Abbas Milani (Stanford) : "En Iran, une guerre comme celle de Trump ne pourra pas amener la démocratie"
Il y a eu des scènes de joie comme rarement en Iran. Après plusieurs heures d'incertitudes, la confirmation de la mort du guide suprême, l'ayatollah Khamenei au pouvoir depuis 36 ans en ce 1er mars, a été fêtée dans de nombreuses villes du pays. Bien que le régime des mollahs ait rapidement mis en place un triumvirat composé du président Masoud Pezeshkian, du chef du pouvoir judiciaire Gholamhossein Mohseni Ejeï et de l’ayatollah Alireza Arafi pour assurer la transition, cet événement marque néanmoins un tournant historique en Iran.
Pour L'Express, Abbas Milani, directeur du programme d'études iraniennes à l'université de Stanford, dresse le bilan du règne sanguinaire et sans partage du plus haut dirigeant chiite, "l'une des périodes les plus dramatiques, les plus autoritaires et les plus destructrices de l’histoire contemporaine de l’Iran". Selon lui, le régime des mollahs est bien en train de disparaître. Avec de nombreux bouleversements à la clé. Entretien.
L’Express : Khamenei a été éliminé lors de l'opération lancée contre Téhéran. Comment a réagi la population ?
Abbas Milani : Des milliers de personnes sont descendues dans les rues à travers le pays pour faire la fête. Sur les réseaux sociaux iraniens, beaucoup ont déjà remercié le président américain pour cette action, même s’ils ignorent ses objectifs stratégiques. Mais plus tard dans la nuit, le régime a envoyé ses hommes à moto pour disperser les gens et réintroduire ses propres partisans dans les rues, afin de simuler un "deuil" et montrer que la population pleurait Khamenei. Chacun sait en Iran que ces rassemblements sont artificiels. Le régime a encore cherché désespérément à masquer la joie populaire à la mort du patriarche sanguinaire.
En quoi sa mort revêt-elle une portée historique ?
Cela marque la fin de l’une des périodes les plus dramatiques, les plus autoritaires et les plus destructrices de l’histoire contemporaine de l’Iran. Ses 37 années au pouvoir ont renforcé un régime clérical d’une manière qui aurait été difficile à imaginer auparavant. Son intransigeance et sa conviction absolue de détenir seul la vérité — non seulement pour l’Iran, mais pour l’islam — ont fait de lui le principal obstacle à tout changement réel dans le pays. Il a été à l’origine des grandes orientations stratégiques qui, selon moi, se sont révélées profondément néfastes pour l’Iran : le programme nucléaire, la mise en place de forces alliées dans la région, l’inscription de la destruction d’Israël parmi les objectifs stratégiques à long terme, ou encore le refus de dialoguer directement avec les États-Unis tout en maintenant des échanges indirects.
Il a également maintenu une ligne dure sur des questions sociétales, notamment en s’opposant fermement au droit des femmes à occuper librement l’espace public, malgré l’avis d’autres religieux qui estimaient que ces restrictions n’étaient pas essentielles à la tradition chiite ni à l’islam.
En quoi a-t-il été le grand artisan d’une concentration du pouvoir entre ses mains par rapport à Khomeini ?
Il a profondément transformé la fonction de guide suprême. Sous Khomeini, le bureau du guide comptait quelques dizaines d’employés. Par la suite, cette structure a pris une ampleur considérable, avec des milliers de personnes. Le pouvoir s’est fortement centralisé : en plus de contrôler des fonds déjà très importants, le bureau du guide suprême a développé un vaste réseau d’entreprises actives dans des secteurs variés comme la santé, le pétrole et le gaz. L’ensemble est devenu à la fois une puissance économique et politique majeure, fonctionnant selon des logiques de favoritisme et de clientélisme. Ces ressources ont également permis de financer des activités extérieures à l’Iran sans qu’elles apparaissent officiellement dans le budget de l’État.
Le style de gouvernement différait aussi sensiblement. Khomeini adoptait une posture plus distante : il se considérait au-dessus des détails quotidiens de la gestion politique. Il fixait les grandes orientations, puis laissait ses collaborateurs les mettre en œuvre. Pendant la guerre entre l’Iran et l’Irak de 1980 à 1988, par exemple, il a confié une large part des responsabilités à d’autres dirigeants, notamment à Rafsandjani (NDLR : ce proche collaborateur de Khomeini a joué un rôle majeur dans la coordination de l’effort de guerre). Khamenei, en revanche, a concentré l’essentiel des pouvoirs entre ses mains et s’est impliqué dans des domaines très précis, parfois même techniques, qui relevaient habituellement d’autres instances. Cette tendance à intervenir directement dans de nombreux aspects de la vie politique et économique traduisait une vision beaucoup plus centralisée et personnalisée du pouvoir, allant bien au-delà du style adopté par Khomeini.
Peut-on dire que Khamenei a transformé un régime théocratique en une théocratie militarisée ?
On peut formuler les choses ainsi : au moment de sa nomination, la Constitution a été modifiée pour correspondre à son profil, car selon le texte initial, il ne remplissait pas les conditions requises pour exercer la fonction. Cette révision constitutionnelle, menée notamment sous l’impulsion de Rafsandjani, a consisté à adapter les critères d’éligibilité afin de permettre sa désignation. Au cours de ce processus, la nature même du régime a évolué : on est passé du principe de velayat-e faqih (le gouvernement du juriste-théologien) à celui de velayat-e motlaqeh-ye faqih, c’est-à-dire l’autorité absolue du juriste-théologien. La fonction a ainsi été renforcée et dotée de pouvoirs élargis.
N’ayant pas l’autorité religieuse reconnue de son prédécesseur, il s’est appuyé davantage sur l’appareil militaire pour consolider son pouvoir. Il a notamment renforcé le rôle des Gardiens de la révolution dans les domaines économique et politique, alors que Khomeini avait insisté pour que cette force reste strictement militaire et en dehors des affaires économiques et partisanes. En consolidant leur influence, il a contribué à transformer cette institution en acteur central du système politique et économique. Ce recours accru à la puissance militaire traduisait la nécessité de compenser une légitimité religieuse plus fragile par un soutien institutionnel et sécuritaire plus fort.
Il a donc bouleversé tout le monde chiite ?
La plupart des chiites à l’époque ne considéraient pas la théorie du velayat-e faqih comme légitime. La majorité des grands ayatollahs de Najaf en Irak (NDLR : grand centre du chiisme), qui occupaient des positions hiérarchiques supérieures à Khomeini — comme Hakeem ou Khoyi (NDLR : deux ayatollahs chiites très influents) — la rejetaient complètement, estimant que cette idée n’avait aucun fondement dans le chiisme. Même aujourd’hui, des figures religieuses influentes comme Ali al-Sistani (NDLR : l’un des plus influents ayatollahs chiites contemporains) ne soutiennent pas cette notion selon laquelle un juriste se déclarant meilleur juge et représentant de Dieu sur terre devrait gouverner. Dans d’autres pays à majorité chiite, comme l’Azerbaïdjan ou à Bahreïn, cette idée est considérée comme ridicule. Ainsi, présenter le velayat-e faqih comme la vision chiite dominante du monde est faux : il s’agit en réalité d’une opinion minoritaire, même au sein du chiisme.
La campagne militaire actuelle sur l'Iran s'avère très intense. L'historien américain Robert Pape estime que "les bombardements n’entraînent jamais de changement de régime positif". Êtes-vous d’accord avec lui ?
Oui. En Iran la situation est très particulière. Les Iraniens luttent pour la démocratie depuis presque un siècle et contre ce régime depuis environ 44 ans. Une étude récente menée par un groupe de chercheurs de notre programme s’est penchée sur Téhéran entre 2009 et 2024. Durant cette période de 16 ans, environ 3 200 manifestations crédibles contre le régime ont eu lieu dans la ville, soit une manifestation tous les trois jours en moyenne. Cela montre que la population iranienne lutte de manière constante contre le régime, souvent dirigée de manière avisée par des femmes engagées pour la démocratie.
On ne peut donc pas comparer l’Iran à des situations comme l’Irak ou l’Afghanistan, où des systèmes démocratiques ont été imposés de l’extérieur. L’idée qu’une intervention militaire, comme celle prônée par Donald Trump, pourrait instaurer immédiatement la démocratie en Iran ne correspond ni aux données empiriques ni à la réalité sur le terrain.
Est-on en train d’assister au crépuscule des mollahs ?
Absolument. Il ne s’agit pas seulement du crépuscule d’une époque — le crépuscule laisse penser qu’un nouveau jour pourrait se lever. Ce que nous observons en Iran, c’est plutôt la disparition définitive du chiisme politique. Je ne parle pas de la disparition de l’islam en tant que croyance personnelle. L’islam, comme le catholicisme après sa séparation du pouvoir politique, pourrait continuer à accompagner la vie spirituelle des individus. Mais même cela est compromis, car Khamenei a profondément endommagé le chiisme et son héritage historique, ce qui exigera un pardon de la part de la population.
Il a transformé la relation fondamentale entre la société iranienne et les religieux. Autrefois, les clercs et leurs écoles ou mosquées dépendaient du soutien des citoyens et des commerçants du bazar, ce qui les rendait sensibles aux demandes populaires et partenaires des mouvements pour la démocratie, l’égalité économique ou l’anticolonialisme. Aujourd’hui, grâce aux revenus du pétrole et du gaz, presque tous ces clercs sont devenus des agents rémunérés du régime. Ils ont construit des écoles luxueuses qui ressemblent plus à des casinos qu’à des séminaires, accumulé des fortunes pour leurs enfants, et corrompu l’institution.
Historiquement, si un régime iranien tuait quelques personnes, les clercs figuraient parmi les premiers à dénoncer ces violences. Aujourd’hui, après des milliers de morts — certains chiffres évoquent plus de 30 000 — aucun grand religieux ne s’est élevé contre ces exactions. Cette relation historique a été détruite. Le chiisme politique n’est pas seulement au crépuscule : il a rejoint le passé, dans ce que l’on pourrait appeler les vestiges, la poubelle de l’histoire. Selon moi, c’est le seul service historique rendu par Khamenei : il a contribué à séculariser l’Iran, rapprochant le pays de la laïcité à un niveau que peu de pays musulmans ont jamais atteint.
Est-ce qu’il y a un risque de voir apparaître ce que certains appellent un "IRGCistan", issu de l'acronyme des Gardiens de la révolution, c'est-à-dire un État sous le contrôle des militaires ?
Le danger existe certainement à court terme. Le fait qu’ils aient nommé l’un des commandants les plus sanguinaires des Gardiens de la révolution, Ahmad Vahidi, connu pour sa répression brutale des manifestations, montre qu’ils estiment devoir afficher davantage de force.
Cependant, cette stratégie est vouée à l’échec à long terme. L’Iran n’est pas le Pakistan : la société civile iranienne est active, et les besoins économiques du pays sont considérables. Même si des frappes ciblées, menées par Israël ou les États-Unis, suscitent des débats sur leur légalité — par exemple concernant l’assassinat de Qassem Soleimani — la situation de l’IRGC est profondément affaiblie, en particulier au niveau de ses cadres supérieurs. Le nouveau commandant ne possède qu’une expérience militaire marquée par la violence et la répression.
Même s’ils prenaient le contrôle complet aujourd’hui, ils ne pourraient résoudre les problèmes économiques de l’Iran, qui sont structurels et profonds. Il faudrait un véritable changement de régime, incluant une redéfinition des rapports entre le pouvoir et le peuple, entre le pouvoir et l’économie, ainsi que le rôle de l’IRGC. De plus, l’implication de la diaspora iranienne serait essentielle pour toute solution durable.
Mais Donald Trump pourrait-il faire un accord avec un membre des Gardiens de la révolution ?
C’est possible. Donald Trump affirme que des membres du régime lui parlent directement. Il s’agit probablement de responsables des Gardiens de la révolution, seuls ou en coalition avec certains religieux, qui cherchent à savoir s’ils peuvent négocier tout en conservant une part de pouvoir. Cette hypothèse est donc plausible, même si son issue reste incertaine.
Dans le système iranien, qui va prendre le siège vacant laissé par Khamenei ?
Je ne pense pas que quiconque pourra lui succéder. La société iranienne ne le permettra pas, et les divisions internes au sein du régime rendent toute succession impossible pour le moment. Le régime est trop fragmenté pour qu’un successeur émerge. Khamenei a consolidé ce pouvoir, devenu quasi absolu, au cours de ses 37 années au pouvoir. À ses débuts, beaucoup pensaient que Rafsandjani était plus influent, et que d’autres figures pouvaient le concurrencer. Progressivement, Khamenei a exercé un contrôle comparable à celui de Staline après la mort de Lénine en 1922 : initialement considéré comme faible et manipulable, il est devenu le plus puissant en éliminant progressivement tous ses rivaux.
Dans le cas de Rafsandjani, Khamenei a agi de la même manière : il le considérait comme un allié naïf, qu’il pouvait contrôler, et lui a confié tous les postes importants. Mais en utilisant le pouvoir institutionnel de son bureau, il a fini par neutraliser et éliminer tous ceux qui pouvaient constituer une menace, y compris Rafsandjani.
Quel est l’agenda de Donald Trump dans la région alors qu’il avait été élu sur un programme isolationniste ?
C’est très difficile à savoir. Je pense que s’il existe une priorité claire, c’est celle d’éviter de s’engager dans une guerre longue et interminable. Au-delà de cela, je ne perçois pas de vision stratégique cohérente. Beaucoup en Israël, y compris Netanyahou, affirment qu’aucun président américain n’a été aussi proche d’Israël que lui. Mais il ne s’agit pas d’objectifs stratégiques : tous les présidents américains ont soutenu Israël, certains peut-être légèrement plus que d’autres. Certains évoquent son positionnement face à la Chine. Il semble que sa priorité principale soit de défier Pékin, notamment en asséchant ses ressources pétrolières.
La population peut-elle "prendre son destin en main" comme le réclame Donald Trump ?
Durant toutes mes années d’observation de la politique iranienne, je n’ai jamais vu autant de personnes — à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Iran —, qu’il s’agisse d’intellectuels, d’activistes ou de dirigeants politiques, affirmer qu’ils ne peuvent pas renverser le régime seuls et qu’ils ont besoin d’un soutien international.
Les opinions divergent sur l’ampleur de cette aide. Certains demandent une intervention directe pour renverser le régime, d’autres se limitent à viser les commandants supérieurs. Certains, comme moi, estiment que la communauté internationale, y compris les États-Unis et l’Europe, devrait plutôt équilibrer les forces et permettre aux Iraniens de lutter plus efficacement. Par exemple, le régime reçoit de la Chine une technologie de reconnaissance faciale utilisée pour surveiller et intimider la population. L’Occident pourrait aider les Iraniens à contourner ce système, à accéder librement à Internet et à s’organiser. Même des figures historiques de l’opposition, souvent opposées à toute intervention étrangère, reconnaissent désormais que ce régime est trop brutal et qu’un soutien extérieur est nécessaire pour rétablir un terrain plus équitable pour le peuple iranien.
Un nouveau Moyen-Orient peut-il naître si le régime des mollahs tombe ?
Le Moyen-Orient a déjà changé, et la disparition de Khamenei ainsi que les transformations en Iran vont accélérer ce processus. Le nouveau Moyen-Orient ressemble davantage à celui envisagé par les accords d’Abraham qu’au Moyen-Orient de Khameini, marqué par l’opposition farouche à la solution à deux États avec Israël et la Palestine. Khameinei était l’un des adversaires les plus acharnés de cette solution.
Aujourd’hui, cet obstacle n’existe plus. Les pays musulmans cherchent désormais à établir la paix avec Israël, tout en garantissant une solution juste pour les Palestiniens, c’est-à-dire une solution à deux États. Avec Khamenei absent, la principale résistance à cette perspective a disparu. Le Moyen-Orient a donc déjà évolué. Les pays arabes, comme l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, doivent désormais convaincre Israël de reconnaître aux Palestiniens la création d’un État. Les accords sont déjà en grande partie établis et l’absence de Khamenei devrait faciliter la finalisation des détails restants.
Netanyahou est-il le grand vainqueur de cette séquence ?
À court terme, il a atteint les objectifs qu’il s’était fixés. Je pense qu’il a agi de manière calculée, car il a attendu le moment opportun, sachant que cette guerre finirait par arriver. Depuis 44 ans, le régime iranien a mis le pays sur une trajectoire de confrontation avec Israël, en affirmant que la destruction de l’État israélien était l’un de ses objectifs stratégiques. Tous les Premiers ministres israéliens ont reconnu cette menace, et Netanyahou a choisi d’attendre.
Lorsqu’il a constaté que l’Iran était à son point le plus faible — ses alliés affaiblis, Assad exilé, le Hamas quasiment neutralisé, et le Hezbollah considérablement affaibli — Israël a décidé de frapper. Netanyahou tente désormais de tirer parti de cette période de vulnérabilité pour renforcer la position d’Israël, tant sur le plan stratégique que politique, et pour consolider sa propre position dans un contexte politique interne complexe.

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