↩ Accueil

Vue normale

Poutine et Zelensky, Vatican et Silicon Valley... Les six duels qui vont décider de notre avenir, selon Thomas Gomart

17 février 2026 à 17:00

Le directeur du très sérieux Institut français des relations internationales (Ifri), Thomas Gomart, ferait-il son coming out idéologique ? Le titre de son nouveau livre, Qui contrôle qui ? (Tallandier), fait explicitement référence à Lénine. Pour l’historien, invité du troisième numéro des "Temps sauvages", le podcast géopolitique de L’Express, le communisme sous-tend encore la politique internationale.

La mondialisation n’a-t-elle pas vu l’émergence fulgurante de la Chine dirigée par un Parti communiste totalement léniniste dans son fonctionnement ? La volonté léniniste d’éliminer l’adversaire ressurgit. Le retour du conflit et des rapports de force laisse les libéraux interdits. Le schisme transatlantique plonge les Européens, qui ne jurent que par le droit, dans la sidération. Il faut puiser dans la géopolitique pour comprendre ce retournement, savoir déchiffrer les symboles, et s’intéresser à la psychologie des dirigeants. Ce à quoi s’emploie Thomas Gomart en mettant en scène les nouveaux clivages mondiaux à travers six duels remarquablement bien incarnés : Poutine/Zelensky, Trump/von der Leyen, Xi Jinping/Modi, Netanyahou/Khamenei, le Giec et Fox News, ou encore le Vatican et la Silicon Valley. Au-delà de ces personnalités et de ses organisations, des mécanismes profonds sont à l’œuvre dans le monde actuel, dont l’expert des relations internationales analyse avec clarté les ressorts profonds. L'intégralité de ces échanges est à retrouver sur Apple Podcasts, Spotify, Deezer, Castbox ou encore Podcast Addict.

1. Lénine vs Constant

Le libéralisme et le communisme sous-tendent encore la politique internationale. Deux auteurs emblématiques de ces courants de pensée peuvent nous aider à comprendre les antagonismes géopolitiques actuels : Benjamin Constant (1767-1830) et Lénine (1870-1924). Une grande figure du libéralisme européen et le révolutionnaire bolchevique se répondent à un siècle de distance. Le premier exaltait "la liberté en tout" alors que le second a instauré "la discipline de parti". On érige à nouveau des statues de Lénine en Russie, en Biélorussie, et dans le Donbass en Ukraine. Mais Lénine est moins un sujet russe que chinois aujourd’hui. Xi Jinping est plus léniniste que marxiste. La mondialisation a vu l’émergence fulgurante de la Chine dirigée par le Parti communiste, totalement léniniste dans son organisation et son fonctionnement. Les purges servent à garantir sa "pureté". Lors du sommet des Brics à Kazan en octobre 2024, Xi Jinping s’est référé à un texte qui a marqué Lénine : Que faire ? Les hommes nouveaux de Nikolai Tchernychevski (1828-1889). Le but de Lénine était de détruire ses adversaires. Benjamin Constant, lui, estimait que le commerce devait permettre d’obtenir de gré à gré ce qu’il était possible d’espérer gagner par la violence. Dans son texte majeur, De l’usurpation, très vive critique de Napoléon, il écrit : "La guerre et le commerce ne sont que deux moyens d’arriver au même but, celui de posséder ce que l’on désire". Dans Le Passé d’une illusion, François Furet relie ces deux auteurs. Leur duel a bien eu une postérité : c’est le monde d’aujourd’hui.

2. Vatican vs Silicon Valley

Il y a aujourd'hui plus de propriétaires d'iPhone que de catholiques dans le monde : 1,8 milliard contre 1,4. Néanmoins, l’Eglise catholique conserve une unité et une influence sans équivalent. En dehors de l’Europe, il y a un dynamisme très fort du catholicisme. C’est du Vatican qu’est venue la première critique contre l’alliance de la Maison-Blanche et des seigneurs de la tech. Deux mois avant sa mort, le pape François a adressé une lettre aux évêques américains dans lesquelles il s’oppose aux mesures de "déportation de masse" mises en œuvre par l’administration Trump.

Converti au catholicisme, le vice-président J.D. Vance a quasiment forcé les portes du Vatican avec une armada de SUV pour être reçu par le souverain pontife mourant et obtenir ainsi une forme de reconnaissance. Comme s’il voulait rejouer la vieille dialectique du pape et de l’empereur. En tout et pour tout, il a obtenu trois Kinder pour ses enfants. Léon XIV, qui a une double nationalité américaine et péruvienne, met en avant la doctrine sociale de l’Eglise pour répondre aux développements de l’intelligence artificielle. Entre le Vatican et la Silicon Valley se joue une certaine conception de l’homme à l’âge numérique.

3.Le Giec vs Fox News

L'un des grands enjeux du XXIe siècle, c’est le rapport à la vérité. Les faits ne sont pas des opinions : cette évidence est de plus en plus oubliée. Le réchauffement climatique est une réalité documentée par une autorité scientifique, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). L’originalité de cette structure réside dans sa nature hybride : politique par son principe de fonctionnement intergouvernemental, scientifique par sa méthodologie et le recrutement de ses spécialistes. Toujours prudent dans ses assertions, le Giec fonctionne comme une "machine à consensus".

Dès sa création en 1996, le réseau télévisé Fox News lancé par le magnat australien Rupert Murdoch a produit un contre-discours climatosceptique. Fox News a permis l’éclosion médiatique de Donald Trump, qui lui doit beaucoup. Trente ans après, force est de constater que la production d’opinions l’a emporté sur la rigueur scientifique. Une preuve frappante de ce que j’avance ?

Très engagé contre le réchauffement climatique, le fondateur de Bill Gates a publié un texte fin 2025 annonçant que sa fondation allait désormais consacrer ses efforts à la lutte contre la pauvreté et à la santé publique. Qu’une personnalité aussi emblématique abandonne son combat pour l’environnement reflète l’évolution du rapport de force. Même Gates a renoncé à son objectif d’atténuer le réchauffement ! En un sens, Fox News a gagné !

4. Vladimir Poutine vs Volodymyr Zelensky

La guerre coloniale menée en Ukraine par Vladimir Poutine est un échec militaire patent. Conformément à la tradition soviétique, Poutine consomme ses soldats comme du petit bois. En Afghanistan, les Soviétiques ont perdu 15 000 hommes. En Ukraine, les derniers chiffres font état d’1,2 millions de pertes (tués, blessés, disparus), un bilan qui montre l'inefficacité militaire d’une Russie qui, en quatre ans de guerre, n’a conquis que 20 % du territoire ukrainien. En même temps, la Russie peut se targuer d’avoir remporté un certain succès diplomatique : la majorité des pays qui, dans le monde, a condamné l’agression n'a, en réalité, pas sanctionné Moscou. Et son discours antioccidental trouve un écho certain.

Y a-t-il un gagnant ? Non, pas pour l’instant. La guerre d'Ukraine fait perdre à l'Europe, Russie incluse, son principal avantage comparatif sur la scène internationale, à savoir sa stabilité stratégique. C’est cela que Poutine a détruit. Au fond, le vrai vainqueur est Xi Jinping. Depuis son entrée à l’OMC, en 2001, la Chine a su se métamorphoser pour rivaliser avec les Etats-Unis et l’Europe, tout en sortant des millions de personnes de la pauvreté. A la tête de la Russie depuis un quart de siècle, Poutine a, lui, choisi d’entraîner son pays dans une guerre éternelle, ce qui impliquait de rompre avec l’Europe, son principal partenaire économique. Il réécrit l’histoire en mettant à feu et à sang son voisin auquel il nie le droit à exister comme nation indépendante.

5. Donald Trump vs Ursula von der Leyen

Dès février 2025, lors de la première réunion de son cabinet, Donald Trump avait donné le ton : "L’Union européenne a été créée pour entuber les Etats-Unis." Cinq mois plus tard, le président américain reçoit Ursula von der Leyen en cravate dorée sur son golf de Turnberry, en Ecosse. Entre autres mesures chocs, il annonce 15 % de droits de douane aux exportateurs européens. La présidente de la Commission européenne cède pour préserver la faible croissance européenne.

Cette rencontre, qui avalise le retour du protectionnisme, acte surtout la soumission des Européens à Donald Trump. "Donald Trump a mangé Ursula von der Leyen au petit-déjeuner", commente le Premier ministre hongrois, Viktor Orban. Pourquoi a-t-elle accepté ce "diktat" ? Rappelons d’abord qu’elle subissait une pression politique et économique extrêmement forte pour trouver un deal. Sur le fond, elle n’a fait que mettre en action ce qui lui a été demandé par le Conseil européen.

Le grand problème de cet "accord de Turnberry", c'est qu’il entérine la victoire intellectuelle de Donald Trump sur l'Europe dans la lecture qu’il nous impose du fonctionnement du commerce international. Et nous acceptons de payer un tribut, à savoir le prix de notre sécurité. Mais cela suffira-t-il ? En réalité, Bruxelles et la plupart des dirigeants européens minorent l’offensive idéologique lancée à leur encontre par le président américain. Ils s’efforcent de préserver le modèle de relations transatlantiques issu de la Seconde Guerre mondiale, alors que Washington veut non seulement y mettre un terme, mais aussi subvertir les démocraties européennes minées par l’immigration. En fait, Ursula von der Leyen et les autres ne comprennent pas la puissance des symboles trumpiens.

6. Démocratie européenne vs Démocratie Maga

Animal politique exceptionnel, Donald Trump est parvenu à exercer une emprise cognitive. De fait, il soumet la relation transatlantique à un fort paradoxe. Tandis qu’elle connaît une profonde divergence idéologique, elle subit une fusion de plus en plus forte sur le plan médiatique, comme le montre l’affaire Epstein, une boule de neige politico-médiatique qui ne cesse de grossir et en devient presque oppressante. On peut voir l’émergence de ce nouvel espace cognitif comme une évolution de la démocratie, dans le sens où c’est aujourd’hui celui qui produit le plus de discours qui prend l'ascendant sur les formes de représentativité démocratique.

Dans cet espace cognitif, qui est avant tout un espace de manœuvre, tenter de démêler le virtuel du réel n’a plus de sens. La question est : a-t-on la capacité de produire un contre-discours ? C'est le grand problème des Européens. Que pouvons-nous faire face à un Peter Thiel, qui a, à la fois, la puissance financière, une prétention intellectuelle et la maîtrise de canaux de communication ? Nous sommes obligés de l'écouter, car il crée un effet d'asymétrie qui accentue l’emprise. Pour toutes ces raisons, il est très difficile d’exister dans cet espace cognitif. Ajoutons que la démocratie n’en sort pas gagnante. Regardez la façon dont cette affaire Esptein est lue et expliquée en Chine, en Russie ou dans le monde arabe. Partout, elle est présentée comme l'exemple le plus abouti du déclin de l'Occident…

© Y. Herman – J. Ernst – J. Lee – A. Smutko / Reuters – V. Prokofyev / Sputnik / Pool – Exposure Visuals / Shutterstock – L’Express

3894-Thomas-Gomart

"Une Europe nouvelle pourrait naître en 2026" : Hubert Védrine décrypte la crise de l’Occident

3 février 2026 à 17:30

Depuis le "schisme" trumpiste, l’occident géopolitique né de la Seconde Guerre mondiale vacille. "Ne parlons pas d’ordre mondial. Ce qui existe est un désordre évolutif", estime Hubert Védrine, invité du deuxième épisode du podcast géopolitique de L’Express, Les temps sauvages. Les Européens découvrent leur solitude. Selon l’ancien ministre des Affaires étrangères, ils vont devoir opérer une "révolution conceptuelle" en admettant que les autres ne pensent pas comme eux, et "en renonçant à se prétendre le centre du monde".

Le grand anthropologue français, Maurice Godelier, avec qui il publie un livre d’entretiens, Après l’Occident ?’ (Perrin/Robert Laffont), estime, lui, que les Européens doivent "abandonner leur vision obsolète et ingénue du monde pour redevenir un pôle de référence et d’attraction." Il appelle à un "réarmement moral" pour "mieux répondre à la gangrène antilibérale qui se propage au sein de chaque pays européen". Ce dialogue de haute volée, qui enjambe les siècles avec une joyeuse érudition, réunit deux pourfendeurs de l’universalisme. Tout en critiquant le wokisme et le "droit-de-l’hommisme", ne donnent-ils pas du grain à moudre à tous les contempteurs de l’Occident et aux thuriféraires du relativisme ? Hubert Védrine répond à ces interrogations et ces critiques dans Les temps sauvages. Pour approfondir le sujet, L'Express publie quelques extraits de son livre avec Maurice Godelier.

L'Europe après l'Occident

Hubert Védrine : Le "schisme" assumé par Trump et Vance permet-il encore d’utiliser le terme d’Occident pour englober les États-Unis et l’Europe (et quelques autres), comme si de rien n’était ? Je ne le crois pas. Le retour à une Amérique du XIXe siècle conduit plutôt à réfléchir à ce que doit et pourrait devenir l’Europe dans ce contexte et, par ailleurs, à ses relations futures avec les autres pôles occidentaux dans le monde : Japon, Corée du Sud, Australie, Nouvelle-Zélande, Israël. Mais tout cela n’empêchera pas la persistance de l’Occident comme état d’esprit pendant un certain temps, chez tous ceux qui, en Europe et aux États-Unis, continueront de se penser, malgré le trumpisme, un rôle privilégié, une mission, au nom d’une supériorité civilisationnelle ou morale. Et d’autre part, chez ceux qui continuent à raisonner en termes d’Occident à dépasser ou à combattre. Mais il existe aussi une dernière hypothèse selon laquelle Trump voudrait récupérer un Occident "trumpisé", à sa main, dans le cas où les Européens auraient raté l’occasion historique d’enfin devenir une puissance […]

Si une Europe nouvelle, menacée par Poutine et lâchée ou combattue par Trump, mais encore dépendante de lui, apparaît en 2026 à l’issue d’un processus de "destruction créatrice", elle devra s’interroger : la priorité absolue n’est-elle pas de préserver la civilisation européenne et son incomparable mode de vie, plutôt que de se lancer dans de nouvelles aventures missionnaires ? A moins qu’une synthèse originale soit formulée, dont la difficulté peut se résumer ainsi : peut-il y avoir un universalisme sans impérialisme, un soft power sans hard power ou, à la limite, un hard power sans impérialisme ?

Maurice Godelier : L’Europe ne peut pas et ne doit pas reprendre à nouveau la politique de l’Occident missionnaire, ni prendre la place ou jouer le rôle d’une Amérique impérialiste. Elle doit devenir un pôle de référence et d’attraction en revenant à ses racines démocratiques, par une sorte de prosélytisme renouvelé en commençant par l’intérieur, c’est-à-dire via une refondation et un enrichissement de ses valeurs. Dans ce cas, si l’Amérique est autoritaire ou carrément impérialiste, l’Europe se trouvera face à un dilemme : préserver sa civilisation et ses racines par une refondation donc ; ou devenir une sorte de sanctuaire au sein duquel on préserverait pieusement par des prières et des bénédictions des valeurs vidées de leur sens et de leur potentialité, et qui deviendrait le cercueil de l’Occident.

H. V. […] Pour réhabiliter la démocratie en Europe […], il faut que ces mêmes élites se résignent à prendre en compte une partie des demandes populaires (sécurité, maîtrise des flux migratoires), sinon les électeurs en colère détruiront à coups de démocratie directe la démocratie représentative, sourde selon eux à leurs demandes.

M. G. L’urgence commande un réarmement moral dans les domaines du travail, de l’enseignement, de la jeunesse, de la démocratie, venant s’ajouter à un réarmement industriel et militaire. Et il faudra mieux répondre à la gangrène antilibérale qui se propage au sein de chaque pays européen.

La fin de la parenthèse occidentale ?

H.V. Après la crise de Suez en 1956, MacMillan, devenu Premier ministre (Eden ayant été écarté après la débâcle de Suez), reçut l’ambassadeur des États-Unis de l’époque, Winthrop Aldrich, et lui aurait dit en substance : "Cher ami, nous, les Occidentaux, on a eu un bon moment quand même. C’était vraiment bien. Ça a duré cinq cents ans à peu près. Mais c’est fini. L’avenir, c’est les Noirs et les Jaunes (il parle dans le langage de l’époque)." MacMillan, en 1955 ! Hélène Carrère d’Encausse pensait la même chose, peu avant sa mort. Ce n’est évidemment pas vrai quand on voit la puissance américaine encore colossale, dont on ne sait pas ce qu’elle va devenir avec Trump. Mais il y a pas mal de gens dans le fameux Sud "global", même s’il est hétéroclite et divisé, qui pensent ainsi. Les Brics ne sont certes ni globaux ni homogènes – par exemple, l’Inde n’acceptera jamais de dépendre du leadership chinois –,même si la balourdise des droits de douane de Trump les a rapprochées. Par ailleurs, certains des Brics sont des démocraties (l’Inde à nouveau, l’Afrique du Sud, le Brésil). D’autres pays du "Sud", comme le Mexique, ne veulent pas être confondus avec les autocraties. Il n’empêche que pour agir intelligemment d’un point de vue européen, on ne peut pas ignorer le sentiment antioccidental, même s’il est plus rhétorique que géopolitique. En tout cas, il ne faut pas les (ré)unifier contre nous par une stigmatisation angoissée, mais les traiter au cas par cas, intelligemment, et éviter de les coaliser par de grossières erreurs politiques, psychologiques, ou linguistiques. À cet égard, la situation au Proche-Orient est caricaturale et catastrophique.

M.G. – Je suis d’accord. La puissance et les intérêts de l’Inde de Modi n’ont rien à voir avec la situation de l’Afrique du Sud, sans parler de celle d’États comme le Niger ou le Burkina Faso. Vous l’avez dit, l’Inde ne sera jamais le vassal de la Chine, mais l’Afrique du Sud ou le Burkina Faso pourraient bientôt le devenir. C’est pourquoi j’affirme que le Sud "global" n’existe pas. Il existe plusieurs Sud, et la Russie n’est pas un peuple du Sud. Toutefois ce qui les rassemble, c’est en effet de ne plus vouloir se soumettre à l’ordre mondial occidental.

Les COP plus importantes que les insipides G20

M.G. Revenons-en à l’une des dimensions essentielles de l’occidentalisation : l’expansion du capitalisme. Il est devenu mondial à partir du moment où Deng Xiaoping fait entrer l’énorme Chine dans le système capitaliste, comme le fit Gorbatchev avec la Russie. Il est alors devenu le premier et le seul système économique véritablement mondial. La mondialisation a enrichi, chez nous, les grandes entreprises et, dans un premier temps, les classes moyennes. Mais les délocalisations ont appauvri de nombreuses régions de France et augmenté l’influence de Marine Le Pen et du Rassemblement national. Il s’est passé la même chose aux États-Unis, ce qui a nourri le vote trumpiste. La mondialisation de l’économie est inévitable parce que beaucoup de pays n’ont pas de pétrole, de gaz, de lithium, de terres rares ou suffisamment de ressources alimentaires. Cela étant dit, je pense que l’on va voir apparaître, pour des raisons géopolitiques, une fracture en deux mondialisations : l’une rattachée aux États-Unis, l’autre à la Chine. On ira chercher son pétrole, non plus là où il est le moins cher, mais là où se trouvent nos alliés politiques.

H. V. Je vais vous dire avec mes mots comment j’analyse ce phénomène. Commençons par la mondialisation : il y en a eu d’autres avant. Et concernant la plus récente, que j’appelle l’américano-globalisation des trois dernières décennies, elle a pris la forme d’une dérégulation, d’une financiarisation et d’une dollarisation. Il faudrait y distinguer les mondialisateurs et les mondialisés, qui n’avaient en général rien demandé. Les mondialisateurs ont été des idéologues, des théoriciens, des forces économiques, au départ américains, un peu après 1945, massivement après 1992, des entreprises multinationales – en fait occidentales –, des puissances, des pays. Et les Américains étaient tellement convaincus qu’aucune force ne pouvait contrecarrer la leur, qu’ils ne pouvaient que gagner, qu’ils étaient pour l’ouverture totale des frontières (des autres). C’est l’époque de l’érection du protectionnisme en mal absolu, de l’hyperpuissance, de l’arrogance et de la désinvolture olympienne. Tout cela est devenu, en plus ingénu, la vision de l’OMC et celle de la Commission européenne qui a joué activement cette carte, jusqu’à il y a peu. Ce qui a enrichi une partie du monde.

Après le 11-Septembre, la crise des subprimes, le changement de ligne de la Chine en 2017, le Covid, Poutine, l’Ukraine, et surtout le retour de Donald Trump, cette période-là s’est achevée. La mondialisation ne va pas s’arrêter pour autant, parce qu’il y a toujours des forces financières colossales et des innovations technologiques – on ne va pas désinventer Internet, les porte-conteneurs, les portables ou les batteries. Déjà avant Trump, elle se fragmentait, les chaînes de valeur étaient un peu raccourcies ou modifiées. Mais je ne crois pas à la constitution de blocs complètement séparés, hermétiques, du fait de l’interdépendance qui demeurera plus ou moins, et que vous avez rappelée. Le dollar restera longtemps dominant ; la Russie sera reléguée pour un temps, imprévisible, à moins que Trump ne force les Européens à reprendre les relations avec elle ; la Chine exercera une grande influence sur le fameux Sud mal nommé "global" (par l’économie, les routes de la soie, les Brics), mais pas sur l’Inde, et ne pourra pas encore substituer le yuan au dollar. Et de nombreux pays vont jouer du "multi-alignement", forme de sous-gaullisme opportuniste. Cette mondialisation poursuivie malgré tout va être de plus en plus contrainte par le compte à rebours écologique, qui va nourrir une panique croissante, même si en 2024, du fait des contraintes ubuesques imposées aux agriculteurs européens, l’écologisation nécessaire et vitale a connu de leur fait un coup d’arrêt, qu’il faudra dépasser, malgré Trump, qui sur ce point est criminel !

Dans les années qui viennent, les réunions mondiales les plus importantes et les plus tendues seront de plus en plus les COP, climat et biodiversité. Plus importantes que l’Assemblée générale des Nations unies, toujours bavarde, ou même les insipides G20 ou la rhétorique de plus en plus offensive des Brics. Je le répète : malgré Trump !

© IP3 PRESS/MAXPPP

L'ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine, le 23 septembre 2025.

Trump, Poutine, Groenland : et si le chaos international chamboulait la présidentielle de 2027…

3 février 2026 à 12:03

Ils sont un certain nombre à miser sur le contexte international pour rebattre les cartes de la présidentielle. Les Français, pronostiquent-ils, s’en remettront à des personnalités d’expérience capables de tenir la barre par gros temps. Le potentiel géopolitique des candidats fera la différence. François Hollande, Jean-Luc Mélenchon, Dominique de Villepin, Edouard Philippe et Michel Barnier avancent leurs états de service. "Ce qui compte dans le moment présent, estimait récemment le premier nommé sur BFMTV, c’est qui veut-on mettre au plus haut sommet, compte tenu des responsabilités qui sont celles du président de la République et de ce qui est en train d’être bouleversé dans le monde avec Donald Trump".

Sorti du tunnel budgétaire, le Premier ministre Sébastien Lecornu entend bien lui aussi s’exprimer sur ces questions à l’occasion des prochaines discussions sur la loi de programmation militaire. Ancien détenteur du portefeuille des Armées, il a publié en 2024 chez Plon un essai de géostratégie intitulé Vers la guerre ? qu’il a depuis actualisé en édition de poche. Il est question d'un nouvel ouvrage dans les prochains mois sur les questions de fond.

Une manière de prendre de la hauteur et de disqualifier les néophytes dans ce domaine. Message à peine subliminal : ils ont à peine assimilé leurs cours de HGGSP et confondent le G20 avec un supermarché. Moi président, suggère Hollande, je ne demanderais pas à Trump "où est-ce qu’il trouve toute cette énergie ?" (dixit Jordan Bardella).

En jouant la carte internationale, les candidats mappemonde veulent aussi contraindre les populistes à désigner leurs ennemis. Les Insoumis et le RN devront clarifier leur position vis-à-vis de la Russie Poutiniste et de l’Amérique Trumpiste. Ce mardi 3 février, le groupe Patriotes pour l’Europe que préside Jordan Bardella organisait au Parlement européen un colloque sur la liberté d’expression avec des trumpistes du think tank The Heritage Foundation.

Or, selon le dernier baromètre Eurobazzoka de Cluster 17 pour Le Grand Continent, la géopolitique creuse de nouveaux clivages : 25 % des électeurs du RN voient en Trump un ennemi (contre 55 % pour l’ensemble des Français), 20 % un ami (contre 7 %), la moitié ne tranchant pas.

Néanmoins, Vladimir Poutine incarne encore aux yeux des Français la principale figure de la menace (avec une note de 6,8, contre 5,3 pour Trump). Pas certain que le plaidoyer de Jean-Luc Mélenchon pour "réintégrer la Russie dans le concert européen" soulève les foules. Rappelons-le : le vainqueur de la présidentielle pourra déclencher le feu atomique. Un effet dissuasif pour les électeurs ?

© REUTERS

Le président américain Donald Trump et son homologue russe Vladimir Poutine à l'issue de leur rencontre à Anchorage, en Alaska, le 15 août 2025
❌