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En Iran, 18 jours sans Internet : un black-out qui met en péril tout un pan de l'économie

26 janvier 2026 à 19:04

Des familles sans nouvelles de leurs proches, des parents coupés de leurs enfants, des personnes qui s'inquiètent du sort d'amis d'activistes... Depuis le 8 janvier, une avalanche de messages demeure encore sans réponse sur les téléphones iraniens. Même si l'on note une légère reprise des connexions ces derniers jours, la population iranienne reste encore plongée dans un black-out numérique quasi complet.

Comme il l’a déjà fait par le passé, le régime iranien a décidé de couper l’accès au réseau alors que les manifestations, démarrées le 28 décembre, prenaient de l’ampleur. A mesure que le voile numérique se lève progressivement sur l'Iran, l'ampleur du massacre grandit : au moins 5 400 manifestants ont été tués selon l’ONG Human Rights Activists News Agency (HRANA), qui dit enquêter sur près de 17 000 autres décès possibles. Ce week-end, le magazine américain Time a avancé le nombre de 30 000 victimes en s’appuyant sur des sources au sein du ministère iranien de la Santé.

Tandis que les familles à l’étranger en sont réduites à guetter la moindre bribe d’information, le blocage d'Internet fait d'autres victimes : les acteurs économiques dont les revenus dépendent de leur activité en ligne. Dans un pays où plus de 80 % de la population est connectée, la plupart de ces d'entrepreneurs passent par les réseaux sociaux, notamment Instagram, WhatsApp ou Telegram, pour réaliser leurs transactions.

Un rapport du Centre de statistiques de l’Iran, datant de 2021, indiquait que l'emploi de 11 millions d'Iraniens dépendait des réseaux sociaux, pour vendre des vêtements ou des produits d’artisanat par exemple. Et ce, alors que l'accès aux géants du web - quasiment tous Américains - est systématiquement entravé. Après la vague de colère provoquée par la mort en détention de Mahsa Amini en septembre 2022, le régime avait suspendu pendant près de deux ans l’accès à Instagram et à WhatsApp, qui étaient devenues les plateformes les plus utilisées depuis les précédentes interdictions visant YouTube, Facebook et Twitter. Pour contourner la censure, les Iraniens ont massivement recours à des VPN. Ces outils permettent de simuler une connexion depuis l’étranger, mais ils ne suffisent pas en cas de blocage intégral du réseau. Une déconnexion forcée dont restent exemptés les hauts dirigeants du régime, qui n’ont cessé de poster leur communication officielle sur X.

"Des entreprises meurent"

La situation actuelle suscite une inquiétude bien plus vive qu’auparavant. "La résilience de ces commerces est faible, et chaque jour où Internet est coupé, des entreprises meurent, a récemment mis en garde Pashootan Pourpezeshk, l’un des responsables de l'Association iranienne des entreprises en ligne. Le marché numérique a déjà été frappé de plein fouet par les événements de 2022 et par la guerre (NDLR: la "guerre de 12 jours" avec Israël en juin 2025), mais il avait réussi par deux fois à se redresser. Aujourd'hui, (les acteurs du web) sont privés d'Internet sur une trop longue période."

D’une durée sans précédent, cette coupure numérique totale risque de tuer de nombreuses entreprises au sein d'une économie déjà moribonde. C'est son effondrement qui avait jeté les bazaris dans la rue, au départ de la contestation actuelle. Le propriétaire d'une animalerie à Téhéran raconte à l’agence AP que son chiffre d'affaires a chuté de 90 % depuis le début des protestations. "Avant cela, je travaillais principalement sur Instagram et Telegram, auxquels je n'ai plus accès. Le gouvernement a proposé deux alternatives nationales (NDLR : les messageries Rubika ou Eitaa). Le problème, c'est que nos clients n'y sont pas, ils ne les utilisent pas", déplorait le chef d’entreprise.

S'il assure le fonctionnement des services quotidiens comme les taxis en ligne et les banques, cet intranet maintient surtout la population dans une bulle numérique isolée du reste du monde. Derrière cette apparente continuité des services, la paralysie numérique s'accompagne d'une hémorragie économique majeure. L’agence de presse étatique IRNA a cité Ehsan Chitsaz, vice-ministre des communications et des technologies de l'information, affirmant que le black-out coûtait au pays entre 2,8 et 4,3 millions de dollars par jour. Le coût réel serait largement sous-estimé : selon l’organisation de surveillance britannique NetBlocks, l'impact financier d'une journée de déconnexion totale en Iran dépasserait en réalité les 37 millions de dollars.

"Nous ne pouvons toujours pas reprendre le travail officiellement, déplore de son côté Leila, jointe par téléphone. Pour les créateurs d'entreprise comme pour les indépendants, la situation économique est catastrophique." Cette trentenaire basée à Téhéran, qui travaille dans le marketing en ligne, dit avoir perdu tout espoir.

Des dommages psychologiques

Au-delà de l'asphyxie économique, c'est l'efficacité de cette stratégie de répression qui est aujourd'hui discutée au sein même des cercles de pouvoir. "La politique de filtrage n'a pas été une politique couronnée de succès", a lâché Abolhassan Firouzabadi, ancien secrétaire du Conseil suprême du cyberespace, évoquant des dommages psychologiques sur la population. Selon lui, ces coupures deviendront un outil "obsolète" qui ne sera plus utilisé par les autorités d’ici quelques années.

Le 24 janvier, le patron des télécoms a annoncé une levée imminente des restrictions, quand des responsables du ministère des communications assuraient que la remise en service prendrait du temps "en raison de complexités techniques". Le président Masoud Pezeshkian y était favorable "compte tenu de la nécessité de faciliter les activités commerciales en ligne". Dix jours plus tôt, selon le site spécialisé basé à l’étranger IranWire, la porte-parole du gouvernement, Fatemeh Mohajerani, aurait prévenu en coulisses que la connexion ne reviendrait pas à la normale d’ici au Nouvel an persan, le… 20 mars prochain.

© via REUTERS

Les Iraniens sont inquiets après la coupure d'Internet instaurée le 8 janvier 2026 suite aux manifestations en Iran, à Téhéran, le 24 janvier 2026.

En visite à New Delhi, Ursula von der Leyen pourrait signer un accord de libre-échange

26 janvier 2026 à 16:27

Après le Mercosur, l'Union européenne va-t-elle signer un accord de libre échange avec l'Inde ? En visite à New Delhi le 26 janvier, invitée d'honneur du président Narendra Modi pour la fête de la République, Ursula von der Leyen doit également prendre part à un sommet avec le chef d'Etat ce mardi 27 janvier.

Tout juste quelques jours avant sa visite dans la capitale indienne avec le président du Conseil européen Antonio Costa, la présidente de la Commission européenne avait annoncé à Davos être "à l'aube d'un accord commercial historique", qui "créerait un marché de 2 milliards de personnes, représentant près d'un quart du PIB mondial". Plusieurs médias indiens parlent déjà de "méga deals".

Automobile et défense

En 2014, le commerce bilatéral de biens entre l'UE et l'Inde a atteint 120 milliards d’euros en 2024, en hausse de près de 90 % sur la dernière décennie, selon les chiffres fournis par l'Union européenne, avec 60 milliards d’euros supplémentaires pour les services. La signature d'un accord fait ainsi espérer une nette augmentation de ces chiffres alors que l’Inde, deuxième pays le plus peuplé de la planète (1,4 milliard d’habitants) après la Chine est en bonne voie pour devenir la troisième économie mondiale d’ici 2030 avec une croissance annuelle plus rapide que prévue (8,2 % en 2025).

Selon les premières informations, le traité de libre-échange devrait couvrir des secteurs tels que l’automobile, l'acier et la coopération en matière de défense. D'après l'agence de presse britannique Reuters, le texte pourrait permettre de réduire fortement les droits de douane indiens sur un nombre limitées de voitures importées de l'Union européenne, les ramenant à 40 % contre jusqu'à 110 % actuellement, à condition que leur prix soit supérieur à 15 000 euros. Et jusqu'à 10 % dans les années à venir.

Dans la délégation européenne, la vice-présidente de la Commission Kaja Kallas est également présente. Selon le site Politico, elle devrait notamment signer un partenariat de défense et de sécurité. "L'UE et l'Inde vont mener des consultations sur leurs initiatives respectives en matière de défense, notamment à travers des échanges sur des sujets liés à l'industrie de la défense", indique un document consulté par Reuters, qui devrait être signé mardi. Le partenariat impliquerait alors un dialogue annuel entre les deux parties sur les sujets de la sécurité et de la défense, ainsi qu'un renforcement de la coopération sur la sécurité maritime, les problèmes de cybersécurité et le contre-terrorisme.

Nouveaux marchés face aux taxes de Donald Trump

Toutefois quelques obstacles demeurent, liés à la législation climatique de l’UE, avant que l’accord puisse être signé. Principal point d'achoppement : l’Inde a demandé à être exemptée des règles climatiques de l’UE, notamment du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM). Interrogée ce week-end par The Times of India, sur la manière dont les deux parties comptent combler ces divergences, Ursula von der Leyen a déclaré que les deux parties "travaillaient intensément sur le CBAM, les automobiles et l’acier", ajoutant que "le dernier kilomètre est toujours le plus difficile, mais cela en vaudra largement la peine".

L'accord n'est pas nouveau, il est sur la table depuis 2007. En revanche, le contexte mondial a lui largement changé, bousculé de part et d'autre par l'imposition de droits de douane par Donald Trump. 50 % pour les produits importés depuis l'Inde. 15 % en moyenne pour ceux en provenance de l'Union européenne. "L’UE et l’Inde se rapprochent à un moment où l’ordre international fondé sur des règles subit des pressions sans précédent en raison des guerres, de la coercition et de la fragmentation économique", a déclaré mercredi dernier la cheffe de la diplomatie de l’UE, Kaja Kallas. L'Europe et l'Inde sont confrontées à un problème similaire. "Ils essaient de préserver leur autonomie stratégique en tant qu'acteurs secondaires dans leurs sphères respectives, l'Inde contre la Chine dans l'Indo-Pacifique et l'Europe contre l'Amérique dans l'Atlantique", déclare Chietigj Bajpaee de Chatham House, un groupe de réflexion britannique auprès du magazine britannique The Economist.

© REUTERS

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, tient une conférence de presse lors d'un sommet des dirigeants de l'Union européenne, à Bruxelles, en Belgique, le 19 décembre 2025.

Iran : à quoi ressemble la "flotte massive" américaine que Donald Trump a envoyée au Moyen-Orient ?

26 janvier 2026 à 14:17

C'est une tentative d'intimidation pour le moins réussie. La semaine dernière, Donald Trump avait déclaré depuis Davos qu'une "armada" américaine se dirigeait vers l'Iran et le golfe Persique. Depuis plusieurs semaines, le président américain promet en effet des représailles contre l'Iran, si le régime des Mollahs venait à réprimer les manifestations.

Des soulèvements ont en effet éclaté fin décembre contre le gouvernement, qui a répondu par une répression sanglante. Donald Trump a néanmoins changé d'avis concernant une potentielle intervention, affirmant mi-janvier qu'il avait pu obtenir du régime qu'il mette fin aux "tueries". La situation réelle dans le pays reste néanmoins incertaine, le gouvernement imposant un black-out médiatique et communicationnel.

Entre-temps, les Etats-Unis ont également entrepris d'envoyer des navires de guerre vers le golfe Persique, sans que l'on sache s'ils se préparent à une véritable intervention ou s'il s'agit uniquement d'une démonstration de force. "Nous avons beaucoup de navires qui se dirigent dans cette direction, au cas où (...) je préférerais que rien ne se passe, mais nous les surveillons de très près", avait affirmé Donald Trump la semaine dernière. Les Gardiens de la Révolution ont, quant à eux, affirmé qu'ils ont "le doigt sur la gâchette" et que les Etats-Unis et Israël s'exposeraient à "un sort douloureux" en cas d'attaque.

Porte-avion à propulsion nucléaire

Selon les données de suivi et des observateurs maritimes, plusieurs navires de guerre américains ont quitté la mer de Chine pour le Moyen-Orient. La flotte est composée du porte-avions à propulsion nucléaire USS Abraham Lincoln, parti du détroit de Malacca il y a une semaine, selon le site Vessel Finders. Il est accompagné des destroyers USS Frank E. Petersen Jr, USS Spruance et USS Michael Murphy. Bien que les autorités américaines n'aient pas confirmé leur destination, ils semblaient se diriger vers le golfe Persique, depuis l'océan Indien.

L'USS Abraham Lincoln, porte-avions à propulsion nucléaire, est l'un des navires de guerre les plus puissants au monde. Au sein de la flotte, "les trois destroyers partagent le même armement (...) et leur rayon d'action est donc identique. Le système à plus longue portée est le missile Standard SM-6, qui atteint entre 240 et 463 kilomètres. Ce missile multi-missions peut s'attaquer à des menaces aériennes, à des missiles de croisière et même à des cibles de surface", détaille Euronews. Les dernières données de navigation remontent à la fin de la semaine dernière. Il restait à la flotte environ cinq jours de navigation avant d'arriver au large de l'Iran, mais elle a depuis désactivé son système de localisation.

Malgré "une armada" d'ampleur, cet acte belliqueux n'indique cependant pas clairement que les Etats-Unis s'apprêtent à attaquer. Pour le Wall Street Journal, l'administration Trump ne semblait être parvenue à "aucun consensus quant à la marche à suivre. Aucun matériel ni personnel militaire n’avait été déployé en vue d’une telle frappe". Pour la presse américaine, il ne faut y voir "aucun signe d’attaque imminente contre l’Iran", mais plutôt une démonstration de force. Les Etats-Unis voudraient en effet éviter qu'une attaque contre l'Iran ne pousse les Iraniens à se rallier à leur gouvernement, par unité patriotique. Sans oublier la possibilité d'une riposte militaire iranienne, et l'escalade qui pourrait s'en suivre.

© L'USS Abraham Lincoln est un porte-avions à propulsion nucléaire. Il fait partie de la flotte des onze porte-avions géants de l'US Navy.

L'USS Abraham Lincoln est un porte-avions à propulsion nucléaire. Il fait partie de la flotte des onze porte-avions géants de l'US Navy.

Face à Donald Trump et Vladimir Poutine, le prix d'une Europe indépendante

26 janvier 2026 à 11:30

Vladimir Poutine et Donald Trump ont réveillé l’Europe, le Russe en agressant l’Ukraine et l’Américain en cherchant à faire main basse sur le Groenland. Bien involontairement, ils ont chacun de leur côté contribué à faire basculer nombre de décideurs européens en faveur d’une Europe forte, souveraine et apte à tenir tête aux grands prédateurs. Le mot d’ordre à Bruxelles est désormais "l’Europe indépendante". Mais l’aspiration légitime ne deviendra un projet politique que si les Etats membres se dotent d’une stratégie commune et d’une capacité d’action collective. La mue coûtera cher. Entre les avions de combat et les pensions de retraite, il va falloir faire des choix douloureux.

Hélas, on peine à trouver des responsables politiques qui aient le courage de le dire en public. Les citoyens, eux, semblent prêts à l’entendre. Près de trois sur quatre (73 %) souscrivent à l’idée que l’Europe ne peut plus compter que sur elle-même pour sa défense, selon un sondage Cluster 17/Le Grand Continent réalisé en janvier dans sept pays européens, dont les cinq les plus peuplés. Les opinions ont bien compris qu’en ce début 2026, le tableau géopolitique n’a jamais été aussi sombre depuis les pires heures de la guerre froide.

Une épée de Damoclès

A l’Est, Moscou vise la domination de toute une partie du continent, comme à l’époque soviétique. A l’Ouest, la dépendance à l’égard des États-Unis n’est plus seulement un handicap pour l’Europe : elle est une épée de Damoclès suspendue au-dessus de sa tête. Malgré le recul tactique de Trump sur le Groenland, la confiance est détruite, pour longtemps. Les dernières déclarations provocantes de l’hôte de la Maison-Blanche, dénigrant l’aide que les partenaires de l’Otan ont apporté aux soldats américains en Afghanistan, ont jeté derechef de l’huile sur le feu.

L’Europe doit regarder la réalité en face. Les Etats-Unis ne la considèrent plus comme un allié utile et fiable mais comme une région politiquement louche, au point qu’elle pourrait devenir une menace pour la civilisation occidentale. Il est revenu à un Canadien, le Premier ministre Mark Carney, d’exprimer le mieux, dans son discours de Davos, le dilemme que ressentent les stratèges européens : "On ne peut pas vivre dans le mensonge d’une intégration mutuellement bénéfique quand cette intégration devient la source de notre subordination". Une situation résumée crûment par son homologue belge, Bart De Wever : "Être un vassal heureux est une chose, être un esclave misérable en est une autre".

Le retour à une voie nationale, prôné pour l’Europe par ses adversaires du dedans (Viktor Orbán) comme du dehors (J.-D. Vance), n’offre aucune alternative digne de foi. Qui peut croire qu’isolés les uns des autres, livrés à eux-mêmes, les Etats européens, même le plus puissant d’entre eux, l’Allemagne, pourraient promouvoir leurs intérêts avec une quelconque efficacité dans un monde régi par la loi de la jungle ? Et troquer une soumission pour une autre, en se rapprochant de la Chine et de la Russie, serait tomber de Charybde en Scylla. Si l’Europe veut éviter le grand effacement, elle n’a pas beaucoup d’options. Elle doit emprunter une voie ardue, coûteuse, de longue haleine : celle de la construction d’une puissance politique et militaire, qui limite sa dépendance énergétique et technologique, qui dissuade ses adversaires et qui soit capable de prendre des décisions rapides lorsqu’elle est menacée.

Quelques décisions bienvenues ont déjà été prises. L’Europe se réarme, c’est le cas notamment en Allemagne. Elle apprend à défendre sa souveraineté numérique et technologique. Elle renoue avec une politique industrielle. Elle se diversifie en direction du Sud global en nouant de vastes accords commerciaux avec l’Amérique du Sud et l’Inde. Mais elle est toujours loin du compte. Si elle veut vraiment être prise au sérieux par ses adversaires comme par ses partenaires, elle n’échappera pas à une grande remise à plat de son mode de vie et de son État-providence dispendieux. L’indépendance est à ce prix.

© REUTERS

Le président américain Donald Trump prend la parole lors du 56e Forum économique mondial (FEM), à Davos, en Suisse, le 21 janvier 2026.

En Chine, un général accusé d'espionnage : la chute du plus fidèle haut gradé de Xi Jinping

26 janvier 2026 à 11:08

C'est l'aboutissement d'un long processus de purges au sein de l'Armée populaire de libération. Samedi 24 janvier, le ministère de la Défense chinois a annoncé l'ouverture d'une enquête contre le général Zhang Youxia, vice-président de la Commission militaire centrale (le principal organe de décision militaire du Parti communiste), et le général Liu Zhenli, chef d'état-major interarmées. Les soupçons portent sur "de graves violations de la discipline du Parti et des lois de l'Etat", selon l'armée chinoise.

Le premier est également accusé d'avoir transmis aux Etats-Unis des informations sur le programme d'armement nucléaire chinois, et d'avoir touché des pots-de-vin pour la promotion de tel ou tel gradé, révèle le Wall Street Journal. Les autorités examineraient également la manière dont il a supervisé l'agence chargée de la recherche, du développement, et de l'acquisition du matériel militaire.

Selon des sources interrogées par le journal américain, Zhang Youxia - autrefois considéré comme le plus grand allié militaire du président Xi Jinping - est avant tout accusé d'avoir formé "des cliques politiques" et des réseaux d'influence "qui sapent l'unité du parti". Si l'opacité du système chinois complique la compréhension des motivations du président chinois, cette mise à l'écart semble s'inscrire dans une série de purges menées par le Parti depuis l'été 2023.

Conquête de Taïwan

Au cours des deux dernières années, de nombreux hauts gradés et commandants opérationnels (dont celui en charge de Taïwan), et plus de 50 officiers et dirigeants de l'industrie de la défense ont fait l'objet d'enquêtes ou été démis de leurs fonctions. Alors que la Commission militaire centrale comptait six responsables, avec à sa tête le président Xi Jinping, ils ont tous été écartés, à l'exception du général Zhang Shengmin. Contrairement aux autres membres, ce dernier n'est pas vraiment un commandant endurci au combat mais plutôt un officier politique, chargé de garantir la discipline et la loyauté des troupes.

Ce démantèlement - le plus agressif depuis l'ère de Mao Zedong - vise à redresser l'armée dans le but de la préparer à d'éventuelles confrontations avec les Etats-Unis, notamment autour de la conquête de Taïwan. "En décapitant la structure du commandement, Xi Jinping signale que la corruption endémique, les réseaux clientélistes au sein de l'armée et la compromission de secrets d'Etat constituent des menaces existentielles" pour cet objectif, analyse le Wall Street Journal.

"Bien que l'Armée populaire de libération ait réalisé des réformes avancées, l'entraînement conjoint reste incomplet et gourmand en ressources, ce qui soulève des questions quant à sa capacité à respecter le calendrier de Xi Jinping pour Taïwan en 2027", analyse l'expert Tristan Tang, auprès du Financial Times.

Réélection de Xi Jinping

Mais c'est aussi le symptôme d'une volonté de Xi Jinping (qui brigue un 4e mandat) d'écarter toute personnalité qui pourrait avoir une influence capable de déstabiliser sa réélection. A ce sujet, l'éditorial du Quotidien de l'Armée populaire de libération, le journal officiel de l'armée chinoise, constitue une sorte d'aveu, lorsqu'il explique que Zhang Youxia et Liu Zhenli, ont "gravement bafoué et endommagé le système de responsabilité du président".

Zhang Youxia était en effet une personnalité respectée au sein de l'Armée populaire de libération, en tant que rare officier à avoir une expérience de combat. Sa famille est originaire de la même région que Xi Jinping, et leurs pères ont d'ailleurs combattu ensemble pendant la guerre civile. Mais le président semble aujourd'hui préférer la loyauté politique au CV militaire.

Décapiter la tête de l'armée n'est néanmoins pas sans contradictions pour le Parti, et pourrait entraîner des paralysies. "Compte tenu de la complexité de la supervision d'une organisation militaire aussi vaste, ce vide à la tête de l'armée aura forcément des répercussions sur la capacité actuelle de l'Armée à mener des opérations majeures", analyse Taylor Fravel, directeur du programme d'études de sécurité du Massachusetts Institute of Technology.

© REUTERS

Zhang Youxia - autrefois considéré comme le plus grand allié militaire du président Xi Jinping - est accusé d'avoir formé "des cliques politiques".

Mort d’Alex Pretti à Minneapolis : la dérive autoritaire de Donald Trump fissure le camp républicain

26 janvier 2026 à 07:39

Une deuxième fusillade mortelle perpétrée par des agents fédéraux à Minneapolis a replacé la politique d'immigration du président Donald Trump sous le feu des critiques, suscitant la colère des démocrates et l'embarras des républicains. Des agents de la police de l'immigration (Immigration and Customs Enforcement ou ICE) ont tué deux citoyens américains dans la ville ce mois-ci, dont l'infirmier Alex Pretti samedi, lors d'affrontements avec des manifestants indignés par la vague de répression menée par l'administration Trump.

Première conséquence, le chef de file des démocrates au Sénat, Chuck Schumer, a déclaré que son parti voterait contre le projet de loi de financement incluant des fonds pour le département de la Sécurité intérieure, qui supervise l'ICE, l'agence fédérale de l'immigration. Le Congrès a jusqu'au 30 janvier pour voter les crédits du gouvernement, sous peine de paralysie partielle de celui-ci. Dans une déclaration publiée dimanche, Chuck Schumer a affirmé que les républicains devraient "se joindre aux démocrates pour réformer en profondeur l'ICE et le CBP afin de protéger le public", faisant référence aux services des douanes et de la protection des frontières des États-Unis.

Les démocrates modérés, qui ont rompu avec leur parti lors du blocage du gouvernement l'an dernier et qui ont été les plus prudents pour ne pas apparaître comme hostiles aux forces de l'ordre, se sont joints à cet appel. "Il ne s'agit clairement pas d'assurer la sécurité des Américains, mais de brutaliser les citoyens américains et les immigrants respectueux des lois", a déclaré la sénatrice du Nevada, Catherine Cortez Masto, dans un communiqué concernant l'opération de l'ICE.

Un "chaos engendré par les démocrates"

L’administration Trump a lancé à Minneapolis sa plus importante opération anti-immigration à ce jour, provoquant de nombreuses manifestations ces dernières semaines, de violentes altercations avec les agents fédéraux, et deux morts par balle : Renee Good le 7 janvier et Alex Pretti ce week-end.

Donald Trump n'a montré aucun signe de recul. Dans un message publié dimanche sur Truth Social, il a affirmé que cette opération était essentielle à sa victoire présidentielle de 2024 et au contrôle du Congrès par les républicains. "Tragiquement, deux citoyens américains ont perdu la vie à cause du chaos engendré par les démocrates", a ajouté le président, rejetant la faute sur ses rivaux.

Bien que les républicains aient jusqu'ici majoritairement soutenu la politique de répression du président Trump, la fusillade de samedi, qui a coûté la vie à un citoyen américain légalement armé, soulève des risques politiques pour un parti qui se considère comme le défenseur du port d'armes. Le lobby des armes à feu a déjà exprimé son inquiétude face aux efforts de l'administration Trump qui reproche à Alex Pretti d'avoir apporté une arme à une manifestation, alors qu'il en avait légalement le droit. "Chaque citoyen pacifique du Minnesota a le droit de posséder et de porter des armes, y compris lors de manifestations", a déclaré l'association des propriétaires d'armes du Minnesota dans un communiqué.

Des doutes chez les républicains

Un récent sondage Reuters indique que les électeurs démocrates ne soutiennent pas les opérations anti-immigration de Donald Trump, et une part importante des partisans républicains (39 %) est sceptique. "Le reste du pays doit savoir que ce qui se passe ici pourrait se produire partout", a déclaré Eric Gray, un manifestant de 50 ans résidant à Minneapolis. "Je pense que le Minnesota est en train de devenir le point de départ, ou le test décisif."

Des vidéos virales montrant des affrontements entre des agents fédéraux de l'immigration lourdement armés et masqués, en tenue tactique, et des civils ont semé le malaise parmi les élus républicains, dont beaucoup sont déjà confrontés à la colère des électeurs face à la hausse des prix avant les élections de mi-mandat de novembre.

L'an dernier, les républicains ont approuvé un important apport de fonds à l'ICE, mais après les deux décès par balle survenus au Minnesota, certains exigent des explications de la part de l'administration Trump. Le sénateur de Louisiane, Bill Cassidy, a affirmé que la fusillade de Minneapolis était "extrêmement troublante" et que "la crédibilité de l'ICE est en jeu". La sénatrice d'Alaska, Lisa Murkowski, a déclaré de son côté que le décès survenu samedi devrait soulever de "sérieuses question" quant à la qualité de la formation des agents chargés de l'application des lois sur l'immigration, tandis que le sénateur de Caroline du Nord, Thom Tillis, a déclaré que tout membre de l'administration qui se précipite pour porter un jugement ou qui tente d'étouffer une enquête rend "un très mauvais service à la nation et à l'héritage du président Trump".

À la Chambre des représentants, la commission de la sécurité intérieure a demandé aux responsables de l'ICE de témoigner de leurs opérations. "Il est absolument essentiel que le peuple américain et le Congrès comprennent mieux comment l'application des lois sur l'immigration est gérée", a déclaré l'élu républicain de Washington Michael Baumgartner, saluant cette demande. Le gouverneur républicain de l'Oklahoma, Kevin Stitt, a fait écho à ces inquiétudes, déclarant dimanche à CNN que les Américains voyaient leurs concitoyens se faire tirer dessus à la télévision et que "les tactiques fédérales et la responsabilité" étaient devenues une préoccupation croissante pour les électeurs.

"Monsieur Trump, vous pouvez mettre fin à cela aujourd'hui"

Les démocrates ont exploité l'opération de l'ICE à Minneapolis pour accuser l'administration Trump d'abus de pouvoir – une accusation qui pourrait trouver un écho auprès des électeurs lors des prochaines élections. L'ancien président Barack Obama et l'ancienne Première dame Michelle Obama ont publié dimanche un communiqué dans lequel ils affirment que de nombreuses valeurs fondamentales de l'Amérique sont menacées. "Il faut que cela cesse", ont-ils déclaré.

"L’ICE de Trump est hors de contrôle et représente une grave menace pour la sécurité intérieure. Les sénateurs démocrates ont raison de tout faire pour tenter de la maîtriser", a déclaré Tre Easton, stratège politique démocrate au Searchlight Institute, qui conseille les candidats démocrates. "Ils devraient dire les choses clairement au sujet de l’ICE. Pas seulement des slogans creux."

Depuis des semaines, Donald Trump et son administration utilisent le renforcement des mesures de répression fédérale anti-immigration au Minnesota pour établir un contraste politique avec le gouverneur démocrate de l'État Tim Walz. Tim Walz et les forces de l'ordre locales rejettent la version du président Trump, affirmant qu'ils collaboreront avec le gouvernement fédéral pour appréhender les délinquants violents, mais que l'opération menée par l'administration ne fait qu'attiser le chaos. "Il faut que quelqu'un réponde de ses actes", concernant les meurtres commis au Minnesota, a déclaré Tim Walz lors d'une conférence de presse dimanche. "Monsieur le président Trump, vous pouvez mettre fin à cela aujourd'hui. Reprenez le contrôle de la situation", a-t-il ajouté.

© REUTERS/Tim Evans

Un agent fédéral lance une grenade lacrymogène près du lieu où Alex Pretti a été abattu par des agents fédéraux qui tentaient de l'arrêter, à Minneapolis, dans le Minnesota, aux États-Unis, le 24 janvier 2026.

"Le début d’une nouvelle ère" : en Ukraine, la révolution des robots terrestres

26 janvier 2026 à 07:30

En cette matinée glaciale de janvier, près de la ligne de front, trois soldats ukrainiens de la 47e brigade mécanisée "Magura" attendent avec inquiétude leur évacuation. Deux d’entre eux viennent d'être grièvement blessés par une attaque de drones ; ils ne sont plus capables de marcher. Soudain, leur sauveteur émerge du brouillard : un robot terrestre, sorte de plateforme montée sur roues et contrôlée à distance par un opérateur grâce à une caméra embarquée. "Il n'était pas possible de venir avec un tank ou une voiture, retrace l’un des infortunés, nom de code "Chuck", dans une vidéo publiée après coup par sa brigade. Les Russes l’auraient immédiatement détecté et il y avait des mines partout... Seul ce robot en était capable."

Cette exfiltration de haute voltige n’était pas la première du genre réalisée sur le terrain de guerre ukrainien. En novembre, un autre robot, baptisé "Maul", avait déjà réussi l’exploit de se frayer un chemin entre les mines et les drones russes pour ramener un soldat ukrainien blessé, pris au piège derrière les lignes ennemies et obligé de se cacher pendant un mois. En Ukraine, son histoire a fait sensation. "Jusqu'à 30 % des missions de robots terrestres consistent à évacuer des soldats blessés sous le feu ennemi", explique, à Kiev, Yuriy Poritskiy, le PDG de l’entreprise de systèmes robotiques DevDroid. Résultat, début janvier, sa société a annoncé la production en série de ce système doté d’un habitacle blindé, en forme de cercueil, pour protéger son occupant.

Après les drones aériens et maritimes, le secteur des robots terrestres devient primordial dans la guerre en Ukraine. "La filière se développe très rapidement", confirme Igor, de l’entreprise ukrainienne Lidform, qui intervient dans la fabrication de plusieurs machines de ce type et prévoit d’augmenter ses effectifs pour accroître la production. 15 000 unités robotisées ont été fournies à l'armée ukrainienne en 2025, un chiffre qui devrait monter à 20 000 cette année. Parmi les modèles les plus utilisés, le "Zmiy", un système sans pilote lourdement blindé se déplaçant à environ 10 km/h. "Aujourd’hui, ils sont très majoritairement utilisés pour la logistique", glisse une source militaire. Leur avantage : se rendre dans les endroits les plus dangereux sans risquer de perdre des hommes.

Mitrailleuse gros calibre

"Contrairement aux véhicules classiques, ces robots n’ont pas besoin d’embarquer un équipage, abonde Mark Cancian, ancien colonel de l'armée américaine, désormais analyste au Center for Strategic and International Studies (CSIS) à Washington. Il s'agit d'un atout considérable pour ravitailler en vivres et en munitions des positions avancées qui se trouvent sous la menace des tirs adverses." A l'automne, ceux-ci ont fait leurs preuves de manière spectaculaire à Pokrovsk, le "verrou du Donbass", en permettant d'approvisionner les défenseurs ukrainiens malgré l’encerclement progressif de la ville par les troupes russes.

Autre point fort de ces robots sur le front : leur taille modeste. "Les véhicules militaires traditionnels ont une signature infrarouge plus importante, génèrent plus de bruit, et sont plus faciles à repérer visuellement, pointe Jacob Parakilas, responsable de recherche en défense à RAND Europe. Or, la discrétion est devenue essentielle à la survie." A environ 10 000 dollars pièce, ils ne coûtent en outre qu’une fraction du prix des blindés traditionnels. Et contrairement aux drones aériens, parfois eux aussi utilisés pour ravitailler les secteurs les plus à risque, ils disposent de vastes capacités d’emport — jusqu’à une demi-tonne pour le "Zmiy".

Dans cette nouvelle guerre des robots, le potentiel de ces machines va bien au-delà des seules questions logistiques. Une version modifiée du "Zmiy" peut ainsi servir au déminage mais, bien plus impressionnant, de véritables robots de combat se développent sur le front : le Zmiy Droid 12.7, mis au point par les sociétés Rovertech et DevDroid, est par exemple muni d’une mitrailleuse de gros calibre, capable de désigner des cibles grâce à l'IA. Un autre modèle est même doté d’un lance-grenades. "Ces robots prennent en charge les missions de tir les plus dangereuses : neutraliser l’ennemi, assurer la couverture et dissuader les attaques, liste Yuriy Poritskiy. Cela permet aux troupes d’opérer plus efficacement et avec moins de pertes."

"Il y aura toujours besoin de soldats"

Ces engins tueurs se sont d’ores et déjà distingués lors de plusieurs opérations. En décembre, les Ukrainiens ont revendiqué la destruction d’un blindé russe dans la région de Donetsk grâce à l’un d’eux, une première dans l’Histoire. "Les robots terrestres marquent le début d'une nouvelle ère dans la guerre", s’était alors félicité le ministre de la Transformation numérique, Mykhailo Fedorov, qui vient de prendre la tête du ministère de la Défense. Plus au nord, dans la région de Kharkiv, la troisième brigade d’assaut ukrainienne avait annoncé le même mois qu’un de ses robots était parvenu à tenir sa position face aux assauts russes pendant 45 jours. Le tout, sans perdre un seul homme.

Pour une armée ukrainienne en mal de nouvelles recrues, à l’approche du quatrième anniversaire de la guerre, ces robots offrent une bouffée d’air frais. Peuvent-ils suffire à combler le manque d'hommes ? "A moins que ces systèmes n’acquièrent une autonomie radicale, il y aura toujours besoin de soldats, avec leur adaptabilité et leur intuition, nuance Jacob Parakilas, de RAND Europe. Nous sommes encore loin du niveau nécessaire pour tenir le terrain sans intervention humaine." "Lorsque l’on observe l’histoire militaire, on se rend compte que les nouvelles technologies remplacent rarement les anciennes, résume Ulrike Franke, chercheuse au European Council on Foreign Relations. A contrario, elles ont souvent tendance à s’additionner à tout ce qui existe déjà."

Les Ukrainiens ne sont toutefois pas les seuls à utiliser ces technologies. Moscou aussi a développé ses propres engins, comme le Kurier, une plateforme chenillée de 140 centimètres utilisée soit pour la logistique, soit dans un rôle offensif. "Les Russes n’en sont qu’à leur début et les premiers retours concernant leurs systèmes ne sont pas très bons, jauge Igor, de l’entreprise Lidform. Mais ils gardent un grand potentiel, nous devons poursuivre nos efforts pour garder notre avance dans ce domaine." La recherche avance vite de l'autre côté de la frontière. Selon les Ukrainiens, les Russes ont ainsi commencé à tester des robots terrestres dotés de roquettes thermobariques, des bombes dévastatrices et particulièrement efficaces contre les structures fortifiées. En Ukraine, la guerre des machines ne fait que commencer.

© DevDroid

Un robot terrestre Zmiy Droid 12.7, développé par les entreprises ukrainiennes Rovertech et DevDroid, dans une vidéo de présentation (capture d'écran)

La viande toujours plus chère en Europe : combien coûte un steak chez nos voisins ?

26 janvier 2026 à 07:00

"C’est du jamais vu", commente l’agroéconomiste Jean-Paul Simier. En cinq ans, le prix de la viande a augmenté de 30 % dans l’ensemble de l’Union européenne. Une flambée alimentée par la diminution des cheptels et du nombre d’éleveurs, la moindre demande pour les protéines animales et la multiplication des maladies touchant les troupeaux. A ce rythme, manger un steak deviendra bientôt un luxe inaccessible.

En France, les consommateurs paient déjà un prix 30 % plus élevé que la moyenne de l'UE selon Eurostat, qui tient compte des différences de revenus d’un pays à l’autre. Cet écart tient d’abord à notre spécificité : en France, on consomme historiquement de la viande de bœuf issue de l’arrière de l’animal, comme la bavette ou le faux-filet. Des pièces de qualité, plus chères. Les marges des intermédiaires contribuent aussi à gonfler l’addition, alimentant la colère des agriculteurs sur fond d’accord Mercosur. Leur crainte ? Que la viande sud-américaine importée se concentre sur le haut de gamme, produisant les mêmes dégâts que le bœuf néo-zélandais.

Allemagne : l’effet charcuterie à la rescousse des ménages

Comme la France, l’Allemagne voit elle aussi son cheptel diminuer dangereusement. Et ses ménages paient leur viande plus cher que dans l’ensemble de l’Union. Cependant, à revenus comparables, l’addition y est un peu moins salée. Une conséquence de "l’effet charcuterie", viande bon marché largement consommée outre-rhin. Les végans, eux, se réjouissent. Selon une enquête récente menée dans plusieurs supermarchés, le prix des protéines animales dépasse désormais celui de leurs alternatives végétales.

Suisse : la viande rouge devient un produit de luxe

N’appartenant pas à l’Union européenne, la Suisse a su protéger son marché de la viande de la concurrence étrangère. Elle rémunère très correctement ses éleveurs et possède des années d’avance en matière de bien-être animal. Mais ce modèle haut de gamme, qui repose sur de petites exploitations, a un coût : les Suisses paient leur viande plus de deux fois plus cher que la moyenne de l'UE. L’écart est même si important avec les pays voisins qu’il entraîne une flambée des importations illégales en provenance… de France.

Pologne : Varsovie à l’assaut des marchés des pays voisins

Comme plusieurs pays d'Europe de l'est, la Pologne affiche des prix de la viande défiant toute concurrence : - 20 % environ par rapport à la moyenne européenne. Une différence qui s’explique notamment par la qualité moindre des produits sur le marché : vaches laitières au lieu des races à viande, partie avant (moins noble) de l’animal… Profitant de normes moins exigeantes, les éleveurs de poulets polonais concentrent plus d’animaux d'élevage au mètre carré, dénonçait récemment The Guardian. Ce qui explique leur percée dans les pays voisins.

Irlande : Dublin sur le qui-vive après l’accord sur le Mercosur

En augmentant le revenu des éleveurs sans assommer les consommateurs, la hausse récente des prix de la viande a plutôt profité à l’Irlande. Selon les experts, ce pays, qui ne manque pas de bétail, est même dans une position idéale pour tirer parti de la diminution des cheptels dans le reste de la zone. Seule ombre au tableau : l’accord Mercosur. Même si les importations sud-américaines s’annoncent limitées (1,5 % du marché de l'UE pour le bœuf), elles pourraient à terme réduire l’attrait pour les produits irlandais haut de gamme.

Grèce : Des produits de moins en moins bon marché

Les touristes français de passage à Athènes pour une visite de l’Acropole peuvent encore y trouver des plats à bas prix. Mais le pays subit comme les autres l’inflation sur la viande rouge. La Grèce importe 80 % du bœuf qu’elle consomme, principalement depuis la France, l’Allemagne et les Pays-Bas. Avec un prix en hausse ininterrompue (il pourrait bientôt atteindre 20 euros par kilo), nombre de ménages s’inquiètent. Certains limiteraient déjà leurs achats de steaks à deux par mois, affirme un sondage récent.

© REUTERS

Acheter de la viande pourrait devenir un luxe en Europe.

Mikaa Mered, spécialiste du Groenland : "L'Otan n'a absolument pas la légitimité de négocier avec Donald Trump"

26 janvier 2026 à 05:45

Est-ce sa peur panique de l’échec qui a conduit Donald Trump à changer de stratégie sur le Groenland ? Lui qui promettait une "annexion" façon Vladimir Poutine a subitement oublié le vocabulaire militaire et assuré, le 21 janvier, lors du Forum économique mondial à Davos, avoir conclu avec le secrétaire général de l'Otan, Mark Rutte, le "cadre d'un futur accord" lui ouvrant "l’accès total" à ce territoire arctique. "Il n’y a pas de fin, il n’y a pas de limite dans le temps […] Nous obtenons tout ce que nous voulons, sans aucun coût", a-t-il claironné dans un entretien accordé à Fox Business.

Derrière ces fanfaronnades, le revirement spectaculaire de Donald Trump révèle l’absence de plan de son administration sur ce dossier. Et pour cause : l’armée américaine n’a ni les capacités d'envahir ni de mettre la région sous blocus, selon Mikaa Blugeon-Mered, chercheur senior en géopolitique de la transition énergétique à l'Université du Québec à Trois-Rivières. Qu’il le veuille ou non, si Donald Trump veut étendre son influence, il dépend de ses partenaires européens. Entretien.

L’Express : Donald Trump semble avoir abandonné – à ce stade – l’option militaire au Groenland. Un choix pragmatique ?

Mikaa Blugeon-Mered : Il y a fort à parier que lorsque Trump s’est tourné vers ses "joint chiefs" - le Comité des chefs d'état-major interarmées – pour leur demander un plan d'invasion du Groenland, il ait vu des mines déconfites. Simplement parce qu'il n'y a pas de plan. Personne n'a prévu de faire la guerre sur ce territoire. Par conséquent, il n'y a pas eu d'investissement, de moyens, d'exercice dédié à ce genre de scénario. La réalité, c’est que les Américains dépendent en partie de leurs partenaires européens pour évoluer dans cette zone.

Les capacités américaines dans la région sont limitées. L’armée n’a qu’une division spécialisée dans le combat en conditions arctiques extrêmes : la 11ème division aéroportée, qui est positionnée en Alaska sur la base interarmées Elmendorf-Richardson. Les moyens techniques dont disposent les forces spéciales françaises, britanniques, suédoises, finlandaises, danoises, sont meilleurs. Ces troupes sont plus nombreuses et formées puisqu’elles mènent des exercices en milieu de très grand froid Arctique groenlandais bien plus régulièrement que cette division basée en Alaska.

Dans le détail, l'infrastructure sur laquelle les Américains peuvent se baser au Groenland est leur base de Pituffik, où 150 hommes sont stationnés à l’année, dont une quarantaine formés au combat. Cette base n'est accessible que par les airs puisque la glace empêche l’arrivée par la mer, et se trouve très excentrée par rapport à la capitale, Nuuk. A moins de ne rencontrer aucune résistance, ce n’est pas à partir de Pituffik que l’armée va pouvoir prendre Nuuk, à 1 500 kilomètres de là. Rappelons qu’il n’y a pas de route au Groenland, donc pas de profondeur de terrain qu’une armée pourrait utiliser d'une localité à une autre.

Sur le plan maritime, les Américains ont peu de moyens sur cette zone. Ils sont très performants sur la navigation sous-marinière en Arctique et disposent même de sous-marins capables de briser un mètre de glace. En revanche, ils n’ont pas les moyens de contrôler cette zone pour y imposer une forme de blocus ou même simplement pour y établir des activités minières. Pour une raison simple : ils n’ont qu’un seul brise-glace lourd, le Polar Star, vieux de plus de 50 ans, qui ne navigue que six mois par an, pour être réparé à Seattle le reste du temps. Bref, la marine américaine ne peut pas compter sur ce brise-glace. Que reste-t-il ? Des petits brise-glace appelés des "cutters", car ils coupent la glace mais ne la brisent pas. Ces bateaux, dits de moyenne capacité, sont basés en Alaska. Pour les faire venir jusqu'au Groenland, il faudrait qu'ils passent par la route maritime du nord-ouest, donc à travers les îles canadiennes. Là, on peut tout à fait imaginer que les Canadiens jouent de leur maîtrise territoriale pour empêcher le passage. Or, ils ont déjà dit qu’ils défendraient le Groenland en cas d’attaque, car pour le Canada il y aurait alors un risque existentiel d'être pris en étau par les États-Unis sur les trois volets : Nord-est, nord-ouest et sud.

Bref, sans le matériel maritime ni la supériorité aérienne, il semble très difficile d’établir un blocus comme en rêverait Trump. La réalité, c’est que les Américains dépendent des Européens dans cette région.

A défaut d’une prise de ce territoire par la force, Donald Trump affirme avoir conclu le "cadre d'un futur accord" avec Mark Rutte, le Secrétaire général de l’Otan.

D’abord, l’Otan n’a absolument pas la légitimité de négocier quoi que ce soit qui relève des enjeux liés aux minerais ou à la souveraineté avec l'un de ses États membres pour le compte d’un autre État membre. Mark Rutte n’a pas de mandat. La Première ministre danoise l’a confirmé. Bref, s’il y a accord, juridiquement il vaut zéro, à moins d'être avalisé par le Danemark et le Groenland.

Y a-t-il encore un adulte dans la pièce à la Maison-Blanche ? Ou au Pentagone ?

En toute sincérité, je l’ignore. Ce n’est clairement pas J.D. Vance, ni le secrétaire à la guerre Pete Hegseth, ni le conseiller à la sécurité intérieure Stephen Miller, pas plus que Thomas Dans, le président de la commission de recherche sur l'Arctique, un businessman qui n’a rien à voir avec la recherche. Ce n’est pas Marco Rubio non plus, même s’il est un peu plus discret sur ce dossier… Au niveau des états-majors, Donald Trump a procédé à des purges début 2025, des généraux et des amiraux très expérimentés ont été remplacés par des affidés politiques. Donc, je ne sais pas.

Peut-être que le dernier "adulte dans la pièce" est le président de la Réserve fédérale (Fed), Jerome Powell, qui voit bien le risque d'une relâche massive des détentions de bons du trésor américain sur les marchés financiers par les Européens, ce qui aurait évidemment un impact massif…

Les Etats-Unis ont longtemps eu une présence beaucoup plus importante au Groenland… Et ils s’y sont parfois cassé le nez ?

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les Américains avaient cette capacité de mouvance sur glace, acquise notamment grâce à l’explorateur franco-américain Paul-Émile Victor, qui s’engage dans l’US Air force comme pilote et parachutiste. Il y crée l’escadrille "Search and Rescue" pour l’Alaska, le Canada et le Groenland. Des troupes américaines étaient présentes depuis la signature en 1941 d’un accord entre le gouvernement américain et l’ambassadeur danois aux Etats-Unis. Et en 1946, le président Truman a proposé 100 millions de dollars en or pour acquérir le territoire.

Pendant la guerre froide, les Américains ont développé leur présence sur le Groenland. Le nord-ouest de l’île les intéressait tout particulièrement car si on prenait les azimuts, c'est-à-dire les trajectoires de tirs des missiles balistiques intercontinentaux russes et qu'on tirait de la péninsule de Kola vers la côte américaine, ils passaient nécessairement par le Groenland ou juste à côté. D’où la volonté d’ériger cette base à Thulé. Elle est construite en quatre mois dans le plus grand secret. Nom de code : opération Blue Jay.

Mais ce n’est pas tout. Les Américains veulent aussi établir au Groenland une capacité de frappe nucléaire en riposte, donc de second niveau. C’est le cœur du projet "Iceworm", autre programme secret de l’armée américaine qui visait à construire une ville souterraine abritant un réseau de sites mobiles de lancement de missiles nucléaires sous la calotte glaciaire du Groenland. Tout cela sous couvert de recherche scientifique.

C’était dans la logique du "projet Manhattan" commencé en 1942 pour fabriquer la bombe atomique : on crée quelque chose au milieu de nulle part, en l’occurrence dans le désert du Nouveau-Mexique (où s’est tenu l’essai Trinity en juillet 1945). On était dans cette époque où il y avait cette hubris-là : on l’a fait, on peut le refaire, envers et contre tous les éléments. Ils ont essayé, et puis ils ont été limités. Non seulement la gestion troglodytique de la base était faramineuse – avec la neige, le risque élevé de suffocation -, mais les conditions de ravitaillement se sont avérées très complexes.

Jusqu'où est allé ce projet ?

Le coup d’arrêt est venu après le crash d’un bombardier B-52 de l'US Air Force le 21 janvier 1968, près de la base aérienne de Thulé. Il transportait quatre ogives nucléaires, qui se sont dispersées dans la glace. L’administration américaine a tout fait pour couvrir cette affaire, avec la complicité du gouvernement danois. Ils ont prétendu qu’il n’y avait pas de risque de contamination. La réalité était toute autre : il y a bien eu une contamination radioactive d'un certain nombre de blocs de glace, qui se rapprochent aujourd’hui dangereusement de l'eau, risquant alors de contaminer la vie marine de subsistance dont dépendent les peuples Inughuit. C’est une bombe à retardement écologique, dont tout le monde au Groenland a conscience aujourd’hui - et qui explique en partie la méfiance de la population vis-à-vis des Américains sur place.

Du reste, les installations enfouies sous la calotte glaciaire dans le cadre du projet Iceworm ont été abandonnées. Tout le matériel d'enrichissement, les matériaux de base de construction sont enfermés dans la glace et se déportent petit à petit vers la mer, bien plus vite qu'anticipé en raison du changement climatique. Qu’en fait-on ? Les Américains vont-ils dépolluer la zone un jour ? Ces questions restent aujourd'hui sans réponse.

© REUTERS

Donald Trump a clairement exprimé sa volonté de posséder le Groenland.

Mercosur : la Commission européenne sur le point de passer en force ?

25 janvier 2026 à 16:55

Le soulagement des agriculteurs français pourrait n'être que de courte durée. Certes, mercredi 21 janvier, l'approbation par le Parlement européen de la saisine de la Cour de justice européenne (CJUE) pour vérifier la validité de l'accord avec le Mercosur a résonné comme une victoire pour les producteurs agricoles européens opposés au texte. De quoi retarder d'au moins un an et demi le processus de ratification, le temps pour la justice européenne de rendre ses conclusions. Mais le vote des eurodéputés ne change en définitive pas grand-chose au sort immédiat du traité commercial, contesté par ailleurs par plusieurs membres des 27, en particulier la France et la Pologne. En cause : un élément juridique qui pourrait être utilisé par la Commission européenne pour faire appliquer provisoirement le texte.

Une application provisoire légalement possible

De quoi parle-t-on exactement ? Concrètement, tout traité commercial européen doit être approuvé par le Parlement européen pour être ratifié par Bruxelles, et donc entrer en vigueur définitivement. Signé avec les pays fondateurs du Mercosur par la présidente de la Commission Ursula von der Leyen à Asunción (Paraguay) le 17 janvier dernier, le texte est donc encore loin d'en être à cette étape, dans l'attente des vérifications de la CJUE. Mais, lors d'une dernière session de négociations à Bruxelles au début du mois, ce long chemin juridique avait été anticipé par une décision du Conseil de l'Union européenne. Ainsi, ce dernier a acté le 9 janvier le principe d'une mise en œuvre temporaire du Mercosur, quand bien même l'accord ne serait pas encore ratifié.

"En vertu de la décision adoptée ce jour, l'UE signera l'accord et appliquera à titre provisoire une grande partie des chapitres consacrés à la politique et à la coopération, dans l'attente de l'achèvement des procédures de ratification", précise l'instance sur son site web au sujet de la décision. Cette mention explicite de l'application provisoire pourrait donc même permettre à Bruxelles de se passer complètement du scrutin du Parlement européen pour appliquer le texte ces prochains mois. "L’application provisoire est prévue dans l’accord, et la demande adressée à la Cour de justice n’a pas d’effet suspensif sur l’application provisoire" explique Ciprian Grumaz, chercheur à l’Institut universitaire européen de Florence (Italie), au média Euractiv.

Par ailleurs, aucun traité européen n'empêche Bruxelles d'appliquer provisoirement le texte sans consulter de nouveau le Parlement. Pour autant, il s'agit avant tout d'une question de principe – et de pratique. En effet, dans ce genre de cas, il est de coutume de demander systématiquement l'avis des eurodéputés avant d'acter l'application provisoire de ce texte. Mais les règles européennes n'interdisent pas de contrevenir à cette habitude. Autrement dit, la Commission pourrait, après consultation avec les États membres, ne pas prendre le risque d'un vote serré à Strasbourg afin de faire entrer en vigueur provisoirement le traité. Une condition est cependant indispensable à ce scénario : qu'au moins un des pays sud-américains signataires ait décidé d'appliquer lui aussi le texte de manière provisoire.

"Un viol démocratique", selon Maud Bregeon

"Nous serons prêts lorsqu'ils le seront", a réagi Ursula von der Leyen, vendredi, au lendemain d'un sommet européen extraordinaire consacré aux relations transatlantiques. D'après elle, plusieurs dirigeants des 27 lui ont fait part de leur volonté de voir l'accord avec le Mercosur mis en place "dès que possible". "La question de l'application provisoire a été soulevée", a-t-elle exposé, précisant qu’aucune "décision" n’avait pour le moment été prise sur la problématique. L'Allemagne et l'Espagne, particulièrement favorables à l'accord, pourraient soutenir une telle mesure.

Des positions à l'opposé de celles défendues par la France, où le rejet du traité de libre-échange fait quasiment l'unanimité au sein de l'ensemble de la classe politique. "Il me semble que si l'on respecte l'esprit à la lettre de la démocratie, il ne faut pas appliquer provisoirement cet accord", a déclaré au Sénat la ministre de l'Agriculture, Annie Genevard, mercredi. Le lendemain, sa collègue porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, a encore été plus ferme dans ses propos. Pour elle, un passage en force sur l'accord "constituerait (...) une forme de viol démocratique" après son renvoi devant la CJUE par les eurodéputés.

Volte-face chez les Verts allemands

Mais, au-delà de ces considérations juridiques, les rapports de force évoluent aussi sur le plan politique. En effet, seules quelques voix des parlementaires européens ont permis de départager le scrutin ayant conduit à la saisine de la justice européenne (334 pour, 324 contre). Même dans l'hypothèse où Bruxelles choisirait finalement de passer malgré tout par un vote des eurodéputés pour valider l'application provisoire du texte, il n'est pas certain de voir l'hémicycle européen rejeter une telle décision.

En effet, les élus européens issus des Verts allemands, qui s'étaient majoritairement prononcés en faveur d'une vérification de la légalité de l'accord mercredi, viennent de faire volte-face. "Si un vote sur la ratification devait avoir lieu avant la décision de la CJUE, nous y serions favorables", a ainsi indiqué ce week-end Erik Marquardt, leur chef de file, dans un entretien accordé aux journaux du groupe Funke. Celui-ci indique qu'ils seraient également favorables à l'application provisoire du traité.

Les écologistes allemands avaient été critiqués pour avoir mélangé leurs voix la semaine dernière à celles des groupes nationalistes au Parlement européen. Et ce, en ne respectant pas les consignes émises par leur direction nationale. "Cela ne me surprend ni de la part de l'extrême gauche, ni de la part de l'extrême droite, mais le fait que les Verts allemands se prêtent maintenant à ce jeu me laisse sans voix", avait taclé vendredi le chancelier conservateur Friedrich Merz, en marge d'une rencontre à Rome (Italie) avec Giorgia Meloni, selon des propos rapportés par Die Welt. Plus tôt dans la semaine, le dirigeant, fervent partisan de l'accord, avait dénoncé de façon plus générale une décision "regrettable" du Parlement européen.

© REUTERS/Yiannis Kourtoglou

La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, lors d'un déplacement à Nicosie (Chypre), le 15 janvier dernier.

Etats-Unis : le meurtre d’un manifestant tué par ICE envenime la crise qui secoue Minneapolis

25 janvier 2026 à 13:18

En quelques heures, il est devenu une nouvelle figure de la contestation contre la police de l'immigration. Alex Pretti, un infirmier de 37 ans, est mort ce samedi 24 janvier à Minneapolis, aux États-Unis, lors d'un nouveau rassemblement destiné à dénoncer les méthodes pratiquées dans la ville par ICE, organe directement piloté par l'administration Trump. Cet homme est la deuxième personne tuée par les agents fédéraux depuis le début de l'année dans la ville la plus peuplée du Minnesota, devenue l'épicentre de la fronde contre la politique d'expulsion massive orchestrée par le président américain depuis son retour au pouvoir. En 2020, la métropole avait déjà été traumatisée par la mort de George Floyd, un homme afro-américain tué lors d'un contrôle de police.

Version contre version

D'après le ministère de la Sécurité intérieure (DHS), Alex Pretti s'est approché des membres d'ICE armé d'un pistolet 9mm semi-automatique. Ceux-ci auraient alors tiré des "coups de feu défensifs" pour se protéger. Le trentenaire aurait alors "violemment résisté" lorsque les forces de l'ordre auraient tenté de le désarmer. Mais une vidéo de la scène met en doute la version des autorités fédérales. Sur les images, Alex Pretti, téléphone portable à la main, prend la défense d'une femme interpellée par les forces de l'ordre. Visé par des gaz lacrymogènes, il est mis au sol, puis frappé par les agents. Des coups de feu retentissent alors. Selon le Washington Post, Alex Pretti portait bien sur lui une arme de poing, arme pour laquelle il avait un permis. Mais selon le quotidien, les agents fédéraux sont parvenus à s'emparer de son pistolet avant de lui tirer dessus. Des investigations approfondies devront déterminer les faits réels ayant conduit à sa mort.

Une chose est sûre : ce nouvel épisode de violence marque une nouvelle étape dans la crise qui secoue Minneapolis depuis début janvier. De nombreuses manifestations ont eu lieu ces derniers jours pour demander le départ de la police de l'immigration de la ville. L'origine de cette colère ? La mort de Renee Good, cette Américaine de 37 ans tuée par balles au volant de sa voiture après les tirs d'un autre membre d'ICE, le 7 janvier dernier. Elle faisait partie d'une association organisant des patrouilles destinées à surveiller les pratiques des agents fédéraux à Minneapolis. Là aussi, une vidéo captant la scène des coups de feu ne montre pas de danger imminent représenté par cette femme installée dans son véhicule. Mais, là encore, Washington a évoqué la "légitime défense" pour justifier le geste de l'agent responsable du tir.

Construction de nouveaux centres de rétention, discours agressif contre les migrants, moyens triplés dédiés à ICE... Le renvoi hors des frontières américaines de dizaines de milliers d'étrangers a été érigé comme une priorité par Donald Trump pour son second mandat. Mais, depuis la fin de l'automne, Minneapolis est devenue l'une des priorités du républicain pour mettre en avant ses résultats en matière migratoire. Ainsi, début janvier, son administration a déployé 2 000 agents de l'ICE dans la ville et ses alentours dans le cadre d'une opération spéciale nommée "Metro Surge", décrite par le ministère de la Sécurité intérieure comme "la plus grande" jamais lancée contre l'immigration. Les arrestations sont savamment mises en scène par l'administration républicaine. La responsable à la tête du DHS, Kristi Noem, a par exemple été filmée lors de l'interpellation d'un homme à Saint-Paul, à l'est de Minneapolis. "Vous répondrez de vos crimes", lui glisse-t-elle devant la caméra, bonnet tactique sur les oreilles.

Un enfant de cinq ans arrêté

Au-delà des morts de Renee Good et d'Alex Pretti, d'autres actions d'ICE ont choqué la région ces dernières semaines. Toujours à Minneapolis, un migrant vénézuélien a été blessé par balles le 14 janvier par un policier de l'immigration. Celui-ci aurait tiré "un coup de feu défensif pour protéger sa vie", ont justifié les autorités. L'arrestation et la détention de deux jeunes enfants ont aussi suscité la controverse. L'un d'eux, âgé de 5 ans, est apparu sur une image largement relayée sur les réseaux sociaux. Le petit garçon, cartable sur le dos, tenu par un agent, semble apeuré. Selon la DHS, son père aurait souhaité "prendre la fuite à pied, abandonnant son fils". Une version contestée par plusieurs témoins sur place, interrogés notamment par Reuters. Le vice-président américain, J.D. Vance, a pour sa part choisi de croire les policiers. "Que devaient-ils faire d'autre ? Laisser un enfant de 5 ans mourir de froid ?", a-t-il tenté de justifier.

Dans cette guerre perpétuelle des paroles et des images, les manifestants tentent d'organiser des actions coup de poing pour faire entendre leurs voix. Quitte à prendre, parfois, le risque d'être placés en garde à vue. La semaine dernière, un groupe de protestataires contre ICE ont ainsi pénétré dans une église pendant un office. Leur objectif : pouvoir échanger en face à face avec le directeur adjoint de la police de l'immigration locale, qu'ils pensaient trouver sur place. Un échec, qui a conduit à l'arrestation de plusieurs militants, dont l'avocate Nekima Levy Armstrong. Une photo de cette activiste, la montrant menottée et le visage fermé, a été relayée sur le compte X de Kristi Noem. Puis, dans la foulée, sur celui de la Maison-Blanche... mais cette fois en montrant cette même femme en train de pleurer. Preuve que l'enjeu communicationnel est primordial pour l'administration Trump, la presse américaine a révélé que ces larmes avaient en réalité été ajoutées artificiellement par IA à l'image initiale.

Conséquences politiques

De toute évidence, avec une telle volonté de mise en scène, le président américain veut convaincre la population du bien-fondé de sa politique. Mais la situation à Minneapolis commence à changer l'opinion sur ce thème de nombreux citoyens, y compris ceux qui ont voté pour lui lors de la dernière élection présidentielle. Ainsi, dans un récent sondage, Politico a dévoilé que 29 % des sympathisants trumpistes qui ne s'identifient pas comme des membres actifs de la communauté Maga ("Make America Great Again") jugeaient "trop agressive" la politique d'expulsion d'étrangers initiée par le milliardaire. À terme, certaines personnalités républicaines s'inquiètent de voir une part des votants – les jeunes, la communauté latino... – s'écarter pour ces raisons d'un bulletin du Grand Old Party. Loin d'être idéal, alors que les élections de mi-mandat, prévues en novembre, approchent à grands pas. "Faut-il être un peu plus malins ? Il n’y a aucun doute là-dessus", a admis, toujours auprès de Politico, l'un de ces stratèges.

Souvent arc-bouté sur ses positions, Donald Trump lui-même semble cette fois commencer à prendre conscience de l'effet néfaste de la séquence actuelle à Minneapolis. Sans mettre de côté son autosatisfaction habituelle, le dirigeant a convoqué au dernier moment cette semaine une conférence de presse à la Maison-Blanche pour célébrer sa première année de retour à la présidence, le 20 janvier. A cette occasion, des images de personnes arrêtées par ICE depuis son retour au pouvoir ont défilé sur un écran derrière le président, qui a pris soin de mentionner les crimes présumés de chacune d'entre elles. "Il voulait rappeler au monde entier les raisons des agissements d'ICE", a expliqué à CNN un des hauts responsables de l'administration. La chaîne américaine rapporte en effet que Donald Trump se montre de plus en plus frustré par la tournure des événements à Minneapolis.

Pendant ce temps, l'opposition tente de son côté de réagir pour dénoncer les dérives de la police de l'immigration au Minnesota. Le maire démocrate de la ville ne cesse de demander le départ d'ICE. "Foutez le camp de Minneapolis ! On ne veut pas de vous ici !", a-t-il lancé aux policiers il y a quelques jours. Le gouverneur de l'État, Tim Walz, également démocrate, se situe sur la même ligne. "Le président doit mettre fin à cette opération", a-t-il exigé, sur X, samedi, après la mort d'Alex Pretti. "Il faut retirer immédiatement du Minnesota les milliers de policiers violents et incompétents." Leur opposition frontale au républicain, pas si commune au sein du Parti démocrate depuis la défaite de Kamala Harris à la présidentielle en 2024, ne plaît pas au principal intéressé. De fait, selon Donald Trump, les deux responsables "incitent à l'insurrection par leur rhétorique pompeuse, dangereuse et arrogante".

© REUTERS

Un agent fédéral américain lance une munition lors d'affrontements avec des manifestants à Minneapolis (États-Unis), le 24 janvier 2026.

"En Iran, c’est le KGB personnel de Khamenei" : les confidences d’un ex-Gardien de la révolution

25 janvier 2026 à 08:45

"En voyant les images, je n’arrive pas à retenir mes larmes." Après le massacre à huis clos des dernières semaines en Iran, Mohsen Sazegara est encore sous le choc. Ce journaliste et activiste de 71 ans, qui vit aujourd'hui exilé aux Etats-Unis, a pourtant tout connu politiquement en Iran : le régime du Chah où il est pourchassé par les services de renseignement, le voyage en France avec l'ayatollah Khomeyni jusqu'à l'établissement de la République islamique en 1979 où il a été l'un des concepteurs des Gardiens de la révolution. "Au départ, cela devait ressembler à une sorte de Garde nationale comme aux Etats-Unis...", affirme-t-il. Ancien directeur de la radiotélévision d’État puis vice-ministre, notamment du Budget, il laisse la politique derrière lui après la mort de Khomeyni en 1989. Constatant depuis longtemps les nombreuses dérives du régime, il commence à fréquenter de nombreux cercles réformateurs, puis candidate à l'élection présidentielle de 2001 (rejetée par le Conseil des Gardiens), avant de devenir un opposant farouche à Khamenei ce qui lui a valu des séjours à la prison d'Evin et plusieurs grèves de la faim.

Aujourd'hui, cette répression en cours en Iran lui rappelle les pires heures de "Mouammar Kadhafi, Saddam Hussein ou Bachar el-Assad" et invoque "la responsabilité morale" de Donald Trump qui n'a pas apporté l'aide promise aux manifestants. Dans un entretien à L'Express, celui qui est devenu chercheur invité en sciences politiques dans de prestigieuses universités comme Yale et Harvard, raconte avec une acuité rare tous les secrets des Gardiens de la révolution, le bras armé du régime.

Mohsen Sazegara (à droite) avec l'ayatollah Khomeini à Neauphle-le-Château.
Mohsen Sazegara (à droite) avec l'ayatollah Khomeini à Neauphle-le-Château.

L'Express : Vous étiez avec l’ayatollah Khomeyni en exil lorsqu’il trouve refuge en France à Neauphle-le-Château, d’octobre 1978 au 31 janvier 1979. Quel était votre rôle ?

Mohsen Sazegara : Lorsque l’ayatollah Khomeyni a été accueilli en France grâce aux efforts d’Ebrahim Yazdi, alors dirigeant du Mouvement de libération de l’Iran à l’étranger, celui-ci m’a appelé. Il m’a dit : "Mohsen, nous avons installé l’ayatollah à Neauphle-le-Château et nous avons besoin de toi." Je me souviens parfaitement de cet appel : il était quatre heures de l’après-midi et j'étais étudiant à l’Institut de technologie de l’Illinois à Chicago. J’ai emprunté 200 dollars à un médecin iranien, acheté un billet d’avion et, à huit heures du soir, je me trouvais déjà en route pour la France.

Au quartier général de l’ayatollah Khomeyni, qui était en réalité le centre névralgique de la révolution, j’exerçais plusieurs fonctions. La première consistait à faire partie de l’équipe de traduction. Nous étions cinq ou six personnes chargées d’organiser les interviews avec les journalistes du monde entier. Une autre de mes tâches consistait à passer en revue chaque jour une vingtaine de journaux et de magazines internationaux. Je découpais des articles traitant de l’Iran, les classais, et préparais une synthèse. Chaque soir, je rédigeais un rapport d’une à deux pages en persan pour l’ayatollah. Parfois, ces analyses étaient reprises dans ses discours.

Avez-vous aussi participé à la préparation clandestine d’une armée de libération ?

Oui, c’était une autre de mes missions, dont Khomeyni n’était pas informé. Le Mouvement de libération de l’Iran avait loué deux chambres dans un petit hôtel de Neauphle-le-Château pour préparer cela. À l’automne 1978, nous pensions que la lutte contre le régime du Chah et son principal soutien, les États-Unis, serait longue, comparable à la guerre du Vietnam. Personne n’imaginait que la révolution triompherait en seulement trois mois. À l’époque, nous ne connaissions que la lutte armée et la guérilla ; la notion moderne de résistance civile non violente n’était pas encore théorisée.

Je formais donc des volontaires, venus d’Iran, d’Europe ou des États-Unis, à l’organisation clandestine, à la structuration des réseaux et aux méthodes issues des expériences de guérilla en Amérique latine ou en Irlande. Après cette formation, ils étaient envoyés au Moyen-Orient, notamment au Liban, pour un entraînement militaire. L’idée était qu’ils retournent ensuite en Iran afin de créer leurs propres organisations locales. Ce projet reposait sur la conviction que la pression de la Savak (NDLR : service de renseignement du Chah) avait baissé et qu’il était possible de structurer progressivement une armée populaire à l’échelle nationale.

Comment est née l’idée de créer les Gardiens de la révolution ? Est-il vrai qu’elle est en partie née en France ?

Oui. J’ai participé à la rédaction de sa première charte. Au départ, cela devait ressembler à une sorte de Garde nationale comme aux Etats-Unis. Lorsque nous sommes rentrés en Iran avec l’ayatollah dans le vol historique de Paris à Téhéran (NDLR : 1er février 1979), dix jours seulement se sont écoulés avant la victoire finale de la révolution. Dès le lendemain, la priorité absolue était d’assurer la sécurité du pays. Il n’y avait plus de police fonctionnelle.

Des comités populaires, souvent organisés dans les mosquées, tentaient de maintenir l’ordre dans les quartiers. Par ailleurs, de nombreux groupes armés aux agendas divergents – marxistes, islamo-marxistes, groupes ethniques – opéraient sur le terrain. Une autre inquiétude majeure concernait l’armée régulière : il fallait la reconstruire tout en évitant le risque d’un coup d’État, d’autant plus que le souvenir du renversement du Premier ministre d'Iran Mohammad Mossadegh en 1953 (NDLR : une opération secrète menée en 1953 par le Royaume-Uni et les États-Unis, exécutée par la CIA avec le soutien de la MI6) était encore vif. Nous redoutions une intervention militaire étrangère, notamment américaine. C’est dans ce contexte qu’est née l’idée d’une force populaire destinée à défendre le pays aux côtés de l’armée régulière : le Corps des Gardiens de la Révolution islamique (IRGC).

Quand avez-vous pris conscience de la nature de ce régime ?

Après quelques mois, j’ai compris que ce type de responsabilité militaire ne correspondait pas à ma vocation. J’ai quitté les Gardiens en mai 1979 pour prendre la direction de la radio nationale iranienne, un domaine qui me convenait davantage. Au fil des années, notamment durant la guerre Iran-Irak, puis lors de mon passage à la tête de grandes entreprises industrielles, j’ai rapidement compris que ce n’était pas pour cela que nous nous étions battus, avec notamment l’imposition du hijab pour les femmes…

À partir de 1984, j’ai commencé à relire les textes fondateurs de la révolution et à étudier l’histoire. J’ai compris que les problèmes du régime n’étaient pas accidentels, mais structurels, enracinés dans sa théorie même : une vision maximaliste et idéologique de l’islam, incompatible avec la démocratie. Cette prise de conscience m’a conduit à m’éloigner de mes fonctions gouvernementales et à m’engager dans la presse et la réflexion intellectuelle, notamment au sein du cercle de la revue Kyân, l’un des foyers théoriques du mouvement réformateur iranien.

Au début des années 2000, le régime a-t-il franchi encore un cap supplémentaire en matière de répression ?

A l'époque, j’ai donné plusieurs conférences dans les universités et animé des cours pour les étudiants, afin d’expliquer pourquoi la Constitution était fondamentalement problématique, pourquoi elle devait être entièrement changée, en particulier le principe du pouvoir suprême au sommet, le velayat-e faqih. C’est à ce moment-là que Khamenei et le ministère du Renseignement ont décidé de m’arrêter et j’ai été envoyé à la prison d’Evin. J’ai fait une première grève de la faim puis j’ai été libéré. Mais quelques semaines plus tard, j’ai de nouveau été arrêté, cette fois par le service de renseignement des Gardiens de la révolution, qui fonctionnait en réalité comme une sorte de KGB personnel de Khamenei. Cette seconde arrestation a duré 140 jours. J’ai mené deux autres longues grèves de la faim où j’avais perdu jusqu’à 35 kilos ! Dans le même temps, environ 800 étudiants ont été arrêtés, dont mon fils, qui était à l’université de Téhéran. Puis, je me suis définitivement exilé pour des raisons médicales. Lorsque Mahmoud Ahmadinejad est arrivé au pouvoir en 2005, beaucoup de gens m’ont déconseillé de revenir car ils m'ont dit : "Cette fois, ils vont te tuer !".

Les images de la répression de ces derniers jours sont insoutenables avec vraisemblablement plusieurs milliers de morts. Vous qui les connaissez bien, voyez-vous dans la brutalité de la répression la marque des Pasdaran ?

En voyant ces images, je n’arrive pas à retenir mes larmes. Ces massacres de masse et les crimes contre l’humanité commis en Iran récemment comptent parmi les plus brutaux que nous ayons jamais connu. Le nombre de morts est encore inconnu. Le régime a tiré un rideau noir sur le pays en coupant Internet, afin de tuer et de réprimer sans témoin. Les chiffres qui circulent vont de 5 000 à 20 000 morts. Je suis persuadé qu’une fois le pays à nouveau accessible, l’ampleur réelle de ce drame se révélera encore plus grande.

La brutalité exercée par ce régime, par Khamenei, le dictateur, est extrême. Elle a été menée avec l’aide de certains bassidji mais aussi des forces étrangères, comme les divisions Zeynabiyoun et Fatemiyoun, composées d’Afghans et de Pakistanais initialement envoyés en Syrie pour soutenir Bachar el-Assad. On parle d’environ 30 000 mercenaires entraînés. À cela s’ajoutent certaines milices irakiennes du Hachd al-Chaabi. Ce groupe regroupe quatorze organisations, dont au moins quatre sont très proches de la force al-Qods des Gardiens de la révolution. Le régime a donc fait venir des étrangers pour tuer des Iraniens. En parallèle, il a aussi recruté des criminels, rémunérés pour réprimer et tuer. Cette stratégie a été mise en œuvre par Ahmad-Reza Radan, le chef de la police. Un ami à moi, héros de la guerre Iran-Irak, blessé à six reprises et gravement atteint par des armes chimiques, m’a confié : "Nous avons combattu huit ans pour empêcher des étrangers d’entrer en Iran et de tuer nos familles. Aujourd’hui, un dictateur iranien a fait venir des étrangers pour tuer notre propre peuple."

Mohsen Sazegara, en 2012 aux Etats-Unis.
Mohsen Sazegara, en 2012 aux Etats-Unis.

Avez-vous réussi à parler avec vos contacts en Iran ?

Toutes les communications ont été coupées. La dernière fois que j’ai pu parler à nos militants en Iran remonte au mercredi précédant les trois jours sanglants du 7 janvier. Il s’agissait d’organisateurs de terrain du mouvement "Femme, Vie, Liberté", certains ayant également participé au Mouvement vert (NDLR : contre la fraude électorale lors de la réélection de Mahmoud Ahmadinejad en 2009). Mais j’ai su que Khamenei avait décidé de passer à ce que le régime appelle, dans leur langage, la "phase quatre" de la répression. Elle correspond à l’ordre de tirer pour tuer, avec des armes de guerre et des balles réelles, d’arrêter massivement les militants identifiés, même s’ils ne participent pas directement aux manifestations, et de couper totalement le pays du monde extérieur.

J’ai tenté d’alerter les militants pour qu’ils soient prudents. Je savais qu’il y aurait des arrestations et des morts, mais je n’imaginais pas une telle brutalité. Cela rappelle les méthodes de dictateurs comme Mouammar Kadhafi, Saddam Hussein ou Bachar el-Assad - mais c’est quelque chose que le peuple iranien n’avait jamais connu à cette échelle. Les forces de répression ont visé aussi délibérément les visages et les yeux des manifestants pour les mutiler. Cette pratique était intentionnelle. L’objectif du régime était clair : terroriser la population en trois ou quatre jours, forcer les gens à rentrer chez eux et instaurer la peur. Aujourd’hui, un couvre-feu non déclaré est en vigueur dans plusieurs villes, notamment à Téhéran. Après 20 heures, les forces de sécurité arrêtent les passants, contrôlent leurs téléphones et procèdent à des arrestations arbitraires. Officiellement, la loi martiale n’a pas été proclamée, mais dans les faits, elle est bien en place.

Des rumeurs ont circulé sur une possible défection de certains cadres des Pasdaran. Voyez-vous des signes d’effritement du soutien des Gardiens de la révolution à Khamenei ?

Il y a de profondes tensions au sein des Gardiens de la révolution. Selon des études internes confidentielles, environ la moitié de leurs membres considèrent leur engagement comme un simple emploi. Ils quitteraient l’organisation s’ils trouvaient mieux ailleurs. Parmi les 50 % restants, 40 % restent attachés à l’idéologie religieuse, mais sont de plus en plus critiques envers le guide suprême et les généraux corrompus. La corruption est un cancer qui gangrène tout le système, de Khamenei jusqu’aux plus hauts niveaux.

Seuls 10 % environ des Gardiens — les cercles dirigeants, proches du guide — sont totalement acquis au régime. Si l’opposition agit intelligemment, en accentuant les fissures internes et en proposant une alternative pluraliste crédible, il est possible d’isoler progressivement le noyau du pouvoir et d’amener une partie des forces à rejoindre le peuple.

Donald Trump, qui avait promis que l’aide était en route, aurait-il dû intervenir pour éviter le bain de sang ?

Donald Trump porte une lourde responsabilité morale envers les Iraniens. Beaucoup l’ont cru et il n’a pas tenu parole. Une intervention "humanitaire" internationale est moralement justifiée lorsque des massacres sont en cours, comme cela aurait pu éviter le génocide au Rwanda, en Libye ou en ex-Yougoslavie. En Syrie, si Barack Obama avait tenu ses engagements, des centaines de milliers de vies auraient peut-être été sauvées…

En Iran, une action extérieure n’aurait de sens que si elle visait clairement à éliminer le dictateur et le noyau dur des Gardiens de la révolution afin de rééquilibrer le rapport de force en faveur du peuple. Toute action limitée, par exemple contre des sites nucléaires, ne ferait que renforcer la propagande du régime et lui fournir un prétexte pour intensifier la répression et les exécutions. Il est donc crucial que toute décision internationale soit mûrement réfléchie.

Le débat fait rage sur l’inscription des Gardiens de la révolution comme mouvement terroriste au sein de l’UE, comme les Etats-Unis. Qu’en pensez-vous ?

Je pense que c’est une bonne idée car elle montre que le monde ne tolère pas une organisation qui massacre son propre peuple. Mais avec deux réserves importantes. Premièrement, en Iran, tout homme de plus de 18 ans est soumis à deux années de service militaire obligatoire. Les conscrits sont affectés sans choix possible à l’armée régulière, aux Gardiens de la révolution ou à la police. Or, j’ai constaté qu’aux États-Unis, certaines personnes ayant simplement effectué leur service militaire au sein des Gardiens sont encore, des années plus tard, considérées comme membres de l’IRGC et rencontrent de graves difficultés. Il faut donc préciser clairement que les personnes ayant accompli leur service militaire obligatoire au sein des Gardiens ne doivent pas être assimilées automatiquement à des membres de cette organisation.

Deuxièmement, toute résolution ou loi devrait stipuler que les membres des Gardiens de la Révolution qui font défection, quittent l’organisation et rejoignent le peuple, ne seront plus considérés comme membres d’une organisation terroriste. Cela encouragerait fortement les défections. Si, au contraire, on enferme tout le monde dans une impasse, ils resteront autour du guide suprême par instinct de survie et chercheront à préserver le régime pour se protéger eux-mêmes. Il faut donc prévoir une "porte de sortie" pour ces officiers de rang intermédiaire - colonels, lieutenants-colonels - qui ont des familles et des enfants et souhaitent leur offrir un avenir à l’étranger.

Vous comparez la république islamique à une mafia de narcotrafiquants. Pourriez-vous nous expliquer ?

Il faut distinguer le sommet de la base. En dehors des 10% situés au sommet, la majorité des membres des Gardiens vivent comme les autres fonctionnaires. Leurs salaires sont comparables à ceux des autres administrations, parfois légèrement supérieurs de 10 à 15 %, mais rien d’extraordinaire. Ils subissent eux aussi l’inflation et la crise économique, ce qui explique leur mécontentement croissant, surtout lorsqu’ils voient les généraux corrompus accumuler des milliards. En revanche, au sommet, il existe des réseaux mafieux composés de quelques milliers de personnes - entre 2 000 à 5 000 selon les estimations - qui bénéficient de tout.

Cette oligarchie est impliquée dans des trafics de drogue, de pétrole, de contrebande, parfois même dans la gestion de maisons closes ou de réseaux de jeux illégaux, notamment autour de la force Al-Qods et avec l’aide du Hezbollah. À l’intérieur de l’Iran, certaines entreprises liées aux Gardiens sont officiellement publiques mais servent en réalité les intérêts d’une poignée d’individus proches du guide suprême.

Le pétrole reste leur manne financière principale ?

Ils tirent d’immenses profits de l’exportation illégale de pétrole - environ 65 milliards de dollars en 2024 selon certaines estimations. Une loi adoptée par le Parlement iranien prévoit qu’un baril de pétrole sur quatre soit attribué aux Gardiens de la révolution et aux forces armées iraniennes. L’exportation directe de ces 25 % de la production pétrolière est confiée à une entité appelée "Oil Force". Elle l’achemine par pétroliers et recourt à des méthodes spécifiques pour dissimuler son origine.

Plus de 90 % de ces flux sont dirigés vers la Chine. Sur place, de petites banques assurent les opérations financières et les ventes à des raffineries indépendantes de petite taille, dites "teapot refineries", principalement implantées dans la province du Shandong. Les paiements sont effectués exclusivement en yuans, lesquels restent déposés dans ces établissements bancaires locaux, ne recourant ni au dollar ni à d’autres devises étrangères. Les Gardiens ont donc finalement intérêt au maintien des sanctions et de la répression, car ce système leur permet de continuer à piller le pays.

Bien que le régime soit affaibli, les Gardiens de la révolution ont-ils encore la capacité de projection à l’étranger ?

Oui. Traditionnellement, ces opérations relevaient du ministère du Renseignement et de la force Al-Qods. Mais depuis trois ou quatre ans, le service de renseignement des Gardiens — directement contrôlé par le Guide suprême et son fils — est devenu plus puissant encore et mène des opérations à l’étranger. Ils ont été impliqués dans des tentatives d’enlèvement ou des tentatives d'assassinat, comme celle en 2021 de Masih Alinejad (NDLR : militante politique américaine d'origine iranienne) à New York. Il y a aussi eu des attentats notamment en Bulgarie en 2012 (NDLR : un bus de touristes israéliens qui a fait 6 morts), et d’autres déjoués en Thaïlande ou en Malaisie. Leur méthode consiste souvent à recruter des criminels locaux, des gangs ou des réseaux mafieux étrangers pour mener ces actions. Ici, aux États-Unis, le FBI m’a personnellement informé d’un complot visant à m’assassiner et m’a recommandé de rester vigilant.

Que peut faire l’Europe diplomatiquement ?

Chaque pays décide selon ses intérêts. Mais, a minima, l’Europe pourrait réduire le niveau des relations diplomatiques, rappeler ses ambassadeurs et expulser ceux du régime iranien, tout en maintenant les ambassades ouvertes pour les services consulaires. Cela enverrait un message politique fort sans pénaliser les citoyens iraniens. Je me souviens par exemple, que lorsque l’ayatollah Khomeini a appelé à l’assassinat de Salman Rushdie, neuf pays européens ont rappelé leurs ambassadeurs afin de marquer leur protestation.

Qui peut diriger l’Iran lorsque le régime sera tombé ?

La vraie question n’est pas "qui", mais "comment" l’Iran sera dirigé. La société iranienne est pluraliste. Pour éviter une guerre civile, une transition pacifique doit reposer sur une large coalition nationale, incluant toutes les forces démocratiques, les mouvements sociaux et les minorités.

Il n’y aura pas de solution avec un homme providentiel - comme le fils du Chah d’Iran - ou une faction unique. L’unité est essentielle. La démocratie, la laïcité, les droits humains et l’unité territoriale de l’Iran sont les principes de base. Personnellement, je défends une république parlementaire, avec un chef de l’État élu et limité dans le temps. C’est dans cet esprit que nous travaillons au sein du Conseil de transition iranien (ITC), en réunissant monarchistes, républicains, religieux, laïcs, de gauche et de droite. Dire au peuple que l’on va simplement remplacer un pouvoir autoritaire par une nouvelle dictature n’a rien d’attrayant, en particulier pour la classe moyenne iranienne. Le pays compte plus de 15 millions de diplômés de l’enseignement supérieur et 74 % de la population vit dans les grandes villes. Parmi eux, près de 8 millions sont entrepreneurs, souvent dans des activités liées à Internet. Il s’agit d’une population instruite, connectée et ouverte sur le monde.

Êtes-vous optimiste quant à la fin de ce régime ?

Aucun régime de ce genre ne tombe uniquement par les manifestations. Mais lorsque la paralysie progresse, les défections augmentent et lorsque celles-ci atteignent l’appareil répressif, le pouvoir peut alors s’effondrer. Ce régime n’a plus ni légitimité ni popularité. Les crimes récents ont encore accéléré son déclin. Tôt ou tard, un régime aussi discrédité disparaît. La question est de savoir si la transition sera pacifique et débouchera sur une démocratie.

Cette chute pourrait-elle être à l'origine de changements profonds dans le monde musulman ?

La civilisation islamique s’est construite autour de trois piliers majeurs : l’Iran, la Turquie - anciennement l’Empire ottoman - et l’Égypte. Beaucoup de pays musulmans disposent aujourd’hui d’une classe moyenne moderne et instruite, partageant les mêmes aspirations. La contribution iranienne a notamment été déterminante dans le développement de la philosophie, des sciences et des idées. Si les Iraniens réussissent à renverser ce régime et à établir une démocratie, une importante vague démocratique pourrait alors déferler dans tout le Moyen-Orient.

© UPI/MAXPPP

La pression sur le régime de la République islamique et le guide suprême s'accentue.

Dette américaine : qui sont les principaux créanciers européens des Etats-Unis ?

24 janvier 2026 à 18:14

"Malgré toute leur puissance militaire et économique, les Etats-Unis présentent une faiblesse majeure : ils dépendent des autres pour financer leurs dépenses (...). L’Europe a le Groenland, elle détient aussi une grande quantité de bons du Trésor américain", rappelait la semaine dernière dans une note George Saravelos, un responsable de la Deutsche Bank.

Confrontés aux menaces militaires et économiques des Etats-Unis, certains proposent en Europe d'utiliser l'arme du chantage à la dette. Mercredi, le fonds de pension suédois Alecta a ainsi annoncé avoir vendu la majeure partie de ses bons du Trésor américains, tandis que deux fonds danois (AkademikerPension et Pædagogernes Pensionskasse) se sont débarrassés de la moitié de leurs "Treasuries", en raison "du déficit américain", mais aussi "de l'incertitude politique".

Face à cette menace, qui pourrait rendre plus coûteux le financement de la dette des Etats-Unis, Donald Trump a haussé le ton. Depuis Davos, il a menacé de "grosses représailles" les pays européens qui vendraient des titres de la dette américaine, dans le but de faire pression sur Washington. Mais quelle part est détenue à l'étranger, en particulier par les Européens ?

Le Royaume-Uni, premier créancier européen

Début 2026, la dette publique américaine a atteint un record historique : plus de 38 000 milliards de dollars, afin de financer les dépenses, et compenser un déficit public lui aussi abyssal. Comme la plupart des pays, les Etats-Unis se financent auprès de créanciers étrangers : actuellement, environ un tiers des obligations émises par le Trésor américain est détenu par des Etats ou entreprises étrangères.

Près de la moitié de ces bons en circulation à l'étranger (40 %) est détenue par des pays européens, selon Bloomberg. Si l'on prend l'ensemble des actifs américains détenus dans l'Union européenne, (c’est-à-dire les obligations d'Etat, mais aussi les actions des entreprises américaines), ce montant s'élève à 10 000 milliards - près de deux fois plus que le reste du monde réuni.

Le Royaume-Uni est le principal détenteur, en Europe, de la dette américaine : 888 milliards de dollars. Il s'agit néanmoins moins d'une stratégie politique que d'un reflet de l'importance de la City, comme place financière mondiale. Viennent ensuite la Belgique (481 milliards), le Luxembourg (426), la France (376), l'Irlande (340), suivis de la Suisse, la Norvège, et l'Allemagne, détaille Bloomberg.

Le premier créancier étranger des États-Unis est cependant le Japon, qui détient 1 200 milliards de la dette publique américaine : "Les institutions nippones apprécient cet actif refuge, utile pour stabiliser la monnaie nationale, le yen. Une interdépendance confortable pour Washington, mais qui l'expose financièrement", note Le Figaro. La Chine (683 milliards) est aussi un créancier majeur, à la troisième place derrière le Japon et le Royaume-Uni. Néanmoins, au vu de la rivalité croissante du pays avec les Etats-Unis, le Trésor américain a lui-même réduit sa vulnérabilité vis-à-vis de Pékin.

Une arme difficilement mobilisable

L'idée d'utiliser cette dette comme levier stratégique face à Donald Trump est la suivante : une vente massive des titres détenus par les Européens entraînerait des difficultés de financement pour les Etats-Unis, en poussant les taux d’intérêt à la hausse, et avec des conséquences sur la valeur du dollar.

Néanmoins, dans le cas de la France (8e créancier au niveau mondial), mais aussi de la plupart des autres pays, la majeure partie de ces bons sont détenus par des investisseurs privés - banques, assureurs, gestionnaires d'actifs ou fonds de pension. Les gouvernements n'ont pas la main dessus. Par ailleurs, ces créanciers peuvent être également investisseurs dans des entreprises privées américaines, et n'ont pas d'intérêts à déstabiliser l'économie étasunienne.

"Toute instrumentalisation des avoirs américains détenus par des Européens constituerait une grave escalade. De fait, elle transformerait une guerre commerciale latente – que les investisseurs ont largement ignorée l'an dernier – en un conflit financier ayant un impact direct sur les marchés de capitaux", remarque Bloomberg.

Enfin, et c'est probablement l'élément le plus important : la dette américaine est avant tout une dette domestique - détenue à 70 % par les résidents américains. "Pour les Etats-Unis, le problème aujourd'hui n'est pas tant de savoir qui détient sa dette, mais plutôt son coût", note Le Figaro. En 2024, les États-Unis ont dû débourser 880 milliards de dollars uniquement en intérêts : un record absolu.

© REUTERS

Environ un tiers de la dette américaine est détenue par des créanciers étrangers.

Etats-Unis : ce que la nouvelle stratégie de défense américaine va changer pour le reste du monde

24 janvier 2026 à 14:29

"L'Amérique d'abord. La paix par la force. Le bon sens". Le département américain de la Défense a dévoilé, vendredi 23 janvier, sa stratégie de défense nationale pour les prochaines années. Un document d'une trentaine de pages, le premier depuis 2022, qui offre un résumé de la vision de la politique étrangère de l'administration de Donald Trump.

Contrairement à l'orientation prise ces dernières années par les Etats-Unis, la menace représentée par la Chine n'est plus identifiée comme la priorité numéro 1. Washington entend plutôt privilégier la sécurisation de son territoire et la défense de ses intérêts dans l'hémisphère occidental, de l'Arctique à l'Amérique latine. Une annonce en cohérence avec les récents efforts de Donald Trump pour acquérir le Groenland, ou avec ses frappes militaires au Venezuela.

"L'Amérique d'abord"

Cette réorientation part d'un postulat : par leurs interventions étrangères successives, les précédentes administrations ont délaissé la protection des frontières étasuniennes et la défense de leur pré carré - à savoir, le continent américain, comme l'a énoncé le président James Monroe au début du XIXe siècle. "Elles ont ouvert nos frontières, oublié la sagesse de la doctrine Monroe, cédé notre influence dans notre hémisphère et délocalisé l'industrie américaine, y compris la base industrielle de défense", indique en prélude le Pentagone.

Avant de poursuivre : "Sous la direction de Trump, les Etats-Unis disposent désormais de l'armée peut-être la plus puissante que le monde ait jamais connue. Le département ne sera plus distrait par l'interventionnisme. Nous serons l'épée et le bouclier qui dissuaderont la guerre, avec pour objectif la paix".

Le département de la Défense dit ainsi vouloir se concentrer sur la sécurisation de ses frontières terrestres, maritimes, et de son espace aérien, notamment au moyen du "Dôme d'or". Ce gigantesque projet de bouclier anti-missiles est d'ailleurs l'argument utilisé par Donald Trump pour réclamer le Groenland. L'accès militaire et commercial des Etats-Unis au canal de Panama et au golfe du Mexique est également identifié comme stratégique, afin de contrer la montée en puissance de la Chine dans la région.

A noter néanmoins que, même si Donald Trump a toujours promis de mettre fin "aux guerres inutiles", la première année de son mandat a été marquée par la multiplication des opérations militaires, au Yémen, en Iran, au Venezuela, en Syrie, en Somalie, ou encore au Nigeria.

Équilibrer les tensions avec la Chine

Face au déclin de leur hégémonie, et pour pouvoir se concentrer sur la défense de leur propre zone d'influence historique, les Etats-Unis ont besoin d'apaiser les tensions dans l'Indo-pacifique. Cette région stratégique pour l'économie mondiale connaît des tensions exacerbées, en raison de l'influence croissante de la Chine en Mer méridionale.

Ainsi, alors que la première administration Trump plaçait la confrontation avec la Chine au premier plan de sa stratégie de défense (la stratégie du Pentagone de 2018 décrivait alors le pays comme une puissance "révisionniste" qui, avec la Russie, cherchait à s'octroyer un "droit de veto sur les décisions économiques, diplomatiques et sécuritaires des autres nations", rappelle le Wall Street Journal), elle cherche désormais à éviter "les confrontations inutiles". "Notre objectif n'est pas de dominer la Chine, de l'étrangler ou de l'humilier. Mais de l'empêcher de pouvoir nous dominer ou dominer nos alliés, en mettant en place les conditions militaires nécessaires à un équilibre des pouvoirs dans l'indo-pacifique", résume désormais le Pentagone.

La stratégie pour 2026 met donc l'accent sur une approche diplomatique (un sommet est prévu en avril entre Trump et Xi Jinping), tout en consolidant "une solide défense dissuasive". Elle n'évoque cependant pas quels moyens les Etats-Unis sont prêts à déployer, ni la question brûlante de l'île de Taïwan, pour laquelle les Américains ont récemment adopté un programme d'armement de 11 milliards de dollars.

Contraindre les alliés à "partager les charges"

En revanche, le Pentagone indique qu'il pourrait transférer davantage de responsabilités dans la région à la Corée du Sud, où sont stationnés 28 500 soldats américains, pour contenir le régime nord-coréen. Séoul "est capable d'assumer la responsabilité principale de dissuader la Corée du Nord avec un soutien américain essentiel mais plus limité", affirme le document. L'objectif à long terme de l'administration Trump est en effet de réduire son rôle militaire dans la péninsule coréenne, mais aussi en Europe et au Moyen-Orient.

L'administration Trump poursuit ainsi son objectif de faire payer aux alliés les coûts associés à la défense. Pour rappel, elle a déjà augmenté les exigences de participation aux efforts de l'Otan à 5 % du produit intérieur brut de chaque Etat membre. Dans la même logique, elle décrit la Russie, engagée depuis bientôt quatre ans dans une guerre contre l'Ukraine, comme "une menace persistante mais gérable pour les membres orientaux de l'Otan dans un avenir prévisible", en se préoccupant en revanche de la capacité des forces américaines à se prémunir contre les menaces russes contre leur propre territoire.

Enfin, pour mettre à bien ces ambitions militaires, Washington va renforcer et relocaliser son industrie militaire, en s'appuyant sur l'intelligence artificielle, mais aussi en faisant sauter certaines réglementations en vigueur dans l'industrie. Le monde ne semble donc pas en avoir encore fini avec les interventions américaines.

© REUTERS

Le Pentagone a publié, vendredi 23 janvier, un document résumant la vision de la politique étrangère de l'administration Trump

Gaza : comment Israël continue de grignoter du terrain en avançant sa "ligne jaune"

24 janvier 2026 à 12:35

L'accord de cessez-le-feu entre Israël et le Hamas, encadré par les Etats-Unis, était censé figer les lignes de front à Gaza. La trêve, entrée en vigueur le 10 octobre, devait voir les troupes israéliennes se retirer au-delà d'une ligne jaune tracée sur les cartes militaires, et matérialisée sur le terrain par des blocs de béton peints en jaune, séparant le territoire palestinien en deux : une zone contrôlée par Tsahal, une autre contrôlée par le Hamas.

Mais des images satellites examinées par Reuters, appuyées par des témoignages de résidents, montrent qu'Israël a unilatéralement déplacé les blocs marquant la ligne d'armistice plus profondément dans la bande de Gaza, tout en détruisant des dizaines de bâtiments et en déplaçant des Palestiniens, en violation de l'accord de cessez-le-feu. Selon ces images, l'Etat hébreu a ainsi grignoté des dizaines, voire des centaines de mètres à l'intérieur du territoire contrôlé par le Hamas, et son armée a construit au moins six fortifications pour y stationner des troupes. Et ce alors même que la deuxième phase du plan de Donald Trump prévoit un nouveau retrait des troupes israéliennes.

L'élargissement de la zone de contrôle israélienne est particulièrement flagrant à Al-Tuffah, autrefois un quartier historique de la ville de Gaza, aujourd'hui transformé en un champ de ruines jonché de bâtiments détruits et de métal tordu après deux ans de bombardements israéliens. Après le cessez-le-feu d'octobre, des milliers de Palestiniens ont trouvé refuge à Al-Tuffah, où la "ligne jaune" devait longer la limite est du quartier. Les images satellites de la zone prises les 2 et 13 décembre montrent toutefois qu'Israël a d'abord placé des blocs du côté contrôlé par le Hamas, avant de les déplacer plus loin, d'environ 200 mètres.

Après quoi l'armée israélienne a commencé à raser la zone, détruisant au moins 40 bâtiments, comme le montre une analyse des images réalisée par Reuters. Peu d'édifices sont encore debout entre les blocs nouvellement positionnés et la "ligne jaune". Reuters souligne qu'on ignore encore comment Israël a démoli les bâtiments. Dans le passé, l'Etat hébreu a utilisé une combinaison de bombardements aériens, d'explosions contrôlées et de bulldozers pour raser les structures palestiniennes.

Tsahal dément

Dans un communiqué publié après les premières révélations de Reuters, l'armée israélienne a dénoncé des allégations "incorrectes". Elle n'a toutefois fourni aucune preuve pour appuyer sa déclaration, et a refusé de répondre aux questions de Reuters, qui lui demandait pourquoi les blocs d'Al-Tuffah avaient été déplacés, ou pourquoi des bâtiments avaient été démolis. "L'armée marque la ligne jaune de manière visuelle en fonction du terrain et des conditions topographiques, et dans le cadre des opérations nécessaires pour faire face aux menaces dans la région", indique son communiqué.

Une source militaire a déclaré qu'il n'était pas possible de tracer la "ligne jaune" exactement comme elle apparaissait sur les cartes, car des maisons, des bâtiments ou d'autres obstacles se trouvaient souvent sur le tracé. Cette source a qualifié les représentations de la frontière publiées par l'armée et l'administration Trump d'"illustrations".

Appelant à un arrêt immédiat des combats, le plan en 20 points de Donald Trump établissait clairement que "toutes les opérations militaires, y compris les bombardements aériens et d'artillerie", seraient suspendues. "Les lignes de front resteront gelées jusqu'à ce que les conditions soient réunies pour un retrait complet par étapes", affirmait-il aussi.

Des Palestiniens "forcés de partir"

Interrogée par Reuters, Manal Abu Al-Kas fait partie des nombreux Palestiniens qui affirment avoir été contraints de fuir l'est d'Al-Tuffah après qu'Israël a déplacé la "ligne jaune" au-delà de l'endroit où ils vivaient. Elle et son mari ont déclaré que leurs deux fils avaient été tués et enterrés à Al-Tuffah avec d'autres membres de leur famille. Celle-ci vivait heureuse là-bas, "jusqu'à ce qu'ils installent ces pierres jaunes et que nous soyons forcés de partir". Manal Abu Al-Kas s'est enfuie avec son mari et un autre fils, tous deux amputés des jambes. L'armée a déplacé les blocs à la mi-décembre et ils ont décidé de fuir en janvier, a-t-elle raconté, ajoutant : "Si des obus ne tombaient pas sur nos maisons, nous n'aurions pas quitté notre foyer."

Au-delà d'Al-Tuffah, les images satellites montrent qu'Israël a déplacé ses blocs en béton à l'intérieur du territoire contrôlé par le Hamas dans différentes zones de Gaza. À Khan Younès, dans le sud, l'armée a installé en décembre un bloc à environ 390 mètres au-delà de la ligne jaune, et un autre à environ 220 mètres au-delà. Au cours de cette période, plusieurs bâtiments ont été détruits et deux groupes de tentes destinés à héberger des personnes déplacées ont été démantelés, comme le montrent les images.

Celles-ci montrent également que Tsahal a construit au moins six grandes fortifications, toutes situées du côté israélien, à moins de 700 mètres de la ligne de contrôle. L'une d'entre elles, à Beit Hanoun, dans le nord de Gaza, se trouve à environ 264 mètres de la ligne jaune.

L'armée israélienne n'a pas répondu aux questions de Reuters concernant Khan Younès et les fortifications. La source militaire a assuré que les fortifications, construites principalement à partir de boue et de terre, étaient de nature temporaire et destinées à protéger les troupes des tirs ennemis.

Près de 500 Palestiniens tués depuis le cessez-le-feu

Hazem Qassem, porte-parole du Hamas, a de son côté déclaré que l'élargissement de la ligne jaune avait poussé des milliers de personnes à fuir vers l'ouest. "Cela signifie également que toute la population de la bande de Gaza va être entassée dans une bande étroite à l'ouest, dans une zone qui représente moins de 30 % de la superficie de la bande", a-t-il souligné.

Le plan américain prévoyait un cessez-le-feu complet, mais laissait Israël contrôler plus de la moitié de Gaza, le retrait des troupes supplémentaires étant lié au désarmement du Hamas. Jeudi, Donald Trump a lancé son "Conseil de paix" après avoir annoncé la semaine dernière la création d'un comité technocratique palestinien dans le but de faire passer l'accord à la phase suivante.

La quasi-totalité des 2 millions d'habitants de Gaza ont été contraints de se réfugier dans une étroite bande côtière où le Hamas a conservé le contrôle et où la plupart vivent dans des tentes ou des bâtiments endommagés. Les autorités ont exprimé leurs inquiétudes quant à une partition de facto du territoire, la reconstruction étant susceptible de se limiter aux zones contrôlées par Israël.

Depuis la conclusion de l'accord de cessez-le-feu en octobre, Israël a tiré à plusieurs reprises sur des personnes se trouvant dans les zones proches de la ligne jaune, accusant souvent ces personnes d'avoir tenté de franchir la ligne ou d'attaquer ses troupes. À Al-Tuffah, des vidéos prises début janvier et vérifiées par Reuters montrent Israël faisant voler des quadricoptères, ou petits drones, au-dessus de bâtiments situés à environ 500 mètres au-delà de la ligne jaune. L'armée n'a fait aucun commentaire sur l'utilisation de ces appareils.

Selon les médecins de Gaza, plus de 460 Palestiniens, dont de nombreux enfants, ont été tués par Israël depuis l'entrée en vigueur du cessez-le-feu, tandis que trois soldats israéliens ont été tués. Les deux parties s'accusent mutuellement d'avoir violé l'accord de trêve.

© MAXPPP

A Gaza, des blocs de béton jaune matérialisent la frontière entre la zone contrôlée par Israël et celle contrôlée par le Hamas.

Donald Trump et son "armada" en route vers l’Iran ? Les scénarios d’un expert militaire

26 janvier 2026 à 15:38

Après une semaine où la tension est redescendue d'un cran, Donald Trump a ravivé la menace d'actions militaires en Iran. Le président des Etats-Unis a affirmé, le 22 janvier, qu'une "armada" navale américaine était en route pour le golfe Persique, mais qu'il espérait ne pas avoir à en faire usage. "Nous avons beaucoup de navires qui se dirigent dans cette direction, au cas où. Je préférerais qu'il n'arrive rien mais nous les surveillons de très près", a assuré Donald Trump aux journalistes, à bord de l'avion présidentiel qui le ramenait aux Etats-Unis après son déplacement à Davos, en Suisse.

Alors que la répression du régime iranien a fait plusieurs milliers de morts selon les estimations, le locataire de la Maison-Blanche n'a, semble-t-il, pas l'intention de s'orienter vers une désescalade. Cependant, d’après Guillaume Lasconjarias, historien militaire et professeur associé à Sorbonne Université, la doctrine militaire du républicain impose que l’usage de la force soit "court, efficace et politiquement rentable à court terme". "Donald Trump cherche certainement à obtenir le meilleur deal possible", affirme cet expert militaire, qui dresse pour L'Express tous les scénarios dans une région en pleine effervescence. Entretien.

L’Express : La semaine dernière, le président Donald Trump a semblé reculer sur le dossier iranien, alors qu’il avait pourtant annoncé une aide imminente aux manifestants. Comprend-on aujourd’hui les raisons de ce revirement ?

Guillaume Lasconjarias : Pas totalement. Pour tenter de l’expliquer, il faut moins s’attarder sur la psychologie de Donald Trump que sur sa manière habituelle de concevoir et de conduire les relations internationales. Un élément revient constamment dans son discours : il affirme détester la guerre. Cela peut sembler anecdotique, mais c’est en réalité structurant. Il rappelle régulièrement qu’il est le président qui aurait mis fin à huit conflits armés.

Même s’il n’exclut pas l’usage de la force — il y a eu des frappes contre l’Iran, l’opération "Midnight Hammer" en juin 2025, ou encore l’opération au Venezuela — ce n’est pas une option qu’il privilégie spontanément. Lorsqu’il y recourt, il souhaite que ce soit bref, efficace et politiquement rentable à court terme. Il s’agit d’éviter à tout prix des engagements militaires longs, coûteux et meurtriers, rejetés à la fois par lui-même et par une large partie de son électorat, notamment la base Maga.

Lorsque les frappes en Iran semblaient imminentes, le destroyer lance-missiles USS Roosevelt était déjà présent dans le golfe Persique. Toutefois, après le déploiement d’un groupe aéronaval et de son escorte dans les Caraïbes, les responsables du Pentagone ont-ils redouté une insuffisance de la puissance de feu américaine ?

Il est vraisemblable que Trump ait demandé à ses états-majors de lui proposer des options militaires. Or, face à la complexité de l’Iran, à l’état de ses forces et aux leviers dont dispose encore le régime, aucune de ces options n’a sans doute répondu à ses exigences de rapidité et d’efficacité immédiate. Cela pourrait expliquer son refus, à ce stade, d’aller plus loin.

Mais de façon plus globale, la puissance navale américaine est considérable : les États-Unis disposent de onze, voire douze groupes aéronavals, capables d’être projetés rapidement. La question n’est donc pas tant celle de la capacité militaire que celle de la conduite simultanée d’opérations complexes sur plusieurs théâtres. Mener de front une action dans les Caraïbes et une autre contre l’Iran exigerait une coordination politique et militaire extrêmement fine. Cela rend l’option plus délicate, sans pour autant l’exclure. Mais la question ne se limite pas à la possibilité de redéployer des forces d’un théâtre à un autre. Les États-Unis disposent également de bases dans les pays voisins, où ils peuvent projeter des moyens supplémentaires, notamment aériens.

Selon le Washington Post, Donald Trump a été informé par l'intermédiaire de Steve Witkoff que le gouvernement iranien avait annulé les exécutions prévues de 800 personnes. Cette raison a-t-elle vraiment pu faire reculer le président américain ?

Très sincèrement, j’en doute. D’abord, aucune preuve tangible ne confirme réellement cette suspension des exécutions. Ensuite, même si elle était avérée, une suspension n’implique pas une annulation définitive. Une fois la pression internationale retombée, elles pourraient reprendre. À mes yeux, cet argument relève davantage d’un prétexte commode que d’un véritable facteur décisionnel. Il permet de justifier un recul sans en assumer pleinement la portée stratégique.

L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar, Oman et d’autres alliés du Golfe ont visiblement fait pression pour que Donald Trump ne frappe pas l’Iran. La guerre des "douze jours" a-t-elle provoqué un électrochoc dans la région ?

Très clairement. L’Iran adresse des messages explicites aux États de la région : toute action militaire américaine entraînerait des répercussions immédiates. Lors de la "guerre des douze jours", les Américains ont agi avec retenue, mais de manière brutale, et il est probable que le recours à ce que Donald Trump appelle, dans la lignée de Roosevelt, le big stick - le "gros bâton" - permette parfois de contenir une escalade. En revanche, un déploiement de forces beaucoup plus massif, visant explicitement à faire tomber le régime iranien, entraînerait très probablement des conséquences bien plus lourdes pour l’ensemble des pays de la région. Il est peu probable que l’Arabie saoudite, le Qatar ou Bahreïn souhaitent en assumer le coût sécuritaire.

Des voitures brûlent dans une rue lors d'une manifestation à Téhéran, en Iran, le 8 janvier 2026.
Des voitures brûlent dans une rue lors d'une manifestation à Téhéran, en Iran, le 8 janvier 2026.

Israël aurait aussi freiné une frappe américaine contre son ennemi juré, le régime iranien. Pourquoi ?

Une hypothèse plausible concerne l’état de préparation militaire d’Israël. La "guerre des douze jours" a été extrêmement coûteuse en matériel, notamment en systèmes de défense antimissile. Il est légitime de se demander si Israël dispose aujourd’hui des capacités nécessaires pour affronter une nouvelle vague de représailles iraniennes, tout en assurant sa propre défense.

Mais l’Iran dispose-t-il encore de capacités de représailles ?

On ignore si le régime a reconstitué ses stocks, s’il peut mobiliser efficacement ses réseaux régionaux ou ses capacités balistiques. Les milices affiliées, comme le Hezbollah ou le Hamas, sont aujourd’hui affaiblies. La véritable incertitude porte sur les stocks d’uranium enrichi et sur la capacité réelle du régime à escalader davantage.

Un responsable américain a déclaré que le porte-avions USS Abraham Lincoln et plusieurs destroyers, des navires de guerre à missiles guidés, devraient arriver au Moyen-Orient dans les jours qui viennent. Donald Trump parle d'une "armada" en route vers le Moyen-Orient. Si l’Iran refuse de négocier aux conditions américaines, des frappes sont-elles inévitables ?

Il s’agit avant tout d’une forme de pression exercée sur Téhéran. Il faut voir si la menace d'un recours à la force et la capacité réelle de mener une opération dans la durée, avec un niveau d’intensité variable - qu’elle soit progressive ou, au contraire, massive et immédiate - sont susceptibles de contraindre le régime à négocier. La question centrale ne tient d’ailleurs pas uniquement aux intentions américaines, mais aussi aux conditions que les Etats-Unis souhaitent imposer à l’Iran. S’agit-il d’obtenir l’abandon définitif du programme nucléaire ou de mettre fin à la répression indiscriminée exercée contre la population ? Ces objectifs sont fondamentalement distincts.

Si Washington intervient, visera-t-il une décapitation du régime ou des infrastructures stratégiques ? Ou les deux ?

On peut établir un parallèle avec ce qu'il s’est produit au Venezuela. Une frappe dite de "décapitation" a été envisagée dans la mesure où la capture de Maduro aurait effectivement fragilisé le régime. Toutefois, cette action n’a pas été suivie d’effets durables, et l’on a finalement privilégié la négociation avec ses successeurs. La question se pose sensiblement dans les mêmes termes pour l’Iran.

Frapper au sommet - c’est-à-dire éliminer un dirigeant comme Khamenei, qui demeure malgré tout l’un des interlocuteurs possibles, ou encore le président, souvent perçu, avec beaucoup de réserves, comme plus modéré — serait-ce suffisant ? La véritable interrogation porte sur la solidité actuelle du régime iranien. Il pourrait basculer dans une logique de surenchère ou pourrait concéder, pour préserver l’essentiel, des compromis majeurs aux Américains. À mon sens, la situation se situe dans un entre-deux. Le régime privilégie traditionnellement la sécurité et l’idéologie, du moins pour l’instant, au détriment des considérations économiques ou d’une véritable négociation internationale. D’autres frappes américaines sur les sites nucléaires font partie du spectre des options possibles, mais leur efficacité réelle reste incertaine.

Les manifestations vont-elles reprendre tôt ou tard ?

Il convient d’abord de mesurer l’ampleur de la répression. Celle-ci est sans précédent, d’une brutalité littéralement inouïe. Les nombreux témoignages montrent que cette violence extrême est à la hauteur de la peur réelle qui habite le régime. D’un point de vue historique, un pouvoir qui craint pour sa survie tend toujours à écraser la contestation intérieure avec une violence proportionnelle à la menace qu’il perçoit.

Cela étant, de nombreuses incertitudes demeurent. Lorsque la peur s’estompe ou que le régime n’a plus rien à perdre, il n'est pas exclu que de nouvelles vagues de manifestations puissent provoquer un basculement. Ou que certains cadres du pouvoir pourraient céder, fuir, ou même rejoindre les manifestants. Et qu’en serait-il de l’armée ? On sait qu’elle est relativement affaiblie et que le contrôle du dispositif sécuritaire repose principalement sur les Gardiens de la révolution. Si l’armée venait à se rallier entièrement au mouvement populaire, l’équilibre des forces s’en trouverait profondément bouleversé, avec des conséquences majeures.

Par ailleurs, une aide extérieure - en particulier américaine - pourrait accentuer la fragilisation du régime en exerçant une double pression, intérieure et extérieure, comparable à un effet de tenaille. Toutefois, nous restons ici dans le registre de l’incertitude et du pari. Il faut saluer le courage et la persévérance du peuple iranien. Ce n’est plus seulement de la brutalité : c’est de l’ordre du crime.

Un canal subsiste entre Washington et Téhéran, notamment entre le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, et Steve Witkoff, l'envoyé spécial de Donald Trump. Une désescalade est-elle totalement exclue ?

L’intérêt même de ces canaux parallèles réside dans leur capacité à ouvrir la voie à des négociations informelles, susceptibles d’être ensuite formalisées et amplifiées. Ce qui est frappant, c’est que le même acteur, Witkoff, semble systématiquement à la manœuvre, qu’il s’agisse de l’Ukraine, de la Russie ou encore du Moyen-Orient. On a le sentiment que Trump s’appuie toujours sur un cercle restreint de personnes pour tenter de faire aboutir ses initiatives.

Cette méthode s’inscrit pleinement dans une approche fondamentalement transactionnelle. Trump cherche à obtenir le "meilleur deal" possible, tout en limitant au maximum son degré d’engagement : une action brève, ciblée et offrant le rendement politique le plus élevé. Dès lors, la question centrale devient celle des bénéfices pour les États-Unis. C’est à partir de là que l’analyse doit se construire, et la question du nucléaire figure très probablement parmi les éléments clés de cette équation.

Certains redoutent un scénario chaotique, voire autodestructeur, du régime iranien car Khamenei a perdu de nombreux conseillers durant la "guerre des douze jours". Est-ce crédible ?

Le régime iranien est plus complexe qu’une simple figure autoritaire isolée. Il repose sur des structures profondes, construites sur quatre décennies. S’il existe une part d’incertitude liée à l’élimination de certains cadres clés, le régime conserve une rationalité stratégique. Toute frappe ciblée pose toujours la question de la succession et du risque de voir émerger un pouvoir encore plus dur.

© REUTERS

La véritable interrogation porte sur la solidité actuelle du régime iranien face au président américain.

"La Pologne a vécu un rêve depuis 1989, elle ne doit pas le gâcher" : l'avertissement du grand poète Tomasz Rozycki

23 janvier 2026 à 17:00

Le grand poète polonais Tomasz Rozycki, s'est fait connaître du public français l'an dernier en publiant son roman "Les voleurs d'ampoules" (Ed. Noir sur Blanc), qui raconte dans un style onirique et plein d'humour la journée d'un jeune garçon dans une barre d'immeuble de la Pologne communiste. Le livre a obtenu le prix Grand Continent. Tomasz Rozycki, qui est également essayiste, professeur de littérature française et traducteur de Stéphane Malarmé, Arthur Rimbaud et Victor Segalen, vit dans sa ville natale, Opole, dans le sud-ouest de la Pologne. Il plaide depuis le début de la guerre pour la défense de l'Ukraine au nom des valeurs européennes. Voici le texte qu'il nous a envoyé, en français, au moment où L'Express consacre son dossier de couverture au "décollage fou" de la Pologne.

Ce qui s'est passé en Pologne au cours de ma vie, je peux le qualifier de miracle. Je suis né dans un pays gouverné par un régime autoritaire dépendant de Moscou. À l'âge de onze ans, j'ai vu, au milieu de la nuit, la police secrète emmener mon père, serrurier dans une usine de machines-outils et élu vice-président du syndicat par le personnel de l'usine. Il a été emmené vers une destination inconnue et nous sommes restés longtemps sans nouvelles de lui, car il avait osé exiger des autorités qu'elles respectent les droits fondamentaux de l'homme.

Et pourtant, ce que nous pensions impossible s'est produit : le régime est tombé, puis l'empire soviétique s'est effondré comme un château de cartes. Depuis la chute du régime totalitaire en 1989 et l'adhésion à l'Union européenne en 2004, mon pays a parcouru un long chemin. Nous vivons dans une démocratie, en harmonie et en coopération avec nos voisins, ce qui est un miracle. Ce pays, qui était une périphérie sombre et arriérée de l'Europe, est devenu, grâce au talent et à l'esprit d'entreprise de ses habitants, ainsi qu'aux subventions de l'Union européenne, l'un des pays les plus prospères d'Europe. Chaque génération qui a grandi dans cette partie de l'Europe dans la liberté et la paix est un trésor.

En Pologne, on le sait très bien après avoir vécu la catastrophe de la Seconde Guerre mondiale. Notre situation géographique, entre deux géants qui écrasent tout sur leur passage, la Russie et l'Allemagne, nous a valu une malédiction historique que nous avons réussi à surmonter. L'Histoire nous enseigne que nous ne pouvons pas nous opposer seuls à ces géants, surtout lorsqu'ils coopèrent entre eux. L'histoire nous dit que nous ne pouvons pas compter sur des alliances, surtout celles qui sont lointaines, comme celles avec la France ou la Grande-Bretagne en 1939. La Pologne sera tôt ou tard trahie, même si nous nous battons héroïquement et sacrifions la vie de milliers de nos meilleurs citoyens pour nos alliés. Ce fut le cas en 1945, lorsque les Alliés victorieux – dont nous faisions pourtant partie – ont établi sans nous un nouvel ordre mondial à Yalta. La méfiance actuelle des Polonais envers les Alliés occidentaux découle précisément des leçons de l'Histoire : à l'heure de l’épreuve, notre malédiction revit.

La Pologne vit désormais dans "le monde normal"

C'est précisément de cela qu'il s'agit, de la vie de nos enfants, d'une nouvelle génération vivant sans guerre. La Pologne est sortie de la Seconde Guerre mondiale avec un traumatisme terrible, elle a subi d'énormes destructions et des changements territoriaux. Elle a perdu six millions de citoyens, dont toute la communauté juive. Les victimes de cette guerre n'ont toujours pas été pleurées à ce jour. Depuis l'adhésion à l'Union européenne, une nouvelle génération a grandi en Pologne, qui se considère comme citoyenne de l'Occident. Elle vit désormais "dans le monde normal, le monde réel". Elle n'a plus de complexes vis-à-vis de l'Europe occidentale. Ils ne veulent plus émigrer pour trouver du travail et une vie meilleure, car ils se sentent mieux et en sécurité en Pologne, où règne une énergie qui, selon eux, fait désormais défaut à Bordeaux ou à Stuttgart.

Beaucoup considèrent que l'adhésion de la Pologne à l'Union européenne a été un acte de retour juste au sein de la civilisation occidentale. Associés à des investissements dans les infrastructures, les transports, l'amélioration des conditions de vie, le développement de l'éducation et la possibilité d'utiliser des fonds pour la protection de la nature, le renforcement des institutions et des organisations non gouvernementales, la mobilisation de la société civile et le confort de vie ont donné l'espoir que la Pologne, au sein de l'Union européenne et de l'Otan, pourrait se libérer de la malédiction de son histoire et de sa géographie.

Ne pas abandonner les Ukrainiens

Mais attention. À peine plus de trente ans se sont écoulés : la démocratie polonaise est jeune et le nombre de personnes mécontentes des changements est proportionnellement élevé par rapport à celles qui les considèrent comme une bénédiction. La société polonaise est profondément divisée, tout comme celles de nombreux autres pays de l'ancien bloc de l'Est. Beaucoup de gens ne parviennent pas à suivre le rythme des changements ; ils ont perdu le sentiment de sécurité que leur procurait le régime totalitaire en les dispensant de toute obligation de réflexion et d'engagement politique.

L'Union européenne est perçue comme une entité étrangère qui priverait la Pologne de son indépendance et serait responsable de tout ce que les gens redoutent dans le monde moderne : la destruction des traditions familiales et l'effondrement des valeurs conservatrices, si importantes dans un pays où l'Église catholique a, pendant des siècles, été la gardienne des traditions, de la langue et de l'identité. Selon eux, la nouvelle Europe sécularisée, c'est la "propagande du genre" qui détruit toutes les valeurs ou le "Pacte vert" qui serait néfaste pour l'agriculture polonaise. Pour couronner le tout, face à l'agression russe, l'Europe apparaît faible et l'Amérique de Trump ne semble plus digne de confiance. La peur de l'avenir est devenue un sujet brûlant — après tout, toute l'habileté politique des populistes consiste à parasiter les angoisses des gens.

Les jeunes Polonais nés après 1989 ont la chance de vivre comme leurs homologues occidentaux. Au début, ils se sont rapidement désintéressés des problèmes politiques et de la "malédiction de régler les affaires polonaises". Les préoccupations des adolescents polonais d'aujourd'hui sont souvent les mêmes que celles de leurs homologues américains. Grâce à Internet, aux séries télévisées et aux réseaux sociaux, des milliers de passionnés de mangas se réunissent chaque année lors de conventions et de rencontres, et les fans de tel ou tel groupe de musique occidentale connaissent par cœur les paroles des chansons, mais ignorent tout de la géographie et de l'Histoire, et laissent la politique entre les mains des fonctionnaires et des manipulateurs. Malheureusement, ce sont souvent les supporters de football qui semblent être les plus intéressés par la politique, les plus actifs et les plus vulnérables à la propagande russe et aux mensonges qui déstabilisent la société.

Les contrastes et les divisions se multiplient. Des milliers de fans de séries télévisées et de livres de fantasy, tout en essayant de continuer à vivre normalement, s'inquiètent du réchauffement climatique, des incendies de forêt en Australie, des manifestations des Afro-Américains aux États-Unis, de leur propre sexualité ou enfin des droits des animaux, parfois plus que de la situation en Ukraine, chez nos voisins proches qui n'ont pas eu la même chance que nous. La pandémie et la catastrophe climatique sont une expérience commune plus réelle pour la jeunesse qu’une nouvelle guerre absurde dans la région. C'est un cauchemar devant lequel ils préfèrent fermer les yeux.

C'est pourtant pour cela que nous nous sommes battu : pour sortir du cercle vicieux des malheurs historiques de la Pologne et vivre une vie normale au sein d'une communauté universelle. En résumé, la guerre en Ukraine et la perspective d'une nouvelle invasion de la Pologne par la Russie sont comme un "memento mori" que personne ne voudrait entendre, comme un réveil d'un rêve si beau qu'il en devient irréel. Pourtant, nous rêvons encore et nous regardons les Ukrainiens mourir pour notre sécurité - ce sont eux qui nous sauvent, ce sont eux qui sont en première ligne. C'est pourquoi la Pologne doit faire tout son possible pour les aider, les soutenir et prouver sa solidarité. En les abandonnant, nous ferions renaître la malédiction de l'Histoire.

© Grzegorz Kubiak

L'écrivain et poète polonais Tomasz Rozycki.

Groenland : ces zones d'ombre qui demeurent sur le projet négocié entre Donald Trump et l'Otan

23 janvier 2026 à 14:02

Les Etats-Unis "n'emploieront pas la force" pour se saisir du Groenland, mais ils exigent "des négociations immédiates" : c'est le message qu'a tenté de faire passer Donald Trump, lors du forum économique mondial de Davos. Mercredi 21 janvier, le président a annoncé avoir posé "le cadre d'un futur accord" sur l'île appartenant au Royaume du Danemark, lors de discussions avec le secrétaire général de l'Otan Mark Rutte, rapporte la chaîne TV5Monde.

L'esprit de l'accord consisterait à accroître la présence de l'Otan dans l'Arctique et à renforcer le contrôle des Etats-Unis sur certaines parties du territoire, tout en empêchant la Chine et la Russie de s'approcher des ressources minières de l'île, rapporte, de son côté, le New York Times. Les détails des discussions restent néanmoins flous : voici ce que l'on sait sur le projet des Etats-Unis pour le Groenland.

La révision d'un accord de défense

Selon le New York Times, et des sources au fait des discussions, les Américains envisagent une renégociation de l'accord de défense de 1951 entre les Etats-Unis et le Danemark, afin de consacrer la pleine souveraineté de Washington sur ses bases militaires, sans rendre de comptes au Danemark. "Cette solution, si elle aboutit, sera excellente pour les Etats-Unis d'Amérique et tous les pays membres de l'Otan", avait déclaré Donald Trump au sujet de l'accord, lors de son discours à Davos.

En effet, selon l'accord conclu en 1951, les Etats-Unis assurent la défense du Groenland, en contrepartie du droit d'être présents via leurs bases militaires sur l'île, et d'établir de nouvelles bases ou "zones de défense", si l'Otan le juge nécessaire. Les Etats-Unis n’ont cependant pas la main sur tous leurs mouvements. Ils ont le droit d’envoyer autant de troupes qu’ils le souhaitent vers leur base, mais doivent informer le gouvernement danois de toutes leurs opérations.

"Les représentants de l'Otan ont envisagé d'étendre le pacte de 1951 au sein du territoire. Un tel accord s'inspirerait probablement de l'accord de "zone de souveraineté" en vigueur à Chypre, où les bases militaires britanniques sont considérées comme faisant partie du territoire britannique", résume le New York Times.

Pleine souveraineté sur la base de Pituffik

Cela conférerait notamment aux Etats-Unis la pleine souveraineté sur leur base spatiale de Pituffik, au nord-ouest de l'île de glace. Cette installation militaire, qualifiée de "sommet du monde", est l'une des plus isolées. Selon la Force spatiale américaine, elle sert, entre autres, à effectuer des missions "d'alerte antimissile, de défense antimissile et de surveillance spatiale", protégeant ainsi le territoire américain des missiles ennemis depuis l'arctique. "Ce territoire groenlandais pourrait s'avérer crucial pour le projet américain de construction du système de défense antimissile "Dôme d'or", dont certains éléments pourraient être déployés au Groenland", note le quotidien new-yorkais.

L'accord visera également à empêcher les pays non membres de l'Otan, en particulier la Russie et la Chine, d'exploiter les terres rares qui se trouvent sous la calotte glaciaire du Groenland, et qu'ils "ne puissent avoir accès économiquement et militairement" à l'île, ainsi qu'au sept pays de l'arctique (les Etats-Unis, le Canada, le Danemark, l'Islande, la Suède, la Finlande et la Norvège), a révélé Mark Rutte sur Fox News.

Pas de légitimité politique

Néanmoins, si les Etats-Unis tentent de trouver une solution sur le plan militaire, ils pâtissent d'un manque de légitimité politique et de consensus avec le Danemark. En effet, une telle révision de l'accord de défense ne peut aboutir sans l'accord du royaume, qui contrôle le Groenland. Or, la Première ministre danoise a affirmé ne pas avoir été consultée à ce sujet.

"Il va de soi que seuls le Danemark et le Groenland eux-mêmes peuvent prendre des décisions concernant les questions relatives au Danemark et au Groenland", a ainsi martelé Mette Frederiksen, au lendemain de l'annonce. Pour sa part, si Donald Trump tente désormais d'obtenir satisfaction en utilisant un ton moins martial, il a néanmoins prévenu les principales puissances mondiales : "si nous n'obtenons pas le Groenland, nous nous en souviendrons". Une menace à peine voilée, symptôme des tensions toujours à l'oeuvre dans cette région stratégique.

© REUTERS/Kevin Lamarque/File Photo

Le président américain Donald Trump, lors d'une rencontre avec le secrétaire général de l'Otan, Mark Rutte, en octobre 2025.

Groenland : les vraies raisons de la défaite de Donald Trump

23 janvier 2026 à 13:04

Donald Trump a été défait dans sa bataille du Groenland par le front uni des Européens mais aussi par les marchés financiers américains, qui ont perdu 1 000 milliards de dollars en un jour, le 20 janvier. "Nos marchés ont connu hier leur première baisse à cause du Groenland, qui nous a donc déjà coûté beaucoup d’argent", a reconnu Trump le lendemain, avant de renoncer à annexer l’île de force et à taxer les Européens qui s’y opposeraient.

La tragi-comédie a mis au jour la grande vulnérabilité financière de Washington, qui s’explique d’abord par son endettement public record. Une fragilité que les Européens pourraient être tentés d’exploiter dans de prochaines querelles transatlantiques, si d’aventure le président américain devait renouveler ses prétentions sur le Groenland ou ouvrir un autre front.

La crainte des effets destructeurs des guerres commerciales

La dépendance à l’égard du mégalomane de Washington et de ses foucades est périlleuse, non seulement pour les pays du Vieux Continent qui ont besoin de son appui face à l’impérialisme russe, mais aussi pour les investisseurs. Ceux qui disposent de grandes quantités de dollars américains et de bons du trésor US sont de moins en moins disposés à financer le déficit de la balance américaine des paiements courants, par crainte des effets destructeurs des guerres commerciales de Trump. Vendre l’Amérique est devenu tendance.

Ainsi George Saravelos, analyste de Deutsche Bank, écrivait le 18 janvier à ses clients : "Alors que la stabilité géoéconomique de l’alliance occidentale est perturbée de manière existentielle, il n’est pas évident que les Européens soient toujours aussi enclins à jouer leur rôle" quant à la dette américaine. Deux jours plus tard, un fonds de pension danois annonçait qu’il allait vendre ses bons américains. Un fonds suédois lui emboîtait le pas peu après.

Les Européens ne sont pas seuls. Le montant de dette américaine détenu par la Chine est au plus bas depuis 18 ans, car Pékin a choisi de privilégier l’or aujourd’hui. Les investisseurs japonais, plus gros détenteurs de dette américaine dans le monde, sont tentés de profiter de la hausse des taux au Japon. Même le géant américain de la gestion d’actifs Pimco a fait savoir qu’il allait vendre une partie de ses bons américains.

La dette publique des États-Unis atteint le montant faramineux de 38 000 milliards de dollars et la montagne continue de croître : 6 milliards de dollars s’y ajoutent chaque jour, depuis que Trump est revenu à la Maison-Blanche il y a un an ! "Le dollar est notre monnaie mais votre problème" se vantait il y a un demi-siècle John Connally, le ministre des Finances du président Richard Nixon, devant des Européens estomaqués. Entre-temps, il est devenu aussi le talon d’Achille de l’Amérique.

L’Union européenne aurait d’ailleurs intérêt à juguler les flots d’épargne européenne qui partent aux Etats-Unis (quelque 300 milliards d’euros par an) pour investir dans les pays européens eux-mêmes. Car l’épargne des citoyens européens finit souvent dans des fonds étrangers, notamment américains, qui s’en servent pour acheter des entreprises européennes. L’argent serait mieux utilisé s’il servait à financer l’innovation et le réarmement en Europe même.

Pour cela cependant, l’UE doit commencer par balayer devant sa porte. Il serait nécessaire de réaliser enfin l’union des marchés de capitaux, comme l’ancien président de la Banque centrale européenne Mario Draghi l’a préconisé dans son rapport de 2024. Il faudrait aussi permettre à l’Union européenne d’emprunter plus largement, afin que les investisseurs disposent de bons du Trésor européens à acheter - les 90 milliards d’euros que l’UE va emprunter pour aider l’Ukraine sont un pas dans la bonne direction.

Enfin et surtout, il faut accroître l’attractivité et le dynamisme de l’économie européenne, tant il est vrai que si les Européens envoient autant d’argent aux Etats-Unis, c’est d’abord parce que ce type de placement rapporte. L’indépendance de l’Europe n’a jamais été aussi nécessaire qu’aujourd’hui, mais elle a un prix.

© REUTERS

Donald Trump à la Maison-Blanche, le 9 janvier 2026.

Les films projetés aux agents de la DGSE, les industriels de défense furieux contre Macron

23 janvier 2026 à 07:45

La CIA noyaute l'entourage du président vénézuélien,le Mossad israélien piège les bipeurs du Hezbollah,les espions de Poutine payent des petites mains pour dessiner des étoiles de David dans Paris... Si vous ne vous intéressez pas au monde de la défense et de l'espionnage, c'est lui qui s'intéressera à vous. Retrouvez, chaque semaine, notre sélection d'indiscrets exclusifs en France... et notre revue de presse des nouvelles les plus saillantes en Europe.

La DGSE fait son cinéma

On peut être espion, cinéphile et même avoir de l’auto-dérision. Cet automne, la DGSE a fait diffuser trois films pour ses agents dans le cadre de son "ciné-club". D’abord L’Armée des Ombres, de Jean-Pierre Melville, le récit de la lutte clandestine de quatre résistants dans la France occupée. Puis Les Patriotes, d’Eric Rochant, souvent projeté aux nouvelles recrues du service secret. Et enfin, plus étonnant, Opération Corned-beef, la comédie de Jean-Marie Poiré dans laquelle un agent de la DGSE, joué par Jean Reno, doit gérer l’irruption en pleine mission de sa compagne, chargée… de séduire sa cible.

Macron va parler dissuasion nucléaire…

Emmanuel Macron devrait prononcer "bientôt" un grand discours doctrinal sur la dissuasion nucléaire. La date évoquée est le 24 février. Au cours de chaque quinquennat, les présidents français s’expriment sur le sujet ; Emmanuel Macron l’avait ainsi fait le 7 février 2020 à l’École de guerre. Cette année, il insistera sur la dimension européenne des intérêts vitaux de la France et pourrait introduire la notion d'"épaulement conventionnel européen" à nos forces nucléaires.

… et fâche les industriels de la défense

Les "vœux aux armées" du président de la République, le 15 janvier à Istres, sont restés en travers de la gorge des industriels du secteur. Reconnaissant que, contrairement à ses promesses de 2022, la France n’était pas en "économie de guerre", le chef de l’Etat a réclamé que l’industrie "s’adapte davantage", rappelant que les armées n’étaient pas "un client captif". En privé, les entreprises font valoir l’absence de nouvelles commandes et le chaos budgétaire. "L’économie de guerre ? Pour nous, c’est terminé. On a compris que ça n’avançait pas", entend-on.

Et notre revue de presse vue d'Europe...

Conquête. Selon plusieurs experts britanniques, Vladimir Poutine pourrait tenter d’envahir l’Estonie via la ville frontalière de Narva en cas d’accord de paix favorable en Ukraine. Et ce dès 2026. (The Sun, Londres, 18 janvier)

Cyber-espion. Un Suédois de 33 ans a été arrêté pour espionnage au profit de la Russie. Ce consultant informatique, ancien prestataire de l’armée, s’occupait de la cybersécurité de plusieurs médias suédois, dont Dagens Nyether, le premier quotidien du pays. (Dagens Nyether, Stockholm, 15 janvier).

Cobayes. Le renseignement serbe et son homologue russe du FSB ont mené des essais conjoints sur des chiens, en 2025. Ces expériences avaient pour but de tester un canon à son, une arme utilisée pour le contrôle des foules. Une alliance qui documente le rapprochement entre les deux pays. (Politico, Bruxelles, 15 janvier)

Méga-ambassade. Plusieurs élus conservateurs s’inquiètent d’une pièce secrète installée dans la future "méga-ambassade" chinoise à Londres, dont le Telegraph révèle les plans. Elle se situe à proximité du réseau de câbles à fibre optique londonien, rendant possible un espionnage technique des données de la City. (The Daily Telegraph, Londres, 12 janvier)

Maître-espion Marius Lazurca, conseiller présidentiel à la sécurité nationale, est pressenti pour devenir directeur d’un des deux services secrets roumains. Il a étudié la littérature comparée et l’histoire pendant neuf ans à Paris IV-Sorbonne, jusqu’à y soutenir une thèse sur "l'anthropologie du corps dans le monde romain sous le Haut-Empire", en 2003. (Adevarul, Bucarest, 19 janvier)

© imageBROKER/Timon Schneider

Le logo de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE)

Iran : Donald Trump déclare qu'une "armada" navale se dirige vers le golfe Persique

23 janvier 2026 à 07:17

Donald Trump mettra-t-il finalement à exécution ses menaces contre l'Iran ? Alors que la pression sur la République islamique semblait redescendre cette semaine, le président des Etats-Unis a affirmé, jeudi 22 janvier, qu'une "armada" navale américaine était en route pour le golfe Persique, mais qu'il espérait ne pas avoir à l'utiliser.

"Nous avons beaucoup de navires qui se dirigent dans cette direction, au cas où. Je préférerais qu'il n'arrive rien mais nous les surveillons de très près", a dit Donald Trump aux journalistes, à bord de l'avion présidentiel qui le ramenait aux Etats-Unis après son déplacement en Suisse, où il a participé au Forum économique mondial de Davos.

Navires de guerre

Un responsable américain, qui a tenu à rester anonyme, a par ailleurs déclaré que le porte-avions USS Abraham Lincoln et plusieurs destroyers, des navires de guerre à missiles guidés, devraient arriver au Moyen-Orient dans les jours qui viennent. Un autre responsable a déclaré que l'envoi de systèmes de défense aérienne supplémentaires était envisagé afin de protéger les bases militaires américaines de la région d'éventuelles frappes iraniennes.

Le président américain a menacé l'Iran à de nombreuses reprises lors de la répression des plus importantes manifestations depuis la Révolution islamique de 1979, évoquant à demi-mot une intervention militaire en soutien aux manifestants. Il a toutefois fait marche arrière la semaine dernière, annonçant qu'il avait empêché des exécutions de prisonniers.

Nucléaire iranien

Donald Trump a également déclaré que Washington agirait si Téhéran reprenait son programme nucléaire. Les Etats-Unis ont frappé en juin plusieurs sites nucléaires iraniens lors d'une guerre de 12 jours opposant Israël à l'Iran.

"S'ils essaient de (reprendre leur programme nucléaire), ils devront aller dans une autre zone. Nous les frapperons là aussi, tout aussi facilement", a dit jeudi le locataire de la Maison-Blanche.

© REUTERS

Donald Trump fait une annonce devant des journalistes à bord de son avion Air Force One, au retour du forum de Davos, jeudi 22 janvier.

"C'est extrêmement préoccupant" : l'Europe dans la tempête et... Chypre prend la barre

23 janvier 2026 à 06:30

Habitué aux ovations à Londres, Berlin ou Paris, Volodymyr Zelensky n'est pourtant pas un héros partout en Europe. Ce 8 janvier, le président ukrainien a effectué sa première visite à Chypre, pour assister à la cérémonie d'ouverture des six mois de présidence chypriote du conseil de l'Union européenne. A Nicosie, une formule est alors devenue virale sur les réseaux sociaux : "Rentre chez toi le clown".

Dans son discours, le chef de l'Etat ukrainien a commis un impair historique pour cette île coupée en deux, entre la partie sud qui fait partie de l'Union européenne et le nord de facto contrôlé par la Turquie depuis 1974. "Zelensky est venu chez nous et il n'a même pas mentionné l'invasion turque… Forcément, les gens d'ici l'ont remarqué, souffle Andreas Theophanous, spécialiste des relations internationales à l'Université de Nicosie. Ce que la Turquie a fait à Chypre est encore pire que ce que la Russie fait à l'Ukraine : la Turquie a pris 40% de Chypre à l'époque [NDLR : pendant l'invasion de 1974], puis a déplacé la population d'Anatolie pour prendre possession des maisons des Chypriotes grecs expulsés. Zelensky ne l'a pas du tout évoqué dans sa prise de parole."

Un symbole des divergences d'intérêts européens

De manière réaliste, le président ukrainien ne pouvait pas se permettre de critiquer la Turquie, deuxième armée de l'Otan et pays clé de l'accès à la mer Noire. Mais cet épisode ukrainien reflète la complexe équation européenne, dans laquelle vingt-sept pays n'ont évidemment pas les mêmes intérêts politiques et géographiques : pour de nombreux Chypriotes, l'Union européenne se mobiliserait davantage pour le Groenland ou pour l'Ukraine —qui n'est pas un pays membre— que pour Chypre, Etat de l'UE depuis 2004 et en conflit avec la Turquie.

Chypre succède pour six mois au Danemark à la présidence du Conseil de l'UE, avant de laisser la place à l'Irlande au 1er juillet. A ce poste, le pays méditerranéen est chargé de coordonner les positions des Vingt-Sept, d'appeler à des réunions d'urgence et de présider les sessions entre ministres. Un rôle qui peut être décisif, comme lorsque la France présidait le Conseil de l'UE lors du premier semestre 2022 et a pu impulser la réponse européenne à l'invasion russe de l'Ukraine. Un costume trop grand pour un pays d'1,2 millions d'habitants ? "Par définition, la présidence d'un petit Etat membre est une présidence très faible, en particulier dans le cas de Chypre, soulève un diplomate européen. Aujourd'hui, personne ne pense sérieusement que la présidence chypriote incarne le visage de l'Union européenne sur le plan géopolitique. Personne. Si vous aviez l'Allemagne ou la France, ça aurait plus de poids."

Mais cette présidence se retrouve sous le feu des projecteurs en ce début d'année, alors que Donald Trump menace d'annexer le Groenland, territoire d'un pays membre, et que Vladimir Poutine redouble de violence contre l'Ukraine. "Chypre prend la présidence et l'Europe se trouve à la croisée des chemins, que ce soit dans ses relations avec les Etats-Unis, avec la Russie ou la Chine, mais aussi sur les questions économiques", souligne le professeur Andreas Theophanous.

Pour les dirigeants chypriotes, le statut délicat de l'île donne toutefois un atout de poids à leur présidence : celui de saisir à quel point les souverainetés territoriales de Kiev et Nuuk sont importantes. "Nous sommes le seul État membre de l'Union européenne sous occupation d'une puissance étrangère et nous comprenons ainsi l'Ukraine mieux que n'importe qui", a déclaré le président chypriote Nikos Christodoulidis. Suffisant pour affronter la tempête mondiale qui s'annonce ?

Une affaire de corruption qui tombe mal

D'autant que Chypre traverse son propre cyclone : le 8 janvier, une vidéo publiée sur X montre de nombreux hommes politiques de premier plan expliquant comment contourner les règles encadrant le financement des partis, notamment avec des sommes en liquide. Le président Christodoulidis et son épouse sont directement nommés dans les vidéos, accusés de corruption, ce qui pousse l'opposition à réclamer une enquête officielle.

Le chef de cabinet du président, qui était aussi son beau-frère, a déjà démissionné et la Première dame a dû quitter ses fonctions à la tête d'une organisation caritative mise en cause. "C'est extrêmement préoccupant pour une présidence du Conseil de l'UE qui se déroule déjà dans une période dramatique, réagit Laurence Farreng, députée européenne du groupe Renew. Nous espérons que toute la transparence sera faite sur cette affaire."

L'eurodéputée française explique par ailleurs avoir été "choquée" par les premiers pas de la présidence chypriote, qui permet au Mercosur d'entrer en vigueur avant même le passage du texte au Parlement européen, par le simple vote du Conseil européen à la majorité. "Ils autorisent l'entrée en application provisoire du Mercosur, ce qui constitue un très mauvais signal et mérite d'enclencher un débat sur cette présidence chypriote", estime Laurence Farreng.

Autre affaire gênante pour les autorités chypriotes : deux hommes russes ont été retrouvés morts sur l'île en ce début d'année, un diplomate qui se serait suicidé dans l'ambassade de Russie et un oligarque dont le corps a été retrouvé sur la côte. Ces deux décès mettent en lumière la forte présence russe à Chypre, où Moscou reste le premier investisseur international, devant l'UE et les Etats-Unis, avec 83,4 milliards d'euros en 2024.

© REUTERS

Le président chypriote Nikos Christodoulides et la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen observent la zone tampon contrôlée par l'ONU à Nicosie, Chypre, le 15 janvier 2026. REUTERS/Yiannis Kourtoglou

Groenland : les menaces de l’Europe ont-elles fait changer d’avis Donald Trump ?

23 janvier 2026 à 06:00

Il arrive parfois que l'actualité semble se jouer loin de nous. Alors tous les vendredis, on s’intéresse à un évènement qui a marqué la semaine, d’un point de vue européen, et on prend le temps d’expliquer pourquoi il nous concerne tous.

Pour marquer sa première année de retour à la Maison-Blanche, Donald Trump a frappé fort. Après avoir vivement critiqué les Européens au Forum de Davos, en Suisse, il a annoncé être parvenu à un accord sur le Groenland, après des discussions avec le secrétaire général de l’Otan Mark Rutte.

Un accord qui reste flou, mais qui permet de lever la menace de 10 % de droits de douane supplémentaires pour les pays qui s’opposent à l’annexion du Groenland.

Pour autant, la crise diplomatique et commerciale n’est peut-être pas finie. Ce deal a été négocié sans le Groenland et sans les Européens. Alors les 27 pourraient continuer de préparer leur riposte, en cas de nouveau revirement du président américain.

Pour comprendre les outils dont dispose l’Europe pour faire face à l’imprévisible administration Trump, Muriel Breiman, rédactrice en chef adjointe du service Economie de L’Express est dans cet épisode de "La semaine européenne".

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Cet épisode a été écrit et présenté par Charlotte Baris, monté et réalisé par Jules Krot.

Crédits : AFP

Musique et habillage : Emmanuel Herschon / Studio Torrent

Visuel : Alice Lagarde

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