En Iran, comment la révolution islamiste a bouleversé le monde depuis 1979 : le grand récit de Brice Couturier
Sommes-nous en train de vivre la fin d'une ère qui s'est ouverte en 1979 avec le retour en Iran de l'ayatollah Khomeini à Téhéran ? Le journaliste et essayiste Brice Couturier a raconté cette année clé dans un livre magistral, "1979: le grand basculement du monde" (Perrin), dont la (re)lecture s'impose aujourd'hui à la lumière de l'opération "Rugissement du lion" menée conjointement par les Etats-Unis et Israël. Le retour de l'ayatollah Khomeini ne fut certes pas le seul événement qui marqua cette année-là. Brice Couturier en étudie une dizaine, de la contre-révolution thatchérienne au pèlerinage de Jean-Paul II en Pologne, en passant par la nouvelle Chine de Deng Xiaoping. Mais la première révolution islamiste du monde moderne a peut-être encore davantage modelé notre présent politique et géopolitique.
L'Express : Vous consacrez un chapitre de votre ouvrage "1979" à l’Iran de Khomeini. En quoi ce dernier a-t-il fait "basculer le monde" ?
Brice Couturier : C’était la première révolution islamiste du monde moderne et c’est l’acte de naissance de ce qu’on a appelé l’islamo-gauchisme. Ali Shariati, un Iranien mort en exil peu de temps avant la révolution khomeiniste, avait théorisé une doctrine mêlant la lutte des classes marxiste avec le chiisme. Le moteur de l’histoire, selon lui, était la lutte des "moustadafines" (les déshérités, les bons musulmans) contre "moustakbirines" (les orgueilleux, les mauvais musulmans et les impies).
La révolution islamiste iranienne a démontré qu’il existait un autre système que la démocratie libérale et le communisme.
Il dénonçait la démocratie comme incompatible avec le véritable islam et préconisait la violence politique. C’est une des inspirateurs de la révolution iranienne de 1979. Une "revanche de Dieu", comme l’a baptisée Gilles Kepel, tellement inattendue par nos sociétés sécularisées que sa nature religieuse a échappé à la plupart des observateurs de l’époque. Ils y ont vu, comme le président français de l’époque, Valéry Giscard d’Estaing, une révolution politico-sociale classique, maquillée en révolution religieuse.
Le président égyptien Anouar el-Sadate qui savait, lui, à quoi s’en tenir, a été l’un des tout premiers à prendre conscience de ce qui était en train de se jouer à Téhéran. Il a dit, dès la fin janvier 1979 : "Je mets en garde quiconque utiliserait la religion pour prétendre être le lieutenant de Dieu sur terre et, par conséquent, le seul habilité à gouverner et à être obéi. "
En outre, cette révolution d’un genre nouveau a suscité une onde de choc : dans le golfe, où les chiites sont nombreux, les monarchies craignaient la contagion. Et tandis que Bahreïn et le Koweït se hâtaient d’expulser les prédicateurs chiites qui propageaient la version khomeiniste de l’islam, en Arabie saoudite eut lieu la prise d’assaut du lieu le plus sacré de l’islam, le Masjid al-Haram à La Mecque par des fondamentalistes islamistes, opposés à la famille royale. Durant les années suivantes, l’islamisme est devenu un courant politique décisif. Les Soviétiques n’ont pas tardé à le découvrir à leur tour après avoir envahi l’Afghanistan, à Noël 1979…
"L’Iran persan a souvent été considéré comme le laboratoire politique du monde arabe", rappelez-vous. En quoi la révolution islamiste l’a-t-elle été ?
La révolution islamiste iranienne a démontré qu’il existait un autre système que la démocratie libérale et le communisme, les deux modèles politiques qui se disputaient l’influence mondiale, à cette époque. Une alternative de nature théologico-politique à la modernité occidentale. C’était la thèse que défendaient déjà, depuis plusieurs années, des courants tels que les Frères musulmans.
Mais la différence, c’est que les Frères étaient pourchassés dans le monde arabe, où dominaient généralement des régimes nationalistes à tendance socialiste, comme le Baas. En Iran, ce sont les islamistes qui ont gagné au cours de l’été 1979, à la suite de conflits avec les courants de gauche radicale, dont l’issue apparaissait, sur le moment, pourtant bien incertaine. L’idéologie du "wilayat al-faqih", caractéristique du régime des mollahs a inspiré tant des mouvements chiites, comme le Hezbollah libanais que le Hamas sunnite à Gaza. Et en Iraq, le Parti islamique Dawa était notoirement lié à l’Iran.
On n’a jamais changé de régime en se contentant de bombarder des ministères ou des casernes.
L’intervention conjointe des Etats-Unis et d’Israël peut-elle refermer ce chapitre ouvert en 1979 ?
Oui, il existe une chance, pour le peuple iranien dont on estime qu’à 80 %, il désire un changement révolutionnaire, de se débarrasser du régime établi par Khomeini en 1979. Mais Donald Trump, qui a promis à ses électeurs, de ne plus engager de soldats américains dans des combats au sol à l’occasion de "guerres lointaines et interminables", se contentera de frappes aériennes contre les dirigeants du régime et ses milices, les Gardiens de la Révolution.
On n’a jamais changé de régime en se contentant de bombarder des ministères ou même des casernes. Israël, par contre, semble disposer de très nombreux informateurs et relais sur place, en Iran. On a parfois l’impression que la série de fiction télé Téhéran, créée par Moshe Zonder, avec ses agents du Mossad qui suivent l’évolution de la situation par satellites, au niveau des rues iraniennes, s’approche du niveau de véracité d’un documentaire…
Il faut se souvenir que l’Iran est un pays jeune et d’un haut niveau d’éducation. L’âge médian est de 34 ans. La majorité de la population est née après la révolution khomeiniste et l’islam, en particulier l’islam politique, y est devenu très impopulaire auprès d’une jeunesse dont près de 60 % a poursuivi ou poursuit des études supérieures.
Un Iran débarrassé des Mollahs pourrait-il être à nouveau un laboratoire pour le monde arabe ?
Les printemps arabes, qui ont démarré en décembre 2010 et ont embrasé la Tunisie, l’Egypte, la Libye, la Syrie, le Yémen en 2011, ont peut-être été en partie inspirés par le soulèvement iranien de juin 2009 contre les élections truquées qui avaient permis la "victoire" de Mahmoud Ahmadinejad.
Ce soulèvement a été réprimé avec une violence meurtrière par les milices armées du régime. Mais les circonstances et le contexte sont différents dans chaque cas. Des islamistes sont au pouvoir en Syrie, les islamistes sont en prison en Egypte… La République islamique iranienne est un cas très particulier et il faut faire preuve de prudence face à la tentation de monter en généralité. D’autant que l’Iran ne fait pas rêver, au Moyen-Orient…
Quelles conséquences un renversement de régime pourrait-il avoir sur l’islamisme dans le monde ?
Des conséquences considérables. D’abord parce que couper la tête de l’hydre provoquerait le dépérissement des "proxies" de l’Iran dans la région. Le Hezbollah libanais perdrait ses sponsors et serait condamné à rentrer dans le rang d’un jeu politique libanais normal, en ayant perdu le privilège de détenir une milice armée qui intimide les autres composantes politiques du pays. Le Hamas, déjà très affaibli par Israël, à Gaza, s’effondrerait et devrait laisser place à d’autres composantes de la société palestinienne, plus ouvertes à l’idée d’une coexistence pacifique avec Israël.
Les Etats du Golfe seraient incités à signer avec Israël, les "accords d’Abraham", déjà souscrits par Bahreïn et les Emirats arabes unis. Enfin, on respirerait en Israël. L’Etat hébreu vit depuis l’avènement de la République islamique d’Iran et l’obsession de ses dirigeants de se doter de l’arme nucléaire, sous la menace d’un anéantissement que n’ont cessé d’agiter expressément les dirigeants islamistes iraniens.
Et sur la gauche occidentale ?
L’aveuglement d’une large partie de la gauche radicale occidentale face à l’extraordinaire brutalité d’un régime qui détient le record mondial des condamnations à mort exécutées (après la Chine) avec plus de 1 500 exécutions en 2025, est en effet ahurissant.
On se souvient de la gêne ressentie par les médias de gauche – ceux du service public en particulier – face aux mouvements de contestation entamés par la jeunesse iranienne le 28 décembre de l’an dernier. Les Iraniens manifestaient "contre la vie chère", nous disait-on… Il fallait tenter de dissimuler qu’ils se battaient, les mains nues, contre le régime islamiste et ses sbires.
Toute une partie de la gauche, gagnée par l’islamo-gauchisme, pratique un double standard moral : quiconque se réclame de l’islam politique est considéré comme un allié. En outre, un antiaméricanisme viscéral, un "anti-impérialisme" qui se trompe d’époque et dont l’horloge s’est arrêtée à l’époque où Nixon renversait Allende, tend à regarder avec les yeux de Chimène quiconque se dresse contre "le grand Satan" américain.
Pour revenir à 1979, vous racontez que les Américains "ont fait preuve d’une extraordinaire myopie". Comment l’expliquez-vous ?
Les dirigeants américains de l’époque étaient obsédés par le péril soviétique. Non sans raison si l’on songe qu’en décembre 1979, les troupes russes débarquent à Kaboul et exécutent le dirigeant afghan, Hafizullah Amin, pourtant lui-même communiste… Washington voyait l’URSS pousser ses pions en Afrique – en particulier en Angola, via les Cubains et intervenir directement dans la Corne de l’Afrique, alors même que le Sud-Yémen était sous contrôle soviétique, menaçant le golfe d’Aden. Dans ce contexte, le basculement de l’Iran du côté communiste leur apparaissait comme une menace, pesant cette fois, sur le détroit d’Ormuz et les approvisionnements pétroliers de l’Occident.
Or, le parti communiste iranien, le Toudeh, comme il en avait reçu l’ordre de Moscou, n’a cessé d’accompagner la révolution islamiste dans le vain espoir d’en détourner le cours à son profit. Ses militants ont payé cet aveuglement au prix fort : ils ont été torturés et assassinés dans les geôles du régime. Avant même l’interdiction légale de ce parti et l’expulsion des diplomates soviétiques de Téhéran en février 1983. Les communistes ont fait, en Iran, le même calcul absurde que le KPD, en Allemagne : croire qu’il est possible de parasiter une révolution conservatrice…
Quant à l’aveuglement américain, il a persisté durant les années 1980. La preuve : ils ont aidé, soutenu et armé des milices islamistes qui luttaient contre l’Armée rouge en Afghanistan, au motif que les ennemis de leurs ennemis étaient leurs amis.
"Que cette révolution soit islamique a sidéré tout le monde", a écrit Olivier Roy. Une "révolution de gauche" semblait-elle la plus probable ? Pourquoi ?
Absolument. "Pourquoi tant d’historiens inclinent-ils à tenir le passé pour fatal et l’avenir pour indéterminé ?", s’amusait Raymond Aron. Contrairement à ce que veut croire une historiographie téléologique, qui s’obstine à interpréter les événements à partir de leur point d’aboutissement, il n’y avait aucune fatalité à ce que la victoire en Iran, en 1979, appartienne à Khomeini et à ses partisans.
D’abord parce que la scène politique hostile au shah était diverse, avec les nationalistes laïcs (héritiers de Mossadegh) du Front national, comme Karim Sandjabi, ministre des Affaires étrangères en 1979, des gauchistes dotés d’une grande expérience de la clandestinité, en particulier les Moudjahidines du peuple.
Ensuite parce qu’au sein même du haut clergé chiite, Khomeiny a eu à faire avec des rivaux formidablement populaires, comme l’ayatollah Mahmoud Taleghani. Connu pour sa tolérance et sa modération, celui-ci avait créé son propre parti, le Mouvement de libération de l’Iran. Il est mort, probablement assassiné en novembre 1979.
L’ayatollah Kazem Shariatmadari, très prestigieux menaçait également Khomeini. Il bénéficiait du soutien des Moudjahidine. Son immense popularité lui sans doute épargné l’exécution, mais il fut mis en résidence surveillée. En outre, lors des élections présidentielles de janvier 1980, la victoire fut remportée non par le candidat islamiste, mais par Abolhassan Bani Sadr, avec 76 % des voix. Ce n’est qu’en juin 1981 que ce président, progressivement privé de pouvoir par le "Guide suprême", fut destitué lors d’un véritable coup d’Etat islamiste. Non, la victoire de Khomeini n’avait rien d’une fatalité. Et une autre histoire était possible en 1979.
Comment expliquez-vous l’aveuglement occidental devant la dimension religieuse de la révolution iranienne ? Quand a-t-on ouvert les yeux ?
Pour nous Français, héritiers de la Révolution de 1789, une révolution est nécessairement anticléricale et le destin de toute République est d’acter la rupture entre l’Etat et les cultes… Nous avons du mal à imaginer d’autres trajectoires historiques que la nôtre. Je pense que nous avons pris conscience du danger que représentait la révolution islamiste en Iran lorsque ce régime a déclenché la vague d’attentats qui a coûté la vie à seize de nos compatriotes. Durant la seule année 1986, on dénombre dix attentats à la bombe à Paris.
Mais ce qui a été décisif, je le pense, c’est le "contrat" lancé par le régime iranien sur la tête d’un écrivain, Salman Rushdie, le 14 février 1989, dix ans après la révolution en Iran. A ce moment-là, les milieux intellectuels, en particulier, ont pris conscience de ce qui était en jeu : la liberté d’expression dans nos propres démocraties !
En tant que libéral universaliste, vous avez bien connu des déceptions à la suite d'opérations visant à renverser des régimes dictatoriaux. Ne craignez-vous pas qu’il en soit ainsi après l’opération "Rugissement du lion" ?
Je crois à un truc tout bête qui s’appelle la solidarité internationale, la solidarité entre les peuples. Je pense que le monde est plus sûr lorsque la démocratie y progresse, car ce régime encourage les citoyens à s’occuper paisiblement de leurs affaires et favorise moins la haine des voisins que le commerce et l’échange avec eux.
C’est pourquoi, je persiste à penser que les démocraties doivent non seulement s’unir pour leur défense mutuelle, mais aussi, oui, favoriser le développement des courants démocratiques dans les Etats soumis à des despotismes. Peut-être les Etats-Unis ont-ils commis des erreurs en Afghanistan et en Irak. Mais fallait-il laisser Kadhafi massacrer la population de Benghazi en mars 2011, comme il en annonçait l’intention ? J’en doute.
En tout cas, les Etats-Unis, par un de ces mouvements de balancier dont ils sont coutumiers, sont passés du "néo-conservatisme", du "wilsonisme botté" comme on qualifiait la politique de George W. Bush et Bill Clinton, au programme trumpien de "l’America First". Cela consiste apparemment à traiter avec mépris les démocraties alliées, comme les nations européennes, et à dérouler le tapis rouge sous les pieds du dictateur Poutine, qui n’a cessé de manifester son hostilité et son agressivité envers tous ses voisins.
Reste que cette démonstration de la puissance militaire américaine atteste que Trump n’est pas l’isolationniste qu’on croyait. Elle servira d’avertissement.
Décapiter le régime des Mollahs revient-il à arrêter un gros robinet d’arrivée de l’antisémitisme ?
Ce serait trop beau ! L’antisémitisme n’a, hélas, pas qu’une seule source d’approvisionnement. Et le genre se renouvelle sans cesse… La nouvelle version procède d’une alliance inouïe entre les tenants proclamés du progressisme le plus tendance avec les défenseurs vociférant d’une lecture littérale et moyenâgeuse d’un texte religieux daté.
Mais l’antisémitisme a toujours été la grammaire habituelle des convergences contre nature. Hier, c’était la synthèse baroque du nationalisme et du socialisme. Aujourd’hui, c’est encore la vieille haine du Juif qui permet au néo-gauchiste de fraterniser avec le djihadiste, au nom du refus d’un Etat juif au Moyen-Orient.
En réalité, il y a toujours eu, en dépit de la propagande du régime des mollahs contre l’existence même de cet Etat juif, de forts courants de sympathie entre les peuples iranien et israélien. Je me souviens que le regretté Alexandre Adler prédisait que ces deux nations finiraient par se retrouver. Que cette sympathie, qui a des racines historiques très anciennes, ait résisté à l’endoctrinement du régime, constitue un motif d’étonnement et d’admiration.
Si les Iraniens parviennent à se débarrasser des religieux et des miliciens qui les tiennent sous leur joug et exploitent leurs richesses depuis 47 ans, j’augure bien des relations qui existeront entre l’Etat perse et l’Etat hébreu.
Mais chez nous, en Europe, les antisémites ont montré combien la cause iranienne les intéressait peu. On a vu des gens qui avaient osé qualifier de "génocidaire" la guerre menée par Israël à Gaza après les massacres du 7 octobre 2023, se mobiliser non pour soutenir le peuple iranien en lutte, mais pour défendre le régime tyrannique et meurtrier qui les opprime.

© ZUMA Press Wire via Reuters Conn