"Nous avons une armada qui se dirige vers là-bas et une autre pourrait partir". Dans une interview accordée, mardi 10 février, au média américain Axios, Donald Trump a déclaré envisager d'envoyer un second porte-avions au Moyen-Orient, menaçant l'Iran d'une nouvelle frappe en cas d'échec des négociations ces prochains jours.
Pour la première fois depuis la guerre de douze jours en juin, Washington et Téhéran ont repris, vendredi dernier à Oman, les négociations sur le programme nucléaire iranien, sans que celles-ci n'aient pour l'heure débouché sur un "deal". "Soit nous parviendrons à un accord, soit nous devrons prendre des mesures très dures comme la dernière fois", a déclaré le président américain à Axios.
Cette décision marquerait un saut dans le renforcement de la présence militaire américaine dans la région après l'envoi, fin janvier, du porte-avions USS Abraham Lincoln, en plus des dizaines d'avions déployés sur des bases proches de l'Iran, et après avoir maintenu deux porte-avions dans la région pendant la majeure partie de la guerre à Gaza.
Donald Trump a assuré que ses démonstrations de force portaient leurs fruits : "La dernière fois, ils ne croyaient pas que j'en serais capable", a-t-il déclaré au sujet de sa décision de frapper les installations nucléaires iraniennes en juin. "Ils ont surestimé leurs chances. Cette fois, les négociations sont très différentes".
Benyamin Netanyahou en visite à Washington
Ces menaces interviennent quelques heures avant la rencontre, ce mercredi 11 février, entre Donald Trump et Benyamin Netanyahou, à l'occasion de la septième visite du Premier ministre israélien aux Etats-Unis. Selon le Washington Post, au-delà d'exiger la fin du projet iranien de se doter de l'arme nucléaire, Israël pourrait réitérer ses autres revendications, comme "l'arrêt de tout enrichissement d'uranium et le retrait des stocks existants d'Iran, ainsi que l'arrêt de sa production de missiles balistiques et de son soutien aux milices dans la région".
Du point de vue d'Israël "on craint que l'administration américaine n'accepte un accord avec les Iraniens qui n’inclurait pas la question des missiles" et "que Trump soit disposé à accepter un allègement des sanctions contre l’Iran en échange de certaines concessions iraniennes sur le dossier nucléaire", analyse auprès du Washington Post Raz Zimmt, directeur du programme de recherche sur l’Iran à l’Institut israélien d’études de sécurité nationale.
De son côté, Téhéran a publiquement insisté sur le fait qu'il ne négocierait pas sur d'autres questions que son programme nucléaire. Aucune nouvelle rencontre diplomatique entre les Etats-Unis et l'Iran n'est pour l'instant programmée. On sait simplement que l'un des négociateurs iraniens, Ali Larijani (conseiller du guide suprême iranien et secrétaire du conseil de sécurité nationale), est attendu à Doha ce mercredi, afin de s'entretenir avec les médiateurs qataris, a indiqué Axios. On s'attend à ce qu'il transmette les positions de l'Iran dans la foulée, avant le prochain cycle de négociations.
Les espions font souvent basculer l’Histoire. Dans l’ombre, depuis des siècles et partout sur la planète, certaines opérations ont défini le monde tel que nous le connaissons. Dans “Nid d’espions”, le podcast de L’Express consacré au renseignement, on ouvre un dossier secret-défense, dans lequel le rôle des espions a tout changé.
Début 2019, l’Algérie se prépare à organiser une nouvelle élection présidentielle, prévue pour le mois d’avril. Après 20 ans d’un règne ininterrompu d’Abdelaziz Bouteflika, les Algériens espèrent du changement.
Pourtant, au mois de février, le Front de libération nationale, le parti au pouvoir, annonce la candidature de Bouteflika. Mais à 82 ans, le président ne mènera pas lui-même campagne. Lors d’un grand meeting du FLN, Abdelaziz Bouteflika n’est pas présent. C’est un cadre avec sa photo qui est présenté à la foule.
Le 22 février, de nombreux Algériens, furieux d’imaginer un 5e mandat du président à la santé plus que fragile et absent de la vie publique, se rendent dans la rue. Les manifestations s’étendent à tout le pays. Chaque vendredi, ils sont des millions à se réunir, pendant plusieurs mois. C’est ce qu’on appelle le Hirak.
Face à la grogne, Bouteflika annonce finalement qu'il renonce à se présenter. Mais il reporte également la présidentielle. Il reste au pouvoir et souhaite établir une nouvelle constitution, pour prolonger son mandat. Les militaires s’opposent alors à cette situation et tentent de démettre le président de ses fonctions.
En attendant, dans le secret, quatre hauts responsables algériens se réunissent au mois de mars. Parmi eux, le frère du président et ancien bras droit, Saïd Bouteflika, et le général Toufik, l’ancien chef du renseignement. Ils veulent maintenir Abdelaziz Bouteflika à la tête du pays, et cherchent un moyen de s’opposer aux militaires et au processus constitutionnel. Les comploteurs ne parviennent pas à leurs fins. Bouteflika démissionne le 2 avril et la contestation va se poursuivre pendant encore de nombreux mois. Le général Toufik est arrêté en mai, et jugé pour "atteinte à l'autorité de l'Armée" et "complot contre l'autorité de l'État". L’ancien maître-espions n'aura pas réussi sa dernière mission.
Dans cet épisode de "Nid d'espions", Charlotte Lalanne et Charlotte Baris vous dressent le portrait du puissant général Toufik.
Partout, l'onde de choc se propage et fait vaciller des grands de ce monde, dont on découvre les liens, souvent de longue date, avec le criminel sexuel Jeffrey Epstein. Correspondance complice, telle la princesse norvégienne Mette-Marit, ou participation présumée à des orgies, comme le prince Andrew, déjà déchu de ses titres royaux, dont on vient d'apprendre qu'il pourrait avoir transmis en 2010 des informations confidentielles au pédocriminel… tout comme l'ancien ministre britannique Peter Mandelson.
De quoi donner le vertige aux chancelleries occidentales, qui commencent à se demander si le prédateur sexuel n'était pas aussi un agent… au service de Moscou. Et pour cause. Plus de 10 000 courriers, notes ou SMS rendus publics par la justice américaine font référence à la Russie - et un millier à Vladimir Poutine. On y apprend qu’Epstein avait noué, de longue date, des liens avec de hauts responsables russes. En 2011, le sulfureux homme d’affaires s'estpar exemple rendu en Russie avec un visa délivré par l’association des vétérans d’une unité d’élite du FSB, Vympel, selon le média Novaïa Gazeta.
L'affaire est tellement sérieuse que Donald Tusk, le Premier ministre polonais, vient d'ordonner une enquête sur les liens présumés entre les services russes et Epstein. L’objectif ? S’assurer que celui-ci ne leur a pas transmis d’informations compromettantes sur des personnalités polonaises en activité… Ces révélations n'étonnent guère l’historienne Françoise Thom, qui avait publié en juillet dernier une enquête fouillée sur le site Desk Russie, "Le cloaque et le chaos : la Russian connection de l’affaire Epstein". La soviétologue, auteure de La guerre totale de Vladimir Poutine, paru le 8 janvier aux éditions A l’Est de Brest-Litovsk, y décrivait les relations étroites entre Epstein et les hautes sphères du pouvoir russe. Pour L’Express, elle revient sur ce dossier explosif.
L'Express : De quand date la connexion entre Epstein et la Russie ?
Françoise Thom : Elle a été documentée pour la première fois dans une enquête du Dossier Center, une organisation de hackers financée par l’oligarque russe en exil, Mikhaïl Khodorkovski. On y apprenait qu’à partir de 2014, et sans doute bien avant, Jeffrey Epstein et les hommes du Kremlin avaient noué un partenariat fructueux qui offrait à Jeffrey Epstein d’exceptionnelles opportunités financières. De leur côté, les oligarques et le gouvernement russes, placés sous sanctions après la crise ukrainienne, appréciaient son expertise en paradis fiscaux et blanchiment de fonds. Un jour, Epstein s’était vanté de ses "talents" financiers : contrairement ausystème de Ponzi, qui consiste à faire croire à des gogos que de l’argent qui n’existe pas existe réellement, son système consiste, disait-il, à rendre non existant de l’argent existant…
Epstein aidait le Kremlin à contourner les sanctions occidentales
En 2014-2015, Epstein a également joué un rôle d’entremetteur crucial pour les Russes, alors que les investisseurs occidentaux boycottaient la Russie. Il avait notamment mis son réseau à disposition du Kremlin pour envoyer au Forum économique de Saint-Pétersbourg, sorte de "Davos russe", des dirigeants d’entreprises occidentales de premier plan, tels Reid Hoffman (cofondateur de LinkedIn) ou Nathan Myhrvold (ex-directeur de la technologie de Microsoft). À l’époque, son interlocuteur principal s’appelait Sergueï Beliakov, chargé d’attirer les investissements étrangers - dont le poste est occupé aujourd’hui par Kirill Dmitriev [NDLR : impliqué par ailleurs dans les négociations de paix avec l’Ukraine]. Diplômé de l’Académie du FSB, Beliakov avait, d’après les documents "siphonnés" par Dossier Center, sollicité Epstein pour contourner les sanctions occidentales. Celui-ci lui avait, entre autres conseils, recommandé de créer une banque sur le modèle capitaliste et de lancer une cryptomonnaie alternative au bitcoinet des monnaies adossées au pétrole. Epstein aidait donc le Kremlin à contrer la guerre économique menée par l’Occident…
Epstein a-t-il approché la Russie par idéologie ?
Il n’y a aucune considération idéologique dans cette histoire, il s’agit uniquement de deals, à la manière de Trump. Epstein était un être dépourvu de tout sens moral. Avant tout, il voulait se remplir les poches. Et il avait en plus, selon moi, une forme de "complexe du parvenu". Charismatique, il fréquentait du beau monde, mais en même temps, il voulait l’abaisser. L’humilier. L’entraîner dans la transgression.
En tout cas, Jeffrey Epstein partageait avec les services secrets russes une passion pour le kompromat…
C’est en Russie, durant les années Eltsine [1991-1999], que le kompromat a envahi la scène politique, lorsque les oligarques, qui se livraient des guerres féroces, employaient d’anciens officiers du KGB pour constituer des dossiers compromettants sur leurs rivaux. En 1993, le vice-président Alexandre Routskoï, grand rival de Boris Eltsine, avait exhibé à la télévision des valises entières de dossiers compromettants sur ses adversaires. L’affaire avait fait grand bruit. Vladimir Poutine se servira de cet "instrument" pour conquérir le pouvoir. En 1999, il s’attaque au procureur Skouratov, qui enquêtait sur la famille Eltsine et risquait de mettre le président russe en difficulté. Poutine fait surveiller Skouratov et le filme dans un sauna entouré de créatures dénudées. Exit Skouratov. Eltsine saura s’en souvenir au moment de se trouver un successeur…
Une fois au pouvoir, Poutine fera du kompromat un outil d’ingénierie politique, comme l’a révélé un document rédigé par son équipe présidentielle, qui a fuité sur Internet. Ce texte détaille la façon dont Poutine compte se rendre maître du jeu politique. Il explique qu’il faut constituer, avec l’aide des services spéciaux, des dossiers compromettants sur les partis d’opposition, leurs activités, leur financement, leurs contacts et leurs partisans, mais aussi sur les journalistes et les personnalités politiques fédérales et locales, afin de les contrôler.À cette époque, Jeffrey Epstein était déjà un visiteur fréquent de la Russie. Il est très probable qu’Epstein, qui avait truffé ses demeures de caméras et de micros, se soit inspiré de ces techniques de kompromat pour développer ses business…
Pour comprendre le "tropisme russe" d’Epstein, il faut, dites-vous, s’intéresser à sa compagne, Ghislaine Maxwell - et surtout à son père, l’homme d’affaires et politicien Robert Maxwell…
Homme d’affaires et politicien, Robert Maxwell entretenait des liens étroits avec le régime communiste. Ce Britannique, qui avait fait fortune dans l’édition de publications scientifiques et techniques, est élu député travailliste en 1964. En 1968, il défend l’intervention soviétique en Tchécoslovaquie, au prétexte qu’elle permettrait la préservation de la sécurité en Europe. Peu après, Leonid Brejnev l’invite à Moscou. Entre les deux hommes, le courant passe. Il faut dire qu’ils ont des points communs : les voitures, la chasse, l’alcool… Après la mort de Brejnev, Maxwell restera en contact avec les prochains secrétaires généraux – Andropov, Tchernienko et Gorbatchev - et deviendra le meilleur propagandiste du Kremlin. Maxwell contribuera ainsi largement à la "gorbymania" dans le monde occidental. Son besoin d’argent chronique le pousse ensuite à vendre aux services secrets (MI6, Mossad, KGB) les informations qu’il collecte auprès de ses nombreux réseaux. Mais cela ne dure pas. En 1991, le sulfureux magnat est aux abois. Son corps est retrouvé au large des îles Canaries, flottant près de son luxueux yacht, le Lady Ghislaine. Accident ? Assassinat ? Le mystère demeure.
Quels liens a-t-il eu avec Epstein ? Il est aujourd’hui établi qu’Epstein a connu Robert Maxwell. Celui-ci a-t-il voulu faire d’Epstein son dauphin ? Une chose est sûre, tous deux voyageaient déjà en Russie à la fin des années 1980. Génie de l’évasion fiscale, Epstein a certainement aidé les apparatchiks russes qui, anticipant la fin du régime communiste, cherchaient à mettre leurs actifs à l’abri du chaos… avec l’aide du KGB. Entre 1989 et 1991, les services secrets russes ont ainsi transféré en Occident 8 tonnes de platine, 60 tonnes d’or, des camions entiers de diamants et près de 50 milliards de dollars en espèces… Au même moment, Robert Maxwell aidait les hauts responsables du Parti soviétique à ouvrir des comptes bancaires au Liechtenstein, en échange de juteuses commissions, selon le témoignage d’un ex-colonel du KGB, Stanislas Lekarev.
Maxwell n’a sans doute pas appris grand-chose à Epstein en matière de finances. En revanche, il lui a de toute évidence ouvert ses carnets d’adresses. C’est lui – et, ensuite, sa fille Ghislaine - qui a permis à Epstein d’approcher la monarchie britannique, en particulier le prince Andrew.
Peut-on imaginer que les services russes soient impliqués dans ce scandale ? Et qu’ils aient monté, avec la complicité d’Epstein, la plus grande opération de kompromat de l’histoire sur le sol américain ?
À ce stade, Il est impossible de répondre à cette question. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que la publication de ces millions de documents ne peut que réjouir le Kremlin. Car ses stratèges ont compris depuis longtemps que le kompromat est bien plus qu’un moyen de contrôler les dirigeants étrangers : il est l’équivalent d’une arme nucléaire contre les démocraties. Il suffit de traîner dans la boue nos élites – politiciens, hommes d’affaires, savants… - pour que nos institutions soient, à leur tour, décrédibilisées.
Aujourd’hui, le but de la propagande russe ne consiste plus, comme par le passé, à peindre un tableau idéalisé de la Russie, mais plutôt à persuader les populations occidentales que, dans un monde peuplé d’escrocs et de pervers, seule une dictature peut leur offrir le salut. Il faut d’ailleurs regarder la façon dont la télévision russe couvre cette affaire. Toutes les émissions de propagande martèlent que les élites occidentales sont pourries, que les sponsors de Kiev sont des pédophiles… À l’inverse, disent-elles, la Russie défend les valeurs traditionnelles contre l’Occident satanique, elle représente la lumière contre les ténèbres, le bien contre le mal… Ce discours, mis en avant par Vladimir Poutine dès 2011, ne cesse de prendre de l’ampleur. Plus la guerre en Ukraine s’éternise, plus elle est présentée comme un conflit manichéen par la propagande russe. À cet égard, l’affaire Epstein tombe très bien pour Moscou, car elle lui permet d’illustrer de façon éclatante la corruption de "l’Internationale des élites libérales". En cela, elle s'insère parfaitement dans la vaste opération de guerre psychologique que les Russes mènent depuis des années contre l'Occident.
C’est un nouveau palier "intermédiaire" avant de viser la neutralité carbone. Mardi 10 février en début d’après-midi, le Parlement européen a définitivement adopté un nouvel objectif climatique contraignant pour ses membres : l’Union européenne devra réduire d’ici 2040 ses émissions nettes de gaz à effet de serre (GES) de 90 % par rapport à 1990. Cette ambition a été soutenue par 413 voix contre 226 au Parlement de Strasbourg. Mais elle inclut de nouvelles concessions techniques pour aider les pays à atteindre ce chiffre sur le papier.
Selon le communiqué de l’UE, il s’agit donc d’une nouvelle étape intermédiaire ambitieuse qui vient s’ajouter à l’étape déjà fixée pour 2030, qui stipule que l’Union européenne devra avoir réduit d'ici là d’au moins 55 % ses émissions. Il y a encore beaucoup de travail : en 2023, elle a réduit ses émissions de 37 % par rapport à 1990, grâce notamment au déclin du charbon et au développement des énergies renouvelables.
Possibilité d’acheter des crédits carbones à l’étranger
Pour atteindre ce nouvel objectif, le texte prévoit la possibilité d’utiliser les absorptions permanentes de carbone au niveau national pour compenser les émissions difficiles à réduire. Une absorption permanente de carbone consiste à capturer et stocker durablement le CO₂, par exemple dans les forêts, le sol agricole enrichi, les tourbières ou certaines roches, afin qu’il ne retourne pas dans l’atmosphère.
Mais pas seulement puisque ce texte introduit également "des flexibilités dans la manière dont l’objectif à l’horizon 2040 peut être atteint", précise le communiqué du Parlement européen. À partir de 2036, "jusqu’à cinq points de pourcentage de réduction nette des émissions pourront provenir de crédits carbone internationaux de haute qualité provenant de pays partenaires", c’est-à-dire des pays extérieurs à l’Europe.
Cette mesure sert deux objectifs. Tout d’abord, celui de permettre à l’UE d’atteindre jusqu’à 85 % de réduction de ses émissions nettes en interne, en achetant les 5 % restants grâce à des crédits carbone. Ensuite, celui de rallier au vote des pays jusqu’ici réticents, comme l’Italie de Giorgia Meloni.
Le texte pourra être révisé
Le crédit carbone — un certificat représentant 1 tonne de CO₂ évitée ou absorbée, que l’on peut acheter pour compenser ses propres émissions en finançant, par exemple, la plantation d’arbres, des énergies propres ou d’autres projets qui réduisent la pollution — est régulièrement critiqué par des ONG comme Greenpeace ou WWF, car il permet aux entreprises de "délocaliser" leur effort de réduction des émissions, en payant quelqu’un d’autre plutôt que de réduire leurs propres GES.
Malgré son aspect contraignant, le texte européen va plus loin pour s’assurer de la souplesse dans les années à venir. Il prévoit notamment une clause de révision de cette loi. "La Commission évaluera tous les deux ans les progrès accomplis dans la réalisation de l’objectif, compte tenu des données scientifiques actualisées, des évolutions technologiques et de l’état de la compétitivité industrielle de l’UE", précise le texte, ainsi que "les tendances des prix de l’énergie et leurs répercussions sur les entreprises et les ménages". En fonction, un réexamen de l’objectif sera possible pour "modifier l’objectif pour 2040 ou de prendre des mesures supplémentaires pour renforcer le cadre de soutien".
Voilà dix ans qu'il ausculte cette Amérique qui a porté par deux fois Donald Trump à la présidence des Etats-Unis : le journaliste David Thomson est le nouvel invité des Grands entretiens d'Anne Rosencher. Son récent documentaire sur le vice-président J.D. Vance* éclaire avec une grande précision et sans mauvaise foi les points de tension et les perspectives du nouveau conservatisme américain - ce qui rend le documentaire édifiant. Quels sont les effets de cette nouvelle doctrine sur l’économie ? Sur la géopolitique ? Quels sont les points de ressemblance (et de différence) avec ce que l’on peut voir en Europe ? Voici un extrait de ces échanges dont l’intégralité est à retrouver en vidéo sur YouTube et Dailymotion, mais aussi en podcast sur Apple Podcasts, Spotify, Deezer, Castbox ou encore Podcast Addict.
Anne Rosencher : Votre documentaire permet de constater à quel point certains ressorts qui ont assuré le succès du mouvement Maga sont également à l’œuvre dans une partie de l’Europe. Au premier rang desquels : la désindustrialisation…
David Thomson : Oui, avec cette spécificité qu’aux Etats-Unis, la désindustrialisation est une question de classe mais aussi de race. On ne le mesure pas assez, notamment depuis la France où ce mot est tabou en termes de représentations sociales. Aux Etats-Unis, il ne l'est pas du tout. Pour reprendre l’exemple emblématique de J.D. Vance, son discours s'adresse spécifiquement à cette population dans laquelle il a grandi – lui, à Middletown, Ohio –, c'est-à-dire les petits blancs de la classe ouvrière déclassée qui vivent dans la Rust Belt [NDLR : ceinture de rouille] laminée par la désindustrialisation. Aux Etats-Unis, cette population a en outre pris de plein fouet la crise des opiacés : la mère de J.D. Vance elle-même a été toxicomane pendant toute l’enfance de ses enfants. J'ai passé un peu de temps à Middletown pour le documentaire. Ce que Vance décrit dans son fameux livre Hillbilly Elegie est la réalité : encore aujourd’hui, une partie de la ville est décimée par cette addiction.
C’est entremêlé avec la désindustrialisation ?
C’est le "cycle infernal" entre perte du travail et addiction que Vance a vu à l’œuvre dans son enfance. La colère qu’il en a nourrie explique tout de son logiciel politique, qui est en train de devenir plus généralement celui de la nouvelle droite Maga : l’envie de pulvériser les institutions internationales à qui il attribue la responsabilité de ce bilan. Cela explique notamment son discours de Munich, en février 2025, quand il a fait la leçon aux élites européennes. Tout ce qui est arrivé à sa région d'origine, aux Américains auprès desquels il a grandi, il l’explique par la mondialisation. La vraie révolution de la droite Maga aujourd’hui – on dit aussi "la nouvelle droite", pour parler de ce qui va arriver après Trump – est d’être antimondialisation. Parfois, cette droite a presque un discours de populistes de gauche, alors qu’elle est constituée de nationalistes de droite, bien sûr. Ils veulent en finir avec la doctrine économique que les Etats-Unis ont promue eux-mêmes depuis les années 1980 et qui était l'ADN du Parti républicain. Sur ce plan, c’est une vraie révolution.
La détestation des élites flambe d’autant plus que ces dernières – notamment dans le camp démocrate – l’ont alimentée avec le carburant du mépris. On se souvient d’Hillary Clinton traitant l’électorat Trump de "panier de déplorables"…
Cette phrase, vous ne pouvez pas imaginer à quel point je l'ai entendue dans les meetings de Trump. Elle s'affichait sur les t-shirts. Ça a été un carburant énorme pour le mouvement Maga. Les démocrates en ont-ils vraiment pris la mesure ? Aujourd’hui encore, ils sont beaucoup représentés par des personnalités comme Gavin Newsom ou Kamala Harris, issus de l’"élite côtière" comme on l’appelle aux Etats-Unis. Evidemment, cela génère un décalage profond avec le "cœur du pays" (qui est l’expression symétrique) …
Une particularité de la politique américaine par rapport à ce que l’on connaît en Europe - et encore plus en France - est l’omniprésence de Dieu dans le débat public…
Surtout à droite. Les conservateurs ont réussi à convaincre leur électorat que les démocrates étaient le parti des "sans Dieu" ou même le parti contre Dieu. En 2020, aux Etats-Unis, il y a eu ce que le monde académique appelle le "pic woke", après George Floyd. Les démocrates ont beaucoup axé leurs discours sur les droits LGBT, la représentation des trans etc. Cela a provoqué une crispation dans l’électorat conservateur sur laquelle Trump a surfé, en redoublant de discours sur la religion. Les pasteurs évangéliques avec lesquels il a passé un contrat en 2016 (quand il s’est présenté pour la première fois) avaient d’ailleurs théorisé la chose suivante : "certes Trump est un outil imparfait, mais il est quand même un outil de Dieu pour mettre en œuvre son dessein". Ils n'ont pas été déçus : Trump a respecté le contrat en annulant le droit fédéral à l'avortement, en nommant les fameux juges à la Cour suprême, en déplaçant l'ambassade américaine à Jérusalem - c'était quelque chose de très important pour les évangéliques messianiques, qui sont très attachés à la politique pro-israélienne des Etats-Unis.
Sur le front de la religion, les choses bougent également, et là encore on peut le mesurer avec la figure de J.D. Vance, converti au catholicisme à 35 ans. Lui en a tiré quelque chose de très politique, qu’il nomme le "postlibéralisme". Qu’est-ce ?
Cela a été notamment théorisé par Patrick Deneen, un professeur de l'université catholique Notre-Dame (Indiana), qui joue un rôle central dans la pensée de J.D. Vance. Deneen a écrit deux livres. Le premier : Pourquoi le libéralisme a échoué ; le second : Changement de régime. Selon lui, tout ce qui nous a été présenté comme le progrès depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, que ce soit sur le plan technologique, sociétal, les mœurs, la politique étrangère etc, était en fait l'inverse du progrès, et a contribué à saper les bases traditionnelles de la société. Il veut faire table rase de cette période qu'il qualifie de libérale au sens américain du terme - ce qui équivaut plutôt à "progressiste", en français. Ce courant, réactionnaire au sens propre du terme, prône un véritable changement de régime. Sans définir avec précision la nouvelle société qu’ils veulent construire mais qui serait clairement ultraconservatrice…
Le milliardaire emblématique de la tech, Peter Thiel, fait aussi partie des inspirateurs de cette mouvance qui succédera à Trump…
J.D.Vance n'existerait sans doute pas politiquement sans Peter Thiel, qui a été son professeur à Yale et son premier mentor intellectuel. Et selon Thiel – il l’a même écrit – "démocratie et liberté ne sont plus compatibles". Il considère qu’en raison de ses processus longs de prise de décision, la démocratie et ses débats publics contribuent à une stagnation technologique, et n'aident plus à atteindre le "seuil idéal de liberté". Il en appelle donc à une nouvelle forme de gouvernance politique. On y revient : un changement de régime. Cela dit, cette proximité avec la tech est une ligne de fracture au sein de l’Amérique Maga. Il faut dire qu’il est un peu acrobatique de défendre à la fois la révolution de l’intelligence artificielle et la classe industrielle blanche du Midwest. C’est là-dessus, par exemple que l’ancien conseiller de Trump, Steve Bannon tape fort.
Quel est l’impact géopolitique de ce post-libéralisme auquel s’est convertie la droite Maga ?
Il y a des lignes de fracture au sein même du mouvement. La "nouvelle droite" qui entoure J.D. Vance se défend d’être interventionniste ou isolationniste, et se définit comme "réaliste". L’idée est de sous-traiter la sécurité du Proche-Orient à Israël et aux pays sunnites alliés, de se désengager de l’Europe (notamment de l’Ukraine) pour se concentrer sur le grand rival stratégique qu’est la Chine. On ne peut pas dire, cependant, que le pays soit isolationniste. Il y a eu quelque chose comme 600 frappes et des interventions dans sept pays en un an. Mais là encore, ils parlent de réalisme. Quand il s'agit d'aller éliminer le chef de l'Etat islamique, Abu Bakr al-Baghdadi, sans qu'il y ait de dommages, de pertes humaines américaines, on ne se prive pas. Quand il s'agit d'aller kidnapper un leader ennemi qui plus est d'inspiration marxiste - Maduro, au Venezuela – dans la zone d’influence géographique des Etats-Unis, on y va également. La doctrine : toute opération qui va dans l'intérêt des Etats-Unis sur le plan économique, diplomatique, sécuritaire doit être faite. Tout ce qui renforce la puissance des Etats-Unis doit être entrepris. La différence avec la doctrine des néoconservateurs "d’avant" tient en une phrase : quand George Bush intervient en Irak en 2003, il dit "ne vous inquiétez pas, je ne viens pas pour le pétrole, je viens pour instaurer la démocratie", aujourd'hui quand il intervient au Venezuela, Trump dit "ne vous n'inquiétez pas, je viens pour le pétrole ; surtout pas pour instaurer la démocratie". Et là, tout le peuple Maga applaudit.
Un autre dossier où les choses bougent : on a le sentiment que l'Amérique Maga n'est pas aussi pro-Israël que l'étaient les Républicains d'avant, non ?
C'est même spectaculaire. Mais cela tient plus d’un changement de génération que de doctrine, je dirais. La guerre à Gaza a changé beaucoup de choses chez les moins de 30 ans à gauche, mais aussi – ce qu’on n’avait pas vu venir : à droite. On a eu une explosion du sentiment antisémite au sein de la droite américaine, au sein de la jeunesse conservatrice. On a vu apparaître un courant qui était jusque-là ultra minoritaire et que les Maga canal historique appellent la "droite woke"… C'est un courant pro-Hitler, tout simplement. Des jeunes pétris de "culture" Internet, incels, masculinistes, etc. Ils sont représentés par un jeune homme qui s'appelle Nick Fuentes.
Pour le situer : Nick Fuentes est un podcasteur, un influenceur politique qui déborde clairement J.D. Vance par sa droite. Il le traite même de "traître à sa race"…
…Parce que Vance a épousé une femme d'origine indienne et a des enfants métis. Il lui reproche aussi d'avoir eu pour mentor un "juif néoconservateur" (David Frum) et un gay (Peter Thiel). Pas plus tard que le 17 janvier, Fuentes faisait la fête en boîte, à Miami, sur la chanson Heil Hitler du rappeur Kanye West, dont il est par ailleurs un proche.
Quelle est son influence réelle au sein de la jeunesse conservatrice ?
Rod Dreher, un intellectuel républicain qui a travaillé sur la question, a estimé récemment qu’environ 30 % des jeunes conservateurs de moins de 30 ans à Washington – les jeunes membres du personnel de la Maison-Blanche, les think-tankeurs républicains, etc. – seraient des fidèles de Nick Fuentes. L’estimation est sans doute un peu exagérée, mais tout le monde s'accorde à dire que les groypers (le mouvement d’extrême droite qui se distinguait sur les réseaux sociaux en mettant des photos de Pepe la grenouille en guise de photo de profil) constituent une influence énorme.
On ne voit pas où cette course à la radicalité va s’arrêter. Les républicains "traditionnels" peuvent-ils la stopper, ou sont-ils débordés, à la remorque de ces pulsions ?
Personnellement, je ne parle plus de "parti républicain" tant on est passé à quelque chose de différent. Le parti républicain, ça ne veut plus rien dire. On est entre Maga et America First, quelque chose de complètement nouveau, qui a rendu obsolètes tous les logiciels idéologiques de la droite conservatrice telle qu'on l'a connue. Nick Fuentes, qui répète quasiment à chaque podcast que Hitler est cool, n’est pas aussi loin des cercles de pouvoir, de la Maison-Blanche, que l’on pourrait croire. Il a récemment doublé son audience après avoir été invité – et donc : normalisé – par la personnalité médiatique conservatrice la plus influente des Etats-Unis : l’ex-présentateur vedette de Fox News, Tucker Carlson.
Vous qui vivez aux Etats-Unis depuis une dizaine d’années, diriez-vous que la différence avec ce que l’on observe en France est une question de nature, ou de temps ?
Les Etats-Unis sont vraiment le miroir de notre futur. Tous les débats politiques que j’y ai vu émerger se retrouvent quatre ou cinq ans plus tard en France. De façon un peu édulcorée, peut-être, mais ils s’y retrouvent. A droite comme à gauche, au reste. Quand je suis parti de France, par exemple, la "guerre culturelle" n’était même pas un mot du débat public. C'était quelque chose de très américain. Le concept et ses pratiques ont été importés en France, notamment sur le plan médiatique. Très concrètement. J’ai vu des influenceurs nationalistes ou populistes français, des membres de la classe politique française venir se former aux Etats unis dans les cercles Maga ; essayer de comprendre ce qui a marché là-bas. On duplique le modèle médiatique conservateur.
Par exemple, un jour où j'étais dans les locaux de Steve Bannon, j’y ai croisé Sarah Knafo. Et je sais qu'elle a suivi une formation au Claremont Institute, qui forme cette nouvelle génération de la jeunesse conservatrice américaine. J'ai croisé aussi les gens du média Frontières dans les locaux de podcasts américains, qui venaient s'inspirer de cet écosystème conservateur surpuissant qui a fait gagner Donald Trump.
* J.D. Vance, la revanche d'une Amérique (à voir en replay sur le site de France TV)
Quelle aubaine ! Pour 19,99 dollars seulement, vous pourrez "attirer les regards, lancer la conversation et afficher votre goût pour l’humour provocateur", promet un site marchand américain. Un clic pour choisir le coloris, un autre pour la taille, un dernier pour passer à la caisse, et vous voici propriétaire d’un t-shirt noir et blanc affichant trois saluts nazis, pastiche du célèbre logo d'Adidas, la "marque aux trois bandes" fondée en 1949 par un certain Adolf "Adi" Dassler, lui-même sympathisant du IIIe Reich. Adidas rebaptisée "Adidolf". Drôle ? Certainement,assure Thefunnyt, l’une des boutiques en ligne qui commercialise ce vêtement d'un goût plus que douteux. Sans doute Kanye West l'a-t-il déjà acheté : le rappeur, connu pour ses saillies pro-Hitler, a lui aussi fait de la croix gammée un produit de merchandising, floquée sur un t-shirt à 20 dollars qu'il voulait vendre à ses fans, avant de le retirer de sa boutique en ligne pour cause de scandale.
A San Jose, en Californie, ce sont huit adolescents allongés sur le terrain de football de leur lycée qui jugent "fun" de former une croix gammée humaine avec leurs corps pour faire du buzz sur leurs réseaux sociaux. Dans le studio du podcasteur américain Myron Gaines (415 000 abonnés sur la plateforme Rumble), c’est un groupe de jeunes devisant gaiement sur Hitler : "Un homme qui essayait de sauver le monde", ose l’un. "Comment les éliminer ?", s’interroge l'autre. "Il faut buter ces enfoirés", ricane un troisième. Dans la nuit du 18 janvier, dans une discothèque à Miami, le même Myron Gaines et une poignée d'influenceurs aussi antisémites et populaires que lui (parmi eux, le célèbre Nick Fuentes ; 1,2 million d’abonnés sur X) font des saluts nazis et chantent à tue-tête Heil Hitler, le titre de Kanye West à la gloire du Führer. Bannie des plateformes d’écoute, la chanson est disponible en version pirate sur YouTube et TikTok : elle totalise des centaines de milliers de vues.
Dans la nuit du 18 janvier, dans une discothèque à Miami, Myron Gaines et une poignée d'influenceurs aussi antisémites et populaires que lui chantaient à tue-tête "Heil Hitler", le titre de Kanye West à la gloire du Führer, tout en faisant des saluts nazis.
Quatre-vingts ans après la capitulation de l’Allemagne nazie, les nostalgiques du IIIe Reich vivent leur passion au grand jour alors qu'aux Pays-Bas, 1 jeune sur 4 juge que l’Holocauste est un "mythe" ou une "exagération" (étude de la Claims Conference, 2022) et qu'aux Etats-Unis, près de la moitié des moins de 30 ans est incapable de nommer un seul camp de concentration.
Hitler version "pop"
Internet n’y est pas pour rien, qui a permis à des contenus auparavant marginaux (et clandestins) de toucher un grand public. Depuis 2008, la figure de Hitler est devenue un "mème", c'est-à-dire une image virale, supposée humoristique. Sous couvert d'effet comique, des sites comme Hipster Hitler ou Cats That Look Like Hitler (chats qui ressemblent à Hitler) ont fait de l’un des pires criminels de l'Humanité une icône "pop". "Très vite, explique Gavriel D. Rosenfeld, professeur à l’Université de Fairfield (Connecticut) et spécialiste de l’Allemagne nazie, on a assisté à une surenchère de ce type de représentations. Dans ce processus, l’ironie a cédé la place à l’idéologie. Le second degré apparent de ces slogans offre aux extrémistes une possibilité de dénégation tout en propageant leurs idées dans la sphère publique."
Ces dernières années, à mesure que s'efface la mémoire historique parmi la génération Z (née après 1997), le tabou du nazisme, incarnation du mal absolu, s’érode à vitesse grand V. "Autrefois, le nazisme et l'antisémitisme étaient considérés comme honteux et suscitaient des réactions indignées, ce n'est plus le cas aujourd'hui", déplore Oren Segal vice-président de l'Anti-Defamation League, à New York. Ces garde-fous moraux ont sauté."
Toute une génération de collaborateurs républicains, qui a grandi en riant des mèmes de Hitler, occupe aujourd’hui des postes à responsabilité
Ce qui était naguère indicible est devenu toléré. Et cela, de part et d’autre de l’Atlantique. Outre-Rhin, 20 % de l’électorat a voté pour l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) aux élections fédérales de février, en rien dérangé par les sympathies néonazies de ce parti. L’AfD ne s’en cache même pas : sa plus explicite affiche de campagne reprend la notion de Lebensraum, "l’espace vital" nécessaire au peuple germanique, selon la théorie nazie. Une autre montre une fratrie de trois blondinets, dont les parents joignent leurs bras, tendus comme des saluts nazis, pour former un toit. En Autriche, le parti FPÖ, fondé par d'anciens nazis et nationalistes en 1956, a séduit un électeur sur 3 aux législatives de septembre 2024. En ligne, les contenus haineux prolifèrent sur le Vieux Continent, au point d’inquiéter sérieusement l’agence de police des 27, Europol. "En 2024, un volume important de propagande a été créé et diffusé en ligne, indique son dernier rapport annuel. Celle-ci s'appuie sur des idéologies telles que l'accélérationnisme [NDLR : qui consiste à pousser une idéologie à l’extrême pour hâter sa fin], le néonazisme, le suprémacisme blanc ou une combinaison de celles-ci."
Dans les Etats-Unis de Trump II, les sympathisants de Hitler font désormais partie des personnalités officielles, qui affichent sans complexe leurs références. Le look très "Wehrmacht" de Gregory Bovino, l’officier qui a dirigé l’opération de la police de l’immigration ICE à Minneapolis, avec son long pardessus de laine kaki, épaulettes et boutons or, n’est pas passé inaperçu. Les clins d’œil à la littérature antisémite non plus, comme cette affiche de recrutement pour l’ICE, publiée le 11 août par le Département de la Sécurité intérieure. Assortie de la légende "Which way, American man ?", elle renvoie au livre Which Way Western Man ?, bible des suprémacistes publiée en 1978 par le néonazi William Gayley Simpson.
Le look très "Wehrmacht" de Gregory Bovino, l’officier qui a dirigé l’opération de la police de l’immigration ICE à Minneapolis, n’est pas passé inaperçu.
"L'iconographie nazie qui circulait sur Internet entre 2010 et 2020 provenait des marges d'Internet, reprend Gavriel D. Rosenfeld. Avec cette administration, nous assistons à un tournant. Toute une génération de collaborateurs républicains, qui a grandi en riant des mèmes de Hitler, occupe aujourd’hui des postes à responsabilité." En octobre, le média Politico a révélé le contenu d’une conversation de groupe privée sur Telegram entre jeunes leaders républicains : 28 000 messages parsemés de propos racistes et antisémites, où l’on blague sans filtre sur Hitler et les chambres à gaz.
Comment en est-on arrivé là ? Tout a peut-être (re)commencé à Charlottesville, en Virginie le 12 août 2017, dans la première année du premier mandat de Donald Trump. Ce jour-là, une manifestation organisée par des suprémacistes blancs sous la bannière Unite the Right (Unir la droite) voit défiler quelques centaines de membres de l’alt-right (l’extrême droite), des néo-Confédérés (nostalgiques du général esclavagiste Robert Lee), des néofascistes, des néonazis et des membres du Ku Klux Klan. Certains brandissent des étendards confédérés ; d’autres des drapeaux à croix gammée. Les manifestants crient des slogans racistes : "Make America White Again" et "Les juifs ne nous remplaceront pas !" Une contre-manifestation dégénère en échauffourées : 30 blessés. Un suprémaciste fonce avec sa voiture dans la foule : un mort.
Fascination pour le IIIe Reich
Dans la foulée, Trump déclare qu’il y avait "des gens bien des deux côtés". Moins d’un an plus tard, 11 fidèles de la synagogue Tree of Life sont assassinés à Pittsburgh, en octobre 2018. C’est l’attaque antisémite la plus meurtrière de l’histoire des Etats-Unis, commise par un certain Robert Bowers, persuadé que son pays était "infesté de youpins". "L’extrémisme n’est pas un phénomène nouveau à droite, mais il est devenu 'mainstream'", explique, à Washington, Jacob Heilbrunn, qui étudie les racines de la fascination pour le fascisme européen dans un livre paru en 2023, America Last (L’Amérique en dernier). "Avant la Seconde Guerre mondiale, le IIIe Reich subjuguait une partie de la droite conservatrice. Après 1945, les mêmes personnes reprochaient encore au président Roosevelt de s’être alliés avec les bolcheviques d’URSS". En 1977, dans un article retentissant, Pat Buchanan, futur candidat aux primaires du Parti républicain, décrivait Hitler comme "un organisateur politique de premier plan" et "un leader imprégné de l’histoire de l’Europe", tout en reconnaissant son racisme et son antisémitisme. Et en 2016, l’ancien "grand sorcier" du Ku Klux Klan David Duke, néonazi et promoteur des théories du complot, appuyait officiellement la candidature du milliardaire Donald Trump à la Maison-Blanche.
Dépourvu de profondeur historique, ce dernier aborde pour sa part l’époque hitlérienne avec un détachement invraisemblable pour un président américain. Selon son ancien chef de cabinet John Kelly, il a exprimé en 2018 le souhait que ses généraux soient "davantage comme ceux de Hitler". Le chef de l’Etat aurait aussi affirmé que le leader du IIIe Reich "a accompli beaucoup de bonnes choses", notamment "le redressement de l’économie." En 2023, alors qu'il est en campagne électorale, Donald Trump affirme que "les migrants empoisonnent le sang des Etats-Unis". Une rhétorique qui fait écho à celle d’Adolf Hitler. Difficile, compte tenu du vide idéologique dans lequel évolue Donald Trump, de lui attribuer une réflexion politique sur l’histoire du nazisme. Un jour, sa première épouse a affirmé à son avocat (pendant sa procédure de divorce dans les années 1990) que des discours de Hitler étaient rangés dans la table de nuit de "Donald".
A l’heure où s’ouvre (déjà) la bataille pour la succession de Donald Trump, J.D. Vance est le premier à faire des clins d’yeux au courant des nationalistes blancs. "Le fait qu'il s'affiche avec le mouvement de Charlie Kirk, Turning Point USA, est significatif, juge Jacob Heilbrunn. Egalement candidat à la succession, le ministre des Affaires étrangères Marco Rubio, d'origine latino, ne peut en faire autant." Derrière ce combat en première ligne se joue une autre guerre, celle des influenceurs du mouvement Maga. Elle oppose l’animateur de radio juif pro-Israel Ben Shapiro, 42 ans, et le podcasteur négationniste Nick Fuentes, 27 ans. "Le premier reproche au second son antisémitisme virulent, ce qui constitue une ligne de fracture au sein de la mouvance alt-right, où les partisans d’Israël (décrit comme "l’allié modèle" dans la récente "Stratégie de défense nationale" publiée par le Pentagone) sont légion. C’est que la fin du tabou hitlérien coïncide avec la montée de l’antisémitisme, réactivé par l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 et encore accéléré par la ténébreuse affaire Jeffrey Epstein. "On voit ressurgir des théories du complot moyenâgeuses, décuplé par l'effet TikTok", déplore, en Floride, le commentateur et homme d'affaires Harvey Lippman, très engagé dans la préservation de la mémoire de la Shoah.
Le business de la haine
On peut toujours compter sur le très populaire podcasteur d’ultradroite Tucker Carlson pour souffler sur les braises. Non content d'avoir reçu l'agitateur et provocateur négationniste Nick Fuentes, il a aussi tendu son micro à David Collum, un professeur de chimie à l'Université Cornell, certain que "ce qu’on nous a raconté sur la Seconde Guerre mondiale est complètement faux", et à Darryl Cooper, historien révisionniste et auteur de la newsletter historique la plus populaire du réseau social Substack. Il faut dire que pour tout ce petit monde, mais aussi pour les influenceurs moins connus et les sites marchands, ce nazisme 2.0 est un business juteux.
"Instagram promeut des comptes qui vendent des produits extrémistes, antisémites et racistes, ce qui génère 1,5 milliard de vues et un chiffre d'affaires global d'environ 1 million de dollars", selon une enquête portant sur 11 comptes haineux réalisée par le Centre de lutte contre la haine numérique, publiée en novembre 2025.
Est-ce un hasard si, voilà un an, Mark Zuckerberg, le PDG du groupe Meta (Facebook, Instagram, WhatsApp) a annoncé la fin de la modération sur ces plateformes, ce qui lui permet d'économiser des milliards de dollars ? Son ami Peter Thiel a en tout cas dû s’en réjouir : libertarien revendiqué, le mentor de J.D. Vance est aussi un lecteur assidu – tout comme le vice-président– d’un certain Carl Schmitt. Surnommé le "juriste du IIIe Reich", ce penseur allemand avait rejoint le parti nazi en 1933 avant d'en être écarté trois ans plus tard. Il propose une conception guerrière de la politique, réduite à un rapport ami ennemi, et théorise l’état d’exception, qui place le chef de l’exécutif au-dessus de tout Etat de droit.
Dans un autre registre, une partie de la sphère Maga s’inspire des thèses de Steve Sailer, eugéniste convaincu, promoteur d’un nouveau racisme scientifique. Le très influent conseiller à la sécurité intérieure de Trump, Stephen Miller, est l'un de ses disciples. Mais l’oracle le plus respecté de la galaxie trumpiste est certainement Curtis Yarvin. Informaticien et blogueur de la Silicon Valley, il appelle ni plus ni moins à un "coup d’Etat". "Ce faisant, il revendique clairement la référence aux années 1930 en affirmant qu’il faut créer un "parti dur" dont la vocation sera de remplacer l’Etat, s'inquiète le chercheur Arnaud Miranda, auteur de l'essai "Les Lumières sombres - Comprendre la pensée néoréactionnaire" (2026, Gallimard). Ce n’est pas du second degré, de la simple ironieou de la provocation ; c’est le modèle fasciste et nazi." Le "tech bro" Yarvin ajoute même une sombre prophétie : "Cette fois, dit-il en substance, nous ferons mieux [que dans les années 1930], car nous avons la technologie."
Fondateur de l'idéologie du nazisme, Adolf Hitler a instauré la dictature du Troisième Reich en Allemagne, de 1933 à son suicide en 1945 à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Le régime politique nazi officialisait l'antisémitisme et le racisme avec l'idée d'une race supérieure élaborée dans son livre Mein Kampf. Un principe concrétisé dans les camps d'extermination comme celui d'Auschwitz qui ont tué des millions de prisonniers, visant particulièrement les juifs lors de la Shoah. Plus de 70 ans après, ces idées refont aujourd'hui surface dans le néonazisme.
En Iran, la répression violente des manifestations pacifiques est entrée dans une nouvelle phase. Des dizaines de milliers de personnes sont mortes. Les innombrables blessés ne peuvent bénéficier de soins parfois vitaux. Ils sont arrêtés dans les centres de soins.
Les soignants qui les ont pris en charge sont interpellés, dans les hôpitaux, leurs cabinets ou à leur domicile. Des médecins sont détenus, mis au secret. Certains encourent la peine de mort. Il en est de même pour leurs patients.
Ces pratiques constituant des violations de tous les droits humains sont contraires aux Pactes internationaux relatifs aux droits civils et politiques que la République islamique d’Iran a ratifiés.
C’est pourquoi, nous, médecins, demandons :
- la libération immédiate de tous les médecins détenus et du personnel soignant, agissant dans le cadre de leur obligation éthique pour porter assistance aux blessés
- le respect du droit aux soins sans contrainte des personnes blessées
- la cessation des violences à l’encontre des citoyens iraniens
Nous nous adressons à toutes les autorités françaises, européennes et internationales pour agir en urgence en ce sens.
*Premiers signataires :
Dr Boris Cyrulnik, psychiatre
Pr Jean-François Delfraissy, président du Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et la santé
Pr Alain Fischer, immunologiste, Collège de France
Dr Irène Frachon, pneumologue
Pr René Frydman, gynécologue obsétricien
Pr André Grimaldi, diabétologue
Dr Bernard Kouchner, gastro-entérologue, ancien ministre
Pr Karine Lacombe, infectiologue
Dr Jacky Mamou, pédiatre, ancien président de Médecins du monde
Pr Rémi Salomon pédiatre néphrologue, président de la Commission médicale de l’APHP
Pr Patrice Tran Ba Huy, orl, président honoraire de l’Académie nationale de médecine
*Signataires :
Pr Patrick Aeberhard, cardiologue
Pr Jean-Philippe Assal, diabétologue
Dr Françoise Bâcle, généraliste
Pr Sophie Béliard-Lasserre, endocrinologue
Pr Pierre-Yves Benhamou, endocrinologue
Dr Christian Bensimon, généraliste
Pr Marc Olivier Bitker, urologue
Pr Barham Boghadi, ophtalmologiste
Dr François Bourdillon, ancien directeur de la Santé publique
Pr Marie-Germaine Bousser, neurologue
Pr Gilles Brucker, professeur de santé publique
Pr Michel Canis, gynécologue
Pr Yves Catonné, orthopédiste
Dr Laurent Chneiweiss, psychiatre
Pr Olivier Chossidow, dermatologue
Dr François Cordonnier, généraliste
Dr Myriam Chantal Costa, pédiatre
Dr François Cordonne, généraliste
Dr Sophie Crozier Mortreux, neurologue
Pr Alexandre Demoule, réanimateur
Pr Christian Funck-Brentano, cardiologue
Dr Maria Gallai, généraliste
Dr Anne Gervais Haseknop, hépatologue
Dr Delphine Glachant, psychiatre
Pr Philippe Grimbert, néphrologue
Pr Maurice Guirgis, cardio-pédiatre
Pr Agnès Hartemann, endocrinologue
Pr Julien Haroche, interniste
Pr Serge Hercberg, nutritionniste
Pr Christine Katlama, infectiologue
Dr Anne Laforgue, généraliste
Dr Martine Lalande, généraliste
Dr Catherine Lemoine, généraliste
Dr Marc Maidenberg, chirurgien
Dr Olivier Milleron, cardiologue
Pr Luc Mouthon, interniste
Pr Thomas Papo, interniste
Dr Martine Pérez, gynécologue, journaliste médical
Des militants grecs d'Amnesty International et des Iraniens résidant à Athènes brandissent des bougies et des pancartes devant le Parlement grec en soutien au peuple iranien, à Athènes, en Grèce, le 30 janvier 2026.
Longtemps la France a compté sur l’Europe, avec succès, pour subventionner son agriculture. Le modèle a beau avoir trouvé ses limites ces dernières années, on ne change pas une idée qui gagne : Emmanuel Macron compte désormais sur nos voisins pour soulager deux problèmes majeurs de la France, l’endettement excessif des finances publiques et la désindustrialisation du pays.
Guère découragé par son affaiblissement politique à domicile qui mine sa crédibilité à l’international, le président de la République expose ses idées dans une interview accordée lundi 9 février à plusieurs journaux européens. Il plaide d’une part pour un accroissement massif de l’endettement commun de l’Union européenne, et d’autre part pour la généralisation du principe de préférence européenne, selon le slogan "Buy European".
La première proposition permettrait de financer des investissements que la disette budgétaire française rend hors d’atteinte ; la seconde vise à lutter contre les délocalisations industrielles en favorisant l’achat de produits à fort contenu européen. Cela concernerait notamment les commandes publiques, qui forment un levier puissant : leur total dans les 27 Etats membres de l’UE s’élève à quelque 2 000 milliards d’euros par an.
Sur la création d’eurobonds, c’est-à-dire des titres d’emprunts émis par l’Union européenne, Emmanuel Macron invoque l’autorité de Mario Draghi, l’ancien président de la Banque centrale européenne, qui recommandait dans son rapport publié en 2024 de financer chaque année par l’emprunt commun quelque 800 milliards d’euros d’investissements publics et privés. Mais lui augmente la facture de 50 % et évoque le chiffre de 1 200 milliards d’euros ! Sa justification : l’accroissement des besoins dans la défense et la sécurité.
Des idées contestées, mais qui progressent
Le plaidoyer du président de la République a été calibré pour influencer les discussions que les 27 chefs d’Etat et de gouvernement doivent avoir jeudi 12 février, lors d’un séminaire de réflexion qui doit les réunir dans un château de la province belge du Limbourg. Ils doivent débattre des moyens de restaurer la compétitivité de l’économie européenne face au dynamisme des deux autres mastodontes mondiaux, les Etats-Unis et la Chine.
Pour cela, les chantiers les plus évidents - évoqués par Mario Draghi comme par Enrico Letta, auteur d’un autre rapport en 2024 sur le marché intérieur - portent sur la simplification administrative, sur la levée des barrières nationales à la fluidité des échanges de biens et services dans l’UE, sur la création d’un marché unifié des capitaux et sur l’élaboration d’un code européen du droit des affaires.
Présentées par Emmanuel Macron comme complémentaires, les idées françaises visant à favoriser la préférence européenne et à développer l’endettement commun sont beaucoup plus contestées. Elles progressent néanmoins, à la faveur des chocs que l’Union européenne a encaissés ces dernières années. Le Brexit, l’épidémie de Covid, la guerre en Ukraine, le mercantilisme chinois et enfin la politique douanière agressive de Donald Trump ont contraint les partisans de la rigueur financière et de l’ouverture maximale des frontières à céder du terrain. L’Allemagne par exemple semble s’ouvrir au principe de la préférence européenne, à condition qu’il soit circonscrit à quelques rares domaines stratégiques bien délimités.
Emmanuel Macron, il le rappelle dans son interview, plaide depuis neuf ans pour une souveraineté européenne renforcée dans tous les domaines. Mais sa capacité de convaincre ses partenaires serait plus forte si la France avait mené, sous sa présidence, les réformes structurelles indispensables pour maîtriser ses finances publiques et libéraliser son économie.
Emmanuel Macron le reconnaît benoîtement : "Nous n’avons jamais eu des réformes comme celles qui se sont tenues dans les années 2010 au Portugal, en Espagne, en Italie ou en Grèce, et dont les dividendes arrivent à plein aujourd’hui". Lui aurait bien besoin de tels dividendes pour donner du poids à ses propos. Mais au bout de neuf ans de pouvoir, avec de surcroît des marges de manœuvre en politique intérieure réduites à néant, il est un peu tard pour s’en rendre compte.
L’idée revient une nouvelle fois dans le débat. Cette fois, c’est Emmanuel Macron qui la remet sur la table, dans un entretien accordé au Monde, ce mardi 10 février. "Il faut protéger notre industrie. Les Chinois le font, les Américains aussi. L’Europe est aujourd’hui le marché le plus ouvert au monde", affirme le président. En creux, le président français esquisse la mise en place d’une préférence européenne ciblée, qui concernerait des secteurs stratégiques comme l’automobile, l’acier, la chimie ou encore la défense. Une forme d’armure économique, pensée pour renforcer la souveraineté industrielle du continent — sans pour autant adopter un ton offensif. Le chef de l’État tempère en effet, assurant qu’il ne souhaite pas "basculer dans le protectionnisme".
L’idée d’une "préférence européenne" gagne progressivement du terrain à Bruxelles. "L’Europe doit être capable de défendre ses intérêts stratégiques" et de soutenir activement sa propre base de production, et "la préférence européenne est un outil nécessaire pour contribuer à cet objectif", a ainsi expliqué lundi 9 février la présidente de l’exécutif européen, Ursula von Der Leyen. La Commission européenne a pris position en faveur d’un mécanisme qui conditionnerait l’accès aux fonds publics à l’achat de composants fabriqués en Europe. Cette proposition, qui viserait à renforcer la souveraineté industrielle du continent, doit être examinée par les dirigeants des Vingt-Sept lors d’un sommet prévu ce jeudi en Belgique.
Cependant, les visions divergent sur le sujet, illustrant encore une fois la difficulté des pays européens à s'accorder. D'un côté, la France pousse depuis plusieurs mois en faveur de cette idée, notamment à travers la voix de Stéphane Séjourné, le vice-président de la Commission chargé de ce dossier, dans une tribune cosignée par plus d’un millier de dirigeants d’entreprises. "Nous devons établir, une fois pour toutes, une véritable préférence européenne dans nos secteurs les plus stratégiques". Parmi les objectifs de l'Hexagone : forcer les constructeurs automobiles chinois qui souhaitent produire en Europe à travailler davantage avec des sous-traitants locaux.
L'Allemagne et l'Italie assouplissent leur position
À l’opposé,certains des Etats parmi les plus attachés au libre-échange, dont la République tchèque et l’Irlande, rechignent face au projet, redoutant qu’une telle orientation ne fragilise certains accords commerciaux existants. Dans un document commun publié la semaine dernière, six États du nord de l’Europe (l’Estonie, la Finlande, la Lettonie, la Lituanie, les Pays-Bas et la Suède) ont aussi mis en garde contre le principe de préférence européenne, qui risquerait selon eux de "réduire à néant nos efforts de simplification" et d’ajouter "une couche supplémentaire de réglementation complexe" pour les entreprises de l’UE. Ces pays ont néanmoins laissé la porte ouverte à une certaine dose de préférence, en n'écartant pas une mesure "limitée, proportionnée et tenant compte de ses répercussions".
Auparavant chef de file des opposants, l'Allemagne, première puissance économique de l’Union européenne, a elle aussi adouci sa position, avec l'Italie, en ouvrant la porte à une telle mesure, mais de manière très encadrée. Son angoisse : qu'une telle orientation ne renchérisse les coûts d’approvisionnement de ses constructeurs automobiles et de son industrie, au risque de fragiliser ses performances à l’export. Les constructeurs allemands "craignent surtout des rétorsions commerciales de la part de la Chine alors que l’Empire du Milieu reste un marché important", expliquait récemment dans L'Express Arnaud Aymé, directeur France du cabinet Sia Conseil.
En clair, une telle obligation ne doit pas entraver les exportations allemandes ou italiennes, ou risquer de brusquer les relations avec les principaux alliés. Une chose est certaine : le sommet de jeudi s’annonce électrique. Chacun y viendra armé d’arguments solides, prêt à défendre ses intérêts nationaux dans un débat qui promet d’être serré.
Le ciel au-dessus de l'île se vide. Cuba a informé les compagnies aériennes internationales qu’elle ne serait plus en mesure de les approvisionner en kérosène à compter de ce mardi 10 février. La mesure restera en vigueur jusqu'au 11 mars. En cause : la réduction drastique des livraisons pétrolières au pays, imposée par le président américain Donald Trump. La décision de La Havane, annoncée en pleine haute saison touristique, a déjà contraint Air Canada à suspendre ses 16 vols hebdomadaires vers l’île. D’autres transporteurs américains, espagnols, panaméens et mexicains pourraient suivre.
La compagnie aérienne canadienne a précisé qu'elle enverrait des avions vides de Montréal et de Toronto à Cuba afin de rapatrier environ 3 000 Canadiens actuellement en visite sur l'île. Comme le rappelle le New York Times, le Canada constitue le premier pays d’origine des visiteurs à Cuba. De quoi accentuer la pression sur le secteur touristique cubain, qui a enregistré une baisse de 18 % du nombre de visiteurs l’an dernier par rapport à 2024, souligne de son côté le Financial Times. A noter que le pays n'a pas été aidé non plus par les avertissements à l'attention des voyageurs à destination de Cuba, émis par le Canada, l'Espagne ou encore le Royaume-Uni, qui ont appelé leurs ressortissants à une "extrême prudence".
Cuba n’a reçu ni pétrole ni carburant depuis un mois, après que Donald Trump a interrompu les livraisons vénézuéliennes – dont l’île dépend largement – et exercé des pressions sur le Mexique pour qu’il suspende ses expéditions, évaluées entre 17 000 et 180 000 barils par jour. La production locale est insuffisante : Cuba ne couvre qu’environ 40 % de ses besoins, un niveau jugé trop faible pour assurer le fonctionnement du pays. Les experts prévoient que l’île pourrait épuiser ses réserves d’ici la fin mars.
La Chine et la Russie en guise de soutien
Le président cubain Miguel Diaz-Canel a déclaré la semaine dernière qu'il était ouvert à des pourparlers avec les États-Unis, à condition qu'un changement de régime ne soit pas envisagé. En attendant, le chef d'Etat communiste tente de colmater les trous. Parmi les autres mesures prises par le gouvernement cubain : rationnement du carburant, semaine de travail réduite à quatre jours pour les employés des entreprises publiques et suspension des cours à l’Université de La Havane. De leur côté, les compagnies aériennes qui continuent de desservir l’île pourraient être contraintes d’ajouter des escales de ravitaillement dans d’autres îles des Caraïbes.
Sur le plan international, la Chine a affirmé son soutien à Cuba, en soulignant son engagement pour " la sauvegarde de la souveraineté et de la sécurité nationales de l’île" et son opposition à toute ingérence étrangère. "Nous apporterons toujours notre soutien et notre aide à Cuba dans la mesure de nos moyens", a martelé ce mardi Lin Jian, porte-parole du ministère des Affaires étrangères, lors d’une conférence de presse régulière. Dans le même esprit, la Russie a qualifié lundi la situation du carburant à Cuba de "critique", dénonçant les tentatives américaines pour "asphyxier" l’économie de l’île et les graves difficultés qu’elles engendrent.
Un régime politique qui résiste... Pour combien de temps ?
Le pouvoir en place tiendra-t-il face à cette crise profonde ? Celle-ci survient alors que Washington chercherait "activement à provoquer un changement de régime" d’ici la fin de l’année, une pression maximale depuis l’enlèvement du dirigeant vénézuélien Nicolas Maduro le 3 janvier 2026. Mais le pouvoir cubain était déjà sur les nerfs avant cet épisode, notamment sur le plan économique : alors qu’une douzaine d’œufs se vend 5 dollars sur le marché noir, "le salaire mensuel moyen est de seulement 14 dollars", souligne le média France-Guyane. Autrefois fleuron de l’économie cubaine, la production de sucre s’est également effondrée, passant de 10 millions de tonnes à 150 000 tonnes.
La crise est aussi démographique : le taux de natalité a plongé à 1,59 et l’émigration est massive, avec un quart des 11 millions de Cubains ayant quitté l’île ces cinq dernières années. Pour ceux qui restent, la vie est loin d’être facile : déjà en 2024, des milliers de personnes, poussées par la faim, étaient descendues dans les rues pour réclamer l’aide de l’État et protester contre les coupures d’électricité. Reste à savoir si le régime cubain, acculé par la pression américaine mais aussi par la lassitude intérieure, saura résister. Pas sûr que le locataire du Palais de la Révolution dorme sur ses deux oreilles.
Un avion de la compagnie mexicaine Viva Aerobus est remorqué à l'aéroport international José Marti, alors que Cuba a averti les compagnies aériennes internationales que le kérosène ne serait plus disponible sur l'île.
Buckingham Palace veut à tout prix éviter un nouveau séisme. Lundi 9 février, la famille royale a assuré qu’elle se tenait prête à coopérer pleinement avec la justice dans le cadre d’une enquête policière visant Andrew Mountbatten-Windsor, le frère du roi Charles III. En cause : la transmission présumée par ce dernier, en 2010, de documents commerciaux officiels britanniques au pédocriminel américain Jeffrey Epstein. À 65 ans, l’ex-prince, qui fut envoyé spécial du Royaume-Uni pour le commerce international entre 2001 et 2011, se retrouve une nouvelle fois au cœur de la tourmente à cause de son amitié avec l'homme d'affaires décédé dans sa cellule en 2019.
Parmi les documents rendus publics vendredi 30 janvier par le ministère de la Justice américain figurent notamment des photos montrant l'ex-prince agenouillé au-dessus d’une femme allongée, dont le visage est flouté. Mais si les frasques sexuelles du fils d'Elizabeth II étaient déjà connues, plusieurs courriels montrent également que, le 7 octobre 2010, le prince Andrew a adressé à Jeffrey Epstein des détails précis concernant ses prochains voyages officiels à Singapour, au Vietnam, à Shenzhen et à Hongkong. Puis, le 30 novembre suivant, il aurait transféré à Epstein les comptes rendus officiels de ces visites – cinq minutes seulement après les avoir reçus de son assistant spécial de l’époque, Amit Patel. De quoi raviver, au sommet de la monarchie britannique, la crainte d’un nouvel épisode embarrassant.
Les envoyés spéciaux au commerce sont soumis à des règles de confidentialité particulièrement strictes. À ce titre, ils ne peuvent divulguer ni documents sensibles ni informations à caractère stratégique, rappelle The Guardian. Les directives gouvernementales rappellent que cette fonction implique une obligation formelle de discrétion concernant toute donnée sensible relative aux marchés prospectés ou aux visites officielles. Cette obligation ne s’éteint pas avec la fin du mandat : elle perdure au-delà des fonctions exercées, précisent les textes.
Le projet de lancer un business en Chine
Dans ce contexte, les révélations de la presse britannique prennent une dimension particulière. Selon leTelegraph, Andrew Mountbatten-Windsor et Jeffrey Epstein auraient secrètement envisagé de lancer ensemble une entreprise en Chine — et ce, plusieurs années après la condamnation du financier en 2008 à treize mois de prison pour une affaire de prostitution impliquant des mineures en Floride. Le journal affirme également que l’ancien duc d’York aurait profité de ses déplacements officiels en Chine, dans le cadre de ses fonctions d’envoyé commercial, pour organiser des rencontres d’affaires susceptibles de servir ses intérêts personnels et ceux d’Epstein.
Les échanges entre les deux hommes, menés par l’intermédiaire d’un certain David Stern, se seraient poursuivis plus de cinq ans après la sortie de prison d’Epstein. De quoi fragiliser la ligne de défense d’Andrew Mountbatten-Windsor, qui avait assuré avoir mis fin à toute relation avec le financier lors d’une promenade à Central Park, en décembre 2010. À la lumière de ces éléments, cette rencontre apparaît moins comme une rupture que comme un épisode supplémentaire dans des négociations d’ordre commercial.
L’abréviation "PA", pour Prince Andrew
David Stern, proche collaborateur d’Andrew Mountbatten-Windsor, évoque pour la première fois ce projet d’entreprise dans un courriel adressé à Jeffrey Epstein le 24 juillet 2010. Dans ces échanges, il est désigné par l’abréviation "PA", pour Prince Andrew, rapporte le Telegraph. Au fil des mois, les discussions prennent de l’ampleur. Les courriels montrent un projet qui se structure progressivement, jusqu’à déboucher, en 2011, sur la création de la société Witan Group, avec l’aval d'Andrew Mountbatten-Windsor et Jeffrey Epstein. Loin d’un échange informel, il s’agit d’une initiative organisée, inscrite dans la durée.
Si l’enquête doit se poursuivre, la trajectoire d’Andrew Mountbatten-Windsor illustre déjà le prix politique et symbolique de son amitié avec Jeffrey Epstein. Deuxième fils de la défunte Elizabeth II, il a été contraint, dès 2019, de se retirer de l’ensemble de ses fonctions royales officielles. En octobre dernier, le roi Charles III lui a en outre retiré son titre de prince — une décision rare, à la portée autant institutionnelle que personnelle. Le malaise traverse désormais toute la famille royale. Lundi, le prince William et son épouse Kate ont exprimé leur "profonde préoccupation" face aux révélations contenues dans les dossiers liés à Epstein.
Le mot de la fin. Ce 1er janvier, le Danemark a pris une décision radicale face à la baisse drastique du nombre de lettres envoyées dans le royaume : l'arrêt de la distribution du courrier par PostNord, la Poste locale. Une première et un choc pour le continent, tant ce service public marque le quotidien des Européens. "La Poste, c'est du symbole, assure le député Stéphane Travert (Renaissance), président de l'Observatoire national de la présence postale. C'est la seule entreprise qui passe au moins six jours sur sept devant chaque maison, avec un véritable attachement des citoyens, et c'est pour préserver ce lien que nous donnons sans cesse de nouvelles missions aux facteurs, comme le portage de médicaments ou de repas."
Si le chiffre d'affaires de La Poste ne cesse d'augmenter, passant de 22 milliards d'euros en 2013 à 34 milliards en 2023, l'entreprise doit aussi affronter l'effondrement du courrier en France (18 milliards de lettres distribuées en 2018, 5,6 milliards en 2025) et les coupes budgétaires de l'Etat pour ses missions de service public, qui doivent d'urgence être repensées selon la Cour des comptes.
En France, La Poste doit remplir quatre missions de service public : le service universel postal, c'est-à-dire distribuer le courrier six jours sur sept dans l'ensemble du pays ; une mission d'aménagement du territoire, avec au moins 17 000 bureaux de poste ; une mission d'accessibilité bancaire, en mettant à disposition de l'ensemble de la population un produit d'épargne "de base" ; la distribution de la presse. En échange, l'Etat doit verser chaque année 174 millions d'euros à La Poste. Mais, coupes budgétaires obligent, la contribution publique n'est que de 130 millions d'euros dans le plan de financement pour 2026.
"La Poste se trouve au carrefour de plusieurs changements profonds, souligne Stéphane Travert : l'avénement du numérique, la diminution drastique du courrier, l'augmentation du trafic des colis avec une concurrence importante et la difficile mission de distribution de la presse, avec des surcoûts. Depuis trois ans, j'alerte les gouvernements successifs sur les nécessités d'une nouvelle loi postale, parce que nous avons besoin de revisiter nos missions de service public. Le facteur doit-il passer six jours sur sept, même s'il a moins de courrier ? L'Express ou Paris Match doivent-ils impérativement être livrés à leurs lecteurs le jeudi et non le vendredi ? De nombreuses questions se posent."
Si, en France, toute réforme postale est mise en pause par l'instabilité politique et l'absence d'une majorité à l'Assemblée nationale, nos voisins européens ont tous lancé de grands chantiers. Tour d'horizon des plus imposants.
Confrontés à l’effondrement de l’envoi de courrier papier, les Vingt-Sept sont contraints de réinventer leurs services publics de distribution.
Au Royaume-Uni, un redressement spectaculaire
Une institution britannique de 500 ans sous pavillon étranger… Shocking, mais efficace. Douze ans après sa privatisation, la Royal mail a été rachetée par le milliardaire tchèque Daniel Krestinsky en avril 2025, contre 4,1 milliards d'euros. La Poste britannique multipliait les pertes financières à cause d'un service défaillant, d'un manque d'investissements sur le marché des colis et de grèves à répétition. En un an, l'entreprise est repassée dans le vert (224 millions d'euros de bénéfices) grâce à un plan de redressement et à un assouplissement des délais légaux de livraison pour les lettres non prioritaires.
Au Danemark, la très pragmatique fin du courrier
Une révolution. Depuis le 1er janvier, PostNord, la Poste danoise, ne s'occupe plus de la réception et de la distribution du courrier dans le royaume, supprimant au passage un tiers de ses effectifs. En vingt-cinq ans, le nombre de lettres au Danemark a chuté de 90 %, avec une accélération depuis 2024 et la fin de la mission obligatoire de service public universel, ouvrant le secteur à la concurrence. Le prix du timbre a alors explosé, scellant le destin de PostNord et laissant le courrier exclusivement aux mains de prestataires privés.
Stéphane Travert, président de l'Observatoire national de la présence postale, s'était rendu sur place il y a deux ans, afin d'observer les pratiques danoises. Il en est revenu avec une conclusion : "le modèle d'Europe du Nord ne convient pas du tout aux missions de La Poste en France." "Au Danemark, l'Etat a décidé de numériser tous ses usages, ce qui a fait bondir le prix du courrier à près de six euros, retrace le député Renaissance. Puis le gouvernement a supprimé la distribution du courrier tous les jours, avant de fermer tous les bureaux de poste (remplacés par des bornes dans les magasins) et de ne conserver le service postal que pour les insulaires et les aveugles. Et là, au 1er janvier, ils leur disent : 'débrouillez-vous'. Les Français défendent trop le service public pour laisser se produire ce genre de scénario."
En Allemagne, des relais au plus près des habitants
Privatisée en 1995, cotée en Bourse depuis 2000, la Deutsche Post collectionne les bénéfices et les distinctions internationales. La recette du succès ? L'accent mis très tôt sur la logistique des colis et un partenariat dense avec les petits commerces, qui lui permet d'avoir plus de 25 000 points de contact avec ses clients et un résultat net de 3,3 milliards d'euros en 2024. L'entreprise a tout de même dû supprimer 8 000 postes en 2025 pour compenser les coûts de l'effondrement du courrier papier.
En Suisse, les secrets de la meilleure Poste au monde
Depuis 2017, l'Union postale universelle, une agence de l'ONU, publie un classement mondial des services de distribution de courrier. Et chaque année, c'est la Suisse qui gagne ! Les raisons : la rapidité et la précision de ses livraisons, son intégration aux systèmes postaux internationaux, ses innovations numériques et sa politique écologique. Ce qui n'empêche pas le Conseil fédéral de chercher à réduire les frais, puisque le service universel de livraison coûte près de 400 millions d'euros aux Suisses chaque année.
La France est le pays d'Europe qui possède le plus de bureaux de vote.
En Italie, les succès donnent de l'appétit
Encore détenue aux deux tiers par l'Etat, Poste Italiane affiche une santé financière insolente. Depuis sa privatisation partielle en 2015, les actions de l'entreprise ont doublé de valeur grâce à son dense réseau de bureaux de poste et ses services financiers très rentables. Son système de cartes de crédit prépayées, lancé en 2003, s'est imposé comme un moyen de paiement incontournable, avec plus de sept millions d'utilisateurs et 440 millions d'euros de revenus annuels. Un succès qui lui a permis d'acquérir un quart de Telecom Italia l'année dernière.
Ses cartons ne sont déballés que depuis quatre mois et demi, mais Andrew Puzder a l'impression de vivre à Bruxelles "depuis quatre ans et demi". "J'ai développé tellement de relations avec des gens merveilleux ici", assure, en public, l'ambassadeur américain auprès de l'Union européenne. Devant les caméras, le néodiplomate a la tape dans le dos facile, toujours le compliment sur le bout de la langue. En coulisses, il fait davantage régner les phrases coups de poing et les insultes.
Le 11 décembre dernier, l'ambassadeur Puzder monte sur la scène du prestigieux gala annuel de Politico, média américain devenu une référence à Bruxelles. Musique jazzy, nœud papillon, costume noir. Son patron, Donald Trump, remporte ce soir-là le prix de la personnalité la plus influente de l'Union européenne alors que, quelques jours plus tôt, il a qualifié de "faibles" les dirigeants du Vieux Continent, "un groupe de pays décadents".
Devant le public guindé, l'ambassadeur fait son travail de diplomate, relativise les propos du maître de la Maison-Blanche : le président cherche seulement à avoir un "partenaire fort" avec cette Europe qu'il juge en déclin et qu'il peut aider à redresser. "Make Europe Great Again", résume Andrew Puzder, après un appel à déréguler l'économie européenne pour la rendre compétitive. Discours plutôt convenu à l'ère trumpiste. Une poignée d'applaudissements résonne dans la salle. Mais, dans le public, aucun membre de la Commission européenne ni aucun haut-fonctionnaire européen ne réagit, boudant ostensiblement cet homme qui, la veille lors d'un événement privé, s'est montré odieux avec sa ville d'accueil et ses représentants. Ambiance transatlantique glaciale, avant même l'épisode du Groenland.
Un businessman qui n'a rien d'un diplomate classique
"L'ambassadeur Puzder ne sert qu'à jouer le propagandiste du président Trump à Bruxelles, indique un haut gradé européen. Le rencontrer équivaut souvent à une perte de temps : dès qu'il annonce des initiatives américaines à venir, il se produit l'exact opposé dans les semaines suivantes..." Ambassadeur mal informé ou simplement victime des revirements incessants de son supérieur ? En tout cas, Andrew Puzder n'a pas le CV d'un diplomate traditionnel : figure de proue du mouvement anti-avortement dans sa jeunesse, juriste en croisade contre le droit du travail, il a pris la tête de CKE Restaurant, un géant américain du fast-food, au début des années 2000. Son credo pour réaliser des milliards de bénéfices : "le sexe fait vendre". Sa cible : les hommes, jeunes et remplis de testostérone. "J'adore nos pubs, j'adore voir de jolies femmes qui mangent des burgers en bikinis, affirme-t-il dans une interview en 2015. Il paraît que les marques sont révélatrices de la personnalité du PDG… Dans mon cas, c'est plutôt vrai."
Son goût du business et sa détestation des règles le rapprochent naturellement du magnat Donald Trump, qui le nomme ministre du Travail en 2017. Mais face à une déferlante de scandales, allant de dizaines d'infractions au Code du travail à des accusations de violence conjugale et de harcèlement sexuel, le Congrès américain le passe sur le gril et Puzder doit renoncer à son entrée au gouvernement. Depuis, il partage son temps entre les plateaux de Fox News et la Heritage Foundation, le think tank ultraconservateur à l'origine du "Project 2025" de la campagne Maga victorieuse.
Une fois réélu, Donald Trump n'oublie pas son "ami" et le nomme ambassadeur auprès de l'UE. Cette fois, Andrew Puzder passe l'épreuve du Congrès sans encombre. L'Amérique a changé, les scandales sont balayés. "Le président est un bon ami, il m'a envoyé ici pour représenter les intérêts des entreprises américaines, en particulier pour la dérégulation", assume le tout frais ambassadeur devant ses interlocuteurs. "A ce poste, il est essentiel de pouvoir compter sur une confiance absolue du président, nous explique son prédécesseur à Bruxelles, Mark Gitenstein, nommé par Joe Biden de 2022 à 2025. Je pense que c'est le cas pour Andy Puzder, qui a une excellente relation avec Trump : le président l'écoute et a confiance en lui. Mais Donald Trump et Joe Biden ont des valeurs et des attitudes diamétralement opposées envers les institutions multilatérales... Ce qui signifie que le travail d'Andy doit être très, très difficile !"
"Il parle aux députés européens comme il parlerait à des bons sauvages"
La mission de cet ambassadeur n'a, en réalité, plus grand-chose à voir avec la diplomatie traditionnelle. L'Ukraine, par exemple, était le sujet principal du mandat de Mark Gitenstein, qui cherchait à coordonner les positions transatlantiques sur les sanctions contre la Russie et sur l'aide à apporter à Kiev. A l'inverse, Andrew Puzder reconnaît lui-même qu'il ne traite "pas du tout" ce dossier, le laissant à deux autres businessmen proches de Trump, Steve Witkoff et Jared Kushner. "Son rôle consiste surtout à relayer la bonne parole trumpiste auprès des soi-disant 'patriotes' européens, de repérer des gens dans ces cercles d'extrême droite et de construire des amitiés", avance un élu de Bruxelles.
Sa grande spécialité ? Faire la leçon aux Européens. Illustration devant la Commission des Affaires étrangères du Parlement, le 28 janvier : pendant une heure, l'ambassadeur américain matraque que l'Europe a trop de règles, que le continent s'enfonce dans la pauvreté et se laisse dépasser dans le domaine de l'intelligence artificielle. "C'était une catastrophe, juge l'eurodéputée (Renew) Nathalie Loiseau, présente dans la salle. Il parle aux députés européens comme il parlerait à des bons sauvages, il vient nous expliquer l'économie et la technologie… Pour l'ancien patron d'une chaîne de fast-food, c'est assez audacieux."
Selon l'ancienne ministre française de l'Europe, ce type de discours "dit tout de la politique étrangère américaine du moment : l'Amérique détient la vérité et, dans sa grande bienveillance, la partage avec l'étranger. Imaginez qu'un ambassadeur européen aille devant le Congrès aux Etats-Unis pour dire que le droit de porter une arme est honteux ou que leur secrétaire à la Santé devrait arrêter d'empêcher la vaccination des enfants ! Ce serait un scandale absolu, et à juste titre."
Les Américains, désormais traités avec la même méfiance que les Chinois
En public, l'ambassadeur américain ne mentionne jamais le Groenland, que son boss a pourtant menacé d'annexer par la force en début d'année. "Cet épisode marque une fracture durable, beaucoup de choses se préparent à voix basse côté européen", témoigne Nathalie Loiseau. "Désormais, les Européens doivent se faire respecter, en montrant clairement aux Américains que nous n'accepterons pas d'ingérences dans nos élections et dans notre capacité à légiférer, que nous n'acceptons pas les menaces sur notre intégrité territoriale, souligne Brando Benifei, eurodéputé sociodémocrate italien et président de la délégation pour les relations avec les Etats-Unis. Sans ce respect, la relation transatlantique ne peut pas fonctionner." Andrew Puzder, lui, maintient la pression pour que les Européens signent l'accord commercial négocié entre Donald Trump et Ursula von der Leyen l'été dernier, qui établit une hausse des droits de douane américains à 15 % sur les produits européens.
Pas une mince affaire, tant les institutions européennes se retrouvent submergées par une vague d'antiaméricanisme : sur certains dossiers, les hauts fonctionnaires européens traitent les Américains avec le même degré de méfiance que leurs interlocuteurs chinois. "Trump est un signal d'alarme pour les Européens, estime Brando Benifei. Nous ne pouvons pas dépendre des Américains sur les questions de sécurité, de défense et de technologie. A présent, toutes nos actions doivent tendre vers la réduction de cette dépendance."
En bon diplomate de métier, l'ancien ambassadeur Mark Gitenstein ne croit pourtant pas à un divorce irrémédiable entre les deux bords de l'Atlantique. "Une relation forte entre l'Europe et les Etats-Unis est inévitable pour plusieurs raisons, la première étant que de nombreux Américains ont ce continent pour origine, pose ce très proche de Joe Biden. Ensuite, les liens sont trop profonds : économiques — avec quatre milliards de dollars d'échanges chaque jour —, mais aussi sécuritaires. Quand vous êtes président des Etats-Unis, vous êtes naturellement attiré vers l'Europe." Pour le meilleur comme pour le pire.
C’était en janvier 2025, quelques heures avant que le Liban ne vote pour élire son nouveau Premier ministre. L’appel d’un supposé prince fait alors tout basculer, relate le Financial Times (FT) dans un article. Un groupe de parlementaires, rapporte le journal britannique, reçoit alors un coup de téléphone. Au bout du fil, un mystérieux prince saoudien met en garde le bloc politique majoritaire contre Najib Mikati, actuellement en poste à la tête du gouvernement et qui pourrait de nouveau rafler de nombreuses voix. "Instruction de la cour royale saoudienne", se contente-t-il de justifier auprès des députés, dont l’un avait déjà échangé avec lui par le passé.
Selon le journal britannique, cette intervention surprise aurait contribué à influencer le vote du parti en faveur de Nawaf Salam, élu Premier ministre en janvier 2025, même si Salam aurait remporté l’élection indépendamment de ce contact. Une manœuvre menée par un "prince" dénué de sang royal… nommé Moustafa al-Hasian, mécanicien libanais d’une quarantaine d’années issu de la région nord d’Akkar, qui agissait sous la direction du cheikh sunnite influent Khaldoun Oraymet, selon des officiels et des avocats.
Carnet d’adresses et numéro britannique
Pendant plusieurs mois, celui qui se faisait appeler "Abu Omar" a trompé des responsables politiques libanais. Selon les informations du quotidien britannique, un candidat parlementaire, persuadé par Abu Omar, aurait offert puis repris une voiture à un proche du cheikh, tandis qu’un autre sollicita son aide pour faire gagner des médailles équestres à son fils en Arabie saoudite. L’arnaque culminant avec l’intervention du faux prince dans l’élection du Premier ministre. Les messages consultés par le FT suggèrent qu’il aurait également tenté de faire pression sur d’autres factions parlementaires avant le vote.
Comment un mécanicien a-t-il pu convaincre l’élite libanaise de son statut royal ? Le stratagème reposait en grande partie sur le carnet d’adresses du cheikh Khaldoun Oraymet, qui avait gravi les échelons de l’institution sunnite libanaise pour construire un vaste réseau de contacts allant des membres du gouvernement aux hommes d’affaires du Golfe, et mettait en relation les responsables puissants et les nouveaux politiciens avec Abu Omar par téléphone, selon des responsables de la sécurité, des politiciens et des avocats. Le faux prince saoudien s’adressait ensuite aux responsables politiques via un numéro britannique — et jamais en personne — en suggérant parfois de rencontrer ou de soutenir certaines personnes.
La question du motif du duo reste encore floue, bien que les observateurs suggèrent que les escrocs semblaient motivés à la fois par le gain financier et par un pur désir de pouvoir. L’avocat d’un candidat parlementaire trompé a déclaré qu’Abu Omar suggérait à son client de "prendre soin" du cheikh Oraymet, y compris par des dons à des organisations affiliées, sans jamais demander d’argent pour lui-même.
Exploiter les rivalités religieuses libanaises
Au Liban, la supercherie a été révélée par épisodes depuis le mois de décembre, déclenchant un mélange de stupeur gênée et de comédie chez le grand public, face à une classe politique si facilement trompée et si prompte à accepter l’ingérence d’un acteur étranger en suivant ses directives sans les questionner. Auprès du FT, Sami Atallah, fondateur du think tank The Policy Initiative basé à Beyrouth, estime que "le cas Abu Omar illustre à quel point l’élite politique s’est rendue aux décisions des puissances étrangères : ils feraient n’importe quoi rien qu’en entendant l’accent saoudien".
Pour d’autres observateurs, ce stratagème a exploité avec brio le système politique confessionnel libanais, dans lequel des factions rivales, y compris sunnites, chiites et chrétiennes, cherchent des parrains étrangers pour asseoir leur autorité au pays. "La plupart de l’élite politique se targue d’être soutenue par des États étrangers comme l’Arabie saoudite, l’Iran ou les États-Unis, et elle utilise ce soutien pour imposer ou renforcer son pouvoir", explique auprès du journal Imad Salamey, politologue à l’Université libano-américaine. L’Arabie saoudite a notamment été un soutien crucial pour certains des politiciens sunnites les plus puissants du Liban.
Les deux hommes sont actuellement détenus par les autorités libanaises et ont été inculpés le mois dernier pour fraude, chantage, usurpation d’identité et atteinte aux relations libano-saoudiennes, selon leurs avocats et les médias d’État. De nombreux politiciens ont été convoqués pour témoigner dans le cadre d’une enquête judiciaire en cours sur l’arnaque. Un autre cheikh a été inculpé pour faux témoignage. L’affaire n’a pas encore été jugée et il reste incertain que d’autres personnes soient impliquées.
"Si vous êtes un oiseau, vous préférez mourir en chantant plutôt que de rester silencieux", déclarait courageusement Jimmy Lai, avant son arrestation en août 2020. Pour avoir été fidèle jusqu’au bout à ses convictions, l’ex-magnat de la presse, risque de finir sa vie en "cage".
Figure la plus emblématique de la défense de la démocratie à Hongkong, le milliardaire de 78 ans, qui avait participé aux manifestations monstres de 2019 et était déjà emprisonné depuis cinq ans, vient d’être condamné à une peine de vingt ans ferme par un tribunal de l’ex-colonie britannique. Motif invoqué ? Collusion avec des puissances étrangères et publication séditieuse.
Cette sentence d’une sévérité inouïe, la plus lourde prononcée depuis l’instauration par Pékin d’une loi sur la sécurité nationale à l'été 2020, acte symboliquement la mort de la liberté de la presse, ainsi que de toute forme de démocratie et de justice indépendante dans le territoire semi-autonome.
Muselée comme n'importe quelle ville chinoise
Le régime chinois avait déjà prouvé son caractère impitoyable sur le continent en laissant mourir en détention le prix Nobel de la paix Liu Xiaobo en 2017. Le sacrifice de Jimmy Lai, à la santé fragile, a le même objectif à Hongkong : effrayer, pour dissuader toute velléité de s'opposer au Parti communiste.
La mégalopole financière, qui bénéficiait encore il y a quelques années de véritables libertés - elles étaient censées perdurer jusqu'en 2047, cinquante ans après la rétrocession à Pékin, en vertu du principe "un pays, deux systèmes" - , est désormais aussi muselée que n’importe quelle ville chinoise. Comme Jimmy Lai, Joshua Wong, héros de la "révolution des parapluies" de 2014, et des dizaines d'autres militants pro démocratie croupissent derrière les barreaux. Ne les oublions pas.
Figure la plus emblématique de la défense de la démocratie à Hongkong, le milliardaire de 78 ans, qui avait participé aux manifestations monstres de 2019 et était déjà emprisonné depuis cinq ans.
Depuis la publication du dossier Epstein, le Royaume-Uni est en proie à une onde de choc. Les millions de pages déclassifiées par la justice américaine mettent en cause plusieurs personnalités britanniques. Parmi elles, Peter Mandelson, ancien ministre puis ambassadeur britannique à Washington - avant d'être limogé en septembre 2025 -. Celui dont l’amitié avec Jeffrey Epstein ne laisse plus planer l’ombre d’un doute est également mis en cause pour corruption, accusé d’avoir partagé avec le pédocriminel des documents internes au gouvernement britannique.
Une relation qui n’était pas étrangère au Premier ministre britannique. Keir Starmer est passé aux aveux le 4 février, lors d’une session de questions au gouvernement, mais il a assuré être étranger à la profondeur des relations entre son ex-ambassadeur et le délinquant sexuel. Il l'affirme, il n'est pas à l'origine de sa nomination, contrairement à Morgan McSweeney, son chef de cabinet. Une responsabilité que ce dernier a endossée en présentant sa démission ce dimanche 8 février. "Blame me" - traduisez, "blâmez-moi", titrait ce lundi le quotidien britannique The Mirror, visage du chef de cabinet en Une. A en lire la presse britannique, Keir Starmer est loin d'être tiré d'affaire.
Y a-t-il un Starmer sans McSweeney ?
"So how long can Starmer cling on ?" - comprenez : "donc, combien de temps Starmer peut-il s'accrocher ?" - imprimait le Daily Mail ce lundi matin.
Pour la BBC, le Premier ministre est dans un beau pétrin. "Quel genre de politique sera Keir Starmer sans l'homme que beaucoup voyaient comme son cerveau politique ?" se demande la chaîne. Selon le média, le Premier ministre n'a pas choisi son conseiller, c'est plutôt l'inverse. Car si - le presque invisible - Morgan McSweeney ne s’est jamais exprimé sur son rôle dans la politique britannique, son influence sur les gouvernements successifs, ne laisse aucun observateur dupe. Et quelle influence : l'homme de l'ombre aurait lui-même fait entrer Keir Starmer à Downing Street.
Mais le départ du conseiller ne sauve pas le Premier ministre par défaut. "Une règle veut que lorsque des conseillers sont évincés, leurs dirigeants ne soient souvent pas loin derrière", peut-on lire dans les colonnes du Times ce 9 février.
Les journalistes le rappellent, cette situation n'a rien d'inédit. Theresa May et Boris Johnson avaient tous deux tenté de se maintenir au poste de Premier ministre en sacrifiant leurs chefs de cabinet, en vain. Certes, cette fois, c’est bien Morgan McSweeney qui a soufflé le nom de Peter Mandelson au Premier ministre, et il en a "assumé la responsabilité", mais de là à lui en faire porter tout le poids… Il n’était pas responsable des "vérifications", et il n'était pas non plus "le seul conseiller", s’insurgent des habitués du numéro 10 auprès de la BBC. "Morgan a été dupé comme nombre d'entre nous. Il a sauvé le parti. Et beaucoup de députés et de ministres savent qu'ils lui doivent leurs postes".
Une nouvelle crise à l’horizon ?
Le Telegraph, se pose à peine la question de la survie de Keir Starmer. "Les révélations étaient si graves et la réponse du gouvernement si nulle" que de nombreux acteurs financiers partent du principe que les jours du chef de l'Etat sont comptés, tranche le quotidien. Une crise politique dont le titre s’alerte des conséquences économiques. En cas de démission du Premier ministre, le Telegraph anticipe une réaction délétère des marchés, qui ne sont déjà pas "sous le charme" de l’homme politique.
Le Financial Times s'inquiète de voir son Premier ministre en "péril", ainsi que de constater que le cours de la livre chute de 0,5 % par rapport à l’euro.
Keep calm and carry on ?
Si la BBC ne s'inquiète pas de connaître le même destin que la France sur ce sujet, elle ne prédit pas non plus une accalmie au 10 Downing Street. La chaîne rappelle qu'il reviendra aux députés travaillistes de fixer la date de départ de Keir Starmer et prévient : ceux qui veulent la tête du Premier ministre ne se contenteront pas du sacrifice d'un inconnu du grand public. "Je doute que la plupart des gens dans le monde réel s'en aperçoivent", concédait un député aux journalistes de la BBC.
Même son de cloche dans le Times. Les députés travaillistes n'ont pas attendu la publication des dossiers Epstein pour en avoir après leur leader. Les élus ne sont tout simplement pas convaincus des compétences de Keir Starmer : il n'a pas "la capacité de redresser la situation du Parti travailliste" et voir son conseiller préféré faire ses cartons "ne changera rien à cette appréciation".
La BBC s'est, elle aussi, fait son propre avis : "Si l'homme qui a donné le conseil doit démissionner, pourquoi pas celui qui a pris la décision ?"
Depuis la publication des "Epstein Files", une accusation, qui peut surprendre le public occidental, fleurit dans les médias d’Etat chinois… à l’encontre du Dalaï-Lama, incarnation bouddhiste de la compassion. Son nom, comme le souligne le médias public chinois China Global Television Network (CGTN), apparaît plus de 160 fois dans les 3 millions de documents concernant le prédateur sexuel décédé en 2019 Jeffrey Epstein, divulgués le 30 janvier dernier par le département de justice américain. La Chine n’a pas tardé à se saisir du chiffre pour attaquer de Dalaï-Lama, avec qui Pékin entretien une rixe depuis soixante dix ans. Le bureau du chef bouddhiste réfute fermement les accusations de lien avec le pédophile américain.
L’occasion de ce scandale au retentissement mondial est inespérée pour la Chine. Pour comprendre pourquoi, il faut se plonger dans le contexte. Dans les années 1950, l’armée chinoise avait envahi le Tibet, intégrant la région à la République populaire de Chine, conduisant à la fuite du 14ᵉ Dalaï-Lama, Tenzin Gyatso en Inde en 1959. Le prix Nobel de la paix qui fêtera ses 90 ans ce mois de février n’était alors âgé que de 23 ans. Depuis, Pékin contrôle politiquement et militairement le Tibet, tandis que le Dalaï-Lama, exilé, a continué de défendre toute sa vie l’autonomie culturelle et religieuse des Tibétains. Le désaccord actuel porte principalement sur sa succession : Pékin veut la contrôler, tandis que le Dalaï-Lama insiste pour que sa réincarnation soit trouvée selon la tradition tibétaine, sans ingérence de l’État chinois.
Le Dalaï-Lama est il vraiment mis en cause ?
Au coeur de l’accusation chinoise : un e-mail de 2012, provenant d’un expéditeur censuré par le DOJ et adressé à Epstein, suggérait d’assister à un événement sur une île où "le Dalaï-Lama allait venir". Un email, cette fois adressé par le physicien Lawrence Krauss à Jeffrey Epstein, s’enquiert d’une future "date de déjeuner avec Woody et le Dalaï L ?", sans plus de réponse ou d’informations. Rien néanmoins dans ces documents ne prouve une rencontre entre Epstein et la figure spirituelle tibétaine.
Le nombre d’apparition du nom du Dalaï-Lama dans les "Epstein Files" (disponibles en ligne), qui peut paraître impressionnant, ne traduit par ailleurs pas une présence récurrente de cette personnalité religieuse dans les interactions par email du criminel condamné : l’immense majorité des 160 documents consiste en quelques échanges de mails évoquant le Dalaï-Lama, publié par le DOJ en plusieurs fois — on retrouve parfois 10 fois le même mail dans ce chaos de documents. D’autres mentions de son nom apparaissent dans des liens d’articles de presse échangés entre Epstein et ses correspondants.
Le bureau du chef spirituel dément
Dimanche 8 février, le bureau du Dalaï-Lama a démenti directement ces accusations sur son compte X. "Certains articles récents dans les médias et certaines publications sur les réseaux sociaux concernant les dossiers Epstein tentent d’établir un lien entre Sa Sainteté le Dalaï-Lama et Jeffrey Epstein. Nous pouvons confirmer sans équivoque que Sa Sainteté n’a jamais rencontré Jeffrey Epstein et n’a jamais autorisé quiconque à le rencontrer ou à interagir avec lui en son nom", est-il écrit dans le court communiqué.
En 2023 lors d’une rencontre à Dharamsala, en Inde, le chef spirituel tibétain avait tenter d’embrasser un petit garçon, avant de lui demander en anglais de lui "sucer la langue", le tout enregistré sur une vidéo qui avait fait le tour des réseaux sociaux. La scène avait provoqué un tollé, et le bureau du Dalaï-Lama avait présenté ses excuses dans un communiqué, affirmant regretter un geste décrit comme une plaisanterie "innocente et ludique".
Le dalaï-lama, chef spirituel tibétain, s’adresse aux fidèles lors des célébrations de son 90e anniversaire, organisées par les pays d’Asie du Sud-Est et la Corée au temple Tsuglakhang, à McLeod Ganj, Dharamsala.
(MaxPPP TagID: maxnewsfrsix097161.jpg) [Photo via MaxPPP]
Derrière les hauts murs rouges de Zhongnanhai, le cœur du pouvoir chinois, tout près de la Cité interdite, la violence politique a pris une dimension shakespearienne. Xi Jinping a surpassé le maître, Mao Zedong, dans l’art de sacrifier brutalement ses lieutenants. Dernier rebondissement de ce drame à huis clos, le président chinois a fait arrêterun homme dont on le disait très proche, le général Zhang Youxia, qu’il avait élevé au rang le plus élevé de l’Armée populaire de libération (APL), juste derrière lui dans l'ordre hiérarchique. Beaucoup pensaient que cet ami d’enfance du leader, un "prince rouge" comme lui – leurs pères avaient été compagnons d’armes dans la guérilla communiste – était intouchable.
Dans ce théâtre d’ombres, les motifs de la disgrâce du général Zhang restent obscurs. L'officier de 75 ans aurait trempé dans des affaires de corruption et menacé l'autorité de Xi Jinping, accuse la presse officielle. Une chose est certaine : la chute de ce pilier de l'armée laisse la deuxième puissance mondiale dans une situation surréaliste. Le dirigeant le plus autoritaire depuis Mao a tellement décapité de hauts gradés – plus que le "Grand timonier" en son temps, c'est dire – qu’il se retrouve quasiment seul à la tête de deux millions de soldats !
Sur sept membres de la Commission militaire centrale, l'organe suprême de commandement, qu'il a pourtant renouvelé en 2022, seuls deux ont "survécu" : lui-même et un "bureaucrate", le général chargé de faire respecter la discipline… et donc de mettre en œuvre les purges. Au-delà de cette instance, il a aussi évincé des dizaines d’autres généraux, dont la plupart n’ont pas été remplacés. Une hécatombe.
"Deux ou trois ans pour que l'armée soit en ordre de bataille"
Si, pour certains analystes, la chute du général Zhang Youxia serait purement politique - il aurait manqué de loyauté envers Xi -, pour d'autres, elle serait liée au dossier ultrasensible de Taïwan, l'île de facto autonome que Pékin s'est juré de faire revenir dans son giron. Le n° 1 chinois se serait montré "insatisfait" du niveau de préparation de son armée, selon Tristan Tang, chercheur non-résident au Pacific forum, à Taipei. Une invasion de Taïwan exigerait une coordination étroite entre les composantes navales, aériennes et terrestres de l'armée, ainsi qu'avec les forces de missiles et les unités spéciales. Or, selon cet expert, "le président poussait pour qu'une opération interarmées soit en capacité d'envahir Taïwan d'ici à 2027, alors que Zhang jugeait que cet objectif n'était réalisable qu'à l'horizon 2035".
Paradoxalement, la purge réduit la probabilité d'une offensive contre l'île ces toutes prochaines années. Comment la Chine pourrait-elle réussir une opération aussi complexe avec tant de trous dans l’organigramme à des postes clé ? "Il faudra deux ou trois ans avant que l'armée soit en ordre de bataille, avec des chefs militaires à la fois politiquement sûrs et opérationnels", pronostique Jean-Pierre Cabestan, chercheur à Asia centre Paris.
Mais à plus long terme, une organisation militaire "moins corrompue, plus obéissante et plus compétente pourrait devenir un instrument plus crédible pour exercer une pression accrue sur Taïwan tout en dissuadant les Etats-Unis d’intervenir", estime Neil Thomas, chercheur à Asia Society, dans une note récente.Xi Jinping semble d'ailleurs persuadé qu'il peut régénérer son armée en nommant une nouvelle génération de généraux fiables et maîtrisant les technologies de la guerre moderne, comme les drones ou l'intelligence artificielle.
Risque d'escalade
En fin connaisseur de l'histoire des Partis communistes chinois et russe, le leader chinois sait qu'il aurait tort, actuellement, de lancer une attaque avec une armée fragilisée, même contre un adversaire bien plus faible comme Taïwan. Lors de la Grande Terreur de 1937-1938, Staline avait éliminé la quasi-totalité de ses tops généraux, rappelle le consultant en risque géopolitique John Garnaut, dans une tribune pour le New York Times. Dans la foulée, l'agression de la Finlande en 1939 s'était soldée pendant des mois par un échec, malgré la supériorité numérique écrasante de l'armée soviétique. Mais il n'a pas échappé à Xi Jinping "qu'en seulement trois ans, Staline avait reconstitué [un] état-major" capable de repousser les forces nazies, poursuit ce spécialiste.
Malgré le risque limité d'invasion ces deux prochaines années, certains analystes redoutent qu'un incident - une collision entre deux navires ou un clash entre des avions chinois et taïwanais, par exemple - ne provoque une escalade incontrôlée. "Cela pourrait provenir d'une prise de décision de Xi Jinping trop centralisée ou de mauvais conseils donnés par les nouveaux dirigeants", souligne Tristan Tang. Cette configuration inquiétante semble devoir perdurer, tant il est peu probable que les futurs généraux choisis par "l'empereur rouge" pour leur loyauté osent contredire ses ordres.
Avec une armée privée de Zhang Youxia, "la probabilité d'erreur d'appréciation augmente", renchérit le chercheur Drew Thompson, dans une analyse publiée sur la plateforme Substack. Ce chef respecté, qui avait combattu lors de la dernière guerre menée - et perdue - par la Chine, en 1979, "était capable d'évaluer objectivement les capacités militaires des États-Unis et de Taïwan et d'expliquer à Xi Jinping quels seraient les risques et les coûts militaires d'une opération visant à prendre l'île", résume cet ancien conseiller du département américain de la Défense, qui a rencontré Zhang à plusieurs reprises.
Les élections taïwanaises en ligne de mire
Reste que jusqu'ici, Xi Jinping n’a pas montré une propension à tenter des aventures militaires inconsidérées... "Il est conscient des lacunes de l'APL et comprend les risques d'échec d'une invasion à grande échelle. Par conséquent, les Chinois n'ont pas renoncé à leur projet d'atteindre leurs objectifs politiques par la coercition et d'autres moyens qui ne relèvent pas de l'intervention militaire", souligne Bonnie Glaser, responsable de l'Indo-Pacifique au German Marshall Fund.
Son objectif reste sans doute de faire tomber Taïwan dans son escarcelle "sans avoir à livrer bataille" comme le préconisait le stratège militaire Sun Tzu au VIe siècle avant J.-C. La Chine devrait donc poursuivre ces prochaines années ses incursions d'avions et de navires visant à intimider l'île, en restant dans une "zone grise", en deçà du déclenchement d’une guerre. Parallèlement, elle accentuera probablement la pression économique et diplomatique, ainsi que les cyberattaques, les opérations de désinformation et d'espionnage.
Xi Jinping qui, sauf immense surprise, devrait être reconduit pour un quatrième mandat à l’automne 2027, garde aussi en ligne de mire l'élection présidentielle taïwanaise de janvier 2028. Il devrait tout faire pour empêcher la réélection de l’actuel dirigeant Lai Ching-te, membre du Parti démocrate progressiste, une formation honnie par Pékin pour ses racines indépendantistes, qui dirige l'île depuis 2016. Le régime communiste va en revanche faire miroiter des coopérations économiques et des relations plus apaisées en cas de victoire du Kuomintang, le grand parti d'opposition, favorable à un dialogue avec Pékin.
Pourtant, même si le KMT remportait les prochaines élections, l’immense majorité des Taïwanais refusent l'idée d’être rattachés à la Chine. Xi Jinping a déjà prévenu qu'il n'exclurait pas le recours à la force à défaut de parvenir à ses fins autrement. S'il perdait patience et décidait d'attaquer avec une armée aux ordres, il n'y aurait sans doute plus grand monde pour le freiner...
Le président chinois Xi Jinping passe en revue les troupes lors de son inspection de la garnison de l'Armée populaire de libération de la Chine stationnée dans la Région administrative spéciale de Macao, dans le sud de la Chine, le 20 décembre 2024.
Les forces de sécurité iraniennes ont lancé ce lundi 9 février une campagne d’arrestations visant des figures du mouvement réformateur, rapporte l’agence de presse AP. Cette opération marque un nouvel élargissement de la répression. Elle intervient après l’écrasement sanguinaire de manifestations nationales en janvier, qui ont fait au moins 7 000 de morts (jusqu’à 20 000 selon le rapporteur spécial de l’ONU) et conduit à l’arrestation de plus de 50 000 personnes.
La militante et lauréate du prix Nobel de la paix Narges Mohammadi, qui est elle déjà incarcérée mais ne fait pas partie du mouvement réformateur, a aussi reçu une nouvelle condamnation de plus de sept ans de prison, selon AP. Cette décision illustre la volonté des autorités de réduire au silence toute voix critique à l’encontre de la répression sanglante menée par la théocratie iranienne, alors que l’Iran se prépare à de nouvelles discussions nucléaires avec les États-Unis dans un climat tendu : Donald Trump a répété récemment qu’il pourrait lancer une nouvelle attaque contre l’Iran si aucun accord n’était trouvé.
Les réformateurs dans le viseur du pouvoir
Au moins quatre membres du mouvement réformateur ont été arrêtés par le Corps des gardiens de la révolution islamique (IRGC), selon ses responsables. A commencer par Azar Mansouri, la Dirigeante du Front des réformateurs iraniens qui regroupe plusieurs courants politiques et a joué un rôle clé dans l’élection du président Masoud Pezeshkian, toujours en poste malgré son influence limitée face au guide suprême. Selon le journal Al Jazeera, Javad Emam, porte-parole du Front des réformateurs, a également été arrêté à son domicile, ainsi que Mohsen Aminzadeh, ancien diplomate ayant servi sous le président réformateur Mohammad Khatami. Ebrahim Asgharzadeh aussi : il s’était fait connaître en dirigeant les étudiants ayant pris d’assaut l’ambassade américaine à Téhéran en 1979, à l’origine de la crise des otages de 444 jours.
Selon l’agence officielle du régime IRNA, le parquet de Téhéran a confirmé l’arrestation de quatre personnes. Les autorités les accusent d’avoir "organisé et dirigé des activités visant à perturber la situation politique et sociale du pays dans un contexte de menaces militaires de la part des États-Unis et du régime sioniste". Selon des médias locaux, ils sont accusés d’avoir travaillé "au bénéfice" des États‑Unis et d’Israël en coordonnant notamment la propagande ennemie. Plusieurs autres dirigeants réformistes ont été convoqués.
En sous-texte, ces arrestation seraient liées à une déclaration publiée en janvier. Dans ce texte, certains des réformateurs appelaient publiquement le guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, âgé de 86 ans, à démissionner, et proposaient la mise en place d’un conseil de transition. Ce n’était néanmoins pas le cas de la dirigeante du mouvement Azar Mansouri, selon le journal britannique The Guardian. Pour l’analyste de l’International Crisis Group Ali Vaez, qui s’exprime auprès de AP, "après avoir réduit les rues au silence par une cruauté exemplaire, le régime a déplacé son attention vers l’intérieur, fixant désormais son regard sur son opposition loyale".
Négociations nucléaires sous pression militaire
Sur le plan international, l’Iran et les États-Unis ont tenu de nouveaux pourparlers nucléaires la semaine dernière à Oman. Mais ce dimanche, le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi a déclaré, lors d’un sommet à Téhéran, que l’Iran maintiendrait sa capacité à enrichir de l’uranium. C’est cette position qui reste un point majeur de désaccord avec le président américain Donald Trump, qui a fait bombarder en juin trois sites nucléaires iraniens, durant la guerre de 12 jours entre l’Iran et Israël.
Ces derniers jours, les États-Unis ont renforcé leur présence militaire au Moyen-Orient en déployant le porte-avions USS Abraham Lincoln, ainsi que des navires et des avions de combat. Une démonstration de force qui vise à augmenter la pression sur l’Iran et à disposer des capacités militaires nécessaires en cas de décision de frappe. Parallèlement, l’Iran a averti lundi qu’il procéderait à des tirs de "roquettes" de lundi à mardi au-dessus de la province de Semnan, où se situe le port spatial Imam Khomeini.
Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou doit se rendre à Washington ce 9 février pour convaincre les États-Unis d’inclure dans les négociations avec l’Iran l’arrêt de l’enrichissement d’uranium, la fin du programme de missiles et la cessation du soutien iranien à ses alliés régionaux.
Un brusque changement de stratégie. Dans un mémo communiqué la semaine dernière aux investisseurs de SpaceX, Elon Musk a annoncé revoir le plan d'attaque de son entreprise spatiale dans les prochaines années. Le milliardaire américain a en tête un nouveau projet massif : la création d'une "ville autonome" sur la Lune d'ici à 2036. Un objectif qui tranche avec les prises de position de l'entrepreneur jusqu'à cette annonce. Ces dernières années, Elon Musk avait en effet mis l'accent sur la nécessité selon lui de mener une opération sur Mars, où aucun humain ne s'est encore rendu. Il y a un an, le patron qualifiait encore de "distraction" le fait d'aller sur la Lune, astre que l'homme n'a plus visité depuis 1972 et le programme Apollo.
Centres de données spatiaux
L'an dernier, Elon Musk mentionnait encore son ambition de mettre en œuvre une mission vers la planète rouge d'ici à la fin de l'année 2026. Sa vision a-t-elle soudainement changé ? L'intéressé assure que ses nouvelles velléités lunaires ne mettent pas en péril l'ambition d'aller sur Mars. Mais, dans son esprit, la construction d'une ville sur le satellite terrestre tient désormais presque d'un besoin existentiel pour l'avenir de l'espèce humaine. "La priorité absolue est d'assurer l'avenir de la civilisation, et la Lune est plus rapide", a-t-il développé ce dimanche 8 février, dans un message sur X, après la révélation de ce mémo deux jours plus tôt dans le Wall Street Journal. Dans ce message, Elon Musk assume vouloir concentrer les efforts de SpaceX sur ce projet dans les prochaines années. Une source au fait du dossier a déclaré au quotidien économique new-yorkais qu'un alunissage d'un vaisseau sans équipage était espéré pour le mois de mars 2027.
Ce bousculement du calendrier intervient au moment où Elon Musk vient d'acter la fusion de SpaceX avec son entreprise d'intelligence artificielle xAI. L'entité résultante de cette absorption constitue un véritable mastodonte d'environ 1 275 milliards de dollars. L'enjeu de cette manœuvre ? Faciliter, grâce au savoir-faire des deux sociétés, la création de data centers dans l'espace afin de se donner les moyens de futures expéditions spatiales. La "ville autonome" créée sur la Lune pourrait ainsi faire aussi office de plateforme de départ pour des destinations célestes bien plus lointaines. "Les capacités que nous libérons en concrétisant les centres de données spatiaux permettront de financer et de mettre en place des bases autonomes sur la Lune, une civilisation entière sur Mars et, à terme, une expansion vers l'Univers", indique Elon Musk à ses investisseurs.
Donald Trump veut des astronautes américains sur la Lune
Pourra-t-il compter sur la Nasa, l'agence spatiale américaine, pour l'appuyer dans ce projet ? Difficile de répondre avec certitude pour le moment. Sur le plan politique, Elon Musk s'est en tout cas plus ou moins rabiboché avec Donald Trump. Une importante brouille les avait éloignés l'un de l'autre à la fin du printemps, le chef d'entreprise assurant notamment que le président américain "figur[ait]" dans les dossiers liés à l'affaire Epstein. Après une médiation du vice-président américain J.D. Vance, la hache de guerre semble dorénavant enterrée entre les deux hommes. Or, en matière spatiale, leurs intérêts pourraient à présent être liés : depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump n'a cessé de répéter son envie d'envoyer de nouveaux astronautes américains sur la Lune.
Une volonté qu'il affiche depuis son premier mandat. "Cette fois, il ne s’agira pas seulement de planter notre drapeau et de laisser notre empreinte", avait-il assuré en 2017. "Nous établirons une base pour une mission vers Mars." Pour le dirigeant américain, il s'agit là d'un enjeu de taille d'un point de vue géopolitique. Dans sa rivalité avec la Chine, il craint que Pékin n'envoie avant Washington ses taïkonautes sur la Lune. Si une telle mission chinoise advenait alors qu'il est au pouvoir, l'image symbolique d'une Amérique dépassée par son principal concurrent mondial constituerait un point noir de sa présidence. Un scénario à éviter absolument pour le camp républicain.
Concurrence avec Blue Origin de Jeff Bezos
Si les relations sont de nouveau au beau fixe entre Elon Musk et Donald Trump, la Nasa n'en met pas moins une importante pression sur SpaceX ces derniers mois. L'agence, qui a signé des milliards de dollars de contrat avec l'entreprise, n'est pas satisfaite des nombreux retards pris sur son développement du vaisseau Starship. L'appareil doit permettre à des astronautes de se poser sur la Lune dans le cadre du programme Artémis. Mais il a connu nombre de problèmes techniques durant sa conception et ses essais. L'alunissage de l'engin habité était pourtant initialement prévu en 2025. En octobre, l'administration républicaine a donc annoncé sa volonté d'ouvrir un nouvel appel d'offres pour concurrencer le projet de SpaceX.
À ce stade, une seule entreprise semble en mesure de rivaliser avec le groupe d'Elon Musk : Blue Origin, créée par le fondateur d'Amazon, Jeff Bezos. En janvier, la société a confirmé qu'elle suspendait ses programmes touristiques dans l'espace pour se concentrer sur le développement d'un vaisseau capable de pouvoir se poser sur la surface lunaire. Pas de quoi inquiéter Elon Musk, qui promet ne pas compter uniquement sur l'agence spatiale américaine pour assurer la pérennité de son entreprise spatiale. "J'adore la NASA, mais elle ne représentera qu'environ 5 % des revenus de SpaceX cette année", a répondu à un internaute l'homme d'affaires dans un message sur X. "La grande majorité des revenus de SpaceX provient du système commercial Starlink." Il y a quelques jours, l'agence Reuters rapportait que l'activité de la filiale représentait 50 à 80 % du chiffre d'affaires de SpaceX.
En 1979, au nom d’un romantisme révolutionnaire toujours faux, une partie de l’intelligentsia de gauche a cru voir dans Khomeini et le renversement du shah la possibilité qu'émerge en Iran un régime anti-colonialiste et anti-impérialiste. Là où se mettait en place une contre-révolution théocratique et totalitaire. Elle a encensé l’alliance avec les islamistes, persuadée qu’ils n’étaient qu’une force transitoire. Lourde erreur. L’islam politique ne fut pas un compagnon de route mais le cœur du projet.
La République islamique, forte aussi de la passivité des puissances occidentales, s’est construite méthodiquement, éliminant ses alliés d’hier, écrasant la gauche, les démocrates, prenant le contrôle des institutions, verrouillant l’État autour du religieux et de la violence. En 1989, tandis que le mur de Berlin s’effondrait et que l’histoire semblait s’ouvrir à la démocratie, Téhéran lançait la fatwa contre Salman Rushdie. Un acte fondateur de l’islamisme mondialisé, proclamant que la loi religieuse pouvait frapper partout, au-dessus des États et des libertés. Depuis, l’Iran n’a cessé de perfectionner ce modèle, mêlant vision apocalyptique et antisémitisme, répression interne et projection idéologique externe, jusqu’à devenir l’un des pôles centraux de l’islamisme contemporain.
Cette stratégie s’est étendue par le recours systématique à des proxys armés, permettant au régime d’exporter la violence et de déstabiliser des États. L’Iran finance et arme le Hezbollah au Liban, les milices chiites irakiennes, les Houthis au Yémen, le Hamas et d’autres groupes palestiniens. Jusqu’au bout, il a soutenu le régime sanguinaire de Bachar el-Assad. Ses réseaux ont été impliqués dans des attaques contre les Occidentaux dans la région (enlèvements, attentats contre des cibles françaises et américaines au Liban), mais aussi bien au-delà. L’Iran a commandité une série d’attentats à la bombe à Paris en 1985-86, l’assassinat d’opposants iraniens partout dans le monde jusqu’à aujourd’hui encore. Le régime islamique soutient Poutine dans sa guerre contre l’Ukraine et il cherche toujours à posséder l’arme atomique pour détruire Israël et menacer l’Occident.
Si nous voulons un Moyen-Orient stable et un monde plus sûr, alors la chute du régime iranien doit être une priorité stratégique. Difficile, complexe, risqué. Mais l’affaiblissement actuel du régime des mollahs est aussi la conséquence directe de la guerre menée par Israël et les États-Unis en juin dernier. Sa chute serait un coup fatal porté à l’islamisme.
Les Iraniens paient leur soulèvement au prix du sang. Les vidéos macabres qui nous arrivent au compte-goutte font état de l’horreur d’un régime qui massacre son peuple, sa jeunesse, les femmes depuis des années mais dont la répression ce dernier mois dépasse l’imaginable. Plus de 30 000 morts en quarante-huit heures. Les snipers ont tiré sur les manifestants, dans des dizaines de villes du pays, pour tuer. Les milices du régime se sont précipitées dans les hôpitaux pour empêcher les soins ou achever les blessés, s’en prenant aux médecins eux-mêmes.
Accentuer la pression sur Téhéran
De nombreux Iraniens appellent une intervention extérieure, terrible mais nécessaire face à une pieuvre que les quarante-sept années de pouvoir ont formée contre toute résistance intérieure. Une partie de la diaspora iranienne assure que le lendemain ne sera pas le chaos de l’Irak ou de la Libye pour ce peuple vieux de trois mille ans, éduqué, cultivé, se battant pour accéder à la liberté, formant une nation constituée.
De fait, le régime iranien n’a cessé de prospérer sur nos renoncements, nos aveuglements, notre difficulté à nommer l’ennemi. Il a survécu, s’est renforcé, et a diffusé un islamisme politique qui tue les siens et sème la terreur dans le monde. Ce n’est pas d’une nouvelle négociation sur le nucléaire dont on a besoin, elle permettra uniquement au régime de gagner du temps. Il faut le faire tomber. L’inscription tardive mais bienvenue des Gardiens de la révolution sur la liste des organisations terroristes par l’Union européenne n’est qu’un premier pas. Ils sont officiellement un danger pour la sécurité européenne. Il faut accentuer la pression.
La fin de la République islamique d’Iran n’aboutirait pas seulement à un changement de régime d’une portée historique pour le peuple iranien. Elle serait aussi, face à la violence et l’obscurantisme, un choc salutaire, géopolitique et idéologique majeur pour le Moyen-Orient et le monde.
Deux réactions bien différentes. La publication par le ministère de la Justice américain de plus de trois millions de nouveaux fichiers liés à Jeffrey Epstein, tête pensante d'un tentaculaire système d'exploitation sexuelle, notamment de mineures, n'a pas engendré les mêmes conséquences des deux côtés de l'Atlantique. Depuis ces nouvelles révélations le 30 janvier dernier, les démissions s'enchaînent dans de nombreux pays européens. Si le simple fait de voir son nom mentionné dans ces fichiers n'est la preuve ni d'un acte répréhensible, ni d'une quelconque connaissance des crimes commis dans cette affaire, beaucoup de personnalités citées se voient reprocher leur proximité avec le prédateur sexuel. Celui-ci avait déjà été condamné en 2008 pour "racolage de mineures".
Jack Lang et l'entourage de Keir Starmer dans la tempête
Sur le Vieux Continent, de nombreux responsables ont été contraints de quitter leur poste dans le sillage de la mise en ligne de ces documents. En France, l'ex-ministre de la Culture Jack Lang a "proposé" samedi 7 février sa démission de la présidence de l'Institut du monde arabe, à Paris. Les "Epstein Files" ont montré qu'il avait échangé à plus de 600 reprises avec le financier américain, l'invitant aussi à des rendez-vous dans la capitale française. En Norvège, l'ex-Premier ministre Thorbjørn Jagland est visé par une enquête pour des soupçons de corruption liés à sa relation supposée avec Jeffrey Epstein, là aussi révélée par ces dossiers. Même exemple en Slovaquie, où Miroslav Lajčák, un conseiller de l'actuel Premier ministre Robert Fico, a quitté ses fonctions. Dans un message de 2018, il plaisantait avec le criminel américain, qui lui promettait de lui présenter des femmes.
Mais ces cas n'ont eu qu'un retentissement limité au regard de la tourmente dans laquelle est plongé le gouvernement de Keir Starmer au Royaume-Uni. Outre-Manche, le travailliste se voit reprocher la nomination de Peter Mandelson, une figure du Labour, en tant qu'ambassadeur britannique aux États-Unis. Ce dernier avait été limogé dès septembre dernier en raison de révélations précédentes sur ses liens avec Jeffrey Epstein. Or, les derniers documents publiés ont montré que le responsable aurait même transmis au magnat américain des données sensibles, à même d'influer sur les marchés financiers, entre 2008 et 2010. Tollé dans le pays : dimanche, pour calmer le jeu, le chef de cabinet de Keir Starmer a démissionné en réponse à la polémique. Morgan McSweeney est présenté comme la personne ayant placé à Washington Peter Mandelson.
Peu de répercussions concrètes aux États-Unis
Toutes ces répercussions tranchent avec l'impact de l'affaire aux États-Unis. Certes, les médias américains ont largement relayé les nouvelles informations disponibles grâce à la publication des "Epstein Files". Et certaines figures ont pâti des dernières révélations, comme Brad Karp, patron de l'influent cabinet d'avocats Paul Weiss, qui a par exemple démissionné. Les documents publiés fin janvier montraient qu'il avait participé dans les années 2000 à plusieurs repas avec Jeffrey Epstein.
Mais la majorité des individus évoqués dans les documents publiés ont échappé à toute conséquence professionnelle. "La plupart des PDG d'entreprises, des membres de conseils d'administration d'entreprises ou d'universités, des propriétaires d'équipes de la NFL, des scientifiques, etc., etc., etc., qui ont maintenu des liens étroits avec Epstein même après sa condamnation en 2008 pour des crimes odieux commis sur des mineurs, n'ont fait l'objet d'aucune sanction, ou seulement de sanctions mineures", souligne ainsi l'éditorialiste Will Bunch, dans un article du Philadelphia Inquirer.
Vérifier ce constat n'est pas difficile. Le Dr Peter Attia, star de la médecine et spécialiste de la longévité, a par exemple eu de nombreux échanges graveleux avec Jeffrey Epstein. Les deux hommes plaisantaient par exemple par message sur "la teneur en glucides" des organes génitaux féminins. "J’ai reçu une nouvelle livraison", envoie un jour le médecin à Epstein. "Moi aussi", lui répond le financier, joignant une image à son mail, caviardée par le ministère de la Justice américain. "Dis-moi que tu as trouvé cette photo en ligne… salaud", lance alors Peter Attia. "Le plus gros problème pour devenir ton ami ? Ta vie est tellement scandaleuse, et pourtant je ne peux le dire à personne…" L'échange a de quoi laisser circonspect, d'autant plus quand on sait que tout contenu relatif à la "pornographie" a été expurgé par les autorités...
Cette conversation place Peter Attia dans une situation extrêmement délicate, alors qu'il est un des chroniqueurs de CBS. Mais cette activité n'a pas été remise en cause, malgré le scandale. "Je présente mes excuses et regrette de m’être mis dans une situation où des courriels, dont certains sont embarrassants, de mauvais goût et indéfendables, sont désormais publics, et j’en suis responsable", a-t-il simplement commenté. "J’accepte cette réalité et l’humiliation qui en découle." Tout comme lui, le patron du comité d'organisation des JO 2028 de Los Angeles, Casey Wasserman, n'a pas vu sa place être mise en danger. Les "Epstein Files" ont révélé une discussion de ce dernier avec Ghislaine Maxwell, compagne et complice du mécène, dans laquelle les deux interlocuteurs semblaient flirter.
Au plus haut sommet de l'État fédéral, l'administration républicaine n'apparaît pas plus encline à sanctionner Howard Lutnick, le secrétaire au Commerce. En octobre dernier, il avait juré dans une interview au New York Post avoir coupé les ponts avec Jeffrey Epstein en 2005, après avoir visité une de ses résidences new-yorkaises. "Je ne remettrai plus jamais les pieds dans la même pièce que cette personne répugnante", aurait alors pensé Howard Lutnick, selon ses dires. Mais ce récit est remis en cause par de nouvelles données présentes dans les "Epstein Files". Loin d'avoir rompu tout contact, les deux hommes auraient même, d'après ces documents, fait affaires ensemble jusqu'en 2014. Des allégations fermement démenties par l'intéressé. "Il ne s'agit là que d'une tentative vaine des médias traditionnels de détourner l'attention des réalisations de l'administration", a réagi son ministère dans une déclaration. Même dans le camp Maga, quelques élus appellent tant bien que mal à une réaction plus forte de Washington. Le représentant républicain Thomas Massie, en partie à l'origine de la loi ayant permis de dévoiler ces documents, a ainsi estimé qu'Howard Lutnick devrait quitter ses fonctions de secrétaire au Commerce.
Un "flot incessant de distractions" venu de la Maison-Blanche
Ces trois hommes sont loin d'être les seules personnalités citées dans les centaines de milliers de pages déclassifiées et désormais consultables sur le web. Comment expliquer que la plupart d'entre elles ne voient pas leur situation mise à mal par ces récentes révélations ? En réalité, le climat global du débat public américain laisse s'installer une sorte d'inertie quant aux responsabilités des uns et des autres vis-à-vis de Jeffrey Epstein. Comme souvent, Donald Trump n'est pas étranger à ce contexte. Le président américain, qui a lui-même fréquenté à de nombreuses reprises Jeffrey Epstein lors de sa période dorée new-yorkaise, tente de balayer l'affaire. "Je pense qu'il est temps pour le pays de passer peut-être à autre chose, comme le système de santé ou quelque chose qui importe aux gens", a-t-il déclaré à ce sujet le 3 février dernier.
Plus d'un an après son retour à la Maison-Blanche, le républicain continue de mettre en œuvre sa stratégie de saturation permanente de l'espace médiatique. Dérives de la police anti-immigration, tensions avec l'Iran, appel au Parti républicain à "prendre le contrôle du vote" des élections... Tant de sujets qui ont de quoi faire passer au second plan l'affaire Epstein pour un certain nombre d'Américains, en dépit de certaines de ses dernières évolutions explosives. "Pour les Américains, qui ont entendu parler des dossiers Epstein tout au long de plusieurs cycles électoraux, la présence du président dans ces dossiers n'est pas une nouveauté", détaille l'éditorialiste Kate Andrews dans le Washington Post. "En effet, le lien avec Epstein fait partie intégrante de la présidence Trump. Un autre rebondissement dans la saga Epstein est plus facilement noyé dans le flot incessant de distractions émanant de la Maison-Blanche."
Cette stratégie va de pair avec le peu de considération de l'administration républicaine pour les violences sexuelles. Donald Trump a déjà été accusé de plusieurs agressions sexuelles. L'une d'entre elles a débouché sur une condamnation au civil en décembre 2024, juste avant sa seconde investiture. De son côté, le ministre de la Défense, Pete Hegseth, a lui aussi été mis en cause pour des faits de ce genre, ce qui ne l'a pas empêché d'être nommé au Pentagone. "Nous, Américains, devons nous regarder en face. Pourquoi ne réagissons-nous pas de la même manière [que l'Europe] ?", s'interroge, auprès de Politico, l'ex-ambassadeur Rufus Gifford. "Il ne fait aucun doute que le comportement de Trump a eu des répercussions sur l'ensemble de la société. Mais je pense que la question que nous devons nous poser est de savoir si ce problème existait avant Trump, et si Trump n'en est qu'un symptôme."
Le prédateur sexuel Jeffrey Epstein et sa compagne et complice Ghislaine Maxwell sur une image non datée, publiée par le ministère de la Justice américain.
Le magnat de la presse et activiste prodémocratie Jimmy Lai a été condamné lundi 9 février par un tribunal de Hongkong à une peine de 20 ans de prison pour atteintes à la sécurité nationale, après avoir été reconnu coupable des chefs d'accusation de sédition et de collusion avec des puissances étrangères.
Cette condamnation marque l'épilogue d'un feuilleton judiciaire de premier plan qui s'est étiré sur près de cinq ans et a été suivi attentivement par la communauté internationale. Jimmy Lai avait été arrêté en premier lieu en août 2020 en vertu de la loi de sécurité nationale imposée quelques semaines plus tôt par la Chine en réponse aux vastes manifestations antigouvernementales de 2019 à Hong Kong. Il a été reconnu coupable en décembre dernier d'accusations de collusion avec des puissances étrangères et de sédition.
Figure éminente de la contestation et fondateur du journal prodémocratie Apple Daily - contraint à la fermeture en 2021 -, Jimmy Lai encourait une peine pouvant aller jusqu'à la prison à perpétuité, comme prévu par la loi de sécurité nationale pour les atteintes dites de "nature sérieuse". Sa condamnation est la plus lourde prononcée jusqu'à présent à Hongkong en vertu de cette loi, décrite par ses détracteurs comme destinée à réprimer toute opposition et contraire aux libertés garanties lors de la rétrocession de l'ancienne colonie britannique à la Chine.
"Cerveau" d'un complot avec des puissances étrangères
Les trois juges ont déclaré lundi que l'ampleur de la condamnation de Jimmy Lai était justifiée par le fait que ce dernier était le "cerveau" et le moteur "persistant" de complots avec des puissances étrangères. Ils ont cité des éléments à charge démontrant selon l'accusation que les complots en question étaient destinés à aboutir à des sanctions, embargos et autres mesures hostiles de la part des Etats-Unis et d'autres pays, tout en impliquant un réseau d'individus parmi lesquels des employés d'Apple Daily. En plus de Jimmy Lai, six anciens employés du journal ont été condamnés lundi à des peines allant de six ans à dix ans d'emprisonnement.
Jimmy Lai, 78 ans, a rejeté toutes les accusations le visant. Il a déclaré lors de son procès être un "prisonnier politique" victime d'une persécution de la Chine, tandis que les appels à sa libération se sont multipliés en marge de sa détention, notamment en raison de son état de santé fragile. Pékin a répété que le procès de Jimmy Lai était équitable.
Des dirigeants mondiaux, dont le président américain Donald Trump et le Premier ministre britannique Keir Starmer, ont critiqué le sort de Jimmy Lai. Le second a dit avoir évoqué le sujet lors de sa visite en Chine en janvier durant laquelle il a notamment rencontré le président chinois Xi Jinping. Donald Trump avait dit également avoir discuté de Lai avec son homologue chinois lors d'un entretien en octobre dernier.
Ces préoccupations reflètent notamment la renommée de longue date de Jimmy Lai sur la scène internationale pour son engagement en faveur de la démocratie face au pouvoir à Pékin et pour son large réseau politique - des liens que les procureurs ont mis en avant durant son procès. Au moment du pic du mouvement de contestation à Hongkong en juillet 2019, Jimmy Lai avait été reçu à Washington par le vice-président américain et le secrétaire d'Etat américain de l'époque, Mike Pence et Mike Pompeo.
"Condamnation à mort"
"La règle de droit a été complètement brisée à Hongkong", a commenté Jodie Ginsberg, directrice générale du Comité de protection du journalisme (CPJ), ONG basée à New York. "La décision scandaleuse de ce jour est un coup de grâce porté à la liberté de la presse à Hongkong". Il faut que "la communauté internationale accentue ses pressions pour libérer Jimmy Lai si nous voulons que la liberté de la presse soit respectée où que ce soit dans le monde", a-t-elle ajouté.
Plusieurs diplomates occidentaux ont déclaré par le passé à Reuters que des négociations pour la libération de Jimmy Lai, qui possède également la nationalité britannique, pourraient véritablement démarrer uniquement après sa condamnation et dépendraient également d'un potentiel appel.
Interrogé lundi par les journalistes, l'avocat de Jimmy Lai a refusé de dire si son client entendait interjeter appel, déclarant qu'il disposait d'un délai de 28 jours pour le faire. La famille et l'avocat de Jimmy Lai, de même que d'anciens collègues et des partisans, avaient prévenu avant le verdict qu'il serait en danger de mort en prison en raison de ses problèmes cardiaques. Aux yeux d'Elaine Pearson, directrice de Human Rights Watch en Asie, la "sévère" condamnation prononcée lundi est "de facto une condamnation à mort". "Une condamnation de cette magnitude est à la fois cruelle et profondément injuste", a-t-elle dit.
Des dizaines de partisans de Jimmy Lai s'étaient rassemblés près du tribunal plusieurs jours avant l'audience dans le but de s'assurer une place dans la salle. Un important dispositif de sécurité était en place, dont un camion blindé déployé dans la zone.