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"Une Europe nouvelle pourrait naître en 2026" : Hubert Védrine décrypte la crise de l’Occident

3 février 2026 à 17:30

Depuis le "schisme" trumpiste, l’occident géopolitique né de la Seconde Guerre mondiale vacille. "Ne parlons pas d’ordre mondial. Ce qui existe est un désordre évolutif", estime Hubert Védrine, invité du deuxième épisode du podcast géopolitique de L’Express, Les temps sauvages. Les Européens découvrent leur solitude. Selon l’ancien ministre des Affaires étrangères, ils vont devoir opérer une "révolution conceptuelle" en admettant que les autres ne pensent pas comme eux, et "en renonçant à se prétendre le centre du monde".

Le grand anthropologue français, Maurice Godelier, avec qui il publie un livre d’entretiens, Après l’Occident ?’ (Perrin/Robert Laffont), estime, lui, que les Européens doivent "abandonner leur vision obsolète et ingénue du monde pour redevenir un pôle de référence et d’attraction." Il appelle à un "réarmement moral" pour "mieux répondre à la gangrène antilibérale qui se propage au sein de chaque pays européen". Ce dialogue de haute volée, qui enjambe les siècles avec une joyeuse érudition, réunit deux pourfendeurs de l’universalisme. Tout en critiquant le wokisme et le "droit-de-l’hommisme", ne donnent-ils pas du grain à moudre à tous les contempteurs de l’Occident et aux thuriféraires du relativisme ? Hubert Védrine répond à ces interrogations et ces critiques dans Les temps sauvages. Pour approfondir le sujet, L'Express publie quelques extraits de son livre avec Maurice Godelier.

L'Europe après l'Occident

Hubert Védrine : Le "schisme" assumé par Trump et Vance permet-il encore d’utiliser le terme d’Occident pour englober les États-Unis et l’Europe (et quelques autres), comme si de rien n’était ? Je ne le crois pas. Le retour à une Amérique du XIXe siècle conduit plutôt à réfléchir à ce que doit et pourrait devenir l’Europe dans ce contexte et, par ailleurs, à ses relations futures avec les autres pôles occidentaux dans le monde : Japon, Corée du Sud, Australie, Nouvelle-Zélande, Israël. Mais tout cela n’empêchera pas la persistance de l’Occident comme état d’esprit pendant un certain temps, chez tous ceux qui, en Europe et aux États-Unis, continueront de se penser, malgré le trumpisme, un rôle privilégié, une mission, au nom d’une supériorité civilisationnelle ou morale. Et d’autre part, chez ceux qui continuent à raisonner en termes d’Occident à dépasser ou à combattre. Mais il existe aussi une dernière hypothèse selon laquelle Trump voudrait récupérer un Occident "trumpisé", à sa main, dans le cas où les Européens auraient raté l’occasion historique d’enfin devenir une puissance […]

Si une Europe nouvelle, menacée par Poutine et lâchée ou combattue par Trump, mais encore dépendante de lui, apparaît en 2026 à l’issue d’un processus de "destruction créatrice", elle devra s’interroger : la priorité absolue n’est-elle pas de préserver la civilisation européenne et son incomparable mode de vie, plutôt que de se lancer dans de nouvelles aventures missionnaires ? A moins qu’une synthèse originale soit formulée, dont la difficulté peut se résumer ainsi : peut-il y avoir un universalisme sans impérialisme, un soft power sans hard power ou, à la limite, un hard power sans impérialisme ?

Maurice Godelier : L’Europe ne peut pas et ne doit pas reprendre à nouveau la politique de l’Occident missionnaire, ni prendre la place ou jouer le rôle d’une Amérique impérialiste. Elle doit devenir un pôle de référence et d’attraction en revenant à ses racines démocratiques, par une sorte de prosélytisme renouvelé en commençant par l’intérieur, c’est-à-dire via une refondation et un enrichissement de ses valeurs. Dans ce cas, si l’Amérique est autoritaire ou carrément impérialiste, l’Europe se trouvera face à un dilemme : préserver sa civilisation et ses racines par une refondation donc ; ou devenir une sorte de sanctuaire au sein duquel on préserverait pieusement par des prières et des bénédictions des valeurs vidées de leur sens et de leur potentialité, et qui deviendrait le cercueil de l’Occident.

H. V. […] Pour réhabiliter la démocratie en Europe […], il faut que ces mêmes élites se résignent à prendre en compte une partie des demandes populaires (sécurité, maîtrise des flux migratoires), sinon les électeurs en colère détruiront à coups de démocratie directe la démocratie représentative, sourde selon eux à leurs demandes.

M. G. L’urgence commande un réarmement moral dans les domaines du travail, de l’enseignement, de la jeunesse, de la démocratie, venant s’ajouter à un réarmement industriel et militaire. Et il faudra mieux répondre à la gangrène antilibérale qui se propage au sein de chaque pays européen.

La fin de la parenthèse occidentale ?

H.V. Après la crise de Suez en 1956, MacMillan, devenu Premier ministre (Eden ayant été écarté après la débâcle de Suez), reçut l’ambassadeur des États-Unis de l’époque, Winthrop Aldrich, et lui aurait dit en substance : "Cher ami, nous, les Occidentaux, on a eu un bon moment quand même. C’était vraiment bien. Ça a duré cinq cents ans à peu près. Mais c’est fini. L’avenir, c’est les Noirs et les Jaunes (il parle dans le langage de l’époque)." MacMillan, en 1955 ! Hélène Carrère d’Encausse pensait la même chose, peu avant sa mort. Ce n’est évidemment pas vrai quand on voit la puissance américaine encore colossale, dont on ne sait pas ce qu’elle va devenir avec Trump. Mais il y a pas mal de gens dans le fameux Sud "global", même s’il est hétéroclite et divisé, qui pensent ainsi. Les Brics ne sont certes ni globaux ni homogènes – par exemple, l’Inde n’acceptera jamais de dépendre du leadership chinois –,même si la balourdise des droits de douane de Trump les a rapprochées. Par ailleurs, certains des Brics sont des démocraties (l’Inde à nouveau, l’Afrique du Sud, le Brésil). D’autres pays du "Sud", comme le Mexique, ne veulent pas être confondus avec les autocraties. Il n’empêche que pour agir intelligemment d’un point de vue européen, on ne peut pas ignorer le sentiment antioccidental, même s’il est plus rhétorique que géopolitique. En tout cas, il ne faut pas les (ré)unifier contre nous par une stigmatisation angoissée, mais les traiter au cas par cas, intelligemment, et éviter de les coaliser par de grossières erreurs politiques, psychologiques, ou linguistiques. À cet égard, la situation au Proche-Orient est caricaturale et catastrophique.

M.G. – Je suis d’accord. La puissance et les intérêts de l’Inde de Modi n’ont rien à voir avec la situation de l’Afrique du Sud, sans parler de celle d’États comme le Niger ou le Burkina Faso. Vous l’avez dit, l’Inde ne sera jamais le vassal de la Chine, mais l’Afrique du Sud ou le Burkina Faso pourraient bientôt le devenir. C’est pourquoi j’affirme que le Sud "global" n’existe pas. Il existe plusieurs Sud, et la Russie n’est pas un peuple du Sud. Toutefois ce qui les rassemble, c’est en effet de ne plus vouloir se soumettre à l’ordre mondial occidental.

Les COP plus importantes que les insipides G20

M.G. Revenons-en à l’une des dimensions essentielles de l’occidentalisation : l’expansion du capitalisme. Il est devenu mondial à partir du moment où Deng Xiaoping fait entrer l’énorme Chine dans le système capitaliste, comme le fit Gorbatchev avec la Russie. Il est alors devenu le premier et le seul système économique véritablement mondial. La mondialisation a enrichi, chez nous, les grandes entreprises et, dans un premier temps, les classes moyennes. Mais les délocalisations ont appauvri de nombreuses régions de France et augmenté l’influence de Marine Le Pen et du Rassemblement national. Il s’est passé la même chose aux États-Unis, ce qui a nourri le vote trumpiste. La mondialisation de l’économie est inévitable parce que beaucoup de pays n’ont pas de pétrole, de gaz, de lithium, de terres rares ou suffisamment de ressources alimentaires. Cela étant dit, je pense que l’on va voir apparaître, pour des raisons géopolitiques, une fracture en deux mondialisations : l’une rattachée aux États-Unis, l’autre à la Chine. On ira chercher son pétrole, non plus là où il est le moins cher, mais là où se trouvent nos alliés politiques.

H. V. Je vais vous dire avec mes mots comment j’analyse ce phénomène. Commençons par la mondialisation : il y en a eu d’autres avant. Et concernant la plus récente, que j’appelle l’américano-globalisation des trois dernières décennies, elle a pris la forme d’une dérégulation, d’une financiarisation et d’une dollarisation. Il faudrait y distinguer les mondialisateurs et les mondialisés, qui n’avaient en général rien demandé. Les mondialisateurs ont été des idéologues, des théoriciens, des forces économiques, au départ américains, un peu après 1945, massivement après 1992, des entreprises multinationales – en fait occidentales –, des puissances, des pays. Et les Américains étaient tellement convaincus qu’aucune force ne pouvait contrecarrer la leur, qu’ils ne pouvaient que gagner, qu’ils étaient pour l’ouverture totale des frontières (des autres). C’est l’époque de l’érection du protectionnisme en mal absolu, de l’hyperpuissance, de l’arrogance et de la désinvolture olympienne. Tout cela est devenu, en plus ingénu, la vision de l’OMC et celle de la Commission européenne qui a joué activement cette carte, jusqu’à il y a peu. Ce qui a enrichi une partie du monde.

Après le 11-Septembre, la crise des subprimes, le changement de ligne de la Chine en 2017, le Covid, Poutine, l’Ukraine, et surtout le retour de Donald Trump, cette période-là s’est achevée. La mondialisation ne va pas s’arrêter pour autant, parce qu’il y a toujours des forces financières colossales et des innovations technologiques – on ne va pas désinventer Internet, les porte-conteneurs, les portables ou les batteries. Déjà avant Trump, elle se fragmentait, les chaînes de valeur étaient un peu raccourcies ou modifiées. Mais je ne crois pas à la constitution de blocs complètement séparés, hermétiques, du fait de l’interdépendance qui demeurera plus ou moins, et que vous avez rappelée. Le dollar restera longtemps dominant ; la Russie sera reléguée pour un temps, imprévisible, à moins que Trump ne force les Européens à reprendre les relations avec elle ; la Chine exercera une grande influence sur le fameux Sud mal nommé "global" (par l’économie, les routes de la soie, les Brics), mais pas sur l’Inde, et ne pourra pas encore substituer le yuan au dollar. Et de nombreux pays vont jouer du "multi-alignement", forme de sous-gaullisme opportuniste. Cette mondialisation poursuivie malgré tout va être de plus en plus contrainte par le compte à rebours écologique, qui va nourrir une panique croissante, même si en 2024, du fait des contraintes ubuesques imposées aux agriculteurs européens, l’écologisation nécessaire et vitale a connu de leur fait un coup d’arrêt, qu’il faudra dépasser, malgré Trump, qui sur ce point est criminel !

Dans les années qui viennent, les réunions mondiales les plus importantes et les plus tendues seront de plus en plus les COP, climat et biodiversité. Plus importantes que l’Assemblée générale des Nations unies, toujours bavarde, ou même les insipides G20 ou la rhétorique de plus en plus offensive des Brics. Je le répète : malgré Trump !

© IP3 PRESS/MAXPPP

L'ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine, le 23 septembre 2025.

Trump, Poutine, Groenland : et si le chaos international chamboulait la présidentielle de 2027…

3 février 2026 à 12:03

Ils sont un certain nombre à miser sur le contexte international pour rebattre les cartes de la présidentielle. Les Français, pronostiquent-ils, s’en remettront à des personnalités d’expérience capables de tenir la barre par gros temps. Le potentiel géopolitique des candidats fera la différence. François Hollande, Jean-Luc Mélenchon, Dominique de Villepin, Edouard Philippe et Michel Barnier avancent leurs états de service. "Ce qui compte dans le moment présent, estimait récemment le premier nommé sur BFMTV, c’est qui veut-on mettre au plus haut sommet, compte tenu des responsabilités qui sont celles du président de la République et de ce qui est en train d’être bouleversé dans le monde avec Donald Trump".

Sorti du tunnel budgétaire, le Premier ministre Sébastien Lecornu entend bien lui aussi s’exprimer sur ces questions à l’occasion des prochaines discussions sur la loi de programmation militaire. Ancien détenteur du portefeuille des Armées, il a publié en 2024 chez Plon un essai de géostratégie intitulé Vers la guerre ? qu’il a depuis actualisé en édition de poche. Il est question d'un nouvel ouvrage dans les prochains mois sur les questions de fond.

Une manière de prendre de la hauteur et de disqualifier les néophytes dans ce domaine. Message à peine subliminal : ils ont à peine assimilé leurs cours de HGGSP et confondent le G20 avec un supermarché. Moi président, suggère Hollande, je ne demanderais pas à Trump "où est-ce qu’il trouve toute cette énergie ?" (dixit Jordan Bardella).

En jouant la carte internationale, les candidats mappemonde veulent aussi contraindre les populistes à désigner leurs ennemis. Les Insoumis et le RN devront clarifier leur position vis-à-vis de la Russie Poutiniste et de l’Amérique Trumpiste. Ce mardi 3 février, le groupe Patriotes pour l’Europe que préside Jordan Bardella organisait au Parlement européen un colloque sur la liberté d’expression avec des trumpistes du think tank The Heritage Foundation.

Or, selon le dernier baromètre Eurobazzoka de Cluster 17 pour Le Grand Continent, la géopolitique creuse de nouveaux clivages : 25 % des électeurs du RN voient en Trump un ennemi (contre 55 % pour l’ensemble des Français), 20 % un ami (contre 7 %), la moitié ne tranchant pas.

Néanmoins, Vladimir Poutine incarne encore aux yeux des Français la principale figure de la menace (avec une note de 6,8, contre 5,3 pour Trump). Pas certain que le plaidoyer de Jean-Luc Mélenchon pour "réintégrer la Russie dans le concert européen" soulève les foules. Rappelons-le : le vainqueur de la présidentielle pourra déclencher le feu atomique. Un effet dissuasif pour les électeurs ?

© REUTERS

Le président américain Donald Trump et son homologue russe Vladimir Poutine à l'issue de leur rencontre à Anchorage, en Alaska, le 15 août 2025
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