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Un mystérieux trader gagne 400 000 dollars en pariant sur la chute de Nicolas Maduro

6 janvier 2026 à 20:22

Il est 21h58 (heure de Caracas et de Washington) ce vendredi 2 janvier, lorsqu'un mystérieux trader parie en ligne sur la plateforme Polymarket (qui permet des paris en fonction d'événements sportifs ou non) près de 34 000 dollars (29 000 euros) sur la chute du président vénézuélien Nicolas Maduro "avant le 31 janvier 2026".

Moins de 5 heures plus tard, des explosions retentissent dans la capitale vénézuélienne. L'opération américaine "Absolute Resolve" vient d'aboutir à la capture du dirigeant, alors en route par les airs vers New York, où il sera incarcéré et déféré devant un juge. Le compte anonyme empoche alors 400 000 euros, soit douze fois plus que sa mise. De quoi alimenter les théories au sujet d'un délit d'initié et ainsi la fuite d'informations pourtant classées confidentielles jusqu'à l'assaut.

Valeur multipliée par douze

La valeur des paris du compte anonyme, d'environ 34 000 dollars avant la capture de Nicolas Maduro, a grimpé juste après l'annonce de l'opération militaire américaine contre le dirigeant vénézuélien, selon les données de Polymarket, rapporte l'agence de presse britannique Reuters. Le compte du trader, anonyme, a été créé le mois dernier, tandis que le 27 décembre, celui-ci a acheté pour 96 dollars de contrats gagnants en cas d'invasion par les Etats-Unis du Venezuela avant le 31 janvier, et multipliant les paris similaires dans les jours qui ont suivi, alors que la tension montait entre Washington et Caracas.

Ces paris sur la chute de Maduro avant le 31 janvier 2026 n'étaient affichés qu'au prix de 8 cents chacun (soit 68 centimes), ce qui implique que les utilisateurs de Polymarket n'ont vu qu'une probabilité de 8 % que l'homme fort vénézuélien perde du pouvoir ce mois-ci, selon les données de la plate-forme, analyse le quotidien économique The Wall Street Journal. Plusieurs heures plus tard, après les premières explosions, les paris ont pris de la valeur. Finalement, le commerçant a réalisé près de 410 000 dollars de bénéfices sur environ 34 000 $ de paris, alors que plus de la moitié de la valeur totale du pari a été placée la veille de l'attaque. "Il est probable qu'il s'agisse d'un délit d'initié. C'est beaucoup d'argent à mettre sans informations", a estimé Tre Upshaw, fondateur de Polysights, une start-up qui fournit des outils d'analyse aux traders de Polymarket, y compris une fonctionnalité pour signaler les activités privilégiées potentielles.

Délit d'initié ?

Si le délit d'initié est illégal en bourse, où les régulateurs surveillent régulièrement les transactions suspectes avant les grandes nouvelles du monde économique afin de pouvoir poursuivre les initiés qui tentent de s'enrichir en utilisant des informations non publiques, il est moins encadré sur un site comme Polymarket. Le site permet aux utilisateurs de parier sur une variété d'événements futurs, allant des nominations politiques du président Trump à la Coupe du monde de cette année (juin 2026) en passant par les personnages qui mourraient dans la récente saison de la série Netflix "Stranger Things", note The Wall Street Journal. L'opération devrait néanmoins attirer l'attention des parlementaires américains, qui poussent en faveur de règles plus strictes en matière de délits d'initiés, notamment en interdisant aux élus du Congrès d'acquérir des actions. Pour ce cas précis, il pourrait s'agir d'un fonctionnaire lui-même ou bien de la fuite d'information à propos de l'opération. Annoncée ultrasecrète avant le déploiement des effectifs américains à Caracas, l'opération a toutefois nécessité une coopération entre plusieurs branches militaires, la mobilisation de 150 avions de guerre et de 20 bases dans l'hémisphère occidental.

Après la révélation publique des transactions du trader sur Polymarket, l'élu démocrate à la Chambre des représentants Ritchie Torres a dit prévoir de présenter cette semaine un projet de loi qui interdirait aux représentants élus, aux parlementaires et aux fonctionnaires fédéraux de placer des paris sur des plateformes de marché prédictif. Polymarket a déjà fait l'objet d'un examen minutieux concernant d'éventuels délits d'initiés. Si la plateforme est pour l'heure largement inaccessible aux Etats-Unis, de nombreux traders utilisent des réseaux privés virtuels (VPN) pour contourner l'interdiction.

© REUTERS

Le président vénézuélien Nicolas Maduro s'adresse à ses partisans lors de son dernier meeting de campagne à Caracas, au Venezuela, le 17 mai 2018

Et Donald Trump renversa l’ordre mondial : le début d'une "république impériale" américaine ?

6 janvier 2026 à 20:00

Ce ne sont que quatre lettres. Mais elles résument le séisme géopolitique qui ébranle la planète depuis l’enlèvement spectaculaire du président vénézuélien, à Caracas, par les forces spéciales américaines, le 3 janvier. "SOON" (Bientôt), a averti Katie Miller, l’épouse du chef de cabinet adjoint de la Maison-Blanche, en publiant sur son compte X une carte du Groenland repeinte aux couleurs du drapeau américain.

Le 4 juillet, peut-être ? Quel plus beau cadeau qu’un 51e État pour fêter les 250 ans de l’indépendance américaine ? Le locataire de la Maison-Blanche a déclaré le mois dernier qu’il voulait faire construire pour cette date un arc de triomphe qui "écrasera" le monument parisien à la gloire des victoires napoléoniennes. Avait-il déjà en tête l’opération "détermination absolue" à Caracas et peut-être d’autres à venir ?

Il y a peu, cette idée aurait fait sourire. On affublait alors le président américain du sobriquet de "Taco" ("Trumps Always Chickens Out", Trump se dégonfle toujours). Mais après les frappes contre les Houthis au Yémen au printemps dernier, l’Iran en juillet, le Nigeria en décembre et la mise sous tutelle du Venezuela, une annexion du Groenland n’a plus rien d’impossible. Pas plus qu’une intervention à Cuba ou au Mexique.

"Diplomatie de la canonnière"

Un an à peine après son "come-back", Donald Trump a renversé toutes les tables : il a brisé l’alliance historique entre l’Amérique et l’Europe, fait fi du droit international et remis au goût du jour la "diplomatie de la canonnière" prisée par ses lointains prédécesseurs afin de soumettre l’Amérique latine et les Caraïbes, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Coup d’éclat inouï, ce 3 janvier 2026 restera dans l’Histoire comme le jour où les États-Unis auront imposé le retour de la loi du plus fort, transformant l'Occident en un Far-West.

Ceux qui continuent à ne voir en lui qu’un clown erratique font une erreur d'analyse. Le président américain a beau ne pas être à un revirement près, il sait où il va. "Même s’il n’a pas réellement d’idéologie en matière de politique internationale, il a des idées bien arrêtées sur le sujet", souligne Martin Quencez, chef du bureau parisien du German Marshall Fund. Et il n’hésite pas à les appliquer, quitte à désorienter une partie de sa base électorale, qui s’attendait à ce que l’apôtre de "l’America first" se désengage des crises planétaires. "Le candidat que l’on pensait isolationniste pendant sa campagne s’est révélé être un impérialiste", résume Jacob Heilbrunn, qui dirige à Washington la revue de géopolitique The national interest.

Trump veut faire de la zone sa mare nostrum

Il ne fait d’ailleurs aucun mystère de ses intentions. La stratégie de sécurité nationale, feuille de route de politique étrangère publiée le mois dernier par la Maison-Blanche, exprime clairement son projet : l’Amérique doit "rester la nation la plus grande et la plus prospère de l’histoire de l’humanité". Et cette reconquête commence dans l’arrière-cour des Etats-Unis : l’Amérique latine. "Après s'être désintéressé du continent depuis un quart de siècle et avoir laissé ses ennemis (Chine, Russie, Iran) y prospérer, les Américains ont compris qu'ils devaient remettre de l'ordre dans la région, analyse l’historienne franco-vénézuélienne Elizabeth Burgos. Ils savent que s'ils ne parviennent pas à créer une dissuasion en Amérique latine, ils n’y arriveront nulle part ailleurs." Rebaptiser le golfe du Mexique en golfe d’Amérique en février dernier n’avait donc rien d’une lubie. Trump veut faire de cette zone sa mare nostrum. "La domination américaine dans l'hémisphère occidental ne sera plus jamais remise en question", a-t-il promis, après le retour des hélicos américains de Caracas.

À qui le tour ? Cuba ? Le régime communiste, qui soutenait activement le Venezuela en échange de pétrole bon marché, a de quoi s’inquiéter. "Cuba est prêt à s’effondrer", a prédit Donald Trump. Donnera-t-il un coup de pouce ou attendra-t-il que l’île, privée de ressources, tombe comme un fruit mûr ? La chute du pouvoir castriste constituerait en tout cas un joli trophée pour le président américain, à l’approche des élections de mi-mandat, en novembre prochain. Et pour le secrétaire d’Etat Marco Rubio, d’origine cubaine, qui aspire à un changement de régime à La Havane. Après le Venezuela, le Mexique et la Colombie, autres acteurs du narcotrafic qui obsède Trump, sont dans le collimateur. [Gustavo Petro, le président colombien] "ferait bien de se méfier", avertit le milliardaire.

Nicolas Maduro lors de son arrivée à New York, le 6 janvier.
Nicolas Maduro lors de son arrivée à New York, le 6 janvier.

L'accès aux ressources, bataille du XXIe siècle

L’enjeu est aussi économique, face à un rival chinois qui domine la production de minerais critiques pour les technologies du futur et a, comme l’Amérique, d’énormes besoins énergétiques. Trump a affiché la couleur en annonçant que les compagnies pétrolières américaines allaient "dépenser des milliards de dollars" [au Venezuela]. La reconstruction de cette industrie en ruine pourrait cependant prendre une décennie.

"L’accès aux ressources est la bataille du XXIe siècle, rappelle Maud Quessard, directrice du domaine Euratlantique à l'Institut de Recherche Stratégique de l'École militaire. Les barons de la 'tech', piliers de l’administration Trump, sont les premiers concernés, tant cette industrie est énergivore." Sans compter que pour faire tourner ces ogres faits de câbles, de batteries et de puces, il faut aussi des tonnes de cuivre, de lithium, de cobalt… "La sécurisation de l’accès aux chaînes d’approvisionnement et aux matériaux essentiels" figure noir sur blanc dans les objectifs de la Stratégie de sécurité nationale. Elle justifie la prédation la plus décomplexée, dans une logique néocoloniale assumée. Le leader républicain a même donné un nom à cette vision : la doctrine "Donroe", contraction de Donald et du nom du 5e président américain, James Monroe, qui posa en 1823 les bases de la domination des Etats-Unis sur tout le continent.

On peut donc s’attendre à d’autres actions spectaculaires, pronostique Jacob Heilbrunn. Tout, chez Trump, laisse penser qu’il va vouloir "accrocher d’autres scalps à sa ceinture" : "On trouve chez lui un instinct de prédateur, mais aussi une volonté de détourner l’attention de l’affaire Epstein et d'inverser les mauvais sondages avant les midterms." Son principal moteur reste cependant son ego. "Son rêve ultime est de rester dans l'Histoire comme le plus grand président américain. Il sait que ce n'est pas en réduisant l'inflation qu'il y parviendra. Alors il veut des conquêtes", poursuit le politologue.

Quel est le plan au Venezuela ?

Euphorique, après une victoire éclair contre un adversaire faible, Trump serait toutefois avisé de garder la tête froide. "Pour l'instant, tout le monde se réjouit de la destitution de Nicolas Maduro, un personnage peu recommandable. Mais quel est le plan pour la suite ?, interroge l’ancien diplomate américain John E. Herbst. Trump a réussi la partie la plus facile, comme il avait été simple de renverser Saddam Hussein en Irak et les Talibans en Afghanistan. C’est après que les choses se compliquent. Eviter que le Venezuela ne sombre dans le chaos n’ira pas de soi. Pour rétablir l'ordre dans un pays que vous avez décapité, il faut pouvoir s’appuyer sur des personnes légitimes." Or, Trump a écarté du pouvoir Maria Corina Machado, dont le camp avait pourtant remporté les dernières élections vénézuéliennes. Il se murmure qu’il n’aurait pas apprécié qu’elle accepte un prix Nobel de la paix qui, selon lui, lui revenait… Marco Rubio aurait par ailleurs estimé que l'opposante n'était pas en position de contrôler l'armée, une condition qu'il juge indispensable.

Faisant feu de tout bois, le 47e président américain menace aussi de frapper "très durement" l’Iran si Téhéran poursuit sa répression sanglante contre les manifestations en cours. Mais dans l’immédiat, ce sont ses vues sur le Groenland qui tétanisent les Européens. Les Etats-Unis "ont besoin" de cet immense territoire pour leur "sécurité nationale", a-t-il réaffirmé récemment, en promettant de "s’occuper" du sujet dans "environ deux mois".

L’intérêt est à la fois géostratégique (du fait du renforcement de la présence chinoise et russe dans l’Arctique) et économique : ce territoire est gorgé d'uranium, de fer et de terres rares, des matériaux sur lesquels Pékin exerce un quasi-monopole. "L’annexion du territoire d’un Etat allié serait difficile à faire avaler au Congrès, estime Stéphane Audrand, consultant en risques internationaux. Mais Trump peut exercer une pression maximale sur les Européens pour obtenir leur soumission volontaire."

Car, pour arriver à ses fins, le président businessman, qui se targue d’avoir mis fin à huit conflits en un an, n’a pas seulement recours aux forces spéciales. "L’administration Trump fait de la diplomatie minière un pilier central de ses négociations", notamment dans les "régions ravagées par la guerre et riches en minéraux", explique Heidi Crebo-Rediker, chercheuse principale au Council on Foreign Relations dans une récente note. En marge de l’accord entre le Rwanda et la République démocratique du Congo le 5 décembre, les Etats-Unis ont ainsi obtenu un accès préférentiel aux réserves minérales congolaises. De même, à la faveur de sa "médiation" dans le conflit indo-pakistanais, Karachi s’est engagé à lui fournir des terres rares. Donald Trump place également ses pions au Donbass, bassin minier ukrainien au cœur des négociations de paix entre Kiev et Moscou.

La Chine pourrait y voir le signe d'un contexte international plus permissif

Ces manœuvres sont observées de près par ses adversaires. La Chine, qui rêve du leadership mondial, a assisté à une nouvelle démonstration de la suprématie militaire américaine. Reçu, la veille du raid américain, par Nicolas Maduro, un émissaire chinois était bien placé pour constater que les radars chinois ont été inefficaces... Dans le même temps, le président chinois voit sa propagande facilitée. Comment l’Amérique pourrait-elle désormais lui opposer le droit international en cas d’attaque contre Taïwan, que Pékin considère comme partie intégrante de son territoire ? "Bien qu'il soit peu probable que la Chine reproduise une opération militaire similaire, Pékin pourrait interpréter les actions de Washington comme le signe d'un contexte international plus permissif (…) La normalisation du recours unilatéral à la force pourrait lever les freins aux pressions économiques, aux opérations en zone grise ou à l'intimidation militaire dans le détroit de Taïwan", écrivent, dans une note, des chercheurs du Conseil européen pour les relations internationales.

Ce n’est pas Vladimir Poutine qui s’en plaindra. Certes, le chef du Kremlin voit, après l’Iran et la Syrie, tomber un autre de ses soutiens. Et la mainmise de l’or noir vénézuélien par Washington n’est pas une bonne nouvelle pour celui qui tire l’essentiel de ses ressources des hydrocarbures. Mais il faudra des années avant que le pétrole vénézuélien n’inonde à nouveau les marchés. À plus court terme, les méthodes musclées de Trump et de sa "république impériale", pour reprendre l’expression de Raymond Aron, vont surtout conforter Moscou dans sa guerre totale et l’enhardir dans la menace qu’il fait peser sur les pays baltes. Entre un Poutine qui rêve de reconstituer un empire et un Trump qui convoite ouvertement "l’île des Inuits", l’Europe n’a plus le choix. Elle doit montrer les muscles. Mais le peut-elle ?

© REUTERS

Donald Trump lors d'une conférence de presse au Trump-Kennedy Center, le 6 janvier 2026.

Venezuela : pourquoi Donald Trump a tourné le dos à l'opposante et prix Nobel de la paix Maria Corina Machado

6 janvier 2026 à 19:02

Trois jours après l'enlèvement spectaculaire et l'incarcération aux Etats-Unis du président vénézuélien Nicolas Maduro, les questions autour de sa succession à la tête du pays émergent. Lundi 5 janvier, la vice-présidente Delcy Rodríguez a prêté serment devant l'Assemblée nationale vénézuélienne. Elle a été officiellement investie présidente par intérim pour une période de 90 jours renouvelables, “à regret”, a-t-elle dit, affichant sa loyauté au président déchu.

Son investiture a été actée avec le feu vert des Etats-Unis et du président américain Donald Trump. Le journal espagnol El País souligne toutefois que Delcy Rodríguez, âgée de 56 ans, est un pilier du régime chaviste, ajoutant qu'elle a prêté serment devant un Parlement "dominé par une écrasante majorité chaviste, élu lors d’élections entachées d’accusations de fraude" et présidé par son propre frère, Jorge Rodríguez. "Tout change, et pourtant rien ne change", ironise le journal madrilène.

Rapport de la CIA

Pourtant, l'opposante et lauréate du prix Nobel de la paix 2025 Maria Corina Machado, s'est manifestée pour la tenue d'une élection démocratique et rapide. "Je prévois de revenir au Venezuela dès que possible", a déclaré l'avocate et ancienne députée âgée de 58 ans, dans une interview à la chaîne Fox News ce mardi 6 janvier. Mais l'hypothèse a été écartée par les autorités américaines et Donald Trump, qui a exclu lundi, dans une interview à la chaîne NBC, la tenue d'élections libres dans le pays dans les trente prochains jours. Quand bien même l'opposante en exil à Nicolas Maduro avait dédié son prix Nobel de la paix au président américain en octobre dernier et rendu plusieurs hommages à son action ces derniers mois.

"Je pense qu'il serait très difficile pour elle d'être la leader", a déclaré le président américain à bord de son avion Air Force One, tout juste quelques heures après la capture de Nicolas Maduro dimanche. Et d'ajouter : "Elle (s'agissant de Maria Corina Machado) n'a pas le soutien au sein du pays, ou le respect au sein du pays. C'est une femme très gentille, mais elle n'a pas le respect". Selon la presse américaine, dont le Wall Street Journal, les propos du locataire de la Maison-Blanche s'appuieraient entre autres sur un rapport de la CIA, non daté, qui indique que les forces loyalistes proches de Maduro seraient les mieux placées pour diriger le pays en cas de départ du leader, contrairement à l'opposition qui pourrait "déstabiliser le pays". "Depuis toujours, Donald Trump est convaincu que la stabilité à court terme au Venezuela ne peut être maintenue que si le remplacement de Maduro a le soutien des forces armées du pays et d'autres élites", écrit The Wall Street Journal. "Pour l’instant au moins", Delcy Rodríguez bénéficie du "soutien des bastions chavistes au sein de son gouvernement et du président américain, Donald Trump, qui a déclaré [ce week-end] qu’elle collaborerait avec Washington pour rendre sa grandeur au Venezuela", relève de son côté le media économique américain Bloomberg. Après avoir dans un premier temps fustigé l'"enlèvement" de Nicolas Maduro et un comportement colonial des Etats-Unis, Delcy Rodríguez a adopté dimanche un ton nettement plus conciliant en appelant aux relations équilibrées et respectueuses entre Caracas et Washington.

"Le pétrole, pas la promotion de la démocratie"

Au fil des mois, alors que l'assaut pour capturer Nicolas Maduro se préparait, l'argumentaire de la CIA et de hauts fonctionnaires dont le secrétaire d'Etat Marco Rubio, qui a déclaré que si les Etats-Unis essayaient de soutenir l'opposition cela pourrait déstabiliser davantage le pays et nécessiter une présence militaire plus robuste à l'intérieur du pays, ont fini d'achever la décision de Donald Trump, rapporte encore The New York Times. "Pour Donald Trump, au Venezuela l'accent est mis sur le pétrole, pas sur la promotion de la démocratie", poursuit sans ambages le quotidien new-yorkais. Et pour cause : l'accès au pétrole vénézuélien était l'un des principaux objectifs de l'opération menée dans la nuit de vendredi à samedi par les forces spéciales américaines, a reconnu Donald Trump, dont l'administration prévoit de rencontrer dans le courant de la semaine des dirigeants de compagnies pétrolières américaines.

En outre, au-delà de ces considérations sur la stabilité du pays, plusieurs médias américains rapportent un refroidissement des relations entre l'administration Trump et Maria Corina Machado ces derniers mois. Elle-même a reconnu auprès de Fox News qu'elle n'avait plus parlé à Donald Trump depuis le 10 octobre dernier, jour de l'attribution de son Nobel.

D'autres questions sur l'après-Maduro et le contrôle "à distance" du pays par Washington restent toutefois sans réponse. Alors que Donald Trump n'a pas exclu de frapper à nouveau le Venezuela s'il ne se pliait pas à ses exigences, le président républicain de la Chambre des représentants, Mike Johnson, a écarté l'hypothèse de l'envoi de troupes américaines ou d'une occupation du pays par les Etats-Unis, lundi soir à l'issue d'un "briefing" entre les élus du Congrès, le secrétaire d'Etat Marco Rubio et le chef du Pentagone Pete Hegseth.

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Maria Corina Machado , lauréate du prix Nobel de la paix et figure de l'opposition vénézuélienne, s'exprime lors d'une conférence de presse à Oslo, en Norvège, le 11 décembre 2025.

"L’Otan ne s’en relèvera pas" : que se passera-t-il demain si Trump s'empare du Groenland ?

6 janvier 2026 à 17:29

A Copenhague comme à Nuuk, la capitale du Groenland, c’est d’un œil plus qu’inquiet qu’on regarde la récente aventure militaire de Donald Trump au Venezuela. Et pour cause. Au lendemain de l’annonce de la capture de Nicolas Maduro à Caracas le 3 janvier, le président républicain, enivré par son coup de force en Amérique latine, a réitéré ses menaces d’annexion de la grande île de l'Arctique appartenant à la couronne danoise. Et promis de s’en occuper "dans environ deux mois". Depuis, dans les capitales européennes, la sidération le dispute à l’inquiétude quant à l’avenir de ce territoire de 2 millions de kilomètres carrés peuplé de 57 000 habitants.

En l'absence de plus de précisions, difficile pour l’heure de savoir ce que Donald Trump a réellement en tête. "Il pourrait envoyer plus de troupes et essayer de prendre le contrôle du gouvernement local ou installer un pantin, avance Jacob Heilbrunn, qui dirige à Washington la revue de géopolitique The National Interest. Si un tel scénario devait se confirmer, ce serait proche d’une opération de type Crimée." En février 2014, cette péninsule ukrainienne avait été occupée par des troupes russes avant d’être annexée un mois plus tard par le Kremlin.

Dans les pas de Moscou ?

De là à voir Washington marcher dans les pas de Moscou ? La mise en œuvre d’un tel scénario pourrait s’avérer complexe. "Envoyer des troupes au sol nécessiterait l’accord du Congrès, relève Yves Bertoncini, consultant en affaires européennes et ancien directeur de l’Institut Jacques Delors. Et il n’est pas garanti que la prédation d’un territoire européen soit acceptée par une majorité de sénateurs et représentants." Un risque politique d’autant plus prégnant à l’approche des élections de mi-mandat prévues dès novembre prochain – et historiquement défavorables au pouvoir en place.

Autre possibilité, moins baroque : un accord de libre association avec le Groenland - si Nuuk accédait à l’indépendance -, à l’image de celui existant avec les îles Marshall, Palau et la Micronésie, accordant à Washington un accès militaire exclusif à leur territoire en échange d’une protection américaine et d’aides au développement. Problème, à ce stade, 85% des Groenlandais rejettent toujours l'idée d'un rattachement à l’oncle Sam.

L'Otan en danger

En cas de coup de force de Washington, les options militaires restent limitées pour les Européens. "Politiquement et stratégiquement, ils ne peuvent pas se permettre de faire la guerre contre les États Unis, résume Pierre Haroche, maître de conférences en politique européenne et internationale à l’Université catholique de Lille. En revanche, ils pourraient faire monter la pression diplomatique et ne pas reconnaître une éventuelle annexion." Et accroître en parallèle les coûts de la décision américaine. "Des mesures de rétorsion comme la restriction de l’accès des Gafam au marché européen ou un arrêt des achats de bons du trésor américain sont tout à fait envisageables", évalue Yves Bertoncini.

Les conséquences d’une offensive américaine seraient donc dévastatrices sur la relation transatlantique. "Rien n’a été prévu dans le cas où un membre de l’Otan en agresse un autre, pointe le général Nicolas Richoux, ancien commandant de la 7e brigade blindée. L’Alliance ne s’en relèverait pas." Un point sur lequel la Première ministre danoise, Mette Frederiksen, a été on ne peut plus claire le 5 janvier à la télévision nationale : "Si les Etats-Unis choisissent d’attaquer militairement un autre pays de l’Otan, alors tout s’arrête. Y compris notre Otan, et donc la sécurité mise en place depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale." De quoi donner le vertige.

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Le président américain Donald Trump à Washington DC le 6 janvier 2026

En Ukraine, l’étonnant renvoi du chef du SBU par Volodymyr Zelensky

6 janvier 2026 à 17:14

Après trois ans de services reconnus à la tête des services secrets ukrainiens, sa démission a été annoncée de façon très brève sur la chaîne de communication Telegram de la SBU. Lundi 5 janvier, Vasyl Maliuk, patron du SBU et principal planificateur d'années d'opérations de sabotage et d'attaque réussies derrière les lignes russes a ainsi déclaré quitter son poste de chef du service de sécurité.

"Je resterai dans le système pour effectuer des opérations qui continuent d'infliger un maximum de dégâts à l'ennemi. Un service de renseignement solide et moderne est essentiel à la sécurité de notre Etat", a-t-il écrit, tout en remerciant le président Volodymyr Zelensky pour les réformes du secteur de la défense.

Un renvoi "pas nécessaire aujourd'hui"

Chef des services de renseignement ukrainiens depuis février 2023, Vasyl Maliuk, 42 ans, était très apprécié parmi les hauts fonctionnaires des services de sécurité de Kiev. Dès sa nomination, il avait contribué à réviser la SBU après avoir remplacé Ivan Bakanov, licencié par Volodymyr Zelensky en juillet 2022 pour ne pas avoir éradiqué les espions russes. Sous le commandement de Vasyl Maliuk, la SBU a mené la guerre clandestine de l'Ukraine contre la Russie, "avec une grande efficacité", souligne le quotidien ukrainien. Il est notamment connu pour être le cerveau de l’audacieuse opération surnommée "Toile d’araignée". Une vaste attaque inédite de drones coordonnés contre quatre aérodromes militaires en Russie, qui avait conduit à la destruction d'une bonne partie de la flotte aérienne russe le 1er juin dernier. Les drones, cachés dans des camions de marchandises, avaient endommagé et/ou détruit environ un tiers de la flotte de bombardiers stratégiques du Kremlin – 41 avions selon Kiev.

Pour les Ukrainiens, le patron de la SBU était parmi les personnalités publiques reconnues de la guerre contre la Russie. Cet officier aux larges épaules et à la mâchoire carrée apparaissait souvent en conférence de presse pour détailler sans ambages les opérations de sabotage menées par les Russes. Un dessin animé populaire sur YouTube le dépeint comme un personnage ressemblant à Hulk piétinant le Kremlin.

Décoré au titre de héros de l'Ukraine en mai 2025 pour son service, le lieutenant général Vasyl Maliuk était ainsi reconnu et apprécié. Son éviction a provoqué quelques mécontentements dans les rangs des hauts responsables militaires, qui, selon le journal américain The Washington Post, ont averti que sa destitution comme chef du SBU risquait de déstabiliser la chaîne de commandement alors que la Russie continue d'avancer sur le champ de bataille. Samedi, alors que les bruits autour de sa destitution se sont amplifiés, Robert Brovdi, commandant des Forces ukrainiennes de systèmes sans pilote (de drones notamment) a écrit sur sa page Facebook que "remplacer le chef de la SBU aujourd'hui est un risque", quelle que soit son efficacité dans d'autres rôles de sécurité.

Solomiia Bobrovska, membre du comité de la défense, de la sécurité et du renseignement, a de son côté déclaré qu'elle ne pensait pas que le renvoi de Maliuk était "nécessaire aujourd'hui". "A mon avis, sous la direction de Maliuk, la SBU a fait son travail avec succès dans la situation politique actuelle, en équilibrant entre les tâches politiques, les opérations de combat et les questions économiques", a-t-elle déclaré à Reuters.

Remaniement général

L'éviction de Vasyl Maliuk intervient dans un contexte de remaniement général dans les services de sécurité ukrainiens. Son successeur, le major-général Yevhenii Khmara qui prend la tête par intérim du SBU est moins connu du grand public. Selon certains médias ukrainiens, dont The Kyiv Post, Vasyl Maliuk longtemps entouré des bonnes grâces de Volodymyr Zelensky, est entré en conflit avec le président pour avoir initialement refusé de déployer des agents et des ressources de la SBU pour la lutte contre la corruption. Selon l'agence de presse britannique Reuters, citant un haut responsable ukrainien, le président ukrainien aurait proposé un poste comme chef du service de renseignement étranger à Vasyl Maliuk, mais ce dernier a refusé, expliquant vouloir rester pour apporter sa pierre dans les arcanes de la SBU.

D'après The Kyiv Post, le président ukrainien prévoit des rotations plus larges dans tous les départements des services de sécurité, des forces de l'ordre et de l'armée pour assurer une "force nouvelle" à mesure que la guerre se poursuit. Les chefs des administrations militaires des régions de Vinnytsia, Dnipropetrovsk, Poltava, Ternopil et Chernivtsi ont également été annoncés comme mouvants. Vendredi, le président ukrainien a par ailleurs annoncé son intention de remplacer son ministre de la Défense Denys Chmygal par Mykhaïlo Fedorov, actuel vice-Premier ministre et ministre de la Transformation numérique, âgé de seulement 34 ans, sans en expliquer les raisons.

© REUTERS

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky accueilli par le président allemand Frank-Walter Steinmeier au palais de Bellevue à Berlin, en Allemagne, le 15 décembre 2025.

La France bientôt en guerre contre la Russie ? Ne cédons pas à la panique, mais...

6 janvier 2026 à 16:00

Dans l’esprit des Français, la peur d’une guerre avec la Russie est désormais bien installée. Si la question trottait dans nos têtes depuis que Moscou a décidé d’envahir l’Ukraine, il y aura bientôt quatre ans, elle se pose désormais avec une acuité particulière. Insidieuse, parfois maladroitement exprimée, cette crainte n’est toutefois pas irrationnelle. Selon plusieurs sondages, plus de la moitié des Français estiment qu’une telle guerre est possible dans les prochaines années, même si la Russie peine à conquérir les derniers arpents du Donbass.

Sonnant l’alarme pour mobiliser l’opinion, les responsables politiques et les chefs militaires ont récemment renforcé cette peur, sans jamais trouver les mots pour rassurer leurs concitoyens inquiets. À cet égard, le chef d’état-major des armées, le général Fabien Mandon, a fait, si l’on ose dire, un sans-faute. Le 22 octobre, il expliquait que "le premier objectif que j'ai donné aux armées est de se tenir prêtes à un choc [avec la Russie] dans trois-quatre ans." Un mois plus tard, devant les maires de France, il redoutait que "notre pays flanche parce qu’il n’est pas prêt à accepter de perdre ses enfants." Dans le même temps, Emmanuel Macron annonçait, le 27 novembre, le retour du service militaire – certes, pour quelques milliers de jeunes volontaires. Et quelques jours auparavant, le gouvernement avait publié "un guide pratique pour aider chaque citoyen à se préparer aux situations de crise".

Depuis deux ans, surtout, le président de la République évoque régulièrement l’envoi de "troupes au sol" en Ukraine. Ce fut d’abord, le 26 février 2024, parce que "rien ne doit être exclu. Nous ferons tout ce qu’il faut pour que la Russie ne puisse pas gagner cette guerre". Puis, devant l’échec de cette proposition, il s’agit aujourd’hui d’offrir des garanties de sécurité à l’Ukraine, dans le cadre d’une "coalition des volontaires", mais uniquement après un cessez-le-feu. Si l’on ajoute le doublement prévu du budget des armées entre 2017 et 2027, tout cela finit par créer une drôle d’ambiance de guerre.

"Paix impossible, guerre improbable"

Pour ne pas céder à la panique ou la fatalité, quoi de plus utile que de relire Raymond Aron ? Dès 1948, à l’orée de la guerre froide, ce penseur de la stratégie parlait de "paix impossible, guerre improbable". Avec son réalisme glacial, la formule, maintes fois reprise, reste actuelle.

"Guerre improbable" parce que ce qui fondait le raisonnement de Raymond Aron existe toujours : les armes nucléaires et la dissuasion qu’elles permettent. On l’observe depuis février 2022 : l’arme atomique russe a bel et bien dissuadé les Occidentaux – l’Administration Biden en premier lieu - d’engager massivement leurs troupes pour soutenir l’Ukraine, comme ils auraient pu le faire sans la menace nucléaire. Les Occidentaux ont donc été dissuadés d’entrer en guerre contre la Russie.

Réciproquement, la Russie a été dissuadée par l’Otan - alliance nucléaire - de frapper, dans les pays membres de l’Alliance atlantique, les bases logistiques et les lignes d’approvisionnement soutenant l’effort de guerre ukrainien. A l’exception de quelques petites incursions de drones ou d’avions dans l’espace aérien de l’Otan – sans réelles conséquences militaires – la Russie a pris garde de ne pas aller trop loin. Les nombreuses déclarations et mises en scènes du Kremlin sur les armes nucléaires sont restées ce qu’elles étaient : des déclarations et des mises en scènes. Aucun changement notable de posture nucléaire n’a été constaté par les services occidentaux. La dissuasion nucléaire a donc joué son rôle en limitant l’escalade entre les puissances, empêchant la "montée aux extrêmes" décrite par le théoricien de la guerre Clausewitz.

Les conflits récents ont toutefois provoqué un changement majeur. On a en effet découvert que le seuil nucléaire était beaucoup plus haut qu’on ne le pensait. Le "seuil nucléaire", c’est le point à partir duquel l’acteur d’un conflit décide de passer à l’emploi de ses armes nucléaires. Cette hausse du seuil est, à la fois, une bonne et une mauvaise nouvelle. Bonne, parce que la probabilité d’une guerre nucléaire s’éloigne. Et mauvaise parce qu’un seuil plus élevé libère de l’espace en dessous de lui. Et dans cet espace, là où la dissuasion nucléaire n’empêche pas la guerre, beaucoup de choses très désagréables peuvent se dérouler. La guerre russo-ukrainienne, par exemple.

Une opposition "fondamentale" entre la Russie et l'Europe ?

Qui pouvait imaginer qu’une puissance nucléaire, telle la Russie, puisse voir une parcelle de son territoire envahie par son voisin, comme la région de Koursk d’août 2024 à mars 2025 ? Que les installations militaires et énergétiques sur son territoire soient quotidiennement frappées par les drones et les missiles ?

Il n’y a pas que l’Ukraine. En trois offensives (avril et octobre 2024, juin 2025), l’Iran a lancé de l’ordre de 2000 drones et missiles contre Israël, autre puissance nucléaire, déclenchant la plus grande bataille aérobalistique de l’histoire. En mai 2025, une spectaculaire bataille aérienne - plus d’une centaine d’avions engagés – a eu lieu entre l’Inde et le Pakistan, deux États nucléaires. Dans tous ces cas, l’affrontement a été contenu mais à un niveau très supérieur à ce qu’imaginaient la plupart des grandes capitales. Le retour d’expérience de ces conflits va conduire à des révisions dans les stratégies de défense – car les Européens pourraient, demain, se retrouver dans une situation comparable. Il devrait en être question dans le discours important que le président Macron doit prononcer dans les prochaines semaines, dans lequel il évoquera, outre la dimension européenne, "l’épaulement conventionnel" de la dissuasion nucléaire.

Si la guerre reste "improbable", comme le pensait Raymond Aron, cela ne concerne que la guerre totale, "l’affrontement majeur de haute intensité" entre les grandes puissances. Il reste beaucoup de place pour ce que le colonel Michel Goya, auteur de Théorie du combattant (Perrin, 2025) appelle la "confrontation" - un concept plus pertinent que celui, trop vague, de "guerre hybride". Là, les choses sont claires : nous y sommes déjà ! L’Europe et la Russie sont dès à présent dans une logique de confrontation, même si, pour désagréables qu’ils soient, les survols de drones ou la désinformation ne sont pas des menaces majeures.

La seconde proposition de Raymond Aron, la "paix impossible", reste, elle aussi, d’actualité. Elle l’était à l’époque à cause de l’incompatibilité idéologique entre le communisme et la démocratie libérale. "La paix est impossible tant que subsistent les oppositions fondamentales", écrivait Aron. La question est de savoir si l’opposition entre la Russie et l’Europe est "fondamentale" ? Comment, en effet, coexister pacifiquement avec une puissance qui veut réviser le tracé de ses frontières et limiter la souveraineté de ses voisins ? Pour contenir une telle ambition révisionniste, il n’y a pas d’autres choix que de dissuader la Russie de se lancer dans de nouvelles aventures militaires catastrophiques. Pour cela, il faut des moyens militaires crédibles, nucléaires et conventionnels. E si l’on parvient à rétablir la dissuasion face à Moscou, la perspective d’une guerre ouverte avec la Russie cessera d’être vue comme inéluctable.

© KAREN KUBENA/PHOTOPQR/L'UNION DE REIMS/MAXPPP

Exercice militaire grandeur nature, mené par le 3e RG Régiment du génie, baptisé Ardennes 2025, il mobilise 600 militaires, 150 véhicules et 3 hélicoptères. Ici, combats dans le centre de Charleville, le mercredi 10 septembre 2025

Venezuela : les racines d’un effondrement, par la réalisatrice Margarita Cadenas

6 janvier 2026 à 15:00

Les difficultés que traverse aujourd’hui le Venezuela ne sont ni conjoncturelles ni exagérées : elles sont profondes, structurelles et exigent des réponses concrètes. Derrière les chiffres de la production et les débats géopolitiques, il y a une réalité humaine faite d’hôpitaux sans électricité, d’écoles désertées et de familles contraintes à l’exil. Pour comprendre cette crise, il est indispensable de revenir brièvement sur l’histoire du pays et sur les choix qui ont façonné son économie, en particulier dans le secteur pétrolier.

Au moment où ce texte est soumis, l’arrestation de Nicolas Maduro par les forces américaines relance une crise vénézuélienne déjà profonde et remet au premier plan la question de notre industrie pétrolière. Plus que des réactions immédiates ou des débats de plateau, c’est une vision stratégique à long terme - la capacité à réparer, moderniser et relancer la production - qui déterminera si l’immense potentiel de nos réserves pourra devenir une réalité pour notre peuple, plutôt qu’un simple enjeu géopolitique.

Le pétrole vénézuélien est exploité en partenariat avec les États-Unis depuis plus d’un siècle. Extrêmement lourd, il nécessite des procédés de raffinage complexes pour être exploitable. Dès la découverte des premiers gisements, ce sont les États-Unis qui ont historiquement investi dans la création des infrastructures pétrolières indispensables à son extraction et à sa transformation. Cette relation explique en grande partie la structure technique et commerciale de l’industrie pétrolière vénézuélienne.

En 1960, la création de l’Opep, à l’initiative du Chah d’Iran et avec la participation déterminante des ministres du pétrole vénézuélien et saoudien, marque une étape majeure. Dans les décennies suivantes, entre les années 1970 et 1990, l’État vénézuélien investit massivement dans la formation de ses élites techniques. Des milliers de Vénézuéliens bénéficient de bourses pour se spécialiser à l’étranger dans les technologies de raffinage. Grâce à ces compétences, PDVSA devient une entreprise d’excellence, pleinement vénézuélienne après sa nationalisation en 1976 sous le gouvernement de Carlos Andrés Pérez, et entreprise publique depuis lors.

Une crise économique avant tout technologique

Cette réussite a été largement démantelée, notamment après le licenciement public en 2002 par Hugo Chavez de plus de 20 000 ingénieurs, managers et techniciens, privant ainsi PDVSA d’une partie essentielle de son capital humain formé au cours des décennies précédentes. Alors, pour que le Venezuela puisse aujourd’hui se relever, il est impératif de remettre en état une infrastructure pétrolière profondément dégradée après des années de négligence, d’abandon et de détournement principalement sous les gouvernements d’Hugo Chavez puis de Nicolas Maduro. En moins de vingt ans, la production s’est effondrée et ne représente plus qu’une fraction de ce qu’elle était lorsque le pays figurait parmi les principaux producteurs mondiaux.

La crise économique vénézuélienne est désormais avant tout technologique. L’industrie pétrolière est gravement endommagée et requiert un savoir-faire que même la Chine ne maîtrise pas entièrement. Les États-Unis demeurent des partenaires historiques incontournables : même sous Chavez et Maduro, les exportations de brut vers les États-Unis n’ont jamais cessé. Il serait naïf de nier que leur intérêt est d’abord énergétique. Mais il serait tout aussi irresponsable d’ignorer que le Venezuela a besoin d’investissements massifs, de plusieurs milliards de dollars, pour réparer ses infrastructures, relancer la production et recréer des revenus. Le pétrole, à lui seul, ne nourrit pas une population. Au-delà de l’énergie, c’est un pays entier qu’il faut reconstruire : la santé, l’éducation, l’économie, la sécurité, les institutions et le tissu social. Il faudra également créer les conditions permettant d’accueillir les 8,5 millions de Vénézuéliens contraints à l’exil au cours des dix dernières années. À cela s’ajoute une dimension sécuritaire majeure : Chavez puis Maduro ont ouvert le pays à l’influence de puissances et d’acteurs extérieurs - l’Iran, la Russie, la Chine, le Hezbollah - ainsi qu’aux guérillas colombiennes des Farc et de l’ELN, fragilisant durablement la souveraineté nationale.

Le Venezuela ne manque ni de ressources ni de talents. Ce qui lui fait défaut aujourd’hui, ce sont des institutions fonctionnelles, une vision à long terme et la volonté politique de reconstruire sur des bases réalistes. La sortie de crise ne sera ni rapide ni indolore, mais elle ne pourra commencer qu’à partir d’un diagnostic lucide, débarrassé des mythes et des slogans qui ont déjà tant coûté au pays.

*Margarita Cadenas est réalisatrice et documentariste franco-vénézuélienne. Son travail porte notamment sur le Venezuela, l’Amazonie et les enjeux politiques et sociaux contemporains.

© REUTERS

Des manifestants contre l'attaque américaine au Venezuela à Sao Paulo, au Brésil, le 5 ajnvier 2026.

Nicolas Maduro : le "deux poids-deux mesures" de Donald Trump dans sa lutte anti-drogue

6 janvier 2026 à 14:01

Véritable menace ou prétexte pour lancer une opération ? Depuis l'intervention américaine au Venezuela, le week-end dernier, Donald Trump ne cesse de se réjouir de la capture par l'armée du dirigeant jusque-là au pouvoir à Caracas, Nicolas Maduro. Selon lui, le chaviste représentait un danger pour la sécurité des États-Unis, où il aurait participé à exporter de gigantesques quantités de cocaïne depuis son pays. Il aurait ainsi été "la cheville ouvrière d’un vaste réseau criminel". Désormais emprisonné dans un centre pénitentiaire du sud de New York, le président vénézuélien a comparu pour la première fois devant un juge ce lundi 5 janvier, notamment pour "narcoterrorisme". Des charges contre lesquelles il plaide non coupable.

Quoi qu'il en soit, l'administration Trump a fait de la lutte anti-drogue son principal motif d'intervention au Venezuela. Le secrétaire d'État américain, Marco Rubio, jure ainsi que l'opération se référait aux "forces de l'ordre" et non pas à l'armée. Pourtant, comme étayé dans un article du New York Times, le Venezuela est loin d'être l'acteur majeur du narcotrafic américain décrit par le camp républicain. Certes, une part non négligeable (10 à 13 % du trafic mondial) de cocaïne est exportée depuis le pays. Mais ces envois sont bien davantage à destination de l'Europe que des États-Unis, où la majeure partie de la drogue qui circule provient de la côte pacifique. Le fentanyl, qui ravage la santé de nombreux Américains, n'est par ailleurs pas produit au Venezuela, mais au Mexique. Restent néanmoins les accusations de liens de Nicolas Maduro avec de puissants cartels.

Grâce polémique de l'ex-président hondurien

Une chose est sûre : le discours très offensif de Donald Trump vis-à-vis du narcotrafic tranche avec de multiples prises de position bien plus conciliantes sur le sujet. Par le passé, le milliardaire républicain a en effet affiché son soutien à plusieurs personnalités reconnues coupables de trafic de drogue – ou fortement suspectées d'y être liées. Dernier épisode de ce type en date ? La grâce, début décembre, de l'ex-président du Honduras, Juan Orlando Hernandez. Au pouvoir dans ce petit pays d'Amérique centrale entre 2014 et 2022, il avait été extradé à la fin de son mandat vers les États-Unis pour être jugé pour son implication dans le trafic de drogue à destination du pays.

L'ancien dirigeant avait alors été reconnu coupable d'avoir empoché des pots-de-vin de la part de gangs pour faciliter l'exportation de 400 tonnes de cocaïne vers le marché américain. Jusqu'à sa grâce il y a quelques jours, il purgeait une peine de 45 ans de prison dans un centre pénitentiaire de Virginie-Occidentale. À présent libéré, Juan Orlando Hernandez a remercié Donald Trump pour son geste. Le locataire de la Maison-Blanche n'a d'ailleurs pas vraiment donné d'éléments concrets pour justifier cette grâce. "Les habitants du Honduras pensaient vraiment qu'il s'agissait d'un piège, et c'était une chose terrible", a-t-il lancé devant la presse. "Ils ont dit qu'il était un trafiquant de drogue parce qu'il était le président du pays. Et ils ont dit que c'était un coup monté par l'administration Biden. J'ai examiné les faits et j'ai été d'accord avec eux".

Soutien d'Alvaro Uribe... aux liens présumés avec Escobar

Outre-Atlantique, au moment où Donald Trump affiche la sévérité de sa politique anti-stupéfiants, le timing d'une telle décision a surpris. Ce n'est cependant pas une première. En 2020, l'ex-président colombien Alvaro Uribe (2002-2010), avait déjà été chaleureusement félicité sur les réseaux sociaux par le républicain après avoir été libéré de son assignation à résidence dans une affaire impliquant des paramilitaires. L'occasion pour Donald Trump de saluer "un allié de notre pays dans la lutte contre le castrisme et le chavisme", qui s'affiche aussi comme Maga-compatible – il a d'ailleurs applaudi la récente opération militaire au Venezuela voisin. Mais l'homme politique sud-américain est également suspecté d'avoir des liens troubles avec le trafic de stupéfiants.

En 1991, un rapport déclassifié de la DIA, une agence de renseignement américaine reliée au Pentagone, décrivait Alvaro Uribe comme un "ami personnel de Pablo Escobar", le célèbre narcotrafiquant ayant terrorisé la Colombie dans les années 70 à 90. D'après ce document, aujourd'hui relayé par l'université George Washington, il "collaborait activement avec le cartel de Medellin au plus haut niveau de l'État". Sans nier certains liens avec des figures du cartel de Medellin, Alvaro Uribe – par ailleurs cité dans de nombreux autres scandales – a toujours démenti avoir contribué au trafic de drogue. Le rapport en question a aussi été contesté aux États-Unis. Toujours est-il que les doutes autour de sa possible implication dans l'exportation de cocaïne vers le territoire américain n'ont pas empêché Donald Trump de le congratuler.

Proche d'un narcotrafiquant dans les années 80

Plusieurs journalistes ont enquêté sur les liens présumés de Donald Trump avec la mafia, en particulier lorsqu'il a construit sa fortune. C'est le cas de David Cay Johnston, lauréat du prix Pulitzer en 2001. Cette figure de la presse américaine a ainsi révélé en 2016 les relations troubles du milliardaire avec un certain Joseph Weichselbaum. Dans les années 80, ce dernier gérait une société d'hélicoptères permettant à Donald Trump d'acheminer certains richissimes clients vers ses casinos d'Atlantic City, dans le New Jersey. Les deux hommes deviennent alors très proches.

Mais, déjà concerné par des condamnations judiciaires dans le passé, Joseph Weichselbaum est de nouveau inculpé en 1985 pour trafic de cannabis et de cocaïne. Des faits dont il est reconnu coupable durant le procès. Donald Trump décide à cet instant de défendre tant bien que mal l'accusé, en réclamant par écrit une peine clémente pour ce dernier. Il qualifie alors le trafiquant de drogue d'"atout pour la communauté" et d'homme "consciencieux, franc et assidu", raconte David Cay Johnston, dans un article publié dans Politico. Contacté pour réagir à ces informations, le président américain a affirmé à l'époque au reporter "connaître à peine" Joseph Weichselbaum.

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Donald Trump arrive à la Maison-Blanche, le 17 décembre 2025, à Washington (États-Unis).

Après le Venezuela, l’Iran ? Le dernier cauchemar de l’ayatollah Khamenei

6 janvier 2026 à 13:00

En pleine nuit en ce 2 janvier, réunion d’urgence au Conseil suprême de la sécurité nationale iranien. Confronté depuis le 28 décembre à un vaste mouvement de contestation contre l’hyperinflation et la violence des autorités, Donald Trump a provoqué un vent de panique à Téhéran, en menaçant directement le régime des mollahs : si l’Iran venait à éliminer encore des "manifestants pacifiques" - les ONG dénombrent déjà une vingtaine de victimes -, alors les Etats-Unis seraient prêts à venir à leur "secours", a averti le président américain...

Enième coup de menton d’un Donald Trump imprévisible ou volonté réelle de provoquer une bonne fois pour toutes la chute de l’ayatollah Khamenei ? Au moment où le républicain joue la carte de l’intimidation, à Téhéran, personne n’est encore au courant de ce qui se trame dans la "war room" de Washington... Dans une spectaculaire opération militaire, Nicolas Maduro et sa femme sont arrêtés par une unité des forces spéciales et déportés manu militari vers les Etats-Unis.

"Il y a désormais une jurisprudence vénézuélienne en matière de changement de régime", analyse David Khalfa, cofondateur de l’Atlantic Middle East Forum (Amef). "En Iran, Donald Trump pourrait aussi franchir le Rubicon lors d'une opération qui consisterait à capturer, voire à éliminer le guide suprême, pour faire en sorte que l'aile la plus modérée du régime prenne le relais et devienne plus conciliante vis-à-vis des intérêts américains, golfiens et israéliens", anticipe le chercheur. Les chiffres de l’activisme militaire du président républicain, notamment dans le monde arabe, accréditent cette thèse. Au total, 637 frappes aériennes - du Yémen au Nigeria en passant par la Syrie et l’Iran - ont été menées par les Etats-Unis entre son retour à la Maison-Blanche et le 8 décembre 2025, selon les données de l’ONG Armed Conflict Location & Event Data. Déjà plus que Joe Biden en quatre années de mandat !

Caracas, un allié fidèle de l’Iran

Alors que les Gardiens de la révolution n’ont pas encore eu le temps de digérer la débâcle de la guerre des douze jours en juin 2025, le nouveau coup de force est déjà un sérieux revers pour "l’Axe de la résistance" iranien, dont Caracas est un allié fidèle.

La manne financière en provenance du Venezuela, qui irrigue l’Iran et ses proxys dans la région, risque de se tarir avec la prise de contrôle de Washington. Rien que les exportations clandestines de pétrole iranien - via des réseaux parallèles au Venezuela - auraient rapporté près de 54 milliards de dollars annuels entre 2022 et 2023. Le Hezbollah, la principale milice chiite du Liban, est accusé depuis plusieurs décennies d’avoir mis en place au Venezuela un vaste réseau criminel mêlant drogue, blanchiment et trafic d’armes afin de financer ses activités et d’aider l’Iran à contourner les sanctions américaines.

En Israël, l’opération XXL de Donald Trump contre le "parrain" vénézuélien a été unanimement saluée par la classe politique. Benyamin Netanyahou y voit une nouvelle occasion d’affaiblir un régime iranien qui doit faire face simultanément à une contestation intérieure grandissante, combinée à une pression militaire israélo-américaine maximale.

"Mais en Iran, comme au Venezuela, la question du regime change pose celle de la future séquence politique. Il faut un plan", tempère Sanam Vakil, directrice du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord de Chatham House. "En changeant seulement la tête du pouvoir iranien, le système en place ne sera pas nécessairement remis en cause", précise la chercheuse. Dans le cercle proche de l’ayatollah Khamenei, tous les scénarios sont sur la table. Même celui de fuir vers la Russie, comme le rapporte le Times sur la base d’un rapport du renseignement britannique. Pour le Guide, mieux vaut Moscou que New York.

© ZUMA Press Wire via Reuters Conn

3 janvier 2026, Téhéran, Iran : Le guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, s’exprime lors d’une rencontre avec les familles des martyrs iraniens à l’occasion d’une cérémonie commémorant le sixième anniversaire de la mort de Qassem Soleimani à Téhéran.

Nicolas Maduro, la chute d'un agent de Cuba : comment il a été formé, protégé et téléguidé par La Havane

6 janvier 2026 à 12:19

A quoi pense un dictateur au moment de son arrestation ? Et à l’instant où il réalise qu’il vient de perdre son pouvoir absolu et la liberté ? Et à quoi songe Nicolas Maduro maintenant, seul dans sa cellule new-yorkaise de la prison Metropolitan Detention Center, à Brooklyn, à quelques encablures de Manhattan ? Dans cet endroit sordide connu pour ses conditions de détention inhumaines, la mauvaise qualité de sa nourriture, la présence de rats et les coupures d’électricité pendant les périodes de froid, le sort du narco-président panaméen Manuel Antonio Noriega – arrêté en 1989 par l’armée américaine, mort en détention vingt-sept ans plus tard – lui vient sans doute à l'esprit. Mais il doit aussi se souvenir de Fidel Castro (mort en 2016), personnage clé de son destin sans lequel il ne dormirait pas aujourd’hui derrière les barreaux.

"Nicolas Maduro est un pur produit du système cubain et de Fidel Castro", prévient la chercheuse Maria C. Werlau, auteure de l’indispensable Cuba’s intervention in Venezuela (2019, non traduit). "Le président déchu a été formé par La Havane, entraîné par La Havane, placé au cœur du pouvoir vénézuélien par La Havane, télécommandé par La Havane et même protégé par des gardes du corps de La Havane", explique cette Cubano-américaine. Et d'ajouter : "On ne comprend rien au Venezuela actuel si l’on ignore à quel point le pouvoir de Caracas est infiltré par la pensée cubaine, mais aussi par les espions et les agents de La Havane." Un seul exemple : trente-deux membres de la protection rapprochée de Maduro, tous des militaires d'élite cubains, ont été abattus par les soldats de la Force Delta américaine lors de l’opération spéciale contre le "bunker" de Nicolas Maduro, dans la nuit du 2 au 3 janvier. Une défaite militaire et psychologique colossale pour Cuba.

Voici comment Maduro est devenu un agent cubain

Pour comprendre comment Nicolas Maduro est devenu un "agent" cubain, il faut remonter aux années 1980. En 1983, alors âgé de 21 ans, cette armoire à glace d’1,90 mètre est le garde du corps d’un certain José Vicente Rangel, le candidat communiste à la présidentielle, qui deviendra ultérieurement le vice-président d’Hugo Chavez. L'année suivante, en 1984, Nicolas Maduro, qui gagne sa vie en conduisant un minibus, s’envole pour La Havane afin d’y étudier la politique à l’université Ñico López.

Nicolas Maduro (à dr.) à Cuba dans les années 1980 pendant sa formation idéologique à l'université Ñico Lopez.
Nicolas Maduro (à dr.) à Cuba dans les années 1980 pendant sa formation idéologique à l'université Ñico Lopez.

Créée par Fidel Castro en 1960, c’est le centre de formation idéologique et politique des dizaines de milliers d’apprentis révolutionnaires, non seulement cubains mais aussi latino-américains. Forces vives de l’internationale castriste, ces étudiants deviennent ensuite, dans leurs pays respectifs, dirigeants syndicaux ou politiques, responsables d’ONG, leaders indigènes, diplomates, enseignants ou encore activistes avec pour mission de propager le marxisme-léninisme et le castrisme à travers l’Amérique latine et au-delà.

En rentrant à Caracas après deux ans d’endoctrinement à La Havane, l’ancien chauffeur de bus Nicolas Maduro devient rapidement – avec l’aide de réseaux castristes établis sur place – un leader du syndicat des conducteurs d’autobus de banlieue de Caracas. A peu près au même moment, au début des années 1990, un certain Hugo Chavez apparaît sur le radar des services de renseignements cubains qui suivent de près la vie politique vénézuélienne (et de tous les pays du monde). Jusqu'alors inconnu au bataillon, ce colonel trentenaire lance, en 1992, un putsch meurtrier qui échoue tandis que le président social-démocrate Carlos Andrés Pérez, que Chavez veut assassiner, échappe de justesse à la mort.

Hugo Chavez en 1992, après son putsch manqué à la
Hugo Chavez en 1992, après son putsch manqué à la "une" d'El Nacional.

Condamné et emprisonné, le colonel des tanks reçoit bientôt la visite, en prison, d’un certain leader syndical nommé Nicolas Maduro qui lui propose ses services. De là à penser que Maduro agit en service commandé par La Havane, il n’y a qu’un pas. Visiteur de prison mais aussi messager, secrétaire et homme à tout faire du désormais célèbre prisonnier, le leader syndical se rend indispensable. Au passage, il fait la connaissance de Cilia Flores, avocate de Chavez et future épouse de Maduro, elle aussi capturée le week-end dernier par les forces spéciales américaines.

L'ex-chauffeur de bus devient conseiller du président

Lorsque Hugo Chavez est gracié et libéré de prison après seulement vingt-cinq mois de détention dans des conditions confortables, le géant Maduro retrouve son premier métier : il devient le garde du corps de l’ex-putschiste. Aussi ce dernier se précipite-t-il à La Havane où il a été invité par le Lider maximo – invitation probablement transmise par Maduro. À sa descente d’avion, Fidel Castro reçoit Chavez avec les honneurs, flatte son ego et devient instantanément son mentor à vie. Peu de temps après, Nicolas Maduro rejoint la direction du Mouvement bolivarien révolutionnaire MBR-200 créé par Chavez. Fait troublant : il est le seul civil parmi une bande d’officiers conspirationnistes, unis par les liens du putsch manqué de 1992. "À coup sûr, c’est Fidel Castro, dont l’ascendant psychologique sur Chavez était considérable, qui l'a convaincu de laisser Maduro entrer dans ce cercle fermé", estime l’analyste bolivien Juan Lechín.

Quoi qu’il en soit, en 1999, le messianique Hugo Chavez devient président dans un pays pétrolier en crise économique, sociale et politique. L’ex-chauffeur de bus Maduro, lui, devient conseiller spécial du président puis ministre des Affaires étrangères. Belle ascension professionnelle ! Coup de chance extraordinaire, le cours mondial du pétrole qui stagnait à 8 dollars le baril s’envole soudain à 150 dollars. Les pétrodollars pleuvent sur Caracas et la révolution "bolivarienne" peut tout se permettre, y compris financer Cuba et ses alliés idéologiques partout en Amérique latine, au Nicaragua, en Bolivie ou en Argentine, où le couple Kirchner est aux manettes.

À l’instigation de Fidel Castro, Cuba et le Venezuela déclarent qu’ils fusionnent leurs économies : ainsi voit le jour le concept de "Venecuba" ou "Cubazuela". Les deux pays n’en font qu’un, au bénéfice, avant tout, de La Havane. Mieux : le rusé Fidel Castro invente une alliance diplomatique avec le Venezuela d’Hugo Chavez, le Nicaragua de Daniel Ortega et la Bolivie d’Evo Morales : c’est l’Alliance bolivarienne pour les Amériques (ALBA). Dans le même temps, le colonel président Chavez transforme le Venezuela en pays "illibéral", puis dictatorial, avant de mourir en 2013 des suites d’un cancer qui suscite de folles spéculations. Selon une hypothèse invérifiable mais plausible, les Cubains auraient tardé à soigner le cancer du président (Chavez était traité à La Havane) pour mieux le laisser mourir à l’âge de 57 ans et le remplacer par leur "agent" : Nicolas Maduro.

Pourquoi un tel choix ? "À ce stade de la coopération entre les deux pays, les Cubains étaient exaspérés par l’histrionisme et la logorrhée incessante d’Hugo Chavez", répond Enrique Garcia, ancien membre de la direction du renseignement cubain qui dépend du ministère de l’Intérieur de La Havane. "Aussi, c’était l’époque où Fidel Castro était malade et retiré des affaires. Or, Hugo Chávez était obsédé par l’idée qu’il allait le remplacer en tant que symbole et leader de l’anti-impérialisme à l'échelle mondiale. Non seulement le Vénézuélien commençait à lasser Fidel, qu’il contactait à tout propos pour lui demander des conseils ou faire part de ses idées 'lumineuses', mais, de plus, son frère Raul Castro, désormais au pouvoir, n’a jamais pu supporter Chavez", complète l’ancien espion formé, aussi, à l’école du KGB, en Union soviétique.

Fin connaisseur de la politique latino-américaine, l’analyste Juan Lechin – dont le père fut une figure historique de la gauche syndicale bolivienne – renchérit : "Il n’y a aucun mal à imaginer que Raúl Castro, dont on sait depuis la révolution cubaine qu’il peut se comporter en assassin froid et calculateur, ait décidé de précipiter la fin de Chavez. C’est parfaitement cohérent avec le machiavélisme castriste." Seule certitude : deux mois avant sa mort, Hugo Chavez, plus que jamais soumis à l’influence des frères Castro, annonce qu’il a choisi son successeur au cas où il lui arriverait quelque chose. Son nom ? Nicolas Maduro, pardi ! Et voilà comment Diosdado Cabello, compagnon de route de Chavez jusqu’alors considéré comme l’héritier naturel, voit ses ambitions stoppées net. La Havane ne veut pas de ce militaire nationaliste qui a toujours affiché sa défiance vis-à-vis de Cuba et affirmé, qu’au contraire, le Venezuela, fort de son pétrole, n’avait besoin d’aucune alliance ou tutelle. Mi-mars 2013, Nicolas Maduro est donc proclamé président du Venezuela. "Du point de vue de Cuba, il est 'notre agent à Caracas', pour paraphraser le roman d’espionnage de Graham Greene", pointe Maria C. Werlau.

Comme son prédécesseur, le nouveau président hérite d’une protection rapprochée 100 % cubaine ainsi que d’un médecin attitré, également cubain. "À ce stade de l’histoire du chavisme, les services de renseignement, l’armée, l’appareil répressif ou encore les médias étaient depuis longtemps infiltrés par les Cubains", précise aussi l’experte cubano-américaine. La présence cubaine prend aussi la forme de 'missions médicales', composée de 20 000 médecins en tout qui, à partir de leurs dispensaires, effectuent aussi un travail d’endoctrinement politique dans les bidonvilles et les campagnes. "Enfin, ajoute Juan Lechin, Nicolas Maduro – comme Hugo Chavez avant lui – se rend fréquemment à La Havane, toujours pour bénéficier de conseils des Cubains, experts en ingénierie politique, en travail d’influence et en manipulation de l’opinion mondiale."

Il y a chez Maduro un côté Idi Amin Dada...

La présidence de Nicolas Maduro tourne vite à la répression la plus brutale. Aux manifestations monstres contre Chavez en 2002, 2004 et 2009 succèdent celles de 2014, 2016 et 2019 contre son successeur. "Dès le début, on assiste à une orgie de violence, estime le Vénézuélien Pedro José García Sanchez, maître de conférences en sociologie à l’Université Paris Nanterre, qui est né et a grandi dans un bidonville de Caracas. Le président fait tirer sur la foule à balles réelles. Les emprisonnements politiques et les exécutions extrajudiciaires se multiplient. Dans les prisons, la torture se généralise, souvent à l’aide de décharges électriques sur les testicules. Quant aux prisonnières, les gardiens les transforment en esclaves sexuelles et les violent sans limite."

Il y a chez Maduro un côté Idi Amin Dada, du nom du dictateur ougandais violent et sanguinaire qui multipliait provocations et déclarations délirantes. "S’ils veulent me qualifier de dictateur, eh bien soit !", fanfaronne-t-il un an après son accession au pouvoir. Que la violence se pratique au grand jour et non à l’ombre des prisons ne le dérange nullement, au contraire. En 2019, il commande aux blindés de foncer sur des manifestants afin de les écraser vivants. Pour l’exemple. Et à chaque crise, nationale ou internationale, il se fait filmer en train d’exécuter des pas de salsa. Lors du réveillon de Noël, on l’a encore vu se trémousser avec sa femme Cilia Flores – une manière de faire un immense pied de nez à Donald Trump qui, dit-on, n’a guère goûté la plaisanterie. À coup sûr, c’était la dernière chorégraphie du couple présidentiel : les prisons américaines sont, paraît-il, dépourvues de dancefloor.

Dans sa cellule, l’ex-président aura tout loisir de se remémorer le talent de son épouse pour la danse tropicale, mais pas seulement. "La vraie femme de pouvoir, c’était elle, estime l’historienne Elizabeth Burgos. Avocate et femme de confiance d’Hugo Chavez au début des années 1990, elle a occupé d’innombrables fonctions à partir des années 2000 : présidente de l’Assemblée nationale, procureure générale de la nation, ou encore 'première dame' depuis son mariage avec Nicolas Maduro en 2013. Au cœur du pouvoir, elle a placé de nombreux membres de sa famille à des postes clés, permettant d’engranger de l’argent." Elle s'est aussi mobilisée pour sauver la peau de ses célèbres 'narco-neveux' arrêtés en Haïti en 2015 par l’agence de lutte antidrogue américaine DEA (et libérés sept ans plus tard dans le cadre d’un échange de prisonniers conclu avec l’administration Biden).

Dans l’acte d’accusation émis par le tribunal de New York, Cilia Flores est par exemple accusée d’avoir accepté des centaines de milliers de dollars en remerciement d’une rencontre organisée par elle entre un grand narcotrafiquant et le directeur général du Bureau antidrogue du Venezuela, Nestor Reverol Torres. Celle que son mari appelait la 'première combattante' est aussi accusée, avec son mari, d’avoir participé à un trafic de drogue avec l’aide de leur escorte militaire vers 2015, à partir de stupéfiants préalablement saisis par la police.

"Si j’étais à La Havane, je serais inquiet"

Quelques heures après l’arrestation du couple présidentiel le 3 janvier, les Cubains réunis devant l’estrade de la "tribune anti-impérialiste" (un lieu de meeting, avec scène, installé en l’an 2000 en face de l’ambassade des Etats-Unis à La Havane) ne semblaient guère affectés par le spectaculaire coup de force américain. Beaucoup, en revanche, se demandaient quel serait le sort réservé à leur île, Cuba. Quelques heures plus tard, le puissant ministre des Affaires étrangères Marco Rubio, qui est aussi le conseiller à la sécurité nationale de la Maison-Blanche, leur apportait une première réponse. Dans l’émission dominicale Meet the Press, sur la chaîne NBC, le Cubano-Américain rappelait que le gouvernement de La Havane avait directement protégé Nicolas Maduro à l’aide de gardes du corps et des services de renseignement cubains. "Le régime cubain constitue un énorme problème", expliqua-t-il en ajoutant : "Si j’étais à La Havane et que je faisais partie du gouvernement, je serais inquiet."

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Nicolas Maduro s'exprime lors d'une allocution télévisée au palais de Miraflores à Caracas, au Venezuela, le 29 janvier 2019.

Capture de Nicolas Maduro : Marco Rubio, architecte en chef de l'opération militaire au Venezuela

6 janvier 2026 à 11:27

Il a obtenu ce qu'il souhaitait de longue date. Avec la réussite de l'opération militaire américaine au Venezuela, Marco Rubio a vu un de ses vœux exaucés : la chute du régime de Nicolas Maduro. Bien avant sa nomination au sein de l'administration Trump, l'actuel secrétaire d'État américain a défendu tout au long de sa carrière l'idée d'une possible intervention armée au Venezuela. "Chaque fois qu'une menace pèse sur notre sécurité nationale ou nos intérêts nationaux, les États-Unis ont le droit d'utiliser la force militaire" avançait-il ainsi en 2019, lors d'une interview sur la radio américaine NPR. "Cela s'applique au Venezuela, mais cela s'applique partout dans le monde." La même année, il avait d'ailleurs soutenu l'opposant Juan Guaido, reconnu par Washington et nombre de capitales européennes comme le véritable gagnant des élections vénézuéliennes.

Lobbying à toute épreuve

Lors de la conférence de presse organisée par Donald Trump à Mar-a-Lago après l'annonce de la capture du président vénézuélien, Marco Rubio s'est félicité de la réussite du plan américain. "Nicolas Maduro a eu la possibilité d'ouvrir des portes de sortie", a asséné l'ex-sénateur de Floride. "Il a préféré jouer au grand, au musclé, et maintenant, c'est lui qui est confronté à des problèmes." "Des portes de sortie" auxquelles le secrétaire d'Etat ne croyait pas beaucoup. La presse américaine raconte en effet à quel point Marco Rubio a exercé un lobbying à toute épreuve auprès de Donald Trump pour l'amener à recourir à la force militaire au Venezuela. Une solution d'abord écartée par le milliardaire républicain, qui espérait conclure un accord avec le dirigeant chaviste.

Un des arguments de Marco Rubio ? L'importante manne pétrolière à la disposition de Nicolas Maduro pour sécuriser sa place de dirigeant. Comme relaté par le Wall Street Journal, le secrétaire d'État a aussi rappelé que les cinq derniers accords passés par les autorités vénézuéliennes avec différents gouvernements ces dix dernières années n'avaient pas été respectés par Caracas. "Marco Rubio et le président travaillent main dans la main sur ce dossier", a expliqué au Washington Post un proche de l'administration Trump, sous couvert d'anonymat. Ce dernier assure que ce sont les deux hommes qui "tiraient les ficelles" sur ce thème. La campagne de persuasion de Marco Rubio, combinée à l'inflexibilité de Nicolas Maduro, a finalement convaincu le locataire de la Maison-Blanche de la nécessité d'une intervention armée.

Un changement de régime à Cuba, "au cœur" de son "identité"

L'implication du secrétaire d'État sur le sujet vénézuélien s'explique en partie par son histoire familiale. Ses parents, immigrés cubains, sont arrivés sur le sol américain en 1956. Le républicain s'est construit dans la détestation du régime castriste, arrivé au pouvoir trois ans plus tard dans son archipel d'origine. Anticommuniste revendiqué, il rêve de renverser l'actuel président cubain Miguel Diaz-Canel, héritier de l'idéologie de la dynastie Castro. Or, profondément liée à Caracas, Cuba devrait grandement souffrir de la chute de Nicolas Maduro. Jusqu'alors, le Venezuela constituait le principal fournisseur de pétrole au pays caribéen. Les derniers événements devraient donc fragiliser encore un peu plus l'économie exsangue de ce dernier.

Une déstabilisation pensée par Marco Rubio. "À Miami [son fief, ndlr], on a toujours cru que si le domino vénézuélien tombait, le domino cubain suivrait" analyse, auprès du New York Times, Benjamin J. Rhodes, ancien conseiller adjoint à la sécurité nationale du président Barack Obama. L'ex-responsable décrit même l'aspiration à un changement de régime à La Havane comme "au cœur" de l'"identité" de Marco Rubio. Galvanisé par son succès récent au Venezuela, Donald Trump n'a pas écarté l'hypothèse d'une autre action américaine, cette fois à Cuba – selon lui "un sujet dont on va finir par parler". "Si je vivais à La Havane et que je faisais partie du gouvernement, je serais au moins un peu inquiet", a de son côté averti le secrétaire d'Etat.

Au-delà du cas cubain, Marco Rubio inscrit parfaitement son action dans la volonté de Donald Trump de contrôler de nouveau l'ensemble de "l'hémisphère occidental" - autrement dit, le continent américain. Héritage de la doctrine Monroe au XIXe siècle, la mission sied au profil du secrétaire d'Etat, qui parle couramment espagnol et constitue un fin connaisseur des dynamiques de la zone latino-américaine. Davantage néoconservateur que Maga pur jus, le président en fait moins son homme de confiance pour gérer les négociations en Ukraine ou Proche-Orient. Mais le récent succès au Venezuela place véritablement Marco Rubio comme le personnage central de la politique étasunienne en Amérique latine.

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Le secrétaire d'État Marco Rubio, lors d'une conférence de presse à Washington (États-Unis), le 19 décembre 2025.

Venezuela : "Au-delà du pétrole, les minerais pourraient être un intérêt pour tout le monde"

6 janvier 2026 à 10:58

Donald Trump ne s’en cache pas. La capture de Nicolas Maduro au cours d’une spectaculaire intervention militaire des Etats-Unis à Caracas, dans la nuit du 2 ou 3 janvier, ouvre un accès aux vastes réserves pétrolières du Venezuela. "Nos très grandes compagnies pétrolières, les plus importantes au monde, vont se rendre sur place, dépenser des milliards de dollars […] et commencer à faire gagner de l’argent au pays", a d’ores et déjà prévenu le président américain en conférence de presse.

L’affaire est pourtant loin d’être aussi simple, estime Luisa Palacios, directrice intérimaire de la recherche au Center on Global Energy Policy de l’université Columbia (Etats-Unis). "Les investisseurs américains ont le choix dans la région. Leur décision dépendra de la stabilité du pays, de leur tolérance au risque et des conditions de marché", analyse l'ancienne présidente de Citgo, la filiale américaine de raffinage de la compagnie pétrogazière d’État du Venezuela (PDVSA). Au-delà du pétrole, d'autres ressources pourraient intéresser les puissances étrangères...

L'Express : Quel est l'état réel des réserves pétrolières du Venezuela ? Le chiffre de 300 milliards de barils est souvent évoqué...

Luisa Palacios : On peut avoir des doutes. Mais discuter du niveau exact des réserves - sont-elles plus ou moins importantes que l’Arabie saoudite ? - ne me paraît pas essentiel. Il faut s’en tenir aux faits : oui, elles sont parmi les plus grandes du monde. En revanche, le Venezuela affiche un des niveaux d’extraction les plus faibles de la planète, rapporté aux réserves présumées. Augmenter la production de pétrole ne sera donc pas lié aux capacités de son sous-sol, mais dépendra plutôt de la stabilité politique du pays.

A quoi peut ressembler le secteur pétrolier post-Maduro ?

Dans le scénario le plus optimiste, le Venezuela revient à des niveaux de production qui existaient avant Hugo Chavez. Soit environ 3,5 millions de barils de pétrole par jour. Mais pour que ce rétablissement se réalise, il faut un gouvernement qui respecte la loi, les contrats passés, l’environnement, les droits humains… Or avec l’équipe de facto au pouvoir après la capture de Nicolas Maduro, ces conditions ne sont pas réunies.

Et quel serait un scénario pessimiste ?

Je parlerai plutôt d’un scénario réaliste. Dans les circonstances actuelles, ce serait que le Venezuela retrouve la production qu’il connaissait en 2018, avant les sanctions pétrolières. Soit 1,5 million de barils par jour.

Une reprise, même partielle, de l’activité pétrolière peut-elle se faire rapidement ?

Certains experts pensent qu’on n’assistera pas à une relative croissance de la production, même avec le gouvernement actuel. Je pense qu’ils se trompent. Ces dernières années, quand les Etats-Unis ont levé les sanctions pétrolières, le Venezuela a pu augmenter sa production d’entre 200 000 et 300 000 barils par jour. Un tel effort ne demande pas nécessairement des investissements spectaculaires. Le pétrole vénézuélien a cependant un problème : il est lourd. Pour pouvoir l’exporter, il faut le mélanger et le traiter avec des condensats [NLDR : une sorte de diluant]. Les sanctions rendaient bien plus difficile l’importation de ce produit, et en bout de course l’exportation du pétrole.

Ensuite, pour connaître une croissance au-delà de ce qui existait en 2018, des changements importants dans les institutions et dans la réglementation sont nécessaires. Enfin, le gouvernement n’a pas d’argent et a fait défaut sur toutes ses obligations. La solution ne peut donc venir que des investissements privés. Chaque entreprise étrangère va soupeser sa décision en fonction de sa tolérance au risque et des conditions de marché. Il faut aussi tenir compte d’une autre donnée : le Venezuela n’est que le cinquième producteur pétrolier d’Amérique latine, derrière le Brésil, le Mexique, l’Argentine et le Guyana. Les investisseurs américains ont le choix dans la région. Dire qu’ils retourneront au Venezuela n’est pas si évident…

Au-delà du pétrole, le Venezuela possède d’autres ressources auxquelles on prête moins attention : du gaz et des minerais critiques…

Le gaz représente une occasion manquée, même si le pays en possède beaucoup. Des entreprises européennes comme Repsol, Eni et Shell tentent d’exploiter ces réserves pour les exporter vers les voisins du Venezuela. Mais des blocages au sein du gouvernement ont jusqu’à présent empêché le pays de devenir un exportateur de gaz naturel.

Les entreprises américaines pourraient-elles aussi s’y intéresser ?

Les États-Unis deviennent actuellement les plus grands producteurs et exportateurs de gaz au monde. Ils n’ont pas véritablement d’intérêt stratégique à s’impliquer dans ce secteur au Venezuela. Et pour le pétrole, le seul intérêt commercial concerne les raffineries américaines. Celles-ci sont conditionnées pour raffiner du pétrole lourd, que les Etats-Unis continuent d’importer - de l’ordre de 4 à 5 millions de barils quotidiens, principalement depuis le Canada. Ces raffineries sont essentiellement situées près du golfe du Mexique. Au lieu de faire transiter le pétrole à travers tout le pays depuis le nord, il pourrait s’avérer plus efficace d’en faire venir du Venezuela.

Qu’en est-il des minerais critiques comme les terres rares, le nickel, le coltan ?

Ils pourraient susciter un intérêt pour tout le monde, et pas seulement les Etats-Unis. Dans les années 1990, les exportations de minerais rapportaient près de trois milliards de dollars par an au Venezuela. A cause de la vague d’expropriations des années 2000, la production a complètement chuté. Il faudrait d’énormes investissements pour pouvoir retrouver les niveaux d’extraction passés.

Le régime de Maduro a bien tenté de tirer parti de ces réserves, surtout situées dans le bassin amazonien, mais sans succès. Et ce pour plusieurs raisons : une mauvaise gouvernance, des exploitations peu transparentes pour ne pas dire illégales, des contrôles environnementaux inexistants… Oui, le potentiel est énorme. Mais le cadre réglementaire reste rudimentaire. Ce n’est donc pas quelque chose que l’on verra à court terme.

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"Le Venezuela a un des niveaux d’extraction les plus faibles de la planète, rapporté aux réserves présumées qui sont pourtant parmi les plus grandes du monde", détaille la chercheuse Luisa Palacios.

Manifestations en Iran : le plan de l'ayatollah Khamenei pour fuir le pays

6 janvier 2026 à 08:33

La preuve d'un pouvoir iranien sous pression. Le guide suprême de la République islamique, l'ayatollah Ali Khamenei, prévoit de quitter le pays si les forces de sécurité commençaient à désobéir aux ordres pour réprimer les manifestations qui bousculent actuellement le pays. L'information, initialement rapportée dimanche 4 janvier par le Times, est issue du renseignement britannique. "Le "plan B" concerne Khamenei et son cercle très restreint de proches collaborateurs et de membres de sa famille, y compris son fils et héritier désigné, Mojtaba", indique cette source. Au total, une vingtaine de personnes pourraient l'accompagner lors de son éventuelle fuite. D'après le média anglais, cette option serait activée uniquement en cas de désertions, défections ou de réticences à appliquer les ordres au sein des forces de sécurité.

Guide suprême "paranoïaque"

Depuis fin décembre, l'Iran connaît sa plus importante vague de manifestations depuis le mouvement "Femme, vie, liberté", en 2022. Consécutive à la mort en prison de Mahsa Amini, une étudiante accusée par la police des mœurs de n'avoir pas correctement porté son voile, la contestation avait été réprimée dans le sang par le régime. Cette fois-ci, une grogne marchande, sur fond d'hyperinflation et d'effondrement du rial, s'est rapidement étendue au monde universitaire et à d'autres pans de la société. Lundi, selon la BBC, 26 des 31 provinces iraniennes ont été concernées par des rassemblements contre le pouvoir en place. 19 manifestants auraient déjà été tués dans des affrontements avec les forces de sécurité.

L'accélération de la mobilisation inquiète le pouvoir en place. Au début du mouvement, lorsque les troubles se limitaient aux petits commerçants, le président Masoud Pezeshkian avait relayé un message au ton inhabituel, voire conciliant. Dans un post publié sur X, il avait ainsi appelé à "écouter les revendications légitimes des manifestants". Le week-end dernier, l'ayatollah Khamenei avait lui-même reconnu que certaines des revendications économiques devaient être entendues par Téhéran. "Nous dialoguons avec les manifestants, mais il est inutile de dialoguer avec les émeutiers. Ces derniers doivent être remis à leur place", avait-il toutefois indiqué. "Les émeutiers doivent savoir qu'il n'y aura aucune clémence ni aucune tentative d'apaisement à leur égard" a abondé lundi le chef du pouvoir judiciaire, Gholamhossein Mohseni Ejei.

Ali Khamenei, âgé de 86 ans, n'apparaît plus que très rarement en public ces derniers mois. Sous pression après les frappes israélo-américaines de juin dernier, destinées en partie à mettre à mal le programme nucléaire iranien, le chef religieux est décrit comme "paranoïaque" par le rapport d'une autre agence de renseignement occidentale. "D'un côté, il est très motivé par l'idéologie, mais de l'autre, il est pragmatique dans sa vision des choses : il privilégie les compromis tactiques au service d'une cause supérieure à long terme", souligne ce document, lui aussi consulté par le Times. "C'est un homme qui pense sur le long terme." D'où l'anticipation d'une éventuelle fuite à l'étranger. Mais où ? Une seule destination paraît évidente : la Russie.

La fuite à Moscou, la piste évidente

Moscou, allié de longue date de la République islamique, soutient Téhéran dans de nombreux domaines. En retour, le pouvoir russe a pu s'appuyer sur le savoir-faire iranien en matière d'armement, en particulier sur les drones, pour améliorer ses capacités de défense depuis le début de la guerre en Ukraine. Il y a un an, la signature d'un nouveau "partenariat stratégique" entre les deux pays avait acté cette dynamique. Imaginer un départ d'Ali Khamenei sur le territoire russe, un espace où le Kremlin serait en mesure de le protéger, ne semble donc pas absurde. Il retrouverait en Russie un de ses ex-alliés, l'ancien dictateur syrien Bachar el-Assad. Celui-ci a trouvé refuge avec sa famille à Moscou, après avoir été destitué par des rebelles djihadistes, en décembre 2024.

Autre argument poussant l'ayatollah à prévoir une issue de secours si la mobilisation dégénérait : les menaces répétées de Donald Trump au sujet d'une nouvelle intervention armée dans le pays. Dimanche, à bord d'Air Force One, le président américain a redit que les États-Unis frapperaient "très durement" l'Iran si de nouveaux manifestants étaient abattus dans la répression du mouvement protestataire. "S'ils recommencent à tuer des gens comme ils l'ont fait par le passé, je pense qu'ils vont s'attirer de très fortes sanctions", a-t-il promis. Des propos de nature à inquiéter les dirigeants iraniens, quelques jours après l'enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro, capturé à Caracas par les forces américaines. "Lorsque le président Trump vous dit qu'il va faire quelque chose et gérer le problème, il va le faire", a assuré, après cette opération, le secrétaire d'État Marco Rubio. Y compris en Iran ?

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Le guide suprême iranien Ali Khamenei s'exprime lors d'un évènement religieux à Téhéran (Iran), le 3 janvier 2026.

Et si Viktor Orban tombait ? Le scénario qui pourrait bouleverser l'Europe, par Catherine Fieschi

6 janvier 2026 à 07:30

En avril 2026, la Hongrie votera. À première vue, un scrutin national de plus, dans une Europe déjà saturée d’élections. En réalité, un test continental, presque civilisationnel. Car Viktor Orban n’est pas seulement un Premier ministre hongrois. Il est devenu, en quinze ans, l’idéologue le plus efficace de l’extrême droite européenne, son dirigeant le plus retors, et peut-être son exportateur le plus influent. Mais pour la première fois sa réélection est loin d’être assurée.

Au pouvoir depuis 2010, ancien boursier de la fondation Soros devenu pourfendeur obsessionnel de George Soros, Orban a méthodiquement refaçonné la Hongrie. Il a théorisé la "démocratie illibérale" (selon l’expression forgée par Fareed Zakaria en 1997), un régime où l’élection subsiste mais où tout le reste est neutralisé : justice sous contrôle, médias alignés, société civile asphyxiée. La presse indépendante a été rachetée par des proches du pouvoir ; les ONG critiques sont harcelées ; la Central European University, a été poussée à l’exil. À cela s’ajoute une kleptocratie assumée : marchés publics captés par les amis du régime, et fortunes fulgurantes de proches du Premier ministre - son gendre, notamment, devenu milliardaire.

Mais l’impact d’Orban dépasse largement la Hongrie. Il est le premier dirigeant à avoir affirmé clairement ne pas vouloir quitter l’Union européenne, mais la transformer de l’intérieur. Parasiter sans soutenir. Profiter sans contribuer. Utiliser les règles - unanimité, veto, procédures institutionnelles - pour bloquer les sanctions contre Moscou, les aides à Kiev, les avancées sur l’État de droit. Cette stratégie a fragilisé l’Union, ralenti ses décisions, parfois miné sa crédibilité. Et pourtant, paradoxalement, elle l’a aussi déniaisée. L’Europe de 2025 sait désormais que ses ennemis peuvent être assis à la table du Conseil, et en service commandé.

Et enfin, les États-Unis. On a longtemps cru que Trump avait inspiré Orban. C’est sans doute l’inverse. Défenseur acharné des frontières, admirateur déclaré de Vladimir Poutine, contempteur des élites libérales, Orban a théorisé avant Trump ce national-populisme agressif, identitaire, et décomplexé. Il a accueilli les conservateurs américains à Budapest, offert un modèle, un récit, une méthode.

Jusqu’où Orban ira-t-il pour rester au pouvoir ?

Voilà pourquoi les élections hongroises de 2026 nous concernent tous puisqu’un challenger, Péter Magyar et son parti Tisza sont en tête des sondages. Magyar n’est ni un tribun incandescent ni un révolutionnaire. Il est l’antithèse d’Orban : calme là où l’autre tonne, méthodique là où l’autre est brutal. Juriste passé par les arcanes de l’État, et proche, hier encore de Fidesz et du pouvoir, il incarne cette figure redoutée des régimes illibéraux : le dissident crédible, qui connaît la machine de l’intérieur. Il ne promet pas une Hongrie idéale, mais une Hongrie normale - un État de droit restauré, des institutions désinfestées de la corruption, une Europe réinvestie sans naïveté mais sans sabotage. Il propose la déconstruction patiente des années Orban. Et c’est pour cela qu’il inquiète le régime. Pourtant rien n’est gagné : à l’ère de Trump et de sa nouvelle stratégie de sécurité qui prône ouvertement le soutien aux partis pro-Maga, jusqu’où Orban ira-t-il pour rester au pouvoir ? Et sur quelle "aide" américaine (ou russe) pourra-t-il compter ?

Si Orbán tombait, Budapest et Bruxelles seraient en partie transformées. D’abord, une conséquence mécanique : un veto en moins c’est une Europe plus rapide ; sur l’aide à l’Ukraine, sur les sanctions, sur l’État de droit, sur l’immigration même. Ensuite, une conséquence politique : Meloni et le Slovaque Fico perdraient leur meilleur bouclier. Car Orban est le spécialiste des bras de fer, et celui qui encaisse pour les autres. Sans lui, Meloni se retrouverait plus exposée mais aussi sûrement moins tentée par un camp radical amputé de son plus habile stratège. Fico, lui, perdrait un partenaire de blocage, et donc une part de sa capacité à monnayer son obstruction.

Surtout, la chute d’Orban tuerait l’idée qu’un régime "illibéral" peut durer indéfiniment au cœur de l’Union. Ce serait un signal pour les apprentis populistes : la rente de la provocation n’est pas éternelle. Ce serait aussi une leçon pour l’Europe : l’unité se défend - et parfois, elle se libère. Avril 2026 n’est pas une date hongroise, c’est une date européenne.

Catherine Fieschi est chercheuse au centre Robert Schuman de l’Institut universitaire européen (IUE) de Florence

© REUTERS

Le Premier ministre hongrois Viktor Orban pourrait perdre le pouvoir lors des élections d'avril 2026.
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