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Appel inattendu avec Donald Trump : comment la Colombie a évité l’escalade militaire américaine

10 janvier 2026 à 17:46

Un "malade" gérant "des usines de cocaïne" qui expédiraient de la drogue aux Etats-Unis. Voilà comment Donald Trump qualifiait le président colombien Gustavo Petro le 3 janvier dans un contexte de tensions entre Washington et Bogota à la suite de l'opération militaire américaine au Venezuela contre Nicolas Maduro. Interrogé sur la possibilité d'une opération militaire américaine dirigée cette fois contre la Colombie, Donald Trump avait répondu : "Ça me paraît une bonne idée."

Les menaces de Donald Trump semblent avoir été prises au sérieux par l'ancien guérillero Gustavo Petro. Moins d'une semaine après ce regain de tensions entre Washington et Caracas, le changement de ton est notable après un appel téléphonique entre les deux dirigeants, mercredi le 7 janvier. Donald Trump a annoncé vendredi qu’il rencontrera son homologue colombien à la Maison-Blanche début février. "Je suis certain que cela se passera très bien pour la Colombie et les Etats-Unis, mais il faut absolument empêcher l'entrée de cocaïne et d'autres drogues aux Etats-Unis", a écrit Donald Trump sur les réseaux sociaux. "Cela a été un grand honneur de parler avec le président de la Colombie, qui m'a téléphoné pour m'expliquer la situation en matière de drogues et concernant d'autres désaccords que nous avons eus. J'ai apprécié le fait qu'il m'appelle et le ton qu'il a employé et j'ai hâte de le rencontrer dans un avenir proche."

De son côté, Gustavo Petro a déclaré que cet échange "amical" était "historique". Dans un entretien accordé à El Pais, le président colombien de gauche a indiqué que, lors de cette conversation, Donald Trump lui a "confié qu'il envisageait de commettre des actes répréhensibles en Colombie". "Le message était clair : ils préparaient déjà quelque chose, ils planifiaient une opération militaire", raconte Gustavo Petro au quotidien espagnol.

Des attaques sur les réseaux sociaux pendant un an

L'appel cordial entre les deux hommes est une rupture avec l'approche adoptée par les deux dirigeants depuis près d'un an, consistant à utiliser les réseaux sociaux pour s'attaquer mutuellement, souvent par des publications sarcastiques et acerbes, à leurs politiques et personnalités respectives. Ce changement de ton inattendu pourrait modifier le cours des événements dans une région devenue instable après l’enlèvement du président vénézuélien par les Etats-Unis.

Si tel est le cas, ce serait grâce à cet appel téléphonique organisé à la hâte par des membres des deux gouvernements. Dans une interview accordée au New York Times jeudi, Gustavo Petro a précisé avoir parlé pendant la majeure partie des 55 minutes de l'appel, ne laissant à Donald Trump la parole que pendant les 15 dernières minutes. Gustavo Petro a déclaré qu'aucune exigence ni proposition concrète de collaboration n'avait été formulée, ce qui viendrait plus tard, peut-être lors de la visite à la Maison-Blanche en février.

Comme le mentionne le New York Times, cet échange soulève la possibilité que Gustavo Petro, à l'instar des dirigeants de gauche au Brésil et au Mexique, puisse éviter les sanctions brandies par Washington, telles qu'une action militaire unilatérale ou des droits de douane supplémentaires, et trouver un juste milieu entre satisfaire aux exigences de Donald Trump et rester fidèle à ses convictions. Gustavo Petro, dont le mandat arrive à échéance, quittera ses fonctions cette année, et les élections sont prévues en mai et juin prochain.

"Il voulait se concentrer sur un sujet précis : le narcotrafic"

Le président colombien a clairement indiqué qu'il ne dissimulerait pas ses convictions pour apaiser Donald Trump et qu'il chercherait à défendre son point de vue par le dialogue. Dans l'interview accordée au quotidien américain, Gustavo Petro a précisé qu'il comptait toujours interroger Donald Trump sur son soutien aux énergies fossiles au détriment des énergies renouvelables. Il a également qualifié de "fasciste" le service américain de l'immigration et des douanes (ICE), dont les agents ont été impliqués dans une fusillade mortelle cette semaine au Minnesota, tuant une femme de 37 ans.

Le sujet sur lequel les deux dirigeants semblaient s'accorder était la nécessité de lutter activement contre la production et le trafic de drogue, a indiqué Gustavo Petro. "Il n'a pas parlé du Venezuela, ni d'aucun sujet international. Il voulait se concentrer sur un sujet précis : le narcotrafic", a déclaré le président colombien à propos de son homologue américain, qui s'est entretenu avec lui en présence de plusieurs responsables, dont le vice-président J.D. Vance et le secrétaire d'Etat Marco Rubio.

Comme le note le quotidien américain, la position de Gustavo Petro sur la question semble s'être durcie. Deux éléments semblent accréditer cette ligne. D’abord, la suspension des pourparlers de paix avec l'ELN, un groupe révolutionnaire colombien devenu narco-guérilla qui s'est de plus en plus heurté aux forces gouvernementales et aux groupes rivaux, notamment le long de la frontière avec le Venezuela, et qui a été cité dans l'acte d'accusation du gouvernement américain contre Nicolas Maduro. Gustavo Petro a déclaré que, le week-end dernier, il avait demandé à son conseil de sécurité d'autoriser une intensification des opérations militaires contre ce groupe. Gustavo Petro a également réaffirmé à Donald Trump que les saisies de cocaïne atteignent un niveau record. Le taux de croissance de la culture de la coca en Colombie a ralenti, mais il reste à des niveaux historiques, tout comme la production de cocaïne.

© REUTERS

Le président américain Donald Trump s'est entretenu par téléphone avec le président colombien Gustavo Petro le 7 janvier 2026.

Cette négociation secrète entre le Vatican et les États-Unis pour offrir une porte de sortie à Nicolas Maduro

10 janvier 2026 à 15:25

Le Vatican est une puissance spirituelle… mais aussi diplomatique. Vendredi 9 janvier, le pape Léon XIV, premier pape américain, a dénoncé le recours à la force militaire pour atteindre des objectifs diplomatiques lors d'un discours annuel de politique étrangère. "Une diplomatie qui promeut le dialogue et recherche le consensus de tous a été remplacée par une diplomatie de la force", a déploré le souverain pontife, élu en mai dernier, devant 184 ambassadeurs accrédités au Vatican.

Faisant référence à la capture, le week-end dernier, du président vénézuélien Nicolas Maduro par le président américain Donald Trump, il a appelé les gouvernements du monde à respecter la volonté du peuple vénézuélien à l'avenir et à sauvegarder ses droits humains et civils. En décembre dernier, Léon XIV, qui a critiqué certaines politiques de Donald Trump par le passé, avait exhorté le président américain à ne pas évincer Nicolas Maduro en recourant à la force militaire. "Le bien du peuple vénézuélien bien-aimé doit prévaloir sur toute autre considération", avait déclaré le souverain pontife. Le Washington Post révèle que le Vatican a même négocié avec les Etats-Unis afin d’offrir une porte de sortie à Nicolas Maduro avant sa capture par Washington.

Dans une enquête publiée vendredi 9 janvier, le quotidien américain dévoile les contours d’une réunion tenue la veille de Noël au Vatican, et jusqu'alors passée sous silence. Ainsi, le cardinal Pietro Parolin, numéro deux du pape et médiateur diplomatique de longue date, a convoqué en urgence Brian Burch, ambassadeur des Etats-Unis auprès du Saint-Siège - cette entité juridique qui représente l’Église catholique à l’ONU - pour obtenir des précisions sur les projets américains au Venezuela, selon des documents gouvernementaux obtenus par le Washington Post. Pietro Parolin aurait demandé si les États-Unis ne ciblaient que les trafiquants de drogue, ou si l'administration Trump cherchait également à changer de régime. Selon ces documents, Pietro Parolin a concédé que Nicolas Maduro devait partir, mais le Vatican a exhorté les Etats-Unis à lui offrir une porte de sortie.

Moscou prêt à accorder l'asile à Nicolas Maduro

Toujours selon ces documents, lors de cette conversation avec Brian Burch le 24 décembre dernier, le cardinal italien Pietro Parolin, figure influente du pays, a déclaré que la Russie était prête à accorder l'asile à Nicolas Maduro. Le Venezuela représente un point d'appui important pour Moscou en Amérique latine. La Russie a notamment accordé des prêts considérables à Caracas, lui a apporté un soutien financier vital pour l'aider à surmonter les sanctions américaines et demeure un acteur majeur de l'industrie pétrolière vénézuélienne.

Pietro Parolin a également imploré les Américains de faire preuve de patience pour amener le dirigeant autoritaire à accepter cette offre. "Ce qui a été proposé à Nicolas Maduro, c'est qu'il puisse partir et profiter de son argent", a déclaré une personne au fait de l'offre russe à nos confrères américains. "L'une des conditions était que Vladimir Poutine garantisse sa sécurité."

Pietro Parolin a suggéré que les Etats-Unis pourraient fixer une date limite pour le départ de Nicolas Maduro du pays et donner des assurances à sa famille. Le cardinal a en outre exprimé sa "très grande perplexité face au manque de clarté de la stratégie américaine au Venezuela", toujours d’après ces documents. Il a appelé à la patience, à la prudence et à la retenue. Mais la Maison-Blanche avait fini d'attendre et la suite de l'histoire est connue : une semaine après cette réunion secrète au Vatican, Nicolas Maduro et sa femme étaient ainsi arrêtés par les forces spéciales américaines lors d'un raid qui a fait environ 75 morts et transférés à New York pour y être jugés pour trafic de drogue.

La longue tradition de médiation du Vatican

Comme le précise le Washington Post, la réunion tenue secrètement au Vatican s'inscrivait dans une série de tentatives infructueuses - menées par les Américains et leurs intermédiaires, les Russes, les Qataris, les Turcs, l'Église catholique et d'autres - pour désamorcer une crise diplomatique grandissante et trouver un refuge pour Nicolas Maduro avant le raid américain visant à l'enlever.

Le Vatican joue depuis longtemps un rôle crucial dans les négociations internationales avec Caracas. Il y a dix ans, le Saint-Siège a tenté, sans succès, de parvenir à un accord entre Nicolas Maduro et l'opposition divisée. Plus récemment, le Vatican a cherché à instaurer un dialogue avec le gouvernement vénézuélien par l'intermédiaire de ses hauts dignitaires ecclésiastiques sur place.

Pietro Parolin, qui avait auparavant été nonce apostolique à Caracas, porte un intérêt particulier au Venezuela. Il a également servi d'intermédiaire auprès de l'administration Trump sur les dossiers ukrainien et russe, selon une source proche des négociations interrogée par le quotidien américain.

Un pape américain en conflit ouvert avec Donald Trump

La position du pape sur le Venezuela illustre deux visions du monde des deux hommes qui paraissent incompatibles. En tant que chef d'une communauté mondiale de 1,4 milliard de catholiques, Léon XIV occupe une position d'influence rare, lui permettant de contester la politique de Donald Trump. Le président américain se doit donc d'agir avec une prudence inhabituelle lorsqu'il le confronte, relève Politico. Donald Trump, qui a l'habitude de fustiger ses détracteurs avec des invectives, s'est montré exceptionnellement mesuré face aux critiques du pape, notamment parce qu'il compte un grand nombre de catholiques parmi son électorat.

Les proches de Donald Trump n'hésitent quant à eux pas à le critiquer. Les conservateurs catholiques proches de Donald Trump l'ont dénoncé comme "pape marxiste woke"," "laïc", "mondialiste" et même “apostat”, rappelle Politico. De son côté, le pape ne semble pas rechercher activement la confrontation avec Donald Trump. "Il évitera toute attaque personnelle", a déclaré un responsable du Vatican à Politico. "Il s'appuiera sur l'enseignement de l'Église, non pas en réaction à Donald Trump, mais comme il le dirait de toute façon."

La question migratoire est devenue le principal champ de bataille entre le pape libéral et les conservateurs américains ces derniers mois. Le souverain pontife s’inscrit en faux contre la rhétorique déshumanisante et la violence dont sont victimes les personnes visées par la politique d'expulsion de Donald Trump. Léon XIV a lancé un appel public pour que les migrants aux Etats-Unis soient traités avec humanité et dignité. Sa détermination à défendre ce qu'il considère comme des principes moraux non négociables, notamment la protection des plus faibles, se heurte toutefois de plus en plus aux fondements du trumpisme.

© REUTERS

Le président américain Nicolas Maduro arrive le 5 janvier 2026 au tribunal de Manhattan, à New York (États-Unis), pour comparaître devant un juge américain.

"Isolement de la France", "une plaie pour Macron"... Le raté français sur le Mercosur vu d'Europe

10 janvier 2026 à 12:33

Vingt-cinq ans de négociations pour l'adopter. Les États membres de l'Union européenne (UE) ont approuvé vendredi 9 janvier la signature de l'accord de libre-échange avec le bloc sud-américain Mercosur malgré l'opposition de plusieurs pays, dont la France. Les ambassadeurs des Vingt-Sept réunis à Bruxelles ont donné leur feu vert à cette signature, décision confirmée par la suite par les pays de l'UE.

Ces autorisations ouvrent la voie à la signature de l'accord par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, avec le Marché commun du Sud, qui regroupe l'Argentine, la Bolivie, le Brésil et le Paraguay, à Asuncion. La cérémonie de signature de cet accord, le plus important signé par l'UE en matière d'allègement douanier puisqu'il supprimerait quatre milliards d'euros de surtaxes sur les exportations, aura lieu ce 17 janvier.

L'Italie longtemps hésitante

L'accord a été arraché par la Commission européenne, notamment grâce au soutien de l'Italie, resté longtemps incertain, qui a fini par céder après la promesse faite par Ursula von der Leyen d'une avance sur 45 milliards d'euros d'aides de la politique agricole commune (PAC) débloquée en 2028 - plus tôt que prévu. "Un geste particulièrement destiné à l'Italie, qui menaçait de faire pencher la balance contre le Mercosur et qui est désormais convaincue", indique le quotidien suisse Le Temps. Emmanuel Macron a également salué cette annonce, sans pour autant se laisser convaincre de pencher en faveur du "oui".

Privée du soutien de l'Italie, la France n'était plus en mesure de bloquer l'approbation du texte. Bien que la Pologne, la Hongrie, l'Irlande et l'Autriche aient également voté contre, les opposants au Mercosur n'arrivaient plus à atteindre le seuil de la minorité de blocage qui nécessite de représenter au moins 35 % de la population européenne. Au moins 15 pays représentant 65 % de la population totale du bloc européen ont voté pour.

Un moment qui "restera à jamais une plaie pour Emmanuel Macron"

Pour Le Temps et bien d'autres, l'opposition publique du président français sur le sujet "isole la France". "Les diplomates français se plaignent que (la présidente italienne du Conseil des ministres, NDLR) Giorgia Meloni revendique le succès comme le sien, car ils auraient été ceux qui auraient travaillé avec la Commission pour des mesures en faveur de l'agriculture", indique Il Foglio. Selon le quotidien italien milanais, qui a interrogé "plusieurs sources", Emmanuel Macron s'était pourtant "convaincu qu'il n'y avait plus de raison de s'opposer au Mercosur", conscient "à quel point la signature sur le Mercosur est importante économiquement et géopolitiquement pour une UE qui a besoin d'une stratégie de diversification devant Donald Trump". Mais confronté à la colère de ses agriculteurs "qui bénéficient d'un fort soutien dans la population", selon le quotidien allemand Tageszeitung, Emmanuel Macron était "contraint de voter 'non' contre ses convictions, d'accepter d'être mis en minorité dans l'UE et de subir des critiques en France pour son isolement et sa défaite", estime Il Foglio. "L'alternative était de voter 'oui', d'enflammer la protestation agricole, de provoquer la chute du gouvernement Lecornu et d'être accusé de trahir la France", ajoute le quotidien milanais.

"Face à l'impopularité profonde de l'accord en France, Emmanuel Macron se retrouve dans la position délicate de devoir s'y opposer tout en défendant les concessions obtenues", estime également Politico Europe. "L'incapacité de la France à stopper le Mercosur restera à jamais une plaie pour Emmanuel Macron", juge ce média. "L'échec du président français, fervent europhile, à empêcher la conclusion de l'accord est un constat humiliant du déclin de l'influence de Paris au sein de l'UE, où la France a longtemps été réputée pour son exceptionnalisme et son droit de veto." En outre, analyse Politico, "l'incapacité de la France à bloquer l'accord commercial UE-Mercosur vendredi permet aux partis d'opposition d'enfoncer le clou face à un Emmanuel Macron déjà fragilisé pour le reste de son mandat".

Un vote crucial du Parlement européen

Le Parlement européen devra toutefois se prononcer à majorité simple sur l'accord avec le Mercosur avant qu'il n'entre en vigueur. Le soutien du Parlement sur les questions de libre-échange "ne sera pas chose aisée", rappelle El Pais. "Cela pourrait même déclencher une nouvelle motion de censure contre le gouvernement d'Ursula von der Leyen, cette fois-ci de la part du groupe d'extrême droite Patriots", relève le quotidien espagnol.

"Le scrutin pourrait être très serré : dans l’assemblée, les considérations idéologiques se superposent aux sensibilités nationales", indique également Le Soir, précisant qu'une "fronde monte déjà". Ainsi, quelque 150 députés européens issus de plusieurs groupes politiques, soit un cinquième du Parlement, appellent déjà l'assemblée à saisir la Cour de justice de l'Union européenne (CJUE), constate le quotidien belge. "Si cette résolution devait être votée et la Cour saisie, cela suspendrait la ratification par les eurodéputés", selon le quotidien belge. "L'étape de la signature de l'accord ne constitue pas la fin de l'histoire", affirmait laconiquement jeudi Emmanuel Macron par le biais d'un communiqué de l'Elysée.

© via REUTERS

La France va voter contre l'accord commercial entre l'Union européenne (UE) et le Mercosur, a déclaré jeudi 8 janvier 2026 Emmanuel Macron.

Donald Trump, Vladimir Poutine, Xi Jinping : les prédateurs du nouvel ordre mondial

10 janvier 2026 à 12:30

L’année 2026 est déjà celle de l’accélération des pays prédateurs. Dans la nuit du 2 au 3 janvier, les Etats-Unis ont lancé à la surprise générale une opération d’ampleur pour capturer le président vénézuélien Nicolas Maduro. Le déploiement massif de la marine américaine au large du pays ces six derniers mois n’était donc pas qu’une opération de communication politique. En kidnappant un chef d’Etat en exercice, Donald Trump a planté un nouveau clou sur le cercueil du droit international. "Ce n'est clairement pas une victoire pour la démocratie, s'inquiète Mary Ellen O'Connell, professeure de droit et juriste américaine. C'est sans aucun doute une terrible atteinte à l'Etat de droit."

Cette opération militaire spectaculaire offre un contraste saisissant avec l’échec de la Russie à enlever - voire éliminer-, en février 2022, le président ukrainien Volodymyr Zelensky. Une question se pose maintenant : si le Venezuela est la dernière victime de ce nouveau Far-West mondial… qui sera la prochaine ? Partout, les appétits s’aiguisent, les budgets militaires s’accroissent, et les déclarations belliqueuses se multiplient.

Le Groenland, territoire danois hautement stratégique et riche en ressources naturelles, tombera-t-il bientôt dans l’escarcelle de l’administration Trump ? Taïwan, l’île qui résiste encore à Xi Jinping, pourra-t-elle faire front encore longtemps ? Sans parler de l’Ukraine, bien sûr, convoitée par Vladimir Poutine…

Pour tout comprendre au nouvel ordre mondial en train de se mettre en place, retrouvez les analyses de Jean-Dominique Merchet, spécialiste des questions de défense à L'Express, et Christopher Sabatini, chercheur et spécialiste de l’Amérique latine à l’institut britannique Chatham House, dans notre nouveau long format vidéo, disponible en haut de cet article et sur tous nos réseaux sociaux.

© L'Express

Le nouveau far west mondial

Groenland : l'Europe a-t-elle les moyens de dissuader Donald Trump ?

10 janvier 2026 à 08:45

Moins d’une semaine après les nouvelles menaces de Donald Trump de prendre le contrôle du Groenland, un vent de panique souffle toujours sur le Vieux Continent. Loin de voir la pression retomber, la cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, a dénoncé le 8 janvier des propos "extrêmement inquiétants", et appelé à "s’en tenir" au respect du droit international. La veille, Paris avait annoncé que le sujet figurait au menu d’une réunion prévue le même jour avec Berlin et Varsovie. Au cœur des discussions : la question de la réponse à apporter en cas d’action hostile de Washington contre ce territoire de 2 millions de kilomètres carrés appartenant à la couronne danoise.

A ce stade difficile toutefois de savoir ce qu’a précisément en tête l’administration américaine, qui n’a cessé de souffler le chaud et le froid quant à la nature de ses intentions. "Toutes les options sont toujours sur la table pour le président Trump", a déclaré la porte-parole de la Maison-Blanche, Karoline Leavitt, le 7 janvier, tout en ajoutant que la "diplomatie" restait la première d’entre elles. Une chose est sûre : en cas d'opération militaire de la première puissance mondiale, difficile pour les Européens d’espérer tenir tête. "Il n'y a aujourd'hui ni les capacités militaires ni la volonté politique au niveau des Etats européens d'entrer dans un conflit avec les Etats-Unis", glisse un ancien diplomate européen.

Bien que faisant pâle figure face à des forces américaines dotées d’un budget hypertrophié (près de 900 milliards de dollars en 2025), les Européens sont-ils pour autant dépourvus de moyens de pression ? "Sur le plan économique, il existe des leviers, note Tara Varma, directrice du bureau parisien du German Marshall Fund of the United States (GMF). Car si les Européens sont très dépendants du marché américain, l’inverse est vrai aussi." Avec plus de 1 680 milliards d’euros d’échanges en 2024, les Etats-Unis et l’Europe restent en effet réciproquement les plus grands partenaires commerciaux.

"Bazooka commercial"

Entre autres dispositifs dans la caisse à outils européenne, son instrument anti-coercition (ACI), parfois surnommé de "bazooka commercial", dont s’est dotée l’UE en décembre 2023, et qui lui permet de coordonner rapidement des mesures de rétorsion. "Cela fait clairement partie de l’arsenal, confirme Sébastien Maillard, conseiller spécial de l'Institut Jacques Delors. En cas d’activation, cet instrument pourrait par exemple restreindre l’accès au marché européen à certaines entreprises américaines."

Un moyen de pression potentiel contre les géants de la tech, qui continuent de tirer une large part de leurs revenus du marché européen. En 2025, Apple a ainsi réalisé près de 27 % de son chiffre d'affaires en Europe, et Meta (qui regroupe Facebook, Instagram et WhatsApp) 23 % un an plus tôt. "L’Europe constitue un marché qui n’est pas nécessairement remplaçable pour eux, abonde Tara Varma. L’objectif serait de pousser les dirigeants de ces grandes entreprises à convaincre l’administration américaine de la nécessité de conserver des liens relativement apaisés." Ce ne serait pas la première fois que les Européens serrent la vis. En septembre, Google avait écopé d’une amende de près de 3 milliards d’euros pour violation des règles de concurrence, tandis que trois mois plus tard, le réseau social X, en écopait, lui, d’une de 120 millions d’euros sur fond de non-respect de la loi sur les services numériques (DSA), suscitant dans un cas comme dans l’autre l’ire de Washington.

Autre levier : diversifier progressivement les approvisionnements en gaz alors qu’au cours des deux premiers mois de 2025, le Vieux Continent représentait 65 % des exportations américaines de GNL (contre 48 % en 2024), afin d’accroître la pression sur les producteurs outre-Atlantique. Le 7 janvier dernier, l’eurodéputé danois Per Clausen a ainsi appelé au gel de l’accord commercial controversé conclu à la hâte l’été dernier entre Ursula von der Leyen et Donald Trump à Turnberry - qui prévoit entre autres un engagement européen à acheter pour 750 milliards de dollars de produits énergétiques américains d’ici 2028 en échange de droits de douane limités à 15 %.

Exercice d'équilibriste

Ce n’est pas l’unique option pour accroître le coût d’une action hostile de Washington. "Dans une logique dissuasive, les Européens pourraient réduire ou cesser les achats de bons du trésor américain, juge Yves Bertoncini, consultant en affaires européennes. Ce qui in fine se ressentirait sur les marchés financiers et pourrait accroître la pression." Actuellement, les pays européens, Royaume-Uni inclus, détiennent 2 360 milliards de dollars de dette américaine, soit près de 30 % des titres détenus par des acteurs situés en dehors des Etats-Unis.

Encore abasourdis par la brutalité du locataire de la Maison-Blanche, les Européens oseront-ils toutefois s’engager un rapport de force et prendre le risque de s’exposer à de lourdes représailles ? "Je reste sceptique, jauge un fin connaisseur de la diplomatie européenne. Dans un contexte où de nombreux pays dépendent encore des Etats-Unis pour assurer leur sécurité, l’utilisation de ces leviers économiques constitue un risque que beaucoup ne sont pas prêts à prendre."

A fortiori à l’heure où continue de s’intensifier la menace russe sur le Vieux Continent. "Les pourparlers en Ukraine influent sur la capacité des Européens à montrer les dents, résume Sébastien Maillard. Tout l’enjeu est de parvenir à contenir les Américains au Groenland, sans pour autant les perdre en Ukraine." La rencontre prévue la semaine prochaine entre le chef de la diplomatie américaine, Marco Rubio, et les dirigeants du Danemark apportera sans doute de premiers éléments de réponse.

© REUTERS

L'Europe a-t-elle vraiment les moyens de riposter face aux menaces de Donald Trump sur le Groenland ?

Corée du Nord : pour Kim Jong-un, hors de question de subir le même sort que Nicolas Maduro

10 janvier 2026 à 07:45

La capture, le 3 janvier, du président vénézuélien Nicolas Maduro rend nerveux le régime nord-coréen. Sa crainte : voir son leader, Kim Jong-un, subir le même sort que le satrape de Caracas. D’où un communiqué au vitriol, dès le lendemain de l’opération américaine, par l’agence officielle KCNA, fustigeant un "acte hégémonique des Etats-Unis" ou encore une "violation grave de la souveraineté du pays" et une "atteinte flagrante à la Charte des Nations Unies et au droit international".

Pyongyang en a rajouté une couche le 5 janvier, à la faveur de tirs de missiles hypersoniques menés sous la supervision de Kim Jong-un. Ces lancements ont été présentés par les organes de propagande comme une "tâche stratégique très importante" pour maintenir et développer une "force de dissuasion nucléaire puissante et fiable" dans un contexte de "crise géopolitique et des événements internationaux complexes". Une allusion claire à l’arrestation de Nicolas Maduro et un message pour le président américain, Donald Trump : l’arsenal nucléaire de la Corée du Nord distingue la famille Kim du clan Maduro. Et il peut servir si nécessaire.

Pour les exégètes du régime nord-coréen, la réaction du régime prouve que la spectaculaire opération menée au cœur de la nuit sur Caracas a surpris Pyongyang. "Kim Jong-un constate une nouvelle fois la puissance et la menace que représentent les États-Unis, qui peuvent faire tout ce qu’ils veulent", observe Koh Yu-hwan, professeur d'études nord-coréennes à l'université Dongguk, à Séoul.

Une paranoïa compréhensible

Tout en étant convaincus que les États-Unis ne peuvent pas mener une telle opération contre eux, les dirigeants du Nord devraient renforcer davantage les contrôles internes pour faire face à toute éventualité et écarter le risque d’infiltrations au sein du pouvoir.

La prudence - voire la paranoïa - nord-coréenne peut se comprendre. Le Venezuela est un des rares pays d'Amérique latine à entretenir des liens diplomatiques avec son régime. Avant Nicolas Maduro, il y a eu le dictateur irakien Saddam Hussein, chassé du pouvoir par les Américains en 2003, et le tyran libyen Mouammar Kadhafi, renversé et tué en 2011 parce qu’il avait - selon les analystes nord-coréens - renoncé à son arsenal nucléaire. A la mort de Mouammar Kadhafi, la Corée du Nord avait interdit à ses ressortissants de l’étranger de rentrer au pays et avait renforcé les contrôles idéologiques internes. Le régime s’inquiétait des risques de troubles internes et avait jugé nécessaire de bloquer les informations sur la disparition du chef d'Etat Libyen.

Pyongyang n’oublie pas non plus que Donald Trump a envisagé pendant son premier mandat (2016-2020) des frappes préventives sur des sites sensibles nord-coréens afin de dissuader le pays de poursuivre son programme nucléaire et balistique - avant de se tourner vers des solutions diplomatiques pour tenter de négocier la dénucléarisation du pays. L’administration Trump a aussi commandité des opérations militaires secrètes sur le sol nord-coréen, révélées à travers l’échec d’une mission de la SEAL Team 6 des forces spéciales, menée au début de 2019 pour installer un système d’écoutes en Corée du Nord.

"Unité de décapitation"

Même si Séoul et Washington ont déclaré ne pas chercher à faire tomber le gouvernement nord-coréen, ces deux pays ont bien établi des stratégies visant à renverser Kim Jong-un. En 2017, l’armée sud-coréenne a créé une "unité de décapitation" sur le modèle de l’unité d’élite américaine Delta Force qui a capturé Nicolas Maduro. Sa mission : éliminer les dirigeants nord-coréens en cas de guerre. Des entraînements spécifiques sont régulièrement inclus dans les exercices annuels organisés par les deux alliés.

Face à ces menaces, le régime nord-coréen a modifié en 2022 sa loi sur la politique nucléaire. Désormais, l’usage des armes atomiques peut être décidé en cas d’attaque contre ses dirigeants. "Si les États-Unis éliminaient Kim Jong-un, le vice-président Pak Jong-chon, numéro 2 de la puissante Commission militaire centrale du Parti, hériterait du contrôle des armes nucléaires et lancerait une frappe contre les États-Unis, précise Cheong Seong-chang, de l’institut Sejong à Séoul. Et s’il était capturé, Pak Jong-chon ou Kim Yo-jong, sœur du dirigeant et directrice adjointe du Comité central du Parti, brandirait la menace de frappes nucléaires contre les États-Unis ou leur allié sud-coréen pour exiger le retour du leader."

L’affaire vénézuélienne donne ainsi l’opportunité à la propagande nord-coréenne d’insister sur l’idée que "malgré les difficultés économiques, le développement des armes nucléaires est justifié", complète Lim Eul-chul, de l’université Kyungnam. Le coup de force américain à Caracas interroge aussi sur les répercussions du coup de force américain à Caracas sur l’organisation d’un éventuel sommet Kim-Trump, envisagé en marge de la visite du président américain en Chine, prévue en avril. Michael Bosack, ancien de la Commission militaire d’armistice des Nations unies en Corée, estime que le régime "pourrait déterminer que c’est le refus de Nicolas Maduro de traiter avec Donald Trump qui a conduit à son arrestation, ce qui l’inciterait à changer de cap et à rouvrir les canaux de dialogue".

Koh Yu-hwan, de l’université Dongguk, rappelle toutefois que la situation a changé depuis le premier mandat de Donald Trump, quand le président américain menaçait de déchaîner sur la Corée du Nord le "feu et la furie". "Aujourd’hui, Kim Jong-un a achevé le développement de ses capacités nucléaires. Il peut même se permettre de refuser que la dénucléarisation soit un prérequis pour discuter."

Le "leader suprême" peut aussi compter sur le soutien de la Russie, avec laquelle il a signé en juin 2024 un accord de partenariat stratégique prévoyant une assistance mutuelle en cas d’agression. La Chine devrait aussi l’épauler. Pékin retisse les liens avec son allié historique nord-coréen, comme l’a montrée l’invitation de Kim Jong-un aux célébrations, en septembre, du 80e anniversaire de la victoire sur le Japon. Mais même protégé par son puissant parrain, une chose est certaine : Kim Jong-un ne baissera jamais la garde.

© via REUTERS

Le dirigeant nord-coréen Kim Jong Un visite les principales entreprises d'armement au cours du dernier trimestre 2025, sur cette photo publiée par l'agence de presse officielle nord-coréenne Korean Central News Agency le 26 décembre 2025. KCNA via REUTERS
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