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Gavriel Rosenfeld : "Il y a dans l'administration Trump de véritables fascistes ou admirateurs de Hitler"

16 février 2026 à 18:00

Ils s’appellent Nick Fuentes, Myron Gaines ou Clavicular. Ils ont des centaines de milliers d’abonnés sur leurs réseaux sociaux et sont unis par une même cause : la haine des juifs. "Hitler est génial. Hitler avait raison. L’Holocauste n’a pas eu lieu", assure sans ciller Fuentes, suivi par 1,2 million d’abonnés sur X. Avec ses semblables, cet influenceur américain est le visage d’une certaine Amérique. Une frange qui s’exprime de manière de plus en plus décomplexée à la faveur de l’administration Trump II.

Professeur à l’Université de Fairfield et président du Centre d’histoire juive de New York, le plus grand fond d’archives sur l’histoire juive en dehors d’Israël, Gavriel Rosenfeld étudie depuis 30 ans la banalisation croissante du passé nazi. En 2015, il a publié l’ouvrage Hi Hitler! How the Nazi Past Is Being Normalized in Contemporary Culture (Cambridge University Press). Dix ans plus tard, son diagnostic a changé. "Aujourd’hui, la différence majeure est que l'iconographie, les insignes ou les symboles nazis ne proviennent plus seulement des marges d'Internet mais se sont dangereusement 'démocratisés'." Dans un entretien à L’Express, il décrit les ressorts de cette banalisation accélérée. Alarmant.

L’Express : Ces derniers mois, on voit les références au nazisme proliférer au sein d’une partie de la sphère Maga mais aussi dans la communication officielle de certains ministères américains. Comment interprétez-vous cette tendance ?

Gavriel Rosenfeld : En tant qu'historien de la mémoire collective et culturelle du nazisme et du Troisième Reich, j’étudie le concept de normalisation d’Hitler depuis les années 1990. Au départ, je m’interrogeais sur l’hypothèse d’un quatrième Reich, pour savoir si les Allemands avaient tiré les leçons de leur passé. Aujourd'hui, je m'intéresse davantage à mon propre pays, à la tradition fasciste aux Etats-Unis.

Longtemps, l’hypothèse historiographique dite du "Sonderweg" ["voix particulière"], selon laquelle il y aurait une singularité en Allemagne qui expliquerait la trajectoire tragique de ce pays, a prévalu. Le revers de cette thèse a toujours été l'exceptionnalisme américain, qui voulait que les Etats-Unis soient immunisés contre le fascisme et n’auraient jamais pu tomber entre les mains d’un Hitler. Ce postulat est remis en question aujourd’hui.

En 2018, j’ai écrit un article intitulé : "Qui était Hitler avant Hitler ?". Il posait la question suivante : Pourquoi avons-nous toujours recours à Hitler comme point de comparaison pour tout ce que nous voulons critiquer aujourd'hui ? Quand Hitler est apparu sur la scène politique allemande dans les années 1920-1930, et que les intellectuels ont tenté de déterminer à qui il ressemblait. Ils ont identifié des dizaines d’autres méchants historiques, de Robespierre à Napoléon III en passant par l'empereur Néron qui, selon eux, pouvaient expliquer la menace nazie.

Après 1945 et la révélation des atrocités commises par le régime nazi, aucune de ces comparaisons ne semblait suffire à définir le "mal hitlérien". A l’évidence, Hitler était bien pire que l'empereur Néron, Caligula, Napoléon III ou Gengis Khan. Dès lors, Hitler est devenu la référence du mal absolu, il est devenu un dictateur dans le domaine des analogies. Mais à force d’user et d’abuser de ces comparaisons, le grand public ne les prend plus au sérieux. C'est ce que j'appelle la loi de l'épuisement analogique.

Depuis dix ans, il y a ce débat sans fin aux États-Unis : Assiste-t-on au retour d’une extrême droite aussi radicale que dans les années 1930 ? Et le débat est insoluble, car il y aura toujours des gens pour dire qu'il ne faut pas sous-estimer ce qui se passe, et d'autres pour dire que nous surestimons la situation, et qu'à force de crier au loup, personne n’y prêtera plus attention.

La nouveauté, avec cette administration, est l’emploi par des officiels d’un langage ou de symboles connus des sympathisants néonazis. Par exemple quand le Département de la Sécurité intérieure publie une affiche de recrutement pour l’ICE, accompagnée de la légende "Which way, American man ?", qui renvoie au livre Which Way Western Man ?, publiée en 1978 par le néonazi William Gayley Simpson...

Au cours des vingt dernières années, les mèmes ont proliféré sur Internet dans les sphères d’extrême droite. Jusqu’en 2020, l'iconographie, les insignes ou les symboles nazis provenaient des marges underground d'Internet. Nous assistons aujourd’hui à un tournant : toute une génération de jeunes collaborateurs républicains au sein de l'administration Trump a grandi à l'adolescence en riant de ces mèmes. Désormais, ces trentenaires biberonnés à cette culture occupent des postes à responsabilité et gèrent les comptes de réseaux sociaux du département de la Sécurité intérieure ou du département du Travail. Toute la question est de savoir pourquoi ils utilisent ces références. Sont-ils en train de signaler que Trump est secrètement un néonazi ou font-ils ce que les spécialistes d'Internet appellent du "trolling", ce qui a souvent été la motivation première derrière l'utilisation d'insignes nazis. Ils étaient destinés à intimider, offenser et harceler les journalistes ou intellectuels libéraux, ou simplement à créer un climat de menace dans le cyberespace.

L’exemple de Pepe the Frog est très frappant. Pepe the Frog est le nom de la grenouille créée en 2005 par le dessinateur américain Matt Furie. L’alt-righ s’est approprié ce symbole inoffensif que son créateur avait imaginé sans aucun lien avec la politique. Ils en ont fait leur mascotte, utilisée comme une poignée de main secrète, comme si tous les membres du "club" utilisaient ce mème pour signaler leur appartenance. Lorsque Donald Trump a adopté Pepe the Frog et a commencé à l'utiliser à son tour comme mascotte, ce signe est sorti de la clandestinité. Pepe the Frog est devenu un symbole utilisé par l'extrême droite américaine, laquelle pouvait toutefois continuer à nier de manière plausible le sens réel derrière cette grenouille, en prétendant que c’était que de l’humour.

Ces derniers temps, nous assistons à une migration de l’usage ironique de ces mèmes vers leur usage idéologique. Désormais, le mème de Pepe the Frog mène à celui du "marchand joyeux", cette image typiquement antisémite du commerçant juif qui se frotte les mains. Il y a quelques mois, le meilleur receveur de la Ligue nationale de football américain, Puka Nacua, a fait une danse après avoir marqué un point en se frottant les mains ainsi. Il s'est avéré qu'un influenceur de droite (Adin Ross) l'avait invité dans son podcast et l’avait défié de faire ce geste dans son prochain match. Bien sûr, le joueur a prétendu qu'il n’avait aucune idée que c'était antisémite, mais c'est une façon d'introduire un signe de ralliement secret dans la sphère publique.

L’utilisation de ce type de références semble de moins en moins marginale…

Oui, cela a été documenté, mais l'ampleur de ces chiffres est tellement énorme, on parle de centaines de millions de ces mèmes en ligne. Nous n'avons pas de cadre de référence pour comprendre ce que cela signifie réellement.

Et en dehors du cyberespace, dans la vie réelle ?

Je suis président du Centre d'histoire juive de New York, qui est le plus grand fond de documents historiques juifs en dehors d'Israël. C'est un institut de recherche qui possède 100 millions de documents remontant au Moyen Âge. Après le 7 octobre, nous avons eu des graffitis antisémites tagués sur notre façade, mais heureusement, jusqu'à présent, cela s'est arrêté là. La question que je me pose encore chaque jour est de savoir dans quelle mesure cette radicalisation en ligne reste confinée à Internet, où les gens tissent des liens, nouent des amitiés, et délirent dans tous les sens ? Malheureusement, nous avons de nombreuses preuves de radicalisation en ligne pouvant mener à des violences dans la vie réelle, pour des terroristes de l’Etat islamique comme des antisémites comme Robert Bowers, qui a assassiné 11 juifs à Pittsburgh en 2018, l’attaque antisémite la plus meurtrière de l’histoire des Etats-Unis.

Vous avez écrit en 2015 un livre sur les ressorts de la normalisation de Hitler dans la culture contemporaine. Quels sont-ils ?

La normalisation de la mémoire se fait de quatre manières. D’abord, la normalisation organique, liée aux sauts de générations. Le passage du temps conduit au démantèlement des tabous. En anglais, nous avons une équation qui résume parfaitement ce phénomène : "tragedy + time = comedy" ("tragédie + temps = comédie"). En 1946, il était impensable de rire de Hitler. Mais 80 ans ont passé et les personnes qui auraient pu s'opposer à ce qu'on s’amuse d'un événement aussi tragique que la Shoah sont quasiment toutes mortes. C'est un processus naturel dans toutes les cultures.

La relativisation est le deuxième type de normalisation. Relativiser le passé, c'est essayer de minimiser l'importance d'un événement qui était autrefois très significatif. Quand, dans les années 1980, certains historiens allemands ont commencé à dire que le passé nazi n'était pas si grave, car il y avait eu le génocide cambodgien, le génocide arménien… Il s'agit de relativiser le caractère exceptionnel d'une période de l'histoire afin que les gens n'y prêtent pas une attention particulière. Beaucoup de gens qui cherchent à relativiser l'Holocauste se sont servis de Gaza en affirmant qu'Israël y commettait un génocide - que ce soit vrai ou non, je laisserais ce débat de côté, et tous ceux qui parlent de "génocide" ne sont pas forcément des révisionnistes. Mais pour ces derniers, c'est une manière de dire : les nazis ne méritent pas une attention particulière puisque tout le monde le fait, y compris les Juifs eux-mêmes en Israël.

La troisième variante est l'universalisation : là, il ne s'agit pas de minimiser l'importance, mais plutôt de l’exagérer. Par exemple, quand des gens qui ne supportaient pas les obligations en matière de vaccination contre la Covid se sont mis à porter des étoiles jaunes sur leurs vêtements en se disant victimes de discrimination.

Enfin, il y a l’esthétisation, lorsque vous prenez quelque chose de laid ou de détestable et que vous le rendez drôle ou beau. La croix gammée est un symbole de haine, mais si huit lycéens s'allongent sur l'herbe et forment une croix gammée humaine comme c’est arrivé récemment dans un établissement de San Jose en Californie, ils l'esthétisent. Ils la tournent en dérision. Tous les mèmes sur Internet qui se moquent de Hitler et l’utilisent comme source de rire plutôt que de tragédie se concentrent sur l'esthétique plutôt que l'éthique. C’est une autre manière de normaliser ce passé.

Pendant 50 ans, on n’a eu de cesse de répéter aux jeunes générations : "N’oubliez jamais". En banalisant Hitler, le message de ces gens est inverse. Ils disent, en substance : "Vous pouvez l'oublier, car ce n'est pas exceptionnel."

Internet a considérablement accéléré cette tendance ?

Absolument. Internet a démocratisé l'accès à la connaissance, ce qui est absolument essentiel et important, mais il a aussi démocratisé la possibilité pour les gens de diffuser des informations erronées et haineuses dans la sphère publique. Internet est devenu un égout qui se déverse dans une rivière de connaissances fraîches, polluant ce qui existe et a toujours existé car il y avait des autorités qui veillaient à la "propreté de l'eau", pour filer la métaphore.

Les grandes entreprises de la tech ont simplement pollué le flux de connaissances. Pas toutes, bien sûr, mais nous connaissons des grands noms de cette industrie qui soutiennent Donald Trump et ont une relation étrange avec le fascisme et le nazisme. Elon Musk est l'un d’eux. Rappelez-vous l’épisode de juillet dernier avec Grok, le chat bot d’intelligence artificielle de X. Grok s’est auto-baptisé "Mecha-Hitler" ("Hitler mécanique") et a tenu des propos favorables au nazisme en réponse à des demandes d’utilisateurs…

En novembre, la Garde côtière des Etats-Unis a rédigé une directive requalifiant la croix gammée, auparavant considérée comme "largement associée à l’oppression ou à la haine" à "potentiellement sources de division". L’information révélée par le Washington Post, a obligé le service à rétropédaler. Cela reste un signal inquiétant ?

Oui c’est une façon d’élargir la fenêtre d'Overton (qui définit un cadre de débat d’idées acceptables), c’est un processus qui consiste à tester jusqu'où on peut aller, ce que les gens sont prêts à tolérer. Je pense que les Américains de plus de 40 ans garde néanmoins cette fierté ancrée dans l'identité américaine d'avoir vaincu les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans cette génération-là, seule une minorité est prête à remettre ce passé en question, même si nous avons des historiens révisionnistes, comme Darryl Cooper, qui prétend que les États-Unis n'auraient jamais dû s'impliquer dans la Seconde Guerre mondiale, que Franklin D. Roosevelt était du mauvais côté de l'histoire et que Winston Churchill était en réalité le plus grand méchant. En revanche, il est tout à fait possible que la jeune génération ait une perspective très différente.

Comment expliquez-vous que Darryl Cooper, Nick Fuentes et d’autres aient autant d’abonnés et que tant de gens soient réceptifs à leur rhétorique ?

D’abord, nous ne savons pas si le nombre d’abonnés de ces influenceurs est réel, il y a tellement de bots et de faux comptes. On ignore aussi quel est le niveau d’adhésion de ces followers aux opinions de ces influenceurs. Je vois l’usage des réseaux sociaux par mes élèves et mes enfants, ce qu’ils regardent sur les réseaux sociaux est tellement éphémère, tellement fugace. Ils font défiler les images, 10 secondes de politique, 10 secondes de haute couture, et 10 secondes après, ils regardent des inspirations de vacances.

Ce qui est inquiétant pour ces jeunes, c’est que l'idée même d'avoir une culture historique, de se soucier des faits et de soutenir les valeurs démocratiques libérales semble has been. Ils sont conditionnés à penser que ces valeurs sont des balivernes. Plus on se rebelle contre tout, mieux c'est. Rendez-vous compte, mes étudiants qui ont 19 ou 20 ans, n'ont connu que Donald Trump ou Joe Biden comme présidents. C'est tout ce qu'ils connaissent. Ils ne savent donc pas ce qu'est la normalité. Ce qui est anormal aujourd'hui est normal pour eux. Tous ceux qui ont la cinquantaine comme moi comprennent à quel point les dix dernières années ont été déviantes et exceptionnelles.

Quand des observateurs comparent Trump à un fasciste ou un nazi, comment réagissez-vous ?

J’écris en ce moment un livre consacré à l'étude de ce que j'appelle le débat centenaire sur le fascisme américain. Depuis 1922, lorsque Mussolini est arrivé au pouvoir, les Américains débattent pour savoir si ce qui se passait en Europe dans les années 1920-1930, serait possible en Amérique. Tous les présidents depuis Herbert Hoover ont été comparés à Hitler ou Mussolini C'est un débat sans fin et, jusqu'à récemment, chaque moment de panique sur ce thème s’est avéré excessif.

Avant Trump, j'aurais dit, pour plagier Shakespeare : "C’est une histoire pleine de bruit et de fureur". Tout le monde craignait que Nixon devienne fasciste à cause du Watergate, ou parce que quatre étudiants américains blancs ont été tués par la Garde nationale à l'université de Kent State en protestant contre la guerre du Vietnam. De la même façon, beaucoup d'observateurs voient dans les meurtres de l’ICE dans le Minnesota un nouveau signe de fascisme paramilitaire. Je comprends pourquoi ils disent cela. D’autant que de nombreux signes inquiétants laissent présager une ingérence dans les élections de novembre prochain. Jusqu'à présent, le système judiciaire a rejeté bon nombre des tentatives déraisonnables de l'administration Trump visant à s'en prendre à ses ennemis à l'aide d'accusations fallacieuses. Mais la Cour suprême s'est montrée moins fiable.

Le 4 juillet prochain, nous célébrerons les 250 ans de la Déclaration d’indépendance. Jusqu’à présent, les freins et contrepoids du système politique américain ont empêché des tendances inquiétantes de se transformer en un raz-de-marée massif qui deviendrait une dictature pure et simple. Qu’il s’agisse de Pat Buchanan dans les années 1990 (NDLR : conseiller de Nixon et candidat aux primaires du Parti républicain, qui décrivait Hitler comme "un organisateur politique de premier plan"), du gouverneur d’Alabama George Wallace, ségrégationniste et lié au Ku Klux Klan ; de la John Birch Society, une organisation d'extrême droite opposée aux droits civiques ou bien sûr du Ku Klux Klan…. Le sentiment anti-immigrés et le populisme de droite ont une longue histoire aux Etats-Unis. Le trumpisme en est le prolongement. Et il y a dans cette administration Trump et parmi ses électeurs de véritables fascistes ou admirateurs des nazis, qui aimeraient utiliser ces symboles pour, au minimum, effrayer des adversaires. L’officier Gregory Bovino – qui a dirigé l’offensive de la police de l’immigration ICE à Minneapolis – en est l’archétype, avec son trench-coat à la Heinrich Himmler.

© REUTERS

Une manifestation contre la politique migratoire de Donald Trump à Minneapolis, le 23 janvier 2026.

Algérie : le général Toufik, le toujours très puissant ancien maître-espion

11 février 2026 à 06:00

Les espions font souvent basculer l’Histoire. Dans l’ombre, depuis des siècles et partout sur la planète, certaines opérations ont défini le monde tel que nous le connaissons. Dans “Nid d’espions”, le podcast de L’Express consacré au renseignement, on ouvre un dossier secret-défense, dans lequel le rôle des espions a tout changé.

Début 2019, l’Algérie se prépare à organiser une nouvelle élection présidentielle, prévue pour le mois d’avril. Après 20 ans d’un règne ininterrompu d’Abdelaziz Bouteflika, les Algériens espèrent du changement.

Pourtant, au mois de février, le Front de libération nationale, le parti au pouvoir, annonce la candidature de Bouteflika. Mais à 82 ans, le président ne mènera pas lui-même campagne. Lors d’un grand meeting du FLN, Abdelaziz Bouteflika n’est pas présent. C’est un cadre avec sa photo qui est présenté à la foule.

Le 22 février, de nombreux Algériens, furieux d’imaginer un 5e mandat du président à la santé plus que fragile et absent de la vie publique, se rendent dans la rue. Les manifestations s’étendent à tout le pays. Chaque vendredi, ils sont des millions à se réunir, pendant plusieurs mois. C’est ce qu’on appelle le Hirak.

Face à la grogne, Bouteflika annonce finalement qu'il renonce à se présenter. Mais il reporte également la présidentielle. Il reste au pouvoir et souhaite établir une nouvelle constitution, pour prolonger son mandat. Les militaires s’opposent alors à cette situation et tentent de démettre le président de ses fonctions.

En attendant, dans le secret, quatre hauts responsables algériens se réunissent au mois de mars. Parmi eux, le frère du président et ancien bras droit, Saïd Bouteflika, et le général Toufik, l’ancien chef du renseignement. Ils veulent maintenir Abdelaziz Bouteflika à la tête du pays, et cherchent un moyen de s’opposer aux militaires et au processus constitutionnel. Les comploteurs ne parviennent pas à leurs fins. Bouteflika démissionne le 2 avril et la contestation va se poursuivre pendant encore de nombreux mois. Le général Toufik est arrêté en mai, et jugé pour "atteinte à l'autorité de l'Armée" et "complot contre l'autorité de l'État". L’ancien maître-espions n'aura pas réussi sa dernière mission.

Dans cet épisode de "Nid d'espions", Charlotte Lalanne et Charlotte Baris vous dressent le portrait du puissant général Toufik.

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Cet épisode a été écrit par Charlotte Baris et Charlotte Lalanne, réalisé par Jules Krot.

Crédits : TV5 Monde, INA, AfricaNews, France 24

Musique et habillage : Emmanuel Herschon / Studio Torrent

Visuel : Alice Lagarde

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© MOHAMED MESSARA/EPA/MAXPPP

Le président algérien Abdelaziz Bouteflika fait un geste à Alger, en Algérie, le 30 septembre 2012.

"Les garde-fous moraux ont sauté" : comment l'ultradroite réhabilite Hitler

10 février 2026 à 17:00

Quelle aubaine ! Pour 19,99 dollars seulement, vous pourrez "attirer les regards, lancer la conversation et afficher votre goût pour l’humour provocateur", promet un site marchand américain. Un clic pour choisir le coloris, un autre pour la taille, un dernier pour passer à la caisse, et vous voici propriétaire d’un t-shirt noir et blanc affichant trois saluts nazis, pastiche du célèbre logo d'Adidas, la "marque aux trois bandes" fondée en 1949 par un certain Adolf "Adi" Dassler, lui-même sympathisant du IIIe Reich. Adidas rebaptisée "Adidolf". Drôle ? Certainement, assure Thefunnyt, l’une des boutiques en ligne qui commercialise ce vêtement d'un goût plus que douteux. Sans doute Kanye West l'a-t-il déjà acheté : le rappeur, connu pour ses saillies pro-Hitler, a lui aussi fait de la croix gammée un produit de merchandising, floquée sur un t-shirt à 20 dollars qu'il voulait vendre à ses fans, avant de le retirer de sa boutique en ligne pour cause de scandale.

A San Jose, en Californie, ce sont huit adolescents allongés sur le terrain de football de leur lycée qui jugent "fun" de former une croix gammée humaine avec leurs corps pour faire du buzz sur leurs réseaux sociaux. Dans le studio du podcasteur américain Myron Gaines (415 000 abonnés sur la plateforme Rumble), c’est un groupe de jeunes devisant gaiement sur Hitler : "Un homme qui essayait de sauver le monde", ose l’un. "Comment les éliminer ?", s’interroge l'autre. "Il faut buter ces enfoirés", ricane un troisième. Dans la nuit du 18 janvier, dans une discothèque à Miami, le même Myron Gaines et une poignée d'influenceurs aussi antisémites et populaires que lui (parmi eux, le célèbre Nick Fuentes ; 1,2 million d’abonnés sur X) font des saluts nazis et chantent à tue-tête Heil Hitler, le titre de Kanye West à la gloire du Führer. Bannie des plateformes d’écoute, la chanson est disponible en version pirate sur YouTube et TikTok : elle totalise des centaines de milliers de vues.

Dans la nuit du 18 janvier, dans une discothèque à Miami, Myron Gaines et une poignée d'influenceurs aussi antisémites et populaires que lui chantaient à tue-tête
Dans la nuit du 18 janvier, dans une discothèque à Miami, Myron Gaines et une poignée d'influenceurs aussi antisémites et populaires que lui chantaient à tue-tête "Heil Hitler", le titre de Kanye West à la gloire du Führer, tout en faisant des saluts nazis.

Quatre-vingts ans après la capitulation de l’Allemagne nazie, les nostalgiques du IIIe Reich vivent leur passion au grand jour alors qu'aux Pays-Bas, 1 jeune sur 4 juge que l’Holocauste est un "mythe" ou une "exagération" (étude de la Claims Conference, 2022) et qu'aux Etats-Unis, près de la moitié des moins de 30 ans est incapable de nommer un seul camp de concentration.

Hitler version "pop"

Internet n’y est pas pour rien, qui a permis à des contenus auparavant marginaux (et clandestins) de toucher un grand public. Depuis 2008, la figure de Hitler est devenue un "mème", c'est-à-dire une image virale, supposée humoristique. Sous couvert d'effet comique, des sites comme Hipster Hitler ou Cats That Look Like Hitler (chats qui ressemblent à Hitler) ont fait de l’un des pires criminels de l'Humanité une icône "pop". "Très vite, explique Gavriel D. Rosenfeld, professeur à l’Université de Fairfield (Connecticut) et spécialiste de l’Allemagne nazie, on a assisté à une surenchère de ce type de représentations. Dans ce processus, l’ironie a cédé la place à l’idéologie. Le second degré apparent de ces slogans offre aux extrémistes une possibilité de dénégation tout en propageant leurs idées dans la sphère publique."

Ces dernières années, à mesure que s'efface la mémoire historique parmi la génération Z (née après 1997), le tabou du nazisme, incarnation du mal absolu, s’érode à vitesse grand V. "Autrefois, le nazisme et l'antisémitisme étaient considérés comme honteux et suscitaient des réactions indignées, ce n'est plus le cas aujourd'hui", déplore Oren Segal vice-président de l'Anti-Defamation League, à New York. Ces garde-fous moraux ont sauté."

Toute une génération de collaborateurs républicains, qui a grandi en riant des mèmes de Hitler, occupe aujourd’hui des postes à responsabilité

Ce qui était naguère indicible est devenu toléré. Et cela, de part et d’autre de l’Atlantique. Outre-Rhin, 20 % de l’électorat a voté pour l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) aux élections fédérales de février, en rien dérangé par les sympathies néonazies de ce parti. L’AfD ne s’en cache même pas : sa plus explicite affiche de campagne reprend la notion de Lebensraum, "l’espace vital" nécessaire au peuple germanique, selon la théorie nazie. Une autre montre une fratrie de trois blondinets, dont les parents joignent leurs bras, tendus comme des saluts nazis, pour former un toit. En Autriche, le parti FPÖ, fondé par d'anciens nazis et nationalistes en 1956, a séduit un électeur sur 3 aux législatives de septembre 2024. En ligne, les contenus haineux prolifèrent sur le Vieux Continent, au point d’inquiéter sérieusement l’agence de police des 27, Europol. "En 2024, un volume important de propagande a été créé et diffusé en ligne, indique son dernier rapport annuel. Celle-ci s'appuie sur des idéologies telles que l'accélérationnisme [NDLR : qui consiste à pousser une idéologie à l’extrême pour hâter sa fin], le néonazisme, le suprémacisme blanc ou une combinaison de celles-ci."

Dans les Etats-Unis de Trump II, les sympathisants de Hitler font désormais partie des personnalités officielles, qui affichent sans complexe leurs références. Le look très "Wehrmacht" de Gregory Bovino, l’officier qui a dirigé l’opération de la police de l’immigration ICE à Minneapolis, avec son long pardessus de laine kaki, épaulettes et boutons or, n’est pas passé inaperçu. Les clins d’œil à la littérature antisémite non plus, comme cette affiche de recrutement pour l’ICE, publiée le 11 août par le Département de la Sécurité intérieure. Assortie de la légende "Which way, American man ?", elle renvoie au livre Which Way Western Man ?, bible des suprémacistes publiée en 1978 par le néonazi William Gayley Simpson.

Le look très
Le look très "Wehrmacht" de Gregory Bovino, l’officier qui a dirigé l’opération de la police de l’immigration ICE à Minneapolis, n’est pas passé inaperçu.

"L'iconographie nazie qui circulait sur Internet entre 2010 et 2020 provenait des marges d'Internet, reprend Gavriel D. Rosenfeld. Avec cette administration, nous assistons à un tournant. Toute une génération de collaborateurs républicains, qui a grandi en riant des mèmes de Hitler, occupe aujourd’hui des postes à responsabilité." En octobre, le média Politico a révélé le contenu d’une conversation de groupe privée sur Telegram entre jeunes leaders républicains : 28 000 messages parsemés de propos racistes et antisémites, où l’on blague sans filtre sur Hitler et les chambres à gaz.

Comment en est-on arrivé là ? Tout a peut-être (re)commencé à Charlottesville, en Virginie le 12 août 2017, dans la première année du premier mandat de Donald Trump. Ce jour-là, une manifestation organisée par des suprémacistes blancs sous la bannière Unite the Right (Unir la droite) voit défiler quelques centaines de membres de l’alt-right (l’extrême droite), des néo-Confédérés (nostalgiques du général esclavagiste Robert Lee), des néofascistes, des néonazis et des membres du Ku Klux Klan. Certains brandissent des étendards confédérés ; d’autres des drapeaux à croix gammée. Les manifestants crient des slogans racistes : "Make America White Again" et "Les juifs ne nous remplaceront pas !" Une contre-manifestation dégénère en échauffourées : 30 blessés. Un suprémaciste fonce avec sa voiture dans la foule : un mort.

Fascination pour le IIIe Reich

Dans la foulée, Trump déclare qu’il y avait "des gens bien des deux côtés". Moins d’un an plus tard, 11 fidèles de la synagogue Tree of Life sont assassinés à Pittsburgh, en octobre 2018. C’est l’attaque antisémite la plus meurtrière de l’histoire des Etats-Unis, commise par un certain Robert Bowers, persuadé que son pays était "infesté de youpins". "L’extrémisme n’est pas un phénomène nouveau à droite, mais il est devenu 'mainstream'", explique, à Washington, Jacob Heilbrunn, qui étudie les racines de la fascination pour le fascisme européen dans un livre paru en 2023, America Last (L’Amérique en dernier). "Avant la Seconde Guerre mondiale, le IIIe Reich subjuguait une partie de la droite conservatrice. Après 1945, les mêmes personnes reprochaient encore au président Roosevelt de s’être alliés avec les bolcheviques d’URSS". En 1977, dans un article retentissant, Pat Buchanan, futur candidat aux primaires du Parti républicain, décrivait Hitler comme "un organisateur politique de premier plan" et "un leader imprégné de l’histoire de l’Europe", tout en reconnaissant son racisme et son antisémitisme. Et en 2016, l’ancien "grand sorcier" du Ku Klux Klan David Duke, néonazi et promoteur des théories du complot, appuyait officiellement la candidature du milliardaire Donald Trump à la Maison-Blanche.

Dépourvu de profondeur historique, ce dernier aborde pour sa part l’époque hitlérienne avec un détachement invraisemblable pour un président américain. Selon son ancien chef de cabinet John Kelly, il a exprimé en 2018 le souhait que ses généraux soient "davantage comme ceux de Hitler". Le chef de l’Etat aurait aussi affirmé que le leader du IIIe Reich "a accompli beaucoup de bonnes choses", notamment "le redressement de l’économie." En 2023, alors qu'il est en campagne électorale, Donald Trump affirme que "les migrants empoisonnent le sang des Etats-Unis". Une rhétorique qui fait écho à celle d’Adolf Hitler. Difficile, compte tenu du vide idéologique dans lequel évolue Donald Trump, de lui attribuer une réflexion politique sur l’histoire du nazisme. Un jour, sa première épouse a affirmé à son avocat (pendant sa procédure de divorce dans les années 1990) que des discours de Hitler étaient rangés dans la table de nuit de "Donald".

A l’heure où s’ouvre (déjà) la bataille pour la succession de Donald Trump, J.D. Vance est le premier à faire des clins d’yeux au courant des nationalistes blancs. "Le fait qu'il s'affiche avec le mouvement de Charlie Kirk, Turning Point USA, est significatif, juge Jacob Heilbrunn. Egalement candidat à la succession, le ministre des Affaires étrangères Marco Rubio, d'origine latino, ne peut en faire autant." Derrière ce combat en première ligne se joue une autre guerre, celle des influenceurs du mouvement Maga. Elle oppose l’animateur de radio juif pro-Israel Ben Shapiro, 42 ans, et le podcasteur négationniste Nick Fuentes, 27 ans. "Le premier reproche au second son antisémitisme virulent, ce qui constitue une ligne de fracture au sein de la mouvance alt-right, où les partisans d’Israël (décrit comme "l’allié modèle" dans la récente "Stratégie de défense nationale" publiée par le Pentagone) sont légion. C’est que la fin du tabou hitlérien coïncide avec la montée de l’antisémitisme, réactivé par l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 et encore accéléré par la ténébreuse affaire Jeffrey Epstein. "On voit ressurgir des théories du complot moyenâgeuses, décuplé par l'effet TikTok", déplore, en Floride, le commentateur et homme d'affaires Harvey Lippman, très engagé dans la préservation de la mémoire de la Shoah.

Le business de la haine

On peut toujours compter sur le très populaire podcasteur d’ultradroite Tucker Carlson pour souffler sur les braises. Non content d'avoir reçu l'agitateur et provocateur négationniste Nick Fuentes, il a aussi tendu son micro à David Collum, un professeur de chimie à l'Université Cornell, certain que "ce qu’on nous a raconté sur la Seconde Guerre mondiale est complètement faux", et à Darryl Cooper, historien révisionniste et auteur de la newsletter historique la plus populaire du réseau social Substack. Il faut dire que pour tout ce petit monde, mais aussi pour les influenceurs moins connus et les sites marchands, ce nazisme 2.0 est un business juteux.

"Instagram promeut des comptes qui vendent des produits extrémistes, antisémites et racistes, ce qui génère 1,5 milliard de vues et un chiffre d'affaires global d'environ 1 million de dollars", selon une enquête portant sur 11 comptes haineux réalisée par le Centre de lutte contre la haine numérique, publiée en novembre 2025.

Est-ce un hasard si, voilà un an, Mark Zuckerberg, le PDG du groupe Meta (Facebook, Instagram, WhatsApp) a annoncé la fin de la modération sur ces plateformes, ce qui lui permet d'économiser des milliards de dollars ? Son ami Peter Thiel a en tout cas dû s’en réjouir : libertarien revendiqué, le mentor de J.D. Vance est aussi un lecteur assidu – tout comme le vice-président– d’un certain Carl Schmitt. Surnommé le "juriste du IIIe Reich", ce penseur allemand avait rejoint le parti nazi en 1933 avant d'en être écarté trois ans plus tard. Il propose une conception guerrière de la politique, réduite à un rapport ami ennemi, et théorise l’état d’exception, qui place le chef de l’exécutif au-dessus de tout Etat de droit.

Dans un autre registre, une partie de la sphère Maga s’inspire des thèses de Steve Sailer, eugéniste convaincu, promoteur d’un nouveau racisme scientifique. Le très influent conseiller à la sécurité intérieure de Trump, Stephen Miller, est l'un de ses disciples. Mais l’oracle le plus respecté de la galaxie trumpiste est certainement Curtis Yarvin. Informaticien et blogueur de la Silicon Valley, il appelle ni plus ni moins à un "coup d’Etat". "Ce faisant, il revendique clairement la référence aux années 1930 en affirmant qu’il faut créer un "parti dur" dont la vocation sera de remplacer l’Etat, s'inquiète le chercheur Arnaud Miranda, auteur de l'essai "Les Lumières sombres - Comprendre la pensée néoréactionnaire" (2026, Gallimard). Ce n’est pas du second degré, de la simple ironie ou de la provocation ; c’est le modèle fasciste et nazi." Le "tech bro" Yarvin ajoute même une sombre prophétie : "Cette fois, dit-il en substance, nous ferons mieux [que dans les années 1930], car nous avons la technologie."

© ZUMA Press Wire via Reuters Conn

Un "groyper" autoproclamé, membre de l’America First Foundation de Nick Fuentes, organisation nationaliste blanche et antisémite, sur le National Mall à Washington D.C.

"En Russie, il est désormais plus rentable de mourir que de vivre" : l'analyse choc de Vladislav Inozemtsev

5 février 2026 à 16:52

C'est un sinistre business model, dont l'ingénieur en chef s'appelle Vladimir Poutine : dans la Russie d'aujourd'hui, mourir est plus rentable que vivre. "Dans une région russe au niveau de vie moyen, une personne qui s’engage dans l’armée, combat pendant un an et est tuée au front — avec toutes les preuves administratives requises — fait gagner à sa famille une somme qu’elle n’aurait jamais pu accumuler en quinze ou vingt ans de travail", décrit l'économiste russe Vladislav Inozemtsev dans une note passionnante pour l'Institut français des relations internationales (Ifri), dont L'Express a eu la primeur.

"Au royaume de Poutine, la mort devient ainsi le moyen le plus rentable, sur le plan économique, de tirer profit de sa propre vie", écrit-il dans cette étude qui sera publiée le 9 février. Inozemtsev appelle cela "l'économie de la mort", devenue le principal moteur de la croissance grâce à la relance de la consommation permise par cet afflux d'argent. Poutine y voit un autre avantage, et non des moindres : il "recycle" au front tous les indésirables de la société. Le président russe le sait : il n'a aucun intérêt à arrêter cette guerre. "Pour Poutine, la fin de ce conflit serait le début des ennuis", avance Inozemtsev.

L’Express : Vous décrivez l’évolution de l’armée russe en une "armée de mercenaires". Pourquoi ce modèle a-t-il été privilégié ?

Vladislav Inozemtsev : Il faut remonter aux années 1990 pour comprendre l’émergence de ce modèle. Après la chute de l’URSS, la "thérapie de choc" destinée à réformer l’économie a paupérisé la population et creusé les inégalités. A l’époque, la solde des militaires, conscrits et contractuels, était dérisoire et l’opposition à la conscription montait. Le service militaire, quasi universel sous l’ère soviétique, a peu à peu été déserté par les classes privilégiées. L’armée russe était devenue une armée de pauvres… jusqu’à la fin des années 1990. En 1999, Vladimir Poutine a tiré les leçons du fiasco de sa première guerre en Tchétchénie (1994-1996) : pour sa seconde offensive dans la république rebelle, il a ordonné d'augmenter la solde des contractuels. Cette dernière atteindra jusqu’à 28 000 roubles mensuels, soit 18 fois le salaire moyen, attirant de nouvelles recrues essentiellement motivées par l’appât du gain. Une approche similaire prévaudra en Syrie.

Deux autres éléments concourent à l’acceptation progressive de ce modèle par la société russe. D’une part, le culte de la violence qui se diffuse dans les années 1990. Durant cette décennie de pauvreté et d'anarchie, la culture criminelle est devenue une norme, glorifiée jusque dans la pop culture. Dans les films et les livres russes, les figures du bandit et du tueur étaient omniprésentes et valorisées, au point que la vie, elle, a perdu toute valeur. Au même moment, l’Etat s’est lui-même transformé en une sorte de gang mafieux.

D’autre part, des sociétés militaires privées contrôlées par des dirigeants russes ont émergé et pris une importance majeure dans les années 2010 : le Slavonic Corps, actif en Syrie, et Wagner dans l’opération du Donbass en 2014. Ces deux exemples ont servi de prototypes à une future armée de mercenaires à grande échelle.

Pourquoi la guerre en Ukraine marque-t-elle un tournant ?

Lorsqu’il lance son "opération militaire spéciale" le 24 février 2022, Poutine l’imagine comme un "Blitzkrieg". Il n’envisage pas de payer davantage les soldats appelés au front. Mais les premiers mois du conflit se soldent en carnage. Il devient alors évident que la Russie a besoin de plus de soldats. Quand le Kremlin annonce la mobilisation partielle en septembre, c'est un tollé dans la société russe. C'est à ce moment-là que Poutine déclare pour la première fois que les personnes mobilisées recevront 190 000 roubles (soit 3 200 euros à ce moment-là) par mois.

"Il est désormais plus rentable de mourir que de vivre et de travailler en Russie. C’est ce que j'appelle "l’économie de la mort."

Puis, il annonce que cette somme sera aussi versée à ceux qui signeront volontairement un contrat. Petit à petit, Poutine a formé ce que j’appelle une armée de mercenaires, c’est-à-dire des volontaires dont la rémunération est bien supérieure au salaire moyen, et se double de nombreuses primes – à la signature du contrat, en cas de mort ou de blessure. Des primes proposées par l’Etat central, bientôt rejoint par les gouverneurs locaux qui ont commencé à promettre aux soldats potentiels des salaires de plus en plus élevés. Jusqu'à 4 millions de roubles juste pour signer le contrat, soit environ cinq salaires annuels dans le pays.

À la fin de 2023, ce système était bien établi : si vous voulez partir à la guerre, vous signez votre contrat et recevrez immédiatement en moyenne trois millions de roubles. Ensuite, une solde de 200 000 à 240 000 roubles par mois, et si vous êtes tué, votre famille recevra diverses indemnités. Au total, cela constitue une somme moyenne de 16 à 17 millions de roubles [près de 190 000 euros actuels]. Dans la plupart des régions russes, un homme de 30-35 ans, s'il occupe un emploi moyen, ne gagnera jamais une pareille somme avant la retraite. Il est désormais plus rentable de mourir que de vivre et de travailler en Russie. C’est ce que j'appelle "l’économie de la mort".

Et cette "économie de la mort" est le principal moteur de la croissance russe, dites-vous. Pourquoi ?

Je sais que c'est difficile à dire et à écrire, car les gens ne veulent pas entendre cela, mais voilà mon raisonnement : les premiers concernés par cette économie de la mort sont des gens absolument inutiles pour l’économie de marché. De nombreuses statistiques nous informent sur le profil des soldats. L’âge moyen des nouveaux contractuels est proche de 50 ans. Certains sont malades (fin 2023, le nombre de cas de VIH dans l’armée avait été multiplié par 20 par rapport aux chiffres d’avant-guerre), ils soudoient les services médicaux pour obtenir un faux certificat. Une part importante est au chômage ou occupe des emplois très peu rémunérés sans aucune qualification. Seuls 7 à 8 % d'entre eux ont fait des études supérieures. Beaucoup sont en faillite ou des criminels condamnés. Bref, l’armée est devenue une sorte de "poubelle" dans laquelle Poutine jette les parias de la société.

"Ce modèle profite à l'économie car il élimine les indésirables"

Ce processus touche les couches les plus défavorisées de la société et je dirais donc qu'il profite à l'économie car il élimine les indésirables. En échange de ces vies, Poutine injecte beaucoup d'argent dans l'économie et de nombreux indicateurs suggèrent que dans les régions pauvres, cela a eu un fort impact. Par exemple, on a constaté dans ces régions une augmentation considérable des dépôts bancaires et des transactions immobilières. Plusieurs enquêtes se sont intéressées à l’usage de l’argent touché par les veuves et les familles des soldats décédés. Elles placent cet argent dans des banques, l'utilisent pour acheter des logements modestes mais de qualité, financent les études de leurs enfants à l'université, etc.

Vous écrivez que "la routinisation de la guerre renforce Poutine". Vraiment ?

C’est la raison d’être de ce business de la mort : on incite les volontaires à signer un contrat en leur vendant un "jackpot" (salaires + primes), ce qui permet à Poutine d’éviter la mobilisation et tout soulèvement social que cette dernière pourrait engendrer. La guerre n'est pas très populaire parmi les Russes, et s'il s'avérait qu'un jour n'importe qui pouvait être envoyé au front sans consentement, cela constituerait une réelle menace pour le régime.

Ce modèle a-t-il des limites ?

Cela se discute, car Poutine dispose de suffisamment d'argent. Le montant dépensé pour les soldes et les primes (des militaires et de leurs familles) s'élevait à 3,5-3,8 milliards de roubles en 2025 (environ 2% du PIB), soit un tiers des dépenses militaires. Or, il est assez facile d'emprunter cet argent sur le marché intérieur ou d'augmenter légèrement les impôts pour le couvrir. Et je ne vois pas de pénurie de personnes pouvant être enrôlées.

De plus, si le gouvernement accroît les avantages, le nombre de personnes souhaitant s'engager dans l'armée pourrait encore augmenter. Bref, c’est une situation dictée par le marché. Un marché d'esclaves. Le vrai problème se posera lorsque la guerre prendra fin. Pour Poutine, la fin du conflit serait le début des ennuis.

Comment ces vétérans pourront-ils réintégrer la vie civile ?

Le retour des soldats à la vie civile s'est rarement déroulé sans problème – qu’il s’agisse des vétérans soviétiques de la guerre d'Afghanistan ou des Américains du retour du Vietnam. Dans la Russie d’aujourd’hui, il y a un défi supplémentaire : cette armée de mercenaires payés beaucoup plus cher que le salaire moyen. Aucun soldat ne pourra trouver un emploi lui rapportant ne serait-ce que la moitié de sa solde. Et qui sait comment ces "revenants" se comporteront. Ce sont des personnes cruelles, traumatisées par la guerre. Face à ce défi colossal, une des options du pouvoir serait de prolonger les contrats des anciens combattants et de stationner l'armée dans des colonies militaires pendant au moins quelques années. À mon avis, ce serait le seul moyen pour le Kremlin de les "réintégrer".

Il y a déjà eu des tentatives de faire de certains d’entre eux une nouvelle élite dans les régions…

C’est un non-sens. En réalité, c’est impossible car on ne peut pas transformer des parias absolus, sans instruction et sans qualification en une main-d'œuvre précieuse. L’une des fonctions de cette "économie de la mort" est justement de se débarrasser ces gens. Vous pouvez les échanger contre de l’argent, en faire de la chair à canon et dédouaner les veuves et les enfants, mais vous ne pouvez pas les changer eux-mêmes. Et la guerre les rendra encore plus mauvais.

Quels effets aura la "militarisation" des esprits sur la société, d’après vous ?

A mon sens, le grand risque est que la figure du soldat mercenaire devienne un modèle au sein de la société, dans un remake de la criminalisation des années 1990. A l'époque, faire partie d'un gang, être recruteur, sans parler de tueur, était une activité très lucrative et une position sociale très respectée. Si vous regardez les cimetières les plus chers des grandes villes russes, vous verrez d'immenses parcelles couvertes par les tombes de ces gangsters des années 1990 ; ce sont les plus luxueuses. Après son arrivée au pouvoir, Poutine a déclaré que cette culture criminelle devait être abolie. Cela n'a jamais été le cas. Mais la normalisation de la vie dans les années 2000 et 2010 a largement contribué à l’érosion de cette mentalité. L'homme d'affaires, le petit entrepreneur ou le fonctionnaire sont devenus beaucoup plus respectés qu'un gangster, mais il a fallu environ 20 ans pour changer l'état d'esprit des gens et une nouvelle génération a vu le jour, ce qui a modifié les comportements sociaux.

L’après-guerre en Ukraine représentera un défi similaire, et il faudra beaucoup de temps et d’efforts pour changer la donne. Depuis quatre ans, le Kremlin établit volontairement des parallèles avec la Seconde Guerre mondiale, dite en Russie "Grande Guerre patriotique" et la guerre en Ukraine. Les soldats sont glorifiés, au point que perdre la vie est une sorte de comportement social acceptable et encouragé. D’ores et déjà, cela influence beaucoup la culture populaire.

Comment ?

De nombreux films sont tournés sur la guerre et sur ces héros. De nouveaux monuments et musées consacrés à la guerre en Ukraine ouvrent dans les villes de province. A l’école, la mémoire des soldats tombés au combat est exaltée. Certains anciens combattants sont envoyés délivrer leur témoignage sur les bancs des écoles pour enseigner aux enfants l'amour de la patrie. Cela fait donc partie intégrante de la propagande d'État.

© Sputnik/Mikhail Metzel/Pool via REUTERS

Le président russe Vladimir Poutine préside une réunion au Kremlin sur la guerre en Ukraine, le 29 décembre 2025.
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