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"Un modèle pour l'Otan" : face à la menace russe, la Pologne dévoile son bouclier antidrones

29 janvier 2026 à 19:31

"Nous voulons que le programme SAN, notre nouvelle couche de défense aérienne, serve de modèle pour l'ensemble de l'Otan", scande le ministre de la Défense polonais, Wladyslaw Kosiniak-Kamysz, devant des rangées de membres du corps diplomatique militaire. Au pupitre, ce poids lourd du gouvernement a de quoi jubiler : la Pologne est le premier pays européen de l’Alliance atlantique à annoncer le déploiement d'un système aussi fourni pour défendre la protection de ses frontières face à l’intrusion de drones russes.

Il était temps, s’accordent les observateurs. La nuit du 9 au 10 septembre dernier a laissé un traumatisme vivace sur les bords de la Vistule. A l’époque, les Polonais se réveillent au petit matin dans la stupeur, bouleversés par l’intrusion d’une vingtaine de drones russes dans leur espace aérien. Un précédent inédit dans l’histoire de l’Otan, et vécu ensuite par plusieurs autres membres de l’Alliance atlantique, France incluse.

L’incident a alimenté les débats pendant plusieurs semaines, à mesure que des débris de drones étaient retrouvés sur une large partie du territoire polonais. "Cela a révélé les failles de notre défense anti-aérienne", concède Tomasz Pawłuszko, professeur à l’Université Opole et spécialiste affilié à Lukasiewicz-ITECH, un centre de recherche en innovation.

"Vaisseaux connectés"

À l’automne, des chasseurs polonais et des F-35 néerlandais, sous l’égide du Commandement aérien allié de l’Otan, ont dû être mobilisés pendant plusieurs heures. Un dispositif disproportionné, ni viable opérationnellement ni soutenable financièrement face à des drones produits à bas coût par la Russie. "Nous n’avons pas suffisamment tiré les enseignements du front ukrainien. L’investissement dans le développement de logiciels intelligents, notamment en matière de systèmes autonomes ou d’aide à la décision a pêché", poursuit l’expert.

Conscient de la gravité de la situation, le ministre de la Défense polonais prévient : "Ce projet s’inscrit dans une procédure d'urgence opérationnelle et doit être mis en œuvre dans un délai de deux ans". C’est le mastodonte national PGZ, l’entreprise de technologie polonaise Advanced Protection Systems et la société norvégienne Kongsberg qui ont été choisis pour mener conjointement ce projet d’ampleur. "Une bonne nouvelle pour notre tissu industriel, note l’analyste Tomasz Pawłuszko. Il y a cinq ans, nous aurions sans doute dû acheter du matériel fini et entièrement fabriqué à l’étranger".

"Il s’agit de mettre en œuvre un véritable système de 'vaisseaux connectés'", explique le ministre de la Défense. Car d’une part, il faut détecter et suivre la menace, à l’aide d’une multitude de senseurs - comprenant radars, caméras et capteurs. Et, en parallèle, il faut pouvoir agir vite. Pour cela, des effecteurs d’artillerie, des missiles à bas coût, des engins de brouillage et des drones kamikazes seront à disposition. "Le célèbre 'Monstre de Tarnow', une arme multi-canons capable de tirer jusqu’à 3 000 fois par minute, fera par exemple partie du système", révèle le vice-ministre de la Défense, Cezary Tomczyk, dans une interview accordée au média Wirtualna Polska.

Le tout sera financé par le mécanisme européen Safe, qui assure des prêts avantageux aux Etats membres, et dont la Pologne est le plus large bénéficiaire, forte de plus de 43 milliards d’euros à utiliser d’ici 2030. Un véritable tour de force diplomatique qui appelle désormais des résultats opérationnels. "L’irruption de drones sur le champ de bataille nécessite une intégration poussée entre les armées de terre et de l’air", souligne l’expert Tomasz Pawłuszko, qui juge cruciale la formation rapide des soldats au nouveau système. Sur le papier, ce nouveau rideau défensif, qui vient s'ajouter aux programmes déjà engagés jusqu'ici (à l'image de l'acquisition des systèmes américains Patriot), pourrait faire de la Pologne un des pays les mieux dotés au monde en matière de défense antiaérienne d'ici quelques années.

Une aubaine, dans un contexte dégradé par actions malveillantes du Kremlin, entre sabotages répétés, attaques cyber et pression migratoire constante à la frontière orientale. "Nous construisons un système antidrones polonais pour pouvoir faire face au risque de guerre", lâche le vice-ministre de la Défense, Cezary Tomczyk. En Pologne, la menace est particulièrement réelle.

© EPA

Des soldats polonais s'entraînent sur un système américain pour neutraliser des drones ennemis.

Iran : ce que change l’inscription des Gardiens de la révolution sur la liste européenne des organisations terroristes

29 janvier 2026 à 17:29

Un nouveau train de sanctions européennes doit s'abattre sur l'Iran, en réponse à la répression "la plus violente" de l'histoire du pays. D’après un nouveau décompte de l’ONG Human Rights Activists News Agency, basée aux Etats-Unis, 6 373 personnes ont été tuées durant le mouvement de contestation (3 000 selon un bilan officiel des autorités), 11 018 gravement blessées et 42 486 arrêtées.

Les Vingt-Sept, réunis en Conseil des Affaires étrangères ce jeudi 29 janvier, viennent ainsi d'annoncer avoir sanctionné quinze hauts responsables iraniens et six entités, dont le ministre de l'Intérieur, Eskandar Momeni. Le chef de la police de la sécurité publique et le commandant de la brigade des forces spéciales Saberin Takavar du Corps des gardiens de la révolution islamique sont également visés selon un règlement d'exécution du Conseil publié dans l'après-midi. Mais, pour aller plus loin encore que les vagues de sanctions économiques (gel des avoirs...) et autres interdictions de pénétrer sur le sol européen, les Vingt-Sept se sont s'accordés, ce jeudi, pour inscrire le Corps des Gardiens de la révolution, le bras armé du régime théocratique en Iran, sur la liste des organisations terroristes de l’Union européenne. "Les ministres des Affaires étrangères de l'UE viennent de prendre la décision de désigner la Garde révolutionnaire iranienne comme une organisation terroriste. Tout régime qui tue des milliers de personnes de son propre peuple travaille à sa propre disparition", a déclaré Kaja Kallas, la cheffe de la diplomatie européenne.

Des poursuites pénales ?

Longtemps réticente à cette mesure par crainte de rupture de dialogue sur le nucléaire mais aussi sur le sort des otages français Cécile Kholer et Jacques Paris, la France a finalement emboîté le pas à l'Italie et l'Espagne mercredi 28 janvier dans la soirée. "L’insoutenable répression de la révolte pacifique du peuple iranien ne peut rester sans réponse, a indiqué, mercredi soir, Jean-Noël Barrot, le chef de la diplomatie française", sur le réseau social X. Et d'ajouter : "Avec nos partenaires européens, nous prendrons demain à Bruxelles des sanctions contre les responsables de ces exactions". De quoi donner encore un peu plus de vigueur à la mesure, soutenue de longue date par l’Allemagne, les Pays-Bas et la Suède.

Déjà en 2023, après le mouvement de contestation "Femme, vie, liberté", plusieurs pays européens soutenaient la mesure d'inscription au registre des organisations terroristes. Mais concrètement, qu'est-ce que cela peut changer ? Selon le site du Conseil de l'Union européenne, "toutes les personnes, tous les groupes et toutes les entités figurant sur la liste en matière de terrorisme font l'objet de mesures concernant le gel des fonds et des avoirs financiers dans le cadre de la coopération policière et judiciaire en matière pénale". Dans les colonnes du journal Le Monde, le spécialiste de l’Iran Matthew Levitt, du Washington Institute, explique ainsi que cette désignation "rendrait passible de poursuites pénales le fait d’appartenir à cette organisation, de soutenir le groupe, d’assister à ses réunions ou d’afficher son logo en public".

"Riposte écrasante" face aux pressions internationale

Mais d'autres chercheurs spécialistes de la zone nuancent les effets d'une telle mesure, qui relèverait davantage du symbolique notamment parce que nombre de Gardiens de la révolution font déjà l'objet de sanctions de la part de l'Union européenne. "Il est très improbable que cette mesure ait un impact majeur sur les calculs des dirigeants iraniens, qui se concentrent désormais soit sur une guerre, soit sur un accord avec Donald Trump", indique Ellie Geranmayeh, du groupe de réflexion European Council on Foreign Relations, auprès du Monde. Mardi, 24 heures avant le basculement de la position de la France, Téhéran avait convoqué l'ambassadeur d'Italie, jugeant "irresponsables" les déclarations italiennes et avertissant de "conséquences destructrices" si l'UE endossait cette proposition, a rapporté l'agence de presse officielle de la République islamique (Irna).

Fondé à la suite de la révolution islamique de 1979 en Iran, le puissant corps iranien des Gardiens de la révolution islamique (CGRI) dispose d'une grande influence dans le pays, où il contrôle des pans de l'économie et des capacités militaires, rappelle l'agence de presse Reuters. Ils supervisent notamment les programmes balistique et nucléaire de Téhéran. Plusieurs pays, dont les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, ont déjà classé les Gardiens de la révolution iranienne comme organisation terroriste.

© REUTERS

Après l'Espagne et l'Italie, la France a soutenu l'inscription des gardiens de la révolution islamique sur la liste européenne des organisations terroristes décidées ce jeudi à Bruxelles.

Donald Trump va-t-il frapper l'Iran ? Les scénarios possibles d'une attaque

29 janvier 2026 à 17:00

Deux semaines après avoir promis aux manifestants iraniens que "l’aide est en route", Donald Trump s’apprête-t-il à attaquer Téhéran ? L’arrivée du porte-avions USS Abraham Lincoln et de son escorte au large des côtes iraniennes en début de semaine rend le scénario plus crédible que jamais. Le locataire de la Maison-Blanche avait déjà menacé de "frapper très fortement" le régime en début de mois, avant de reculer brusquement au prétexte d’une pause de la répression en interne. "A ce moment-là, les Américains ne disposaient pas dans la région des forces nécessaires à la conduite d’une opération de grande ampleur, relève David Rigoulet-Roze, chercheur associé à l’Institut français d’analyse stratégique. Mais ils y ont aujourd’hui déployé un dispositif militaire inédit depuis l’invasion de l’Irak en 2003."

Outre son groupe aéronaval, Washington a dépêché sur place une douzaine de chasseurs F-15E, plusieurs avions-cargos et ravitailleurs, ainsi que des systèmes anti-aériens Patriot et THAAD, afin de renforcer la protection du ciel en cas de menace. Exploitant cette spectaculaire démonstration de force, le président américain a pressé l’Iran, ce mercredi 28 janvier, de conclure un accord sur les armes nucléaires, au risque d’une "attaque bien pire" que les frappes américaines de juin dernier. Pour l’instant, rien n’indique toutefois qu’une issue diplomatique soit atteignable à court terme. Après avoir estimé que des "discussions ne pourront avoir lieu que lorsqu'il n'y aura plus de menaces ni d'exigences excessives", la République islamique a promis de riposter "comme jamais" à toute attaque américaine.

Blocus ou frappes aériennes

Quelle que soit la décision finale du président républicain, le déploiement de son armada lui offre de nombreuses options. "Un blocus maritime pourrait d’abord être envisagé pour mettre un coup d’arrêt aux exportations de pétrole iranien contournant les sanctions, jauge David Rigoulet-Roze. Cela accentuerait la pression sur le régime en tarissant complètement ses maigres ressources financières." Malgré la pression occidentale, Téhéran a exporté plus de 46 milliards de dollars de pétrole brut en 2024, principalement vers la Chine. La disparition de cette manne dégraderait encore des finances déjà au bord du gouffre. Depuis le début du mois, la monnaie iranienne a perdu 5 % de sa valeur, atteignant même son plus bas historique ce mardi 27 janvier, avec 1,5 million de rials pour un dollar.

Les moyens colossaux déployés par Washington ouvrent en parallèle la voie à des options plus agressives. Les trois destroyers de classe Arleigh-Burke accompagnant le porte-avions Abraham Lincoln sont tous dotés de missiles de croisière Tomahawk - déjà employés par Washington pour bombarder l'Iran en juin. "Une nouvelle campagne aérienne contre ce qui reste du programme nucléaire, ou les capacités balistiques du régime, font partie des possibilités, analyse Behnam Ben Taleblu, chercheur principal à la Foundation for Defense of Democracies (FDD) à Washington. Cela pourrait s'accompagner de frappes contre les élites politico-militaires et l’appareil répressif." Parmi les cibles potentielles : les bases du Corps des gardiens de la révolution et des Bassidjis, une milice chargée de la sécurité intérieure du pays, ou encore le Conseil suprême de sécurité nationale, qui supervise l'action des forces armées. Une telle opération s’étalerait vraisemblablement sur plusieurs semaines, contrairement aux frappes ciblées contre les installations nucléaires iraniennes lors de la "guerre des 12 jours".

Décapiter le régime

Une action contre le guide suprême Ali Khamenei est-elle possible ? En juin, Trump affirmait savoir "exactement" où il se trouve, mais ne pas vouloir l'éliminer "pour l'instant". "Vu le succès de Trump contre Nicolas Maduro au Venezuela et sa préférence pour une action militaire ciblée et décisive, je suis certain que l'idée d'une décapitation du régime l'intéresse, analyse Behnam Ben Taleblu, chercheur à la FDD. Le problème est qu’il n’est pas assuré que cela suffise à faire basculer le pouvoir du côté des manifestants." En l’absence d’alternative crédible au sein de l’opposition, rien ne garantit en effet l’émergence d’un successeur non moins extrémiste. "Personne ne sait qui prendrait le dessus", a résumé le chef de la diplomatie américaine Marco Rubio devant le Sénat ce mercredi 28 janvier. Face au risque d’une attaque américaine, le guide suprême aurait été transféré dans un bunker souterrain fortifié à Téhéran, selon une information du site d'opposition Iran International.

En dépit de la force de frappe américaine, se pose la question de la capacité de riposte iranienne. Le régime a d'ores et déjà déclaré qu'il considérerait toute attaque comme une "guerre totale", suggérant des représailles massives en cas d'agression américaine. Après les frappes de juin contre ses sites nucléaires, l'Iran s'était limité à quelques salves de missiles et drones contre la base d'Al-Udeid - la plus importante des forces américaines au Moyen-Orient. Les bombardements pourraient cette fois être d'une tout autre ampleur. "L’Iran conserve une force de frappe redoutable et il est fort probable qu’il cherchera à riposter avec ses missiles balistiques", prévient Behnam Ben Taleblu, de la FDD.

Son arsenal compterait environ 3 000 engins - de quoi tenter de saturer les défenses antiaériennes américaines. "Même si les Etats-Unis et Israël disposent de moyens d’interception, il est possible que certains projectiles parviennent à passer au travers", pointe Behnam Ben Taleblu. L’autre incertitude concerne les répercussions d’un conflit sur la navigation dans le golfe Persique, par lequel transite 20 % du pétrole mondial. Autant de risques que devra avoir en tête le président américain au moment de prendre sa décision.

© REUTERS

En dépit de la force de frappe américaine, se pose la question de la capacité de riposte iranienne.

Suisse : augmenter la TVA pour financer l'armée, la proposition choc du Conseil fédéral

29 janvier 2026 à 13:44

Une hausse de la TVA pour fournir davantage de ressources à l'armée ? En Suisse, le Conseil fédéral l'envisage sérieusement. La proposition, portée par Martin Pfister, à la tête du département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports, fait débat dans la nation alpine. Concrètement, le plan du responsable prévoit d'augmenter de 0,8 % la taxe sur la valeur ajoutée pour améliorer les capacités de défense suisses. Dans un contexte de menace sécuritaire accrue pour l'Europe, et donc pour la Confédération suisse, "des moyens financiers supplémentaires sont nécessaires pour protéger la population et le pays", justifie Martin Pfister dans un communiqué. "L’augmentation prévue des dépenses de l’armée à 1 % du PIB d’ici à 2032 n’est pas suffisante."

Besoin de systèmes antiaériens et antidrones

Si ce projet aboutissait, il permettrait à Berne de récupérer 31 milliards de francs suisses sur une période de dix ans, soit environ 33,6 milliards d'euros. Et donc, à terme, de pousser l'effort en matière de défense entre 1,3 et 1,5 % du PIB. Encore bien loin des 5 % du PIB (dont 3,5 % strictement dédiés aux dépenses militaires) décidés en juin dernier par la quasi-totalité des membres de l'Otan, mais un pas important pour le pays d'un peu plus de 9 millions d'habitants traditionnellement neutre. Avec ces possibles fonds, la Suisse serait en mesure de financer de nouveaux systèmes de défense antiaériens, dont elle manque aujourd'hui. Les États-Unis s'étaient engagés à lui livrer un précieux système antimissile Patriot, mais ils ont depuis reporté cette livraison à une date inconnue.

La Suisse, qui a identifié les menaces hybrides comme un des principaux risques sécuritaires dans les prochaines années, cherche aussi à se doter de systèmes antidrones. Si le territoire helvétique n'a pas directement été concerné, plusieurs États européens ont dû faire face depuis l'été dernier à de multiples incursions d'engins volants de ce type, difficiles à identifier et abattre sans technologies spécifiques à cette lutte. Si un incident similaire au survol d'une vingtaine de drones russes au-dessus de la Pologne en septembre avait eu lieu en Suisse, les appareils "n'auraient pas pu être abattus", avait à l'époque alerté Martin Pfister, lors d'un entretien au Aargauer Zeitung. Le principal modèle d'avion de chasse à disposition de l'armée suisse, le FA-18, n'aurait pas été "capable de détecter de tels drones, notamment en raison des performances insuffisantes de son système radar", soulignait-il.

Opposition de la majorité des partis politiques

Dans ces circonstances, la plupart des forces politiques suisses s'accordent sur la nécessité de renforcer les capacités armées du pays. En revanche, le mécanisme présenté par Martin Pfister pour financer cette action ne convainc pas les différents partis du pays. À part les centristes, camp auquel il appartient, l'immense majorité des responsables des autres formations politiques ont exprimé de véhémentes critiques à l'égard de cette idée de hausse de la TVA. "En un mot, c’est non : nous ne soutenons pas une nouvelle hausse fiscale", a évacué Damien Cottier, élu fédéral du Parti libéral-radical (centre-droit), auprès du Temps. Même opposition dans les rangs des Vert'libéraux (centre gauche), des Vert-e-s (gauche) ou de l'Union démocratique du centre (droite radicale). Ce dernier parti populiste, qui détient le plus de sièges à l'Assemblée fédérale, appelle avant tout à reverser des fonds liés "au chaos de l'asile" pour financer le renforcement de l'armée.

Un autre argument est avancé par le Parti socialiste suisse, seconde formation la plus représentée au Parlement. Dans un communiqué, son coprésident, Cédric Wermuth, s'est en effet dit "très sceptique" quant à la réalisation du plan porté par Martin Pfister. Le responsable pointe du doigt l'ampleur des contrats passés en matière militaire par Berne à Washington. 36 avions de combat F-35 de fabrication américaine avaient ainsi été commandés en 2022 par la Confédération, pour un montant de 6 milliards de francs suisses (6,4 milliards d'euros).

Mais, en décembre, les États-Unis ont notifié qu'il leur était impossible d'honorer ce contrat sans surcoût, contraignant Berne à annoncer sa décision d'acheter finalement moins d'appareils. "Si le Conseil fédéral veut augmenter la TVA pour l’armée, il ne peut pas en même temps engloutir des milliards dans des chars, des systèmes d’artillerie et des avions de combat F-35", tacle ainsi l'élu socialiste, dans un communiqué. La hausse de ce prélèvement indirect est de toute façon encore loin d'être actée. Pour entrer en vigueur, la mesure devra passer par une révision de la Constitution. Une évolution qui, afin d'être effective, doit absolument être validée par le peuple suisse, par voie de référendum.

© MAXPPP

Un chasseur-bombardier F 18 Hornet de l'armée de l'air suisse lors d'un meeting aérien.

Un "fichage" des professeurs de gauche ? Ce questionnaire qui fait polémique en Italie

29 janvier 2026 à 11:35

L'affaire révolte une partie du monde enseignant de l'autre côté des Alpes. En Italie, les élèves de plusieurs lycées ont été invités à répondre à une enquête sur leur quotidien en cours, distribuée via des tracts durant le mois de janvier. Un QR code, visible sur ces imprimés, les guidait alors vers une série de questions. Leur contenu, relevant de thématiques politiques, fait aujourd'hui polémique. "Avez-vous un ou plusieurs professeurs de gauche qui diffusent de la propagande en cours ?", interroge ainsi la consultation.

Une formulation qui interpelle nombre d'acteurs du monde éducatif dans le pays, alors que la liberté d'enseignement est inscrite dans la Constitution italienne. Si l'épisode fait autant réagir, c'est avant tout en raison de son origine. En effet, ces tracts ont été élaborés par l'Azione Studentesca, une organisation étudiante d'extrême droite, aujourd'hui proche de Fratelli d'Italia, le parti de la Première ministre italienne Giorgia Meloni.

L'opposition de gauche indignée

Syndicats, professeurs, opposition politique... Après la révélation de ce questionnaire, la presse italienne s'est fait l'écho de nombreuses critiques contre la démarche des militants qui l'ont diffusé dans plusieurs lycées du pays. "Profiler les enseignants de gauche est du fascisme : Giorgia Meloni devrait prendre ses distances", a ainsi tonné le chef de file du Parti démocrate (centre gauche) au Sénat, Francesco Boccia, selon des propos rapportés par Avvenire. "Ce que sont en train de faire les jeunes de Fratelli d’Italia nous rappelle les périodes les plus sombres de notre histoire", s'est pour sa part indigné dans le Corriere della Sera le député AVS (gauche) Angelo Bonelli.

Les détracteurs de l'enquête réalisée auprès des élèves pointent le nombre de précisions demandées dans ce questionnaire pour faire remonter les cas de professeurs "de gauche" qui diffuseraient de "la propagande politique" en classe. Pour eux, la méthode employée pourrait s'apparenter à une forme de "fichage" politique. Certes, aucun nom précis d'enseignant incriminé n'est exigé par l'Azione Studentesca. En revanche, les lycéens sont invités à renseigner la ville et l'établissement où évoluent les professionnels concernés. Ils ont aussi la possibilité d'expliquer en détail la façon dont ils estiment que leurs professeurs diffuseraient des idées de gauche lors de ses heures de cours. Tant d'éléments, qui, assemblés, pourraient faciliter une identification de certains d'entre eux.

"Je ne me suis jamais livré à de la propagande politique"

En réaction à cette enquête, plusieurs responsables politiques ont déposé plainte dans la région du Frioul-Vénétie Julienne pour engager des poursuites en justice dans cette affaire. La secrétaire générale de Cisl Scuola, l'un des principaux syndicats enseignants en Italie, a également annoncé son souhait de saisir les tribunaux, qualifiant la situation d'"extrêmement grave". "Nous sommes une fois de plus contraints de réfuter ces accusations mensongères", a répondu Riccardo Ponzio, le président de l'organisation de jeunesse, dans un communiqué. "En réalité, aucun nom ni prénom n'est apparu dans les réponses à une question concernant la propagande de professeurs de gauche dans les établissements scolaires, question qui faisait partie d'un questionnaire anonyme plus large sur l'état de l'éducation en Italie."

Dans la ville de Pordenone, où les tracts en question ont été relayés, la polémique a conduit les enseignants à se justifier sur leur manière de donner cours. "Je suis très critique envers le gouvernement Meloni", a développé, auprès du média local Pordenone Today, Paolo Venti, un des professeurs ayant dénoncé l'initiative de l'Azione Studentesca. "Quand je m'exprime, je m'exprime en tant qu'homme de gauche, avec mes propres idées, mes propres analyses. (...) J'ai donc abordé des sujets politiques en classe, car il n'y a pas d'autre solution, mais je ne me suis jamais livré à de la propagande politique, car je n'ai jamais cherché à convaincre qui que ce soit." L'enseignant affirme ainsi que des nombreux élèves "de droite" et en désaccord avec ses opinions quittent régulièrement sa salle de classe. "Je n'ai jamais cherché à les faire changer d'avis", jure-t-il.

Confronté à ce débat éruptif, le gouvernement a choisi d'afficher un certain détachement à l'égard du dossier. Giorgia Meloni, directement pointée du doigt par certains opposants politiques, n'a pas réagi à ces mises en cause. "D'après les informations dont nous disposons pour le moment, il s'agit d'une initiative indépendante menée par plusieurs élèves, qui auraient réalisé une sorte de sondage anonyme", a tenté de dédramatiser la sous-secrétaire à l'Éducation, Paola Frassinetti, auprès du Corriere della Sera. "Compte tenu de l'anonymat, il ne s'agit ni d'un fichage ni d'une mise à l'écart, mais plutôt d'une initiative similaire à d'autres, reflétant des sensibilités et des positions politiques différentes." Le ministère de l'Éducation a toutefois ouvert une enquête sur le sujet.

© REUTERS/Vincenzo Livieri

La Première ministre italienne Giorgia Meloni, ici le 9 janvier 2026 à Rome (Italie), doit faire face à une polémique liée à un questionnaire distribué à des lycéens.

Face à l’Iran, Donald Trump entre coups de pression et hésitations

29 janvier 2026 à 09:25

Une stratégie difficilement lisible. Après avoir déjà agité la possibilité d'une intervention militaire américaine en Iran au début du mois, Donald Trump a de nouveau menacé la République islamique mercredi 28 janvier. Le président républicain a ainsi annoncé sur Truth Social le déploiement dans la région de l'USS Abraham-Lincoln parmi une large flotte de navires, "prête, disposée et capable de remplir rapidement sa mission, avec rapidité et violence, si nécessaire" contre Téhéran. Mais, en plus de ces nouveaux avertissements, il a également enjoint à la reprise de pourparlers diplomatiques avec la République islamique. "Espérons que l’Iran viendra rapidement 'à la table' et négociera un accord juste et équitable – PAS D’ARMES NUCLÉAIRES", a-t-il exhorté, promouvant un "deal" qui soit "bon pour toutes les parties".

Des menaces, puis un silence

Ce nouvel appel au retour aux négociations, toujours rejeté par l'Iran depuis les frappes américaines sur son programme nucléaire en juin dernier, illustre bien les atermoiements de Donald Trump sur le dossier. Attaquer ou ne pas attaquer la République islamique ? Le milliardaire a été tenté, au début du mois, de porter un coup fatal au régime des mollahs, alors sérieusement mis à mal par la contestation grandissante de sa population dans la rue. Des manifestations rapidement réprimées dans le sang. Ce qui, dans un premier temps, a suscité le mécontentement de Donald Trump. En cas de nouvelle mort violente "de manifestants pacifiques", les États-Unis viendront à leur secours, avait-il garanti le 6 janvier.

Quatre jours plus tard, il assure encore que les Américains sont "prêts à aider" le peuple iranien à retrouver la "liberté". Le 13, alors que le pouvoir islamique a déjà tué des centaines de contestataires, le locataire de la Maison-Blanche promet, dans un message cryptique publié sur les réseaux sociaux, que "l'aide arrive" dans le pays. Mais dès le lendemain, changement de ton : "les massacres" en Iran "cessent", se réjouit Donald Trump.

La même semaine, il indique que "plus de 800 pendaisons" auraient été annulées par le régime grâce à ses actions. Le spectre d'une nouvelle opération militaire américaine dans le pays semble alors s'éloigner. Dans les jours suivants, le président américain, sollicité sur d'autres urgences (les tensions avec les Européens sur le Groenland, la situation à Minneapolis...), se montre bien plus discret quant à sa volonté d'agir en Iran.

L'option militaire toujours envisagée

Jusqu'à hier, donc, et ces menaces finalement réitérées. Que compte réellement faire Donald Trump ? Pour le moment, rien n'est tranché. Les deux options, militaire ou diplomatique, sont encore sur la table. Reuters rapporte ce jeudi que Washington pourrait faire ressurgir l'hypothèse d'une éventuelle intervention armée pour encourager les manifestants à amplifier leur contestation. L'agence précise que Donald Trump aspirerait en fait à créer les conditions d'un changement de régime, en frappant les responsables de la répression sanglante des manifestations. Une autre option à l'étude consisterait à cibler une deuxième fois les sites du programme nucléaire iranien... pourtant annoncé comme "anéanti" l'été dernier par le républicain.

Alors que les religieux dirigent l'Iran depuis 1979, faire chuter l'ayatollah Khamenei du pouvoir grâce à de seules frappes aériennes constitue un objectif ambitieux, pour ne pas dire irréaliste. Israël rêve de longue date de déloger – voire d'éliminer – le guide suprême iranien, mais n'y est pas parvenu lors de la "guerre des 12 jours" l'an dernier. D'autre part, compter sur une mobilisation accrue de la population pour initier un changement de régime relève d'un pari risqué. Difficile d'imaginer à quel point les protestations des civils, traumatisés par les milliers de morts provoqués par la répression depuis début janvier, pourraient reprendre malgré le climat de terreur instauré par les autorités.

Certes, le pouvoir en place a montré des signes de faiblesse face aux différents mouvements d'opposition dans le pays. Mais son fonctionnement est encore loin d'être brisé. "Nous pourrions assister aux derniers soubresauts du régime actuel, mais le problème est que cela pourrait prendre des mois, voire des années", explique à la BBC Matthew Savill, directeur des sciences militaires au Royal United Services Institute. Pour cet expert, tout l'enjeu pour Donald Trump est dorénavant de "mettre en balance le désir d'être perçu comme décisif et les chances d'avoir un impact réellement décisif". Autrement dit, de choisir, dans l'intérêt stratégique des États-Unis, un scénario d'action spectaculaire ou plus pragmatique. Or, le milliardaire a généralement une préférence pour l'une des deux options...

Processus diplomatique toujours bloqué

Toutefois, si l'armée américaine se tient prête à intervenir à tout moment, notamment en prévoyant des exercices militaires au Moyen-Orient dans les prochains jours, l'hypothèse de la recherche d'un compromis diplomatique n'est pas à écarter. D'abord, car les alliés américains dans le golfe Persique ne favorisent pas la solution militaire. Leur peur ? Subir les représailles annoncées par Téhéran sur leurs propres territoires, qui accueillent des bases de l'US Army. En juin dernier, l'une d'entre elles, au Qatar, avait d'ailleurs été touchée par des frappes iraniennes en riposte aux frappes américaines sur les sites de Natanz, Fordo et Ispahan. L'Arabie saoudite a par ailleurs notifié à Téhéran qu'elle n'autoriserait aucune action militaire des États-Unis contre l'Iran depuis son territoire. Ni depuis son sol, ni depuis son espace aérien.

Les États-Unis ont tenté à de multiples reprises de relancer, sans succès, des discussions diplomatiques avec l'Iran. Avant ses bombardements de juin, les responsables des deux pays avaient participé à plusieurs sessions de négociations sur le nucléaire iranien, mais l'intransigeance de Téhéran avait finalement amené Washington à prioriser des frappes sur ses sites militaires. Cette fois, les Américains posent plusieurs conditions préalables à toute reprise des échanges. Principal point d'accroche : le refus de l'Iran de réduire la portée de ses missiles balistiques, comme souhaité par les États-Unis, mais aussi Israël. Selon CNN, le blocage sur ce point, sur lequel les deux parties ne font aucune concession, serait une des raisons de l'échec d'un retour au dialogue.

De son côté, la République islamique affiche sa fermeté face au retour des menaces américaines. Et ce, en dépit des lacunes affichées en matière de défense antiaérienne lors de la dernière intervention armée d'Israël et des États-Unis contre son territoire. "Nos courageuses forces armées sont prêtes – le doigt sur la gâchette – à répondre immédiatement et avec force à toute agression contre notre chère terre, notre espace aérien et nos eaux territoriales", a averti sur X le ministre des Affaires étrangères iranien, Abbas Araghtchi. Un ton loin d'être partagé par Hossein Mousavian, une ancienne figure du régime. Dans une interview accordée au média iranien Ensaf News, cet ex-ambassadeur en Allemagne, bon connaisseur du dossier nucléaire iranien, appelle à "prendre le téléphone" pour "parler" à Donald Trump. Avec un dernier conseil pour les dirigeants iraniens : "Ne perdez pas de temps, la situation est extrêmement dangereuse."

© REUTERS/Elizabeth Frantz

Le président américain Donald Trump, ici à Washington le 20 janvier 2026, dispose de plusieurs options pour agir en Iran.

Comment l'Europe peut devenir l'architecte d'un ordre multipolaire, par Léonard Lifar

29 janvier 2026 à 07:00

Le Forum de Davos 2026 restera comme le symbole de la fin d'une époque qu'il aura tant contribué à construire : celle de l'homo œconomicus globalisé, ce "Davos Man" aujourd'hui anachronique. Pendant trente ans, les Européens ont cru que le monde pourrait être administré par des règles neutres et des experts transnationaux au sein d'une technocratie globale. Mais ce que nous traversons n'est pas une simple disparition de l'expertise, c'est une "mutation génétique" pour l’historien Lorenzo Castellani : la fin de la technocratie universelle au profit de l'avènement d'une technocratie impériale. Ce rêve d'une gestion technique des affaires du monde s'effondre devant le retour brutal du politique, où l'outil technocratique ne sert plus à harmoniser les échanges mais à servir la puissance d'un empire dominant.

Nous passons d'un monde où la règle était censée précéder la puissance à un monde où la puissance dicte ouvertement la règle, transformant l'expertise technique en un pur instrument au service de l'affirmation hégémonique des États. Ce basculement rend caduc l’approche considérant la connectivité et les flux comme gages de stabilité. Aujourd'hui, les infrastructures qui nous lient (réseaux numériques, câbles sous-marins ou systèmes de paiement) sont devenues les instruments d'une hostilité permanente. C'est ce que Mark Galeotti appelle "l'arsenalisation de tout" : dans un monde interconnecté, chaque lien est une vulnérabilité potentielle. Nos infrastructures mêmes sont désormais retournées contre nous.

L’impératif du double désengagement

Face au techno-impérialisme américain, le malaise est désormais palpable au plus haut sommet de l'Union. Sous la pression d'une nouvelle doctrine de souveraineté limitée imposée par Washington, l'OTAN risque de se transformer en une réplique moderne du pacte de Varsovie dont l'Europe serait le premier subordonné. Le départ précipité de Christine Lagarde d’un dîner officiel à Davos, provoqué par les propos agressifs d'un officiel américain, ou le refus du destin d’un "esclave humilié" par le Premier ministre belge, Bart de Wever, illustrent la rupture en cours. Selon le dernier baromètre Cluster 17 / Le Grand Continent, une majorité absolue (51%) qualifie Donald Trump d'"ennemi" de l'Europe.

Dès lors, le de-risking ne doit plus être une simple réaction défensive face à la Chine, mais un acte volontaire d'indépendance appliqué avec la même rigueur aux deux géants. Washington et Pékin poursuivent, sous des formes différentes, une logique identique : la transformation de l'interdépendance en levier de coercition. Se désengager de l’allié américain sur l'énergie, la finance et la maîtrise des données est devenu aussi vital que de briser le monopole chinois sur les métaux critiques et les technologies de la transition.

Multilatéralisme d'intérêt et pivot africain

Si la tentation d'un cadre diplomatique amoral pourrait séduire certaines puissances moyennes, le repli sur le seul intérêt national est un piège. Sans un cadre de règles minimales, l’autonomie d’action n’est qu’une illusion qui s'efface devant la force brute et les moyens de coercition des grandes puissances. Le rôle de l'Europe doit être de construire un nouvel axe de non-alignement dont la force réside dans l'adhésion à un ordre libéral renouvelé, crédible car défendu par un pôle de puissance autonome, du Brésil à l’Indonésie, ayant intérêt au respect de la souveraineté de chacun, sans l’hypocrisie de l’ère précédente.

Cette réinvention du multilatéralisme trouve son prolongement naturel dans un partenariat pragmatique avec l'Afrique. La plupart des gouvernements africains comme européens sont attachés au multilatéralisme, convaincus que ce système reste le meilleur moyen de défense contre l’arbitraire des grandes puissances. Aujourd’hui, l’Europe pâtit de l'imposition de standards ESG [NDLR : critères environnementaux, sociaux et de gouvernance] élevés et d’une bureaucratie ralentissant la mise en place de grands projets structurants, l’empêchant d’être dans un véritable partenariat de co-création. En alignant nos stratégies respectives, nous devons transformer les ressources critiques directement sur le sol africain, favorisant une montée en gamme technologique partagée.

Cette ambition repose sur un capital humain sans équivalent car dès 2030, plus de 40 % de la jeunesse mondiale sera africaine, constituant le futur moteur de l'innovation et des marchés de consommation mondiaux. En facilitant la mobilisation des capitaux domestiques et le dé-risquage des investissements stratégiques, l’Union européenne peut bâtir un axe de stabilité capable de résister à la fragmentation globale. En acceptant ce partage de puissance et de valeur, l'Europe ne se contenterait plus de réglementer : elle deviendrait l'architecte d'un ordre multipolaire où la règle protège enfin les nations face aux appétits des empires. Le choix est désormais clair : persister dans une docilité normative qui condamne à l'effacement, ou assumer le coût de la puissance pour redevenir l'architecte d'un monde libre.

*Léonard Lifar est fondateur du Cercle pour une Europe géopolitique (CEG)

© REUTERS

Le président de la République Emmanuel Macron et la présidente de la Banque centrale européenne Christine Lagarde au forum de Davos, le 20 janvier 2026.

Entre l'Europe et les Etats-Unis, une bataille de modèles

29 janvier 2026 à 06:00

Le passé permet souvent d'éclairer l'actualité. Chaque jeudi, dans notre nouveau podcast Hier à la Une, on se plonge dans les archives de L’Express, pour comprendre autrement la couverture du magazine de la semaine.

Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, il y a tout juste un an, la bataille entre les Etats-Unis et l’Europe fait rage. Il est question autant de la défense de l’Ukraine, que de droits de douane, ou encore de l’acquisition du Groenland, et de l’avenir de Gaza. Derrière ces accrochages, ces derniers mois, c’est en réalité une véritable bataille idéologique qui se joue. Sur la démocratie comme sur l’économie, on s’interroge sur le modèle à suivre.

Il y a quelques semaines, l’économiste Gabriel Zucman, directeur de l’Observatoire européen de la fiscalité, assurait, dans une tribune parue dans le journal Le Monde, que l’Europe ne décroche pas réellement face aux Etats Unis, au-delà de ce que disent les chiffres de croissance et de productivité. Parmi ses arguments, l’importance du temps libre en Europe, des émissions de carbone moindres, une plus grande espérance de vie ainsi que des inégalités plus faibles.

L’Express a choisi cette semaine d'analyser le point de vue de Gabriel Zucman. Et l’économiste Antoine Levy s’oppose à ses constats. "La productivité européenne a ralenti par rapport à la productivité américaine. Les salaires ont, en conséquence, ralenti en Europe de façon relative, ce qui veut dire que les prix des services ou des biens qui dépendent du prix du travail local, comme aller au restaurant ou faire construire sa maison, ont augmenté moins vite qu’aux Etats-Unis. Mais c’est bien plus le symptôme d’un décrochage de la productivité qu’un phénomène rassurant", dit-il.

L’économiste met face à face ces deux modèles qui s’affrontent aujourd’hui, par exemple sur la question des inégalités. Malgré ces constats, Antoine Levy n’est pas pessimiste : il assure que la situation n’est pas figée et que l’Europe peut retrouver sa place dans la course.

Ces interrogations, et les réussites de chacun des modèles ne sont pas nouvelles. Déjà dans les années 90, on se demandait si l’Europe décrochait par rapport aux Etats Unis.

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Cet épisode a été écrit par Charlotte Baris, monté par Mélanie Pierre, réalisé par Jules Krot, avec Anne Marion à la documentation.

Crédits : INA

Musique et habillage : Emmanuel Herschon / Studio Torrent

Visuel : Alice Lagarde

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© REUTERS

Le président américain Donald Trump prononce un discours sur l'énergie et l'économie à Clive, dans l'Iowa, aux États-Unis, le 27 janvier 2026. REUTERS/Kevin Lamarque

Après plusieurs années de déni, un tribunal russe admet par inadvertance que le "Moskva" a bien été coulé par l’Ukraine

28 janvier 2026 à 20:32

Il aura fallu attendre quatre ans. Ce 22 janvier, un tribunal russe a reconnu, visiblement sans le vouloir, que le "Moskva", un croiseur lance-missiles russe attaqué par l'Ukraine, avait effectivement été coulé lors de cette attaque, le 13 avril 2022. "Une frappe de missiles a touché le croiseur lance-missiles de la Moskva, provoquant un incendie et un envahissement de fumée à l’intérieur du navire", indique le communiqué du tribunal, cité par le média indépendant russe, Mediazona."L’explosion, l’incendie et la fumée ont tué 20 membres de l’équipage du croiseur, 24 ont été blessés à des degrés divers, et huit ont été portés disparus, notamment au cours des plus de six heures de lutte pour la survie du navire", précise encore la publication, depuis retirée du site du tribunal, car contraire à la version officielle russe selon laquelle l'engin aurait sombré à la suite d’un accident exceptionnel.

Considéré comme l’un des navires de guerre les plus importants de la Russie avant sa destruction seulement sept semaines après l'invasion de l'Ukraine par Moscou, le Moskva avait été frappé par Kiev à l'aide d'un missile de croisière antinavire, le Neptune. Mais la Russie a toujours soutenu que cette attaque n'était pas la cause de sa destruction, un accident à bord ayant prétendument provoqué une explosion de munitions selon les autorités russes, conduisant à l'évacuation de l'équipage. D'après Mediazona, le tribunal militaire de Moscou a corrigé par inadvertance cette version officielle du Kremlin la semaine dernière, dans le cadre d'un communiqué annonçant la condamnation d’un commandant de la marine ukrainienne qui avait ordonné des frappes contre le Moskva et un autre navire, la frégate Amiral Essen.

Interrogé par CNN, Dmytro Pletenchuk, porte-parole des forces navales ukrainiennes, a déclaré qu’il était difficile pour la Russie de nier les faits du naufrage, d’autant plus que les familles de l’équipage du Moskva s’expriment publiquement. De leur côté, ni Irina Jirnova, porte-parole du deuxième tribunal militaire du district occidental qui aurait publié le communiqué désormais supprimé, ni l’armée russe n’ont fait de commentaires.

Un nouvel échec de la propagande russe

Ce volte-face judiciaire s’inscrit dans une série plus large de ratés de la communication officielle russe. Dès les premiers jours de l'offensive, l’agence de presse russe RIA Novosti avait publié, avant de le retirer en urgence, un éditorial célébrant prématurément la victoire de Moscou. Près de quatre ans plus tard, les forces russes progressent péniblement sur le terrain, au prix de pertes très élevées et pour des avancées territoriales limitées, tandis que l’Ukraine est parvenue à reconquérir d’importantes zones occupées au début du conflit.

Le Kremlin et l’état-major imposent par ailleurs un contrôle très strict du discours entourant le conflit ukrainien, allant jusqu’à interdire l’usage du terme "guerre", remplacé officiellement par celui d’"opération militaire spéciale". De nombreux journalistes ayant rendu compte de la réalité du terrain — notamment en enquêtant sur les exactions commises par des soldats russes à Boutcha et dans d’autres localités — ont ainsi été poursuivis et emprisonnés pour "diffusion de fausses informations" sur l’armée.

Selon le Comité pour la protection des journalistes, au moins 27 reporters ont été incarcérés depuis le début de l’invasion de l'Ukraine à grande échelle, en lien avec leur travail. Quatre ont depuis été libérés, deux contraints à l’exil et un a été tué, tandis que les autres demeurent détenus.

© CAN MEREY/EPA/MaxPPP

Photo d'archives du 7 septembre 2014 montrant le croiseur lance-missiles Moskva de la flotte russe de la mer Noire traversant le détroit du Bosphore près d'Istanbul.

La France soutient l'inscription des Gardiens de la révolution sur la liste européenne des "organisations terroristes"

28 janvier 2026 à 20:15

Mise sous pression par ses partenaires européens, la France a annoncé ce mercredi 28 janvier soutenir l'inscription des Gardiens de la révolution sur la liste des "organisations terroristes" de l'Union européenne. Le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a par ailleurs confirmé que l'Union européenne prendrait jeudi à Bruxelles des sanctions contre les représentants iraniens "responsables des exactions" dans le pays. "Il ne peut y avoir d'impunité", at-il écrit sur le réseau social X. "L'insoutenable répression de la révolte pacifique du peuple iranien ne peut rester sans réponse".

Iran : il ne peut y avoir d’impunité.

L’insoutenable répression de la révolte pacifique du peuple iranien ne peut rester sans réponse. Son courage inouï face à la violence qui s'est abattue aveuglément sur lui ne peut rester vain.

Avec nos partenaires européens, nous prendrons…

— Jean-Noël Barrot (@jnbarrot) January 28, 2026

Plus tôt dans la journée, Maud Bregeon, porte-parole du gouvernement, a affirmé que la France n'avait "aucun tabou" sur le statut à donner et a également jugé "infondées" les "critiques sur la prétendue faiblesse de la France" face à la répression engagée par le régime iranien.

Un nouveau train de sanctions européennes

Le bras armé du régime théocratique en Iran est accusé d'avoir joué un rôle clé dans la répression meurtrière des manifestations qui ont secoué le pays, et qui aurait fait jusqu'à 30 000 morts.

La France rejoint la voix de l'Italie et de l'Allemagne. Selon des diplomates européens, l'Espagne devrait suivre, Madrid ayant fait savoir à ses partenaires qu'elle ne s'opposerait pas au consensus si la France se prononçait en faveur de cette inscription. Selon les règles de l'Union européenne, la décision doit être prise à l'unanimité des 27 Etats membres.

Les ministres des Affaires étrangères des Vingt-Sept doivent se prononcer jeudi sur de nouvelles sanctions contre 21 responsables politiques et sécuritaires iraniens ainsi que dix entreprises impliquées dans la fabrication de drones. Les Gardiens de la révolution font déjà l'objet de sanctions européennes depuis 2021, mais celles-ci ont la forme de sanctions individuelles ou de gel de leurs avoirs. Le Parlement européen ainsi que la majorité des Etats membres plaident pour ajouter le Corps des gardiens de la révolution sur la liste des organisations terroristes de l'Union européenne. Jusqu'à maintenant, la France s'était toujours opposée à une telle décision, justifiant sa position par la nécessité de garder le dialogue diplomatique ouvert avec Téhéran.

Plusieurs pays, dont les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, ont déjà classé les Gardiens de la révolution iranienne comme organisation terroriste.

© REUTERS

Un manifestant brandit le "V" de la victoire, lors d'une manifestation de soutien aux Iraniens, le 11 janvier 2026 à Berlin.

François Heisbourg : "Sur le Groenland, Emmanuel Macron a joué un rôle majeur face à Donald Trump"

28 janvier 2026 à 18:00

Un ballet inhabituel s'est déroulé à l'Elysée, ce mercredi 28 janvier. Le président français, lunettes de soleil sur le nez, était entouré de deux Premiers ministres danois : Mette Frederiksen, celle du Danemark, et Jens-Frederik Nielsen, celui du Groenland. L'occasion pour Emmanuel Macron de relancer un appel au "réveil stratégique de l'Europe", après le bras de fer inédit engagé par Donald Trump autour du territoire autonome danois en début d'année.

François Heisbourg, conseiller spécial à la Fondation pour la recherche stratégique, rapporte le choc terrible provoqué par ces menaces américaines sur nos voisins, encore plus affectés que les Français. "Le réveil a vraiment été brutal pour de nombreux Européens", assure l'auteur du Suicide de l'Amérique (Odile Jacob, 2025), estomaqué par l'attitude de l'administration Trump et qui salue la réponse française.

L'Express : Emmanuel Macron a reçu les premiers ministres du Danemark et du Groenland à l'Élysée, ce 28 janvier. Est-ce le signe de l'importance prise par la France sur ce dossier ?

François Heisbourg : La réponse courte, c'est oui. La France a joué un rôle tout à fait majeur dans l'évolution de la crise groenlandaise, et cette rencontre à Paris en est une manifestation tangible.

Les Français ont joué un rôle à deux égards. D'abord, l'envoi de soldats au Groenland. Non pas qu'ils aient été nombreux mais les Français ont été relativement plus nombreux que les autres Européens, notamment que les quinze Allemands qui se sont aperçus assez bizarrement qu'il faisait froid au Groenland en hiver et qui sont déjà rentrés chez eux. Les Français ont de plus envoyé une unité excellemment choisie, les chasseurs alpins. Ce mouvement de troupes a attiré l'attention des Américains, en particulier de ceux préoccupés par l'avenir du lien transatlantique, et il y en a davantage qu'on ne le croit.

La deuxième manifestation de l'influence française a été l'affaire du fameux "bazooka" [NDLR : la menace d'utiliser l'instrument anti-coercition de l'Union européenne contre les Etats-Unis]. Donald Trump a été un peu plus rapide que les Européens à convoquer l'arme des barrières douanières dans cette affaire mais il est vrai que le "bazooka" était une arme particulièrement lourde, même s'il n'y a pas eu besoin de passer à l'exécution. Les marchés ont pris l'affaire au sérieux, peut-être davantage encore que certains politiques à l'étranger. Pendant le Forum de Davos, l'évolution du Dow Jones était très directement corrélée à la perception qu'avaient les marchés du risque de déclenchement d'une guerre commerciale à grande échelle. C'est le président de la République française qui a convoqué cette arme-là le premier, qui l'a mise en scène. C'était intelligent, ça a marché.

Envoyer des soldats au Groenland et menacer les États-Unis d'une guerre commerciale serait donc la bonne manière de négocier avec Trump ?

Dans le cas d'espèce, cette manière a rempli son office puisque Trump, pour calmer le jeu, a été amené à indiquer clairement qu'il n'était pas question de recourir à la force. Cette hypothèse d'une guerre entre alliés a débarrassé le plancher. Le risque d'une guerre commerciale, qui a été manié au profit des Américains jusqu'à présent, a cette fois servi la dissuasion du côté européen.

Le discours offensif d'Emmanuel Macron à Davos a aussi été très commenté. Est-il en train de changer son rapport à Donald Trump ?

Nous sommes maintenant dans une phase de face-à-face, que Trump a choisi. Ce n'est pas Macron qui s'est moqué bêtement de Trump, c'est Trump qui s'est moqué bêtement de Macron. Macron a eu l'avantage de ne pas jouer gratuitement la provocation, il a su jouer la fermeté, mais sans en rajouter.

Trump se méprend sur l'impact du fait que Macron devient inévitablement un lame duck, "un canard boiteux", puisqu'il ne va pas se représenter pour un troisième mandat. Son avenir en politique intérieure française se trouve derrière lui, du moins pour un certain temps. Mais le fait d'être un lame duck vous donne une liberté : vous ne risquez plus votre avenir politique, vous pouvez raconter ce que vous voulez, ce qui est impossible si vous briguez un nouveau mandat, en regardant constamment derrière votre épaule pour savoir l'impact de vos déclarations sur les sondages ou sur les coalitions dont vous avez besoin pour monter votre campagne présidentielle. Macron n'a pas de campagne présidentielle devant lui, Trump non plus en principe, et ça donne des coudées franches. Evidemment, c'est à double tranchant : un président lame duck a plus de mal à convaincre de grandes initiatives nouvelles pour lesquelles il faut monter des coalitions internationales. Mais dans la gestion quotidienne de la crise, c'est plutôt un avantage.

Même si, en parallèle, l'Assemblée nationale n'a pas réussi à se mettre d'accord sur un budget, ce qui traduit une fragilité politique interne pour le président de la République...

La fragilité politique demeure, mais là aussi le paradoxe est que le gouvernement a de fortes chances de gagner son pari budgétaire. Ce n'est pas neutre lorsqu'il s'agit des questions de sécurité et de défense, ce que regardent les observateurs étrangers. Jusqu'à ces derniers temps, ils ne pouvaient que conclure que la France était très douée pour annoncer des intentions en la matière, notamment Macron lors de son discours du 13 juillet à l'hôtel de Brienne l'an dernier où il alignait les milliards supplémentaires pour la défense... Sauf qu'il y avait zéro milliard en l'absence d'un budget.

Maintenant, il y a quand même de très très fortes chances pour que le budget soit adopté et que les 6 milliards supplémentaires pour la défense soient au rendez-vous. Ça aussi, ça aide dans le rapport de force. Non pas avec Trump, parce que pour lui c'est du détail, mais pour les autres partenaires.

Emmanuel Macron doit prononcer un discours sur la force nucléaire française dans les semaines qui viennent. Ce discours est-il attendu par nos alliés européens et que peut-il annoncer concrètement ?

Oui, ce discours est attendu avec une très vive curiosité. Chacun a compris en Europe, même les plus atlantistes, que la fiabilité de l'engagement américain en faveur de ses alliés est quelque peu flageolante, y compris dans le domaine nucléaire. Ils attendent sérieusement la perspective que la France est prête à évoquer, notamment pour la dimension européenne de la dissuasion française. J'ajoute que je n'ai aucune idée de ce que le président va raconter.

Malgré le revirement de Trump, la question du Groenland a-t-elle modifié pour de bon la relation transatlantique ?

Du côté européen, oui. La leçon de choses a été exceptionnellement brutale et univoque. La notion que l'allié américain risquait de recourir à la force pour s'arroger un territoire qui n'appartient pas aux États-Unis a vraiment marqué les esprits. Dans un vieux pays un peu cynique comme la France, ça surprend déjà, mais dans des pays qui ont la réputation d'être soit plus atlantistes, soit plus "Bisounours" dans leur appréciation des relations internationales, le choc est gigantesque. On ne peut pas le surestimer. Les Européens se sont rendus compte que Trump était capable d'envisager sérieusement de recourir à la force, que c'était une véritable hypothèse de travail et non une simple lubie, une fantaisie trumpienne de plus, qui ne porte pas forcément à conséquence.

Le réveil a vraiment été brutal pour beaucoup d'Européens. En France sans doute moins, à cause de notre habitude de nous penser stratégiquement de façon singulière par rapport à nombre de nos alliés : il est plus facile pour nous de vivre cette situation que certains de nos partenaires.

Vous avez écrit Le Suicide de l'Amérique l'année dernière. Ces jours-ci, beaucoup de gens s'inquiètent de l'évolution de la démocratie aux Etats-Unis et observent avec crainte les événements à Minneapolis. Comment ce basculement américain peut-il affecter l'Europe et la France ?

Il nous affecte déjà : il nous amène à augmenter substantiellement nos dépenses militaires non pas simplement parce que la menace russe existe, ce dont tout le monde a pris acte, mais aussi parce que le soutien américain est devenu plus incertain. Et pire encore, la Stratégie nationale de sécurité américaine est ouvertement hostile à l'existence même de l'Union Européenne et à l'existence de gouvernements qui ne soient pas d'extrême droite en Europe. C'est une nouveauté absolue, que les États-Unis considèrent la démocratie libérale en Europe comme un objet d'horreur et l'Union européenne comme une machine à entuber les États-Unis, pour employer les mots de Trump.

Certains m'ont considéré comme étant trop pessimiste lorsque j'ai écrit mon livre sur le suicide américain : je leur fais mes excuses parce que j'étais beaucoup trop optimiste ! Même dans mes cauchemars les plus extrêmes, je n'imaginais pas qu'il pourrait y avoir une doctrine nationale de sécurité qui nous soit directement hostile.

© REUTERS

Emmanuel Macron lors du sommet européen du 22 janvier 2026.

Minneapolis : qui est Ilhan Omar, l'une des cibles de Donald Trump ?

28 janvier 2026 à 17:32

Elle est la cible régulière de Donald Trump, et le symbole d'une société américaine de plus en plus polarisée. Ce mardi 27 janvier, lors d'un meeting dans le Minnesota, la députée démocrate Ilhan Omar a été agressée publiquement, un homme présent dans le public l'ayant aspergée d'une substance non identifiée, avant d'être maîtrisé. Peu avant l'agression, les électeurs avaient fait part à l'élue de problèmes aussi divers que la collecte des ordures, les difficultés des quartiers nord de Minneapolis ou encore l'opération anti-immigration en cours sur ce territoire, qui a coûté la vie à deux manifestants américains en trois semaines. Ilhan Omar, elle, avait notamment reproché au président américain de transformer Minneapolis en "zone de guerre", et avait appelé à la démission de la secrétaire à la Sécurité intérieure, Kristi Noem.

Figure de la gauche américaine d’origine somalienne - la première dans un parlement américain - de confession musulmane et porteuse d'un voile, l'élue est depuis longtemps dans le viseur du président américain. Il faut dire que cette dernière s’est fait remarquer au niveau national pour son rôle au sein d’un groupe de jeunes femmes progressistes, non blanches, connues sous le nom de "the Squad", qui contestent souvent la direction du Parti démocrate et critiquent ouvertement Donald Trump. "Elle vient d’un pays qui est une catastrophe, ce n’est même pas un pays, franchement", a dégainé le dirigeant des Etats-Unis dans un discours mardi dans l’Iowa, alors qu'il l'accuse ces derniers jours de corruption, sans avancer pour l'heure la moindre preuve.

Une augmentation des actifs financiers

La veille, dans un message publié sur les réseaux sociaux, Donald Trump assurait en effet qu’Ilhan Omar avait profité du vaste scandale de fraude aux aides sociales dans l’Etat du Minnesota qui implique la communauté somalienne, et a ajouté que le ministère de la Justice examinait de près son cas. Le représentant James Comer, élu républicain du Kentucky et président de la commission de surveillance de la Chambre, a également laissé entendre qu’il pourrait assigner à comparaître le mari de l'élue, après que le couple a déclaré une forte augmentation de ses actifs financiers.

Selon le Wall Street Journal, la dernière déclaration financière d’Ilhan Omar, datant de mai 2025, indiquait qu'elle et son mari, consultant politique et détenteur de plusieurs actions dans des entreprises, possédaient des actifs compris entre 6 et 30 millions de dollars, les formulaires américains n’exigeant pas de montants exacts. Ces chiffres étaient néanmoins en nette hausse par rapport à l’année précédente, lorsque le couple avait déclaré entre 37 000 et 208 000 dollars.

"Elle n’a pas des millions sur son compte bancaire", a alors défendu Jacklyn Rogers, porte-parole de l'élue, dans un communiqué. "La fourchette de valeur indiquée pour les actifs reflète l’évaluation globale des entreprises, dans lesquelles son mari est un associé parmi d'autres, et ne correspond pas à la part individuelle de son mari", a-t-elle notamment précisé. Dans un autre communiqué, Ilhan Omar a déclaré que Donald Trump entretenait "une obsession malsaine et troublante" à son égard et à l'égard de sa communauté. "A chaque fois qu’il prend des communautés comme boucs émissaires, il cherche à détourner l’attention", a-t-elle assuré. Et d'ajouter que "depuis des années, il appelle à des enquêtes contre moi, et elles n’ont rien trouvé".

Une "instrumentalisation"

Donald Trump, lui, n'en démord pourtant pas. "Elle a quitté la Somalie avec RIEN et vaudrait désormais, selon les informations, plus de 44 millions de dollars", a-t-il écrit sur les réseaux sociaux, dans un message plein de sous-entendus. Le bureau de l'élue a cependant indiqué qu’elle n’avait reçu aucune communication du ministère de la Justice ni des républicains du Congrès qui ont menacé de lancer des enquêtes à son encontre.

Au-delà de son cas, Ilhan Omar estime que ce détournement des aides sociales dans le Minnesota, qui s’élèverait à "plus de 20 milliards de dollars" selon Donald Trump, est instrumentalisé politiquement de manière "injuste". "Dès la découverte de la fraude, je l’ai dénoncée et j’ai demandé que tous ceux qui y ont participé soient tenus responsables, débute l'élue. La lutte contre la fraude ne devrait pas être partisane. Nous devrions tous nous soucier de la protection des ressources publiques, du rétablissement de la confiance et du renforcement des contrôles. Nous ne devons pas non plus blâmer des communautés entières pour les actions inacceptables de quelques-uns", a-t-elle affirmé.

© REUTERS

La députée américaine Ilhan Omar prend la parole lors d'une réunion publique, quelques jours après la mort d'Alex Pretti, abattu par des agents fédéraux de l'immigration qui tentaient de l'arrêter, à Minneapolis, dans le Minnesota, le 27 janvier 2026.

Nucléaire : Donald Trump promet une attaque contre l'Iran "bien pire" qu'en juin 2025 en l'absence d'accord

28 janvier 2026 à 15:56

Le président américain Donald Trump a exhorté mercredi 28 janvier l'Iran à venir à la table des négociations et à conclure un accord sur le nucléaire, faute de quoi la prochaine attaque américaine serait "bien pire". "J’espère que l’Iran acceptera rapidement de négocier un accord juste et équitable – sans armes nucléaires – qui soit bénéfique pour toutes les parties. Le temps presse, c’est vraiment crucial !", a écrit Trump sur son réseau Truth Social.

Le président républicain américain, qui, lors de son premier mandat à la Maison-Blanche, s'était retiré de l'accord nucléaire de 2015 conclu entre les puissances mondiales et Téhéran, a fait remarquer que son dernier avertissement à l'Iran avait été suivi d'une frappe militaire en juin. "La prochaine attaque sera bien pire ! Ne laissez pas cela se reproduire", a menacé Donald Trump. Il a également réaffirmé qu'une "armada" américaine se dirigeait vers la République islamique.

Le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araqchi, a déclaré qu'il n'avait pas été en contact avec l'envoyé spécial américain Steve Witkoff ces derniers jours et qu'il n'avait pas demandé de négociations, ont rapporté mercredi les médias d'Etat.

Une force navale américaine proche de l'Iran

Donald Trump a déclaré qu'une force navale américaine, menée par le porte-avions USS Abraham Lincoln, approchait de l'Iran. Deux responsables américains ont indiqué à Reuters lundi que le Lincoln et les navires de guerre qui l'accompagnaient étaient arrivés au Moyen-Orient.

Les navires de guerre ont commencé à quitter la région Asie-Pacifique la semaine dernière, alors que les tensions entre les Etats-Unis et l'Iran s'intensifiaient suite à la répression sanglante des manifestations à travers l'Iran par les autorités religieuses ces dernières semaines. Donald Trump a menacé à plusieurs reprises d'intervenir si l'Iran continuait de tuer des manifestants, mais les manifestations nationales contre les privations économiques et la répression politique se sont depuis apaisées.

Le président américain a aussi déclaré que les Etats-Unis agiraient si Téhéran reprenait son programme nucléaire.

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Le président américain Donald Trump lors d'un entretien dans le Bureau ovale de la Maison-Blanche à Washington, le 14 janvier 2026.

Royaume-Uni : les téléphones de Downing Street espionnés par la Chine pendant des années

28 janvier 2026 à 13:48

Des pirates informatiques soutenus par l'Etat chinois ont-ils espionné les conversations de hauts responsables britanniques pendant des années ? A en croire le journal anglais The Telegraph, ce scénario est tout sauf fictif. La Chine aurait procédé à des piratages de téléphones à partir de 2021. De quoi inquiéter sérieusement le gouvernement britannique, dont plusieurs membres éminents auraient été compromis. Parmi eux se trouvent certains des plus proches conseillers de Boris Johnson, Liz Truss ou encore Rishi Sunak. On ignore pour le moment si le piratage a inclus les téléphones portables des Premiers ministres eux-mêmes, mais une source au fait de la faille a déclaré qu’il s’agissait d’une intrusion allant "jusqu’au cœur même de Downing Street".

Accès à des données stratégiques

Cette attaque implique la possibilité que des espions chinois aient pu lire des SMS ou écouter des appels impliquant des membres de haut rang du gouvernement. Même s’ils n’ont pas pu écouter les appels, les pirates pourraient avoir accédé aux métadonnées, révélant avec qui les responsables étaient en contact et à quelle fréquence, ainsi qu’à des données de géolocalisation indiquant leur position approximative. Selon Dakota Cary, chercheur au sein de l'Atlantic Council, un think tank américain spécialisé dans la menace chinoise, la Chine s’intéresse de près "au renseignement concernant les députés et les processus décisionnels de la politique britannique".

Des sources du renseignement américain ont fait savoir au Telegraph que l’opération d’espionnage chinoise, connue sous le nom de Salt Typhoon, serait toujours en cours. Cela signifie que Keir Starmer et ses principaux collaborateurs sont donc eux aussi susceptibles d'avoir été espionnés. Ces révélations interviennent alors que Keir Starmer vient d'arriver en Chine ce mercredi — la première visite d’un Premier ministre britannique depuis celle de Theresa May en 2018 — afin de renforcer les liens commerciaux et d’investissement avec Pékin, et que le gouvernement britannique vient d’approuver l'ouverture d’une méga-ambassade chinoise à Londres. Selon The Telegraph, celle-ci sera située à proximité de certains des câbles de communication les plus sensibles de la City.

Menaces pour la sécurité nationale ?

Le Parti travailliste essuie de vives critiques de la part de l'opposition, qui l'accuse de laxisme vis-à-vis de la Chine, dans le but de conclure des accords commerciaux. Alicia Kearns, députée conservatrice et cible présumée d'une précédente affaire d’espionnage chinois à Westminster, a notamment haussé le ton : "De combien de preuves supplémentaires ce gouvernement a-t-il besoin avant de mettre fin à sa complaisance envers Xi Jinping et de se tenir droit, en tant que grand pays que nous sommes, pour nous défendre ? Le Parti travailliste récompense des actes hostiles contre notre État", a-t-elle martelé.

Si on ignore encore précisément quelles informations les pirates chinois ont obtenues à partir des téléphones du personnel de Downing Street, un haut responsable américain a confié au Telegraph que cette faille mondiale était "l’une des campagnes d’espionnage les plus réussies de l’histoire". Outre le Royaume-Uni, de nombreux pays, dont les quatre autres membres de l'alliance de renseignement "Five Eyes" - États-Unis, Australie, Canada et Nouvelle-Zélande - ont eux aussi fait les frais de ce piratage chinois.

Mais les différents gouvernements ciblés n'ont pas tous réagi de la même manière. Les autorités britanniques ont pour l'heure préféré rester vagues, reconnaissant simplement qu'un "ensemble d’activités" avait bel et bien eu lieu sur le territoire. À l’inverse, les responsables américains ont été beaucoup plus explicites sur l’ampleur de la faille, expliquant que des pirates chinois avaient ciblé Donald Trump, J.D. Vance ou encore Kamala Harris à l’approche de l’élection présidentielle de 2024. Des accusations démenties par les autorités chinoises, qui maintiennent qu'elles sont "dénuées de preuves".

© via REUTERS

Keir Starmer arrive à Pékin le 28 janvier 2026.

Immigration : en Espagne, cette décision à rebours des autres pays européens

28 janvier 2026 à 11:50

Le quotidien El Pais y voit une "décision courageuse", "à une époque où il est devenu normal de traiter les étrangers de criminels" : le gouvernement espagnol de Pedro Sanchez a présenté mardi 27 janvier un projet de décret visant à accélérer la régularisation de près d'un demi-million de sans-papiers afin de faciliter leur intégration, une démarche à contre-courant de nombreuses politiques migratoires en Europe. Selon les estimations du gouvernement socialiste, quelque 500 000 personnes, principalement originaires d'Amérique latine, devraient bénéficier de cette mesure qui vise à intégrer les travailleurs immigrés.

La ministre des Migrations, Elma Saiz, a déclaré lors d'une conférence de presse que les personnes en situation irrégulière vivant en Espagne depuis au moins cinq mois à fin 2025 et n'ayant pas de casier judiciaire seraient éligibles au permis de séjour accéléré. Les demandes d'asile déposées avant la fin de l'année dernière seront également concernées.

Le titre de séjour sera valable un an - ou cinq ans dans le cas des enfants - et renouvelable. Les bénéficiaires pourront devenir des citoyens après dix ans, ou plus rapidement s'ils sont originaires de pays d'Amérique latine ou réfugiés. "Ce que nous faisons, c’est reconnaître et donner de la dignité, et offrir des garanties, des opportunités et des droits aux personnes qui se trouvent déjà dans notre pays", a déclaré Elma Saiz à la presse.

Croissance économique

La croissance économique de l'Espagne a largement dépassé celle de la plupart des pays européens au cours des deux dernières années, en partie grâce à l'ouverture à l'immigration qui a dynamisé des secteurs clés tels que l'hôtellerie et les soins, et a renforcé l'État-providence.

"Nous renforçons un modèle migratoire fondé sur les droits de l'homme et l'intégration, compatible avec la croissance économique et la cohésion sociale", a aussi affirmé la ministre des Migrations, notant que les économistes de la région ont attribué la baisse du chômage et la forte croissance de l'Espagne en partie à son ouverture aux étrangers.

Des recherches menées par le groupe de réflexion Funcas suggèrent qu'environ 840 000 personnes, soit un tiers de tous les migrants non européens en Espagne, étaient sans papiers au début de l'année dernière. Ce chiffre s'élevait à environ 100 000 il y a huit ans.

Initiative populaire

La proposition de régularisation des sans-papiers, qui découle d'une initiative populaire signée par 700 000 personnes et soutenue par 900 groupes de défense des droits et par l'Église catholique, a été déposée il y a plus d'un an. Celle-ci est restée bloquée au Parlement, où l'exécutif est minoritaire et où les différends de l'ensemble de l'échiquier politique ont de ce fait paralysé la capacité du gouvernement à approuver des textes législatifs. Dans sa forme actuelle, le "décret royal" présenté par l'exécutif peut être promulgué par le cabinet dans un délai de quelques semaines sans passer par un vote des députés.

Autrefois favorable à la régularisation, le chef de l'opposition conservatrice, Alberto Nuñez Feijoo, a promis de renverser les politiques migratoires du gouvernement si son parti remporte les prochaines élections, qui auront lieu au plus tard l'année prochaine. "Dans l'Espagne socialiste, l'illégalité est récompensée", a-t-il notamment fustigé après les annonces de mardi. Allant plus loin encore, le leader du parti d'extrême droite Vox, Santiago Abascal, a accusé sur X "Sanchez le tyran" d'"haïr le peuple espagnol" : "Il veut le remplacer", s'est-il offusqué.

© REUTERS

Pedro Sanchez s'exprime lors d'une conférence de presse, à Bruxelles le 23 janvier 2026.

Mort d’Alex Pretti à Minneapolis : même les pro-armes sont remontés contre Donald Trump

28 janvier 2026 à 10:58

"Il ne faut pas avoir des armes, arriver avec une arme, il ne faut pas faire ça". La réaction de Donald Trump ce mardi 27 janvier à la mort d'Alex Pretti, tué par la police de l'immigration (ICE) trois jours plus tôt à Minneapolis, ne risque pas d’apaiser les remous au sein de son propre camp. Car depuis le drame dans le Minnesota, le président américain fait face à une opposition pour le moins inattendue : celle des groupes pro-armes, largement acquis au parti républicain. Leurs réactions se sont enchaînées en cascade ces derniers jours : Gun Owners of America (GOA), National Rifle Association (NRA), Minnesota Gun Owners Caucus... Tous ont appelé au respect du Second Amendement sur le droit au port d'armes et fustigé la rhétorique de l'administration Trump qui revient à dire, en clair : "Il l'avait bien cherché".

"Vous ne devriez pas vous pointer avec des armes"

Alex Pretti, infirmier de 37 ans, portait un pistolet sur lui samedi lorsqu’il a été tué. Dans la foulée, la garde rapprochée de Donald Trump s'est servie de cela pour défendre l'action des agents fédéraux. Sur les plateaux de Fox News, la ministre de l'Intérieur Kristi Noem a été l'une des premières à réagir : "Vous ne devriez pas vous pointer avec des armes" à une manifestation, a-t-elle soutenu, accusant même Alex Pretti de "terrorisme". Est ensuite venu le tour du chef du FBI, Kash Patel, qui a estimé sur la même chaîne qu’"aucune personne souhaitant agir de manière pacifique n’arrive à une manifestation avec une arme chargée et deux chargeurs remplis".

Sans tarder, le chef de la patrouille frontalière, Gregory Bovino, a quant à lui redit son attachement au deuxième amendement, mais à certaines conditions : "Ces droits ne comptent pas lorsque vous participez à des émeutes, agressez, retardez, entravez et gênez les agents des forces de l'ordre et, surtout, lorsque vous avez l'intention de le faire à l'avance". Et pour couronner le tout, un procureur fédéral de Californie, Bill Essayli, s'est fendu d'un tweet inflammatoire : "Si vous approchez des membres des forces de l’ordre avec une arme, ils auront des raisons légales de vous abattre", a-t-il écrit.

Les lobbies pro-armes haussent le ton

Ces remises en cause du droit au port d'armes - pourtant cher à Donald Trump - n'ont pas tardé à faire réagir les divers lobbies et associations du secteur. "La première chose que les politiciens veulent faire, c’est accuser l’arme à feu", a ainsi déclaré Taylor Rhodes, porte-parole de la National Association for Gun Rights. La NRA, le puissant lobby américain pro-armes, a de son côté fustigé les propos "faux et dangereux" du procureur Essayli et appelé à ne pas "diaboliser des citoyens respectueux des lois". Le GOA a également exhorté le gouvernement à ne "pas bafouer" le droit au port d'armes. Quant au Minnesota Gun Owners Caucus, il a qualifié la déclaration du chef du FBI de "totalement incorrecte au regard du droit du Minnesota".

Pour comprendre l'émoi causé par les déclarations de l'administration, il faut revenir quelques années en arrière. En plein mouvement Black Lives Matter, la mouvance Maga encensait des individus comme Mark et Patricia McCloskey, qui avaient à l'époque pointé leurs pistolets sur des manifestants pour les dissuader de défiler devant chez eux. L'entourage de Donald Trump les avait alors présentés comme des héros ayant usé de leurs armes comme moyen légitime d'intimidation. "C'est à ça que servent les armes, et je le referais sans hésiter si la foule m'approchait", avait déclaré Mark McCloskey après avoir plaidé coupable en 2021. Lundi, ce même homme a exprimé sa profonde indignation face aux informations qu'il recevait de Washington. "Kash Patel, censé défendre la Constitution, déclare désormais que porter légalement une arme et des munitions lors d'une manifestation est un crime capital", s'est-il offusqué.

Pendant des décennies, le droit de porter des armes a été considéré comme un acquis par les conservateurs. Il faut dire que ce n'est la principale préoccupation que d'une minorité d'électeurs, généralement entre 3 et 5 % d'entre eux selon les sondages. Toute remise en cause de ce droit a d'ailleurs toujours été perçue comme une hérésie, un motif de disqualification. Les prises de position de Donald Trump, élu avec le soutien massif de la NRA et autres, signalent donc un changement de ton. La répression menée par l'ICE l'emporterait-elle sur la Constitution ? Les élections de mi-mandat pourraient être un bon moyen d'évaluer le prix à payer pour avoir instillé le doute dans l'esprit des pro-armes.

© REUTERS

Des agents fédéraux répriment les manifestations à Minneapolis suite à la mort d'Alex Pretti dans une bavure policière le 24 janvier 2026.

"Dôme d'or" : un an plus tard, le bouclier spatial de Donald Trump n'a guère avancé

28 janvier 2026 à 08:17

Un an après son lancement, le projet de bouclier anti-missiles de Donald Trump avance à tout petits pas, entravé par des querelles et questionnements techniques qui paralysent cet ambitieux projet de sécurité nationale.

Par un décret exécutif signé le 27 janvier 2025, annonçant la création d'un "Dôme de fer américain" (officiellement baptisé "Dôme d'Or" lors d'une grande présentation quatre mois plus tard), le président américain a fixé un calendrier ambitieux pour doter les Etats-Unis d'un système de défense anti-aérien d'ici à 2028, mais seule une poignée de dollars, sur les 25 milliards alloués au programme l'été dernier, a été dépensée à ce jour, faute d'accord sur l'architecture générale de ce projet voué à se déployer dans l'espace.

Selon deux responsables de l'administration, les travaux de finalisation de cette architecture se poursuivent et le déblocage des fonds n'a pas encore débuté mais des montants importants pourraient être débloqués dans les prochains jours, une fois que les décisions clés seront prises.

Le groupe de travail sur le Dôme d'or "continue de respecter les objectifs fixés par le décret présidentiel", a assuré un responsable du Pentagone en réponse aux questions de Reuters. "Le plan de mise en œuvre et les technologies associées sont encore susceptibles d'évoluer mais les éléments fondamentaux de l'architecture sont désormais établis", a-t-il ajouté, précisant que ces éléments sont confidentiels.

Avec ou sans Groenland ?

Le projet prévoit d'associer les systèmes terrestres existants, qui comprennent notamment des missiles intercepteurs, des capteurs, des centres de commandement et de contrôle, à des éléments spatiaux destinés à détecter, suivre et potentiellement détruire des menaces en orbite, ce qui impliquerait la mise en place de réseaux satellitaires sophistiqués et d'armes orbitales qui font toujours l'objet de discussions.

Le retard pris par le programme s'explique en partie par des désaccords concernant des équipements spatiaux classifiés, a reconnu l'un des responsables interrogés. Un cadre de l'industrie de défense estime que cela pourrait concerner des normes de communication, un autre des armes anti-satellites, auxquelles les Etats-Unis se sont longtemps opposés en raison du risque de chute des débris. Washington avait critiqué la Chine lorsqu'elle s'était livrée en 2007 à un essai de missile antisatellite.

L'architecture spatiale du projet est l'une des questions qui restent à trancher avant que le directeur du programme, le général Michael Guetlein, puisse commencer à signer des contrats d'envergure, ont souligné l'un des responsables du gouvernement et les cadres de l'industrie de défense.

Une autre est celle du Groenland, avancée récemment par Donald Trump pour justifier l'acquisition par les Etats-Unis du territoire autonome danois. Selon l'un des responsables de l'administration, le Groenland ne fait pas partie du projet.

Un coût final de 175 milliards de dollars

La Force spatiale des Etats-Unis (Space Force) n'a pour l'heure signé qu'une demi-douzaine de mini-contrats pour la construction de prototypes concurrents de systèmes de défense antimissile.

Ces contrats, attribués notamment à Northrop Grumman NOC.N, True Anomaly, Lockheed Martin LMT.N et Anduril, d'une valeur d'environ 120 000 dollars chacun, constituent les premières étapes concrètes d'un programme dont le coût final a été estimé par Trump à 175 milliards de dollars.

Tom Karako, expert au Centre d'études stratégiques et internationales de Washington, juge peu probable que le Dôme d'or soit achevé d'ici 2028. "Beaucoup de choses peuvent être faites au cours des trois prochaines années en termes de meilleure intégration de ce que nous avons déjà, mais il est évident que des mesures seront mises en œuvre et évolueront après 2028."

© Maxppp

Donald Trump présente son projet de "Dôme d'or", le 20 mai 2025 à la Maison-Blanche.

Iran : pourquoi la France hésite à sanctionner les Gardiens de la révolution

28 janvier 2026 à 07:30

La France est mise sous pression par ses partenaires européens pour qu’elle accepte enfin l’inscription du Corps des Gardiens de la révolution, le bras armé du régime théocratique en Iran, sur la liste des organisations terroristes de l’Union européenne. Les ministres des Affaires étrangères de l’UE doivent en débattre jeudi 29 janvier, alors que l’ampleur effrayante de la répression des manifestations en Iran ce mois-ci apparaît de plus en plus clairement.

Paris est isolé par le revirement de l’Italie, qui s’est déclarée favorable à la décision trois jours avant la réunion alors qu’elle faisait bloc avec la France et l’Espagne pour s’y opposer. Et Madrid, selon des diplomates européens, a fait savoir à ses partenaires qu’elle ne s’opposerait pas au consensus si la France devait s’y rallier. Selon les règles de l’UE, la décision doit être prise à l’unanimité des 27 Etats membres.

"Une telle décision serait un symbole majeur d’espoir pour le peuple iranien", plaide auprès de L’Express la députée européenne Hannah Neumann (Les Verts/Allemagne), qui préside la délégation du Parlement européen pour les relations avec le peuple iranien. "Les Gardiens de la révolution terrorisent leur propre peuple, ils terrorisent toute la région et ils terrorisent les Iraniens en Europe et ailleurs. Il n’y a pas de doute qu’il s’agit d’une organisation terroriste. On ne soutient pas la cause de l’opposition iranienne par des belles photos, mais par ce genre de décisions concrètes", explique l’eurodéputée.

Ce jeudi, les ministres des Affaires étrangères des Vingt-Sept doivent se prononcer sur un train de sanctions visant 21 responsables politiques et sécuritaires iraniens ainsi que dix entreprises impliquées dans la fabrication de drones. L’écrasante majorité des Etats membres, ainsi que le Parlement européen, plaident pour y ajouter l’inscription sur la liste terroriste du Corps des Gardiens de la révolution, qui ont joué un rôle clé dans la répression qui aurait fait jusqu’à 30 000 morts.

Depuis plusieurs années, la France s’oppose à une telle décision, expliquant qu’elle aurait un impact négatif sur le dialogue diplomatique qu’elle doit mener avec Téhéran, par exemple à propos du nucléaire militaire ou de la libération des citoyens français détenus dans ce pays. Elle a longtemps fait valoir aussi qu’une décision de justice dans un Etat membre de l’UE était un préalable indispensable. Mais ce dernier argument ne tient plus depuis qu’un tribunal allemand a jugé, en 2023, qu’un attentat terroriste contre une synagogue à Bochum, dans la Ruhr, avait été commandité depuis Téhéran par le Corps des Gardiens.

"Il y a déjà des sanctions européennes visant certains responsables des Gardiens, dont les avoirs en Europe ont été gelés et qui sont interdits de venir sur le territoire", dit Hannah Neumann. "Mais la décision à prendre maintenant aura une portée bien supérieure, ajoute-t-elle. Dès qu’ils seront reconnus comme terroristes, ils seront officiellement identifiés comme une menace pour la sécurité européenne. Cela permettra d’utiliser beaucoup d’outils contre eux, par exemple contre tous ceux qui, même non intentionnellement, font des affaires avec eux, ou des banques qui leur versent de l’argent", explique-t-elle.

Le Parlement européen a voté à plusieurs reprises pour l’inscription des Gardiens sur la liste terroriste mais la décision finale revient au Conseil des ministres de l’UE. Reste à voir si la prudence diplomatique de Paris, qui pourrait aussi tenir à la crainte de représailles de la part de Téhéran, pourra résister longtemps à la pression de ses partenaires et à la dramatique dégradation de la situation en Iran depuis le début de l’année.

© REUTERS

Depuis plusieurs années, la France explique qu'une telle décision aurait un impact négatif sur le dialogue diplomatique qu’elle doit mener avec Téhéran.

Quantique, intelligence artificielle... L'Europe à la traîne face à la Chine et aux Etats-Unis

28 janvier 2026 à 07:00

L’équipe de recherche de Natixis CIB s’est penchée, en novembre dernier, sur la place de la Chine, des Etats-Unis et de l’Europe dans trois technologies critiques : intelligence artificielle, semi-conducteurs, informatique quantique. Supervisée par Alicia Garcia Herrero, la cheffe économiste pour l’Asie-Pacifique, cette étude analyse les brevets portant sur des "innovations radicales" - un nouveau brevet pour lequel il n’existe aucun brevet similaire antérieur et qui est repris au moins cinq fois dans des brevets ultérieurs. Verdict : l’Europe est largement à la traîne.

L'écosystème industriel de l'Europe semble sous-dimensionné pour rivaliser avec la Chine et les Etats-Unis.
L'écosystème industriel de l'Europe semble sous-dimensionné pour rivaliser avec la Chine et les Etats-Unis.

En matière d’intelligence artificielle, la Chine a réalisé en quelques années des progrès stupéfiants dans la vision par ordinateur, qui permet le développement de systèmes de surveillance et de navigation autonome, notamment aérienne. Les Etats-Unis restent les solides leaders de l’apprentissage automatique et de la cybersécurité, tandis que l’Europe tire son épingle du jeu dans les télécommunications et la robotique.

Du côté des semi-conducteurs, la Chine a déposé 65 % du total des brevets innovants entre 2019 et 2023. En dépit des barrières à l’exportation érigées par les Etats-Unis, les puces fabriquées en Chine n’ont cessé de gagner en précision, grâce notamment à un soutien gouvernemental sans faille incarné par le programme "Made in China 2025", lancé en 2015. Mais l’amont de la chaîne, la conception, est toujours une spécialité américaine, des entreprises comme Intel, Qualcomm, Applied Materials et Micron ayant mis en place un réseau dense de coopération.

La Chine fait presque jeu égal avec les Etats-Unis dans certains secteurs technologiques critiques.
La Chine fait presque jeu égal avec les Etats-Unis dans certains secteurs technologiques critiques.

Dans ses recommandations pour permettre à l’Europe de rattraper son retard, l’équipe de Natixis CIB rappelle l’importance de la commande publique afin de stimuler la demande. "En exigeant l’intégration de technologies critiques dans les contrats publics — de l’IA dans les services publics aux communications quantiques sécurisées dans les infrastructures —, l’Union peut créer des marchés immédiats qui permettent de faire passer les innovations du laboratoire au déploiement, favorisant ainsi le cercle vertueux de la diffusion des produits et du réinvestissement qui soutient l’avantage actuel de la Chine sur l’Union", relève l’étude. Le secteur des marchés publics de l’UE représente 2 000 milliards d’euros par an. Une manne qui pourrait tirer tout l’écosystème technologique européen.

© Mathias Penguilly / L'Express

L'Europe est de plus en plus distanciée par les Etats-Unis et la Chine dans le domaine technologique.

Alexandre Orlov : l'ambassadeur de Russie en France, soupçonné d'être un espion du KGB

28 janvier 2026 à 06:00

Les espions font souvent basculer l’Histoire. Dans l’ombre, depuis des siècles et partout sur la planète, certaines opérations ont défini le monde tel que nous le connaissons. Vous écoutez "Nid d’espions", le podcast de L’Express consacré au renseignement. Tous les mercredis, Charlotte Baris, accompagnée d'Etienne Girard, directeur adjoint de la rédaction et spécialiste des questions d’espionnage, ouvre un dossier secret-défense, dans lequel le rôle des espions a tout changé.

Le lundi 7 février 2022, à Moscou, la nuit est tombée et les rues sont enneigées. Emmanuel Macron vient d’entrer dans une immense salle du palais présidentiel russe. Vladimir Poutine est installé de l’autre côté de la pièce.

La tension entre la Russie et l’Ukraine monte depuis la fin du mois de décembre 2021. 100 000 soldats russes multiplient les manœuvres près des frontières ukrainiennes. On craint des attaques, voire une guerre... Mais Alexandre Orlov, diplomate russe en France, lui, n'y croit pas. "Ça sert à quoi à la Russie d’attaquer l’Ukraine ? Il n’y a aucun sens, aucun intérêt", affirme l'ambassadeur.

Alors que Vladimir Poutine lance son "opération spéciale" et attaque l’Ukraine, 17 jours plus tard, Orlov poursuit ses prises de parole pour défendre la Russie. Soupçonné d'être un espion du KGB depuis de nombreuses années, l'ambassadeur nie en bloc.

Dans cet épisode de "Nid d'espions", Étienne Girard et Charlotte Baris vous dressent le portrait d'Alexandre Orlov, un agent d’influence russe très francophile.

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Cet épisode a été écrit et présenté par Charlotte Baris et Étienne Girard, monté et réalisé par Jules Krot.

Crédits : France24, RTL, Public Sénat

Musique et habillage : Emmanuel Herschon / Studio Torrent

Visuel : Alice Lagarde

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Du Mossad au KGB, l’histoire des kompromats : les seize machinations les plus folles de l’histoire

© Dylan Meiffret/PHOTOPQR/NICE MATIN/MAXPPP

Conférence contestée d'Alexandre Orlov, ancien ambassadeur de Russie en France, animée par le journaliste politique Vincent Hervouet, au Centre Universitaire Mediterraneen.
De nombreuses voix se sont élevées dans la salle, contredisant un grand nombre des propos de l'ancien diplomate.

Donald Trump s’agite, et à la fin... c’est la Chine qui gagne

28 janvier 2026 à 05:45

La Chine n’a pas eu de mal à se donner le beau rôle, au forum de Davos, ce 20 janvier, devant l'élite politico-économique mondiale. Alors que Donald Trump tétanisait les Européens avec sa menace de s’emparer du Groenland – avant de reculer –, le vice-Premier ministre chinois a endossé le costume de l'adulte responsable. Le monde ne doit pas retomber dans "la loi de la jungle, où les forts oppriment les faibles", s'est indigné He Lifeng. Quelques semaines plus tôt, après l’enlèvement du président Nicolas Maduro à Caracas par les forces spéciales américaines, Pékin avait fustigé des "actes hégémoniques" qui "violent gravement le droit international".

Le spectacle d’un leader républicain démantelant l’ordre mondial instauré par les Etats-Unis en 1945 est du pain bénit pour le régime communiste, qui se présente comme le gardien de ce système. Et qu’importe si la réalité est un brin différente, Pékin apportant son aide diplomatique et économique à la Russie dans sa guerre d'agression contre l’Ukraine depuis bientôt quatre ans.

"Le monde semble ne plus craindre la Chine"

Les outrances trumpiennes ouvrent en effet un boulevard au régime communiste, dans sa compétition avec les Etats-Unis pour le leadership mondial. "Alors que l'on peut se demander si Trump a un véritable plan face à la Chine, celle-ci déroule méthodiquement une stratégie de coalition avec les pays du 'Sud', en multipliant les partenariats et les projets régionaux, souligne Alice Ekman, directrice de la recherche à l’Institut d’études de sécurité de l’Union européenne. Cette diplomatie, qui joue sur l'effet de masse, va se poursuivre, même si des régimes amis sont affaiblis ou disparaissent".

Une étude du Conseil européen pour les relations internationales (ECFR) intitulée "How Trump is making China great again", réalisée avant la capture de Maduro, montre que le monde entier s’attend à ce que l’influence globale de la Chine grandisse dans la prochaine décennie. Selon ce sondage, de plus en plus de pays la voient comme "un allié ou un partenaire nécessaire". Cette opinion est désormais largement majoritaire en Afrique du Sud et au Brésil, et près de la moitié des Indiens y souscrivent, alors que les relations ont longtemps été houleuses entre New Delhi et Pékin. Est-ce un hasard ? Trump s'en est pris agressivement à ces trois pays récemment... "Le monde semble s'ouvrir davantage à la Chine, ou du moins ne plus la craindre", conclut l'étude.

A ce titre, celle-ci tente d'exploiter les tensions entre l'Amérique et ses alliés. Le revirement du Canada - longtemps la bête noire de Pékin pour avoir arrêté fin 2018 la directrice financière du géant chinois des télécoms Huawei – est spectaculaire. Le premier ministre Mark Carney, qui a marqué les esprits à Davos en dénonçant avec fermeté les dérives de Trump et en parlant d'un moment de "rupture", avait signé quelques jours plus tôt avec Xi Jinping, à Pékin, un accord commercial préliminaire portant sur les biens agricoles et les véhicules électriques. Vexé par la rebuffade du dirigeant canadien, Trump menace Ottawa de 100 % de droits de douane si cet accord de libre-échange est définitivement adopté.

Immense port en eau profonde au Pérou

En Europe aussi, la Chine pourrait marquer des points. Après des années de froid, le Royaume-Uni cherche à réchauffer la relation bilatérale. En amont d'un déplacement du premier ministre Keir Starmer à Pékin, son gouvernement vient de donner son feu vert à un projet chinois décrié pour ses risques sécuritaires : la création d'une gigantesque ambassade au cœur de Londres. "Le fait que les menaces américaine et chinoise soient mises sur le même plan joue en faveur de la Chine, alors même que son ambition reste de restructurer la gouvernance mondiale pour marginaliser l'Occident", observe Alice Ekman.

La diplomatie ayant horreur du vide, Pékin avance ses pions. À court terme, toutefois, l’équation reste compliquée pour le président chinois Xi Jinping. Le coup de force américain au Venezuela et l'évocation de possibles frappes contre l'Iran inquiètent un pouvoir communiste craignant par-dessus tout les "révolutions de couleur" et les changements de régime. Le raid américain a d'autant plus choqué Pékin que, la veille, Nicolas Maduro recevait une délégation chinoise à Caracas. La Chine ne perd pas seulement un proche partenaire diplomatique, elle risque aussi, avec la mainmise américaine sur Caracas, de ne pas rentabiliser ses investissements dans les infrastructures énergétiques du pays - le gouvernement vénézuélien doit encore rembourser 10 milliards de dollars à son créancier chinois, à qui Caracas fournissait du pétrole à bas coût.

Il n'y a pas qu'au Venezuela où le président chinois trouve son homologue américain sur sa route. Les Etats-Unis affirment vouloir contrer la Chine dans toute l’Amérique du Sud. "Des concurrents de l’autre hémisphère ont fait des percées importantes dans le nôtre, à la fois pour nous désavantager économiquement dans le présent et d’une manière qui pourrait nous nuire stratégiquement à l’avenir", écrit l'administration Trump dans sa Stratégie de sécurité nationale, publiée en décembre. Parmi les projets phares, Xi Jinping a inauguré au Pérou, en 2024 l'immense port en eau profonde de Chancay, au nord de Lima… au grand dam de hauts gradés américains, qui craignent qu’il puisse être un jour utilisé à des fins militaires. Le hongkongais CK Hutchison exploite, lui, deux ports du canal de Panama. Trump, qui veut "reprendre le contrôle" de ce canal, pousse pour que ces activités soient transférées à des intérêts américains.

La Chine ne devrait pas se retirer d'Amérique du Sud

Mais la Chine mise sur le temps long. À l'échelle sud-américaine, "certaines influences étrangères seront difficiles à inverser", reconnaît Washington dans le document cité plus haut. La Chine est déjà le premier partenaire commercial de la plupart des pays du continent, comme le Brésil, le Chili ou le Pérou. Et la tendance devrait se poursuivre, tant la deuxième puissance mondiale, du fait de sa force de frappe industrielle et technologique, a su se rendre indispensable. Tout un symbole : l’un des plus proches alliés de Trump, le président argentin Javier Milei, très virulent contre Pékin pendant sa campagne présidentielle, n’a finalement pas remis en cause l'observatoire spatial chinois "Espace lointain", installé en Patagonie, et a annoncé à Davos que son pays poursuivrait ses relations commerciales avec Pékin.

Sur ce continent, "la stratégie américaine ouvre la voie à davantage de contrôles des investissements, de surveillance réglementaire et de pression sur les gouvernements, pronostique Sun Chenghao, chercheur au Centre pour la sécurité internationale et la stratégie de l'université Tsinghua, à Pékin. Mais il est peu probable que la Chine se retire : elle mettra davantage l'accent sur des secteurs difficiles à qualifier de stratégiques, tels que l'énergie verte, l'agriculture, la santé publique, les parcs industriels et l'efficacité logistique."

Mis sur le qui-vive par l'imprévisibilité de Trump, les dirigeants chinois suivent aussi de près la situation au Moyen-Orient, à l'heure où le porte-avions USS Abraham Lincoln est arrivé dans le Golfe persique. La chute de la république islamique poserait à la Chine un problème plus important que celle de Maduro. Et pour cause : environ 13 % de ses importations de pétrole brut viennent d'Iran (contre 4 % pour le Venezuela). La Chine aurait cependant les moyens de rebondir, tant elle s'est rapprochée de l'Arabie saoudite et des pays du Golfe, diversifiant ses fournisseurs d'or noir. "Et même si Pékin verrait d'un mauvais œil toute intervention américaine en Iran, les autorités s'en serviraient comme preuve supplémentaire que les États-Unis perturbent violemment la politique internationale", résume Jonathan A. Czin, ancien expert de la CIA et aujourd'hui chercheur à la Brookings Institution, à Washington.

Les Chinois l'ont bien compris : même s'il a fait de sa zone d'influence sa priorité, Trump n'a pas renoncé à intervenir dans le reste du monde. Xi Jinping aurait tort de croire qu'il a le champ libre pour envahir Taïwan. Du reste, le président chinois n'est pas fou : "l'opération Caracas" lui a fait prendre conscience de l'impréparation de son armée - il multiplie d'ailleurs les purges au sein du haut commandement - et du fossé militaire qui la sépare des Etats-Unis. Ces derniers "cherchent à sécuriser leur base arrière stratégique tout en intensifiant la concurrence dans la région indo-pacifique par le biais d'alliances, de contrôles à l'exportation, d'ajustements de leur posture militaire et d'un endiguement technologique", synthétise le chercheur chinois Sun Chenghao.

Pour l'heure, le président américain se garde bien de provoquer son puissant homologue. A quelques mois d'une rencontre à Pékin, en avril prochain, Donald Trump, qui espère signer un accord commercial, se montre particulièrement conciliant. Alors que, sous Joe Biden, la Chine était décrite comme le principal défi de l'Amérique, la nouvelle stratégie de défense nationale prévoit des "relations respectueuses" avec Pékin et ne fait aucune mention de Taïwan. Jusqu'à quand ? Entre le roi du chaos et le maître du temps long, la trêve pourrait être de courte durée.

© Nate Kitch

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Désormais moteur de l'Union européenne, la Pologne n'est pas pressée d'adopter l'euro

27 janvier 2026 à 19:51

Lors de son adhésion dans l'Union européenne en 2004, la Pologne ne pouvait pas se permettre d'intégrer la zone euro. 22 ans plus tard, alors que le pays s'est mué en moteur de la construction européenne, il ne le souhaite plus. Dans un entretien accordé au Financial Times lundi 26 janvier, le ministre des Finances polonais Andrzej Domanski a refroidi les dirigeants européens en annonçant ce qui se profilait ces derniers mois. "Notre économie se porte maintenant clairement mieux que la plupart de celles qui ont l'euro, a estimé le ministre polonais. Nous avons de plus en plus de données, de recherches et d'arguments pour conserver le zloty polonais."

En avril 2024, l'ancien conférencier en économie, entré au gouvernement en fin 2023, s'était déjà exprimé contre une entrée de la Pologne dans la zone euro. Un sondage de United Surveys pour Wirtualna Polska, également publié au même moment, a affirmé que 66,8 % des Polonais préféreraient conserver le zloty et que près de la moitié d'entre eux y étaient "définitivement opposés". Seuls un peu plus d'un quart des polonais étaient en faveur d'un passage à l'euro.

Une décision économique, pas politique

Moins d'un mois après l'entrée de la Bulgarie dans la zone euro, la position polonaise marque un coup dans le développement européen. D'autant plus que l'économie du pays est en pleine croissance depuis le retour de Donald Tusk au pouvoir en octobre 2023. S'il militait pour un passage à l'euro en 2008, l'ancien président du Conseil européen voit désormais le zloty monter en flèche, passant de 0,2231 euro par zloty le 16 octobre 2023, jour de l'élection de Tusk, à 0,238 le 27 janvier 2026. Le cours est même monté jusqu'à 0,2421 fin février 2025.

"Il y a deux ans, j'étais un peu inquiet que la Pologne ne soit laissée pour compte dans une UE à deux niveaux et en dehors de la zone euro, mais aujourd'hui, la Pologne est clairement au premier niveau économique, et je ne vois aucune raison forte d'abandonner notre propre monnaie", ajoute Andrzej Domanski, qui assure que cette position pour la monnaie polonaise est uniquement économique et non politique.

Pourtant, les pays européens sont tenus d'intégrer la zone euro dès qu'ils cochent les critères nécessaires comme la stabilité des prix, du taux de change, la viabilité des finances publiques et plusieurs critères juridiques. Des points que remplit désormais la Pologne. Mais le ministre des Finances les balaie d'un coup de main, estimant que cette décision est politique et reste dans la main de Varsovie.

Poids lourd de l'économie européenne

Sixième puissance européenne, la Pologne dépasse désormais les 1 000 milliards de PIB selon les chiffres du FMI. Pour l'OCDE, le pays devrait même connaître une croissance de 3,4 % cette année, la plus haute prévision des 27 de l'UE. Seul point noir pour la Pologne : son déficit, à hauteur de 6,8 % l'année dernière, qui dépasse largement les 3 % demandés par l'Union européenne. Un chiffre qui devrait baisser à 6,3 % en 2026 selon les prévisions de la Commission européenne. Selon Andrzej Domanski, cette baisse du déficit est permise notamment par un marché du travail fort et l'un des taux de chômage les plus bas de l'Union européenne.

Alors que les relations entre le gouvernement polonais et la banque centrale étaient compliqués depuis le retour de Donald Tusk aux affaires en 2023, les relations se sont normalisées, affirme le ministre des Finances. Le Premier ministre Tusk avait accusé le président de la Banque nationale de Pologne, Adam Glapinski, un allié du PiS, le parti d'opposition, de mal gérer l'institution et de politiser la politique monétaire, menaçant même de porter l'homme de 75 ans devant les tribunaux. "En tant que ministre des Finances, je traite très, très au sérieux l'indépendance de la banque centrale", avance Andrzej Domanski, qui a rencontré Glapinski deux fois dans l'année.

Exemple danois ?

Après l'entrée de la Bulgarie dans la zone euro, six pays européens restent désormais à sa porte. Si des critères économiques peuvent justifier cette situation pour certains pays comme la Hongrie, le cas du Danemark est un précédent qui peut intéresser les Polonais. Le pays nordique avait signé une clause d'exemption en 1992 lors de la signature du traité de Maastricht. Sans signer d'accord, la Suède avait pu justifier leur souhait de conserver la couronne suédoise au nom de l'indépendance monétaire et la souveraineté monétaire.

Sans rejoindre la zone euro, la Pologne n'en perd pas pour autant son ambition. Invité comme observateur par Donald Trump pour assister à la réunion du G20 à Miami, le gouvernement polonais y cherche désormais une place permanente.

© OLIVIER MATTHYS/EPA/MaxPPP

Dans un entretien accordé au "Financial Times" lundi, le ministre des Finances polonais Andrzej Domanski a pris ses distances avec l'entrée de son pays dans la zone euro.

Que vient faire l'ICE, la police américaine de l'immigration, aux JO de Milan-Cortina ?

27 janvier 2026 à 17:46

Tenues kakis sur le dos, armes en main, les agents fédéraux anti-immigration de l'ICE sont devenus le symbole de la militarisation de la police aux Etats-Unis depuis plusieurs semaines. A l'origine de la mort de deux citoyens américains, Renee Good et Alex Pretti, en moins de trois semaines, cette police fédérale est largement décriée pour ses actions violentes, en faveur de la politique anti-immigration de Donald Trump. Désormais, ils sont au cœur d'une polémique outre-Atlantique. Alors que la rumeur enflait depuis quelques jours, elle a été officialisée ce mardi 27 janvier : l'ICE sera présente aux Jeux olympiques de Milan-Cortina qui s'ouvrent le 6 février prochain.

L'information, dévoilée par une enquête d'Il Fatto Quotidiano avait pourtant été démentie dans un premier temps par le ministre de l'Intérieur Matteo Piantedosi : "La présence de l'ICE à Milano-Cortina est une polémique pour rien. (...) Mais je tiens à préciser : l'ICE, en tant que tel, n'opérera jamais en Italie." D'autant que la question de l'immigration est au cœur du programme de la première ministre italienne Giorgia Meloni, qui n'a pas caché sa proximité avec Donald Trump ces dernières années. "Pour l’instant, rien de tel ne nous a été signalé, et même si c’était le cas, la coordination de la sécurité resterait entièrement sous contrôle italien", a complété le ministre de l'Intérieur.

"ils ne doivent pas mettre les pieds dans notre pays"

Il n'en a pas fallu moins pour l'opposition de gauche de s'opposer à cette présence, à commencer par le maire de Milan, Giuseppe Sala. "Il est clair qu'ils ne sont pas les bienvenus à Milan, il n'y a aucun doute", a affirmé l'édile au micro de la radio RTL 102.5 ce mardi 27 janvier, dénonçant cette "milice qui tue" et "entre chez les gens en s'autodélivrant l'autorisation". "Je me demande, pouvons-nous dire non à Trump pour une fois ?", s'est agacé Sala. "Ils sont une milice violente et non préparée, ils ne doivent pas mettre les pieds dans notre pays", a surenchérit l'ancien ministre de Matteo Renzi, Carlo Calenda. Une pétition de l'Azione Milano contre la présence de l'ICE aux JO d'hiver a dépassé les 16 000 signatures.

Mais quelle forme prendra la présence de l'ICE aux Jeux olympiques d'hiver de Milan-Cortina ? Alors que leur présence a été rendue officielle, l'organisation est désormais plus claire. L'ICE sera présente en Italie par le biais de son service d'enquête Homeland Security Investigations (HSI). "Aux Jeux olympiques, le service de sécurité intérieure de l'ICE soutiendra le service de sécurité diplomatique du département d'Etat américain et le pays hôte afin d'évaluer et d'atténuer les risques liés aux organisations criminelles transnationales", a précisé le porte-parole de la police anti-immigration. Elle devrait notamment être chargée de la sécurité du vice-président J.D. Vance et du secrétaire d'Etat Marco Rubio, qui seront tous les deux présents à la cérémonie d'ouverture le 6 février. Une hypothèse qui avait été avancée par le président de la région Lombardie Attilio Fontana, lundi 26 février, alors même que l'information n'avait pas été officialisée. L'élu de la Lega de Matteo Salvini avait été obligé de rétropédaler par communiqué, indiquant qu’il n’avait finalement aucune information sur leur présence.

Bureau au coeur de Rome

A l'instar de ce qui s'était fait pour les JO de Paris en 2024, de nombreuses forces de l'ordre étrangères seront présentes en Italie lors des Jeux olympiques. Mais l'annonce de l'ICE tombe au mauvais moment. Ces dernières semaines, le président américain s'est fait remarquer par ses nombreuses attaques envers les pays européens pour leur refus de céder le Groenland aux Etats-Unis. Les images des exactions commises sont diffusées sur les chaines d'information et les réseaux sociaux. Forcément, les craintes d'ingérences américaines sur le sol italien inquiètent en Italie, d'autant que le Homeland Security Investigations est déjà présent à Roma, selon Il Fatto Quotidiano. L'agence aurait un bureau au sein de l'ambassade italienne et ce, depuis 2003. Une situation normale puisque 90 annexes de Washington sont installées dans plus de 50 pays mais qui renforce la polémique en Italie.

© REUTERS

La police anti-immigration dans le quartier de Cicero à Chicago lors d'une descente visant les immigrants, le 22 octobre 2025.

Mort d'Alex Pretti à Minneapolis : aux Etats-Unis, l'introuvable loi sur l'immigration

27 janvier 2026 à 15:06

Deux Américains tués par la police en deux semaines, à quelques rues de là où, sous Trump I, George Floyd, un Afro-Américain, avait trouvé la mort, étouffé par un bad cop : cela commence à faire beaucoup pour une seule ville, la très démocrate Minneapolis, dans le Minnesota (nord du pays). Cette fois-ci, les victimes sont blanches et le président, après avoir déclaré ouverte la chasse aux immigrants illégaux, tente d'apaiser la situation. Il a téléphoné au maire de la ville et au gouverneur de l'État – échanges qualifiés de "very good" sur son réseau Truth Social. Le président a aussi envoyé sur place son conseiller chargé de l'immigration, Tom Homan, un homme "sévère mais juste", dit-il, qui doit maintenant jouer les conciliateurs. Mettons...

Ce moment tragique masque une réalité plus ancienne. Depuis au moins deux décennies, les élus américains sont incapables de s'accorder sur une politique de l'immigration que tous les experts jugent pourtant hautement nécessaire. "George W. Bush et Barack Obama avaient tenté de faire voter des lois sans jamais parvenir à un accord bipartisan au Congrès ; Donald Trump I s'est contenté d'annoncer la construction d'un mur à la frontière du Mexique ; Joe Biden n'a même pas fait semblant de tenter quelque chose", regrette l'américaniste Françoise Coste. Certes, les Républicains, à commencer par le mouvement du Tea Party (sous Obama), sont les premiers responsables de ce blocage. Mais la gauche du Parti démocrate, en s'opposant à toute fermeté, a contribué à tuer les débats.

Un temps chargée du dossier, la vice-présidente Kamala Harris s'est désintéressée de la question, trop piégeuse politiquement. Résultat, entre 8 et 12 millions de personnes seraient entrées illégalement dans le pays depuis plus de quinze ans. "Puisque le Congrès ne parvient pas à légiférer sur le sujet, celui-ci est en train de se déporter dans la rue où les agents du Service d'immigration et de douanes (ICE), couverts par une impunité révoltante, ont carte blanche et la gâchette facile", analyse Françoise Coste.

Pour Donald Trump, c'est tout bénéfice. À ses adeptes, il donne l'illusion d'agir contre l'immigration tout en visant une ville démocrate dans un État dirigé par Tim Walz, le colistier de Kamala Harris. Ce faisant, il évite – hypocrisie ultime – de cibler les géants de l'agrobusiness, premiers employeurs de travailleurs clandestins du pays et dont les résultats économiques permettent de financer mouvement Maga... anti-immigration. Les démocrates, eux, n'ont toujours pas de réponse. En manifestant contre les excès de la police, ils continuent de donner l'impression de défendre le principe des frontières ouvertes. C'est le piège.

© REUTERS

Des agents fédéraux de l'ICE arrêtent une personne à Minneapolis, le 14 janvier 2026.
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