Emmanuel Macron a annoncé jeudi 8 janvier, dans un communiqué et sur ses réseaux sociaux, que la France voterait "contre la signature de l'accord entre l'Union européenne et les pays du Mercosur". Un accord "d'un autre âge", selon le chef de l'Etat, négocié "sur des bases trop anciennes".
Malgré des "avancées incontestables, le constat doit être dressé d'un rejet politique unanime de l'accord, comme l'ont clairement montré les récents débats à l'Assemblée nationale et au Sénat", a-t-il déclaré. Une position qui ne suffira toutefois probablement pas à bloquer le texte au niveau européen.
La France est favorable au commerce international, mais l’accord UE-Mercosur est un accord d’un autre âge, négocié depuis trop longtemps sur des bases trop anciennes (mandat de 1999).
Si la diversification commerciale est nécessaire, le gain économique de l’accord UE-Mercosur…
Depuis plusieurs semaines, la France tente de rallier d’autres Etats membres afin de constituer une minorité de blocage au sein du Conseil de l’Union européenne - une coalition représentant au moins 35 % de la population de l’UE, nécessaire pour empêcher l’adoption d’un texte commercial. Mais cette coalition ne s’est pas matérialisée. Malgré le soutien de la Pologne, de la Hongrie, de l’Autriche et de l'Irlande, d’autres pays clés comme l’Italie, l’Allemagne, l’Espagne ou les pays scandinaves, ont choisi de soutenir le traité ou de ne pas s’opposer frontalement, sapant ainsi cette stratégie de blocage. Le ministre italien des Affaires étrangères, Antonio Tajani, a d'ailleurs jugé mercredi 7 janvier qu’un tel accord offrirait des "avantages énormes" et un "potentiel considérable" pour l’Europe.
Cette séquence européenne intervient alors qu'Emmanuel Macron est, une fois encore, confronté à la gronde des agriculteurs. Ceux-ci s'inquiètent d'une arrivée massive de produits agricoles bon marché, susceptibles de concurrencer leurs productions et de fragiliser leurs exploitations déjà sous pression. Ces derniers mois, la France affirme avoir oeuvré pour obtenir de Bruxelles des garanties supplémentaires : une clause de sauvegarde spécifique, des mesures de réciprocité sur les conditions de production, un renforcement des contrôles sanitaires en Europe et des audits vétérinaires et phytosanitaires dans les pays tiers, a énuméré Emmanuel Macron sur X.
Vingt-ans de négociations
Dans le cadre des politiques commerciales, l’Union européenne peut adopter certains accords à la majorité qualifiée, ce qui signifie que l’opposition d’un Etat membre ne suffit pas à arrêter le processus si une majorité d’autres Etats y est favorable. La Commission peut également être amenée à scinder le volet commercial du reste de l’accord, ce qui permettrait une adoption sans nécessiter l’unanimité stricte de tous les Etats.
Sauf revirement de dernière minute, les Etats membres devraient autoriser vendredi la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, à signer l'accord conclu en décembre 2024. Après vingt-cinq ans de négociations, une signature pourrait avoir lieu dès lundi au Paraguay.
L’opération spéciale a été présentée par Donald Trump comme un succès retentissant. Une mission "parfaitement exécutée". Pourtant, le raid américain visant à capturer le président Nicolas Maduro à Caracas le 3 janvier dernier a frôlé la catastrophe à plusieurs reprises, pointe le New York Times dans un long récit publié le 7 janvier, basé sur les dires de "responsables américains actuels et anciens, qui ont parlé sous couvert d’anonymat". La mission, nommée "Absolute Resolve" impliquait plus de 150 aéronefs lancés depuis 20 bases différentes, reposant sur une coordination complexe.
Les hélicoptères de l’armée américaine ont survolé Caracas aux premières heures du samedi 3 janvier, glissant à basse altitude au-dessus de la capitale vénézuélienne pour atteindre le complexe fortifié de Nicolas Maduro. Selon le NYT, les appareils sont alors rapidement pris sous le feu vénézuélien. Le premier hélicoptère de l’assaut, "un gigantesque MH-47 Chinook à double rotor" est endommagé, son pilote et planificateur de la mission est "touché trois fois à la jambe".
L'hélicoptère principal presque abattu
À ce moment, "le succès de l’opération est en jeu" juge le NYT, qui décrit une mission dont l’échec d’un seul élément aurait pu créer des risques catastrophiques pour tous les soldats impliqués. Et de convoquer le souvenir "mortel du Black Hawk abattu à Mogadiscio, en Somalie, en 1993, qui avait déclenché une bataille féroce au cours de laquelle 18 soldats américains étaient morts et 73 blessés".
Le chinook endommagé, pourtant, se stabilise avec l’aide du copilote, et maintient sa capacité à voler. Il parvient à déposer des troupes américaines à l’intérieur du complexe privé du président, avant de retourner en sécurité sur le navire de guerre Iwo Jima stationné au large des côtes vénézuéliennes.
En tout à 2h01 du matin, plus de 80 commandos ont été déployés à Caracas au fil des atterrissages. Dans le complexe, les opérateurs du 160e Régiment d’aviation des opérations spéciales essuient d’intenses échanges de tirs avec la garde privée du président Maduro, avant de parvenir à faire sauter la porte de sa chambre pour le faire prisonnier, lui et sa compagne.
72 Vénézuéliens et Cubains tués
Le chef de vol, que le Pentagone n’a pas identifié pour des raisons de sécurité, a subi de graves blessures, mais se rétablit dans un hôpital du Texas avec un autre soldat, a indiqué l’armée mardi. Cinq autres militaires ont été traités pour blessures et libérés. Les responsables militaires ont qualifié les actions du chef de vol cette nuit-là d’"héroïques". "C’était l’une des démonstrations les plus impressionnantes, efficaces et puissantes de la force et de la compétence militaire américaines de l’histoire américaine", a proclamé Donald Trump après le retour de toutes les troupes.
Du côté vénézuélien, les victimes ont été nombreuses : selon les responsables vénézuéliens, environ 40 Vénézuéliens et 32 Cubains ont été abattus par les forces américaines.
Jacek Bartosiak est l’un des penseurs géostratégiques polonais les plus influents. Fondateur et directeur général du think tank Strategy & Future, il est l’auteur de plusieurs best-sellers, écoulés à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires, consacrés aux enjeux de sécurité en Europe centrale et orientale, en Eurasie et dans le Pacifique. En 2025, il publie "Les yeux grands ouverts : stratégie polonaise en cas de guerre mondiale" (Non traduit).
Suivi par près d’un demi-million de personnes sur les réseaux sociaux, il est devenu une figure incontournable du débat public. Dans un pays traditionnellement atlantiste, ses positions profondément critiques à l’égard des États-Unis détonnent. Ultra-sceptique quant à la crédibilité de l’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord, il plaide pour une alliance resserrée de la Pologne avec les pays scandinaves, les États baltes, la Turquie et, bien sûr, l’Ukraine, afin de faire face à une menace russe qu’il juge imminente. Un réalignement qui gagne du terrain au sein de la communauté stratégique polonaise, et progressivement parmi la classe politique. "Une guerre en Europe, au‑delà de l’Ukraine, est très probable", avertit ce spécialiste connu pour son franc-parler et un brin provocateur. Entretien.
L'Express : Pourquoi Donald Trump et les Européens n'arrivent-ils pas à mettre fin à la guerre en Ukraine ?
Jacek Bartosiak : Parce que les oppositions fondamentales n’ont pas été résolues sur le champ de bataille. La Russie estime qu’elle n’a pas suffisamment gagné cette guerre. L’Ukraine considère qu’elle ne l’a pas perdue - elle a remporté la guerre navale en mer Noire, enregistré des succès spectaculaires autour de Kiev, Kharkiv et Kherson, et développé une industrie de haute technologie. Dans ces conditions, il est hors de question pour les Ukrainiens d’accepter la paix à n’importe quel prix, même sous la pression américaine.
Par ailleurs, l’Occident, l’Europe et la Russie ne sont pas capables de s’entendre sur les principes qui devraient fonder l’architecture de sécurité après la guerre.
La Russie est coutumière d’une approche maximaliste lors des grandes négociations. Comment faut-il négocier avec le Kremlin ?
Tout dépend de l’objectif poursuivi. La manière la plus simple de négocier serait de vaincre la Russie, comme l’illustre le traité de Brest-Litovsk signée en 1918 [L’empire allemand obtient alors la fin des combats sur le front est de la Première Guerre mondiale face au nouveau pouvoir bolchevique, NDLR]. Ce n’est évidemment pas facile, mais, en tous les cas, il faut cesser de croire au mythe selon lequel la Russie prendrait toujours l’ascendant psychologique dans les négociations.
La difficulté actuelle tient aussi à d’autres facteurs. Les Américains ont découvert qu’ils ne contrôlaient pas Kiev autant qu’ils le pensaient. Et les Européens, après avoir été lâchés cette année par les États-Unis, ont fini par comprendre que Washington négociait leur sécurité sans même les consulter.
Il est dans l’intérêt de l’Europe que l’Ukraine continue à se battre pour protéger le continent et conserver la maîtrise de cet espace stratégique. Une partie importante de l’armée ukrainienne estime d’ailleurs que la Russie peut être battue.
Les pays d’Europe centrale et orientale, eux aussi, refusent une mauvaise paix. Les exigences russes dépassent largement la question ukrainienne : Moscou remet en cause le stationnement des troupes de l’Otan [en Europe de l'Est, NDLR], le droit à l’armement, la souveraineté stratégique. Typiquement, les Polonais n’accepteront pas que ces décisions soient prises sans eux.
Mais dans le même temps, l’Europe, Pologne comprise, ne veut pas entrer en guerre, ce qui serait pourtant nécessaire pour garantir pleinement ces revendications. C’est toute la quadrature du cercle.
Comment les Européens devraient-ils par ailleurs négocier avec les Etats-Unis de Donald Trump ?
Depuis plusieurs années, les États-Unis mènent une politique antieuropéenne. Sur le plan macroéconomique, ils cherchent à affaiblir l’industrie européenne et à nous rendre dépendants de leurs ressources. C’est une forme de tribut impérial. Yánis Varoufákis [économiste et ancien ministre des Finances de la Grèce, NDLR] parle à juste titre de technoféodalisme : domination par les marchés de capitaux, le dollar, et les grandes entreprises technologiques.
Les États-Unis protègent leur propre modèle économique, même si cela doit se faire au détriment de la sécurité de leurs alliés. Je me suis longtemps demandé comment les élites européennes pouvaient l’ignorer ou l’accepter. Les Français font peut-être exception, en raison d’un héritage gaullien fondé sur l’autonomie stratégique vis-à-vis de l’Otan et la possession d’une dissuasion nucléaire indépendante.
Aujourd’hui, c’est l’Ukraine qui défend l’Europe, pas les États-Unis. Les garanties nucléaires américaines ne sont pas crédibles : Washington n’a pas la même évaluation des risques que ses alliés. Les États-Unis n’entreront pas dans une guerre nucléaire pour défendre l’Europe centrale et orientale. Ils ne maîtrisent pas une éventuelle escalade avec la Russie, manquent de forces terrestres, ne sont pas prêts à une guerre de haute intensité comme elle a lieu en Ukraine, et se préparent surtout à une confrontation économique majeure avec la Chine.
C’est pourquoi l’Europe doit bâtir une politique de sécurité autonome et dialoguer avec la Chine. Un grand accord commercial avec Pékin serait mutuellement bénéfique : l’Europe obtiendrait un répit face à la surproduction chinoise, et Pékin verrait d’un bon œil l’émancipation européenne vis-à-vis de Washington.
Comment percevez-vous la réaction de la classe politique polonaise face à la politique de Donald Trump ?
Malheureusement, les élites polonaises sont en état de choc. Nous avons besoin d’une politique d’équilibrage, pas d’une stratégie de soumission à un hegemon. Il faut construire des contrepoids régionaux, notamment en matière de sécurité, avec la Suède, la Finlande, l’Ukraine et la Turquie [deuxième armée de l'Otan en matière d'effectifs, NDLR], afin de bâtir un système militaro stratégique capable de contenir la Russie. Et cela suffira à la dissuader.
Les 10 000 soldats américains actuellement stationnés en Pologne seront-ils maintenus ?
À terme, elles se retireront. Pour l’instant, leur présence sert à maintenir une influence politique à très faible coût, sans garanties de sécurité réelles. Dans leur stratégie de sécurité nationale, les États-Unis critiquent l’Europe, parlent de déclin civilisationnel et annoncent vouloir traiter uniquement avec des partenaires idéologiquement compatibles. C’est une stratégie qui vise à fragmenter l’Europe. Un classique du "diviser pour mieux régner". Les Polonais ne devraient pas s’y soumettre.
En cas de conflit, les États-Unis défendraient-ils la Pologne ?
Pour que j’y croie, il faudrait me présenter des preuves concrètes. Par exemple, un stationnement massif de soldats américains avec leurs familles, ou des troupes déployées en première ligne dans les États baltes, au plus près de la frontière russe, de manière à ce que toute avancée implique de passer "sur des corps américains". Autre possibilité : le déploiement d’armes nucléaires américaines en Pologne, à des points stratégiques que les Russes devraient nécessairement bombarder s’ils voulaient attaquer le pays.
Pourquoi ne croyez-vous pas à la défense européenne ?
Parce qu’elle n’existe pas réellement. L’Europe n’a ni forces crédibles, ni chaînes de commandement opérationnelles, ni industrie de défense suffisante, ni unité de vue sur les objectifs à atteindre.
La France, quant à elle, est en première ligne de la "coalition des volontaires" soutenant l’Ukraine. Elle a également signé un traité d’amitié avec la Pologne. Apparaît-elle à vos yeux comme un garant de sécurité crédible ?
Non plus. La France dispose de forces armées trop faibles. Elle est géographiquement trop éloignée. Sa doctrine nucléaire, ainsi que les capacités qui lui sont rattachées, ne sont pas conçues pour défendre l’Europe dans son ensemble, et encore moins la Pologne.
La dissuasion française n’est crédible qu’en cas d’attaque directe contre la France. Pour qu’elle le soit pour la Pologne, il faudrait, par exemple, que des armes nucléaires françaises non stratégiques - donc à faible puissance - soient stationnées sur le territoire polonais. Il faudrait un véritable partage nucléaire avec la Pologne : que des techniciens polonais aient accès aux dépôts, puissent charger des bombes nucléaires françaises sur des avions polonais. Que les Russes le sachent, et qu’ils en aient peur.
Il faudrait en outre que la décision d’emploi soit déléguée à un niveau inférieur : qu’elle ne relève plus seulement du président français, mais disons d’un officier sur le terrain, dont l’identité et les intentions seraient impossibles à anticiper pour les Russes. Cette incertitude les rendrait totalement nerveux.
De plus, pour que les garanties de sécurités françaises soient réelles, il faudrait que des soldats français soient présents en Pologne, prêts à mourir dès le premier jour d’une guerre conventionnelle. La mort de soldats français, causée par la Russie, provoquerait une telle indignation au sein de l’opinion publique française, qu’elle desserrerait ensuite les contraintes politiques pesant sur l’emploi de l’arme atomique dans le cadre d’un partage nucléaire.
Vous pensez donc que la Pologne devrait construire son propre potentiel nucléaire ?
Le problème est plus large. En réponse à ce que font aujourd’hui les États-Unis, l’Europe devrait reconnaître qu'elle est entrée dans une nouvelle ère et accepter que les États la composant acquièrent leur propre dissuasion. Cela nous protégerait aussi bien de la Russie et ses chantages, que des supposées garanties américaines conditionnées à de lourds tributs financiers.
Ce serait une rupture radicale avec l’ordre international actuel, mais après une phase de désordre relatif, la situation se stabiliserait. Les États-Unis et la Russie seraient furieux, ce qui démontrerait le renforcement de la position de l’Europe dans le monde.
Sur quels partenaires la Pologne devrait-elle compter ?
Pendant trente ans, la Pologne a compté sur les États-Unis pour la sécurité et l’Union européenne pour l’économie. Ce modèle ne fonctionne plus.
Pour bâtir un équilibre fonctionnel, il faut coopérer avec des États qui partagent le même niveau de risque et dont les sociétés refusent de devenir des colonies russes : la Suède, la Finlande, les États baltes, dans une moindre mesure la Roumanie. La Turquie entre aussi dans l’équation.
La Pologne et l’Ukraine sont la clé de cette configuration. C’est ainsi que dans l’Histoire, la République des Deux Nations [de 1569 à 1795, sur un territoire couvrant une grande partie des actuelles Pologne, Ukraine, Biélorussie ainsi que des États baltes, NDLR] a pu contenir la Russie impériale.
Une telle coalition permettrait de contrôler l’escalade dans la guerre hybride et de forcer la Russie à des dilemmes stratégiques profonds. Cela serait suffisant pour contenir une politique russe fondée sur la coercition et la violence à l’égard du continent européen.
Pensez-vous vraiment qu’une telle alliance serait suffisante pour faire face à la Russie ?
Complètement. Au nord, nous contrôlerions la mer Baltique. Au sud, nous repousserions la flotte russe en mer Noire. Et sur le plan terrestre, nous disposons de capacités d’attrition suffisantes.
Ensemble, les industries technologiques ukrainienne, scandinave et polonaise pourraient constituer une véritable barrière face à la Russie. Nous aurions besoin de capacités de frappe en profondeur sur le territoire adverse. Les Ukrainiens démontrent à quel point cela est crucial.
Du reste, le développement actuel des technologies militaires, la baisse des coûts et la démocratisation des systèmes de missiles, des drones de longue portée et des capacités de frappe rendent ce plan possible.
L’absence de dissuasion de ces pays, à ce stade, ne serait-elle pas leur grande faiblesse ?
C’est transitoire. Et puis, une dissuasion conventionnelle peut suffire. La Russie n’a pas utilisé l’arme nucléaire en Ukraine. L’Ukraine se défend sans craindre l’emploi de l’arme nucléaire sur son territoire. L’Europe a peur ; les Ukrainiens, non.
En outre, sur le plan conventionnel, il est possible d’exercer une dissuasion très efficace. Prenons l’exemple de l’oblast russe de Kaliningrad : il doit être un otage stratégique de l’État polonais. En cas de menace imminente d'attaque russe, la Pologne pourrait s’en emparer, et imposer un blocus maritime, aérien et terrestre, jusqu’à son asphyxie. Et la Russie ne pourrait pas réagir.
De la même manière, il est possible de bloquer l’ensemble du commerce russe dans le golfe de Finlande, ainsi qu’en mer Noire. Suivant un tel scénario, la Russie serait pratiquement privée de toute capacité d’exportation. C’est parfaitement réalisable. À une condition toutefois : être prêt à assumer cette confrontation.
Craignez-vous que la guerre menée par la Russie s'étende à d'autres pays que l'Ukraine ?
Oui. Les Russes se sentent aujourd’hui supérieurs militairement et psychologiquement. Ils pourraient s’emparer de Narva, en Estonie, sous prétexte de protéger les russophones. Les Américains diraient : "Bon, d’accord…". Et l’Europe occidentale ne réagirait pas.
Il ne s’agit pas seulement de points de PIB investis dans la Défense, de chiffres abstraits, mais d’être capable de franchir la frontière psychologique de la violence. Les Russes sont en train de le faire : ils tuent, ils meurent, ils sont prêts au sacrifice. Les Ukrainiens aussi, cela se ressent jusqu’à Kiev.
En Europe occidentale, ce n’est pas le cas. C’est pourquoi la seule réponse possible est une alliance régionale fonctionnelle, sinon, la Russie nous imposera sa propre architecture de sécurité.
Vous parlez de Narva. La Pologne pourrait-elle également constituer une cible ?
Oui, bien sûr. Il pourrait s’agir d’une attaque massive de drones. Ou bien la prise d’une petite ville à l’est de la Pologne, près de la frontière avec la Biélorussie, ou au nord, à proximité de l’oblast de Kaliningrad. Les Russes y positionneraient des unités de drones d’élite et révèleraient au grand jour l’impuissance polonaise face à ce type d’attaques.
L’Europe occidentale serait paralysée, enchaînant les réunions intergouvernementales… sans qu’il n’en ressorte rien de concret.
A quel horizon un tel scénario pourrait-il se produire ?
Je ne parle pas de deux ou trois ans, mais d'une période située bien avant. A mon sens, nous entrons dans cette situation critique dès maintenant, et à très grande vitesse.
Que devraient faire les décideurs politiques pour s’y préparer ?
Développer des capacités de défense active. Des unités militaires expérimentales, capables de combattre comme on le fait aujourd’hui à l’Est. Des capacités de frappes en profondeur, un renseignement capable d’opérer profondément à l’Est, et surtout des systèmes de drones et de robotisation avec des capacités de ciblage indépendantes des technologies américaines ou ouest européennes, pour réagir de manière autonome à la menace russe.
La Russie a remis en liberté le chercheur français de 49 ans Laurent Vinatier, a rapporté ce jeudi 8 janvier l'agence de presse russe Tass, citant le service russe de la sécurité intérieure (FSB).
La France estimait que Laurent Vinatier était arbitrairement détenu et demandait sa libération. Celle-ci a finalement eu lieu après la remise en liberté par la France d’un ressortissant russe incarcéré, le basketteur Daniil Kasatkin. Selon son avocat, le sportif arrêté en juin dernier à la demande des Etats-Unis pour une implication présumée dans des attaques informatiques, est rentré à Moscou par avion jeudi.
Considéré comme un "agent de l'étranger"
Une grâce présidentielle de Vladimir Poutine a alors été annoncée en faveur de Laurent Vinatier ce jeudi. Laurent Vinatier avait été condamné en octobre 2024 pour avoir enfreint des lois obligeant les personnes considérées comme des "agents de l’étranger" à s’enregistrer auprès des autorités russes. En détention, il avait ensuite fait l’objet d’une enquête supplémentaire pour espionnage et risquait un nouveau procès dans les mois suivants.
Le chercheur français Laurent Vinatier était soupçonné de collecte illégale d’informations sensibles sur l’armée russe et maintenu en détention à Moscou depuis octobre 2024.
De nouvelles données montrent que le Kremlin a tiré environ 7,2 milliards d’euros de ses exportations de gaz naturel liquéfié (GNL) vers l’Union européenne en 2025, révèle le quotidien britannique The Guardian. Une information qui met en cause certains gouvernements européens, accusés de financer via ces achats l’invasion de l’Ukraine par Vladimir Poutine.
C’est seulement le 3 décembre 2025 que les dirigeants de l’UE se sont engagés à interdire les importations de GNL russe — du gaz naturel refroidi à très basse température afin de faciliter son transport — d’ici le 1er janvier 2027 dans le cadre de la feuille de route REPowerEU, visant à mettre fin à la dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie.
15 millions de tonnes achetées au Kremlin en 2025
Mais pour l’heure selon les données du Guardian, les importations de GNL russe n’ont absolument pas décéléré malgré la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine, que l’UE est censée soutenir et protéger. Ainsi, plus de 15 millions de tonnes de GNL provenant du complexe de Yamal, situé dans la péninsule de Sibérie occidentale du même nom, ont transité vers des ports européens en 2025, pour un total de plus de 7 milliards d’euros versés au Kremlin selon les chiffres de l’ONG de défense des droits humains Urgewald. Pire encore : la part de l’UE dans les exportations mondiales de GNL de Yamal a même augmenté à 76,1 %. Ces importations restent légales et l’Europe centrale et orientale demeure fortement dépendante de cette énergie, raison pour laquelle l’UE se montrait jusqu’ici réticente à les interdire.
L’UE prend également part logistiquement aux exportations russes. Selon le journal, ce sont ainsi deux compagnies maritimes européennes qui assurent en grande partie la logistique de la plateforme d’exportation GNL de Yamal : la britannique Seapeak et la grecque Dynagas, qui assurent respectivement 37,3 % et 34,3 % du transport. Onze des quatorze méthaniers spécialisés brise-glace de classe Arc7 qui transportent le GNL depuis Yamal appartiendraient ainsi à Seapeak — détenue par le fonds d’investissement américain Stonepeak — et à Dynagas.
La France premier importateur européen
Selon Urgewald, 58 navires ont atteint le terminal belge en 2025, livrant 4,2 millions de tonnes de GNL, tandis que 87 navires ont livré 6,3 millions de tonnes de GNL aux ports français de Dunkerque et de Montoir en 2025, faisant de la France le plus grand importateur, avec TotalEnergies comme investisseur clé du projet Yamal. En comparaison, la Chine a reçu 3,6 tonnes de GNL.
L’accès aux ports européens, notamment celui de Zeebruges en Belgique, permet aux méthaniers brise-glace de retourner rapidement dans l’Arctique pour charger davantage de gaz, sans quoi ils devraient emprunter des routes bien plus longues et être immobilisés pendant des semaines lors de voyages vers l’Asie.
Le navire de gaz naturel liquéfié (GNL) Coral Favia à l’ancre. En arrière-plan, le méthanier Seapeak Hispania, qui avait chargé 140 000 mètres cubes de GNL en provenance d’Égypte.
La Chine a piraté les messageries électroniques utilisées par le personnel de plusieurs commissions influentes de la Chambre des représentants américaine, dans le cadre d’une vaste campagne de cyberespionnage connue sous le nom de Salt Typhoon, révèle le Financial Times ce jeudi 8 janvier. Selon des sources proches du dossier, les services de renseignement chinois ont accédé aux systèmes de messagerie de certains collaborateurs de la commission Chine, ainsi que des commissions des affaires étrangères, du renseignement et des forces armées. Ces intrusions ont été détectées en décembre, et l’identité exacte des personnes visées n’a pas été précisée, ajoute le quotidien financier.
Le ministère de la Sécurité d’État (MSS), les services de renseignement chinois, utilise le logiciel Salt Typhoon depuis plusieurs années pour infiltrer les communications téléphoniques. D'après des sources proches du dossier, il est difficile de déterminer si les courriels des parlementaires eux-mêmes ont été consultés. Les experts estiment néanmoins que cette attaque s’inscrit dans une campagne plus large, menée depuis au moins 2019, qui a permis à la Chine "de pénétrer les réseaux de plusieurs grands opérateurs télécoms, de fournisseurs d’accès à Internet, ainsi que des infrastructures gouvernementales, de transport, hôtelières et militaires sur tout le territoire américain", comme l'écrivaitL'Express en septembre dernier. Les enquêteurs ont lié cette campagne à au moins trois sociétés technologiques chinoises, travaillant pour des agences de renseignement militaires et civiles.
Mark Warner, principal démocrate de la commission du renseignement du Sénat, déclarait déjà en décembre, lors d’un événement du Defense Writers Group, qu’il était "déconcertant" que cette campagne chinoise ne suscite pas davantage d’attention. Jake Sullivan, ancien conseiller à la sécurité nationale du président Joe Biden, avait, lui, estimé que les entreprises de télécommunications américaines étaient "extrêmement vulnérables" à ce logiciel. Ce que souligne également le New York Times : "Des éléments essentiels du système de télécommunications américain sont trop anciens pour être modernisés avec les protections de cybersécurité actuelles. Certaines parties du système datent de la fin des années 1970 ou du début des années 1980."
"Spéculations et accusations infondées"
De son côté, le porte-parole de l'ambassade de Chine, Liu Pengyu, a condamné ce jeudi ce qu'il a qualifié de "spéculations et accusations infondées", tandis que le FBI s'est refusé à tout commentaire. La Maison-Blanche et les bureaux des quatre commissions qui auraient été visées par cette surveillance n'ont pas immédiatement répondu aux demandes de commentaires. Au début de l'année dernière, les États-Unis avaient imposé des sanctions au pirate informatique présumé Yin Kecheng et à la société de cybersécurité Sichuan Juxinhe Network Technology, les accusant tous deux d'être impliqués dans l'attaque Salt Typhoon.
À noter que cette campagne s’inscrit dans le cadre d’opérations répétées de cyberespionnage menées par les services chinois et l’Armée populaire de libération contre les infrastructures américaines. En 2024, un autre groupe parrainé par Pékin, Volt Typhoon, avait infiltré les systèmes énergétiques, de transport et de communication des États-Unis, dans ce qui était interprété comme une préparation à un éventuel conflit, rembobine une nouvelle fois le Financial Times. Salt Typhoon, plus ancien, reste particulièrement craint par les services américains, en raison de son ampleur et de sa capacité à collecter des données sensibles, y compris des communications téléphoniques de personnalités politiques et de hauts fonctionnaires.
Selon leNew York Times, "le piratage 'Salt Typhoon' pourrait annoncer une nouvelle ère dans les capacités cyber de la Chine, qui mettra à l’épreuve ses rivaux stratégiques, dont les Etats-Unis". Si les attaques chinoises contre les réseaux américains ne sont pas inédites, le ciblage explicite des messageries utilisées par le personnel de commissions du Congrès constitue une première connue à ce stade. Si l’ampleur exacte des intrusions reste à confirmer, cette affaire fait ressortir la vulnérabilité continue des systèmes de communication américains face aux campagnes sophistiquées de cyberespionnage menées par Pékin.
Voici le premier numéro d’une chronique dans laquelle je vais m’attacher à vous donner quelques clés dans le domaine de l’innovation de défense, des technologies et des enjeux géopolitiques qui en découlent.
Et pour cette première, je souhaitais rendre hommage à un immense auteur de science-fiction qui vient récemment de nous quitter : Pierre Bordage. Cet écrivain français remarquable a publié plus de 40 romans de science-fiction : le cycle de Wang ou celui de L’Enjomineur, ou encore la trilogie Les Guerriers du silence et a connu plusieurs adaptations, notamment en bande dessinée.
Pierre Bordage fut pendant dix ans le président d’un festival de science-fiction remarquable, Les Utopiales, qui a lieu chaque année à Nantes. C’est ce festival, et Roland Lehoucq, son successeur à la présidence, qui ont permis au ministère des Armées français de lancer en 2020 une initiative innovante et de remettre au centre du jeu l’exercice d’anticipation.
Dans le domaine militaire, la prospective et l’anticipation sont au centre de la réflexion stratégique. Pendant des années, la préparation du futur s’appuyait sur deux documents de réflexion : le PP30 (plan prospectif à trente ans publié par la DGA – direction générale de l’armement) et le BMP (oui, on aime bien les acronymes dans ce ministère). Ce dernier, qui signifie "besoin militaire prévisible" était rédigé par l’état-major des armées et éclairait notre besoin en termes de capacités nécessaires pour les dix ans à venir.
Bactérie mangeuse de plastique
Aujourd’hui, le PP30 n’existe plus, il a été remplacé par le Document de référence d’orientation de l’innovation de défense (oui, le Droid !), produit chaque année par l’Agence de l’innovation de défense. Mais ces documents sont rédigés par des ingénieurs, des militaires, des géopoliticiens qui ont, et c’est naturel, du mal à s’affranchir de leur poste actuel, de leur éducation, de leur manière de pensée. Autrement dit, lorsque l’on pose la question : quelles sont les menaces qui pourraient peser sur notre sécurité collective en 2050 ou 2060, la réponse est souvent floue, ou en droite ligne avec celles que nous connaissons aujourd’hui.
L’histoire récente, l’invasion de l’Ukraine en 2022, la guerre des drones que personne n’avait réellement anticipée, ou la désinformation et l’essor de l’intelligence artificielle nous démontrent que souvent, le futur est impensé. Or il est indispensable de se poser la question du long terme. Le président de la République a ainsi annoncé il y a quelques semaines le lancement du porte-avions de nouvelle génération. Ce dernier, s’il est mis à la mer en 2036 ou 2038… devra naviguer jusqu’en 2090 ! Quelles seront les technologies à bord ? Quelle sera notre société, et, partant, les menaces qui pourraient peser sur nous ? Penser un système comme un porte-avions, c’est se poser la question de son emploi dans un monde que nous ne connaissons pas encore.
Le ministère des Armées a donc lancé en 2020 l’expérimentation "Red Team". Des auteurs, scénaristes de science-fiction épaulés par des dessinateurs, des designers, des universitaires, qui travaillent en groupe, en suivant une méthodologie précise, pour penser nos sociétés à venir. Le but ? Penser hors du cadre, nous empêcher de dormir pour mieux nous préparer à ne pas subir. Cette expérimentation fut un succès et une première mondiale. Ces auteurs ont imaginé une nation pirate flottante, une guerre écosystémique dans laquelle le bricolage du vivant échappe à tout contrôle, ou encore un scénario dans lequel l’énergie est régulée, y compris dans les conflits. Avec comme résultats le lancement de plusieurs programmes innovants et classifiés, et la publication pour l’éclairage du grand public d’une série de livres aux éditions Les Equateurs, Ces guerres qui nous attendent, grand succès en librairie.
"Le jour d'après"
Cette réflexion se poursuit aujourd’hui avec le collectif Radar qui vient de publier un ouvrage intitulé Menaces 2035 dans lequel on évoque des scénarios comme une bactérie mangeuse de plastique qui échappe à tout contrôle, ou encore la géo-ingénierie du climat à des fins militaires.
Tout ceci démontre l’importance de l’exercice d’anticipation, par ailleurs une spécialité française. Française ? Ah non pas uniquement. En 1973 Richard Nixon avait créé l’ONA : Office of Net Assessment, au sein du Pentagone. Son rôle : être un laboratoire d’idées pour se projeter de vingt à trente ans dans le futur. L’ONA avait ainsi imaginé "le jour d’après" : comment réagir au premier contact avec une civilisation extraterrestre. Ce service avait contacté le ministère des Armées pour en savoir plus sur la Red Team.
Cela fut stoppé net en 2025 : sur ordre du président Trump, le secrétaire d’Etat à la Défense américain Pete Hegseth a supprimé l’ONA. Le village gaulois français résiste : devenue Radar, la Red Team a aujourd’hui tous les atouts en main pour continuer, en associant diverses communautés et cultures, à éclairer l’avenir. Comme un héritage de la créativité française dont Pierre Bordage fut une flamboyante incarnation.
Emmanuel Chiva, ancien directeur de l'Agence de l'innovation de défense, ancien délégué général pour l'armement
Jeudi 1er janvier, dans un immeuble de la rue Joseph II, à Bruxelles. Le Centre de coordination de la réaction d'urgence(ERCC), est en alerte. Dans cette salle de crise tapissée d'écrans qui surveillent la planète 24 heures sur 24, sept jours sur sept, les équipes viennent d'ouvrir un nouveau dossier : "Crans-Montana", du nom d'une station de ski suisse huppée où une catastrophe s'est produite voilà quelques heures à peine. Les membres de la cellule de crise étudient la liste des besoins que les autorités helvètes viennent de leur transmettre : lits de soins intensifs, médecins, capacités de transport médical aérien. Les agents suivent en temps réel ce qu’il se passe, où et quand, puis évaluent la réponse des secours (hélicoptères, ambulances, équipes médicales mobilisées) ainsi que l’impact humain : nombre de victimes, gravité des blessures, capacités hospitalières restantes, transferts de patients, tension sur les lits spécialisés...
"L'ERCC sert à coordonner l’acheminement de l’aide aux pays touchés par une catastrophe, qu’il s’agisse des secours d’urgence, d’expertise, d’équipes de protection civile ou d’équipements spécialisés", résume Eva Hrncirova, porte-parole de la Commission européenne en charge des questions de protection civile. Il s'agit du cœur opérationnel d'un outil méconnu du grand public : le mécanisme de protection civile de l'Union européenne (MPCU), qui dépend de la Commission européenne. Créé en 2001 et renforcé au fil des années, il est doté d’un budget de 3,3 milliards d'euros pour la période 2021-2027. C'est de ce dispositif de solidarité, unique au monde, dont Berne a bénéficié pour organiser le transfert des blessés vers des unités de soins spécialisées hors de ses frontières.
Le Centre de coordination des interventions d'urgence (ERCC) coordonne l'acheminement de l'aide aux pays touchés par une catastrophe, qu'il s'agisse de biens de première nécessité, d'expertise, d'équipes de protection civile ou d'équipements spécialisés.
Car le jour précédent, dans la nuit de la Saint-Sylvestre, à Crans-Montana, la fête s’est transformée en cauchemar. Le Constellation, bar discothèque prisé des jeunes vacanciers, s’est embrasé en un éclair. Le bilan est dramatique : quarante morts - dont neuf Français - et 116 blessés, parmi lesquels de nombreux grands brûlés. "Ce type de feu‑là regroupe tout ce qui fait l’horreur : la brûlure, la jeunesse et les lourdes séquelles. À chaque fois, c’est un événement qui marque l’ensemble du pays touché", constate le lieutenant-colonel Frédéric Harrault, porte-parole de la Sécurité civile française.
Très vite, les hôpitaux valaisans et romands se remplissent, puis des patients sont transférés ailleurs dans le pays. Mais une évidence s’impose : la Suisse ne pourra pas, seule, assurer le traitement de tant de blessés. Le pays dispose d’une quinzaine de lits de soins intensifs spécialisés dans la prise en charge des grands brûlés. La France, elle, en compte une cinquantaine. "Aucun pays au monde n’est en capacité d’absorber seul les 116 blessés, résume Frédéric Harrault. D'autant qu’ils doivent bénéficier très rapidement d’une prise en charge spécialisée – idéalement dans les premières 24 à 48 heures – faute de quoi le risque de décès dans les jours qui suivent augmente fortement".
Le premier déploiement des "équipes d'évaluation des brûlés"
C'est là que la mécanique bien huilée du MPCU entre en scène pour sauver des vies. Une fois que le Centre de coordination de la réaction d'urgence a analysé la situation, il diffuse, via une plateforme sécurisée, l’appel à l’aide à tous les États membres du dispositif européen. Il s'appuie alors sur le deuxième pilier du dispositif : le réseau de points de contact des différents pays membres, généralement rattachés aux services de protection civile ou de gestion de crise. Ces derniers indiquent ce que leur pays peut offrir : matériels, personnels, transports, etc. Dans le cas du drame suisse, vingt-trois pays européens se sont manifestés. Certains proposant des lits dans leurs services de grands brûlés, d’autres des avions sanitaires ou des équipes spécialisées comme les Burns Assessment Teams (BAT), les équipes d'évaluation des brûlés.
Créées il y a cinq ans, à la suite de l'incendie de la discothèque Colectiv, à Bucarest, en 2015 – qui avait fait 64 morts et révélé les limites de la coordination européenne face aux afflux de grands brûlés –, ces équipes n'avaient encore jamais été déployées sur le terrain. Composées d'au moins un chirurgien, d'un anesthésiste-réanimateur, d'infirmiers et d'un coordinateur, les BAT participent aux soins dès leur arrivée dans les services où les patients ont été admis en urgence et procèdent à un triage médical secondaire. Ce tri repose sur une évaluation fine de la surface brûlée, de la profondeur des lésions et de l’état des organes vitaux, afin de décider qui peut supporter un transfert aérien, vers quel type de plateau technique et avec quel niveau d’assistance pendant le vol. "Leur mission est de se rendre sur place le plus rapidement possible pour déterminer qui doit être déplacé, quels services peuvent les accueillir et les suivre sur le long terme, car les soins des grands brûlés peuvent durer des mois", résume Frédéric Harrault.
38 patients évacués, dont 16 en France
Dans le cas de Crans-Montana, la séquence a été plus chaotique. Avant même l'activation du MPCU, des hôpitaux suisses avaient déjà appelé des établissements français. "Comme nous avons constaté dès le jeudi 1er janvier l'arrivée de patients en France, nous nous sommes autosaisis et avons directement proposé une équipe BAT à Bruxelles", raconte le lieutenant-colonel Harrault. L’Europe a ensuite proposé son aide à la Suisse, qui a accepté le soir même. "C’est pour cette raison que notre BAT est arrivée le vendredi matin seulement", poursuit le porte-parole de la Sécurité civile française. Sur le terrain, l’équipe française se rend d’abord à Sion, où l’évaluation révèle que les victimes peuvent être traitées sur place. Elle se replie alors vers Lausanne, où elle identifie davantage de patients pouvant être acheminés ailleurs en Europe. "Identifier le bon endroit alors que le temps est compté constitue la principale difficulté", confirme Frédéric Harrault.
Finalement, l’opération a été un succès. "L'ERCC a coordonné l'évacuation médicale de 38 patients vers quatre pays : sept vers la Belgique, seize vers la France, huit vers l’Italie et sept vers l’Allemagne", détaille Eva Hrncirova. La répartition s’est faite en fonction de critères médicaux, mais aussi en tenant compte de la distance, de la langue et parfois des attaches familiales. Cinq pays ont assuré le transport sanitaire, depuis la Suisse ou d’autres hôpitaux européens : la France, l’Italie, le Luxembourg, la Roumanie et la Suisse elle‑même.
38 victimes ont été transportées et accueillies dans des hôpitaux des États membres de l'UE. 16 en France, 8 en Italie, 7 en Belgique et 7 en Allemagne. 5 pays ont assuré le transport : la Suisse (20 personnes), la Roumanie (8), l'Italie (7), le Luxembourg (2) et la France (1).
Ces évacuations ont aussi mobilisé le troisième pilier du dispositif : la réserve stratégique baptisée rescEU. Financée et gérée en partie par la Commission européenne, elle comprend notamment des avions de lutte contre les incendies, des avions sanitaires et des stocks médicaux d’urgence mobilisables. "Depuis 2019, les choses se sont accélérées, notamment à cause des feux de forêt puis du Covid-19. RescEU est monté en puissance : auparavant chaque pays offrait son équipement, désormais, l’Europe se dote elle-même de moyens d’action, hébergés par les États membres, mais activés par l’Union européenne", souligne Frédéric Harrault.
Un mécanisme ouvert au monde
Depuis sa création, le MPCU a déjà été activé plus de 800 fois pour répondre à des catastrophes au sein et hors de l’UE : incendies de forêt, inondations, séismes, pandémies, crises de réfugiés. L'opération suisse s'inscrit dans une série de drames similaires : en mars 2025, le mécanisme avait été déclenché après l'incendie d'une discothèque à Kočani, en Macédoine du Nord, là aussi pour organiser des évacuations de grands brûlés.
À chaque fois, le mécanisme permet de déployer en quelques heures des équipes et des moyens coordonnés, alors même que les systèmes de santé des pays touchés sont sous tension. Le MPCU prend en charge une partie significative des dépenses de transport et des coûts opérationnels : jusqu'à 75 % pour les États membres. Pour les autres, une partie des frais de transport est prise en charge par solidarité et les soins prodigués aux patients sont d’abord assumés par les États d’accueil, mais ils sont ensuite réglés par des accords bilatéraux et les régimes d’assurance maladie.
Outre les 27 pays de l’Union européenne, dix Etats tiers participent au MPCU : l’Albanie, la Bosnie-Herzégovine, l’Islande, la Macédoine du Nord, la Moldavie, le Monténégro, la Norvège, la Serbie, la Turquie et l’Ukraine. Mais pas la Suisse. Berne discute depuis plusieurs années de la possibilité d’adhérer formellement à ce mécanisme, mais le Conseil fédéral a décidé, en novembre 2025, de repousser cette adhésion. Motif invoqué : les bases légales actuelles ne le permettraient pas et le gouvernement suisse préfère attendre une révision du règlement de l’UE.
Pourquoi la Suisse en a-t-elle bénéficié ?
Pourquoi ce report n’a-t-il pas empêché la Suisse de bénéficier de l’activation du dispositif comme pays tiers ? Tout simplement parce que le règlement européen prévoit ce cas de figure. En effet, tout pays au monde peut solliciter le MPCU en cas de catastrophe majeure. Cela a été le cas pour des évacuations médicales d’Ukrainiens vers l’Europe dès mars 2022, ou pour envoyer des équipes de secours après les séismes en Turquie et en Syrie en février 2023. C'est cette disposition qui a permis à la Suisse d’en bénéficier.
Le coût d’une adhésion est évalué à environ 10 millions de francs suisses (9,6 millions d’euros) par an. En échange, la Suisse bénéficierait d’un accès systématique au mécanisme, d’un droit de codécision, d’une participation aux capacités communes, ainsi que d’un accès élargi aux réseaux des États participants. Du côté helvète, on relativise l'enjeu. "La qualité de membre à part entière n'aurait rien changé dans le cas présent pour la Suisse du point de vue de l'aide médicale", a récemment assuré Philippe Boeglin, porte-parole de l'Office fédéral de la protection de la population auprès de nos confrères du Temps.
Une Europe basée sur la solidarité
Mais maintenant que les blessés sont pris en charge, une discussion plus politique se profile déjà à Bruxelles et à Berne, afin de déterminer la place de la Suisse dans ce dispositif qu’elle hésite à rejoindre, mais qu’elle vient d’utiliser dans sa dimension la plus concrète, celle qui consiste à partager des lits de réanimation et des équipes médicales. "Ce mécanisme est basé sur le devoir de solidarité, inscrit noir sur blanc dans les traités européens, rappelle le lieutenant-colonel Harrault. C’est cette Europe basée sur la solidarité qui fait notre force".
Crans-Montana offre ainsi un rare instantané d’une Europe qui fonctionne comme elle a été pensée sur le papier : solidaire, avec une mutualisation volontaire de moyens, où un pays débordé peut s’appuyer sur les autres sans renoncer à sa souveraineté. Derrière les sigles et les acronymes administratifs de l'Union européenne se cache une réalité très simple : des médecins qui se relaient dans des unités surchauffées, des logisticiens qui dénichent des avions à la dernière minute, des administrations qui acceptent de prendre en charge des patients qu’elles n’avaient jamais vus. Une Europe bureaucratique, peut-être, mais qui, certains jours, se transforme en salle d’urgences commune… et fonctionnelle.
Des personnes applaudissent les secouristes près du bar « Le Constellation », après un incendie et une explosion meurtriers survenus lors d'une soirée du Nouvel An dans la station de ski huppée de Crans-Montana, dans le sud-ouest de la Suisse, le 4 janvier 2026.
L’Italie semble desserrer l’étau autour de l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et les pays du Mercosur, laissant entrevoir une ouverture qui pourrait débloquer sa ratification. Mercredi 7 janvier, le ministre italien des Affaires étrangères, Antonio Tajani, a jugé qu’un tel accord offrirait des "avantages énormes" et un "potentiel considérable" pour l’Europe. Une inflexion de ton notable, alors que l’Italie figurait jusqu’ici parmi les États les plus réticents à la signature du texte, aux côtés de la France. Après une réunion des ministres de l’agriculture des Vingt-Sept mercredi, les États membres devraient se prononcer sur l’accord ce vendredi 9 janvier.
Antonio Tajani a toutefois tenu à réfuter toute idée de volte-face. "L’Italie n’a jamais changé de position", assure-t-il dans un communiqué, affirmant avoir toujours soutenu la conclusion de l’accord, à condition que les "préoccupations légitimes du secteur agricole" soient prises en compte. Le chef de la diplomatie italienne a salué, à ce titre, les nouvelles mesures annoncées par la Commission européenne en faveur des agriculteurs, au moment où Bruxelles cherche à lever les derniers blocages autour de cet accord controversé.
Ce glissement italien rebat les cartes alors que la colère agricole en France continue. Dans la nuit de mercredi à jeudi, des agriculteurs opposés à l’accord sont arrivés à Paris, certains tracteurs rejoignant la tour Eiffel pour bloquer plusieurs axes routiers. Leur crainte ? Que l'entrée en vigueur du traité avec les pays sud-américains entraîne une concurrence déloyale avec leurs marchandises.
Or le changement de braquet italien fragilise la position française à Bruxelles. Sans l’Italie, Paris ne pourra pas réunir une minorité de blocage au Conseil de l'UE, malgré l'appui de pays ouvertement hostiles au traité, comme la Pologne ou la Hongrie, et même si d’autres pays restent critiques, à l'image de l'Autriche, des Pays-Bas et de l'Irlande. Le camp favorable à l’accord, conduit par l’Allemagne et l’Espagne, pourrait ainsi sortir renforcé.
Quelques garanties italiennes arrachées à Bruxelles
Encore en décembre 2025, Rome avait rejoint Paris pour demander le report de la signature du traité, jugée "prématurée", en réclamant des garanties supplémentaires — contrôles phytosanitaires renforcés, mécanismes de sauvegarde, fonds de compensation pour les agriculteurs. Depuis, la Commission européenne a fait un geste. Mardi 6 janvier, la présidente du Conseil italien, Giorgia Meloni, s'est dite "satisfaite" de la décision de Bruxelles de débloquer par anticipation des fonds alloués à l’agriculture, et de modifier le cadre financier pluriannuel afin de dégager 45 milliards d’euros supplémentaires pour la politique agricole commune à partir de 2028. Une concession présentée comme une victoire par Rome.
Pour autant, l’Italie ne donne pas encore un total feu vert à l’accord. Le ministre de l’Agriculture, Francesco Lollobrigida, a indiqué au quotidien économique Il Sole 24 Ore que Rome faisait pression pour abaisser le seuil de déclenchement des clauses de sauvegarde, le ramenant de 8 % à 5 %. Selon ce mécanisme, l'accord serait suspendu si les importations en provenance d'Amérique latine dépassaient ce seuil ou si les prix agricoles européens chutaient d'un montant supérieur. " Nous voulons que ce seuil de 8 % soit abaissé à 5 %. Et nous pensons que les conditions sont réunies pour y parvenir", a déclaré Francesco Lollobrigida. L'Italie souhaite s'assurer que les produits agricoles importés dans l'UE respectent les mêmes normes que celles exigées des producteurs européens, a-t-il aussi indiqué.
Rome avance donc ses pions avec prudence. L’Italie dit se projeter davantage dans l’accord, sans s’y engager pleinement pour l'instant. Une position intermédiaire qui pourrait suffire à faire basculer le rapport de force européen. Quitte à laisser Paris bien isolée.
La Première ministre italienne, Georgia Meloni, exige toujours des garanties concernant l'accord du Mercosur, sans pour autant exclure sa signature désormais.
"Ça pourrait être l'affaire du siècle", s'emballeThe Economist. Depuis plusieurs jours, la Maison-Blanche s'accroche à l’idée d’une acquisition du Groenland, invoquant des impératifs de sécurité nationale. Une perspective fermement rejetée par les dirigeants du territoire autonome, du Danemark et par plusieurs responsables européens, qui rappellent que l’île n’est pas à vendre. L’opposition affichée de la Première ministre danoise, Mette Frederiksen, et des autorités de Nuuk n’a pourtant pas freiné les ardeurs de Donald Trump et de son entourage.
"Nous avons besoin du Groenland pour des raisons de sécurité nationale", a martelé le président républicain ce week-end, évoquant sans preuve une présence russe et chinoise accrue. Son secrétaire d’État, Marco Rubio, a indiqué aux parlementaires que l’administration privilégiait une acquisition négociée plutôt qu’un recours à la force et qu’il devait rencontrer des responsables danois la semaine prochaine pour en discuter. Pour rappel, les États-Unis avaient déjà envisagé par le passé l’achat du Groenland. L'Express fait le point sur les questions soulevées par une telle idée.
Y a-t-il des précédents d'achat de territoires ?
Un tel achat est théoriquement possible, "même si l’expansion territoriale par le biais de paiements en or ou autres est devenue plus rare à l’époque moderne", explique leWall Street Journal. L’histoire montre ainsi que l’argent a déjà redessiné des frontières, en particulier aux États-Unis. Washington a ainsi acheté les îles Vierges au Danemark en 1917. Bien avant, sous la présidence de Thomas Jefferson, la Louisiane avait été rachetée à la France en 1803.
"Les États-Unis ont également acquis tout ou partie de territoires devenus la Floride, la Californie, le Nevada, l’Utah ou l’Arizona auprès de l’Espagne et du Mexique. L’Alaska, achetée à la Russie en 1867, représente à elle seule environ un cinquième du territoire américain actuel", poursuit le quotidien américain. Après la Seconde Guerre mondiale, l’administration américaine a exploré la possibilité d’un achat du Groenland, sans succès : le Danemark a opposé un refus. En 1951, les deux pays ont finalement signé un traité autorisant le maintien des forces américaines sur l’île et qui accorde à Washington une large marge de manœuvre pour l’exploitation d’installations militaires.
Combien coûterait le rachat du Groenland ?
Le prix d’un tel rachat reste hautement spéculatif. "Les estimations de la valeur du Groenland avancées par les économistes oscillent entre 12 milliards et plus de 1 000 milliards de dollars", note le Wall Street Journal. Faute d’acquisitions territoriales comparables ces dernières décennies, toute projection demeure incertaine. Une chose est toutefois acquise : le montant serait sans commune mesure avec l’offre formulée par Washington en 1946, qui proposait 100 millions de dollars pour l’île — l’équivalent de plus de 1,6 milliard de dollars aujourd’hui, inflation comprise.
L’un des derniers échanges fonciers entre États remonte à 1958, lorsque le Pakistan avait racheté pour 3 millions de dollars le port de Gwadar au sultanat de Mascate et d’Oman. Dans ce contexte, la perspective de mobiliser des milliards, voire des milliers de milliards de dollars d’argent public pour une île largement recouverte de glace pourrait être très mal reçue par l’électorat "Make America Great Again" (Maga), relève la BBC.
Quelles modalités ?
Le statut du Groenland au sein du Royaume du Danemark fait l’objet de débats politiques internes depuis des décennies. Longtemps, ces discussions ont porté sur une éventuelle indépendance de l’île, et non sur un changement de nationalité — une hypothèse remise sur la table lors du premier mandat de Donald Trump. Colonisé par l’union dano-norvégienne dès 1721, puis administré par le Danemark seul à partir de 1814, le Groenland s’est doté d’un Parlement en 1979 avant d’obtenir un statut de large autonomie en 2009. Cette législation prévoit que toute décision de séparation relève exclusivement du peuple groenlandais.
Sur le plan juridique, toute cession devrait donc être approuvée par le Groenland lui-même, même si le Danemark conserverait un rôle politique et moral, soulignent les experts. En cas de vente, les fonds reviendraient à l’île, et non à Copenhague, soulignent nos confrères de TF1 Info. Côté américain, l’opération supposerait un financement validé par le Congrès et l’approbation des deux tiers du Sénat, une majorité jugée difficile à atteindre. L’accord devrait enfin recevoir l’aval de l’Union européenne, rappelle la BBC.
Et si le Danemark refuse ?
Donald Trump et son entourage n’excluent pas le recours à la force pour prendre le contrôle du Groenland : "L’utilisation de l’armée américaine est toujours une option", a rappelé la porte-parole de la Maison-Blanche, Karoline Leavitt. Cette hypothèse a gagné en crédibilité après l’arrestation récente de Nicolas Maduro par des forces spéciales américaines, perçue comme un signal de durcissement. Si la faible population de l’île — 56 000 habitants pour un territoire plus vaste que le Mexique — la rendrait militairement contrôlable par une force limitée, une telle intervention porterait un coup sévère à l’Otan et aux relations transatlantiques, déjà fragilisées par les tensions entre Washington et ses alliés européens.