"Cuba est la suivante", avance le journal américainThe Nation. Fort de son succès éclatant à Caracas, marqué par le kidnapping de son président Nicolas Maduro, Donald Trump semble désormais pointer le viseur sur le régime cubain. "Il ne fait aucun doute que le président et son secrétaire d'État cubano-américain, Marco Rubio, considèrent Cuba comme le trophée ultime de l'après-guerre froide", reprend l'hebdomadaire. Mais le duo a-t-il réellement intérêt à décapiter le régime castriste?
L’île reste dominée par Raúl Castro, 94 ans, tandis que Miguel Díaz-Canel, 65 ans, assure la présidence de fait. Cuba traverse une crise énergétique sévère : la fin du soutien pétrolier du Venezuela, désormais sous la pression américaine, accentue les difficultés. À cela s’ajoutent les sanctions de Washington et un embargo en place depuis 1961. L’aide humanitaire, même lorsqu'elle est fournie par des voisins comme le Mexique, demeure marginale. Selon les services de renseignement américains, l’économie cubaine souffre de pénuries chroniques de produits essentiels et de médicaments, avec des coupures d’électricité fréquentes.
Pour Donald Trump, toute action contre Cuba pourrait avoir des conséquences directes sur l'immigration et, par ricochet, sur son électorat conservateur. En effet, des personnes migrantes pourraient tenter de rejoindre les États-Unis ou le Mexique à la recherche d'un meilleur cadre de vie si le régime castriste tombait. Selon Jean-Jacques Kourliandsky, spécialiste de l'Amérique Latine et des Caraïbes, sur RFI : "Même s’il n’existe pas de statistiques officielles, on estime que depuis cinq ans, un million et demi de Cubains sur les 11 millions que comptait l’île ont quitté le pays en raison de conditions de vie de plus en plus difficiles".
Et pour cause : entre 2018 et 2023, les prix des aliments ont augmenté de 470 %, selon l’AFP, plongeant de nombreux habitants dans une précarité inédite, faute de données officielles fournies par le pouvoir castriste.
L'outil migratoire comme levier politique à Caracas
Par ailleurs, le régime castriste a longtemps utilisé l’outil migratoire comme levier politique. Comme le rapporte Jean-Jacques Kourliandsky, un avion transportant 170 Cubains, résidant aux États-Unis, s’est récemment posé à La Havane après avoir été refoulé, dans le cadre d’un accord avec le gouvernement cubain. Signe de la coopération des autorités castristes. Selon le gouvernement cubain, Donald Trump a rapatrié plus de 1 600 Cubains en 2025. C’est environ le double du nombre de Cubains rapatriés en 2024. "Et durant ses années de présidence, Donald Trump a renvoyé plus de Cubains que ses trois prédécesseurs", précise le New York Times.
À l’approche des midterms de novembre 2026, ces enjeux deviennent électoralement sensibles. La Floride, État clé, abrite une diaspora cubano-américaine fortement anticastriste et historiquement républicaine. Toute arrivée importante de personnes migrantes sur le territoire risquerait de déplaire à cet électorat stratégique, compliquant la position de Donald Trump dans un État crucial pour les scrutins présidentiels.
Un risque d'instabilité aux portes de Cuba
Changer brutalement le régime créerait aussi un vide politique et économique : crise, instabilité et chaos régional pourraient être à prévoir. L’opposition locale reste faible et mal structurée, incapable de prendre le relais en cas de chute du pouvoir en place, soulignent nos confrères de RFI. Avec seulement 10 millions d’habitants, Cuba n’offre pas de retour sur investissement immédiat : les projets touristiques ou hôteliers nécessiteraient des capitaux lourds pour des bénéfices incertains. Alors que le Venezuela représentait un enjeu économique majeur pour la Maison-Blanche, de par ses réserves de pétrole, Cuba est devenu un objectif surtout politique, une obsession pour Marco Rubio qui voit l’île à portée de main.
Dans ce contexte, Donald Trump ne sait pas encore quel chemin suivre. Miser sur la diplomatie pour une solution négociée ou bien faire imploser le régime castriste ? Il privilégie pour l'instant, la pression économique et symbolique plutôt que l’action militaire directe. Jusqu’à présent, Washington n’a pas déployé de forces autour de Cuba, contrairement à ce qui a été fait au Venezuela. Les États-Unis misent sur sanctions et blocus pour affaiblir La Havane tout en maintenant un minimum de stabilité. En attendant, le régime castriste, déjà fragilisé, tient encore. Mais encore combien de temps ?
Le président américain Donald Trump hésite encore sur la carter à jouer à Cuba. Suivre la ligne radicale de Marco Rubio ou bien miser sur la diplomatie ?
"J’ai entamé des discussions confidentielles avec le président français au sujet de la dissuasion nucléaire européenne", a déclaré le chancelier allemand Friedrich Merz le 13 février, en marge de la Conférence sur la sécurité de Munich (MSC). Une phrase qui relance un débat sensible, à mesure que l’Europe se retrouve prise en étau entre la menace russe et un soutien américain jugé moins prévisible.
À Munich, la question nucléaire s’est imposée comme un sujet central. En filigrane : faut-il renforcer un "parapluie nucléaire européen" autour des capacités françaises et britanniques, en complément — ou en alternative partielle — à la protection américaine via l’Otan ?
Aujourd’hui, la France est la seule puissance nucléaire de l’Union européenne disposant d’un arsenal indépendant. Le Royaume-Uni, partenaire clé de l’Alliance atlantique bien que sorti de l’UE, possède également l’arme nucléaire. Selon le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), Paris disposerait d’environ 290 têtes nucléaires, Londres de 225. En comparaison, la Russie en compterait plus de 4 300.
La crainte de voir arriver Nigel Farage ou Marine Le Pen
Mais en Allemagne, l’idée d’un parapluie européen élargi ne fait pas consensus. Si Friedrich Merz se dit prêt à explorer cette piste, son propre camp affiche des réserves. Le ministre des Affaires étrangères, Johann Wadephul, appelle à la prudence. "Il y a assez d’armes nucléaires dans le monde", a-t-il déclaré sur ARD, estimant que la priorité devrait être ailleurs — notamment dans l’augmentation rapide des budgets de défense des États membres, à hauteur de 5 %.
Le président du groupe parlementaire CDU, Jens Spahn, adopte, lui une autre ligne. Tout en plaidant pour davantage d’autonomie stratégique européenne, il s’interroge sur la stabilité politique des partenaires. Dans un entretien à Politico, repris par Euronews, il évoque l’hypothèse de victoires électorales de Nigel Farage au Royaume-Uni ou de Marine Le Pen en France : "Je ne sais pas si je veux compter sur eux", a-t-il déclaré, soulignant la fragilité potentielle d’un dispositif dépendant de futurs dirigeants.
Ne pas donner l'impression de tourner le dos aux Etats-Unis
Armin Laschet, autre figure de la CDU, juge quant à lui le débat non prioritaire. Il met en garde contre le signal envoyé à Washington : discuter trop ouvertement d’un parapluie européen pourrait être perçu comme un désengagement vis-à-vis de la protection américaine. Un équilibre délicat pour Berlin, qui cherche à renforcer la sécurité européenne sans donner l’impression de tourner le dos aux États-Unis. D’autant que les écarts de capacités restent considérables : ils ont à leur disposition 3 700 ogives nucléaires, selon la Fédération des scientifiques américains.
Par ailleurs, les États-Unis maintiennent également des ogives sur le sol européen : 35 en Italie, 15 en Allemagne, aux Pays-Bas et en Belgique, et 20 en Turquie, dans le cadre de la dissuasion de l’Otan. "L’Otan, elle, dispose d’un système de contrôle partagé avec les pays hôtes pour les armes nucléaires américaines qui sont stationnées dans certains pays européens. Ainsi, l’accord de Berlin est nécessaire pour l’utilisation des armes stationnées en Allemagne", expliquait dans L'Express, Emmanuelle Maitre, qui travaille à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) à Paris.
Ainsi, la dissuasion européenne resterait un complément et non un substitut à la protection outre-Atlantique. Entre volonté d’autonomie stratégique et attachement au parapluie américain, l’Allemagne avance donc sur une ligne de crête.
Le directeur du très sérieux Institut français des relations internationales (Ifri), Thomas Gomart, ferait-il son coming out idéologique ? Le titre de son nouveau livre, Qui contrôle qui ? (Tallandier), fait explicitement référence à Lénine. Pour l’historien, invité du troisième numéro des "Temps sauvages", le podcast géopolitique de L’Express, le communisme sous-tend encore la politique internationale.
La mondialisation n’a-t-elle pas vu l’émergence fulgurante de la Chine dirigée par un Parti communiste totalement léniniste dans son fonctionnement ? La volonté léniniste d’éliminer l’adversaire ressurgit. Le retour du conflit et des rapports de force laisse les libéraux interdits. Le schisme transatlantique plonge les Européens, qui ne jurent que par le droit, dans la sidération. Il faut puiser dans la géopolitique pour comprendre ce retournement, savoir déchiffrer les symboles, et s’intéresser à la psychologie des dirigeants. Ce à quoi s’emploie Thomas Gomart en mettant en scène les nouveaux clivages mondiaux à travers six duels remarquablement bien incarnés : Poutine/Zelensky, Trump/von der Leyen, Xi Jinping/Modi, Netanyahou/Khamenei, le Giec et Fox News, ou encore le Vatican et la Silicon Valley. Au-delà de ces personnalités et de ses organisations, des mécanismes profonds sont à l’œuvre dans le monde actuel, dont l’expert des relations internationales analyse avec clarté les ressorts profonds. L'intégralité de ces échanges est à retrouver sur Apple Podcasts, Spotify, Deezer, Castbox ou encore Podcast Addict.
1. Lénine vs Constant
Le libéralisme et le communisme sous-tendent encore la politique internationale. Deux auteurs emblématiques de ces courants de pensée peuvent nous aider à comprendre les antagonismes géopolitiques actuels : Benjamin Constant (1767-1830) et Lénine (1870-1924). Une grande figure du libéralisme européen et le révolutionnaire bolchevique se répondent à un siècle de distance. Le premier exaltait "la liberté en tout" alors que le second a instauré "la discipline de parti". On érige à nouveau des statues de Lénine en Russie, en Biélorussie, et dans le Donbass en Ukraine. Mais Lénine est moins un sujet russe que chinois aujourd’hui. Xi Jinping est plus léniniste que marxiste. La mondialisation a vu l’émergence fulgurante de la Chine dirigée par le Parti communiste, totalement léniniste dans son organisation et son fonctionnement. Les purges servent à garantir sa "pureté". Lors du sommet des Brics à Kazan en octobre 2024, Xi Jinping s’est référé à un texte qui a marqué Lénine : Que faire ? Les hommes nouveaux de Nikolai Tchernychevski (1828-1889). Le but de Lénine était de détruire ses adversaires. Benjamin Constant, lui, estimait que le commerce devait permettre d’obtenir de gré à gré ce qu’il était possible d’espérer gagner par la violence. Dans son texte majeur, De l’usurpation, très vive critique de Napoléon, il écrit : "La guerre et le commerce ne sont que deux moyens d’arriver au même but, celui de posséder ce que l’on désire". Dans Le Passé d’une illusion, François Furet relie ces deux auteurs. Leur duel a bien eu une postérité : c’est le monde d’aujourd’hui.
2. Vatican vs Silicon Valley
Il y a aujourd'hui plus de propriétaires d'iPhone que de catholiques dans le monde : 1,8 milliard contre 1,4. Néanmoins, l’Eglise catholique conserve une unité et une influence sans équivalent. En dehors de l’Europe, il y a un dynamisme très fort du catholicisme. C’est du Vatican qu’est venue la première critique contre l’alliance de la Maison-Blanche et des seigneurs de la tech. Deux mois avant sa mort, le pape François a adressé une lettre aux évêques américains dans lesquelles il s’oppose aux mesures de "déportation de masse" mises en œuvre par l’administration Trump.
Converti au catholicisme, le vice-président J.D. Vance a quasiment forcé les portes du Vatican avec une armada de SUV pour être reçu par le souverain pontife mourant et obtenir ainsi une forme de reconnaissance. Comme s’il voulait rejouer la vieille dialectique du pape et de l’empereur. En tout et pour tout, il a obtenu trois Kinder pour ses enfants. Léon XIV, qui a une double nationalité américaine et péruvienne, met en avant la doctrine sociale de l’Eglise pour répondre aux développements de l’intelligence artificielle. Entre le Vatican et la Silicon Valley se joue une certaine conception de l’homme à l’âge numérique.
3.Le Giec vs Fox News
L'un des grands enjeux du XXIe siècle, c’est le rapport à la vérité. Les faits ne sont pas des opinions : cette évidence est de plus en plus oubliée. Le réchauffement climatique est une réalité documentée par une autorité scientifique, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). L’originalité de cette structure réside dans sa nature hybride : politique par son principe de fonctionnement intergouvernemental, scientifique par sa méthodologie et le recrutement de ses spécialistes. Toujours prudent dans ses assertions, le Giec fonctionne comme une "machine à consensus".
Dès sa création en 1996, le réseau télévisé Fox News lancé par le magnat australien Rupert Murdoch a produit un contre-discours climatosceptique. Fox News a permis l’éclosion médiatique de Donald Trump, qui lui doit beaucoup. Trente ans après, force est de constater que la production d’opinions l’a emporté sur la rigueur scientifique. Une preuve frappante de ce que j’avance ?
Très engagé contre le réchauffement climatique, le fondateur de Bill Gates a publié un texte fin 2025 annonçant que sa fondation allait désormais consacrer ses efforts à la lutte contre la pauvreté et à la santé publique. Qu’une personnalité aussi emblématique abandonne son combat pour l’environnement reflète l’évolution du rapport de force. Même Gates a renoncé à son objectif d’atténuer le réchauffement ! En un sens, Fox News a gagné !
4. Vladimir Poutine vs Volodymyr Zelensky
La guerre coloniale menée en Ukraine par Vladimir Poutine est un échec militaire patent. Conformément à la tradition soviétique, Poutine consomme ses soldats comme du petit bois. En Afghanistan, les Soviétiques ont perdu 15 000 hommes. En Ukraine, les derniers chiffres font état d’1,2 millions de pertes (tués, blessés, disparus), un bilan qui montre l'inefficacité militaire d’une Russie qui, en quatre ans de guerre, n’a conquis que 20 % du territoire ukrainien. En même temps, la Russie peut se targuer d’avoir remporté un certain succès diplomatique : la majorité des pays qui, dans le monde, a condamné l’agression n'a, en réalité, pas sanctionné Moscou. Et son discours antioccidental trouve un écho certain.
Y a-t-il un gagnant ? Non, pas pour l’instant. La guerre d'Ukraine fait perdre à l'Europe, Russie incluse, son principal avantage comparatif sur la scène internationale, à savoir sa stabilité stratégique. C’est cela que Poutine a détruit. Au fond, le vrai vainqueur est Xi Jinping. Depuis son entrée à l’OMC, en 2001, la Chine a su se métamorphoser pour rivaliser avec les Etats-Unis et l’Europe, tout en sortant des millions de personnes de la pauvreté. A la tête de la Russie depuis un quart de siècle, Poutine a, lui, choisi d’entraîner son pays dans une guerre éternelle, ce qui impliquait de rompre avec l’Europe, son principal partenaire économique. Il réécrit l’histoire en mettant à feu et à sang son voisin auquel il nie le droit à exister comme nation indépendante.
5. Donald Trump vs Ursula von der Leyen
Dès février 2025, lors de la première réunion de son cabinet, Donald Trump avait donné le ton : "L’Union européenne a été créée pour entuber les Etats-Unis." Cinq mois plus tard, le président américain reçoit Ursula von der Leyen en cravate dorée sur son golf de Turnberry, en Ecosse. Entre autres mesures chocs, il annonce 15 % de droits de douane aux exportateurs européens. La présidente de la Commission européenne cède pour préserver la faible croissance européenne.
Cette rencontre, qui avalise le retour du protectionnisme, acte surtout la soumission des Européens à Donald Trump. "Donald Trump a mangé Ursula von der Leyen au petit-déjeuner", commente le Premier ministre hongrois, Viktor Orban. Pourquoi a-t-elle accepté ce "diktat" ? Rappelons d’abord qu’elle subissait une pression politique et économique extrêmement forte pour trouver un deal. Sur le fond, elle n’a fait que mettre en action ce qui lui a été demandé par le Conseil européen.
Le grand problème de cet "accord de Turnberry", c'est qu’il entérine la victoire intellectuelle de Donald Trump sur l'Europe dans la lecture qu’il nous impose du fonctionnement du commerce international. Et nous acceptons de payer un tribut, à savoir le prix de notre sécurité. Mais cela suffira-t-il ? En réalité, Bruxelles et la plupart des dirigeants européens minorent l’offensive idéologique lancée à leur encontre par le président américain. Ils s’efforcent de préserver le modèle de relations transatlantiques issu de la Seconde Guerre mondiale, alors que Washington veut non seulement y mettre un terme, mais aussi subvertir les démocraties européennes minées par l’immigration. En fait, Ursula von der Leyen et les autres ne comprennent pas la puissance des symboles trumpiens.
6. Démocratie européenne vs Démocratie Maga
Animal politique exceptionnel, Donald Trump est parvenu à exercer une emprise cognitive. De fait, il soumet la relation transatlantique à un fort paradoxe. Tandis qu’elle connaît une profonde divergence idéologique, elle subit une fusion de plus en plus forte sur le plan médiatique, comme le montre l’affaire Epstein, une boule de neige politico-médiatique qui ne cesse de grossir et en devient presque oppressante. On peut voir l’émergence de ce nouvel espace cognitif comme une évolution de la démocratie, dans le sens où c’est aujourd’hui celui qui produit le plus de discours qui prend l'ascendant sur les formes de représentativité démocratique.
Dans cet espace cognitif, qui est avant tout un espace de manœuvre, tenter de démêler le virtuel du réel n’a plus de sens. La question est : a-t-on la capacité de produire un contre-discours ? C'est le grand problème des Européens. Que pouvons-nous faire face à un Peter Thiel, qui a, à la fois, la puissance financière, une prétention intellectuelle et la maîtrise de canaux de communication ? Nous sommes obligés de l'écouter, car il crée un effet d'asymétrie qui accentue l’emprise. Pour toutes ces raisons, il est très difficile d’exister dans cet espace cognitif. Ajoutons que la démocratie n’en sort pas gagnante. Regardez la façon dont cette affaire Esptein est lue et expliquée en Chine, en Russie ou dans le monde arabe. Partout, elle est présentée comme l'exemple le plus abouti du déclin de l'Occident…
Derrière les façades de brique rouge des universités américaines les plus prestigieuses, une question embarrassante refait surface : certaines recherches ont-elles été financées, directement ou indirectement, par l’argent de Jeffrey Epstein ? Mort en 2019 dans sa cellule alors qu’il était détenu pour trafic sexuel, le financier continue de hanter le monde académique. La publication récente de nouveaux documents par le ministère américain de la Justice ravive les interrogations sur l’étendue de ses liens avec plusieurs campus, note le quotidien américain leThe New York Times (NYT).
Harvard, le MIT, Stanford, Bard College, Columbia… Au fil des années, Jeffrey Epstein a donné de l’argent – ou laissé miroiter des dons substantiels – à des chercheurs et à des institutions. Des universitaires dont les noms figurent aujourd’hui dans les dossiers affirment s’être tournés vers lui uniquement pour financer leurs travaux, y compris après sa condamnation en 2008 pour sollicitation de prostitution d’une mineure. Ils assurent n’avoir recherché qu’un soutien économique, dans un environnement où la levée de fonds est devenue une nécessité structurelle.
Aux États-Unis, la philanthropie privée est l’un des piliers du financement de l’enseignement supérieur. Le New York Times rappelle que les universités américaines cumulent plus de 927 milliards de dollars de dotations. Pourtant, même les établissements les plus riches restent en quête permanente de nouveaux fonds. "Certains présidents consacrent jusqu’à un quart de leur temps à la collecte de dons", souligne le quotidien outre-Atlantique. Dans ce système, chercheurs et administrateurs multiplient les contacts avec des mécènes potentiels. Une brèche dans laquelle Jeffrey Epstein s’est engouffré.
"Lever des fonds pour Bard"
Aujourd'hui, plusieurs dirigeant essaient de minimiser les dégâts. "Comme je le dis depuis des années, toute interaction avec Jeffrey Epstein n’avait qu’un seul but : lever des fonds pour Bard", s'est défendu le président de l’université, Leon Botstein. Sauf que comme le rappelle un autre article du New York Times, leur relation dépassait le cadre universitaire. Les récents documents dévoilés montrent que le président de Bard avait conclu un courriel de 2013 adressé au délinquant sexuel par "Tu me manques" et prévu un voyage sur l'île de Jeffrey Epstein en 2012, révélation faite par le Times Union, un journal américain local.
De son côté, Nicholas Christakis, professeur à Yale, a expliqué au New York Times n’avoir rencontré Jeffrey Epstein qu’une seule fois "dans le cadre d’une levée de fonds pour [son] laboratoire", précisant que celui-ci n’avait jamais reçu de financement de sa part. "Comme tout chercheur, je suis responsable du financement de mon laboratoire", a-t-il martelé.
"Un des plus grands soutiens des scientifiques"
Reste une question centrale : qu’y gagnait Jeffrey Epstein ? Le prestige des institutions fréquentées lui offrait une forme de respectabilité. Selon un rapport publié par Harvard en 2020, consulté par le NYT, certaines demandes du financier "semblaient s’inscrire dans une démarche plus vaste de réhabilitation" de son image. L’université y soulignait également que le site de la fondation d’Epstein avait surestimé ses dons de plusieurs dizaines de millions de dollars. D’aprèsLe Monde, le prédateur sexuel aurait versé 7,5 millions de dollars à Harvard à partir des années 1990 ; en 2014, le site de l’université le présentait encore comme "l’un des plus grands soutiens des scientifiques".
Dans de nombreux cas, ses échanges semblent avoir été réalisés directement avec des professeurs, parfois à l’insu des services chargés de la collecte de fonds. À quelques exceptions près, dont Leon Botstein ou Lawrence H. Summers, alors président de Harvard, les contacts d’Epstein se situaient à des échelons intermédiaires, ses promesses n’étant pas toujours jugées suffisantes pour mobiliser les plus hauts dirigeants. Face aux répercussions, plusieurs établissements cherchent à prendre leurs distances. Certaines pages en ligne et certains emplois du temps ont été supprimés, des enquêtes internes ouvertes. Harvard a rendu publiques ses investigations sur les liens entre ses donateurs et Epstein.
D’autres universités ont choisi de couper court, reversant leurs contributions et condamnant publiquement ses crimes. En 2020, l’université d’État de l’Ohio annonçait ainsi qu’elle restituerait l’intégralité des fonds reçus de Jeffrey Epstein à une initiative de lutte contre le trafic d’êtres humains. Une manière d’éteindre l’incendie. Sauve qui peut.
La Suède s'y était opposée par référendum il y a vingt ans. Mais le contexte actuel semble pousser le royaume à revoir sa copie. Si l'adoption de l'euro est encore loin de faire consensus, l'idée a refait irruption dans le débat politique, raconteBloomberg. Vue par les économistes comme un gage de stabilité dans le contexte géopolitique actuel, elle trouve un certain écho au Parlement suédois. Et un certain soutien chez les pays voisins, Finlande en tête. Explications.
Instabilité géopolitique
Pour comprendre la position de Stockholm, il faut remonter à 1995. A cette date, la Suède rejoint l'Union européenne et s'engage à adopter l'euro une fois tous les critères requis remplis. Seulement, une fois la zone euro instaurée en 1999, la Suède renonce à y prendre part. Elle craint alors une perte de sa souveraineté, et préfère conserver sa monnaie nationale : la couronne suédoise. En 2003, 56 % des Suédois rejettent l'euro par référendum. Décision sur laquelle ne reviendront pas les gouvernements successifs...
Jusqu'au déclenchement de la guerre en Ukraine en février 2022, qui amorce une première réflexion. Inquiète pour sa sécurité, la Suède s'empresse d'abord de rejoindre l'Otan dans les mois qui suivent l'invasion russe. Puis face à la guerre commerciale déclenchée par Donald Trump, Stockholm s'interroge sur sa capacité à faire le poids seule, en cas de crise plus grave et de volatilité du marché. Le débat autour de l'adhésion à l'euro est relancé. Et cette fois, les spécialistes ont un avis plus tranché.
Effets positifs pour l'économie
En décembre 2025, l'éminent économiste Lars Calmfors, à la tête de la Swedish Free Enterprise Foundation, qui recommandait en 2003 de ne pas s'engager immédiatement dans la zone euro, change de ton. Après analyse des effets de cette monnaie sur plus de vingt ans, son constat est clair : "Les avantages commerciaux pour les membres de la zone euro sont plus importants que prévu et le maintien d'une politique monétaire indépendante présente moins d'avantages", écrit-il.
Alors que 60 % des échanges de la Suède se font aujourd'hui avec le reste de l'UE, Lars Calmfors l'assure : "Pour la Suède, partager une monnaie commune faciliterait les échanges commerciaux avec les pays de la zone euro, permettant un rapprochement avec ses voisins. Et l'élimination des fluctuations des taux de change réduirait les coûts et l'incertitude. D'autant, dit-il, que "le cycle économique suédois s'est davantage synchronisé avec celui de la zone euro".
Une option plébiscitée par les 21 pays de la zone euro, convaincus qu'une intégration de la Suède renforcerait la crédibilité de la monnaie (à une heure où la prévalence du dollar est remise en cause). Les pays voisins du royaume - Danemark et Finlande en particulier - ont abondé en ce sens. En témoigne le discours tenu il y a peu par le directeur de la banque centrale finlandaise : "Soyons réalistes, à nous seuls, nous ne pesons pas beaucoup, mais en nous unissant, nous pourrions jouer dans la cour des grands et peser davantage dans le système monétaire européen et dans l'Union européenne au sens large", faisait-il valoir.
Les Suédois divisés
Mais si cette piste séduit en Europe, les premiers concernés sont, eux, loin d'être convaincus. La majorité des Suédois (environ les deux tiers) se dit encore opposée à l'adoption de l'euro, et attachée à son indépendance monétaire. Un second référendum est à envisager, selon les experts, pour prendre la température sur cette question.
Du côté des partis politiques, les avis divergent. Certains ne se sont pas encore positionnés sur la question, comme les Sociaux-Démocrates, actuellement en tête des intentions de vote pour les élections législatives prévues en septembre. Le Premier ministre actuel, issu du parti de centre droit, s'y montre plutôt favorable, mais se garde bien de le crier sur tous les toits à l'approche du scrutin.
Donné deuxième dans les sondages, le parti nationaliste est quant à lui fermement opposé à toute intégration monétaire. "Les tendances actuelles en matière d'emprunt dans la zone euro pourraient conduire à l'effondrement de la monnaie unique", va jusqu'à affirmer l'un de ses députés Oscar Sjöstedt. Il pointe du doigt un taux d'emprunt largement inférieur en Suède (où la dette représente 33 % du PIB) que dans le reste de la zone euro (80 %).
Quoi qu'il advienne, l'adoption de l'euro reste un processus assez long. Si elle s'y résolvait, la Suède devrait avant tout adhérer au mécanisme de change européen (MCE II) et maintenir la couronne stable par rapport à l'euro pendant au moins deux ans, rappellent les économistes. Mais la députée Cecilia Rönn, du parti libéral, veut y croire : "la question n'est pas de savoir si l'euro sera adopté, mais quand", assure-t-elle.
Cette fois, pas une larme n'a coulé. Ce 13 février, les Européens sont arrivés fébriles à l'hôtel Bayerischer Hof, théâtre de la 62ème Conférence de sécurité de Munich. Le violent réquisitoire du vice-président américain J.D. Vance contre l'Europe a laissé des traces. "Je ne me suis jamais vraiment remise de l'année dernière. A mes côtés, un ami allemand avait pleuré", se souvient la sénatrice (PS) Hélène Conway-Mouret, présente dans la salle. Un an après, assise sous le décor rococo du Falk's bar, à quelques mètres de la salle de conférences, elle constate que l'émotion a laissé place au réalisme.
Plus tôt dans la journée, l'allocution du Secrétaire d'État américain a été accueillie avec soulagement par les Européens. Moins agressif, plus diplomate, Marco Rubio a rassuré - mais seulement sur la forme. "Sur le fond, rien n'a changé, estime la sénatrice. La suspicion entre Américains et Européens est toujours là."
Pendant trois jours, plus de mille participants se sont pressés à l'événement - une affluence record. Absent cette année, J.D. Vance est pourtant devenu le meilleur ambassadeur de la conférence.Des contrôles de police à chaque coin de rue, des commerces réquisitionnés, un cœur de ville vidé de ses résidents… Il fallait bien ça pour accueillir la soixantaine de chefs d'États et de gouvernement, les 50 dirigeants d'organisations internationales et les centaines de journalistes venus assister à l'acte II de la querelle transatlantique.
Et quoi de mieux que les moelleux fauteuils du Bayerischer Hof, ou les somptueuses moulures de son voisin, le Rosewood, pour s'expliquer entre alliés ? Un an après la bombe Vance, la Conférence de sécurité est redevenue une bulle hors du temps. Mais pour les Européens, son tic-tac n'a jamais été aussi assourdissant.
L'Europe de Tanguy
Le choc américain oblige le Vieux continent à augmenter ses dépenses de défense. En marge d'un panel, verre à la main, un diplomate venu de Bruxelles et un ancien conseiller démocrate de la Maison Blanche devisent. "Avouons-le : les Européens se sont endormis. On a peu dépensé pour les armées, au profit du système de santé. Maintenant, on va faire des efforts !", assure le Bruxellois.
En juin, les alliés de l'OTAN se sont engagés à affecter chaque année au moins 3,5 % de leur PIB à la défense d'ici à 2035. "Cela va renforcer l'alliance, abonde le Démocrate. Enfin, jusqu'à ce que l'on vous prenne le Groenland". Un ange passe. Les deux hommes éclatent de rire.
D'après un sondage Politico publié le 11 février, 44 % des Français et 50 % des Allemands estiment que les États-Unis ne sont plus un allié fiable. "J'appelle ça l'Europe de Tanguy. Washington a vidé le frigo et oblige les Européens à aller travailler", plaisante un haut gradé français, à Munich.
Pour la première fois depuis le début de l'agression russe, le continent a quasiment financé seul en 2025les équipements militaires de l'armée ukrainienne. A la conférence, Marco Rubio a même séché une réunion sur le conflit à laquelle il devait assister avec les dirigeants européens.
La lucidité européenne
Echaudés, les Européens utilisent la scène de la Conférence pour formuler leur riposte. Prenant acte d'un ordre international qui "n'existe plus", le Chancelier allemand a répété aborder la question d'une dissuasion nucléaire commune avec Emmanuel Macron. "Nous devons maintenant définir clairement comment nous souhaitons nous organiser à l'échelle européenne - non pas comme un substitut à l'Otan, mais comme un pilier solide et autonome au sein de l'alliance", a déclaré Friedrich Merz.
A sa suite, le président français a pressé le Vieux Continent d'être fier. "Une Europe plus forte sera une meilleure amie pour nos alliés, en particulier les États-Unis", a assuré Emmanuel Macron. "Nous devons repenser le lien transatlantique pour avoir une vraie relation équilibrée et mature avec les Américains", insiste auprès de L'Express Benjamin Haddad, ministre délégué à l'Europe, présent à Munich.
Et qu'importent les esprits chagrins ayant perçu une dissonance dans les discours des deux chefs d'États - l'Allemand étant toujours vu comme plus "atlantiste" que le Français. "Qu'ils prennent un Xanax !", lâche, agacé, un conseiller élyséen dans un couloir du Bayerischer Hof. Dans son allocution, Merz a pourtant insisté sur un point : la nécessité de "refonder" un partenariat stratégique avec les États-Unis "tant que nous ne sommes pas en mesure d'assurer notre sécurité". "Ensemble, nous sommes plus forts", a-t-il insisté. Conscients de leurs failles, les Européens n'ont pas encore les moyens de leur lucidité.
Incertitude sur les troupes américaines
Dans les pays de l'Est, où la présence américaine sert toujours de substitut à une puissance militaire nationale, le désengagement américain est une source d'angoisse constante. En septembre 2025, les États-Unis ont réduit leur soutien à la sécurité des États baltes, les pressant d'augmenter leurs propres budgets de défense.
En Lituanie, celui-ci atteint désormais 5,38 % du PIB. "Une décision difficile pour les sociaux-démocrates, habitués à investir dans l'éducation et le système de santé", concède Mindaugas Sinkevicius.
A Munich, le président du parti social-démocrate lituanien au pouvoir a croisé son compatriote, Andrius Kubilius. Vendredi, le Commissaire européen à la Défense a encore évoqué la création d'une force d'intervention rapide européenne. Depuis des mois, les rumeurs du retrait d'une partie des soldats américains du continent donnent des sueurs froides aux 27.
La voix légèrement tremblante, Sinkevicius constate l'impréparation européenne. "Nous ne savons pas combien de temps vont rester les troupes américaines. Les Européens sont volontaires, mais il s'agit d'une vingtaine de volontés, avec presque autant d'équipements et de commandements différents. Comment avoir une réponse coordonnée en cas d'attaque ?", s'interroge-t-il. Le désir d'émancipation européen se heurte à la crainte d'être pris trop vite au sérieux par Washington.
Avancées budgétaires
Certes, des avancées ont été obtenues. Le programme Safe - qui permet de financer la commande d'équipements militaires venant majoritairement de l'industrie européenne - en est un exemple. Mais ces éclaircies sont en partie assombries par des dissensions. L'enlisement du projet franco-allemand d'avion de combat nouvelle génération, le Scaf, fournit un argument de choix aux contempteurs de la Défense européenne.
"Le projet connaît des difficultés, admet Natalia Pouzyreff, députée (Renaissance) et membre de l'Assemblée parlementaire de l'Otan. Mais d'autres programmes structurants ont été lancés avec l'Allemagne. Et les besoins opérationnels pour l'avion de combat et le système SCAF restent similaires, il s'agit de la crédibilité de notre défense commune et de notre projection de forces".
Ces projets communs se heurtent toutefois aux réalités politiques et économiques internes aux deux pays. Sur le patio de l'hôtel Rosewood, jeudi soir, un cadre de l'Otan exprimait ses inquiétudes. "La France a beaucoup de projets, mais Macron part dans un an. Si Jordan Bardella s'installe à l'Elysée, qu'est-ce qui nous garantit qu'il tiendra les engagements ?" L'incertitude est alimentée par les difficultés économiques allemandes, moteur de la zone euro. "Berlin espère sortir de la récession. Paris est dans une situation politique très compliquée. L'après 2027 obsède nos partenaires européens, résume Thomas Gomart, directeur de l'Institut français des relations internationales (Ifri). Mais en même temps, le discours tenu par Emmanuel Macron sur l'autonomie stratégique européenne prouve sa pertinence dans cette nouvelle phase."
Une ère où l'Europe est désormais une préoccupation secondaire pour les Etats-Unis. "Les Américains font face à un système où la mondialisation a cessé de les enrichir, et où la montée en puissance militaire et économique chinoise pose un problème de sécurité globale", décrypte un haut gradé de l'Otan. Obnubilés par ce nouvel adversaire, les États-Unis de Donald Trump ne font que lever le voile sur une stratégie américaine déjà enclenchée depuis Barack Obama.
Le "pivot vers l'Indo-Pacifique" des États-Unis oblige l'Europe à se prendre en charge. Peu importe qui remplacera Donald Trump à la Maison Blanche. "Même si un démocrate gagne en 2028, il poursuivra sans doute une version de la trajectoire actuelle de l'administration, en donnant la première responsabilité de la défense de l'Europe aux Européens", estime Chris Chivvis, directeur de programme au Carnegie Endowment for International Peace. La même analyse est faite par un ancien haut cadre de la Maison Blanche sous Joe Biden, lors de la clôture de la Conférence. "Si nous gagnons, les démocrates seront probablement plus souriants avec vous que les hommes de Trump. Mais ne vous y trompez pas, prévient-il. Vous ne pouvez plus nous faire confiance".
Le Secrétaire d'Etat américain Marco Rubio s'exprime à la Conférence de Munich, le 14 février 2026. Son allocution a été accueillie avec soulagement par les Européens.
Costume cravate et visage juvénile rasé de frais, Volodymyr Zelensky prend la parole à la Conférence de Munich sur la sécurité. "Nous défendrons nos terres avec ou sans le soutien de nos partenaires", promet-il, sur un ton martial. Nous sommes le 19 avril 2022, les troupes russes se massent à ses frontières. Quatre ans plus tard, c’est un homme barbu aux traits vieillis et fatigués, tout de noir vêtu, qui, à cette même tribune, demande à ses partenaires occidentaux des garanties de sécurité solides avant tout cessez-le-feu. Quatre ans d'enfer : des soldats épuisés par les assauts suicidaires des troupes russes, des centaines de milliers de morts et blessés, des civils harcelés par des bombardements incessants et un pays déchiré par la guerre.
C’est le drame des Européens, qui voient, avec une inquiétude grandissante, Poutine aux commandes d’un train fou, qu’il ne peut – et ne veut - plus stopper. Consacrant une large part de ses ressources à la guerre, le président russe redoute de rendreà la vie civile des centaines de milliers de combattants, souvent traumatisés, qui perdraient leur soldeconfortable…
La Russie a des faiblesses
Poutine, "esclave de sa guerre", selon les mots de Zelensky, et toujours convaincu que le temps joue en sa faveur - surtout si l’extrême droite, conciliante à son égard, arrive au pouvoir en France et en Allemagne et que l’Amérique de Trump abandonne Kiev. Poutine, qui entame une cinquième année de conflit malgré de piteux résultats militaires (moins de 20 % du territoire ukrainien conquis) et des faiblesses de plus en plus apparentes. La Russie peine à remplacer ses soldats tombés au front et son économie chancelle (1 % de croissance en 2025, soit quatre fois moins que l’année d’avant).
Nul ne sait qui, de Kiev ou Moscou, craquera en premier. En attendant, les Ukrainiens doivent tenir et convaincre les Européens qu'ils n'ont d'autre choix que d'accroître leur soutien. Comme l’expliquait dès 2022 le président ukrainien à L’Express, cette guerre "est une tumeur. Si nous ne parvenons pas à la retirer, elle se développera partout". L’avertissement tient toujours.
C'est la quatrième visite d'Emmanuel Macron en Inde depuis 2017, et pas n'importe laquelle. Une centaine de chefs d'entreprises français seront présents à ses côtés de mardi à jeudi. Parmi eux, les dirigeants d'EDF, Schneider Electric, CMA-CGM, Eutelsat, Safran, Naval Group ou encore Dassault Aviation. Objectif : renforcer la coopération économique entre Paris et New Delhi, dans les secteurs clés de la défense, de l'IA et de l'énergie notamment.
Si les entreprises françaises sont bien implantées en Inde - avec plus de 700 entreprises, employant plus de 500 000 salariés et un commerce bilatéral qui se chiffre à 15 milliards d'euros, la France reste loin derrière l'Allemagne - qui enregistre un commerce bilatéral de 42 milliards avec l'Inde. Avec cette visite, Paris veut donc aller plus loin. "On a un commerce bilatéral avec l'Inde qui a augmenté ces dernières années. Mais on estime qu'on a un potentiel encore inexploité et que ce commerce, ces échanges peuvent se renforcer", souligne la présidence française.
Défense, IA, énergie, diplomatie
Premier secteur concerné : la défense. Un contrat "historique" portant sur l'achat par l'Inde de 114 avions Rafale doit être signé dans les prochains mois. Selon la presse indienne, le Conseil indien des acquisitions de Défense a approuvé jeudi dernier cette commande évaluée à 30 milliards d'euros. Ce feu vert constitue un "jalon très important", s'est félicité l'Elysée, qui se veut "optimiste" sur les négociations à venir entre l'Inde et Dassault Aviation. En avril dernier, New Delhi avait déjà donné son aval à l'acquisition de 26 Rafale marine destinés à équiper les deux porte-avions de la marine indienne, qui s'ajoutaient aux 36 Rafale commandés par l'Inde dans les années 2010.
Autre secteur au cœur de cette rencontre : l'intelligence artificielle. Alors que l'Inde accueille cette semaine un sommet mondial sur l'intelligence artificielle - qui fait suite à celui organisé à Paris début 2025 - Emmanuel Macron y prononcera jeudi un discours devant des chefs d'Etat et dirigeants des géants technologiques du monde entier. Seront notamment présents Alexandr Wang et Yann Le Cun (ex-Meta), Dario Amodei (Anthropic), Sam Altman (OpenAI), Sundar Pichai (Google), ou encore Arthur Mensch (Mistral AI). Selon l'Elysée, Paris se positionnera en faveur d'une IA durable et en faveur de l'intérêt général. Mercredi, Emmanuel Macron doit aussi se rendre à l'hôpital de New Delhi, où il rencontrera des jeunes talents issus de la tech et de la santé avant d'inaugurer le centre franco-indien d'intelligence artificielle en matière de santé.
Certains partenariats sont également attendus dans le domaine de l'énergie, et en particulier du nucléaire. L'Inde veut construire des centrales nucléaires pour décarboner sa production d'électricité et a engagé depuis des années des discussions avec le géant français EDF, dont le PDG Bernard Fontana sera du voyage.
Sur le plan plus "diplomatique" enfin, cette visite est aussi censée faire émerger un dialogue entre les puissances occidentales et le "Sud global", la France accueillant les pays du G7 en 2026 tandis que l'Inde présidera la réunion des BRICS, qui rassemble les puissances émergentes.
Tensions sur l'Ukraine
Pour Paris, cette visite intervient à un moment crucial. Confronté aux droits de douane américains, il s'agit de diversifier les débouchés et de resserrer les liens avec ses alliés, dont l'Inde fait partie, quitte à fermer les yeux sur les dérives de la "plus grande démocratie du monde" concernant les droits des minorités. L'accord de libre-échange, scellé il y a tout juste deux semaines entre l'Inde et l'Union européenne, marque un premier pas en ce sens, et signe une volonté de diversifier les échanges au-delà de la défense.
Un point de friction demeure toutefois, alors que New Delhi refuse toujours de condamner Moscou pour son invasion de l'Ukraine. "Ce que nous disons aussi aux Indiens, c'est que des éléments aussi élémentaires que l'obtention d'un cessez-le-feu ou la fin des frappes contre les infrastructures civiles et énergétiques, ce sont des éléments qui doivent nous rassembler", assure l'Elysée. Mais en pratique, la relation Inde-Russie bat de l'aile. La visite de Vladimir Poutine en Inde, en décembre, n'a débouché sur aucun nouvel accord, ni aucun contrat. Dans le même temps, Donald Trump a d'ailleurs contraint les Indiens, via des tarifs de 50 % sur leurs exportations, à réduire drastiquement leurs achats de pétrole russe. De quoi renforcer la relative neutralité de l'Inde dans le conflit, et favoriser un rapprochement avec les pays européens.
En position délicate en vue des élections législatives du mois d'avril, le Premier ministre hongrois Viktor Orban peut compter sur un soutien de taille à l'étranger : Donald Trump, déterminé à assurer le succès du dirigeant nationaliste, qu'il considère comme un allié essentiel des États-Unis.
Lors d'une conférence de presse au côté de Viktor Orban, à l'occasion d'une visite à Budapest lundi 16 février, le secrétaire d'État américain Marco Rubio a assuré que les relations entre la Hongrie et les États-Unis entraient dans une "ère dorée" et laissé entendre que Washington pourrait aider financièrement le pays européen.
Donald Trump a déjà publiquement apporté son soutien à Viktor Orban, le qualifiant de "leader véritablement fort et puissant" ayant "prouvé sa capacité à obtenir des résultats phénoménaux", dans une publication sur les réseaux sociaux la semaine dernière. "Le président Trump est profondément attaché à votre réussite, car votre réussite est aussi la nôtre", a déclaré lundi Marco Rubio, qui comme le rappelle CNN s'était joint en 2019 à d'autres sénateurs des deux partis pour déplorer l'érosion considérable de la démocratie sous Orban. "Nous voulons que ce pays se porte bien. C'est dans notre intérêt national, surtout tant que vous êtes Premier ministre et dirigeant de ce pays", a-t-il ajouté. "Nous entrons dans une ère dorée des relations entre nos pays, non seulement en raison de la convergence de vue de nos peuples, mais aussi grâce à la relation que vous entretenez avec le président des États-Unis."
Scrutin disputé en vue
Les élections législatives du 12 avril s'annoncent comme les plus disputées depuis que le Fidesz de Viktor Orban est arrivé au pouvoir en 2010. Ce scrutin aura des conséquences majeures pour le Vieux Continent et le renforcement des mouvements politiques conservateurs et d'extrême droite en Europe. Le Premier ministre hongrois est très populaire au sein de l'ultradroite américaine en raison de son hostilité à l'immigration et de ses positions sociétales conservatrices. En rupture avec l'Union européenne sur de nombreux sujets, il affiche aussi sa proximité avec le président russe Vladimir Poutine, comme le Premier ministre slovaque Robert Fico auquel Marco Rubio a également rendu visite.
A Budapest, le chef de la diplomatie américaine a pris soin d'assurer que le résultat des élections d'avril dépendrait du choix des électeurs hongrois, tout en laissant entendre que seul un succès de Viktor Orban permettrait à son pays de bénéficier de la générosité américaine. "Si vous êtes confrontés à des difficultés financières, si votre croissance économique se heurte à des obstacles, si vous êtes confrontés à des menaces pour la stabilité de votre pays, je sais que le président Trump sera très intéressé, en raison de votre relation avec lui et de l'importance de ce pays, à trouver des moyens de vous aider", a dit Marco Rubio.
La Hongrie est confrontée à une très forte inflation depuis le début de la guerre en Ukraine, qui a fait flamber les prix de l'énergie alors que Budapest dépend totalement de Moscou pour ses approvisionnements, et sa croissance est au point mort depuis trois ans.
Alors que les sondages d'intention de vote le donnent battu en avril, Viktor Orban a annoncé des baisses d'impôts, augmenté les salaires et encouragé les prêts immobiliers à taux bas, creusant le déficit budgétaire et prenant le risque de relancer l'inflation. L'hypothèse d'un "plan de sauvetage" américain, comme celui dont a bénéficié le président Javier Milei avant les récentes élections en Argentine, est régulièrement évoquée en Hongrie comme aux États-Unis.
31 janvier 2026 à Turin, au nord-ouest de la botte de l'Europe. Trente à cinquante mille manifestants convergent dans les rues pour protester contre la fermeture, un mois et demi plus tôt, du centre Askatasuna, un QG de la mouvance anarchiste. Maîtrisée grâce au déploiement d'un large dispositif de sécurité, la situation dégénère en fin d'après-midi lorsqu'un noyau de quelque 1 500 individus s'engage dans des échauffourées avec les forces de l'ordre ; deux heures d'affrontements dont ressortent blessés une centaine de policiers. L'un d'eux est retrouvé avec une plaie à la cuisse. Quelques minutes plus tôt, l'agent a été pris à partie par un petit groupe qui l'a frappé à coups de poing, de pieds, et de... marteau.
Filmée, la scène a choqué l'Italie et résonne avec les images, deux semaines plus tard, du lynchage de Quentin Deranque, 23 ans, mort des suites d'une agression perpétrée en marge d'une conférence de l'eurodéputée insoumise Rima Hassan à Sciences Po Lyon. D'abord pour son extrême violence. Ensuite, parce que celle-ci émanerait, d'après les premiers éléments de l'enquête, de groupuscules d'ultragauche, particulièrement actifs dans la péninsule italienne. Sur vingt-et-une attaques "terroristes" classées "gauche/anarchistes"au sein de l'Union européenne en 2024, dix-huit ont eu lieu en Italie, d'après l'agence Europol. Pour l'essentiel, les actions de cette mouvance consistent en des incendies et des sabotages, comme ceux coordonnés contre le réseau ferroviaire et revendiqués par un groupe anarchiste au premier jour des Jeux olympiques d’hiver de Milan–Cortina, au début du mois.
Cette agressivité ne manque pas d'alimenter la rhétorique sécuritaire de l'exécutif dirigé par Giorgia Meloni, qui agite régulièrement le spectre d'un retour aux fameuses années de plomb - décennie pendant laquelle l'extrême gauche italienne s'est livrée à une violence sans borne, allant des attaques contre des représentants de l'Etat à des enlèvements et assassinats ciblés. Alors, en réponse aux événements de Turin, qualifiés par la Présidente du conseil de "tentative de meurtre", le gouvernement italien a dégainé l'artillerie lourde en annonçant un décret-loi promettant à la fois de protéger davantage les forces de l'ordre sur le terrain et de muscler la réponse pénale aux violences politiques.
La tentation d'outrepasser l'Etat de droit
Le texte contient notamment une série de mesures visant les baby-gang (terme utilisé par la presse italienne pour désigner des groupes de jeunes délinquants qui opèrent en bande), parmi lesquelles l'interdiction de la vente de couteaux aux mineurs ou encore le recours à des amendes administratives à la charge des parents pouvant aller jusqu'à 1 000 euros. Mais ce n'est pas tout : si ces dispositions annoncées début février venaient à entrer en vigueur, toute personne suspectée d'avoir l'intention de provoquer des troubles pourra être retenue par la police pendant douze heures. L'objectif ? L'empêcher de se rendre à une manifestation dans laquelle elle pourrait provoquer des violences.
Une première pour l'Italie qui, depuis la période fasciste, n'était jamais allée jusqu'à prendre des mesures préventives de restriction de liberté. Mais une première qui pourrait vite prendre l'eau, anticipe le professeur de droit à l’Université de Brescia, Luca Mario Masera. "Il y a de fortes chances pour que cette disposition fasse l'objet d'une censure de la Cour constitutionnelle si un juge venait à la saisir", estime-t-il. Et pour cause, toute privation de liberté doit dériver d'une infraction effectivement commise. "L'article 5 de la CEDH est très clair, abonde Luca Mario Masera : on ne peut pas priver quelqu’un de sa liberté sur la seule base d’une appréciation de sa dangerosité sans porter atteinte à l'Etat de droit." En Italie comme ailleurs en Europe, les tentations de s'en écarter ne cessent pourtant d'essaimer.
La Première ministre italienne Giorgia Meloni, ici le 9 janvier 2026 à Rome (Italie), doit faire face à une polémique liée à un questionnaire distribué à des lycéens.
A un peu plus d'un an de la fin de son second mandat, la politique de l'emploi d'Emmanuel Macron semble définitivement rattrapée par le réel. Alors que le chef de l'Etat avait fait du plein-emploi l'une de ses promesses de campagne, le taux de chômage a de nouveau légèrement augmenté à 7,9 % au quatrième trimestre 2025, très loin du cap de 5 % fixé par le président.
Depuis la sortie du Covid, il évolue dans un tunnel de 7 à 8 %, masquant de nombreuses disparités. "Le taux officiel ne reflète pas l’état réel du marché du travail, plus déprimé qu’on ne le pense en raison de l'augmentation des emplois précaires", souligne l'économiste Gilles Saint-Paul. Ailleurs en Europe, un étonnant croisement des courbes a lieu entre les pays du Nord et du Sud. Les PIGS - acronyme peu flatteur hérité de la crise financière, désignant le Portugal, l’Italie, la Grèce et l’Espagne - ont remonté la pente, quand les pays scandinaves, présentés autrefois en modèle, empruntent le chemin inverse.
Taux de chômage : la revanche des pays d'Europe du Sud
Espagne : enfin un retour à la normale ?
C'est une première depuis 2008 : le taux de chômage espagnol est repassé sous la barre des 10 % au dernier trimestre, une dynamique largement portée par les travailleurs issus de l'immigration. Au plus fort de la crise, la péninsule ibérique a connu des pics à 27 %, avant que plusieurs réformes ne permettent de faciliter les embauches et les licenciements. Toutefois, observe Gilles Saint-Paul, "son économie est plus volatile que les autres". En période de croissance, le chômage chute rapidement. En cas de récession, il remonte tout aussi vite.
Suède : la flexisécurité ne suffit pas
La Suède s’appuie sur un modèle proche de la flexisécurité, chère à son voisin danois : une plus grande capacité de licenciement pour les entreprises, compensée par une protection sociale élevée et des politiques actives de retour à l’emploi. Longtemps contenu, le chômage est reparti à la hausse depuis la pandémie et n'a jamais retrouvé son niveau d'avant-crise. Il touche particulièrement les personnes nées à l’étranger et les jeunes, laissant pour le moment le gouvernement suédois sans solution.
Grèce : une lente décrue du chômage depuis la crise
Il aura fallu plus d'une décennie à la Grèce pour se remettre de la crise durant laquelle elle a frôlé la faillite. Baisse du salaire minimum, affaiblissement des conventions collectives, flexibilisation des contrats… Contraint par le FMI et l’Union européenne à mettre en place une série de réformes drastiques, Athènes a fini, lentement, par réduire la taille de sa population sans emploi. Ces derniers mois, le taux de chômage est revenu sous les 8 %, bien loin des sommets atteints en 2013 (28 %).
Finlande : l’étonnant bonnet d’âne européen
Dans le "pays le plus heureux du monde", la vie économique n'est pas un long fleuve tranquille. Depuis novembre 2025, la Finlande a piqué à l'Espagne le titre du taux de chômage le plus élevé de l'Union européenne. De quoi rappeler de mauvais souvenirs à Helsinki où, dans les années quatre-vingt-dix, "l’effondrement du bloc soviétique avait profondément déstabilisé l’économie", rappelle Gilles Saint-Paul. L'invasion de l'Ukraine par la Russie, pays avec lequel la Finlande entretenait de solides rapports commerciaux, n'a pas aidé.
Le taux de chômage varie fortement d'un pays européen à l'autre.
Italie : la bonne surprise en Europe
Du jamais vu depuis vingt ans : le taux de chômage italien est descendu à 5,7 % en novembre, fruit notamment des réformes du gouvernement Renzi en 2014. Mais cette embellie ne doit pas occulter les fragilités structurelles de l’Italie. "La pauvreté est plus répandue et plus diffuse, regrette Giorgio Di Giorgio, professeur de politique monétaire à l’université Luiss de Rome, et les faibles revenus pèsent sur le pouvoir d’achat d’une part croissante de la population." Les femmes, notamment, rencontrent encore de fortes difficultés d'accès à l’emploi.
Entre Bruxelles et Washington. Membre de l'Otan et candidate à l'adhésion à l'Union européenne depuis juin 2014, l'Albanie tente de concilier les deux lignes. En marge de la Conférence de sécurité de Munich, son ministre de la Défense a insisté sur la complémentarité de ces alliances pour Tirana. Francophone, ayant effectué ses études et une partie de sa vie professionnelle à Paris, Pirro Vengu observe avec attention les relations de son pays avec l'Europe de l'Ouest.
Dans un entretien à L'Express, il plaide pour une intégration rapide de l'Albanie à l'Union européenne, qu'il présente comme un levier de stabilité régionale et de puissance stratégique pour l'Union. Son pays est, avec le Monténégro, le plus avancé dans son processus d'adhésion à l'UE. Ils espèrent un feu vert d'ici 2030.
L’Express : Qu'avez-vous pensé de la Conférence de Munich de cette année ? Percevez-vous un changement d'atmosphère par rapport à celle de l'année dernière ?
Pirro Vengu : Je perçois surtout un engagement européen différent. Nos hôtes allemands ont exprimé vendredi 13 février à travers le discours du Chancelier Merz l'importance de la responsabilité européenne au sein de l'Otan. Cela implique plus d'ambition et un financement plus structurant de l’industrie européenne de défense. L’autre nouveauté, cette année, tient au positionnement de l’Europe comme partenaire autonome. Les deux mots comptent : une Europe autonome parce que souveraine, mais aussi partenaire, car capable de coopérer avec d’autres grandes puissances.
En parallèle, la présence de membres du Congrès américain - des sénateurs et des membres de la Chambre des représentants - a été particulièrement visible. Munich reste un thermomètre des relations internationales, en particulier transatlantiques. Côté européen, la conférence illustre bien les deux courants qui traversent actuellement le continent : une vision résolument transatlantiste, qui s’appuie sur les États-Unis, et une approche plus souverainiste, centrée sur l’autonomie européenne.
Le propos était centré sur une question fondamentale : l’avenir de l’Occident et les conditions de possibilité de sa prospérité. Capacité à se défendre, souveraineté technologique, autonomie industrielle, confiance culturelle - ce sont des débats légitimes.
D’un discours à l’autre nous ressentons un mouvement en trois temps, l’ordre libéral comme matrice internationale par défaut est désormais dépassé, et par un effet de contrepoids le retour de la politique des grandes puissances en vient à être légitimé, en libérant par ce biais l’Europe de son surplus normatif qui a caractérisé son fonctionnement ces dernières décennies.
Tous les Européens ne partagent pas nécessairement certaines références historiques employées. Mais je retiens une idée essentielle dans les deux discours : le déclin n’est pas une fatalité. L’Alliance atlantique ne peut pas être la gestion polie d’un affaiblissement progressif. Elle doit rester un projet de puissance démocratique assumée.
Peut-on parler d'un "éveil" européen face à ce changement d'attitude de l'allié américain ?
Le président Trump a provoqué un électrochoc de réalisme qui a réveillé l’Europe quant à ses responsabilités stratégiques. La méthode peut parfois sembler brutale, mais elle agit comme un rappel à la responsabilité. Paradoxalement, c’est aussi une manière de renforcer le lien transatlantique. Les États-Unis, le Canada et l’Europe - dans laquelle j’inclus l’Albanie - restent solidaires dans la défense de nos valeurs et de nos libertés. Paradoxalement, cette édition munichoise émet une lueur d'espoir sur la vitalité de l'Occident.
Comment l'Albanie se place-t-elle dans ce débat ?
L’Albanie est engagée aussi bien à Washington qu’à Bruxelles. Pour nous, ces priorités sont concomitantes : l’une ne va pas sans l’autre. Le leadership américain a clairement indiqué que l’Europe devait assumer davantage de responsabilités opérationnelles, industrielles et politiques au sein de l’Otan. Le moment est venu d’y répondre favorablement - et rapidement. On l’a vu avec la récente attribution de plusieurs commandements intégrés : les Britanniques dirigeront Norfolk, les Italiens Naples. Cette dernière décision est particulièrement importante pour l’Europe du Sud-Est - l’Albanie, le Kosovo et la région adriatique.
Je constate d’ailleurs une différence nette par rapport à l’an dernier : moins de confusion entre alliés, davantage de clarté et de responsabilités assumées. Ce changement est une bonne nouvelle pour l'Alliance.
Quelle place l'Albanie occupe-t-elle dans l'architecture de sécurité européenne ?
Nous voulons faire valoir auprès de nos interlocuteurs français ou allemands une chose : l'Albanie n'est pas là pour être le parent pauvre de l'Europe du Sud-Est. Nous voulons être un maillon fort. Pour cette raison, nous investissons aussi bien dans des réformes liées à l'Etat de droit qu'à des réformes économiques. Nous cherchons à consolider notre tissu industriel, en vue de pouvoir être mieux intégré dans la chaîne d'approvisionnement de l'industrie européenne.
Nous travaillons avec les alliés, notamment des entreprises de défense françaises et allemandes. Nous sommes en train de recréer un écosystème d'industrie de défense dans le pays, que nous avions perdu dans la période post-communiste. Cet effort aura de plus en plus besoin de partenariats avec des alliés, qu'ils soient américains ou européens. Nous devons aussi investir davantage dans la guerre électronique et le cyber. Ce sont des domaines dans lesquels de petits pays peuvent faire la différence, malgré la modestie de leurs moyens.
Au-delà de la question militaire, comment s'articule sa relation avec l'Union européenne ?
L'Albanie est le pays qui a fait le plus de progrès en termes de négociations d'adhésion à l'Union européenne ces deux dernières années. Nous avons pratiquement ouvert tous les chapitres et notre volonté est d'en clore certains dès cette année. Le gouvernement albanais a aussi l'ambition de clore l'aspect technique des négociations d'adhésion en 2027. Ce calendrier est très ambitieux, mais nous pensons qu'il est en cohérence avec les objectifs de l'Union européenne.
Comment percevez-vous ce processus ?
Cette adhésion est évidemment un processus technique et politique, conditionné à des réformes. Mais elle contient aussi un aspect stratégique. Notre adhésion peut devenir une carte géopolitique pour l'UE, en enlevant la possibilité à d'autres acteurs d'influer dans la région. Nous pensons que l'Albanie, pays membre de l'Otan, a la responsabilité et le rôle pour travailler en ce sens. Il est nécessaire de faire en sorte que toute la région soit de mieux en mieux ancrée dans l'Union européenne. Dans son allocution, Emmanuel Macron a appelé les Européens "à croire" en eux-mêmes. La meilleure manière de le faire - de manière rapide, réaliste, qui bénéficie à tous - est de jouer la carte de l'adhésion à l'Union européenne des pays d'Europe du sud-Est.
Le processus d'adhésion albanais est souvent perçu dans les pays d'Europe occidentale par le biais migratoire. Mais c'est mal prendre la question. Un pays comme l'Albanie, qui compte 2,5 millions d'habitants, n'a pas pour ambition de changer les règles du jeu de l'UE, ni de la transformer. Nous sommes tout autant les héritiers des traditions et des valeurs de l'Europe judéo-chrétienne que les Bavarois, qui nous ont invités pour cette conférence, ou que les citoyens français. J'insiste sur ce point car, souvent, en Europe du Nord et de l'Ouest, les questions d'immigration tendent à oblitérer l'importance géopolitique que ce processus d'adhésion a pour l'UE. Il s'agit de consolider l'Europe, de consolider la sécurité de ses nations, d’assurer sa prospérité en tant que puissance autonome.
Les Balkans ont longtemps été - et sont toujours en partie - assimilés à la "poudrière de l'Europe", eu égard aux conflits qui les ont déchirés dans les années 1990. Qu'en est-il de cette réalité aujourd'hui ?
Nous vivons aujourd’hui une réalité très différente, surtout depuis une décennie. Cela se voit d’abord dans la croissance économique : ces dernières années, elle se déplace vers l’Est, et même vers le Sud-Est. Le PIB de l’Albanie a doublé depuis 2016. La croissance est restée constante, entre 3 % et 4 % par an, portée par une discipline budgétaire rigoureuse, un secteur des services dynamique, un tourisme en plein essor et une main-d’œuvre compétitive. Nous entrons désormais dans une nouvelle phase : celle de la consolidation industrielle.
Dans les débats sur l’adhésion, certains alertent sur les risques de transferts financiers ou sur les questions agricoles. Mais l’Albanie compte 2,5 millions d’habitants et accueille chaque année 12 millions de touristes, dont plus de 80 % viennent de l’Union européenne. Cela signifie que les citoyens européens ont une image bien plus réaliste de la région que ne le suggèrent certains discours politiques.
Les tensions entre le Kosovo et la Serbie restent un point de fragilité régional. L’accord de normalisation présenté par l’UE en 2023 porte-t-il ses fruits ?
Un accord dont les instruments de ratification restent flous et dont les garanties de mise en œuvre ne sont pas clairement établies est voué à produire peu de résultats. Le Kosovo, pour sa part, a enregistré des avancées tangibles : consolidation de l’État de droit, croissance économique soutenue, coopération régionale renforcée en matière de sécurité et de commerce. Ces progrès sont mesurables et ne peuvent être relativisés. Ils ne sauraient être neutralisés par l’attentisme ou les ambiguïtés stratégiques de Belgrade, alors que les hésitations quant à son positionnement vis-à-vis de l’Occident apparaissent aujourd’hui clairement.
Dans ce contexte, notre position est simple : l’Union européenne et l’Otan doivent ajuster leur méthode. Il faut établir un cadre précis, avec des obligations claires, des échéances et des mécanismes de suivi pour les deux parties. La normalisation ne peut être un exercice procédural. Elle doit intégrer réconciliation et reconnaissance, dans la perspective d’un avenir commun en Europe.
Janvier 2026. Donald Trump envoie un message surréaliste au Premier ministre norvégien, Jonas Gahr Støre. "Cher Jonas, considérant que votre pays a décidé de ne pas me décerner le prix Nobel pour avoir empêché plus de huit guerres, je ne me sens plus tenu de penser uniquement à la paix […] mais je peux désormais réfléchir à ce qui est bon et juste pour les États-Unis", écrit l'ex-magnat de l'immobilier concluant par l’idée d’un "contrôle total et complet du Groenland". De leur côté, les Norvégiens n'en croient pas leurs yeux : "Pour la première fois dans l’histoire du prix Nobel, la guerre a été brandie parce qu’un chef d’État n’a pas reçu le prix de la paix", ironise Harald Stanghelle dans Aftenposten, repris par le magazine américain The Atlantic.
Si ce caprice présidentiel peut prêter à sourire, il illustre l’extrême pression exercée par le président américain sur Oslo autour du prix Nobel de la paix. Deux heures plus tôt, Jonas Gahr Støre avait proposé un dialogue pour apaiser la crise imminente autour du territoire danois semi-autonome. Alors qu'il rentrait reposé d'un séjour au ski, il ne s'attendait pas à ce qu'une missive mélangeant menace et exigences géopolitiques apparaissent sur son smartphone. Seul point positif : au moins, le président américain est joignable et répond à ses messages, contrairement à son prédécesseur Joe Biden.
Face à ces invectives, le Premier ministre norvégien a choisi la fermeté et la prudence. "Je ne vais pas me lancer dans une joute verbale. Je ne vais pas répondre", explique-t-il dans un entretien accordé à The Atlantic. Il a toutefois adressé un court message diplomatique à son homologue américain : "Je comprends votre message ; je pense toujours qu’il est utile de dialoguer." Jonas Gahr Støre a maintenu une ligne claire : la Norvège ne décide pas de l’attribution du prix Nobel de la Paix, qui relève d’un comité indépendant. "Toute pression serait vaine", rappelle-t-il encore une fois.
Un processus "déconnecté de la politique"
Par ailleurs, le fait que Donald Trump ait contacté son homologue norvégien révèle plusieurs incompréhensions du côté de la Maison Blanche : Jonas Gahr Støre n’a aucune autorité sur la politique danoise concernant le Groenland, convoité par le président américain, et aucun pouvoir sur la Fondation Nobel. Celle-ci est basée en Suède, et seul le prix Nobel de la paix est décerné à Oslo, conformément au testament d’Alfred Nobel.
De son côté, le directeur de l’Institut Nobel, Kristian Berg Harpviken, a ignoré les pressions du président américain. Le processus d’attribution, déconnecté de la politique, est strictement encadré : les délibérations restent confidentielles pendant 50 ans et tous les membres signent des accords de confidentialité, a-t-il assuré dans The Atlantic. Face aux accusations de partialité, la Fondation a choisi de renforcer la transparence et de communiquer davantage sur ses critères, estimant que "la meilleure stratégie pour dissiper les tensions est d’en parler".
Preuve que le Premier ministre norvégien ne se laisse pas impressionner par le géant américain : il en profite pour rappeler les réalités géopolitiques, notamment après les critiques de Donald Trump sur l’utilité de l’Otan au Forum de Davos en janvier 2026. "Les forces norvégiennes, en collaboration avec leurs alliés, surveillent les capacités russes dans l’Arctique. Cette expertise profite à tous, y compris aux États-Unis." Entre menaces présidentielles, obsession pour le Nobel et enjeux stratégiques dans le Grand Nord, la Norvège a su répondre avec autorité et communication prudente.
Ils s’appellent Nick Fuentes, Myron Gaines ou Clavicular. Ils ont des centaines de milliers d’abonnés sur leurs réseaux sociaux et sont unis par une même cause : la haine des juifs. "Hitler est génial. Hitler avait raison. L’Holocauste n’a pas eu lieu", assure sans ciller Fuentes, suivi par 1,2 million d’abonnés sur X. Avec ses semblables, cet influenceur américain est le visage d’une certaine Amérique. Une frange qui s’exprime de manière de plus en plus décomplexée à la faveur de l’administration Trump II.
Professeur à l’Université de Fairfield et président du Centre d’histoire juive de New York, le plus grand fond d’archives sur l’histoire juive en dehors d’Israël, Gavriel Rosenfeld étudie depuis 30 ans la banalisation croissante du passé nazi. En 2015, il a publié l’ouvrage Hi Hitler! How the Nazi Past Is Being Normalized in Contemporary Culture (Cambridge University Press). Dix ans plus tard, son diagnostic a changé. "Aujourd’hui, la différence majeure est que l'iconographie, les insignes ou les symboles nazis ne proviennent plus seulement des marges d'Internet mais se sont dangereusement 'démocratisés'." Dans un entretien à L’Express, il décrit les ressorts de cette banalisation accélérée. Alarmant.
L’Express : Ces derniers mois, on voit les références au nazisme proliférer au sein d’une partie de la sphère Maga mais aussi dans la communication officielle de certains ministères américains. Comment interprétez-vous cette tendance ?
Gavriel Rosenfeld : En tant qu'historien de la mémoire collective et culturelle du nazisme et du Troisième Reich, j’étudie le concept de normalisation d’Hitler depuis les années 1990. Au départ, je m’interrogeais sur l’hypothèse d’un quatrième Reich, pour savoir si les Allemands avaient tiré les leçons de leur passé. Aujourd'hui, je m'intéresse davantage à mon propre pays, à la tradition fasciste aux Etats-Unis.
Longtemps, l’hypothèse historiographique dite du "Sonderweg" ["voix particulière"], selon laquelle il y aurait une singularité en Allemagne qui expliquerait la trajectoire tragique de ce pays, a prévalu. Le revers de cette thèse a toujours été l'exceptionnalisme américain, qui voulait que les Etats-Unis soient immunisés contre le fascisme et n’auraient jamais pu tomber entre les mains d’un Hitler. Ce postulat est remis en question aujourd’hui.
En 2018, j’ai écrit un article intitulé : "Qui était Hitler avant Hitler ?". Il posait la question suivante : Pourquoi avons-nous toujours recours à Hitler comme point de comparaison pour tout ce que nous voulons critiquer aujourd'hui ? Quand Hitler est apparu sur la scène politique allemande dans les années 1920-1930, et que les intellectuels ont tenté de déterminer à qui il ressemblait. Ils ont identifié des dizaines d’autres méchants historiques, de Robespierre à Napoléon III en passant par l'empereur Néron qui, selon eux, pouvaient expliquer la menace nazie.
Après 1945 et la révélation des atrocités commises par le régime nazi, aucune de ces comparaisons ne semblait suffire à définir le "mal hitlérien". A l’évidence, Hitler était bien pire que l'empereur Néron, Caligula, Napoléon III ou Gengis Khan. Dès lors, Hitler est devenu la référence du mal absolu, il est devenu un dictateur dans le domaine des analogies. Mais à force d’user et d’abuser de ces comparaisons, le grand public ne les prend plus au sérieux. C'est ce que j'appelle la loi de l'épuisement analogique.
Depuis dix ans, il y a ce débat sans fin aux États-Unis : Assiste-t-on au retour d’une extrême droite aussi radicale que dans les années 1930 ? Et le débat est insoluble, car il y aura toujours des gens pour dire qu'il ne faut pas sous-estimer ce qui se passe, et d'autres pour dire que nous surestimons la situation, et qu'à force de crier au loup, personne n’y prêtera plus attention.
La nouveauté, avec cette administration, est l’emploi par des officiels d’un langage ou de symboles connus des sympathisants néonazis. Par exemple quand le Département de la Sécurité intérieure publie une affiche de recrutement pour l’ICE, accompagnée de la légende "Which way, American man ?", qui renvoie au livre Which Way Western Man ?, publiée en 1978 par le néonazi William Gayley Simpson...
Au cours des vingt dernières années, les mèmes ont proliféré sur Internet dans les sphères d’extrême droite. Jusqu’en 2020, l'iconographie, les insignes ou les symboles nazis provenaient des marges underground d'Internet. Nous assistons aujourd’hui à un tournant : toute une génération de jeunes collaborateurs républicains au sein de l'administration Trump a grandi à l'adolescence en riant de ces mèmes. Désormais, ces trentenaires biberonnés à cette culture occupent des postes à responsabilité et gèrent les comptes de réseaux sociaux du département de la Sécurité intérieure ou du département du Travail. Toute la question est de savoir pourquoi ils utilisent ces références. Sont-ils en train de signaler que Trump est secrètement un néonazi ou font-ils ce que les spécialistes d'Internet appellent du "trolling", ce qui a souvent été la motivation première derrière l'utilisation d'insignes nazis. Ils étaient destinés à intimider, offenser et harceler les journalistes ou intellectuels libéraux, ou simplement à créer un climat de menace dans le cyberespace.
L’exemple de Pepe the Frog est très frappant. Pepe the Frog est le nom de la grenouille créée en 2005 par le dessinateur américain Matt Furie. L’alt-righ s’est approprié ce symbole inoffensif que son créateur avait imaginé sans aucun lien avec la politique. Ils en ont fait leur mascotte, utilisée comme une poignée de main secrète, comme si tous les membres du "club" utilisaient ce mème pour signaler leur appartenance. Lorsque Donald Trump a adopté Pepe the Frog et a commencé à l'utiliser à son tour comme mascotte, ce signe est sorti de la clandestinité. Pepe the Frog est devenu un symbole utilisé par l'extrême droite américaine, laquelle pouvait toutefois continuer à nier de manière plausible le sens réel derrière cette grenouille, en prétendant que c’était que de l’humour.
Ces derniers temps, nous assistons à une migration de l’usage ironique de ces mèmes vers leur usage idéologique. Désormais, le mème de Pepe the Frog mène à celui du "marchand joyeux", cette image typiquement antisémite du commerçant juif qui se frotte les mains. Il y a quelques mois, le meilleur receveur de la Ligue nationale de football américain, Puka Nacua, a fait une danse après avoir marqué un point en se frottant les mains ainsi. Il s'est avéré qu'un influenceur de droite (Adin Ross) l'avait invité dans son podcast et l’avait défié de faire ce geste dans son prochain match. Bien sûr, le joueur a prétendu qu'il n’avait aucune idée que c'était antisémite, mais c'est une façon d'introduire un signe de ralliement secret dans la sphère publique.
L’utilisation de ce type de références semble de moins en moins marginale…
Oui, cela a été documenté, mais l'ampleur de ces chiffres est tellement énorme, on parle de centaines de millions de ces mèmes en ligne. Nous n'avons pas de cadre de référence pour comprendre ce que cela signifie réellement.
Et en dehors du cyberespace, dans la vie réelle ?
Je suis président du Centre d'histoire juive de New York, qui est le plus grand fond de documents historiques juifs en dehors d'Israël. C'est un institut de recherche qui possède 100 millions de documents remontant au Moyen Âge. Après le 7 octobre, nous avons eu des graffitis antisémites tagués sur notre façade, mais heureusement, jusqu'à présent, cela s'est arrêté là. La question que je me pose encore chaque jour est de savoir dans quelle mesure cette radicalisation en ligne reste confinée à Internet, où les gens tissent des liens, nouent des amitiés, et délirent dans tous les sens ? Malheureusement, nous avons de nombreuses preuves de radicalisation en ligne pouvant mener à des violences dans la vie réelle, pour des terroristes de l’Etat islamique comme des antisémites comme Robert Bowers, qui a assassiné 11 juifs à Pittsburgh en 2018, l’attaque antisémite la plus meurtrière de l’histoire des Etats-Unis.
Vous avez écrit en 2015 un livre sur les ressorts de la normalisation de Hitler dans la culture contemporaine. Quels sont-ils ?
La normalisation de la mémoire se fait de quatre manières. D’abord, la normalisation organique, liée aux sauts de générations. Le passage du temps conduit au démantèlement des tabous. En anglais, nous avons une équation qui résume parfaitement ce phénomène : "tragedy + time = comedy" ("tragédie + temps = comédie"). En 1946, il était impensable de rire de Hitler. Mais 80 ans ont passé et les personnes qui auraient pu s'opposer à ce qu'on s’amuse d'un événement aussi tragique que la Shoah sont quasiment toutes mortes. C'est un processus naturel dans toutes les cultures.
La relativisation est le deuxième type de normalisation. Relativiser le passé, c'est essayer de minimiser l'importance d'un événement qui était autrefois très significatif. Quand, dans les années 1980, certains historiens allemands ont commencé à dire que le passé nazi n'était pas si grave, car il y avait eu le génocide cambodgien, le génocide arménien… Il s'agit de relativiser le caractère exceptionnel d'une période de l'histoire afin que les gens n'y prêtent pas une attention particulière. Beaucoup de gens qui cherchent à relativiser l'Holocauste se sont servis de Gaza en affirmant qu'Israël y commettait un génocide - que ce soit vrai ou non, je laisserais ce débat de côté, et tous ceux qui parlent de "génocide" ne sont pas forcément des révisionnistes. Mais pour ces derniers, c'est une manière de dire : les nazis ne méritent pas une attention particulière puisque tout le monde le fait, y compris les Juifs eux-mêmes en Israël.
La troisième variante est l'universalisation : là, il ne s'agit pas de minimiser l'importance, mais plutôt de l’exagérer. Par exemple, quand des gens qui ne supportaient pas les obligations en matière de vaccination contre la Covid se sont mis à porter des étoiles jaunes sur leurs vêtements en se disant victimes de discrimination.
Enfin, il y a l’esthétisation, lorsque vous prenez quelque chose de laid ou de détestable et que vous le rendez drôle ou beau. La croix gammée est un symbole de haine, mais si huit lycéens s'allongent sur l'herbe et forment une croix gammée humaine comme c’est arrivé récemment dans un établissement de San Jose en Californie, ils l'esthétisent. Ils la tournent en dérision. Tous les mèmes sur Internet qui se moquent de Hitler et l’utilisent comme source de rire plutôt que de tragédie se concentrent sur l'esthétique plutôt que l'éthique. C’est une autre manière de normaliser ce passé.
Pendant 50 ans, on n’a eu de cesse de répéter aux jeunes générations : "N’oubliez jamais". En banalisant Hitler, le message de ces gens est inverse. Ils disent, en substance : "Vous pouvez l'oublier, car ce n'est pas exceptionnel."
Internet a considérablement accéléré cette tendance ?
Absolument. Internet a démocratisé l'accès à la connaissance, ce qui est absolument essentiel et important, mais il a aussi démocratisé la possibilité pour les gens de diffuser des informations erronées et haineuses dans la sphère publique. Internet est devenu un égout qui se déverse dans une rivière de connaissances fraîches, polluant ce qui existe et a toujours existé car il y avait des autorités qui veillaient à la "propreté de l'eau", pour filer la métaphore.
Les grandes entreprises de la tech ont simplement pollué le flux de connaissances. Pas toutes, bien sûr, mais nous connaissons des grands noms de cette industrie qui soutiennent Donald Trump et ont une relation étrange avec le fascisme et le nazisme. Elon Musk est l'un d’eux. Rappelez-vous l’épisode de juillet dernier avec Grok, le chat bot d’intelligence artificielle de X. Grok s’est auto-baptisé "Mecha-Hitler" ("Hitler mécanique") et a tenu des propos favorables au nazisme en réponse à des demandes d’utilisateurs…
En novembre, la Garde côtière des Etats-Unis a rédigé une directive requalifiant la croix gammée, auparavant considérée comme "largement associée à l’oppression ou à la haine" à "potentiellement sources de division". L’information révélée par le Washington Post, a obligé le service à rétropédaler. Cela reste un signal inquiétant ?
Oui c’est une façon d’élargir la fenêtre d'Overton (qui définit un cadre de débat d’idées acceptables), c’est un processus qui consiste à tester jusqu'où on peut aller, ce que les gens sont prêts à tolérer. Je pense que les Américains de plus de 40 ans garde néanmoins cette fierté ancrée dans l'identité américaine d'avoir vaincu les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans cette génération-là, seule une minorité est prête à remettre ce passé en question, même si nous avons des historiens révisionnistes, comme Darryl Cooper, qui prétend que les États-Unis n'auraient jamais dû s'impliquer dans la Seconde Guerre mondiale, que Franklin D. Roosevelt était du mauvais côté de l'histoire et que Winston Churchill était en réalité le plus grand méchant. En revanche, il est tout à fait possible que la jeune génération ait une perspective très différente.
Comment expliquez-vous que Darryl Cooper, Nick Fuentes et d’autres aient autant d’abonnés et que tant de gens soient réceptifs à leur rhétorique ?
D’abord, nous ne savons pas si le nombre d’abonnés de ces influenceurs est réel, il y a tellement de bots et de faux comptes. On ignore aussi quel est le niveau d’adhésion de ces followers aux opinions de ces influenceurs. Je vois l’usage des réseaux sociaux par mes élèves et mes enfants, ce qu’ils regardent sur les réseaux sociaux est tellement éphémère, tellement fugace. Ils font défiler les images, 10 secondes de politique, 10 secondes de haute couture, et 10 secondes après, ils regardent des inspirations de vacances.
Ce qui est inquiétant pour ces jeunes, c’est que l'idée même d'avoir une culture historique, de se soucier des faits et de soutenir les valeurs démocratiques libérales semble has been. Ils sont conditionnés à penser que ces valeurs sont des balivernes. Plus on se rebelle contre tout, mieux c'est. Rendez-vous compte, mes étudiants qui ont 19 ou 20 ans, n'ont connu que Donald Trump ou Joe Biden comme présidents. C'est tout ce qu'ils connaissent. Ils ne savent donc pas ce qu'est la normalité. Ce qui est anormal aujourd'hui est normal pour eux. Tous ceux qui ont la cinquantaine comme moi comprennent à quel point les dix dernières années ont été déviantes et exceptionnelles.
Quand des observateurs comparent Trump à un fasciste ou un nazi, comment réagissez-vous ?
J’écris en ce moment un livre consacré à l'étude de ce que j'appelle le débat centenaire sur le fascisme américain. Depuis 1922, lorsque Mussolini est arrivé au pouvoir, les Américains débattent pour savoir si ce qui se passait en Europe dans les années 1920-1930, serait possible en Amérique. Tous les présidents depuis Herbert Hoover ont été comparés à Hitler ou Mussolini C'est un débat sans fin et, jusqu'à récemment, chaque moment de panique sur ce thème s’est avéré excessif.
Avant Trump, j'aurais dit, pour plagier Shakespeare : "C’est une histoire pleine de bruit et de fureur". Tout le monde craignait que Nixon devienne fasciste à cause du Watergate, ou parce que quatre étudiants américains blancs ont été tués par la Garde nationale à l'université de Kent State en protestant contre la guerre du Vietnam. De la même façon, beaucoup d'observateurs voient dans les meurtres de l’ICE dans le Minnesota un nouveau signe de fascisme paramilitaire. Je comprends pourquoi ils disent cela. D’autant que de nombreux signes inquiétants laissent présager une ingérence dans les élections de novembre prochain. Jusqu'à présent, le système judiciaire a rejeté bon nombre des tentatives déraisonnables de l'administration Trump visant à s'en prendre à ses ennemis à l'aide d'accusations fallacieuses. Mais la Cour suprême s'est montrée moins fiable.
Le 4 juillet prochain, nous célébrerons les 250 ans de la Déclaration d’indépendance. Jusqu’à présent, les freins et contrepoids du système politique américain ont empêché des tendances inquiétantes de se transformer en un raz-de-marée massif qui deviendrait une dictature pure et simple. Qu’il s’agisse de Pat Buchanan dans les années 1990 (NDLR : conseiller de Nixon et candidat aux primaires du Parti républicain, qui décrivait Hitler comme "un organisateur politique de premier plan"), du gouverneur d’Alabama George Wallace, ségrégationniste et lié au Ku Klux Klan ; de la John Birch Society, une organisation d'extrême droite opposée aux droits civiques ou bien sûr du Ku Klux Klan…. Le sentiment anti-immigrés et le populisme de droite ont une longue histoire aux Etats-Unis. Le trumpisme en est le prolongement. Et il y a dans cette administration Trump et parmi ses électeurs de véritables fascistes ou admirateurs des nazis, qui aimeraient utiliser ces symboles pour, au minimum, effrayer des adversaires. L’officier Gregory Bovino – qui a dirigé l’offensive de la police de l’immigration ICE à Minneapolis – en est l’archétype, avec son trench-coat à la Heinrich Himmler.
La Suisse refait surface sur la scène diplomatique. Mardi 17 février, en l’espace de quelques heures, la ville accueillera deux dossiers parmi les plus explosifs du moment. Le matin, les émissaires américains Steve Witkoff et Jared Kushner, envoyés de Donald Trump, rencontreront des représentants iraniens pour tenter de négocier de nouvelles limitations au programme nucléaire de Téhéran. L’après-midi, le même duo retrouvera des négociateurs ukrainiens et russes. Objectif affiché : obtenir une avancée vers la fin du conflit en Ukraine "d’ici le début de l’été". Pour l’heure, les discussions achoppent notamment sur la question d’un possible partage territorial.
Si la Suisse n’est associée ni au contenu des négociations sur l’Ukraine ni à celui des discussions sur l’Iran, elle en fournit le décor, la logistique et le cadre. A noter que le pays helvétique de 9 millions d'habitants dispose d'une offre hôtelière haut de gamme très développée, avec plusieurs dizaines d'hôtels classés cinq étoiles. Alors que le tourisme haut de gamme sert de pilier à l'économie locale, il y a un volet bien plus stratégique : Genève redevient désormais un lieu où l’on vient parler quand tout semble bloqué. En jouant encore une fois les hôtes parfaits, le pays renforce l'image de la Suisse comme médiateur fiable et entretient son réseau diplomatique.
Et le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) dirigé par Ignazio Cassis l'a bien compris. Après avoir salué, vendredi 13 février, la tenue à Genève des négociations sur l’Ukraine, le DFAE a confirmé ce week-end celles sur l’Iran. "La Suisse se tient prête en tout temps à offrir ses bons offices afin de faciliter le dialogue entre les Etats-Unis et l’Iran. Le DFAE est en contact avec les parties et a réitéré sa disponibilité pour soutenir toute initiative diplomatique visant à promouvoir la désescalade", communique le DFAE dont les propos ont été repris par nos confrères duTemps.
Une opération séduction qui a porté ses fruits
Ce retour de Genève n’a rien d’un hasard. Ces derniers mois, les autorités suisses ont activement œuvré pour ramener Moscou et Téhéran à la table des discussions sur les bords du Léman. Une véritable opération de reconquête diplomatique, après avoir été accusées d’être trop alignées sur les intérêts de l’Union européenne. En mars 2024, l’ambassadeur russe auprès de l’ONU à Genève reprochait à la Suisse d’avoir perdu sa neutralité en reprenant les sanctions européennes contre Moscou après l’invasion de l’Ukraine. La Russie s’était alors montrée réticente à toute initiative menée par Berne.
Lors de son déplacement à Moscou en février 2025, Ignazio Cassis, venu en tant que président en exercice de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), a profité de sa visite pour plaider en faveur d’un retour des négociations près des monts alpins. Son dernier passage dans la capitale russe remontait à juin 2019. Côté iranien aussi la diplomatie suisse s'est activée : en août 2025, quelques semaines après les bombardements israéliens et américains contre des sites nucléaires iraniens, l’ambassadeur Gabriel Lüchinger s’est rendu à Téhéran pour proposer Genève comme lieu de dialogue.
A noter que depuis la rupture des relations diplomatiques entre Washington et Téhéran après la crise des otages de 1980, la Suisse représente les intérêts américains en Iran. En tant que puissance protectrice, elle s'occupe des affaires consulaires entre les deux pays. Un rôle d’intermédiaire institutionnel qui a permis, pendant des décennies, de maintenir un minimum de canal diplomatique entre les deux pays. Entre hôtels de luxe et couloirs feutrés, Genève exerce un soft power discret mais réel.
Le gendre du président Donald Trump, Jared Kushner, et l'envoyé spécial américain Steve Witkoff lors d'une annonce officielle concernant l'initiative du Conseil de la paix du président américain Donald Trump, en marge du 56e Forum économique mondial (WEF), à Davos, en Suisse, le 22 janvier 2026.
Wagner est impliqué dans les opérations de sabotage russe en Europe, révèlent des responsables des services de renseignement occidentaux dans les colonnes du Financial Times. Des agents passés par le groupe paramilitaire jouent un rôle majeur dans ces attaques orchestrées par le Kremlin.
Actifs depuis 2014, les mercenaires de la milice Wagner ont pour rôle de défendre les intérêts extérieurs de la Russie, notamment via l'exploitation de plusieurs ressources naturelles en Afrique. Sur ce continent et depuis 2022, en Ukraine, le groupe est connu pour son extrême violence, ses exécutions sommaires, son recours à la torture, au viol comme arme de guerre, et autres crimes. En 2023, son fondateur et dirigeant, Evgueni Prigojine, tente un coup contre l'armée russe, en vain. Deux mois plus tard, le chef de la milice meurt dans un accident d'avion - dont les circonstances sont suspectes - en compagnie de son bras droit et d'autres responsables de Wagner.
Depuis, le statut de la milice au sein des troupes russes est incertain, relève le Financial Times. Mais l'implication de ses recruteurs dans les missions de sabotage ne laisse plus l'ombre d'un doute.
A la recherche d'Européens vulnérables
Ces agents, jusqu'alors spécialisés dans l’enrôlement de jeunes hommes originaires des régions isolées de Russie pour combattre en Ukraine, se sont vus attribuer une nouvelle tâche : recruter des Européens en situation de vulnérabilité économique afin de commettre des actes violents sur le territoire de l’Otan, indique le titre britannique. Après les vagues d’expulsions diplomatiques de 2022, les services de renseignement intérieur russes ont dû faire face à la réduction importante de leurs effectifs d’agents secrets en Europe. En réponse, ils s'activent désormais pour dénicher des agents "jetables" dans l'objectif de semer le chaos sur le Vieux Continent, a assuré un responsable du renseignement occidental aux journalistes du FT.
Ce nouveau genre de recrues s'est vu confier un large éventail de mission. Entre autres, des opérations de déstabilisation politique et des incendies ciblant des personnalités publiques européennes leur ont été attribués. En 2023, le ministre de l’Intérieur Estonien, Lauri Läänemets, dont la propriété a été visée par un cocktail molotov, en a par exemple fait les frais. Ces feux criminels ont également visé des entrepôts contenant de l'aide à l'Ukraine. En 2024, cinq hommes ont été condamnés à Londres, reconnus coupables d'avoir déclenché l'un de ces incendies.
Internet au cœur de la stratégie
L'un des auteurs de l'opération à Londres a écopé de 23 ans de prison. Dylan Earl, un petit criminel originaire de la ville anglaise de Leicester, a été recruté sur Internet. Et il n'est pas le seul. Selon le Financial Times, les réseaux sociaux, et tout particulièrement les messageries cryptées telles que Telegram, sont privilégiés par Wagner pour dénicher ses agents de sabotage en Europe.
Cette exploitation des réseaux sociaux n'a rien d'une nouveauté pour le groupe paramilitaire. En 2023, Evgueni Prigojine avait admis être à l'origine de l’Internet Research Agency - traduisez : Agence de recherche Internet - aussi surnommée la "ferme à trolls" ou "Kremlinbots". Son rôle : semer le chaos sur le côté occidental d'Internet à coups de désinformation et de propagande.
Le français Emmanuel Macron veut saisir l’occasion de la crise transatlantique pour qu’enfin l’Europe s’émancipe de l’Amérique. Il se heurte à l’allemand Friedrich Merz qui refuse de prononcer l’acte de divorce, du moins tant que le Vieux Continent dépendra de Washington pour sa sécurité. Le dilemme d’une Europe qui n’est plus en paix mais pas encore en guerre est apparu au grand jour à la Conférence de Munich sur la sécurité, ce week-end.
Le chancelier l’a exprimé ainsi : "Les grandes puissances réordonnent le monde plus vite et plus amplement que nous ne sommes capables de nous renforcer". Trois temporalités se font concurrence. D’abord, la perspective d’une attaque de l’armée russe contre l’UE, qu’une défaite ukrainienne pourrait accélérer. Puis, la prise de distance américaine que le secrétaire d'Etat Marco Rubio a confirmée, bien qu’en termes onctueux, à Munich. Enfin, les efforts de réarmement européens, qui ne permettront que dans quelques années à l'Europe de dissuader Moscou même si Washington est aux abonnés absents.
Dans l’immédiat, l’Allemagne continue à miser sur la protection américaine, quand bien même elle la sait hypothétique. Pas dupe, elle débloque des sommes gigantesques pour son réarmement : 650 milliards d’euros sont prévus dans les cinq ans qui viennent. Merz entend faire de la Bundeswehr "l’armée la plus puissante d’Europe, le plus rapidement possible". Un rôle aujourd'hui revendiqué par Paris au sein de l'UE.
Cependant, le cœur du dilemme est nucléaire. La guerre en Ukraine a confirmé combien la Bombe avantageait une nation, en l’espèce la Russie, même dans un conflit conventionnel. L’Allemagne, qui ne l’a pas, compte sur la garantie américaine. Les Etats-Unis ont confirmé, à l’Otan le 12 février, qu’elle restait valable. Le chancelier a certes mentionné que des pourparlers discrets étaient en cours entre Berlin et Paris sur une éventuelle alternative. Mais la force de frappe française n’est pas dimensionnée pour le territoire européen. Or, Merz a rappelé son opposition à des zones de sécurité différentes au sein de l’Union.
Le chancelier souhaite comme Emmanuel Macron l’avènement d’une "Europe souveraine". Mais là où le président français aspire à des progrès urgents - "Nous devons accélérer le processus", a-t-il lancé à Munich -, lui veut d’abord agir sur les fondements de la puissance, réarmement d’un côté, relance de la machine économique de l’autre. En outre, l’Allemagne se méfie d’un allié français de plus en plus fragile, du fait de son instabilité politique et de la possibilité de l’arrivée au pouvoir du Rassemblement national l’an prochain. L’incapacité de l’Elysée à faire confirmer par les industriels français la poursuite du projet d’avion de combat franco-allemand, projet pourtant porté par Emmanuel Macron lui-même, est vu comme un nouveau témoignage de la paralysie de l’Elysée.
L’Allemagne met les bouchées doubles au moment où la France, empêtrée dans ses difficultés budgétaires, n’a pas les moyens de s’aligner. Côté français, l’impuissance nourrit la frustration et les craintes de déclassement de l’Hexagone, au point que la vieille rancœur antigermanique affleure parfois. Le désengagement américain accentue la rivalité entre Paris et Berlin pour le leadership de l’Europe.
Conscient des craintes que suscite la réémergence d’une puissance militaire allemande au cœur de l’Europe, le chancelier s'est voulu rassurant : "Nous, les Allemands, ne suivrons plus jamais un chemin seuls, c’est une leçon durable de notre histoire". Après la Seconde Guerre mondiale, l’Otan fut conçu pour encadrer le réarmement de l’Allemagne de l'Ouest. Dans les années 1990, c'est l’euro qui fut créé pour canaliser la puissance de l’Allemagne nouvellement réunifiée. Aujourd’hui, c’est à nouveau dans le cadre européen que le réarmement allemand doit s’inscrire. Mais pour qu’une véritable "Otan européenne" soit conduite sur les fonts baptismaux, il faudrait que la France retrouve ses marges de manœuvre et sa crédibilité, afin de passer du discours aux actes.
Le chancelier allemand Friedrich Merz et le président français Emmanuel Macron s'adressent aux médias au château d'Alden Biesen, lors d'une réunion informelle des dirigeants de l'Union européenne, en Belgique, le 12 février 2026.
C'est une révélation qui n'a pas tardé à créer des remous à Washington. Alors que la Chine multiplie les exercices militaires à proximité de Taiwan, sous l'œil inquiet de la communauté internationale, est-elle en train de se doter du matériel nucléaire essentiel pour mettre à exécution ses menaces d'annexion ? C'est l'une des hypothèses qui ressort d'une récente enquête du New York Times, images satellites à l'appui.
Les analyses de ces images indiquent que la Chine serait en train d'accélérer et de moderniser son équipement nucléaire, au cœur des montagnes, même si l'objectif précis derrière cette modernisation reste incertain. Deux types d'infrastructures ont notamment été identifiés dans la province du Sichuan : une usine où Pékin fabriquerait des cœurs de plutonium destinés à des ogives nucléaires, mais aussi de nouveaux bunkers et remparts, qui laissent supposer la manipulation de matières dangereuses en leur sein, comme de puissants explosifs.
Croissance depuis 2019
"Les changements que nous observons sur le terrain sur ces sites s'inscrivent dans le cadre des objectifs plus larges de la Chine visant à devenir une superpuissance mondiale. Les armes nucléaires en font partie intégrante", explique au New York Times Renny Babiarz, expert en renseignement géospatial qui a analysé des images satellites de ces sites. Selon lui, leur croissance rapide s'est accélérée à partir de 2019.
Les sites du Sichuan ont été construits il y a soixante ans dans le cadre du "Troisième Front" de Mao Zedong, un projet visant à protéger les laboratoires et usines de production d'armes nucléaires chinoises contre les frappes des États-Unis ou de l'Union soviétique. S'en est suivie une période de retenue à partir des années 1980, lorsque les tensions entre la Chine, Washington et Moscou se sont apaisées. De nombreuses installations ont fermé ou réduit leur activité. Avant de repartir de plus belle il y a environ sept ans.
Inquiétude américaine
Ce mois-ci, le sous-secrétaire d'État américain chargé de la sécurité internationale a même accusé la Chine de mener secrètement des essais nucléaires, en violation du moratoire international. Des accusations balayées d'un revers de la main par Pékin et qui font débat parmi les experts.
A l'heure actuelle, l'arsenal nucléaire de la Chine reste nettement inférieur aux milliers d'ogives détenues par les États-Unis - il devrait atteindre 1 000 têtes d'ici 2030, selon les dernières estimations annuelles du Pentagone. Mais Washington redoute qu'un arsenal plus conséquent et plus moderne ne modifie le comportement de la Chine en cas de crise, notamment vis-à-vis de Taïwan. "Je pense que sans un véritable dialogue sur ces sujets, il est vraiment difficile de dire où cela va nous mener, et c'est dangereux à mes yeux", confie au NYT Matthew Sharp, chercheur en sécurité nucléaire au MIT.
Surtout dans un contexte où le dernier traité de non-prolifération nucléaire - liant les Etats-Unis et la Russie - vient d'expirer, ravivant les craintes de prolifération et de concurrence entre grandes puissances. Washington soutient que tout accord de remplacement doit également inclure la Chine, mais Pékin a exclu de participer aux discussions. "Les capacités nucléaires de la Chine sont à une échelle totalement différente et elle ne participera donc pas à des négociations à ce stade", a fait savoir Lin Jian, porte-parole chinois des affaires étrangères. C'est donc un grand saut dans l’inconnu, qui pose des questions à la fois sécuritaires, technologiques et politiques.
L'unité militaire chargée des frappes stratégiques présente des missiles nucléaires DF-5C lors d'un défilé marquant le 80e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, à Pékin, en Chine, le 3 septembre 2025.
La Russie a déclaré ce lundi 16 février qu'elle rejetait fermement les accusations de cinq pays européens, selon lesquels Moscou aurait tué Alexeï Navalny en 2024, en l'empoisonnant avec une toxine rare et mortelle présente dans la peau des grenouilles-dards d’Équateur. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a dénoncé devant la presse de fausses accusations : "Naturellement, nous n'acceptons pas de telles accusations. Nous les contestons. Nous les considérons comme partiales et infondées. Et, en fait, nous les rejetons fermement", a-t-il martelé.
Samedi dans une déclaration conjointe, le Royaume‑Uni, la France, l'Allemagne, la Suède et les Pays-Bas se sont dits convaincus qu'Alexeï Navalny avait été empoisonné alors qu'il était enfermé dans une colonie pénitentiaire de l'Arctique. Les cinq gouvernements ont affirmé que leur conclusion s'appuyait sur des analyses d'échantillons prélevés sur le corps de l'opposant russe, qui, selon eux, "confirmaient de manière concluante" la présence d'épibatidine, une toxine provenant de grenouilles venimeuses sud‑américaines et qui n'est pas présente naturellement en Russie.
Alexeï Navalny, le plus éminent critique russe de Vladimir Poutine, est mort le 16 février 2024 à l'âge de 47 ans, alors qu'il purgeait une peine de 19 ans de prison pour "extrémisme". Son équipe ainsi que son épouse, Ioulïa Navalnaya, accusent depuis le président russe d'avoir ordonné son assassinat. "J'étais certaine dès le premier jour que mon mari avait été empoisonné, mais maintenant, j'en ai la preuve (...). Je suis reconnaissante aux États européens pour le travail minutieux qu'ils ont accompli pendant deux ans et pour avoir révélé la vérité", a déclaré samedi Ioulïa Navalnaya sur les réseaux sociaux, alors qu'elle assistait à la Conférence annuelle sur la sécurité de Munich.
De la "propagande occidentale", selon Moscou
Le Royaume-Uni, la France, l'Allemagne, la Suède et les Pays-Bas ont souligné que Moscou avait les moyens, le mobile et l'occasion d'administrer le poison à Alexeï Navalny. "La Russie a affirmé que Navalny était mort de causes naturelles. Cependant, compte tenu de la toxicité de l'épibatidine et des symptômes rapportés, l'empoisonnement est la cause très probable de son décès", ont-ils écrit dans leur déclaration conjointe, publiée quasiment deux ans jour pour jour après la mort de l'opposant russe. "Ces dernières découvertes soulignent une fois de plus la nécessité de tenir la Russie responsable de ses violations répétées de la Convention sur les armes chimiques et, dans le cas présent, de la Convention sur les armes biologiques et à toxines", ont-ils ajouté.
Moscou, qui a nié à plusieurs reprises toute responsabilité dans la mort d'Alexeï Navalny, avait déjà qualifié samedi ces déclarations de "propagande occidentale". "Lorsque les résultats des tests seront disponibles et que les formules des substances seront divulguées, nous ferons des commentaires en conséquence", a déclaré la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, à l'agence de presse russe Tass. "D'ici là, toutes ces affirmations ne sont que de la propagande visant à détourner l'attention des questions urgentes qui se posent en Occident", a-t-elle ajouté, en qualifiant Alexeï Navalny de blogueur "officiellement désigné comme terroriste et extrémiste en Russie".
Dimanche, le secrétaire d'État américain Marco Rubio a qualifié de "préoccupant" le rapport européen, ajoutant que Washington n'avait aucune raison de le remettre en question.
Entre l’industriel qui en a vu d'autres et le jeune directeur général venu de Palantir, à la rhétorique "start-up", le courant n’est pas passé.En décembre 2024, Éric Trappier, le tonitruant PDG du groupe Dassault, reçoit Antoine de Braquilanges, à la tête du bureau français d’Helsing. L’entreprise fondée en 2021 en Allemagne et implantée en France en mars 2022 a démarré très fort, très vite. Positionnée sur le créneau de l’intelligence artificielle militaire, celle qui s’est en quelques mois hissée au rang de licorne européenne conçoit, entre autres, des systèmes de pilotage automatique à destination des avions de combat. Pourquoi ne pas les intégrer au Rafale, le joyau de Dassault Aviation ? Éric Trappier, pour le moins rétif aux donneurs de leçons, d’autant plus venus d’outre-Rhin, laisse la démonstration s’achever et finit par se braquer. Depuis cet épisode, Helsing trouve porte close chez l’avionneur. "Et qui se fâche avec Dassault se fâche avec Thales et avec l’environnement du missilier MBDA", lâche un spécialiste de l’IA de défense.
Helsing, qui vient tout juste de décrocher un mégacontrat de plus de 250 millions d’euros avec l’Allemagne, pour la commande de drones d’attaque à envoyer sur le front ukrainien, peine à s’arrimer en France. Sur le papier, l’ambitieuse entreprise, connue pour sa communication à la fois offensive et auréolée de mystère, a tout pour plaire. Des technologies 100 % européennes, à l’heure où l’autonomie stratégique à l’égard des Etats-Unis est devenue un impératif. Des talents débauchés à prix d’or auprès des grandes boîtes de la tech, dont Palantir et OpenAI, mais aussi chez Airbus ou encore à l’Otan. Le général Denis Mercier, ancien patron de l’armée de l’air et ex-commandant suprême allié pour transformation de l’Otan, a ainsi rejoint les rangs d’Helsing en octobre 2022. Antoine Bordes, ancien numéro deux de l’IA chez Meta, officie quant à lui depuis le printemps 2023 en tant que vice-président pour la recherche. Helsing peut également compter sur l’appui intangible du milliardaire suédois Daniel Ek, le fondateur de Spotify.
Faux départ
En juin 2025, au salon du Bourget, l’entreprise a dévoilé une stupéfiante levée de fonds de 600 millions d’euros – portant sa valorisation à 12 milliards d’euros. Son pavillon noir, épuré, orné d’un slogan grandiloquent – "Protéger nos démocraties" -, a intrigué plus d’un visiteur. Alors même qu’Helsing affichait un succès insolent, de premiers doutes ont commencé à bruisser dans les allées du grand rendez-vous de l’aéronautique, sur les débouchés concrets du groupe en France. Après plusieurs déconvenues auprès du ministère des Armées, de l’imposante direction générale de l’armement mais aussi des grands industriels de la défense, l’ex start-up en est même venue à soupeser ces derniers mois la piste d’une fermeture de son bureau français, a-t-on appris.
Mars 2022. Au lendemain de l’invasion russe en Ukraine, le groupe fondé par Gundbert Scherf, venu du conseil et passé par le ministère allemand de la Défense, à l’époque où Ursula von der Leyen était ministre, s’installe à Paris. Antoine de Braquilanges, fraîchement nommé directeur général, multiplie les prises de contacts auprès des pouvoirs publics et frappe aussi bien à la porte du ministère des armées que de l’Élysée, qui lui réservent un accueil favorable. L’exécutif est sensible à la piste d’une coopération franco-allemande fructueuse, à l’heure où le SCAF, le projet d’avion de chasse du futur, commence à sérieusement s’enliser. Le cabinet de Sébastien Lecornu, alors ministre des armées, est séduit par ce nouvel acteur prompt à pousser les murs. A coup de présentations léchées, de pitchs incisifs et de promesses de disruption, Helsing déroule auprès des forces armées les perspectives offertes par l’intelligence artificielle de défense et mène un ardent travail de pédagogie.
Très vite, la posture de ce nouvel entrant irrite néanmoins en haut lieu, dans un écosystème connu pour son conservatisme. "Débarquer dans le secteur français de la défense en se présentant comme des Mozart du logiciel prêts à tout réinventer leur a clairement porté préjudice", note un ancien de la DGA qui a observé les premiers pas d’Helsing en France. Le ministère des armées freine des quatre fers pour délivrer aux équipes françaises de l’entreprise les accréditations nécessaires à l’accès aux données militaires, par essence sensibles et essentielles pour faire tourner leurs algorithmes et améliorer les performances de leurs solutions. "A chaque difficulté rencontrée, les dirigeants d’Helsing ont eu tendance à s’adresser directement à l’Élysée pour exiger des explications, quitte à court-circuiter tous les canaux officiels", souffle un industriel.
En parallèle, la société n’hésite pas à piocher de talentueux profils dans les rangs du ministère des Armées. Fin 2022, elle débauche deux des principaux spécialistes de l’intelligence artificielle de défense au sein de la Direction générale de l’armement. "Le fait qu’Helsing fasse son petit marché à la DGA a eu le don d’énerver", rapporte-t-on. Surtout, l’irruption de ce concurrent potentiel suscite à la fois la curiosité et l’inquiétude d'indétrônables industriels, implantés de longue date. A l’été 2022, Thales se tourne ainsi d’après nos informations vers le géant français de l’intelligence économique, l’Adit, pour se renseigner sur les technologies, les méthodes et les prises de contact d’Helsing en France. Histoire de mieux cerner la force de frappe de ce nouveau rival.
Un marché verrouillé
Helsing, qui prend la mesure de ses difficultés à vendre des solutions logicielles embarquées à l’armée française, pivote en 2024 vers un nouveau marché : celui des munitions téléopérées dans les airs et en mer. Mais là encore, la mayonnaise ne prend pas. Les tarifs proposés pour leurs solutions, qui outrepassent le budget des forces françaises, finissent d’achever la dégradation des relations. "Leur approche premium en matière de prix a fait tomber certains militaires de leurs chaises", note un expert du financement de la défense. "Leurs origines allemandes jouent aussi contre eux, complète un conseiller de Matignon. C'est la raison pour laquelle ils ne sont pas forcément les bienvenus." Dans une note publiée fin janvier sur le réarmement à l’ère de l’IA, Gilles Delafon, chercheur associé à l’Institut Thomas More, pointe du doigt un problème plus structurel : "En France et en Europe, l’intégration des acteurs émergents de l’IA de défense se heurte à de fortes résistances institutionnelles et industrielles." Et de poursuivre : "Bousculer l’ordre établi depuis des décennies relève de la mission impossible."
Pour l’heure, les partenariats industriels noués par Helsing ne l’ont ainsi été qu’auprès d’acteurs militaires allemands, danois ou suédois. Les prochains mois seront décisifs pour l’avenir de la société en France. Les récentes accélérations de Thales et Dassault dans l’intelligence artificielle de défense réduisent encore davantage ses perspectives et rigidifient l’accès à ce marché stratégique. Au tout début du mois de février, Thales s’est allié avec Naval Group pour mettre les bouchées doubles sur ce front et développer une IA souveraine à destination des navires militaires. Quelques semaines auparavant, l’avionneur investissait massivement dans Harmattan AI, l’un des nouveaux phénomènes du secteur français de l’armement. Dassault Aviation entend se servir des technologies développées par son nouveau partenaire pour la prochaine version du Rafale. Ce qui laisse dire à un ex-cadre de la DGA : "A l’heure où le SCAF est mort, Dassault a trouvé son Helsing français."
Une statue se dresse à côté d'une affiche de Helsing, une société munichoise spécialisée dans les logiciels et la défense, notamment dans les logiciels d'intelligence artificielle destinés aux systèmes d'armement, près de l'hôtel Bayerischer Hof, où se tient chaque année la Conférence de Munich sur la sécurité, à Munich, en Allemagne, le 12 février 2026.
L'Iran cherche à conclure un accord nucléaire avec les États-Unis apportant des bénéfices économiques aux deux parties, a déclaré dimanche un diplomate iranien, quelques jours avant un deuxième cycle de discussions entre Téhéran et Washington. L'Iran et les États-Unis ont relancé leurs négociations plus tôt ce mois-ci pour tenter de régler leur différend vieux de plusieurs décennies sur le programme nucléaire iranien et éviter une nouvelle confrontation militaire.
Les États-Unis ont envoyé un deuxième porte-avions dans la région et se préparent à la possibilité d'une campagne militaire prolongée si les pourparlers échouent, ont indiqué des responsables américains à Reuters. "Pour assurer la pérennité d'un accord, il est essentiel que les États-Unis bénéficient également dans des domaines à rendement économique élevé et rapide", a déclaré Hamid Ghanbari, directeur adjoint de la diplomatie économique au ministère iranien des Affaires étrangères, selon l'agence semi-officielle Fars.
Intérêts communs
L'Iran a menacé de riposter à toute attaque américaine, mais le responsable a adopté dimanche un ton conciliant. "Les intérêts communs dans les secteurs pétrolier et gazier, les champs conjoints, les investissements miniers, et même les achats d'avions sont inclus dans les négociations", a indiqué Hamid Ghanbari, estimant que l'accord nucléaire de 2015 avec les grandes puissances n'avait pas garanti les intérêts économiques américains.
Le secrétaire d'État américain Marco Rubio a déclaré lors d'une conférence de presse à Bratislava que le président Donald Trump avait clairement indiqué la priorité de la diplomatie et un règlement négocié. "Personne n'a jamais réussi à conclure un accord avec l'Iran, mais nous allons essayer", a affirmé Marco Rubio.
En 2018, Donald Trump avait retiré les États-Unis de l'accord de 2015, qui avait allégé les sanctions contre l'Iran en échange de restrictions sur son programme nucléaire, et avait réimposé des sanctions économiques sévères.
Steve Witkoff et Jared Kushner seront à Genève
Vendredi, une source avait indiqué à Reuters qu'une délégation américaine comprenant les émissaires Steve Witkoff et Jared Kushner rencontrerait des responsables iraniens mardi à Genève, une réunion confirmée dimanche à Reuters par un haut responsable iranien. "Steve Witkoff et Jared Kushner vont se déplacer, je pense qu'ils voyagent en ce moment même, pour tenir des réunions importantes, et nous verrons ce qu'il en ressortira", a déclaré Marco Rubio, sans donner davantage de précisions.
Contrairement aux discussions multilatérales qui avaient mené à l'accord de 2015, les négociations actuelles se déroulent uniquement entre l'Iran et les États-Unis, avec Oman comme médiateur.
Le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araqchi, a quitté Téhéran pour Genève afin de participer aux pourparlers nucléaires indirects avec les États-Unis et de rencontrer le directeur de l'AIEA, l'agence onusienne de surveillance du nucléaire, ainsi que d'autres responsables, a indiqué son ministère.
Le vice-ministre des Affaires étrangères Majid Takht-Ravanchi a signalé la disponibilité de l’Iran à faire des compromis sur son programme nucléaire en échange d'une levée des sanctions, déclarée à la BBC dimanche qu'il revenait aux États-Unis de "prouver qu'ils veulent conclure un accord".
Le haut responsable a évoqué la déclaration du chef de l'Organisation iranienne de l'énergie atomique, qui a affirmé lundi que le pays pourrait accepter de diluer son uranium le plus fortement enrichi en échange de la levée des sanctions, comme exemple de la flexibilité de l'Iran.
Il a toutefois réaffirmé que Téhéran n'accepterait pas une absence totale d'enrichissement d'uranium, un point qui avait constitué un obstacle majeur l'an dernier, Washington considérant l'enrichissement sur le sol iranien comme une voie potentielle vers l'arme nucléaire. L’Iran nie vouloir se doter d'une telle arme.
Un journal iranien avec en couverture une photo du ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araqchi et de l'envoyé américain au Moyen-Orient Steve Witkoff, à Téhéran, en Iran, le 7 février 2026. Majid Asgaripour/WANA (West Asia News Agency) via REUTERS
La liste des personnalités impliquées dans l'affaire Epstein n'en finit pas de s'allonger. Même des Etats comme la Norvège, longtemps érigée en modèle d'intégrité, se trouvent éclaboussés par ce scandale. La France n'est pas plus épargnée, et le parquet de Paris a même dépêché des magistrats pour faire la lumière sur les ressortissants impliqués.
Mais une opération de transparence ne vient jamais seule. Comme lors de la mise au jour des Pentagon Papers ou des abus de la CIA par la Commission Rockefeller dans les années 1970, certains acteurs se sont empressés de tirer profit des révélations. L'affaire Epstein a ainsi vu fleurir avec elle théories complotistes, discours populistes, ou propagande pro-russe.
Complotisme
"Un paradoxe", selon Rudy Reichstadt, politologue et directeur du média de fact-checking Conspiracy Watch. "Alors que les moments de transparence devraient en principe désamorcer les fantasmes, ils créent systématiquement de l'activation complotiste", explique-t-il. Certains artisans de ces théories n'ont en effet pas tardé à dénoncer un complot mondial pédo-sataniste, teinté parfois d'antisémitisme.
"D'une certaine façon, ces individus ont réussi leur coup, puisqu'ils ont réussi à conforter une partie de l'opinion dans leurs convictions", détaille Rudy Reichstadt. "Mais ils ont gagné en ayant tort", ajoute-t-il, car bien entendu, rien ne prouve l'existence d'un tel complot.
Populisme
Les complotistes sont loin d'être les seuls à surfer sur la vague anti-élites provoquée par ce scandale. Les populistes pointent également du doigt le manque de moralité des élites, par opposition au "peuple" qu'ils prétendent représenter. "Ce scandale nourrit la haine des élites, explique dans C Politique l'historien Thomas Snégaroff. C'est un véritable terreau fertile pour le populisme."
D'autant que "les élites ont un devoir d'exemplarité, puisque c'est sur elles que repose la confiance dans les institutions démocratiques", rappelle le directeur de Conspiracy Watch. L'affaire Epstein opère ainsi tel le carburant d’un récit politique : celui de la faillite morale des élites, de leur entre-soi, et de leur impunité supposée.
Propagande pro-russe
Et il est un Etat qui semble lui aussi tirer parti de cette croisade contre les élites occidentales, en particulier européennes : la Russie. Moscou s'est saisi de l'affaire pour étayer sa ligne narrative d'un Occident dépravé et sataniste et justifier son agression de l'Ukraine. "Nous savons désormais comment cette élite occidentale traite les enfants", a ainsi déclaré cette semaine la porte-parole du ministère des affaires étrangères de la Russie lors d'une conférence de presse.
"Ce sont des pervers, des salauds, et ils possèdent l'arme nucléaire !", s'est quant à lui insurgé le présentateur russe vedette Vladimir Soloviov le 10 février sur la chaîne télévisée Rossiya 1, se disant "certain de la chute prochaine des monarchies britannique et norvégienne".
Une chose est sûre : l'affaire Epstein n'en a pas fini d'alimenter populisme, complotisme et discours de propagande. Mais dans l'opinion publique européenne, cette opération de transparence a renforcé l'intolérance à l'opacité. "A mesure que la lumière se fait, les zones d'ombre sont de moins en moins acceptées", résume Rudy Reichstadt.
Les victimes de Jeffrey Epstein lèvent la main après que le député américain Dan Goldman leur a demandé si elles avaient ou non pu être entendues par le ministère américain de la Justice dirigé par la procureure générale Pam Bondi, au Capitole à Washington, D.C., États-Unis, le 11 février 2026. REUTERS/Kent Nishimura
Le suspense n'aura pas duré très longtemps. Il aura fallu trois mois au total pour que les rumeurs soient confirmées. En novembre dernier, la Russie révélait avoir livré deux avions Su-57 à un client dont l'identité n'était alors pas officiellement révélée. Les regards se tournaient vers l'Algérie, sans pour autant en être sûrs. Deux vidéos amateurs diffusées dimanche viennent lever le doute : deux appareils, que les experts aéronautiques arrivent facilement à identifier comme correspondant aux modèles russes, ont été aperçus dans le ciel algérien, à proximité de l’aéroport d’Oum el Bouaghi, dans le nord-est du pays.
Atout de poids pour Alger
L’Algérie devient ainsi officiellement le premier pays d’Afrique et du monde arabe à posséder un avion aussi moderne, doté d'une rare autonomie stratégique. Le Su-57 "Felon" est un appareil ultramoderne développé dans les années 2010 et dit de cinquième génération, comme le F-35 américain. Chasseur polyvalent capable de combattre dans les airs mais aussi de mener des frappes terrestres et maritimes, le Su-57 intègre la furtivité, la supermanœuvrabilité, la supercroisière, l’avionique intégrée et une grande capacité de charge utile. Il représente en quelque sorte le fleuron de l’aéronautique militaire russe.
Cette livraison fait suite à un contrat conclu en 2021 entre l'Algérie et la Russie pour 14 chasseurs Su-57E "Felon". Six devaient être livrés en 2025, six autres en 2026, puis les deux derniers en 2027, étaie La Voix du Nord. L'Algérie serait désormais le tout premier client export du redoutable appareil russe de cinquième génération, à en croire certains documents confidentiels dévoilés au grand public en octobre. Les 300 pages de documents piratés ne détaillent pas le montant du contrat, mais selon les estimations du secteur, chaque unité pourrait valoir près de 140 millions de dollars, portant la transaction totale à plusieurs milliards.
Liens historiques avec Moscou
Derrière cette transaction spectaculaire se cache en réalité une continuité historique. Depuis l’indépendance, l’Algérie entretient des liens étroits avec la Russie, autrefois l’Union soviétique, qui avait alors contribué à son développement industriel et universitaire. Les échanges militaires n’ont jamais cessé : des officiers algériens ont été formés en URSS, et la majorité des équipements de défense du pays restent d’origine russe. Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, entre 2020 et 2024, Moscou a représenté près de 48 % des importations d’armes algériennes.
Dans le cas des livraisons de Su-57E, se pose toutefois la question de la capacité de la Russie à tenir ce calendrier, compte tenu des difficultés de production liées à la guerre en Ukraine. Reste aussi à intégrer cet appareil au sein du dispositif algérien. "L’Algérie achète une image de modernité, mais elle achète surtout une dépendance industrielle, observe le site Avion-chasse (...). Si le soutien est irrégulier, si les pièces manquent, si les mises à jour sont lentes, l’avion devient un totem coûteux, impressionnant au défilé, mais moins décisif en crise."
Risque de sanctions américaines
Outre les livraisons russes, l'Algérie a également dévoilé cette semaine ses premiers avions chasseurs à ses couleurs: des Su-35, cette fois. Une montée en puissance surveillée de près par les États-Unis. Début février, Robert Palladino, chef du Bureau des affaires du Proche-Orient du département d’État américain, avait affirmé devant la commission des affaires étrangères du Sénat américain être prêt à envisager des sanctions CAATSA contre l’Algérie.
Signée en 2017 par Donald Trump, la loi CAATSA impose des sanctions à l’égard des entités effectuant des transactions avec les services de défense du gouvernement russe. Ces lourdes sanctions peuvent prendre plusieurs formes et ont sérieusement handicapé la Turquie après son achat du système russe de missiles sol-air S-400. L’Égypte a de son côté renoncé à acheter des Su-57 par peur de représailles.
Beaucoup de doutes entouraient la mort de l'opposant à Vladimir Poutine, Alexeï Navalny, le 16 février 2024. Mais les accusations sont désormais portées par cinq puissances européennes. Dans un communiqué commun publié ce samedi 14 février, la France, la Grande-Bretagne, la Suède, l'Allemagne et les Pays-Bas affirment que l'homme politique russe a été empoisonné par le Kremlin. Les résultats d'analyse d'échantillons du corps d'Alexeï Navalny ont confirmé la présence d'épibatidine, un poison que l'on retrouve sur certaines grenouilles d'Amérique du Sud et non dans le cercle Arctique en Russie, où était enfermé l'opposant politique. Après les conclusions de cette analyse, la Russie a été signalée à l'Organisation sur l'interdiction des armes chimiques. "Le mépris répété de la Russie pour le droit international et la Convention sur les armes chimiques est clair", affirme la déclaration commune.
Selon le communiqué, "seul l'Etat russe avait les moyens, le motif et l'opportunité de déployer cette toxine mortelle pour cibler Navalny pendant son emprisonnement dans une colonie pénitentiaire russe en Sibérie, et nous le tenons responsable de sa mort." Une accusation répétée par la ministre britannique des Affaires étrangères Yvette Cooper, lors de sa prise de parole à la Conférence de sécurité de Munich. Préoccupés par le fait que la Russie n'ait pas détruit toutes ses armes chimiques, les cinq pays se sont engagés à utiliser "tous les leviers politiques à [leur] disposition pour continuer à demander des comptes à la Russie."
"Vladimir Poutine est un meurtrier"
"Nous savons désormais que Vladimir Poutine est prêt à utiliser l’arme bactériologique contre son propre peuple pour se maintenir au pouvoir", a commenté de son côté le chef de la diplomatie française Jean-Noël Barrot dans un message publié sur X, avant de rendre hommage à l'opposant, "tué pour son combat en faveur d’une Russie libre et démocratique". De son côté, Yvette Cooper a affirmé que les conclusions "mettaient en lumière le complot barbare du Kremlin de faire taire sa voix".
Il y a deux ans, Alexeï Navalny décédait des suites d’un empoisonnement lié à un des agents neurotoxiques les plus mortels. Nous savons désormais que Vladimir Poutine est prêt à utiliser l’arme bactériologique contre son propre peuple pour se maintenir au pouvoir. La France rend…
Alors que Yulia Navalnaya, la femme de l'opposant, affirmait déjà en septembre dernier que des traces de poison avaient été retrouvées dans le corps de son mari lors de l'autopsie, elle a applaudi l'initiative des cinq pays européens dans un message posté sur X. "Vladimir Poutine est un meurtrier. Il doit répondre de tous ses crimes", a-t-elle conclu.
Empoisonnement en 2020
Sans surprise, le gouvernement russe a nié avoir une responsabilité dans la mort de l'ancien opposant. Pourtant, Alexeï Navalny avait déjà été victime d'empoisonnement par le Kremlin le 20 août 2020. Dans un vol entre la ville Tomsk en Sibérie et Moscou, il était tombé malade et hospitalisé d'urgence. Transféré à Berlin pour être soigné, il n'avait été sorti du coma qu'au début du mois de septembre de la même année.
Quelques mois plus tard, alors sorti d'affaire, il avait finalement décidé de retourner en Russie où il avait été arrêté à la sortie de l'avion le 17 janvier 2021, avant d'être condamné à 19 ans de prison, une peine "uniquement motivée politiquement" selon Amnesty International. Il avait été enfermé dans la colonie pénitentiaire de Pokrov, avant d'être déplacé en 2023 au nord du cercle polaire arctique, où il est décédé. Après sa mort, les autorités russes avaient refusé pendant plusieurs jours de remettre la dépouille à ses proches, ce qui avait fait naître des soupçons sur un meurtre que la Russie essayait de déguiser en mort naturelle.