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"La France n'est pas le Mexique... Elle est au stade 2 sur 3" : l'ex-patron de la PJ analyse l'opération "El Mencho"

25 février 2026 à 16:00

Depuis le 22 février, le Mexique est à feu et à sang. La mort d'un puissant baron de la drogue lors d’une opération militaire, Nemesio Oseguera, alias "El Mencho", a plongé le pays dans le chaos. On dénombre à cette heure près d'une centaine de morts. Les Etats-Unis avaient promis une récompense de 15 millions de dollars pour la capture d'"El Mencho". Les cartels mexicains occupent une place importante dans le livre que publie cette semaine l'ancien patron du 36, quai des Orfèvres, Bernard Petit, Tsunami blanc (Plon). Une enquête très complète sur le narcotrafic international, de l'Amérique du sud aux villes européennes.

L'Express : Le décès de Nemesio Osegueradu, chef d’un des plus gros cartels de drogue mexicain, dans une opération militaire, provoque des violences dans tout le pays et plus de 70 morts. Êtes-vous surpris par l’ampleur de cet événement ?

Bernard Petit : Pas vraiment. Il s’agit du chef du cartel de Jalisco, un des plus violents et de loin le plus armé du Mexique. Il fallait donc s’attendre à une réaction. Pour mémoire, la seule année 2023, on dénombrait 30 000 meurtres liés au narcotrafic au Mexique ! Les cartels ont infiltré en profondeur les institutions du pays. Des journalistes, des juges, des policiers, des douaniers, des militaires sont devenus leurs affidés, quand ils ne sont pas directement issus de leurs rangs. Dans de nombreuses villes, les polices locales sont à la solde d’un cartel : les agents ferment les yeux sur les activités illégales en échange d’argent ou par peur, parfois les deux. Certaines zones où l’Etat est défaillant se trouvent ainsi de facto sous la coupe des cartels.

Washington a fourni des renseignements à Mexico, qui ont facilité le raid. Jusqu’où les Américains s’impliquent-ils au Mexique ?

Dans leur lutte contre les cartels, les services américains utilisent les services et les moyens de la CIA et de l’armée comme, par exemple, des drones équipés de détecteurs de particules qui survolent le territoire mexicain et qui parviennent ainsi à localiser des laboratoires de méthamphétamine ou de fentanyl (la quasi-totalité de cette drogue consommée aux Etats-Unis arrive du Mexique où elle est fabriquée à partir de précurseurs importés de Chine) grâce aux émissions chimiques que ces installations chimiques relâchent dans l’atmosphère. Au début, ces survols se limitaient aux zones transfrontalières, mais il semblerait qu’ils s’aventurent aujourd’hui bien davantage dans l’espace mexicain.

Concernant précisément l’opération contre "El Mencho", il semble qu’une femme proche de la cible a joué un rôle clé dans sa localisation et que les services américains ont alors fourni un éclairage opérationnel pour éviter qu’il ne s’échappe. Pour mémoire, Washington avait promis une récompense de 15 millions de dollars pour sa capture.

Peut-on parler de narcoterrorismes à propos du trafic de drogue au Mexique ?

La décision de qualifier les cartels mexicains d’organisations terroristes étrangères fait débat aux Etats-Unis. Ses partisans font valoir qu’à l’instar des groupes terroristes, les cartels recourent à des méthodes destinées à terroriser la population (attentats à la bombe, décapitations, pendaisons, enlèvements, massacres…) et à intimider l’Etat pour peser sur ses décisions. Les tenants de la qualification terroriste considèrent aussi que, si les cartels déstabilisent au premier chef le Mexique, ils n’en constituent pas moins une menace pour la sécurité des Etats-Unis en raison non seulement du trafic de drogue, mais aussi de leur implication avérée dans le trafic d’armes, la corruption et l’immigration. Les opposants à cette qualification terroriste considèrent que les cartels sont des entreprises criminelles exclusivement motivées par le profit et non par une idéologie ou des motivations politiques. Notons qu’il existe en France un débat de nature un peu similaire, même s’il reste différent de celui que l’on connaît en Amérique.

Quand certains évoquent une "mexicanisation de la France" à propos du narcotrafic, comment réagissez-vous ?

Pour la seule année 2024, on dénombrait 32 252 meurtres au Mexique dont les deux tiers directement imputables au crime organisé et au narcotrafic, soit plus de 20 000. Dans le même temps, la France comptabilisait 1 186 homicides dont 110 liés en lien avec le trafic… La France n’est donc pas le Mexique.

Certains responsables politiques préconisent toutefois le recours à l’armée pour lutter contre le trafic dans certains quartiers…

Les autorités ont jusqu’à présent rejeté cette approche qu’elles jugent inadaptée, déclarant qu’elles se concentrent plutôt sur le renforcement des moyens judiciaires, ce qui reste par ailleurs à démontrer.

Dans votre livre Tsunami blanc, vous expliquez que la lutte contre le narcotrafic ne peut se résumer à des questions binaires du type "je suis pour ou contre le recours à l’armée"…

Le narcotrafic est un problème complexe, qui a plusieurs dimensions : géopolitique, économique, sociale, ordre public et santé publique… Cette complexité ne peut pas se résumer à un dilemme du type "Je suis pour ou contre le cannabis". J'ai fait toute ma carrière dans la lutte contre la criminalité organisée : les stups, le banditisme, les vols à main armée, les enlèvements, les réseaux de trafic… J’ai participé à des enquêtes qui concernaient les triades chinoises, certains groupes criminels des pays de l'Est, les mafias italiennes, et bien sûr les cartels. J’ai constaté que la criminalité évoluait selon trois phases séquentielles : un premier stade, celui de la prédation pure, plus ou moins opportuniste ou organisée. Au stade deux, le crime devient parasitaire, il contrôle certaines activités sources de revenus réguliers et il pratique une corruption encore sélective. Au stade trois, il est assez organisé pour établir des liens entre l’économie formelle légale et celle informelle illégale, et il recourt systématiquement à la corruption ou à l’intimidation.

Si le Mexique en est au niveau 3, où se situe la France ?

La France en est sans doute au stade deux. L’emprise du narcotrafic y est pour le moment surtout sociale.

C'est-à-dire ?

Les trafiquants tentent d’emboliser les quartiers et de contrôler les habitants. Ils achètent des commerces pour blanchir l’argent et rémunèrent un nombre croissant de personnes qui ne vivent ainsi plus que du trafic et qui leur sont redevables.

Si la France en est au stade 2, que manque-t-il pour qu’elle passe au stade 3 ?

Nous avons fait des erreurs dans la lutte contre le narcotrafic. Le débat s’est trop focalisé sur les produits (drogues douces, drogues dures, etc.) alors qu’il aurait dû porter sur les "vecteurs criminels", autrement dit les groupes criminels à la manœuvre. La Moccro Maffia en est l'exemple typique. Elle a commencé avec le cannabis dans la rue, elle a trouvé une façade légale avec les coffee shops, avant de basculer sur la cocaïne et les méthamphétamines, et de devenir un acteur de niveau international. On a tort de prendre les trafiquants pour des commerçants ou des hommes d’affaires en devenir... Ils essaient de se donner cette image, mais elle est trompeuse.

L’emprise du narcotrafic ne s’avère-t-elle pas de plus en plus politique, comme en témoigne l’enquête de L’Express sur les pressions s’exerçant sur les élus et les menaces de mort sur Amine Kessaci ?

On a franchi un palier, c’est certain. Rappelons que le premier effet du narcotrafic, c’est de contraindre les maires à prendre des mesures s’ils veulent limiter son emprise sur leur circonscription. Ils doivent dès lors faire face à des pressions et à des menaces plus ou moins larvées, et même parfois à des agressions physiques. Le narcotrafic cherche ainsi à influer sur les programmes et l’attitude des élus. L’étape suivante consistera à mettre un pied dans la vie civique ou à soutenir des gens qui ne lui sont pas hostiles. Au Pays-Bas, la Moccro Maffia a su agir à travers certains lobbies pour peser sur le débat politique. Elle constitue le modèle criminel vers lequel tendent certaines organisations françaises.

En France, nous avons la DZ Mafia….

La différence entre la Mocro Maffia et la DZ Mafia est encore très importante. La Mocro Mafia offre, garantit, aux cartels un débouché vers l’Europe grâce à son emprise sur certains ports.

Les narco-trafiquants cherchent-ils déjà à influencer le vote en France ?

Je doute qu’ils soient organisés à ce point mais il n’est pas impossible qu’ils y arrivent ponctuellement localement.

Pensez-vous qu’il existe déjà une zone grise dans laquelle certains élus fermeraient les yeux sur certains trafics à des fins financières ?

Les trafiquants font tout actuellement pour préserver leur territoire et leur business. Pour cela, ils ont besoin que les institutions soient les plus passives possibles. D’où la nécessité d'approcher les élus locaux. Qu’ils soient de gauche ou de droite, ces derniers se montrent dans leur ensemble très courageux. Souvent, ils ne perçoivent que la pointe de l'iceberg et ils ne savent pas vraiment à quelles organisations ils font face mais ils résistent. Il faut vraiment les soutenir. Peut-être faudrait-il leur donner plus de moyens et les former davantage …

De quelle manière ?

Il faudrait s’assurer que la police municipale soit bien articulée avec la police nationale ou la gendarmerie. C'est vraiment important car les policiers municipaux voient beaucoup de choses. Il faut que leurs informations remontent jusqu’aux services de l’Etat qui ont besoin d’une cartographie en temps réel du trafic pour pouvoir intervenir ou alimenter les enquêtes judiciaires.

A vos yeux, la principale bataille contre la drogue se joue dans les ports. Pourquoi ?

Les Néerlandais, comme les Belges, ont perdu pendant deux ans le contrôle de leurs ports, et ce fut un raz-de-marée ! Rotterdam et Anvers étant redevenus aujourd’hui plus difficiles d’accès pour les trafiquants, et ce grâce à une action énergique des autorités de ces deux pays, d’autres installations, comme Le Havre, vont être davantage ciblées. Les Européens doivent défendre tous leurs ports de façon à ce que le trafic ne se déporte pas tout simplement de l’un à l’autre.

A-t-on pris la mesure de la corruption dans les ports européens ?

Je pense que oui mais il reste difficile de mesurer l’ampleur de ce phénomène. Un grutier qui accepte de déplacer un conteneur à la demande des narco-trafiquants peut toucher jusqu’à 30 000 euros. Comment résister ?

Le fentanyl peut-il submerger L'Europe ?

Les cartels sud-américains qui trafiquent la cocaïne, fabriquent et vendent du fentanyl en très grande quantité aux Etats-Unis. Ils ont par ailleurs fait la démonstration qu’ils avaient les moyens d’exporter leurs drogues sur le vieux continent... C'est donc tout à fait possible mais la demande en Europe ne correspond pas à ce type de produit. Les usagers recherchent plutôt des produits stimulants, cocaïne ou méthamphétamines.

Vous critiquez l'inconséquence des "bobos festifs, enfants gâtés, égoïstes et arrogants, rebelles, à deux balles, qui donnent leur fric aux dealers et qui contribuent à leur propre asservissement, en nous entraînant avec eux." Êtes-vous d’accord avec Gérald Darmanin quand il dit "en consommant de la drogue, même de manière festive, on finance les trafics" ?

Oui, je suis d’accord avec le ministre sur ce point. Nos actes individuels impliquent des conséquences au niveau de la société. Fumer un joint ou sniffer de la cocaïne, même tout seul dans son salon, n’est pas neutre. Le comportement dit "festif" dédramatise et banalise la consommation. Puisque c’est "festif", ce n’est pas grave… Ceux qui se croient à l’abri des trafiquants et du trafic parce qu’ils demeurent dans des zones encore épargnées se trompent. Pour le policier que je suis, cette myopie est même hallucinante. Les trafiquants qui gagnent énormément d'argent finissent toujours par avoir les moyens d’emménager un jour à côté de chez vous…

© REUTERS

Des militaires patrouillent à Tapalpa, au Mexique, le 24 février 2026. Le pays fait face à une flambée de violence après la mort , le 22 février, du puissant narcotrafiquant "El Mencho".
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