boîtiers. Leur déclenchement aurait été précédé d’un signal sonore envoyé simultanément sur les terminaux afin que les cibles se saisissent de leur appareil.

L’opération fait basculer le Proche-Orient : elle démontre également une organisation impressionnante, menée sans doute sur plusieurs années. Au cœur de cette affaire, on trouve un personnage clé, une Italo-Hongroise rapidement identifiée. Mais est-elle une espionne, liée au Mossad, ou un simple intermédiaire ?

Dans cet épisode de "Nid d'espions", Etienne Girard et Charlotte Baris vous racontent le parcours de Cristiana Barsony-Arcidiacono.

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Cet épisode a été écrit et présenté par Charlotte Baris et Etienne Girard, monté et réalisé par Jules Krot.

Crédits : NBC News, NYTimes, AP, The Economic Times

Musique et habillage : Emmanuel Herschon / Studio Torrent

Visuel : Alice Lagarde

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"C'est un nid d'espions" : le Lutetia, ce palace parisien devenu un QG discret du Mossad

© REUTERS

Des partisans du Hezbollah brandissent des portraits de leur ancien chef, Hassan Nasrallah, et de son dirigeant actuel, Naïm Qassem, lors d'un rassemblement à Beyrouth, au Liban, le 27 septembre 2025.

Accord commercial UE–Etats-Unis : les conséquences du gel décidé par le Parlement européen

20 janvier 2026 à 20:19

La guerre commerciale est-elle relancée et va-t-elle se transformer en duel ? Le Parlement européen a décidé de geler ce mardi 20 janvier la ratification de l’accord commercial conclu avec les Etats-Unis en juillet dernier, marquant un tournant politique dans les relations transatlantiques. Une décision explicitement présentée comme une première réponse aux pressions exercées par Donald Trump pour s'emparer du Groenland, territoire arctique sous souveraineté du Danemark, pays membre de l'Union européenne et de l'Otan.

Ces derniers jours, le président américain a brandi la menace de sanctions économiques pour faire plier les Européens, évoquant une surtaxe de 10 % à partir du 1er février, susceptible de grimper à 25 % au 1er juin, et conditionnant sa levée à la "vente totale du Groenland".

Ce gel empêche de facto l'entrée en vigueur de l'accord, qui prévoyait notamment l'instauration de droits de douane de 15 % sur les exportations européennes vers les Etats-Unis, tout en supprimant les droits de douane sur les produits américains exportés vers l'Union européenne. En l'absence de ratification par le Parlement, aucune de ces dispositions ne peut donc s'appliquer.

L'Europe riposte

"Notre réponse sera ferme, unie et proportionnelle", a martelé Ursula von der Leyen lors de son discours à la tribune du Forum économique mondial de Davos. La France semble même vouloir aller plus loin. "La France ne se soumet à aucun chantage. Elle assume de dire NON. Elle soutient la suspension de l'accord commercial avec les Etats-Unis voulue par le Parlement européen. Si toutefois la coercition se confirmait, l'Europe en tirerait toutes les conséquences. La Commission s'y prépare. Elle dispose de moyens très puissants pour le faire", a déclaré Jean-Noël Barrot lors de la séance des questions au gouvernement, à l'Assemblée nationale. "Non à la menace de droits de douane brandie comme un chantage pour obtenir des concessions injustifiables", a poursuivi le ministre.

La France ne se soumet à aucun chantage. Elle assume de dire NON. Elle soutient la suspension de l'accord commercial avec les Etats-Unis voulue par le Parlement européen. Si toutefois la coercition se confirmait, l'Europe en tirerait toutes les conséquences. La Commission s'y… pic.twitter.com/kdJCwjgVbT

— Jean-Noël Barrot (@jnbarrot) January 20, 2026

Au-delà de l'accord lui-même, c'est la méthode qui est contestée. En gelant la ratification, le Parlement européen entend refuser tout accord perçu comme déséquilibré ou obtenu sous la contrainte. Le message est clair : l'Union européenne ne validera pas un compromis commercial conclu dans un climat de chantage économique. Mardi matin, Donald Trump a proféré de nouvelles menaces envers les pays européens, en visant spécifiquement la France, évoquant une taxe "de 200 %" sur les vins et champagnes, si Emmanuel Macron refuse de rejoindre son "Conseil de la paix".

L'Union européenne envisage désormais une riposte plus structurée. Selon le Wall Street Journal, l'UE pourrait décider d'appliquer des droits de douane sur plus de 93 milliards d'euros de produits américains dès le 6 février. De son côté, Paris pousse pour l'activation de l'instrument "anti-coercition", un mécanisme juridique européen permettant de riposter lorsqu'un pays extérieur tente d'imposer ses choix politiques ou stratégiques par des pressions économiques.

Pour Emmanuel Macron, la situation actuelle justifie l'utilisation de cet arsenal. "Nous passons à un monde sans loi, un monde où règne la loi du plus fort", a-t-il estimé en ouverture de son discours au Forum économique mondial, à Davos, ce mardi, appelant l'Europe à utiliser "ses outils très puissants" quand elle "n'est pas respectée". Une situation "folle", a-t-il jugé, dans laquelle l'Union européenne pourrait être contrainte de s'en servir pour la première fois... contre les Etats-Unis.

© REUTERS

Le président américain Donald Trump s'adresse aux républicains de la Chambre des représentants lors de leur séminaire annuel de réflexion sur les enjeux politiques, au Kennedy Center, rebaptisé Trump-Kennedy Center, à Washington, D.C., le 6 janvier 2026.

"Il avait une tête d’agent russe" : l’ENA, nid d’espions de Vladimir Poutine

20 janvier 2026 à 18:00

La candidature de trop. Le 10 mars 2025, cinq médias européens, dont Le Monde, le quotidien belge De Morgen et l’ONG EU Observer, révèlent les noms de vingt espions russes récemment expulsés de Belgique. Parmi eux, un nom attire particulièrement l’attention. Dmitry Iordanidi est présélectionné pour être nommé chef de la mission de l’Organisation pour la sécurité et la coopération (OSCE) en Serbie. Ultime provocation de Moscou qui justifiera une exception à l’usage diplomatique selon lequel ces affaires se règlent discrètement, sans "griller" le patronyme des agents secrets.

Selon ces cinq médias, Iordanidi, 55 ans, n’est pas seulement ce diplomate un rien terne qu’on peut observer aux côtés de Vladimir Poutine lors d’un entretien avec le président serbe Tomislav Nikolic, en 2013. Jusqu’en 2023, il était l’un des deux représentants les plus importants à Bruxelles du SVR, le renseignement extérieur, l’équivalent russe de la DGSE. Une des pièces maîtresses de l’espionnage du Kremlin en Europe. Avant son séjour belge, ce pur produit de l’administration russe avait occupé plusieurs postes en Europe, à l’ambassade de Russie à Belgrade ou à la mission de l’OSCE en Bosnie-Herzégovine. Drôle d’animal que ce Dmitry Iordanidi, capable de s’inscrire sur des sites de rencontres, à Bruxelles, avec un pseudonyme synonyme de "gras du cadavre".

Telle n’était pas sa seule singularité. Entre 1999 et 2001, il a suivi une scolarité en tant qu’étudiant étranger à l’Ecole nationale d’administration (ENA), dans la promotion Nelson Mandela, en compagnie de Laurent Wauquiez ou de Philippe Gustin, actuel directeur de cabinet du Premier ministre Sébastien Lecornu. Parmi ses ex-camarades, nombreux sont ceux qui ne se souviennent plus de lui – ou feignent de l’avoir oublié. Quelques-uns se rappellent tout de même d’un étudiant "discret", voire "introverti", comme le signale Falihery Ramakavelo, ex-militaire malgache, aujourd’hui directeur d’une école d’enseignement supérieur à Antananarivo. "C’était quelqu'un de très agréable et cultivé, qui ne se mettait pas en avant", évoque Tytti Yli-Viikari, ex-directrice de la Cour des comptes en Finlande. L’intéressé n’était en tout cas pas considéré comme particulièrement liant. "C’était quelqu’un de réglo, mais pas spécialement ouvert, moins qu’un autre étudiant russe de la promotion, par exemple. Il avait un style de fonctionnaire classique, avec un manteau en loden, ce n’était pas le genre qui saute d’un hélicoptère pour faire exploser un pipeline", détaille un haut fonctionnaire allemand.

Un autre "diplomate" russe bien connu du contre-espionnage européen présente un profil étrangement similaire. En juillet 2022, le think tank américain Robert Lansing Institute dévoile le nom de huit diplomates russes récemment expulsés de Bruxelles, accusés d’avoir espionné l’Otan en Belgique. Parmi eux, Dmitry Kirizliev… étudiant à l’ENA dans la promotion Romain Gary, entre 2003 et 2005. Il a pu y croiser Edouard Geffray, l’actuel ministre de l’Éducation nationale, ou le polémiste d’extrême droite Jean Messiha. Lui aussi a gravité dans les capitales du Vieux Continent, à Paris comme deuxième secrétaire à l’ambassade dès 2001, puis, officiellement, au département de la coopération européenne du ministère des Affaires étrangères russe.

"L'œil de Moscou"

Même CV, mais pas la même personnalité. Au sein de sa promotion, Kirizliev, né en 1970, a laissé un souvenir différent du taciturne Iordanidi. "Cela ne m’étonne pas !", nous répond un membre du corps préfectoral quand on l’informe de ce CV d’espion. Un haut fonctionnaire d’un pays du continent américain le décrit comme un "poutiniste" : "Il défendait les positions russes avec beaucoup de vigueur". Un ex-cadre de Bercy se souvient aussi d’un regard plein de malice sur les soupçons qu’il suscitait : "Je me souviens d’un garçon plutôt affable, avec certes une tête d’agent russe comme on peut en voir dans les films d’espionnage, mais dont il se moquait avec humour, puisqu’il aimait lui-même à se surnommer l’œil de Moscou'."

Quelques années auparavant, un autre Russe a montré la voie. 1991, l’Union soviétique s’apprête à s’effondrer. L’ENA décide alors d’ouvrir son cursus international à deux étudiants moscovites. Dont Sergueï Jirnov. Ce journaliste francophone passe pour inoffensif, il fait en réalité partie de la filière des espions clandestins du KGB. "C’est moi qui ai parlé de l’ENA à mes supérieurs. Je leur ai expliqué que c’est l’endroit où se fabrique l’élite française, où on peut approcher des hauts fonctionnaires en début de carrière. Idéal pour s’infiltrer en France, mais aussi à l’étranger, grâce à la carte de visite. Ils ont tout de suite adoré", nous raconte Jirnov.

Le général Drozdov, son chef, le charge de faire des fiches sur chacun des étudiants. État civil, hobbies, idéologie… "Je me rappelle avoir décrit l’Autrichienne Karin Kneissl comme facilement recrutable idéologiquement. Je pense que ma fiche a été utilisée", affirme Sergueï Jirnov. Cette journaliste devient ministre des Affaires étrangères d’un gouvernement autrichien d’extrême droite entre 2017 et 2019, une période pendant laquelle Vladimir Poutine se rend à son mariage. En 2023, elle s’installe en Russie où elle dirige un "observatoire géopolitique" à l’université de Saint-Pétersbourg.

L’espionnage est longtemps resté un sujet tabou à l’ENA, où l’accueil des étudiants étrangers est avant tout vu comme un vecteur d’influence française. Au point qu’un jour, Sergueï Jirnov arrive en cours de sport avec un t-shirt siglé "KGB", ce que tout le monde prend pour un trait d’humour. Dans Je ne pouvais rien dire (L’Archipel), Paul-Louis Voger (un pseudonyme), ex-officier du contre-espionnage, relate sa surprise en constatant en 2003, un peu par hasard, qu’aucune enquête de sécurité n’est menée sur ces élèves : "Mes collègues reconnaissent que, débordés par le suivi local du terrorisme, ils n’ont pas le temps de s’en occuper". Parmi les stagiaires en préfecture automatiquement habilités secret-défense, à l’époque, le policier français remarque le nom d’un certain "Dmitry K.", c’est-à-dire Dmitry Kirizliev. "Il est fiché par les Belges et par notre division A4 comme officier sous couverture SVR !", découvre Voger, qui fait changer son niveau d’accès.

L'ombre de l'espionnage chinois

"La culture de contre-ingérence est historiquement très faible en France", constate Jérôme Poirot, énarque (promotion Averroès, 1998-2000) et coordonnateur adjoint du renseignement à l’Elysée entre 2009 et 2015. "Dans ma promotion, il y avait deux étudiants chinois qui photocopiaient tout", se souvient-il. Lorsque Nathalie Loiseau devient directrice de l’Ena, en 2012, les candidats russes se font plus rares, à l’inverse des Chinois qui "investissaient fortement dans leurs relations avec les élèves africains, appelés à devenir les futures élites de leur pays", témoigne l’ex-ministre : "Je les sélectionnais moi-même en me rendant à Pékin et leur disait de se tenir à carreau, qu’au moindre comportement suspect ils reprendraient l’avion".

Contrairement à la filière française de l'ENA, le recrutement des étudiants étrangers ne fait pas l'objet d'un concours mais d'une procédure beaucoup plus souple. "Les ambassades proposent des candidats, puis la direction de l'école, le directeur en dernier ressort, tranche", détaille Patrick Gérard, directeur de l'Ena entre 2017 et 2021, qui ne cache pas avoir parfois écarté des dossiers sur le conseil de services de renseignement.

Depuis les oukazes du général de Gaulle - ordonnant par exemple que l'admission d'étudiants allemands figure dans le traité de réconciliation franco-allemand de 1963 - , le "cycle international long", comme on appelle, en interne, ce programme d'élèves étrangers, est utilisé comme un élément d'influence politique. D'où l'afflux d'étudiants russes à chaque réchauffement des relations avec le Kremlin, ou l'émergence d'une filière sud-américaine depuis une dizaine d'années. Même au risque d'inviter une taupe dans le temple de l'élite française.

Le principe est simple : les élèves français et leurs homologues étrangers doivent se mélanger dans une logique de réseautage à long terme. Quand Emmanuel Macron investit l'Elysée, en 2017, le Liban ou la Turquie placent à la tête de leur ambassade parisienne... deux camarades de promotion à l'ENA du président de la République. Lorsqu'il devient directeur de l'ENA, Patrick Gérard décide de sensibiliser davantage les étudiants aux impératifs de sécurité nationale. En janvier 2018, le directeur de la DGSE, Bernard Emié, donne une conférence à l'ENA... lorsqu'un étudiant chinois, pourtant pas convié, tente de pénétrer dans l'établissement. Il est éconduit.

Découvrira-t-on, dans quelques années, un nouveau nid d’espions russes à l’INSP (le nouveau nom de l’ENA), ou plutôt un essaim d’agent chinois ? Il arrive en tout cas que le renseignement français tente lui aussi de tirer profit de ces échanges. Dans 44 ans à la DGSE (Talent), l’ex-espion Richard Volange raconte comment il a tenté de retourner un étudiant russe à l’ENA, ex-interprète de Vladimir Poutine, en 2001. Sous la légende d’un consultant pour des groupes pétroliers, il l’invite au restaurant, lui fait écrire des rapports sur la politique russe contre rémunération. Mais la tentative de recrutement s’achève brusquement… en raison d’une plainte de la DST, désireuse de récupérer le dossier. Les querelles de services, autre spécificité française.

© Emmanuel Polanco

Depuis de nombreuses années, des espions russes ont ciblé l'ENA.

Sanctions contre l'Iran : jusqu’où peut aller l'Union européenne ?

20 janvier 2026 à 17:30

Face au massacre à huis clos en Iran, qui a fait plusieurs milliers de morts depuis le 28 décembre, l’Union européenne ne peut rester les bras croisés. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a promis qu’elle allait proposer rapidement aux Vingt-Sept de nouvelles sanctions. Mais jusqu'où doit aller l’UE ?

Fin août, Paris, Londres et Berlin ont déjà activé le "snapback", rétablissant toutes les sanctions de l'ONU pour non-respect par Téhéran de ses engagements nucléaires. Alors que la répression de la République islamique ne connaît plus de limites, Bruxelles doit maintenant élargir sa "liste noire" de 230 Iraniens déjà visés pour leurs violations alarmantes des droits humains et de son programme balistique.

Un risque de rupture des canaux diplomatiques

La présidente du Parlement européen, Roberta Metsola, qui a récemment interdit aux diplomates iraniens d'entrer dans leurs bureaux de Strasbourg, milite activement pour l’inscription des Gardiens de la révolution au rang d’organisation terroriste, comme les Etats-Unis en 2019. Une mesure qui serait sans précédent pour l’UE envers l'institution militaire d’un État souverain. Cette option, qui asphyxierait financièrement encore un peu plus le bras armé iranien mais nécessiterait un processus juridique rigoureux, est loin de faire consensus au sein des Etats membres.

Si l’UE déploie cette arme, elle acterait alors sa rupture avec la République islamique qui fermerait tous ses canaux diplomatiques en guise de représailles. Et laisserait le peuple iranien, qui fait preuve d’un courage inouï, encore un peu plus seul face à l’implacable oppression.

© REUTERS

La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen à Bruxelles le 19 décembre 2025.

Gaza : pourquoi les instances voulues par Donald Trump suscitent (aussi) des critiques en Israël

20 janvier 2026 à 17:15

C'est un "Conseil de la paix" qui pourrait raviver des guerres commerciales… entre autres. Cet organe, que Donald Trump compte mettre en place pour résoudre les conflits internationaux, en commençant par Gaza, suscite des tensions diplomatiques, notamment avec la France, menacée par le président américain de droits de douane de 200 % sur les vins et champagnes français si elle refuse d'en faire partie. Le projet de charte du "Conseil de la paix" dévoilé par plusieurs médias montre que le président américain a revu ses ambitions. Il ne mentionne pas explicitement le territoire palestinien et lui assigne un objectif plus large : celui de contribuer à la résolution de conflits armés dans le monde. L’organe a désormais pour mission de "promouvoir la stabilité, rétablir une gouvernance fiable et légale, et assurer une paix durable dans les régions affectées ou menacées par des conflits", peut-on lire dans le préambule.

Cette instance a également suscité des réprobations en Israël ces derniers jours. Les autorités israéliennes ont annoncé samedi contester la composition d'un organe subordonné au "Conseil de la paix", le "Conseil exécutif pour Gaza", qui contribuerait à l'administration de la trêve entre Israël et le Hamas. "L'annonce de la composition du comité directeur de Gaza, qui relève du Conseil de la paix, n’a pas été coordonnée avec Israël et va à l’encontre de sa politique", a déploré dans un communiqué le bureau de Benyamin Netanyahou. Dans le viseur du Premier ministre israélien : la composition de ce conseil, où l'on retrouve notamment Ali al-Thawadi, un haut responsable qatari, ainsi que le ministre turc des Affaires étrangères Hakan Fidan, un ancien chef des services de renseignement.

Des relations détériorées entre Israël et la Turquie

Des responsables israéliens, dont Benyamin Netanyahou, ont déjà exprimé leur vive opposition à l'implication turque dans la situation à Gaza après la guerre. Les relations entre Israël et la Turquie se sont considérablement détériorées ces deux dernières années. Le président turc Recep Tayyip Erdogan a réduit le niveau des relations avec Israël, comparé Benyamin Netanyahou à Adolf Hitler et fait l'éloge du Hamas, dont l'attaque d'octobre 2023 a déclenché le conflit. Les responsables israéliens ont vivement critiqué la Turquie pour avoir accueilli des dirigeants du Hamas. Comme le rappelle le New York Times, Israël s'inquiète également de l'influence croissante de la Turquie sur un autre front, en Syrie, où le gouvernement syrien - qui a succédé à Bachar el-Assad fin 2024 - est perçu comme proche d'Ankara.

Les opposants politiques de Benyamin Netanyahou en Israël n'ont pas tardé à le critiquer pour la présence de la Turquie au sein du "Conseil exécutif pour Gaza". Yaïr Lapid, chef de l'opposition parlementaire israélienne, a qualifié cette participation de "grave échec diplomatique" d'Israël. Pour sa part, le ministre israélien des Finances Bezalel Smotrich, une figure ultranationaliste, a accusé les Turcs et les Qataris d'être trop proches du Hamas, affirmant qu'ils "partageaient le même désir de détruire l'Etat d'Israël".

Bezalel Smotrich, chef de l'un des deux partis d'extrême droite au sein du gouvernement Netanyahou, estime que les projets de Donald Trump pour Gaza après la guerre vont à l'encontre des intérêts d'Israël et demande la fermeture du Centre de coordination civilo-militaire (CMCC) de Kiryat Gat, dans le sud-est d'Israël, relate le Financial Times. Cette base lancée sur une initiative américaine a été créée en octobre dernier afin de réunir des experts de dizaines de pays travaillant sur des plans pour l'avenir de l'enclave palestinienne. "Nous devons expliquer à Donald Trump que son plan est néfaste pour l'Etat d'Israël et l'annuler", a affirmé Bezalel Smotrich. "Il est temps de démanteler le quartier général de Kiryat Gat."

Ce que reprochent les Etats-Unis à Israël

Le président américain entend faire du "Conseil de la paix" un rouage essentiel de sa politique visant à mettre fin à plus de deux ans de bombardements de l’armée israélienne dans le territoire palestinien. Cette instance a notamment pour mission de superviser la phase 2 du plan Trump visant à mettre fin à la guerre à Gaza, après trois mois de fragile cessez-le-feu obtenu sous la pression de Washington. Car si la première phase du plan, qui prévoyait la fin des combats et la libération de tous les otages israéliens, vivants ou morts, détenus par le Hamas, est terminée, la deuxième phase, qui prévoit le désarmement du Hamas et le retrait des troupes israéliennes de Gaza, s'annonce bien plus complexe. Israël continue de bombarder Gaza quasi quotidiennement et tue parfois des civils, affirmant répondre aux violations du cessez-le-feu. Le Hamas n'a de son côté toujours pas restitué le corps du dernier otage israélien à Gaza.

Selon Axios, de nombreux membres de l’équipe de Donald Trump sont exaspérés par la ligne dure du Premier ministre israélien à Gaza et ailleurs. Ils craignent également que, faute de parvenir à insuffler une dynamique à la deuxième phase de l'accord, Israël ne reprenne les hostilités. Les conseillers de Donald Trump déplorent les objections de Benyamin Netanyahou, notamment sur la composition du "Conseil exécutif pour Gaza". "C'est notre affaire, pas la sienne. Nous avons réussi à accomplir à Gaza ces derniers mois des choses que personne ne croyait possibles, et nous allons continuer sur cette lancée", a déclaré un haut responsable américain à Axios, en parlant du chef du gouvernement israélien. "S'il veut que nous gérions Gaza, ce sera à notre façon (...) Il ne peut pas vraiment s'opposer à nous", a estimé ce responsable américain.

© REUTERS/Jonathan Ernst

Le président américain Donald Trump et le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou ont tenu une conférence de presse après leur rencontre au club Mar-a-Lago de Trump à Palm Beach, en Floride, le 29 décembre 2025.

Pologne : les secrets d'un "miracle" qui ne doit rien au hasard

20 janvier 2026 à 17:00

Dans le hall d’entrée, le visiteur est accueilli par une sorte de samouraï grandeur nature, en cotte de mailles fine, brandissant une épée au-dessus de sa tête. Visage balafré, cheveux blancs réunis en catogan, yeux ambrés, Geralt de Riv est le héros de l’un des jeux vidéo les plus vendus au monde, The Witcher (Le Sorceleur) : plus de 75 millions d’exemplaires écoulés depuis 2007.

Avec le footballeur Robert Lewandowski (FC Barcelone) et la joueuse de tennis Iga Swiatek (n° 2 mondiale), ce guerrier solitaire est l’un des visages du nouveau soft power polonais. Celui d’un pays conquérant et décomplexé. Le Premier ministre Donald Tusk avait même offert le jeu au président américain Barack Obama, lors de sa visite en 2014. Tiré d’une série de livres à succès écrits par le polonais Andrzej Sapkowski (qui ont aussi donné lieu à une série Netflix), il a su conserver une identité nationale. "On y trouve des paysages ruraux, des légendes et des rituels anciens inspirés par la Pologne, précise Michal Nowakowski, codirecteur général de CD Projekt, en pull et baskets. Cette touche exotique a séduit des joueurs de toute la planète."

Il nous reçoit au siège de l’éditeur de jeux vidéo, à Varsovie, sur la rive droite de la Vistule, dans une ancienne zone industrielle. Au fur et à mesure qu’elle grandissait, l’entreprise est devenue un véritable petit quartier, avec ses cafés, ses restaurants, ses terrains de sport, ses salles de tests de jeux vidéo, ses terrasses…

Géant européen, avec une capitalisation boursière de près de 6 milliards d’euros et 1 200 salariés, CD Projekt illustre à lui seul le "miracle polonais" : l'impressionnante transformation du pays depuis la chute du régime communiste. Oublié, les clichés sur le "plombier polonais". Reléguée parmi les pays les plus pauvres d’Europe en 1990, la Pologne a connu en trois décennies et demie une croissance économique effrénée. Aujourd’hui, c’est elle qui tire l’Europe, avec une hausse du PIB d’environ 3,2 % en 2025 selon les estimations du FMI, la deuxième plus forte sur le Vieux Continent après l’Irlande. Elle a même fait son entrée dans le club des 20 premières économies mondiales : les Etats-Unis l’ont d'ailleurs formellement invitée au prochain G20, en Floride. Mieux, le PIB par habitant atteint désormais plus de 80 % de celui de la France (à parité de pouvoir d’achat) et, toujours selon le FMI, serait en passe de dépasser celui du Japon ! Devant cette montée en puissance, les Polonais ne cachent pas leur fierté. "Jusqu’à présent, nous rêvions de rattraper les pays les plus développés […]. Aujourd’hui, nous pouvons dire qu’il est possible de dépasser ceux qui, il n’y a pas si longtemps, nous regardaient d’en haut", s’est enorgueilli le Premier ministre Donald Tusk l'an dernier.

Deuxième armée sur le continent

D’autant que le pays est également en train de devenir un géant militaire. Face à la menace russe, Varsovie prévoit d’investir cette année 4,8 % de son PIB dans la défense (contre un peu plus de 2 % pour la France). Déjà, la Pologne possède la plus grande armée de l’UE, avec plus de 216 000 militaires, et la deuxième derrière l’Ukraine sur le continent.

(Presque) tous les indicateurs sont au vert pour la Pologne, un des pays les plus dynamique d'Europe sur le plan économique.
(Presque) tous les indicateurs sont au vert pour la Pologne, un des pays les plus dynamique d'Europe sur le plan économique.

Longtemps jugée avec condescendance par les grandes capitales de l’Ouest, la Pologne s’est aussi renforcée sur le plan diplomatique. Depuis le début de la guerre en Ukraine, elle a gagné en crédibilité. Dès 2008, elle avait été la première à avertir du risque d’invasion russe en Ukraine, après l’offensive de Moscou contre la Géorgie. Elle n’avait ensuite cessé de tirer la sonnette d’alarme, après l’annexion de la Crimée en 2014, quand Paris se berçait encore d’illusions sur Poutine. Dans un alignement heureux des planètes, ce basculement vers l’est du centre de gravité de l’Europe a coïncidé avec le retour au pouvoir, en 2023, de Donald Tusk. L’influent ancien président du Conseil européen peut compter à Bruxelles sur ses alliés allemands du PPE (le grand parti de droite européen), tels Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission ou le chancelier Friedrich Merz. Il a par ailleurs obtenu que le poste de commissaire au Budget, stratégique pour l’attribution des fonds européens, revienne à son compatriote Piotr Serafin.

A 47 ans, Michal Nowakowski, le codirigeant de CD Projekt, qui réalise la quasi-totalité de ses ventes à l'étranger, n’a pas oublié le chemin parcouru. Sa passion pour les jeux vidéo s'est éveillée avec un ordinateur Atari 800XL, acheté avec des dollars à un revendeur étatique, alors que cette devise était pourtant interdite dans la Pologne soviétique des années 1980. Comme tous ses copains, il joue sur des disquettes piratées. Son père, un dessinateur de bandes dessinées, lui fait découvrir des revues underground de science-fiction et de "fantasy". La première fois qu’il quitte son pays, c’est en 1991, pour rendre visite en France aux membres de sa famille expulsés de Pologne dix ans plus tôt. "Je n’en croyais pas mes yeux devant une telle abondance dans les magasins : les vêtements de marque, les bonbons, et toutes les marques de savon alors qu’il n’y en avait qu’un chez nous ! Ça a éveillé en moi une soif : pourquoi ne pourrions-nous pas avoir droit à ça, nous aussi ?", se souvient l’entrepreneur. Mission accomplie. Aujourd’hui, ses enfants n’ont pas l’impression de vivre dans un monde différent lorsqu’ils voyagent en Europe de l’Ouest. Ce sentiment d’infériorité n’en a pas moins été un moteur. "Le succès des pionniers des jeux vidéo a ouvert la voie en prouvant aux suivants que c’était possible. Jusque-là, on pensait que tout ce qui était produit en Pologne était forcément moins bon que ce qui était fait à l’Ouest", témoigne le quadragénaire.

"Utilisation efficace des fonds de l'UE"

Après la chute du communisme, le plan Balcerowicz (du nom du ministre des Finances de l’époque) impose une "thérapie de choc" pour lutter notamment contre l’hyper inflation : libéralisation des prix, austérité budgétaire, privatisations… A court terme, le coût social est rude, mais l’économie se redresse rapidement. Surtout, et tous les entrepreneurs que nous avons rencontrés l’affirment : l’entrée de la Pologne dans l’UE en 2004 a été un formidable accélérateur, et même un point de bascule. Le marché européen s’est ouvert. "Et l’utilisation efficace des fonds de l’UE pour construire des infrastructures a été déterminante, insiste Marcin Mrowiek, chef économiste au cabinet Grant Thornton. Il y avait un vrai consensus sur le fait que nous ne pouvions pas gaspiller cet argent."

Varsovie reflète cette mue. Les larges avenues où s’alignent des immeubles de style soviétique n’ont certes pas disparu. Mais le temps où la capitale était grise, lugubre et vétuste, est révolu. Des tours aux lignes futuristes poussent comme des champignons autour de la gare centrale, formant une amorce de skyline. Des musées à l’architecture audacieuse, comme le musée juif ou le tout nouveau musée d’art moderne, un cube blanc, ancrent la ville dans son époque. La capitale s’est dotée d’infrastructures de transport (tramway, métro, bus) flambant neuves. Et l’on sent vibrer l’énergie de la cité dans ses bars branchés, ses parcs et ses manifestations culturelles.

Détruite à 70 % pendant la Seconde Guerre mondiale, la ville de Wroclaw, la capitale de la Basse-Silésie, dans l’ouest du pays, incarne, elle aussi, cette résurrection. Dans le classement établi par Oxford Economics des villes qui ont connu l'essor économique le plus vigoureux entre 2010 et 2025, Wroclaw se classe à la troisième place derrière Dublin (Irlande) et La Valette (Malte). Et la moitié des 20 premières sont polonaises ! Nombre de groupes étrangers (3M, BNY, Crédit Suisse, Hewlett Packard, Google) s’y sont installés, profitant de la proximité avec l’Allemagne et d’une main-d’œuvre meilleur marché qu’à l’ouest. Mais la cité doit surtout son dynamisme à un écosystème de quelque 300 start-up (jeux vidéo, technologie médicale, espace) dans lequel chacun fait profiter les autres de son expérience.

"L’un des meilleurs endroits en Europe pour lancer une entreprise"

Parmi celles-ci, Infermedica, créée en 2012, propose des solutions sur smartphone utilisant l’IA pour aider les gens à s’aiguiller dans le circuit médical (automédication, médecin généraliste, urgences, ambulance) en fonction de leurs symptômes. Objectif : orienter les patients à temps et éviter l’engorgement inutile des services. La société, qui a levé plus de 50 millions de dollars, est présente dans plus de 30 pays et sa solution a déjà été utilisée 25 millions de fois. Piotr Orzechowski, son fondateur, cheveux courts bruns et sourire franc, a eu l’idée du concept en jouant à Akinator sur Internet : un génie cherche à deviner par déduction logique le nom du personnage mystère choisi par le joueur en lui posant des questions. "Pourquoi ne pas appliquer le même principe à la maladie en interrogeant l’utilisateur sur ses symptômes ?", s’est demandé celui qui a commencé à programmer sur de vieux ordinateurs rapportés par son père professeur de chimie dès l’âge de 7 ans.

Aujourd’hui, il considère que la Pologne est "l’un des meilleurs endroits en Europe pour lancer une entreprise". "A Wroclaw, vous avez accès à des jeunes diplômés très bien formés qui ont soif de prouver que la Pologne peut accomplir de grandes choses", observe-t-il. Il lui a fallu beaucoup se battre contre les préjugés. "Je me souviendrai toujours de ce que m’a dit, un jour, un investisseur en capital-risque suédois : 'Nous n’allons pas investir dans votre entreprise. Peut-être que si vous n’étiez pas polonais, les gens vous verraient différemment. Mais vous êtes polonais…' A l’époque, nous étions associés au secteur du bâtiment, pas au développement de l’IA dans la santé", sourit ce patron de 39 ans.

A l’image de Piotr Orzechowski, les Polonais ont une revanche à prendre sur l’Histoire. Il faut les comprendre : leur pays a disparu une première fois de la carte de l’Europe de 1795 à 1918, dépecé par les empires prusse, austro-hongrois et russe. Après une courte période d’indépendance, il est envahi de 1939 à 1945 par l’Allemagne nazie (à l’ouest) et l’URSS (à l’est). Après la Seconde Guerre mondiale, il passe sous tutelle soviétique, jusqu’en 1989. "Depuis, le pouvoir d’achat des Polonais a considérablement augmenté, surtout dans les grandes villes. Nous sommes toujours derrière l’Allemagne, le Royaume-Uni ou la France, mais les gens peuvent partir en vacances à l’étranger, acheter une voiture, prendre un crédit immobilier. Il y a trente ans, c’était réservé à quelques rares privilégiés", se souvient Piotr, dont le salaire horaire a été "multiplié par 20" depuis qu’il travaille. Le cadre de vie aussi, s’est amélioré. "Wroclaw n’a plus rien à voir avec ce qu’elle était dans mon enfance. C’était un endroit peu attrayant, à l’époque. Grâce aux fonds européens, le centre historique a été rénové. Nous avons pu agrandir l’aéroport, moderniser la gare, créer un stade, des hôpitaux, des centres commerciaux, des lieux de loisir", précise le chef d’entreprise. Résultat, la vieille ville a retrouvé sa splendeur : sa place du marché médiévale aux façades pittoresques, ses cathédrales en briques rouges de Silésie, sa magnifique université créée au début du XVIIIe siècle.

Allemande pendant plus de deux cents ans sous le nom de Breslau, la ville est reprise par les Soviétiques aux nazis en mai 1945. Elle devient polonaise (Wroclaw) lors du partage de Yalta, lorsque les frontières du pays se décalent vers l’ouest. La population est entièrement renouvelée. Les Allemands fuient et sont remplacés par des gens originaires de Lviv ou de Vilnius, deux régions cédées par la Pologne. "Venus d’ailleurs, nos parents ont dû tout recommencer ici. C’est sans doute ce qui a donné à la ville, qui a accueilli 200 000 Ukrainiens depuis le début de la guerre, son ouverture d’esprit", raconte Jakub Mazur, le maire adjoint, depuis son bureau donnant sur une place remplie de parterres de fleurs pour faire contrepoint aux façades soviétiques. Et l’édile de poursuivre : "A la chute du communisme, nous aurions pu sombrer, mais nous avons toujours été une nation travailleuse : nous avons commencé à nous former, à travailler à l’étranger ou dans des entreprises internationales, à créer nos propres entreprises… Au moment de l’adhésion à l’UE, les mentalités étaient prêtes."

"Il y a des opportunités formidables, ici"

Alors que le pays lutte contre une inquiétante fuite des cerveaux, Mateusz Palczewski, 38 ans, médecin de formation et responsable de la validation clinique d’Infermedica, n’a aucune envie de le quitter. "Dans la génération précédente, beaucoup de familles sont parties à l’étranger pour gagner plus. Mais j’ai tout ce qu’il me faut dans ce pays. Il y a des opportunités formidables, ici. Pas besoin d’aller aux Etats-Unis, au Royaume-Uni ou en Allemagne", affirme celui qui, adolescent, rêvait de s’offrir des Nike et que son père roule dans quelque chose de mieux qu’une vieille Dacia.

Mateusz est toutefois conscient des défis à relever. L’un des plus préoccupants est la crise démographique. Le taux de fertilité est tombé à 1,1 enfant par femme en 2024. La taille de la population ne s’est stabilisée que grâce à l’arrivée massive d’Ukrainiens (près d’un million sont encore présents dans le pays).

A cela, s’ajoute la faiblesse de l’investissement. La Pologne ne dépense que 1,4 % de son PIB en recherche et développement, contre le double en Allemagne. "Dans les dix ou quinze prochaines années, la Pologne a la capacité d’atteindre le niveau de vie de l’Europe occidentale. Mais pour cela, il faut davantage d’investissements privés, d’innovation. Les groupes polonais doivent se développer, jouer des rôles de champions européens", souligne Carlos Mulas-Granados, représentant du FMI pour l’Europe centrale, orientale et sud-est, dans son bureau du centre de Varsovie. Autres freins, le coût de l’énergie, qui provient à près de 60 % du charbon. Et bien sûr, le risque géopolitique, avec la menace russe, dont l’une des conséquences est le creusement alarmant du déficit, du fait de la hausse des dépenses militaires.

Très divisé politiquement, le pays a vu son élan diplomatique freiné depuis l’élection à la présidence de Karol Nawrocki, en juillet dernier, soutenu par le parti ultraconservateur Droit et Justice (PiS). Ce trumpiste convaincu ne cesse d’accuser le Premier ministre Donald Tusk d’être vendu aux Allemands et à Bruxelles, sur fond de montée de l’extrême droite. "Ce qui s’est passé en Pologne au cours de ma vie, je peux le qualifier de miracle. Ce pays, qui était une périphérie sombre et arriérée de l’Europe, est devenu, grâce au talent et à l’esprit d’entreprise de ses habitants, ainsi qu’aux subventions de l’UE, l’un des pays les plus prospères d’Europe", résume l’écrivain et poète Tomasz Rosycki. Mais attention, prévient-il : "La démocratie polonaise est jeune et la proportion de personnes mécontentes des changements est élevée par rapport à celle qui les considère comme une bénédiction." "Malheureux comme un Polonais", disait-on dans l’Europe du XIXe siècle. Si l’essor du pays se poursuit, il faudra bientôt trouver une autre expression.

© Klawe Rzeczy

La Pologne est devenue, depuis son entrée dans l'UE, l'un des moteurs de l'Europe.

"En Iran, les femmes sont perçues comme une faute à corriger" : le témoignage puissant de la joueuse d’échecs Mitra Hejazipour

20 janvier 2026 à 21:06

"Je cherchais une issue parmi les pièces." Pour Mitra Hejazipour, les échecs ne furent pas seulement cette école de la persévérance, mais surtout le chemin vers sa liberté. C’est ce que raconte le Grand maître Féminin dans un livre à l’énergie et au courage communicatifs, La joueuse d'échecs (Albin Michel), écrit avec Sarah Doraghi. Le récit d’une initiation autant que d’une émancipation. En stratège, la jeune prodige a patiemment échafaudé les scénarios de son exil. Fuir l’Iran, cette prison où les femmes sont perçues comme une "faute à corriger".

En 2019, lors du championnat du monde à Moscou, elle décide de retirer son hijab. Ce jour-là, elle devient une figure de la dissidence iranienne. Exilée en France, elle obtient la médaille d’or au championnat tricolore. En 2024, L’Express lui décernait son Prix de la liberté. Son témoignage paraît au moment où le peuple iranien fait trembler le régime des mollahs. Sa lecture en est d’autant plus précieuse.

L’Express : Quelles nouvelles avez-vous de vos proches en Iran ?

Mitra Hejazipour : Je n’ai pas de nouvelles de ma famille. Il est très difficile d’obtenir des informations car l’Internet est coupé. Certains Iraniens y ont accès grâce au réseau Starlink, et les vidéos et images qui circulent viennent de là. Le régime a peur alors il tue. Il n’a plus aucun scrupule. Il y a des snipers sur les toits qui visent les manifestants à la tête. Aux gens qui viennent réclamer la dépouille d’un proche éliminé par les forces de sécurité, on réclame de l’argent. S’ils ne peuvent ou ne veulent payer, on exige d’eux qu’ils fassent une déclaration accusant le défunt de trahison.

Croyez-vous encore que le régime des mollahs puisse être renversé ? Ce ne sont pas les premières manifestations contre lui…

Cette fois, c’est différent. Nous avons un leader, Reza Pahlavi, capable d’assurer la transition politique. Il est légitime. Les gens scandent son nom dans la rue. Le régime fait tout pour le discréditer. Les mollahs ont peur, il faut comprendre cela. Ils vivent leurs dernières heures au pouvoir. De ce régime, il ne reste que la tête du serpent.

Dans votre livre, vous citez un chauffeur de taxi à Téhéran il y a quelques années : "Ils sont tous obsédés par le voile alors que l’inflation et la corruption gangrènent le pays", dit-il. Ce discours fait écho à celui que tient une partie de la gauche française depuis le début de la révolte en Iran. Celle-ci minimise l’opposition à l’islamisme. Que vous inspire cette attitude ?

Certains Français devraient veiller à ne pas se laisser manipuler par la propagande du régime des mollahs. Bien sûr que la vie chère a joué un rôle, mais ce qui se produit actuellement en Iran, c’est une révolte contre le régime islamique. Les Iraniens se battent pour leur liberté. A commencer par les femmes. L’Iran est une prison pour elles.

Les femmes iraniennes sont en première ligne de la révolution. Où trouvent-elles ce courage ?

Ce sont les femmes, plus que quiconque, qui paient le prix d’un système fondé sur la discrimination. On les perçoit comme une faute à corriger. Etre une femme dans ce pays, c’est un péché. Elles y sont considérées comme des citoyennes de seconde zone. Pour voyager en dehors des frontières, elles doivent obtenir l’autorisation de leur père, puis de leur mari. Leur témoignage en justice ou même leur vie valent la moitié de ceux d’un homme. Les femmes iraniennes sont privées des droits les plus élémentaires – des droits aussi naturels que celui de choisir librement leur tenue. Cette oppression est inscrite dans la loi. Ce sont des hommes qui écrivent les règles, et qui dictent aux femmes comment elles doivent se comporter dans l’espace public.

Aujourd’hui, une nouvelle génération de jeunes femmes, nées après la révolution, se lève. Conscientes des inégalités criantes entre les sexes, elles osent remettre en question l’ordre établi. Mais l’appareil d’Etat – judiciaire, sécuritaire, militaire – tente par tous les moyens de les faire taire. Des femmes, mais aussi leurs familles, sont arrêtées, torturées, parfois tuées. Là où le droit devrait protéger les victimes, en Iran, il protège les bourreaux. Le régime islamique et la justice à son service figurent parmi les plus grands violateurs des droits humains du monde.

Ce pays est fou, écrivez-vous. Est-ce pour échapper à cette folie que vous avez choisi les échecs ?

J’ai grandi dans un monde où la passion religieuse exigeait des petites filles qu’elles jouent la comédie de la foi. Les échecs vous aident à développer une pensée rationnelle et à vous poser des questions, ce qui, dans une société très religieuse, est perçu comme un crime. Ce jeu a été mon bouclier. Il a eu sur mon chagrin l’effet d’un baume apaisant. Au départ, ce n’était pas mon idée. Mon père a insisté pour que je pratique ce sport. Au début, je me suis révoltée contre ma famille. Le problème, ce n’étaient pas les miens, mais ce système de surveillance mis en place par le régime. J’ai peu à peu pris conscience que je vivais dans une forteresse hermétique au monde extérieur.

Vous écrivez joliment : "Je cherchais une issue parmi les pièces (de l’échiquier)".

Ma liberté dépendait de mes succès aux échecs. Je donnais vie à mes pièces d’échecs et elles me donnaient des ailes en retour. Si je gagnais, j’avais la possibilité de participer à des compétitions à l’étranger. Ces voyages m’ont ouvert les yeux. Je voyais bien que les autres peuples vivaient en paix. Je me souviens d’un séjour en Espagne. Les femmes se promenaient librement au bord de la mer. A l’inverse, quand je perdais, ma libération s’éloignait.

Le jeu d’échecs a d’abord été interdit puis autorisé en Iran. Pour quelles raisons ?

La fondation iranienne des échecs a été créée sous le Chah. Elle a été dissoute après l’avènement de la République islamique, qui considérait que les pièces autour de ce jeu étaient haram [interdit]. Les islamistes ont inventé toute une histoire autour d’un islam chiite qui aurait été assassiné par un homme jouant aux échecs ! Il ne faut pas chercher de raisons derrière les interdictions des islamistes ! Les mollahs sont des arnaqueurs.

"En Iran, la vie des petites filles ne dure pas", écrivez-vous également. Quand la vôtre a-t-elle pris fin ?

L’enfance se termine quand on vous met le voile, à l’âge de six ans. La société tout entière vous précipite dans l’âge adulte. Lorsqu’on m’a imposé le hijab, j’ai grandi d’un coup. J’ai commencé à utiliser l’expression "quand j’étais petite". Les adultes me reprenaient : "Mais tu es petite !".

Que représente le voile pour vous ?

C’est le symbole de l’obscurantisme. Il emprisonne les femmes. Je ne critique pas celles qui le portent mais l’idéologie rétrograde qu’il véhicule.

Au championnat du monde, à Moscou, en 2019, vous avez pris la décision de ne plus le porter…

J’avais été championne d’Iran à 19 ans, trois ans plus tard j’étais championne d’Asie, puis je recevais le titre de Grand Maître International féminin… J’avais consacré ma vie aux échecs. Depuis des années, moi, Mitra, 25 ans, iranienne, je luttais seule, en silence, dans le plus grand secret. Depuis des années, j’élaborais des scénarios de rébellion. Parfois sur un podium une médaille autour du cou, parfois sur le pupitre dans l’amphithéâtre d’une université. En pleine rue ou au milieu d’une mosquée. Je m’imaginais arracher mon voile, le piétiner, le déchirer, le brûler.

La Fédération avait été avertie par mes coéquipières. J’ai soudain senti mon téléphone vibrer dans ma poche : "La Fédération vous interdit formellement de participer à ce championnat du monde." C’était le deuxième avertissement de la journée. Quelques heures plus tôt, on m’avait menacée de mettre un terme à ma carrière professionnelle, à moi d’en assumer les conséquences. On m’avait rappelé que le non-respect du port du hijab, ici à Moscou, mettait en péril tout le système échiquéen iranien. Et aussi que mon comportement compromettait le destin de mon équipe. Je connaissais ces méthodes : culpabilisation, menaces, torture psychologique visant à étouffer toute révolte individuelle.

Tandis que les pièces s’entrechoquaient, je me disais qu’aujourd’hui, à des milliers de kilomètres de l’Iran, le moment était venu de gagner ma liberté. Je voulais marquer mon opposition à la République islamique. Parce que, depuis quarante-cinq ans, elle vole la vie et la jeunesse de tout un peuple. Parce que tant de familles vivent encore dans la peur et le silence. Et parce que j’étais consciente de porter la voix de celles qu’on n’entend pas, il fallait que j’exprime ma colère. Peu importait si tout ce que j’avais jusque-là accompli s’en trouverait réduit en cendres ou si je devenais un symbole de honte. Peu importaient les larmes de ma mère. Les germes de la liberté qui avaient poussé en moi étaient si féconds qu’il n’y avait plus aucune place pour que s’enracine la peur. J’ai senti le regard de mon adversaire peser sur moi. Comme si elle comprenait qu’autour de cet échiquier une bataille plus grande se jouait. J’étais tête nue devant elle. J’ai fixé la caméra qui zoomait sur moi. Et j’ai souri de ma victoire. Consciente que cette image circulerait partout dans mon pays.

Certains en Occident défendent le voile au nom de la liberté des femmes. Que vous inspirent les débats en France notamment sur ce sujet ?

La situation en Occident est différente de l’Iran. Certains en Occident sont en train de créer une situation irrémédiable en fustigeant les femmes qui portent le voile. Aux yeux de certaines d’entre elles, le hijab devient un symbole de résistance. La critique du voile devrait se concentrer sur les idées qu’il charrie. Il faut faire de la pédagogie et non désigner des boucs émissaires. Il faut rappeler que les femmes n’ont pas la même valeur que les hommes dans l’islam.

Un livre vous a marqué : 1984 de George Orwell. Cette dystopie décrivait ce que vous viviez ?

En seconde, au lycée, je dévorais ce livre. Je le cachais sous mon manteau et, à l’abri des regards, je m’y plongeais avec passion. C’était comme si je vivais dans les pages de ce roman qui me parlait tant. Au début, "Big Brother" était une incarnation de mon père. Il contrôlait chacun de mes faits et gestes. Dans le taxi, la radio crachait la voix de Khamenei qui nous serinait tous les jours : "L’ennemi est partout. Mais nous sommes toujours victorieux. Notre guide est bienveillant. Les femmes sont libres, ce sont des êtres supérieurs. L’islam n’est pas une cage pour elles, mais un écrin. Nous devons défendre notre religion. La justice islamique règne… Et les martyrs sont le trésor de la révolution…" Avec le recul, je comprends pourquoi ce matraquage m’a d’abord empêchée de saisir les enjeux profonds de 1984.

En entrant dans l’adolescence, j’ai développé une résistance aux règles qui avait pris sa source au cœur du foyer familial. Si bien qu’un jour, comme dans une combinaison d’échecs, ce livre a fait naître une étincelle dans mon esprit. J’ai pris soudain la mesure du mot "ennemi". Ce pouvait être tout et n’importe qui et surtout quiconque contestait l’establishment. Big Brother incarnait bien autre chose que l’autorité de mon père. Il dénonçait tout un système. Je ne comprenais pas encore tous les rouages de la mécanique oppressive, mais ce livre m’avait ouvert les yeux sur les mensonges du Guide suprême. Non, les femmes en Iran n’étaient pas libres, elles devaient même subir toutes les formes de domination. Et cela, je l’avais bien intégré. Je décryptais les métaphores démagogiques dont on nous rebattait les oreilles. Les Iraniennes ne vivaient pas dans un écrin, mais dans une cage fermée à double tour.

Si le régime des mollahs est renversé, envisagez-vous de rentrer en Iran ?

Quand ce régime s’effondrera, il y aura tellement de choses à faire. Tout est à construire là-bas. J’aimerais jouer les intermédiaires entre l’Iran et la France pour favoriser les échanges et la coopération entre nos deux pays. Quand l’Iran sera libre, le Moyen-Orient sera en paix.

© Albin Michel

Mitra Hejazipour, naturalisée en 2023, publie son autobiographie aux éditions Albin Michel.

Etats-Unis : Elon Musk sort son portefeuille pour peser sur la campagne des midterms

20 janvier 2026 à 11:56

10 millions de dollars. C'est le montant du don spectaculaire d'Elon Musk à un candidat pro-Trump en lice pour les élections de mi-mandat dans le Kentucky, révélé lundi 19 janvier par Axios. Mais plus que l'acte en lui-même, la symbolique est forte. Par ce don, qui laisse en imaginer de futurs, le milliardaire américain signe son retour en politique, aux côtés du parti républicain. Ce n'était pas gagné, après sa brouille avec Donald Trump, qui aura tout de même duré plusieurs mois. Elon Musk avait alors annoncé lancer son propre parti. Force est de constater qu'il y a renoncé.

Soutien précieux pour les républicains

Le président américain peut remercier son bras droit J.D. Vance, qui s'est démené fin 2025 pour réconcilier les deux hommes. Car Elon Musk est un atout de poids pour le parti trumpiste. S'il décidait de dépenser massivement lors des élections de mi-mandat de 2026, et de multiplier les dons comme celui adressé à Nate Morris, il pourrait offrir aux républicains une longueur d'avance dans la bataille visant à conserver leur majorité au Congrès, qui s'annonce serrée.

Si le don de 10 millions de dollars au super PAC pro-Morris Fight for Kentucky, effectué la semaine dernière, est la plus importante contribution unique qu’il ait jamais accordée à un candidat au Sénat, Elon Musk avait déjà adressé le mois dernier, selon Axios, plusieurs dons importants aux super PACs pro-républicains de la Chambre des représentants et du Sénat - ces associations qui collectent des fonds, dans le but de les redistribuer vers des campagnes politiques.

Impressionné par Nate Morris

Pourquoi un tel don à Nate Morris ? Elon Musk aurait pris cette décision à la suite d'une récente conversation avec le candidat, au cours de laquelle il aurait été impressionné par son parcours entrepreneurial et son message anti-système et anti-immigration. Le patron de X et Tesla aurait également apprécié le fait que Nate Morris, ami proche de J.D. Vance, se présente comme une alternative nette au sénateur sortant Mitch McConnell, qui incarne plutôt l'aile traditionnelle et "modérée" du parti républicain.

Selon le New York Times, Elon Musk demandait à Mitch McConnell de démissionner de son poste de leader des républicains au Sénat depuis au moins 2023. Le sénateur, âgé de plus de 80 ans et confronté à des problèmes de santé, a annoncé en 2025, comme pressenti, qu'il ne se représenterait pas à l'élection.

Reste à voir quels seront les futurs candidats à bénéficier du soutien de celui qui fut, en 2024, le principal financeur de la campagne présidentielle de Donald Trump. Sa contribution avait alors atteint environ 300 millions de dollars.

© REUTERS

Elon Musk et Donald Trump au forum d'investissement américano-saoudien à Washington, le 19 novembre 2025.

Droits de douane de Donald Trump : la quasi-totalité de la facture est payée par... les Américains

20 janvier 2026 à 09:33

Donald Trump n'en finit pas de brandir la menace de droits de douane supplémentaires. Une première vague, annoncée en avril, avait ahuri les Européens, qui avaient fini par plier, considérant qu'il s'agissait du prix à payer pour maintenir le soutien des Etats-Unis à l'Ukraine. Voilà désormais que le président américain recommence. Cette fois, le motif invoqué n'est plus un "rééquilibre de la relation commerciale" entre Washington et ses partenaires. Il s'agit bel et bien de sanctionner huit pays européens pour leur refus de céder le Groenland aux Etats-Unis.

Mais contrairement à ce que maintient Donald Trump, cette mesure pourrait se révéler très défavorable pour les Américains. A en croire une nouvelle étude, ce sont eux qui payent en effet la quasi-totalité du coût de ces surtaxes. Publiée ce lundi 19 janvier par le très réputé Institut de Kiel pour l'économie mondiale, elle démontre que les droits de douane entraînent en réalité une diminution des volumes exportés vers les Etats-Unis et un report vers d'autres marchés. Avec pour conséquence de cette contraction de l'offre une hausse des prix pour les consommateurs américains.

Surcoûts pour les Américains

Selon le Wall Street Journal, les recherches allemandes font écho aux récents rapports du Budget Lab de Yale et des économistes de la Harvard Business School, qui ont constaté que seule une petite partie des tarifs douaniers était supportée par les producteurs étrangers. En analysant 4 000 milliards de dollars d'exportations entre janvier 2024 et novembre 2025, les chercheurs de l'Institut de Kiel ont conclu que les exportateurs étrangers n'avaient absorbé qu'environ 4 % du surcoût lié à l'augmentation des droits de douane de l'année passée en baissant leurs prix, tandis que les consommateurs et importateurs américains en avaient absorbé 96 %.

En cause : les surtaxes ont eu un effet significatif sur les volumes commerciaux. Confrontés à des droits de douane américains plus élevés, les exportateurs indiens ont par exemple maintenu leurs prix mais ont réduit le volume de leurs expéditions vers les États-Unis de 18 % à 24 % par rapport à l'Union européenne, au Canada et à l'Australie. Plutôt que d'agir comme une taxe sur les producteurs hors Etats-Unis, les droits de douane ont fonctionné comme une taxe à la consommation sur les Américains, avance l'étude de l'Institut de Kiel.

"Les 200 milliards de dollars de recettes supplémentaires provenant des droits de douane américains l'année dernière ont été payés presque exclusivement par les Américains. Cela risque d'alimenter une inflation plus élevée aux États-Unis à long terme", souligne auprès du WSJ Julian Hinz, professeur d'économie à l'université Bielefeld et coauteur de l'étude.

Mais cette dernière ne nie pas pour autant les effets néfastes pour l'économie européenne. Elle démontre simplement que toutes les parties seraient perdantes, et que les Américains le seraient encore plus. Quant aux pays de la zone euro, les analystes anticipent une baisse de 0,2 à 0,5 % de leur production économique en cas d'entrée en vigueur des nouveaux droits de douane annoncés en janvier.

Cependant, l'étude note également que la répartition du coût des droits de douane américains pourrait évoluer au fil du temps. Les exportateurs étrangers pourraient absorber une plus grande partie de la facture à mesure que les entreprises américaines trouvent de nouvelles sources concurrentielles de produits, fait savoir Julian Hinz.

Le verdict de la Cour suprême attendu

Reste que pour que ces droits de douane soient mis en place, la Cour suprême doit encore se prononcer sur leur conformité à la Constitution. Car Donald Trump entend recourir en janvier, comme il l'avait fait en avril dernier, à une loi de 1977, qui autorise le président à contourner le Congrès pour prendre ce type de mesures, en cas d'urgence pour la sécurité américaine. Rien ne dit aujourd'hui que la Cour suprême rendra un avis favorable.

Mais l'administration américaine, elle, a déjà donné le ton. Dans le New York Times lundi, le représentant américain au commerce Jamieson Geer a déclaré qu'en cas de rejet, l'administration remplacerait "dès le lendemain" ces droits de douane par d'autres taxes, en recourant à d'autres lois. Le secrétaire au Trésor n'a d'ailleurs pas hésité à sortir les grands moyens pour convaincre les juges de la Cour. "L'urgence nationale est d'éviter une urgence nationale", a déclaré Scott Bessent. "Le président emploie la force économique des États-Unis pour éviter une guerre ouverte (sur le Groenland, NDLR)".

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Donald Trump menace huit pays européens de surtaxes douanières, devant leur refus de céder le Groenland aux Etats-Unis.

Vexé par Emmanuel Macron, Donald Trump menace de taxer les vins et champagnes français

20 janvier 2026 à 10:01

Donald Trump a de nouveau recours au chantage. Le président américain a menacé dans la soirée du lundi 19 janvier d'imposer des droits de douane de 200 % sur les vins et les champagnes français, une mesure qu'il a dit destinée à convaincre son homologue français Emmanuel Macron de rejoindre le "Conseil de la paix" dont il est à l'initiative.

Interrogé par des journalistes à Washington sur le vraisemblable refus d'Emmanuel Macron d'intégrer le "Conseil de la paix", comme indiqué lundi par l'entourage du président français, Donald Trump a répondu : "Il a dit ça ? Et bien, personne ne veut de lui, parce qu'il va bientôt quitter ses fonctions". "Je vais imposer des droits de douane de 200 % sur ses vins et champagnes, et il rejoindra (le Conseil de la paix), mais il n'a pas à le faire", a ajouté le locataire de la Maison-Blanche.

La France avait fait savoir lundi qu'elle n'entendait pas donner suite à l'invitation des Etats-Unis à rejoindre un "Conseil de la paix" pour la bande de Gaza. "Comme de nombreux pays, la France a été invitée à rejoindre le 'Board of Peace' et examine avec ses partenaires le cadre juridique proposé avec ses partenaires", avait indiqué l'entourage d'Emmanuel Macron. "A ce stade, elle n'entend pas donner une suite favorable."

Menaces "inacceptables"

Ce mardi, l'entourage du président a dénoncé des menaces tarifaires "inacceptables" et "inefficaces" pour "influencer la politique étrangère" du pays. Sur TF1, la ministre de l'Agriculture Annie Genevard a jugé qu'il s'agissait d'une "déclaration hostile à l'égard de la France et de la viticulture française". "C'est brutal, c'est fait pour faire plier, c'est un outil de chantage", a-t-elle dénoncé, appelant à une réponse au niveau de l'Europe.

Les vins et spiritueux exportés de l'Union européenne vers les États-Unis sont actuellement soumis à un droit de douane de 15 %, un taux que les Français s'efforcent de ramener à zéro depuis que Donald Trump et la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, ont conclu un accord commercial entre en Écosse l'été dernier. Les États-Unis constituent le premier marché pour les vins et spiritueux français, avec des exportations vers les États-Unis s'élevant à 3,8 milliards d'euros en 2024.

La réaction de Donald Trump survient alors que le président américain a déjà menacé au cours du week-end d'instaurer des surtaxes douanières contre plusieurs pays européens, dont la France, pour l'opposition affichée par ceux-ci à sa volonté d'annexer le Groenland.

SMS

Quelques heures après ses nouvelles déclarations, le locataire de la Maison-Blanche a partagé sur son réseau Truth Social une capture d'écran d'un SMS envoyé par Emmanuel Macron. Dans son message, le président français confie à son homologue qu'il ne comprend pas ce qu'il fait au Groenland, et lui propose d'organiser une rencontre du G7 à Paris jeudi après-midi, après le Forum de Davos en Suisse. Le chef de l'Etat français ajoute qu'il pourrait inviter les Ukrainiens, les Danois, les Syriens et les Russes à participer en marge de la réunion, et invite Donald Trump à dîner avec lui jeudi soir.

Trump posts what appears to be a private text message sent to him by Macron pic.twitter.com/f2zmrKuDrn

— Aaron Rupar (@atrupar) January 20, 2026

La capture d'écran ne montre pas la réponse du milliardaire, si réponse il y a eu. Une source proche d'Emmanuel Macron a confirmé à Reuters que le message partagé était authentique, ajoutant : "Cela démontre que le président français défend la même ligne en public qu'en privé".

Vladimir Poutine invité au Conseil de la paix

Donald Trump avait initialement proposé la création d'un Conseil de la paix lorsqu'il a annoncé en septembre dernier son plan pour mettre fin à la guerre à Gaza. Mais une invitation adressée aux dirigeants du monde la semaine dernière esquisse un rôle plus large visant à résoudre les conflits à l'échelle mondiale. Selon un document consulté par Reuters, un projet de charte envoyé à une soixantaine de pays par l'administration américaine prévoit que les membres contribuent à hauteur d'un milliard de dollars en espèces s'ils souhaitent que leur adhésion dure plus de trois ans.

Les gouvernements ont réagi avec prudence à ce projet qui, selon les diplomates, pourrait nuire au travail des Nations Unies. A ce stade, seuls le Maroc, la Hongrie, le Kazakhstan et l'Ouzbékistan ont répondu favorablement à l'invitation américaine. Lundi, Donald Trump a également déclaré avoir invité le président russe Vladimir Poutine à siéger à ce Conseil de la paix. "Il a été invité", a-t-il affirmé, confirmant des déclarations faites dans la journée par le Kremlin.

Concernant le Groenland, le président républicain a répété sa volonté d'acquérir le territoire danois : "Il nous le faut. Il faut que ce soit fait", a-t-il déclaré, assurant que le Danemark ne pouvait pas le protéger. "Ce sont des gens formidables. Je connais les dirigeants, ce sont des gens très bien, mais ils n’y vont même pas", a-t-il ajouté.

© REUTERS

Le président américain Donald Trump s'adresse aux médias avant d'embarquer à bord d'Air Force One pour Washington, en Floride, le 19 janvier 2026.

Fiscalité des héritages : ces choix européens qui interrogent le modèle français

20 janvier 2026 à 05:45

Comparer les lois, les chiffres, les phénomènes de société, les politiques publiques... Chaque semaine, L'Express explore les pratiques de nos voisins européens afin de trouver les meilleures inspirations sur notre continent et nourrir ainsi le débat en France.

La France n'a toujours pas de budget mais, dans la grande foire aux idées pour faire rentrer de l'argent dans les caisses de l'Etat, rien ne concernera l'impôt sur les successions. S'il y a bien un sujet qui fait l'unanimité parmi les députés quel que soit leur bord, c'est bien celui de la taxation des héritages. Il faut dire que huit Français sur dix sont opposés à la moindre augmentation. Sans parler d'alourdissement, l'imposition des héritages français aurait pourtant besoin d'un bon toilettage.

Si les recettes rapportées au PIB sont les plus élevées au monde, le système est également un des plus complexes, avec sept catégories de bénéficiaires différents, huit niveaux d'abattement et quatre taux différents. "La France se caractérise par des barèmes fortement progressifs, par un fonctionnement très inégalitaire, et même punitif pour les héritiers les plus éloignés et enfin par un manque criant de lisibilité contrastant avec la simplicité et la modération observée chez la plupart de nos voisins européens", explique Victor Fouquet, économiste et auteur d'une note sur le sujet pour le think tank Thomas More. Revue de détail.

Année de l'introduction de la fiscalité sur les héritages dans sa forme actuelle
Année de l'introduction de la fiscalité sur les héritages dans sa forme actuelle

Allemagne

Au royaume du capitalisme rhénan, on ne touche pas aux entreprises familiales

C'est un sujet radioactif : faut-il durcir le régime fiscal des successions, très favorable aux entreprises familiales, pilier de l'économie allemande ? Le sujet a été remis sur la table cet automne, curieusement par la droite conservatrice. La loi permet aux héritiers d'une société de bénéficier d’une exonération partielle (85 %) ou totale de l’impôt. A condition que l’activité et l'emploi soient maintenus pendant plusieurs années. Sur les 113 milliards d’euros transmis par voie de succession en 2024 - un record - l’Etat n’en a prélevé que 9,9 milliards.

Suisse

Les grosses successions ne financeront pas la transition énergétique et climatique

C'est un paradoxe. Alors que la fiscalité sur le capital ou celle pesant sur les revenus est compétitive et lisible, la taxation des héritages reste opaque et touffue en Suisse. Surtout la fixation des taux relève de la compétence exclusive des cantons. En novembre, un texte présenté la Jeunesse socialiste suisse, prévoyant un impôt sur les successions de 50 % sur les montants supérieurs à 50 millions de francs suisses et destiné à financer la transition écologique a été soumis à un référendum. Résultat ? Un rejet massif avec près de 79 % de réponses négatives.

Grèce

Le rétablissement des comptes publics s'est accompagné d'un allègement de la taxation des héritages

Comme dans la plupart des pays du sud de l'Europe, la fiscalité sur les héritages a été sensiblement abaissée au cours des deux dernières décennies en Grèce, malgré la cure d'austérité au début des années 2010. L'imposition des descendants directs a notamment été très allégée. Nouvelle réforme en 2025 : jusqu'à présent, toute personne qui ne renonçait pas à l'héritage dans les délais légaux risquait la saisie de ses biens personnels si le défunt avait des dettes. En vertu de la nouvelle réglementation, l'héritier ne sera plus responsable des "ardoises" de ses parents.

Italie

Quand Romano Prodi a instauré en 2006 une "flat tax" sur les héritages

C'est dans la Péninsule que la réforme la plus révolutionnaire en matière de taxation des héritages a eu lieu ces dernières années. En 2006, le gouvernement de Romano Prodi a mis en place une taxe proportionnelle - les taux d'imposition varient de 4 à 8 % - à rebours des systèmes progressifs en vigueur dans toute l'Europe. Surtout, ce big bang fiscal a conduit aussi à rehausser à 1 million d'euros le seuil d'abattement pour une transmission d'entreprise. Une réforme qui a inspiré un autre pays européen, le Danemark.

République tchèque

Prague a invoqué en 2014 de coûteux frais de recouvrement pour supprimer cet impôt

Fini l'impôt sur les successions ? En 2014, la République tchèque a sauté le pas, imitant la Norvège, invoquant pour justifier cette disparition de coûteux frais de recouvrement pour des recettes très maigres. Une suppression en trompe-l’œil puisque le montant des donations a été réintégré dans le calcul de l'impôt sur le revenu mais en y ajoutant de très généreux abattements. Ailleurs, en Europe, l'Estonie – ou l'impôt sur les sociétés est le plus bas du continent - et la Lettonie n'ont, eux, jamais mis en place de taxation sur les successions.

© Shutterstock

De la Suisse à la République tchèque, l'Europe fait le grand écart sur la fiscalité des héritages.

La clause d'assistance mutuelle de l'UE, solution miracle pour sauver le Groenland ?

19 janvier 2026 à 20:10

Le salut du Groenland viendra-t-il de l'article 42.7 du traité sur l'Union européenne (TUE) ? Faute de pouvoir activer l'article 5 du traité de l'Atlantique Nord, qui ne s'applique qu'aux agressions extérieures mais ne prévoit rien en cas d'attaque entre alliés, les Européens pourraient en revanche recourir à un autre mécanisme, moins connu du grand public, mais dont le commissaire européen chargé de la défense et de l'espace, Andrius Kubilius, a rappelé lundi l'existence. Conformément à cet article, chaque Etat membre a l'obligation d'aider tout autre membre qui subirait une agression armée sur son territoire.

L'article 42.7 du TUE dispose d'ailleurs d'un point fort : pour entrer en vigueur, il n'a besoin d'être activé que par un seul Etat membre, comme le détaille Tim Haesebrouck, professeur de politique internationale à l'université de Gand, auprès de la cellule de fact-checking d'Euronews. Une fois invoquée, les autres Etats membres ont une obligation d'aide et d'assistance "par tous les moyens en leur pouvoir" envers le pays l'ayant déclenché. Autrement dit, envers le Danemark, le cas échéant. Mais chaque membre peut décider librement de la manière dont il souhaite porter assistance au pays agressé : aide économique, politique ou militaire.

Jusqu'à présent, il n'a été utilisé qu'une seule fois, en 2015, à la demande de la France, à la suite des attentats terroristes perpétrés par l'Etat islamique. Cela avait permis à Paris de redéployer une partie de ses troupes hors d'Afrique pour patrouiller dans les rues françaises, tandis que certains pays de l'UE comme l'Allemagne envoyaient leurs soldats dans des pays comme le Mali.

Ambiguïtés juridiques

Seul hic majeur : un flou juridique pourrait venir compliquer la mise en oeuvre de cet article dans le cas du Groenland. Comme l'île a quitté la Communauté économique européenne (le précurseur de l'UE) en 1985 et est désormais catégorisée "territoire d'outre-mer", la plupart des lois de l'UE - y compris les dispositions relatives à la défense - ne s'appliquent pas à elle dans leur intégralité. Difficile donc de savoir si cet article est pertinent dans le cas du Groenland, d'autant qu'à ce jour, aucun territoire européen au statut similaire n'a fait l'objet d'une menace d'agression.

Autre limitation : si tant est qu'il s'applique au Groenland, cet article ne constitue pas une garantie automatique de défense militaire. Le soutien militaire n'est en clair qu'une option parmi d'autres disponible dans la clause. Et si les Européens la choisissaient, ils risqueraient fort de ne pas faire le poids face aux Américains. "Les Etats-Unis auraient toujours une position dominante dans l'escalade, ce qui signifie qu'à chaque étape de l'escalade, les Etats-Unis pourraient simplement passer à un niveau supérieur et être sûrs de gagner", détaille Tim Haesebrouck.

En revanche, deux autres types d'aide pourraient être adéquats pour faire plier les Etats-Unis : l'aide politique au Groenland et les pressions économiques envers Washington. Mais les obligations des pays restant indéfinies, le Danemark pourrait en pratique se heurter à la "réalité politique" de certaines capitales de l'UE, met en garde Politico. Certains chefs de gouvernement, à l'image du hongrois Viktor Orban ayant récemment affiché sa proximité avec Washington, pourraient en réalité ne prendre que peu d'engagements concrets pour apporter leur aide.

© REUTERS

Le ministre allemand de la défense Boris Pistorius et la vice-présidente de la Commission européenne Kaja Kallas quittent une conférence de presse conjointe à Berlin, le 13 janvier 2026.

ICE, la machine à cash de Donald Trump : enquête sur une police qui se "wagnérise"

19 janvier 2026 à 18:30

Le magot tenait dans un sac en papier jaune vif, aux couleurs de la chaîne de fast-food méditerranéenne américaine Cava. A l’intérieur, pas plus de salade grecque que de "Falafel Crunch", mais un casse-croûte bien plus alléchant : 50 000 dollars en liquide. La scène se déroule au Texas, en septembre 2024, à deux mois de la présidentielle aux Etats-Unis. Des agents du FBI grimés en hommes d’affaires ont rendez-vous avec Tom Homan, qui a dirigé le Service de l’immigration et des douanes (ICE) en 2018, sous le premier mandat de Donald Trump. L’homme dirige désormais un cabinet de conseil, Homeland Strategic Consulting LLC. Le FBI a appris qu’il faisait miroiter à ses clients de juteux contrats fédéraux en cas de retour de Trump à la Maison-Blanche… moyennant commission. Pour en avoir le cœur net, la police monte une opération sous couverture. Homan tombe dans le piège, promet monts et merveilles à ces faux contractuels en sécurité privée, et repart avec le sac jaune bourré de billets remis par ses interlocuteurs. La séquence, explosive et enregistrée, est décrite dans des documents confidentiels de l’enquête pour corruption ouverte contre Homan, révélés par plusieurs médias américains un an après les faits, en septembre dernier.

Entre-temps, Donald Trump est revenu au bureau Ovale. La suite ? Un classique du trumpisme : dossier enterré et promotion éclair pour le camarade Homan, érigé en "tsar des frontières" à la Maison-Blanche pour mener une guerre sans merci aux migrants. Ses anciens clients peuvent se réjouir, car l’appareil répressif destiné aux arrestations massives promises par le chantre de "l’America First" est une mine d’or. De l’identification des migrants à leur traque, de leur interpellation à leur transport jusqu’à leur détention : le marché est colossal et promis à un avenir radieux grâce à la loi phare du président en matière de politique intérieure, la "One Big Beautiful Bill Act" promulguée le 4 juillet 2025. Elle fait du service de l’immigration ICE la première force fédérale américaine en triplant son budget pour atteindre 27,7 milliards de dollars annuels, soit plus que le budget militaire de la Turquie ou de l’Espagne. Une police ultra-politisée, aux règles d’engagement floues et aux méthodes choquantes, visant les étrangers comme les citoyens américains.

La mort de Renee Good, mère de famille américaine de 37 ans abattue le 7 janvier à Minneapolis alors qu’elle ne semblait pas présenter de danger imminent, a provoqué des manifestations dans plusieurs villes du pays. Et un soutien sans ambiguïté de l’Etat à ses troupes, par la voix du chef de cabinet adjoint de la Maison-Blanche, Stephen Miller : "Vous bénéficiez de l'immunité pour accomplir vos fonctions, et personne - aucun élu municipal, aucun élu d'État, aucun immigré clandestin, aucun agitateur de gauche ou insurgé intérieur - ne peut vous empêcher de remplir vos obligations et devoirs légaux." Donald Trump a promis à ses électeurs de renvoyer les 11 millions de personnes en situation irrégulière sur le sol américain, quoi qu’il en coûte.

Le business des déportations

Pour faire tourner sa machine à expulser, le gouvernement compte largement sur le secteur privé. Au point d’être pieds et poings liés à cette industrie, estiment Nancy Hiemstra et Deirdre Conlon dans Immigration Detention Inc. The Big Business of Locking up Migrants (Pluto Press, juin 2025, non trad.) : "D’innombrables entreprises, gouvernements d’Etat et de comté […] profitent de diverses manières de la décision du gouvernement fédéral de criminaliser la migration, d’incarcérer les migrants et de le faire en recourant massivement à des entreprises privées et à des services sous-traités", décrivent les chercheuses américaines.

Démocrates et républicains ont promu ce modèle, en dépit de ses limites, nombreuses et documentées. "L'un des problèmes de l'externalisation de la force, c’est que le secteur privé prend des raccourcis pour faire des profits. Avec des résultats parfois néfastes : manque de qualité, de contrôle et de transparence", résume Sean McFate, ancien militaire et paramilitaire, enseignant aujourd'hui à l’université de Georgetown.

Donald Trump n’en a cure, lui qui estime que son pouvoir de commandant en chef n’est limité que par sa "propre moralité". "Le One Big Beautiful Bill Act s’ajoute à la déclaration d'urgence nationale sur la gestion des frontières qui permet à l'exécutif de contourner toutes les règles, y compris en matière de passation de marchés, souligne Andrew Free, journaliste et ancien avocat spécialisé dans les droits humains. Bref, des fonds quasi illimités couplés à la possibilité illimitée de les distribuer." Un alignement d’étoiles rêvé pour les géants du secteur de la surveillance et de la sécurité… qui, heureuse coïncidence, sont aussi des proches du clan Trump.

Premier maillon de la chaîne, les sociétés de traitement de données, mandatées pour repérer les cibles de l’administration. La multinationale Palantir, cofondée par le milliardaire et ami du président Peter Thiel, collabore depuis une quinzaine d’années avec les services de l’immigration et a décroché au printemps un contrat à 30 millions de dollars pour mettre sur pied la plateforme "ImmigrationOS" permettant de traquer presque en temps réel les migrants. La société GeoGroup a vu son action bondir en Bourse fin décembre, après l’obtention d’une mission de détective privé à grande échelle payée 121 millions de dollars. Le groupe, connu des services de l’immigration pour son activité principale de gestionnaire de prison, a ses entrées dans l’administration Trump. Au moins trois personnages clés de l’Etat sont des anciens collaborateurs de l’entreprise : le "tsar des frontières" Tom Homan, l’un de ses bras droits David Venturella et la procureure générale des Etats-Unis, Pam Bondi.

"Too big to fail"

Des membres de la police anti-immigration américaine ICE, à Minneapolis, le 8 janvier 2026.
Des membres de la police anti-immigration américaine ICE, à Minneapolis, le 8 janvier 2026.

GeoGroup se partage l’essentiel de la gestion des prisons pour migrants avec la société CoreCivic. L’un et l’autre ont contribué au financement de la campagne de Donald Trump. Le retour sur investissement n’a pas tardé. "Jamais en 42 ans d'existence, notre entreprise n'a connu une telle activité et une telle demande pour nos services", déclarait le 8 dernier le PDG de CoreCivic, Damon Hininger. En novembre, le groupe enregistrait un chiffre d'affaires de 580,5 millions de dollars au troisième trimestre, en hausse de 18,1 %, par rapport à l'année précédente. CoreCivic, comme son principal concurrent, est connu pour son passif en matière de respect des droits humains. "Ces prestataires présentent des défaillances répétées, mais ils continuent leur activité en toute impunité pour une raison simple : l’appareil de sous-traitance privée de la détention dans notre pays est trop important pour qu’on le laisse tomber, explique Andrew Free. Quelle que soit la gravité des mauvais traitements, l’Etat américain se trouve dans une situation où, s’il sanctionnait sérieusement un prestataire - en résiliant des contrats, par exemple –, il ne pourrait pas mener à bien sa mission de détention et de déportation." En 2025, 31 détenus sont morts dans des centres sous la responsabilité d’ICE, d’après les données officielles. Du jamais vu depuis 2004.

En intervention, les bavures des troupes anti-immigrés, souvent non identifiées et cagoulées, se multiplient. Les quotas fixés par la Maison-Blanche n’y sont peut-être pas pour rien : les agents fédéraux sont tenus d’arrêter 3 000 personnes par jour. Or, les services de l’immigration et des douanes manquent de bras. À grand renfort de spots publicitaires à la télévision, sur X, YouTube et Spotify, ICE appâte les candidats depuis le printemps dernier, promet un bonus de 50 000 dollars… La force aurait augmenté ses effectifs de 120 % mais pour tenir la cadence, il faut accélérer le recrutement. Le gouvernement a donc revu ses exigences à la baisse. Les critères d’âge (entre 21 et 40 ans) ont sauté. ICE peut désormais enrôler des jeunes de 18 ans et a récemment embauché un "vétéran" de 59 ans bien connu des Américains : l’acteur Dean Cain, visage de Superman dans la série télévisée Lois et Clark : Les Aventures de Superman. La durée d’entraînement est passée de cinq mois à huit semaines. Quant à l’examen des antécédents du personnel, il laisse à désirer, d’après plusieurs témoignages. "Le service de l'immigration et des douanes (ICE) a placé de nouvelles recrues dans son programme de formation avant même qu'elles n'aient terminé le processus de vérification de l'agence", rapportait en octobre dernier NBC News. "Les responsables ont découvert plus tard que certaines recrues avaient échoué aux tests de dépistage de drogues, avaient un passif criminel disqualifiant ou ne répondaient pas aux exigences physiques ou scolaires pour servir", selon la chaîne américaine.

Policiers ou mercenaires ?

Des hommes masqués, formés à la va-vite quand ils ne sont pas criminels, agissant impunément sous la responsabilité d’un président autoritaire… Le profil rappelle étrangement celui des mercenaires de Wagner en Russie, si ce n’est que les agents ICE n'opèrent pas sur un théâtre étranger, mais dans leur propre pays. Formellement, ICE n’est pas une société militaire privée. Mais elle en emploie plusieurs. Parmi elles, Constellis Holdings a d’ores et déjà reçu 1,5 million de dollars et pourrait en gagner 113 millions de plus d'ici à la fin du contrat, en 2027, d’après les informations du média américain The Incercept. "Constellis est née en 2014 de la fusion d'Academi (anciennement Blackwater) et de Triple Canopy, une entreprise de mercenaires concurrente", rappelle le site. Aucun document officiel n’indique, à ce stade, que ces firmes ont pour mandat d’appréhender directement les cibles. Les lobbyistes du secteur ne seraient sans doute pas contre. Ils bénéficient, là encore, de sérieux relais dans l’administration, à commencer par le secrétaire adjoint à la Défense Stephen Feinberg, ancien propriétaire de DynCorp, l’une des plus grosses sociétés militaires privées au monde.

"Le recours à ces firmes privées permet à l'Etat de se détacher de ces opérations pour, si nécessaire, diluer leur responsabilité", souligne Jelena Aparac, ex-présidente du groupe de travail des Nations unies sur l’utilisation des mercenaires. Scott Gilmore connaît bien les dérives de ce type de compagnies. Il est l’un des avocats des parties civiles dans l’action collective - toujours en cours - intentée contre MVM, le prestataire chargé de transporter des enfants détenus par les services de l'immigration à la frontière américano-mexicaine, sous l'administration Trump 1. "Quelque trois mille enfants ont été séparés de leurs parents, pour beaucoup escortés par MVM vers des destinations éloignées dans des conditions trompeuses et inhumaines, indique Gilmore. Nous craignons que cette culture d'impunité devienne la norme au sein de ICE."

Les troupes de la toute-puissante police, chauffées à blanc par leur hiérarchie, semblent effectivement intouchables. Dimanche 18 janvier, le procureur général adjoint des Etats-Unis Todd Blanche a confirmé que le ministère "n’enquête pas" sur le meutre de Renee Good, enregistré par au moins cinq téléphones, dont celui du tireur.

© REUTERS

Des membres de la police anti-immigration ICE à Minneapolis, le 17 janvier 2026.

Groenland : après les menaces (douanières) de Donald Trump, l'Europe organise sa riposte

19 janvier 2026 à 16:58

Les Vingt-Sept croyaient peut-être en avoir fini avec les droits de douane de Donald Trump. En réalité, c'est tout le contraire. Après avoir sidéré les Européens avec ses propos sur le Groenland, le président américain brandit désormais la menace de sanctions économiques pour les faire plier coûte que coûte. L'Europe planche donc sur plusieurs leviers pour renverser la donne et tenter de dissuader le président américain. D'abord tentée par une riposte commerciale des plus classiques, l'UE envisage de plus en plus d'activer le "bazooka", un mécanisme anti-coercition encore jamais utilisé, et réfléchit même à des mesures militaires. Alors, effets d'annonce ou menaces réelles ?

L'examen approfondi des options aura lieu jeudi à Bruxelles, où se tiendra un sommet d'urgence sur le sujet. A ce stade, une chose est sure : les Européens ont les moyens d'appauvrir considérablement l'économie américaine. N'en déplaise à Donald Trump. "Nous, Européens, devons être clairs : nous avons atteint nos limites", a affirmé lundi le ministre allemand de l'Economie Lars Klingbeil lors d'une conférence de presse avec son homologue français Roland Lescure à Berlin. "Nous préparons actuellement des contre-mesures concertées."

Sanctions économiques "classiques"

Selon le Wall Street Journal, en l'absence d'accord, l'UE pourrait décider d'appliquer des droits de douane sur plus de 93 milliards d'euros de produits américains dès le 6 février. Seraient entre autres visés des produits variés comme des motos, ou encore du chewing-gum et du beurre de cacahuète.

Autre levier actionnable : l'UE, qui doit encore ratifier l'accord commercial conclu cet été avec les Etats-Unis, pourrait décider de suspendre le processus de ratification. Alors que les Européens sont les grands perdants de cet accord - qu'ils considéraient jusqu'alors comme le prix à payer pour maintenir le soutien des Etats-Unis à l'Ukraine -, les récentes menaces de Donald Trump pourraient inciter l'UE à revoir sa copie. Un scénario dont l'économie américaine sortirait fortement impactée.

Fatal "bazooka", outil jamais utilisé

Une autre option serait celle de l'activation de l'instrument anti-coercition (ACI) de l'UE, conçu à l'origine pour contrer les intimidations de la Chine. Egalement surnommé "bazooka", cet outil donnerait au bloc une marge de manœuvre importante pour mettre en œuvre des contrôles à l'exportation, imposer des droits de douane sur les services, restreindre les droits de propriété intellectuelle. Mais également pour limiter la capacité des entreprises américaines à accéder aux marchés publics en Europe, notamment dans le secteur stratégique du numérique.

Pour que cet outil puisse être utilisé contre les Etats-Unis, la Commission européenne, organe exécutif de l'UE, devrait alors obtenir l'approbation d'un peu plus de la moitié des Etats membres, représentant au moins 65 % de la population totale de l'Union.

Restrictions militaires, un pari risqué

Outre la voie commerciale, l'Europe pourrait également aller un cran plus loin et imposer des restrictions militaires aux Etats-Unis. Une mesure encore impensable il y a un an, et symptomatique d'une rupture dans les relations transatlantiques. Concrètement, l'Europe pourrait contraindre les Etats-Unis à renoncer à leurs bases militaires sur le continent européen, détaille le New York Times. A l'image par exemple de l'immense base aérienne de Ramstein en Allemagne, qui emploie plus de 12 000 militaires et civils américains.

Une approche qui reste néanmoins plus risquée puisque l'Europe dépend encore largement de l'Amérique pour ses technologies militaires, et est liée à elle par l'Otan et par l'Ukraine. En adoptant de telles mesures, l'Europe pourrait enclencher une escalade dangereuse, et conduire Trump à retirer toutes les forces américaines d'Europe – une perspective qu'aucune des deux parties ne souhaite actuellement, rappelle d'ailleurs le Wall Street Journal.

Mais pour certains experts, cette option n'est pas si irréaliste. Un facteur pourrait changer la donne : l'opinion publique en Europe est devenue plus critique envers les Etats-Unis et presse aujourd'hui ses représentants d'agir avec plus de fermeté. "Beaucoup de gens disent que nous avons clairement franchi une ligne rouge", fait ainsi valoir Brando Benifei, député européen et président de la délégation américaine pour les relations avec les Etats-Unis, dans les colonnes du New York Times.

Giorgia Meloni, négociatrice privilégiée ?

Enfin, dans un scénario plus optimiste, une personne pourrait jouer les intermédiaires et convaincre Donald Trump sans avoir besoin de recourir à des sanctions. Elle n'est autre que Giorgia Meloni, la Première ministre italienne connue pour sa proximité avec Donald Trump. Selon plusieurs analystes, elle pourrait jouer un rôle privilégié pour apaiser les tensions et semble la plus à même de faire reculer le président américain sur le dossier groenlandais.

Giorgia Meloni a d'ailleurs déclaré avoir échangé avec lui dimanche et souligné un "problème de compréhension et de communication" concernant le déploiement de troupes européennes au Groenland. Elle a également précisé que ces déploiements ne devaient pas être interprétés comme une mesure "anti-américaine" et appelé à tout faire pour "éviter l'escalade".

Mais même les observateurs les plus confiants sur l'avenir des relations transatlantiques admettent que la situation actuelle est dangereuse et sans précédent. "C’est une période inquiétante", reconnaît auprès de Politico un haut responsable de l’UE, qui a requis l'anonymat. Et ce dernier de conclure : "Nous devons garder notre calme et continuer d’avancer".

© REUTERS

Les Groenlandais manifestent à Nuuk, capitale de l'île, le 17 janvier 2026 contre le projet d'annexion de Donald Trump.

En Chine, le nombre de naissances n’en finit plus de diminuer

19 janvier 2026 à 13:22

Les pouponnières de l'Empire du milieu se vident. La population chinoise a diminué pour la quatrième année consécutive en 2025, le taux de natalité ayant chuté à un niveau historiquement bas, selon les données officielles publiées ce lundi 19 janvier. Les experts mettent en garde contre une poursuite de ce déclin, alors que la population du pays a diminué de 3,39 millions d'habitants pour s'établir à 1,405 milliard, soit une baisse plus rapide qu'en 2024.

Le nombre total de naissances a chuté à 7,92 millions en 2025, en baisse de 17 % par rapport aux 9,54 millions enregistrés en 2024. Le taux de natalité en Chine a ainsi chuté à 5,63 pour 1 000 habitants. En 2025, il était "sensiblement le même qu'en 1738, lorsque la population chinoise n'atteignait qu'environ 150 millions d'habitants", relève auprès de Reuters Yi Fuxian, démographe à l'Université du Wisconsin-Madison.

Parallèlement, le nombre de décès a quant à lui augmenté pour atteindre 11,31 millions, contre 10,93 millions en 2024, d'après les chiffres du Bureau national des statistiques (BNS) chinois. Le taux de mortalité en 2025, à 8,04 pour 1 000 habitants, est le plus élevé depuis 1968.

La population chinoise diminue depuis 2022 et vieillit rapidement, ce qui complique le plan de Pékin visant à stimuler la consommation intérieure et à maîtriser la dette. Le nombre de personnes âgées de plus de 60 ans a atteint environ 23 % de la population totale, selon les données du BNS. D'ici 2035, ce nombre devrait atteindre 400 millions, soit l'équivalent de la population cumulée des États-Unis et de l'Italie. Cela signifie que des centaines de millions de personnes quitteront le marché du travail à un moment où les budgets des retraites sont déjà sous tension. "Moins de naissances signifie moins de travailleurs à venir pour subvenir aux besoins d’une population de retraités en forte croissance", résume le New York Times.

Les autorités font la promotion du mariage et de la procréation

Les autorités s'efforcent de promouvoir une vision positive du mariage et de la procréation afin de contrer les effets de la politique de l'enfant unique, en vigueur de 1980 à 2015. Cette politique, bien qu'ayant contribué à la lutte contre la pauvreté, a profondément transformé les familles et la société chinoises. En Chine, le nombre de mariages a chuté d'un cinquième en 2024, soit la plus forte baisse jamais enregistrée, avec seulement 6,1 millions de couples s'enregistrant, contre 7,68 millions en 2023. A noter que le taux de mariage est généralement un indicateur avancé du taux de natalité dans le pays.

Selon les démographes, la décision prise en mai 2025 d'autoriser les couples à se marier partout dans le pays et non plus seulement dans leur lieu de résidence devrait entraîner une hausse temporaire des naissances. Au troisième trimestre 2025, le nombre de mariages a augmenté de 22,5 % par rapport à l'année précédente pour atteindre 1,61 million. Cependant, pour de nombreux jeunes, le coût élevé d'élever un enfant est particulièrement décourageant dans un contexte de ralentissement économique et de crise du logement. "Face aux difficultés économiques de la Chine, les jeunes pourraient préférer attendre et voir, ce qui n'est pas de bon augure pour la natalité", a assuré au New York Times Wang Feng, professeur de sociologie à l'Université de Californie à Irvine.

180 milliards de yuans pour booster la natalité

Par ailleurs, les décideurs politiques ont fait de la planification démographique un élément clé de la stratégie économique du pays et, d'après les estimations de Reuters, Pékin doit faire face cette année à un coût potentiel total d'environ 180 milliards de yuans (25,8 milliards de dollars) pour stimuler la natalité. Les principaux postes de dépenses sont la subvention nationale pour enfants, introduite pour la première fois l'année dernière, ainsi que l'engagement pris, en 2026, de prendre en charge l'intégralité des frais médicaux, y compris la fécondation in vitro (FIV), par le biais de l'assurance maladie nationale.

La Chine affiche l'un des taux de fécondité les plus bas au monde, avec environ un enfant par femme, bien en deçà du seuil de renouvellement des générations (2,1 enfants par femme). D'autres économies d'Asie de l'Est, comme Taïwan, la Corée du Sud et Singapour, affichent des taux de fécondité tout aussi faibles, d'environ 1,1 enfant par femme. En Chine, le nombre de femmes en âge de procréer (défini par l'ONU comme les femmes âgées de 15 à 49 ans) devrait diminuer de plus des deux tiers pour atteindre moins de 100 millions d'ici la fin du siècle.

© Reuters

Le président chinois Xi Jinping a fait de la planification démographique un élément clé de la stratégie économique du pays.

Groenland : le dilemme cornélien des Européens face au chantage de Donald Trump

19 janvier 2026 à 12:26

Le chantage de Donald Trump sur le Groenland place l’Europe face à un dilemme cornélien : soit elle sacrifie sa sécurité en défiant l’Amérique, soit elle renie ses principes fondateurs en cédant à la pression. Dans le premier cas, elle prend le risque de saborder l’Otan, alors qu’elle n’est pas prête à affronter seule la menace stratégique que fait peser la Russie de Vladimir Poutine. Dans l’autre, elle acte la fin de l’Union européenne en tant qu’entité géopolitique capable de défendre ses intérêts dans un monde hostile.

Militairement, le match est plié. Aucun pays européen, seul ou en coalition, ne peut faire échec à une annexion de l’île arctique par Washington. Mais Donald Trump a déplacé le bras de fer sur le terrain économique en menaçant le Danemark et les sept pays européens qui l’ont soutenu ouvertement, dont la France et l’Allemagne, de droits de douane supplémentaires s’ils persistaient à se mettre en travers de son chemin.

Paradoxalement, le président américain prête ainsi le flanc à une possible riposte des Européens, puisque contrairement à leur rang militaire, leur puissance économique leur permet de rivaliser avec les États-Unis. L’escalade sur le Groenland entérine l’échec de la tactique suivie depuis un an - apaiser Trump en espérant qu’il se modérera. Mais l’alternative, rendre coup pour coup, n’est pas simple pour des Européens biberonnés depuis des décennies au poison de la dépendance à l’égard de l’Amérique.

L’Europe aurait beaucoup à perdre d’un divorce. Son renforcement militaire est beaucoup trop frais pour être tangible ; sa dissuasion nucléaire repose essentiellement sur Washington ; malgré ses efforts, elle n’arrive toujours pas à compenser l’arrêt des donations d’armes américaines à Kiev ; une fracture de l’Alliance atlantique ferait le jeu de la Russie. En outre, l’Europe n’a qu’un attachement très relatif au Groenland. La manière dont elle a négligé d’y investir depuis le début du siècle en témoigne, alors que d’évidence, le changement climatique ne pouvait qu’accroître la dimension stratégique de l’immense territoire.

La racine de sa sécurité

En revanche, elle tient à quelques principes qui sont à la racine de sa sécurité depuis les deux guerres mondiales du siècle passé : le respect de la souveraineté des Etats, même les plus petits, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes - et donc le droit du Groenland à l’indépendance - et le respect des frontières existantes. Si les pays européens renoncent à ces principes dans l’Arctique, quels arguments auraient-ils pour continuer à s’opposer à l’invasion russe de l’Ukraine ?

Après avoir servi les intérêts américains pendant si longtemps, c’est un sentiment d’abandon et même de trahison qui domine dans beaucoup de capitales européennes face à Donald Trump, qui refuse d’exclure l’emploi de la force. La conquête d’un territoire est le degré suprême de l’hostilité dans les relations internationales. Au sein d’une alliance comme l’Otan, une telle tentative d’extorsion est sans précédent. Trump n’a certes pas le pouvoir de retirer les États-Unis de l’Alliance atlantique sans un feu vert bien improbable du Sénat. Il pourrait cependant employer toute une série d’outils pour contraindre les Européens à la soumission.

Quatre ans après le lancement par la Russie d’une guerre existentielle sur le continent, le défi trumpien plonge les Européens dans une nouvelle crise aux multiples facettes : politique, sécuritaire, économique, commerciale… Face à l’Amérique, ils ont deux armes à leur disposition : la riposte douanière d’une part, en mettant en œuvre les droits de 93 milliards d’euros au total qu’ils avaient menacé d’infliger à l’été 2025, et l’instrument anticoercition, qui autorise l’UE à décréter des sanctions économiques contre une puissance qui voudrait la contraindre. Mais s’affirmer comporte des risques. Comme souvent, l’Europe est tentée de tergiverser. Ce serait pourtant, une fois de plus, une manifestation de faiblesse. Et une invitation au président américain à aller toujours plus loin.

© REUTERS

Donald Trump lors d'une cérémonie à Mar-a-Lago, en Floride, le 16 janvier 2026.

Gaza : 1 milliard de dollars, le coût exorbitant d’un siège au Conseil de la paix de Donald Trump

19 janvier 2026 à 12:01

Un milliard de dollars en espèces pour un siège permanent. C’est le prix fixé par Donald Trump pour rejoindre le "Conseil de la paix", une nouvelle instance internationale voulue par le président américain. Des informations apportées par Bloomberg et confirmées par des responsables haut placés sous couvert d’anonymat. Dans un message publié sur Truth Social, l'ex-magnat de l'immobilier décrit son nouveau jouet diplomatique comme "le conseil d'administration le plus important et le plus prestigieux jamais réuni, quels que soient le lieu et le moment". Tant pis si les contours et les ambitions soulèvent déjà de nombreuses interrogations diplomatiques.

Initialement conçu pour superviser la reconstruction de Gaza, ce Conseil a été formellement approuvé par une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies adoptée en novembre 2025. Le texte saluait la création d’une administration de transition chargée de définir le cadre et de coordonner le financement de la reconstruction de l’enclave palestinienne, dévastée par deux années de guerre. D'après les Nations unies, près de 80 % des bâtiments de Gaza ont été endommagés ou détruits, et une grande partie de ses quelque deux millions d’habitants vit encore sous des tentes, au milieu de millions de tonnes de gravats.

Selon le projet de charte de ce "Conseil de la paix", dont des copies ont été consultées par le New York Times et Reuters, les États invités à rejoindre l'initiative pourront siéger pour un mandat de trois ans. Mais l’adhésion permanente est réservée à ceux qui seront prêts à verser plus d’un milliard de dollars dès la première année. Dimanche 18 janvier, la Maison-Blanche a précisé que cette adhésion sans restriction de temps visait à récompenser "les pays partenaires qui font preuve d’un engagement profond en faveur de la paix, de la sécurité et de la prospérité".

Une alternative au Conseil de sécurité de l'ONU ?

Cependant, plusieurs zones de flou demeurent, à commencer par les limites de ce nouveau prototype d'organe diplomatique. La charte dévoilée ne mentionne à aucun moment Gaza. Cette absence alimente les spéculations sur un mandat potentiellement plus large, qui pourrait s’étendre à d’autres conflits internationaux.

Certains diplomates y voient même l’ébauche d’une alternative au Conseil de sécurité de l’ONU, dominée par les États-Unis, alors que Donald Trump n’a jamais caché sa défiance envers les institutions multilatérales, comme le rappelle le New York Times. À noter que Washington, tenu de verser 22 % du budget ordinaire de l'ONU, doit actuellement 1,5 milliard de dollars, selon des responsables de l'ONU.

Selon les documents consultés, le président américain doit d'ailleurs assurer la présidence, à vie, de cette nouvelle instance. Son conseil d’administration comprendrait notamment le secrétaire d’État américain Marco Rubio et Jared Kushner, gendre de Donald Trump.

La Hongrie, seul pays à avoir accepté l'invitation

Pour que ce Conseil de la paix fonctionne, il faut remplir ses rangs : les invitations ont été envoyées au cours du week-end à une soixantaine de pays. Plusieurs gouvernements ont confirmé les avoir reçues, dont l’Argentine, le Canada, l'Inde, l’Égypte et la Turquie. Le roi Abdallah II de Jordanie a également été convié, a annoncé le ministère jordanien des Affaires étrangères. Même la Russie a reçu une invitation, a fait savoir le Kremlin ce lundi, précisant qu'il étudiait la proposition et espérait des contacts avec Washington à ce sujet.

Les réactions internationales restent toutefois prudentes à ce stade. Selon des diplomates cités par Reuters, de nombreux gouvernements redoutent que cette initiative ne fragilise davantage le rôle des Nations unies. Seule la Hongrie, proche alliée de Donald Trump, a accepté sans réserve l’invitation. Le Premier ministre canadien, Mark Carney, a lui indiqué avoir donné un accord de principe au Conseil de paix pour Gaza, tout en soulignant que les modalités restaient à définir. La cheffe du gouvernement italien, Giorgia Meloni, a déclaré que son pays était "prêt à faire sa part", sans plus de précisions.

Le mandat du Conseil, tel qu’autorisé par l’ONU, est pour l’heure limité au conflit à Gaza et expire en 2027. La Russie et la Chine s’étaient abstenues lors du vote, estimant que la résolution ne conférait pas à l’ONU un rôle suffisamment clair dans l’avenir de l’enclave. Reste à savoir si ce nouveau "Conseil de la paix" saura dépasser les ambiguïtés de son mandat, et si son nom tiendra toutes ses promesses.

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Le président américain Donald Trump a vanté le "conseil d'administration le plus prestigieux jamais réuni".

Camille Alexandre : "En Iran, le système tient bon, on ne voit pas de fissure à ce stade"

19 janvier 2026 à 05:45

La répression par le régime des mollahs de l’aspiration à la liberté exprimée dans la rue par les Iraniens a fait des milliers de morts depuis le début de l’année, selon les estimations d’organisations de défense des droits de l’Homme. Fin connaisseur des arcanes de ce régime théocratique, Camille Alexandre, un expert français des relations internationales, analyse l’impasse dans laquelle la République islamique a conduit l’Iran. Persanophone et arabophone, l’auteur a publié l’an dernier deux livres très documentés qui dissipent beaucoup d’idées reçues sur le sujet, Le régime iranien à livre ouvert et Le Proche-Orient iranien, les deux aux éditions Odile Jacob. Entretien.

La République islamique, fondée il y a 47 ans, vit-elle ses derniers instants ?

Le mécontentement grandit et s’étend. On remarque sur le temps long une nette accélération des manifestations, avec une convergence des revendications économiques, sociales et politiques. En face, on ne discerne à ce stade aucun signe que le régime souhaite transiger. Avec l’administration Trump peut-être, mais pas avec sa population.

Au-delà de la répression féroce qu’il mène, sur quels piliers s’appuie le régime pour résister au mécontentement du peuple ?

D’abord, sur ceux qui ont vécu l’instauration d’un régime islamique comme une libération et qui lui restent fidèles, notamment les Bassidji, les miliciens chargés du maintien de l’ordre, qui éprouvent une satisfaction de classe à le faire régner. Il y a, plus largement, le corps des Gardiens de la révolution, qui reste un pilier du régime. Il y a enfin le clergé, qui fait bloc, mais aussi les hauts fonctionnaires de l’État. Le système tient bon, et à ce stade on ne voit pas de fissure dans l’appareil sécuritaire. En revanche, certaines franges de la population sont de plus en plus mécontentes et de plus en plus vocales. C’est le cas non seulement de la jeunesse et des classes éduquées, mais aussi des minorités. La colère grandit dans les marges, notamment chez les Baloutches et les Kurdes. Le mouvement "Femme, Vie, Liberté" est né au Kurdistan, Mahsa Amini était kurde. Aujourd’hui aussi, le Kurdistan est aux avant-postes. C’est là que la répression est la plus sanguinaire.

Le rôle des Gardiens de la révolution, l’armée idéologique du régime, va croissant au fil des ans. L’Iran est-il encore une théocratie dirigée par le clergé chiite, ou plutôt un régime militaire ?

La République islamique est une théocratie : c’est son identité fondamentale et même sa raison d’être. La montée en puissance des Gardiens ne signifie nullement leur domination sur le système, encore moins sur le clergé. Le commandant en chef des armées est le Guide suprême, dont le bureau dispose par ailleurs de représentants insérés dans toutes les institutions, dont les Gardiens, et dont la fonction est de contrôler chaque pan du système. Les Gardiens sont aussi dotés de leur propre service de renseignement, certainement le plus implacable, créé pour contrôler la moindre dissidence en leur sein, et qui est aussi tenu par le clergé. Enfin le clergé supervise les fondations pieuses, donc les finances et les subsides. C’est une illusion de croire que la montée en puissance des Gardiens, qui est réelle, serait synonyme de perte d’influence concomitante du clergé.

On distingue souvent deux factions au sein du régime, les réformateurs et les radicaux. Vous écrivez que ce pluralisme n’est qu’un leurre et que les leviers du pouvoir ont toujours été aux mains des ultras…

Le "réformateur", n’existe pas en Iran. Ceux qu’on appelle ainsi improprement en français, les eslahtalaban en persan, demandent non pas des réformes mais des corrections (eslah) du système, dans l’objectif précisément de le perpétuer. En outre, ils s’articulent sans problème avec le pouvoir. Ainsi des élections présidentielles : le Conseil des gardiens de la Constitution, organe qui dépend du Guide, a permis à l’actuel président dit réformateur, Massoud Pezeshkian, de concourir. Pourquoi ? Parce que le Guide voulait à ce moment-là un président "réformateur", utile face à l’Occident dans l’espoir de rouvrir les négociations nucléaires. Cela n’a aucune incidence sur les fondements du régime ni sur ses choix sécuritaires.

Pourquoi le régime hait-il les États-Unis et Israël ?

A sa naissance, le régime est aussi antiaméricain qu’antisoviétique. "Ni Ouest, ni Est, république islamique" était son slogan : face aux deux grands, tout aussi impies l’un que l’autre, l’islam n’est pas une troisième voie mais la seule voie possible d’un gouvernement qui soit en accord avec Dieu. D’autre part, la République islamique incarne la revanche des déshérités (mostaz’afin) contre les arrogants (mustakbarin) et les idolâtres (taghut), concepts coraniques centraux dans la doctrine khomeyniste. Les pires idolâtres, ce sont le Chah et l’Amérique, le "Grand Satan". Et bien sûr Israël, "tumeur cancéreuse" et première cible à abattre car elle souille la terre d’islam. Il est du devoir de tout musulman de libérer cette Terre sainte. Le 7-Octobre est le premier coup porté par cette idéologie dans cet objectif. Il faut rappeler que la charte du Hamas, comme d’autres, mentionne explicitement le khomeynisme comme source d’inspiration spirituelle, au-delà même du financement et de l’armement.

Cela explique-t-il la volonté si opiniâtre de la République islamique de se doter de la bombe atomique ?

Il faut y voir une volonté d’affirmer un leadership sur le monde musulman mais aussi une volonté de dissuasion. Khomeyni renonce d’abord au programme nucléaire initié par le Chah, mais la guerre Iran-Irak a changé les choses et depuis, l’objectif n’a pas varié. Depuis vingt ans, la trajectoire vers la bombe est nette, ascendante et sans reflux, malgré tous les affichages à une disponibilité au dialogue et malgré l’accord nucléaire de 2015.

Pourquoi la République islamique met-elle tant de rigueur à contrôler les mœurs, notamment des femmes ?

Ce régime se pense comme une défense civilisationnelle face aux idolâtres. D’où la centralité du concept d’infiltration (nofouz). La modernité occidentale est vue comme un ennemi qui cherche à s’infiltrer. Ce fut dès le départ théorisé par des intellectuels iraniens éduqués notamment en France et proches des milieux de gauche. Ali Shariati par exemple, proche de Sartre et qui disait être choqué par la "prostitution" dans les rues de Paris parce que les Parisiennes étaient court vêtues, a théorisé la synthèse entre le marxisme et l’islam chiite, les mostaz’afin étant les nouveaux prolétaires. L’écrivain Jalal Al-e Ahmad a fustigé "l’occidentalité", la maladie de l’Occident. Pour s’en défaire, il faut revenir aux origines pures de l’islam. Le khomeynisme puise directement dans ces inspirations.

Dans quelle mesure le régime a-t-il été affaibli par les coups portés ces deux dernières années aux supplétifs de l’Iran, le Hezbollah libanais, le Hamas palestinien, le régime d’Assad en Syrie ?

Il a été largement affaibli, d’autant que "l’Axe de la résistance" orchestré par l’Iran avait sous-estimé l’ampleur du traumatisme causé en Israël par le 7-Octobre, premier pogrom depuis la Shoah mais surtout premier pogrom dans le sanctuaire juif qu’était censé être l’Etat d’Israël, ce qui explique la détermination inébranlable d’Israël à en venir à bout. Nous n’avons pas fini d’en voir les conséquences. La chute du régime iranien pourrait en faire partie, comme d’ailleurs l’enterrement de toute perspective d’un État palestinien.

Le guide Khamenei, qui a bientôt 87 ans, prépare-t-il sa succession ? Peut-on en attendre une évolution du régime ?

On a beaucoup parlé de son fils, intégré depuis longtemps au cœur du régime. Mais l’hypothèse divise, car elle rappelle l’aspect dynastique de la monarchie. On parle de placer un Guide plus modéré, qui conviendrait mieux aux Américains. A cet égard, il faut rappeler que Khamenei, quand il a succédé à Khomeyni à sa mort en 1989, n’avait pas la légitimité religieuse suffisante pour pouvoir prétendre aux plus hautes fonctions. Son rival Rafsandjani notamment, pariait sur un affaiblissement de la fonction de Guide après la mort du fondateur. Mais en fin tacticien, Khamenei a su fermement consolider un pouvoir absolu. Il n’est pas exclu que l’histoire se répète.

Pourquoi l’opposition n’a-t-elle jamais réussi à se structurer et à s’unifier depuis 47 ans ?

Il y a beaucoup de divisions, parfois des querelles d’ego. Le fils du Chah souffre de n’avoir jamais vécu dans le pays depuis la révolution. On a vu des tentatives de convergence en 2023 pendant le mouvement "Femme, Vie, Liberté", mais cela a fait long feu. Il y a tant fragmentation de l’opposition en exil que dichotomie entre celle-ci et les manifestants dans le pays, qui obéissent à des mots d’ordre spontanés et peinent à se structurer.

Les Moudjahidine du Peuple ont-ils encore une audience en Iran ?

Beaucoup d’Iraniens, à l’instar d’ailleurs du régime, les considèrent comme des traîtres car ils ont pris les armes contre leur pays durant la guerre Iran-Irak.

Le prince héritier incarne-t-il une perspective crédible ?

Ce n’était pas le cas encore récemment. Néanmoins, on entend des Iraniens de plus en plus nombreux qui s’y résignent, faute d’alternative. Lui propose de diriger une transition de 18 mois jusqu’à des élections libres. La vraie question est de savoir si cette solution serait acceptable par les États-Unis, qui semblent avoir le destin du pays en main, davantage malheureusement que le peuple iranien.

© UPI/MAXPPP

Le guide suprême iranien, Ali Khamenei, prononce un discours à Téhéran, en Iran, le vendredi 9 janvier 2026.

Etats-Unis : le bouclier spatial "Dôme d'or" est une fausse excuse pour annexer le Groenland

18 janvier 2026 à 17:35

Mercredi 14 janvier, Donald Trump dégaine un nouvel argument sur Truth Social : "Les États-Unis ont besoin du Groenland. Il est vital pour le Golden Dome que nous construisons." La phrase tombe à point nommé : depuis des semaines, le président américain tente de justifier pourquoi Washington devrait mettre la main sur l’île arctique, pour laquelle il est prêt à se mettre l'Europe à dos en menaçant huit pays européens de droits de douane punitifs pour s'être opposés à son projet d'annexion.

Cette fois, il lie directement son obsession groenlandaise à son grand projet de bouclier antimissile, ce "Dôme d’or" censé protéger le territoire américain. Sauf qu’actuellement rien n’oblige les États-Unis à acquérir le Groenland pour mettre en place ce bouclier comme l'a détaillé Politico : l’accès à l'île existe déjà, les alternatives aussi, et l’architecture même du programme réduit l’intérêt d’acquérir un nouveau territoire terrestre.

Une localisation stratégique, mais loin d'être indispensable

Dans le récit présidentiel, le Groenland serait la pièce manquante d’un dispositif stratégique. Dans la réalité, l’armée américaine y est installée depuis longtemps, et elle n’y est pas tolérée par hasard : les Etats-Unis ont implanté Pituffik, une base spatiale américaine, sur la côte nord-ouest de l'île. Cette présence ne repose pas sur un arrangement improvisé : un accord de défense conclu en 1951 avec le Danemark encadre la coopération et garantit un accès régulier aux Américains. Entre autres, Pituffik sert déjà à repérer des départs de missiles en direction du continent américain, à surveiller l’espace et à suivre certains mouvements sous-marins.

Si le Pentagone voulait aller plus loin et ajouter des équipements, capteurs supplémentaires ou même intercepteurs, la logique serait diplomatique : négocier avec Copenhague dans le cadre existant. Autrement dit, si l’objectif affiché est bien celui de renforcer une architecture de défense, l’annexion n’apporte rien de nécessaire.

Politico évoque une seconde raison : la localisation du Groenland. L'île peut effectivement être intéressante pour des intercepteurs terrestres capables de viser des missiles qui viendraient de Russie ou du Moyen-Orient vers les Etats-Unis. Mais l'armée américaine a d'autres possibilités sur des territoires qu'elle contrôle déjà.

Selon un ancien responsable de la Défense cité par le média américain, le Pentagone a étudié divers emplacements, et Fort Drum, base de l’armée dans le nord de l’État de New York, revient régulièrement comme candidat solide après des analyses approfondies de la Missile Defense Agency. Le Groenland ne paraît pas offrir un meilleur emplacement que Fort Drum pour ce type de déploiement.

Troisième raison : le "Dôme d'or", tel qu’il est présenté, n’est pas pensé comme une simple extension de sites terrestres. Une partie clé du projet se joue au-dessus de la Terre, avec des capteurs et des intercepteurs basés dans l’espace, capables de détecter et de neutraliser une menace très tôt. Dans cette logique, la valeur stratégique d’un territoire supplémentaire diminue mécaniquement.

Un projet inspiré d'Israël

L'idée du "Dôme d'or" est revenue sur le devant de la scène dès le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025. Sur le papier, il s’inspire en partie de l’Iron Dome israélien, un système efficace contre des roquettes à courte portée. En revanche, l’échelle américaine est sans commune mesure, et les menaces visées ne sont pas les mêmes. Là où Israël intercepte des projectiles plus proches, les États-Unis voudraient contrer des salves de missiles longue portée et même des systèmes de bombardement orbital fractionné (FOBS).

A l'époque, Donald Trump avait parlé d’un plan à 175 milliards de dollars sur trois ans, et une première enveloppe de 25 milliards avait été inscrite dans le projet de loi budgétaire, tout en laissant entendre que le coût réel pourrait exploser sur plusieurs décennies. À ce stade, une chose est sûre : le Golden Dome n’est pas encore une réalité opérationnelle, et son architecture exacte reste floue.

© REUTERS

Le vice-président américain JD Vance visite la base spatiale militaire américaine de Pituffik au Groenland, le 28 mars 2025.
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