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Un multimilliardaire en mission : Charles Kushner, l'étonnant ambassadeur de Donald Trump à Paris

22 février 2026 à 15:58

L’ambassadeur des Etats-Unis, Charles Kushner, se couche à 21 heures et se lève à 5 heures. Dès son réveil, entouré par ses officiers de sécurité, il quitte l’hôtel de Pontalba, la résidence officielle, marche jusqu’à l’hôtel Crillon, place de la Concorde, où il enchaîne les longueurs dans la piscine à la mosaïque couleur céladon - routine matinale immuable. Musculature drue, cheveux neige, le multimilliardaire septuagénaire paraît dessiné au couteau, comme taillé dans un arbre sec, tonicité dont son compte Instagram laisse penser qu’il n’est pas peu fier. Le 7 septembre, le nouvel émissaire de Donald Trump à Paris s’est ainsi laissé filmer dans un concours de planche contre des Marines bodybuildés et, quelle surprise, c’est lui, le plus âgé de la bande qui remporta l’épreuve en tenant 7,59 minutes sur les avant-bras.

Sa discipline sportive gouverne d’ailleurs son agenda, et partant celui de la représentation des Etats-Unis en France. Jamais de dîner officiel, déjeuners frugaux, à l’exception de furtifs passages au Cercle Interallié, comités toujours restreints. Certaines réunions sont présidées avec sa femme, l’élégante Seryl, qui comme lui, ne parle ni ne comprend le Français. Cordial, affable, le lointain successeur de Benjamin Franklin s’exprime avec simplicité, et comme son patron Trump, honnit les rendez-vous longs, assuré de pouvoir tout régler en dix minutes au téléphone. Son pragmatisme interroge. Et sa maladresse - très - volontaire, comme lorsqu'il somme via son compte X les autorités françaises de poursuivre les coupables du meurtre de Quentin Deranque. Une immixtion dans la politique intérieure si malvenue qu'elle lui vaut illico une convocation au quai d'Orsay. A l’aube d’une élection présidentielle française sous haute tension, qu’est venu faire dans la capitale européenne l’émissaire du chef de file des Maga ?

Le "fantôme" de l'avenue Gabriel

Il semble que son premier chantier soit de cesser de claquer de l’argent dans des événements mondains. Depuis juillet dernier, date de son installation, l’ambassade s’est retranchée. Finis les soirées, cocktails et autres garden-parties dont l’auguste bâtiment régalait la Ville lumière. Le palais aux 600 employés s’est mué en ruche besogneuse où l’on s’affaire, oublieux de toute velléité représentative. L’ascèse a d’ailleurs plongé la communauté expatriée – 100 000 citoyens – dans la perplexité, celle-ci s’alarmant de ne plus recevoir de cartons d’invitation, et s’étonnant, abasourdis, de ne jamais avoir rencontré leur musclé ambassadeur, les plus anciens s’étranglant qu’il n’ait en neuf mois visité qu’un seul des 11 cimetières américains en France (celui de Suresnes, le plus proche de Paris). "Kushner, c’est le fantôme de l’avenue Gabriel", pique le correspondant d’une chaîne de télévision américaine, exigeant l’anonymat.

Gracié par Donald Trump

Magnat de l’immobilier, à la tête d’une fortune estimée en 2024 à 7 milliards de dollars, l’homme d’affaires n’a en réalité rien d’un fantôme, et tout du soldat. Du soldat reconnaissant, tant il doit à Donald Trump. Un mois avant la fin de sa première présidence, en décembre 2020, celui-ci l’a gracié après qu’il fut, en 2005, condamné à deux ans de prison pour fraude fiscale et subornation de témoins. Il avait reconnu avoir engagé une prostituée pour séduire son beau-frère, qui collaborait à une enquête fédérale sur des financements de campagne.

Après quatorze mois derrière les barreaux, le voici blanchi in extremis par le président, dont la fille, Ivanka Trump, a épousé, en 2009, son fils, Jared. Aujourd’hui, les deux hommes ont en commun trois petits-enfants. Ça pèse. Cinq ans après la grâce, le repris de justice et père du gendre de Donald Trump se voit en mai dernier récompensé d’un poste à Paris. Etait-ce son souhait ? Ou plutôt une dette à rendre ? Lors de son audition devant le Sénat américain, il n’a pas donné d’indication sur sa vision, s’enorgueillissant de tout ignorer de la diplomatie. Compte tenu de l’importance du poste, il eut toutefois le droit de se choisir un collaborateur, les équipes en place demeurant inchangées. Il élit Gabriel Sheinmann, 38 ans, débauché du think tank conservateur Alexander Hamilton Society promouvant "le leadership américain". La recrue lui fut conseillée par son fils, Jared, qui emploie une parente de Gabriel Sheinmann. Parfaitement francophone, père de deux jeunes enfants scolarisés, le nouveau "chief of staff" a depuis lors séduit tous ses interlocuteurs français, vantant sa quantité de travail, à tel point que Nicolas Sarkozy, convié à déjeuner à la résidence, n’eut en sortant que des compliments à l’endroit de ce n° 2.

Au Quai d’Orsay, on chuchote n’avoir affaire qu’à lui, et s’en féliciter, le trentenaire se révélant plus souple que son patron. Tandis que Sheinmann fait le job, Kushner met lui en scène son projet politique univoque. Dès son arrivée, il fait poser des mézouzas, objets cultuels juifs, aux chambranles des portes de la résidence, et lance un chantier de réfection des cuisines afin de servir une alimentation répondant aux exigences de la cacherout. Observant le shabbat avec scrupule, il se déplace à pied le samedi, coupe l’électricité et refuse ce jour de "toucher un micro" - son cabinet doit aménager ses rendez-vous en tenant compte de son recueillement. Dans la foulée, son premier déplacement, le 11 juillet, le conduit au mémorial de la Shoah, le 22 juillet, premier entretien bilatéral avec Joshua Zarka, ambassadeur d’Israël en France, puis, le 30 juillet, visite de la Grande synagogue de Paris. Fin août, sa lettre incendiaire reprochant à Emmanuel Macron de ne pas lutter suffisamment contre l’antisémitisme parachève la démonstration, d’autant qu’il néglige sa convocation au ministère des Affaires étrangères, y dépêchant son n° 3, tandis qu’il publie sur ses réseaux une vidéo de lui baguenaudant dans les rues de Saint-Rémy-de-Provence. Un camouflet inédit que ses services tentent d’adoucir, arguant qu’il ne se serait pas rendu compte, qu’il n’aurait pas pris la mesure, que personne de son cabinet n’osa insister et ajoutant qu’il respecterait le protocole. A voir.

Début décembre, le diplomate, qui déteste les mondanités a lui-même organisé dans ses salons la projection du documentaire, L’Ombre du commandant, (la rencontre entre une rescapée de l’Holocauste et un dirigeant d’Auschwitz), y conviant une centaine d’invités, tout comme il a, autre exception, organisé un débat autour du cinquième anniversaire des accords d’Abraham, en présence de son fils Jared qu’il interrogea en portant au micro les questions du public. "Il est venu avec l’idée de n’agir que contre l’antisémitisme", observe Simone Rozan Benzaquen, la présidente de l’American Jewish Committee en Europe. Un combat que son entourage explique en renvoyant vers sa biographie de petit-fils d’une famille juive exterminée pendant la Shoah, explication à laquelle le rabbin Tom Cohen, à la tête de la libérale synagogue franco-américaine de Paris, ajoute un élément. Selon lui, la communauté juive du New Jersey, à laquelle appartiennent les Kushner, considère depuis toujours la France comme un pays viscéralement antisémite.

Cuisine casher pour tous

En étant nommé à Paris, Charles Kushner se serait vu appelé en mission. Une vision nourrie par le courant religieux dont il se réclame et qu’il soutient financièrement. Conservateur orthodoxe, il se réclame en effet du mouvement Chabad Loubavitch, courant prosélyte très lié à Israël. L’affiliation expliquerait pourquoi il n’a jamais jugé utile de prendre contact avec la synagogue franco-américaine, s’empêchant ainsi de faire la connaissance d’un rabbin s’exprimant en anglais. A y regarder de près, il semble que l’ambassadeur américain combatte l’antisémitisme tout seul, n’ayant reçu aucune figure de la communauté juive - jusqu’à la semaine dernière, il n’avait même pas invité Yonathan Arfi, le président du Crif. Il se méfierait de ces personnalités, auxquelles il reproche de ne s’être pas élevés contre la reconnaissance de l’Etat de Palestine par la France, publiant d’ailleurs, le 26 septembre, sur ses réseaux sociaux un sondage – anonyme - clamant que "78 % des Français" seraient opposés à la reconnaissance d’un Etat de Palestine sans conditions.

En réalité, son emploi du temps révèle qu’il ne veut échanger qu’avec ceux qui, comme lui, considèrent que "la solution à deux Etats est une illusion", comme il l’a rappelé chez Darius Rochebin sur LCI, son unique intervention dans un média français à ce jour. Si BFM TV pourrait obtenir une entrevue, c’est parce que son propriétaire, l’armateur Rodolphe Saadé et son épouse, ayant promis d’investir 20 milliards dans l’industrie maritime américaine, s’en firent les porte-parole au cours de déjeuners à la résidence.

Des politiques priés de se déplacer

Après avoir été absent de Paris plusieurs semaines cet automne, voulant faire la connaissance de son 15e petit-enfant né aux Etats-Unis, il a dès son retour reçu plusieurs politiques français. Quand il n’a pas le choix, il se déplace, comme pour rencontrer Gérard Larcher, le président du Sénat. Pour les autres, il préfère les faire venir, nonobstant les usages. Ainsi ce n’est pas au Sénat qu’il rencontre Bruno Retailleau, ex-ministre et toujours sénateur, ni à la mairie du Havre qu’il découvre l’ancien Premier ministre Edouard Philippe, mais dans ses bureaux de la Résidence. Tout comme Marine Le Pen et Jordan Bardella, reçus pendant une heure, entrevue laissant le couple à la tête du RN pantois, leur hôte ignorant tout de leur calendrier judiciaire et ne cherchant pas à l’appréhender.

Marine Le Pen et Jordan Bardella ont été reçus par Charles Kushner le 12 décembre 2025.
Marine Le Pen et Jordan Bardella ont été reçus par Charles Kushner le 12 décembre 2025.

Charles Kushner s’est récemment enquis de savoir s’il y aurait un élu LFI "fréquentable", et faute de réponse probante à ses yeux, n’a pas donné suite. En revanche, les patrons eux défilent en rangs serrés. Mc Donald, Le Duff, Sanofi, Thales, Sodexo, TotalEnergies, tous eurent droit à leur entretien, afin de fournir la cohorte de 40 chefs d’entreprise qu’il souhaite convoyer en mai 2026 au sommet "Select USA" dans le Maryland. Une grand-messe pro business, qui tient à cœur à l’homme d’affaires, veillant dans le même temps à rassembler des mécènes aux poches pleines pour financer la commémoration le 4 juillet du 250e anniversaire de l’indépendance des Etats-Unis d’Amérique, "250 America", raout mondial dont il prépare la déclinaison parisienne et à laquelle il a déjà convié Bernard Arnault, le PDG de LVMH, et son épouse.

Dans les couloirs de l’Elysée, on sourit que plusieurs grands patrons américains de passage s’indignent – à voix basse - des pressions appuyées de Kushner pour qu’ils mettent au pot. Son entourage décrit en outre son atavique tropisme immobilier. Il a fait le tour des quatre immeubles, propriétés de son pays à Paris, demandé des plans, noté leur faible taux d’occupation, le roi du "real estate" n’aime pas que l’argent dorme. En octobre, le Stade de France accueillera pour la première fois l’équipe de football américain, les Saints de la Nouvelle-Orléans, une rencontre de saison régulière de la National Football League (NFL), dont il s’est occupé en passant des centaines d’appels pour l’organiser. Se frottant les mains, il jure triomphal que les billets se vendront en quelques minutes. Et à ses yeux, c’est une sacrée victoire pour un ambassadeur.

© Philippe Labrosse/PHOTOPQR/LE PARISIEN/MAXPPP

L'ambassadeur des Etats-Unis en France, Charles Kushner, à l'ambassade américaine, le 23 juillet 2025.


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The United States Ambassador to France, Charles Kushner, in his office in Paris, on July 23, 2025 (MaxPPP TagID: maxnewsspecialtwo291789.jpg) [Photo via MaxPPP]
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