"Se battre pour continuer d’exister" : l’Ukraine face à une crise démographique sans précédent
"Quand on me demande ce qu’est la guerre, je réponds sans détour : des noms", écrivait le poète ukrainien Maksym Kryvtsov, avant de mourir au combat, en janvier 2024. Au Champ-de-Mars, le cimetière militaire de Lviv, dans l'Ouest de l'Ukraine, ces noms débordent, rangée après rangée. Depuis mars 2022, plus d’un millier de soldats reposent ici, dans des tombes provisoires en bois, comme le veut la tradition militaire. Seuls les pas dans la neige des familles éplorées et le claquement des drapeaux brisent le silence du lieu.
Le 10 décembre 2025, la dernière place a été prise. Un jour sombre pour Roman Kharivski, 26 ans. Recruté à la mairie de Lviv en 2021 pour les affaires religieuses, il organise depuis quatre ans, presque chaque jour, des funérailles militaires. Ses matinées débutent à la morgue, se poursuivent à l’église de garnison, puis dans la ville, qui se fige au passage des cercueils. "Le plus dur, c’est de voir les enfants que ces soldats laissent derrière eux", confie ce jeune père. Pour lui, la guerre ne se résume pas à des noms mais à des visages : ceux des familles qu'il accompagne dans le deuil. Mais jamais il n'aurait cru que ce cimetière manquerait un jour de place…
À Lviv, la mairie avait anticipé la saturation du Champ-de-Mars. À quelques pas, un nouveau site d’inhumation a été ouvert le 11 décembre sur l’ancienne "Colline de la Gloire", dont les sépultures soviétiques des deux Guerres mondiales ont été exhumées à l’été 2025 pour être remplacées. Depuis, une cinquantaine d’enterrements y ont déjà eu lieu. "La guerre a cessé d’être une situation d’exception : les gens savent qu'ils ne retrouveront pas leur vie d’avant", analyse la sociologue Anna Colin Lebedev.
Après quatre ans d'invasion à grande échelle, douze ans de guerre avec la Russie, le pays affronte aussi des mutations démographiques et sociales irréversibles. L’Ukraine, qui affiche le taux de mortalité le plus élevé et le taux de natalité le plus faible au monde, compte environ trois décès pour une naissance.
Le taux de fécondité a plongé
Dans les zones contrôlées par Kiev, la population ukrainienne était estimée à environ 31,5 millions de personnes début 2025, contre 42 millions en 2022. Près de 5,9 millions d'Ukrainiens se sont réfugiés à l’étranger et au moins 5 millions vivent dans les territoires occupés. "Aujourd’hui, l’Ukraine doit non seulement se battre pour ne pas disparaître face à la Russie, mais aussi pour continuer d’exister", résume l’écrivaine Tetyana Ogarkova.
Tout près du cimetière, le professeur Stefan Khmil, un gynécologue-obstétricien directeur de deux cliniques de médecine reproductive, à Lviv et Ternopil, tente, à sa façon, de sauver l'Ukraine, alors que le taux de fécondité a plongé à son plus bas niveau depuis trois siècles, à 0,7 enfant par femme. Hypothermie, humidité, effort physique extrême, malnutrition : les conditions de vie des soldats altèrent souvent la qualité de leurs gamètes. Sans parler des mutilations. Jusqu’à 10 % des blessures militaires touche le système reproducteur, sous l’effet des explosions ou d’armes chimiques, rapporte Stefan Khmil. Beaucoup viennent donc fournir un échantillon de leur sperme avant de partir au front.
Le professeur raconte l’histoire récente d’un fantassin resté 107 jours sur la "ligne zéro", caché dans un trou de terre avec deux camarades, ravitaillés par drones. À son retour, il avait perdu 20 kilos quand il est arrivé à la clinique du docteur Khmil. "Je lis dans les yeux de ces jeunes le désir de laisser quelque chose derrière eux. L’un m’a écrit : 'Professeur, aujourd’hui nous sommes vingt, mais ce soir, nous ne serons plus que sept'", rapporte ce dernier. La femme de ce soldat est tombée enceinte. Il est mort deux jours avant qu’il ne l’apprenne.
"C’est un génocide total de la nation ukrainienne par les Russes. Leur objectif est de nous détruire. C’est pourquoi je me suis fixé pour mission de contribuer à la renaissance de la nation ukrainienne", affirme le médecin. Conscient de cet enjeu, le gouvernement a adopté en janvier 2025 une loi permettant la collecte et la conservation gratuites des spermatozoïdes et ovocytes des militaires. Discuté depuis 2022, le texte prévoit leur stockage sans frais pendant plusieurs années, mais les fonds alloués par l’Etat restent insuffisants pour couvrir l’ensemble du processus, déplore le professeur.
Dans l’une des salles, Kateryna Stantchak, embryologiste, veille sur les précieuses cellules reproductrices de plus de 1 200 militaires, plongées dans des réservoirs maintenus à –196 degrés grâce à des générateurs et des panneaux solaires, malgré les coupures répétées d’électricité. "Voilà l’avenir de la nation ukrainienne", sourit-elle en désignant les cuves. Depuis 2022, la clinique a réalisé 594 fécondations in vitro gratuites pour les soldats. 208 enfants sont nés grâce à ce programme et 75 autres doivent encore voir le jour. Dans le couloir, la file de patients disparaît soudain : une alerte aux missiles oblige tout le monde à descendre au sous-sol. La veille, trois missiles hypersoniques ont visé Lviv, pourtant située à 1000 kilomètres de la ligne de front.
"Après 2022, le nombre de patients qui font congeler leurs spermatozoïdes a augmenté, car ils n’ont aucune certitude sur l’avenir. Certains repoussent leur projet de grossesse", poursuit Stefan Khmil, le gynécologue.
Le temps sépare les familles
Mais un autre ennemi guette le pays : le temps qui passe et ruine les espoirs de retrouvailles et les projets de nombreuses familles séparées par la guerre. Le 24 février 2022, Oleksandr conduit son épouse et ses deux enfants à la campagne, chez ses parents près de Boutcha, avant de rejoindre l’armée. Ce quadragénaire ne les reverra que deux ans plus tard. Sa famille parvient à fuir l’occupation et les bombardements pour se réfugier en France, dans les Yvelines. Quand Oleksandr retrouve son fils de quatre ans, en 2024, il ne le reconnaît pas. Le petit garçon, lui, ne lui adressera pas la parole pendant plusieurs jours, convaincu que son père l’a abandonné.
"Mon rêve, c’était de lui apprendre à faire du vélo. Mais il a appris sans moi. Aujourd’hui, il a sept ans, il est grand, il va à l’école française", raconte Oleksandr, joint en visioconférence depuis sa base militaire. "J’ai découvert qu’il parlait français quand je l’ai entendu discuter avec le réparateur de la machine à laver."
Désormais haut placé dans la chaîne de commandement, l’officier dispose de davantage de temps pour appeler sa famille, qui vit toujours en France. Le soir, il donne des cours de maths à son fils, apprend à cuisiner avec sa femme. Peu à peu, la famille a renoncé à l’idée d’un retour en Ukraine. À Kiev, leur quartier est constamment bombardé. Depuis janvier et la nouvelle vague d’attaques russes sur le système énergétique, les coupures d’électricité peuvent durer plusieurs jours. "C’est notre nouvelle réalité, répète-t-il. Heureusement que nous ne sommes pas en 1945, quand les gens au front n’avaient que les lettres pour avoir des nouvelles de leurs proches. Au moins, aujourd’hui, on a Starlink et on peut se voir", ajoute Oleksandr, qui se sait privilégié.
Record de divorces en 2024
Dans son unité, les divorces se multiplient, comme partout en Ukraine. "Au combat, vous savez où se trouve l’ennemi : en face de vous. C’est très difficile quand vous attendez du soutien de 'l’arrière' et que vous réalisez qu’il ne vient pas", confie-t-il. En 2022 et 2023, les mariages se sont enchaînés, les couples se disant oui dans l’urgence, par peur de mourir. En 2024 et 2025, ce sont les divorces qui dominent, avec un record historique en 2024 : 141 800 séparations, presque autant que de mariages.
Iryna incarne ce phénomène : quand la guerre impose des vies parallèles, le couple finit par se déliter. Le couple de cette quadragénaire, réfugiée en région parisienne en 2022 avec son fils de 13 ans et sa mère, n’a pas résisté à la distance : "Nous ne nous voyions jamais et nous n’avions plus rien à nous dire", résume-t‑elle. En Ukraine, Iryna était chef de projet dans l'import-export, installée avec son mari dans un grand appartement d’Ivano-Frankivsk, entre l’aéroport et une centrale électrique aujourd’hui régulièrement bombardés. En France, elle se retrouve à faire le ménage chez une riche personne âgée, à vivre à trois dans 13 m², sans oser poster la moindre image de cette nouvelle existence sur les réseaux sociaux. "On avait une belle vie. Et puis, tout d’un coup, tu arrives ici et tu n’es plus personne."
Peu à peu, les conversations avec son mari, resté en Ukraine, se raréfient, jusqu’à devenir impossibles : les journées, les préoccupations, même l’humour n’ont plus rien en commun. "Quand les couples mènent des vies si différentes, qu’ils sont physiquement empêchés de se voir, ils commencent à se reconstruire chacun de leur côté et finissent par divorcer, surtout maintenant qu’on peut le faire en ligne", note la psychologue, observe Anna Arkhypova, présidente de l’association Écoute Ukraine, basée à Paris. Iryna est typique de ces Ukrainiens de l’étranger qui, après des années d’"entre-deux", n’attendent plus un hypothétique retour : ils apprennent la langue, reprennent des études, lancent une activité, parfois rencontrent un nouveau partenaire.
Les sondages suggèrent qu’au moins un tiers des réfugiés - principalement des femmes et des enfants - pourraient ne pas revenir, citant l’insécurité, les logements détruits et de meilleures perspectives économiques ailleurs. Une tendance accentuée par le fait que l’Union européenne prévoit de mettre fin en mars 2027 au régime de protection temporaire : les Ukrainiens devront alors choisir un autre statut (travail, études, asile) ou rentrer chez eux. Ils pourraient être rejoints, à la fin de la guerre, par des centaines de milliers d’hommes empêchés aujourd’hui de quitter le pays.
Face à ce risque d’hémorragie, le gouvernement de Kiev a présenté l’an dernier une stratégie à horizon 2040. Le document, qui alerte sur un déficit de 4,5 millions de travailleurs d’ici à dix ans, fixe un cap : limiter l’émigration, encourager les retours, améliorer les infrastructures de logement et d’éducation, et, si besoin, attirer une immigration de travail. "Mais que vaut cette stratégie démographique, si nous n’avons pas les moyens ?, interroge Iryna Ippolitova, chercheuse au Centre for Economic Strategy. L’État reste absorbé par la guerre."
"Les gens ont tout perdu en quittant l’Ukraine. Ils se sont reconstruit une vie ici, martèle Anna, la psychiatre installée en France. Ils ne perdront pas tout une seconde fois en repartant." Pour qu’un retour devienne pensable, conclut-elle, il faut des perspectives — et, d’abord, que les bombardements cessent.

© Clara Marchaud pour L'Express