"La guerre en Iran va chambouler la carte énergétique mondiale" : l'avertissement d’Ana Maria Jaller Makarewicz
Les frappes contre l'Iran et les craintes d'un blocage prolongé du détroit d'Ormuz menacent l'Europe d'un choc énergétique majeur, quasiment quatre ans après le début de la guerre en Ukraine qui avait eu pour conséquence une envolée des prix du gaz. Car il n'y a pas que le pétrole qui transite par cet étroit passage maritime où deux pétroliers ont déjà été touchés. L'approvisionnement en gaz naturel liquéfié (GNL) en provenance du Qatar pourrait aussi être perturbé alors même que le Vieux Continent s'est engagé à stopper définitivement ses achats de GNL à la Russie d'ici la fin de l'année. Avec à la clé une flambée des cours du gaz comme en 2022, avertit Ana Maria Jaller Makarewicz, chercheuse à l'Institute for Energy Economics and Financial Analysis à Londres.
L'Express : Dans quelle mesure un conflit majeur en Iran, avec comme conséquence un blocage prolongé du détroit d'Ormuz, pourrait affecter l'approvisionnement énergétique de l'Europe ?
Ana Maria Jaller Makarewicz : L'impact potentiel est considérable car ce détroit est la principale artère du commerce pétrolier et gazier mondial. Et tout dépendra évidemment de la durée du conflit. Pour l'Europe, ce sont les importations de gaz naturel liquéfié (GNL) en provenance du Qatar qui sont en jeu. Certes, depuis 2022 et avec la multiplication des événements en mer Rouge, l'Europe a déjà réduit ses achats : l'an passé, le continent n'a importé que 12 BCM de GNL du Qatar – un BCM équivaut à un milliard de mètres cubes – contre 25 en 2022. Un chiffre comparable à ce que l'Europe achète aujourd'hui à l'Algérie, l'essentiel de nos approvisionnements venant de Russie et surtout des Etats-Unis. Nous avons donc déjà réduit notre dépendance au GNL qatari, mais elle n'est pas nulle.
Or deux événements vont se conjuguer. Premièrement, nos stocks actuels de gaz sont faibles en cette fin d'hiver, de l'ordre de 30 % de nos besoins, et il va falloir les reconstituer. Deuxièmement : conformément aux engagements pris, l'Union européenne stoppera d'ici la fin de l'année tous ses achats de GNL en provenance de Russie. Car si les achats de gaz russe par gazoduc ont été coupés depuis la guerre en Ukraine, les livraisons de gaz liquéfié se sont poursuivies et elles ont même progressé. Rappelons que Moscou est le deuxième fournisseur de GNL du Royaume-Uni. Dans ce marché contraint, la "disparition", même momentanée, du Qatar peut faire flamber les prix qui pourraient retrouver, en cas de scénario noir, les niveaux observés au début de la guerre en Ukraine. Dans tous les cas, il faut s'attendre à beaucoup de volatilité sur les cours.
En ce qui concerne le pétrole, la sécurité énergétique européenne serait-elle aussi menacée si l'or noir en provenance d'Arabie saoudite venait à manquer ?
La situation est un peu moins tendue et les fournisseurs potentiels plus nombreux. Les Etats-Unis sont devenus le premier fournisseur de pétrole de l'UE, suivis par la Norvège, le Kazakhstan, la Libye. L'or noir d'Arabie saoudite n'a représenté que 6,8 % des importations européennes au troisième trimestre 2025. Notre sécurité énergétique n'est pas en jeu… Ce qui ne veut pas dire que les prix ne vont pas grimper, surtout si le conflit s'enlise. Ce sont deux choses différentes.
A court terme, qui est le gagnant sur le plan énergétique de cette guerre ?
Evidemment les Etats-Unis. Compte tenu des investissements massifs faits ces dernières années pour accroître les capacités de production de gaz et de pétrole de schiste mais aussi les capacités de liquéfaction du gaz, leur puissance exportatrice est extrêmement forte. En ce qui concerne le GNL par exemple, si les approvisionnements qataris nous manquent, les Etats-Unis seront en mesure de répondre au surcroît de demande européenne. Et de façon durable. Comme le rapportait, à la mi-octobre, l’Agence américaine d’information sur l’énergie, les opérateurs du pays prévoient de doubler leur capacité de liquéfaction et d’exportation d’ici à 2029.
La morale de l'histoire : notre dépendance au gaz naturel américain et à son pétrole risque de s'accroître.
La Chine se trouve-t-elle menacée par cette guerre de l'énergie ?
Oui car l'approvisionnement en énergie est le talon d'Achille de son modèle économique. Elle le sait et c'est pour cela que le géant asiatique investit massivement dans les énergies renouvelables. Malgré tout, sa dépendance aux importations de pétrole et de gaz est considérable. La Chine à elle seule absorbait 8 % de la production iranienne de pétrole – soit presque l'essentiel de la production vénézuélienne, qui était certes assez faible – à des tarifs inférieurs de 8 à 10 dollars par baril aux cours officiels. Le Qatar fournissait également 23 % du GNL chinois. Un blocage durable du détroit d'Ormuz fragilise la Chine, qui pourrait être tentée de s'approvisionner encore davantage auprès de la Russie, malgré les sanctions économiques qui pèse sur les géants énergétiques russes Rosneft et Lukoil. Cette guerre pourrait bien chambouler la carte énergétique mondiale.

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