Au cours de l'année 2025, plusieurs navires de la marine allemande ont été la cible de tentatives de sabotage alors qu'ils stationnaient à quai. Cinq au total, tous dans le port de Hambourg, au nord du pays. Un sabotage a été découvert lors des contrôles avant le départ alors que l'un des navires, la corvette "Emden", se préparait pour son voyage inaugural vers la ville portuaire de Kiel, sur les bords de la mer Baltique.
Ce mardi 3 février, deux hommes identifiés comme étant des travailleurs sur ces navires ont été arrêtés, a annoncé le parquet de la grande ville portuaire. L'un, âgé de 37 ans et originaire de Roumanie, interpellé à Hambourg, l'autre, âgé de 54 ans, en Grèce, d'où il est originaire.
Graviers dans le moteur et coupure de courant
Selon le quotidien allemand Der Spiegel, l'enquête porte précisément sur sept cas de tentative de sabotage sur cinq navires de la marine allemande. Le journal rapporte notamment un incident début 2025 au cours duquel 20 kilogrammes de graviers abrasifs ont été placés dans le bloc-moteur de la corvette "Emden". L'autre incident majeur ayant conduit à des vérifications a été observé sur la corvette "Cologne", où les suspects auraient coupé l'alimentation électrique du navire, risquant de déclencher un incendie. Selon les premiers éléments de l'enquête, des conduites d'eau douce auraient également été coupées, et des bouchons de réservoirs de carburant subtilisés.
Selon le parquet général, qui précise que les enquêtes sont toujours en cours, ces activités de sabotage auraient pu causer des dommages importants si elles n'avaient pas été détectées. D'après les informations du Spiegel, les deux suspects travaillaient sous contrat pour un groupe hambourgeois qui propose des services de réfection, notamment dans le domaine de la protection des surfaces et de la corrosion des navires. Les enquêteurs soupçonnent ces deux hommes notamment parce que les périodes de sabotages correspondaient systématiquement avec leurs heures de travail en 2025. Ainsi, les enquêteurs ont indiqué que les graviers retrouvés dans le moteur de l'Emden étaient en réalité destinés à des travaux de sablage (une technique de nettoyage et de décapage de surface). Une tâche qui incombait ce jour-là aux deux hommes arrêtés.
L'ombre de la Russie
Au moment de leur arrestation, à Hambourg et dans un village de Grèce, les domiciles des deux hommes ont également été perquisitionnés par les autorités des deux pays. Selon des responsables de la police grecque, l'homme de 54 ans a été arrêté à l'aube chez lui dans le nord de la Grèce après l'émission d'un mandat d'arrêt européen au nom de l'Allemagne. Les policiers ont entre autres saisi six téléphones portables, trois clés USB, une carte SIM, un disque dur, ainsi que des preuves de 19 comptes bancaires, rapporte l'agence de presse Reuters.
S'exprimant lors d'une conférence de presse, un porte-parole du bureau du procureur de Hambourg a refusé de donner plus de détails sur la provenance des ordres de sabotages et leurs motivations. Il n'empêche qu'à Berlin, les spéculations sont déjà vives à propos d'une implication de la part de Moscou. D'autant que les navires corvettes ciblés sont particulièrement destinés aux opérations en mer Baltique où la marine allemande a considérablement développé ses activités ces dernières années en raison de la menace russe. Par le passé, des dirigeants politiques et responsables militaires ont déjà accusé la Russie de s'engager dans des actes de sabotage, d'espionnage et de guerre hybride depuis l'invasion de l'Ukraine en 2022.
La guerre de l'information se joue aussi en orbite dans l'espace. Selon des révélations faites par le journal britannique Financial Times, des communications non cryptées d'au moins douze satellites européens clés auraient été interceptées par deux appareils spatiaux russes. Autrement dit, la Russie, par le biais de deux satellites délibérément stationnés à proximité des engins européens, a pu intercepter des communications et peut-être d'autres données plus ou moins sensibles.
Manœuvres suspectes répétées en orbite
Les satellites espions russes en question, appelés "Luch-1" et "Luch-2", sont particulièrement surveillés par les instances européennes spatiales depuis plusieurs années, notamment parce qu'ils ont effectué des manœuvres suspectes répétées en orbite. Et ce, de façon plus intense ces trois dernières années, dans le contexte de l'invasion russe en Ukraine. Toujours selon le Financial Times, qui a pu consulter les données orbitales, les deux satellites russes se sont attardés à proximité des engins européens pendant des semaines. Depuis son lancement en 2023, Luch-2 s'est approché de 17 satellites européens, rapporte le quotidien.
Les deux appareils russes sont soupçonnés de "faire des sigint (intelligence des signaux)", a déclaré le major-général Michael Traut, chef du commandement spatial de l'armée allemande, au Financial Times, faisant référence à la pratique consistant à rester à proximité des satellites de communication occidentaux. Ceux approchés par Luch-1 et Luch-2 sont principalement utilisés à des fins civiles, notamment pour la télévision par satellite, et dans de plus rares cas, pour des communications gouvernementales sensibles et militaires.
Possibles interférences
Auprès du journal britannique, un haut responsable européen s'est dit "préoccupé par le fait que des informations sensibles, notamment les données de commande des satellites européens, ne soient pas cryptées, car beaucoup ont été lancés il y a des années sans ordinateurs embarqués avancés ni capacités de cryptage". Les deux satellites russes auraient ainsi pu récupérer de nombreuses informations, alors que les engins européens ciblés desservent tout le continent européen ainsi que de grandes parties de l'Afrique et du Moyen-Orient.
Selon les analystes, les données collectées pourraient même permettre à la Russie de prendre le contrôle des satellites européens, et de manipuler leurs propulseurs pour les déplacer, voire les faire s'écraser sur Terre. En outre, les renseignements recueillis par Luch-1 et 2 pourraient également aider Moscou à coordonner des attaques plus lointaines contre les intérêts occidentaux.
Cet espionnage via satellites est loin d'être une nouveauté. Déjà en 2018, la ministre des Armées française de l'époque, Florence Parly, avait publiquement accusé la Russie "d’acte d’espionnage" contre le satellite militaire franco-italien Athena-Fidus, pour tenter d’intercepter des communications sécurisées. Le satellite Luch-1 était alors pointé du doigt. "Les réseaux satellites sont un talon d'Achille des sociétés modernes. Quiconque les attaque peut paralyser des nations entières", a de son côté déclaré le ministre allemand de la Défense Boris Pistorius dans un discours prononcé en septembre dernier.
D'après plusieurs médias européens dont Le Parisien, le satellite Luch-1 aurait été détruit le 30 janvier dernier après une collision avec des débris spatiaux. Si Luch-1 semble hors d'état de nuire aux intérêts européens, la question de la vulnérabilité des satellites européens demeure prégnante.
Confrontés à la guerre qui fait rage depuis quatre ans dans l’est du continent et aux doutes sur la fiabilité du parapluie sécuritaire américain, les citoyens des 27 Etats membres expriment de fortes attentes de protection de la part de l’Union européenne, dont la faiblesse face aux tempêtes géopolitiques est une source d’angoisse. C’est ce qui ressort d’une vaste enquête d’opinion publiée ce mercredi 4 février par le Parlement européen.
Dans le détail, les personnes interrogées sont 89 % à souhaiter que les Etats membres de l’UE se montrent plus unis sur la scène internationale. Ils sont 86 % à penser que la voix de l’UE dans le monde devrait être plus forte. Quelque 73 % d’entre eux expriment le désir que ses moyens soient renforcés. Les deux tiers (66 %) attendent que l’UE joue un rôle plus important pour protéger les citoyens contre les crises internationales et les risques de sécurité, selon l’enquête réalisée par Eurobaromètre dans les 27 Etats membres en novembre 2025. Quelque 10 % d’eurosceptiques, à l’inverse, jugent préférables une diminution du rôle joué par l’Union.
La demande de protection adressée à l’UE rassemble de larges majorités absolues en France (70 % des personnes interrogées), en Allemagne (66 %), en Italie (67 %) et en Espagne (73 %). En Pologne en revanche, elle plafonne à 45 % (avec 18 % qui souhaitent une diminution de son rôle).
L’aspiration générale à la protection s’exprime sur fond de vive préoccupation des citoyens européens qui se déclarent "très inquiets" ces temps-ci des conflits proches de l’espace européen (72 %) mais aussi de la menace terroriste (67 %) et des cyberattaques (66 %). De larges majorités se disent également très inquiètes de la dépendance de l’Europe à l’égard de puissances tierces pour sa défense comme pour son approvisionnement énergétique ; de l’immigration non contrôlée ; de la désinformation ; et des risques de catastrophes environnementales accentuées par le réchauffement climatique.
Lorsqu’on les interroge sur les domaines dans lesquelles l’UE devrait prioritairement se renforcer, les citoyens citent en premier la défense et la sécurité, ce qui peut être interprété comme un feu vert donné aux efforts pour développer l’Europe de la défense et réarmer les pays membres. Viennent ensuite la compétitivité économique et industrielle, en seconde position, et l’indépendance énergétique, en troisième. Les angoisses sécuritaires n’effacent pas les tourments économiques qui s’expriment partout avec force. Les citoyens sont seulement 16 % en moyenne à penser que leur pouvoir d’achat s’améliorera dans les cinq années qui viennent, contre 28 % qui anticipent au contraire sa diminution. À noter que le pessimisme économique atteint un sommet en France, où ceux qui pensent que leur pouvoir d’achat va diminuer représentent 45 % des personnes interrogées.
Une oasis de stabilité dans le monde
Plus généralement, les Européens sont 62 % à se déclarer satisfaits que leur pays appartienne à l’Union, une proportion historiquement élevée depuis le début du siècle même si elle recule un peu par rapport au pic de 66 % atteint en 2019. Sans surprise, cette proportion varie nettement selon les pays. Elle dépasse les deux tiers dans des pays comme l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Espagne, le Portugal, l’Irlande, le Danemark et la Suède, mais elle n’atteint que 53 % en France, 52 % en Italie et même 40 % en Grèce. Par classe d’âge, ce sont les jeunes adultes (moins de 30 ans) qui sont les plus pro-européens. La quasi-totalité d’entre eux exprime l’ambition d’une Union plus unie (90 %), à la voix plus forte (87 %) et dotée de moyens plus importants (78 %).
À lire l’étude, l’Union européenne évoque pour les citoyens de ses Etats membres une oasis de stabilité dans un monde de plus en plus chaotique. Mais si elle veut répondre aux attentes fortes qu’ils sont très nombreux à exprimer à son égard, elle doit serrer les rangs, se doter des moyens de peser dans le monde, renforcer sa défense et améliorer ses perspectives économiques. Les politiciens ont beau être peu nombreux à porter ces sujets, les espoirs des citoyens sont bien là.
Sondage réalisé par Eurobaromètre du 6 au 30 novembre 2025 pour le compte du Parlement européen auprès d’échantillons représentatifs de la population de plus de 15 ans, en majorité selon la méthode face à face, dans les 27 Etats membres de l’Union européenne ; au total, 26 453 entretiens ont été réalisés.
Les Européens sont 89 % à souhaiter que les Etats membres de l’UE se montrent plus unis sur la scène internationale, selon une vaste enquête d’opinion.
C'est un sinistre business model, dont l'ingénieur en chef s'appelle Vladimir Poutine : dans la Russie d'aujourd'hui, mourir est plus rentable que vivre. "Dans une région russe au niveau de vie moyen, une personne qui s’engage dans l’armée, combat pendant un an et est tuée au front — avec toutes les preuves administratives requises — fait gagner à sa famille une somme qu’elle n’aurait jamais pu accumuler en quinze ou vingt ans de travail", décrit l'économiste russe Vladislav Inozemtsev dans une note passionnante pour l'Institut français des relations internationales (Ifri), dont L'Express a eu le primeur.
"Au royaume de Poutine, la mort devient ainsi le moyen le plus rentable, sur le plan économique, de tirer profit de sa propre vie", écrit-il dans cette étude qui sera publiée le 9 février. Inozemtsev appelle cela "l'économie de la mort", devenue le principal moteur de la croissance grâce à la relance de la consommation permise par cet afflux d'argent. Poutine y voit un autre avantage, et non des moindres : il "recycle" au front tous les indésirables de la société. Le président russe le sait : il n'a aucun intérêt à arrêter cette guerre. "Pour Poutine, la fin de ce conflit serait le début des ennuis", avance Inozemtsev.
L’Express : Vous décrivez l’évolution de l’armée russe en une "armée de mercenaires". Pourquoi ce modèle a-t-il été privilégié ?
Vladislav Inozemtsev : Il faut remonter aux années 1990 pour comprendre l’émergence de ce modèle. Après la chute de l’URSS, la "thérapie de choc" destinée à réformer l’économie a paupérisé la population et creusé les inégalités. A l’époque, la solde des militaires, conscrits et contractuels, était dérisoire et l’opposition à la conscription montait. Le service militaire, quasi universel sous l’ère soviétique, a peu à peu été déserté par les classes privilégiées. L’armée russe était devenue une armée de pauvres… jusqu’à la fin des années 1990. En 1999, Vladimir Poutine a tiré les leçons du fiasco de sa première guerre en Tchétchénie (1994-1996) : pour sa seconde offensive dans la république rebelle, il a ordonné d'augmenter la solde des contractuels. Cette dernière atteindra jusqu’à 28 000 roubles mensuels, soit 18 fois le salaire moyen, attirant de nouvelles recrues essentiellement motivées par l’appât du gain. Une approche similaire prévaudra en Syrie.
Deux autres éléments concourent à l’acceptation progressive de ce modèle par la société russe. D’une part, le culte de la violence qui se diffuse dans les années 1990. Durant cette décennie de pauvreté et d'anarchie, la culture criminelle est devenue une norme, glorifiée jusque dans la pop culture. Dans les films et les livres russes, les figures du bandit et du tueur étaient omniprésentes et valorisées, au point que la vie, elle, a perdu toute valeur. Au même moment, l’Etat s’est lui-même transformé en une sorte de gang mafieux.
D’autre part, des sociétés militaires privées contrôlées par des dirigeants russes ont émergé et pris une importance majeure dans les années 2010 : le Slavonic Corps, actif en Syrie, et Wagner dans l’opération du Donbass en 2014. Ces deux exemples ont servi de prototypes à une future armée de mercenaires à grande échelle.
Pourquoi la guerre en Ukraine marque-t-elle un tournant ?
Lorsqu’il lance son "opération militaire spéciale" le 24 février 2022, Poutine l’imagine comme un "Blitzkrieg". Il n’envisage pas de payer davantage les soldats appelés au front. Mais les premiers mois du conflit se soldent en carnage. Il devient alors évident que la Russie a besoin de plus de soldats. Quand le Kremlin annonce la mobilisation partielle en septembre, c'est un tollé dans la société russe. C'est à ce moment-là que Poutine déclare pour la première fois que les personnes mobilisées recevront 190 000 roubles (soit 3 200 euros à ce moment-là) par mois.
"Il est désormais plus rentable de mourir que de vivre et de travailler en Russie. C’est ce que j'appelle "l’économie de la mort."
Puis, il annonce que cette somme sera aussi versée à ceux qui signeront volontairement un contrat. Petit à petit, Poutine a formé ce que j’appelle une armée de mercenaires, c’est-à-dire des volontaires dont la rémunération est bien supérieure au salaire moyen, et se double de nombreuses primes – à la signature du contrat, en cas de mort ou de blessure. Des primes proposées par l’Etat central, bientôt rejoint par les gouverneurs locaux qui ont commencé à promettre aux soldats potentiels des salaires de plus en plus élevés. Jusqu'à 4 millions de roubles juste pour signer le contrat, soit environ cinq salaires annuels dans le pays.
À la fin de 2023, ce système était bien établi : si vous voulez partir à la guerre, vous signez votre contrat et recevrez immédiatement en moyenne trois millions de roubles. Ensuite, une solde de 200 000 à 240 000 roubles par mois, et si vous êtes tué, votre famille recevra diverses indemnités. Au total, cela constitue une somme moyenne de 16 à 17 millions de roubles [près de 190 000 euros actuels]. Dans la plupart des régions russes, un homme de 30-35 ans, s'il occupe un emploi moyen, ne gagnera jamais une pareille somme avant la retraite. Il est désormais plus rentable de mourir que de vivre et de travailler en Russie. C’est ce que j'appelle "l’économie de la mort".
Et cette "économie de la mort" est le principal moteur de la croissance russe, dites-vous. Pourquoi ?
Je sais que c'est difficile à dire et à écrire, car les gens ne veulent pas entendre cela, mais voilà mon raisonnement : les premiers concernés par cette économie de la mort sont des gens absolument inutiles pour l’économie de marché. De nombreuses statistiques nous informent sur le profil des soldats. L’âge moyen des nouveaux contractuels est proche de 50 ans. Certains sont malades (fin 2023, le nombre de cas de VIH dans l’armée avait été multiplié par 20 par rapport aux chiffres d’avant-guerre), ils soudoient les services médicaux pour obtenir un faux certificat. Une part importante est au chômage ou occupe des emplois très peu rémunérés sans aucune qualification. Seuls 7 à 8 % d'entre eux ont fait des études supérieures. Beaucoup sont en faillite ou des criminels condamnés. Bref, l’armée est devenue une sorte de "poubelle" dans laquelle Poutine jette les parias de la société.
"Ce modèle profite à l'économie car il élimine les indésirables"
Ce processus touche les couches les plus défavorisées de la société et je dirais donc qu'il profite à l'économie car il élimine les indésirables. En échange de ces vies, Poutine injecte beaucoup d'argent dans l'économie et de nombreux indicateurs suggèrent que dans les régions pauvres, cela a eu un fort impact. Par exemple, on a constaté dans ces régions une augmentation considérable des dépôts bancaires et des transactions immobilières. Plusieurs enquêtes se sont intéressées à l’usage de l’argent touché par les veuves et les familles des soldats décédés. Elles placent cet argent dans des banques, l'utilisent pour acheter des logements modestes mais de qualité, financent les études de leurs enfants à l'université, etc.
Vous écrivez que "la routinisation de la guerre renforce Poutine". Vraiment ?
C’est la raison d’être de ce business de la mort : on incite les volontaires à signer un contrat en leur vendant un "jackpot" (salaires + primes), ce qui permet à Poutine d’éviter la mobilisation et tout soulèvement social que cette dernière pourrait engendrer. La guerre n'est pas très populaire parmi les Russes, et s'il s'avérait qu'un jour n'importe qui pouvait être envoyé au front sans consentement, cela constituerait une réelle menace pour le régime.
Ce modèle a-t-il des limites ?
Cela se discute, car Poutine dispose de suffisamment d'argent. Le montant dépensé pour les soldes et les primes (des militaires et de leurs familles) s'élevait à 3,5-3,8 milliards de roubles en 2025 (environ 2% du PIB), soit un tiers des dépenses militaires. Or, il est assez facile d'emprunter cet argent sur le marché intérieur ou d'augmenter légèrement les impôts pour le couvrir. Et je ne vois pas de pénurie de personnes pouvant être enrôlées.
De plus, si le gouvernement accroît les avantages, le nombre de personnes souhaitant s'engager dans l'armée pourrait encore augmenter. Bref, c’est une situation dictée par le marché. Un marché d'esclaves. Le vrai problème se posera lorsque la guerre prendra fin. Pour Poutine, la fin du conflit serait le début des ennuis.
Comment ces vétérans pourront-ils réintégrer la vie civile ?
Le retour des soldats à la vie civile s'est rarement déroulé sans problème – qu’il s’agisse des vétérans soviétiques de la guerre d'Afghanistan ou des Américains du retour du Vietnam. Dans la Russie d’aujourd’hui, il y a un défi supplémentaire : cette armée de mercenaires payés beaucoup plus cher que le salaire moyen. Aucun soldat ne pourra trouver un emploi lui rapportant ne serait-ce que la moitié de sa solde. Et qui sait comment ces "revenants" se comporteront. Ce sont des personnes cruelles, traumatisées par la guerre. Face à ce défi colossal, une des options du pouvoir serait de prolonger les contrats desanciens combattants et de stationner l'armée dans des colonies militaires pendant au moins quelques années.À mon avis, ce serait le seul moyen pour le Kremlin de les "réintégrer".
Il y a déjà eu des tentatives de faire de certains d’entre eux une nouvelle élite dans les régions…
C’est un non-sens. En réalité, c’est impossible car on ne peut pas transformer des parias absolus, sans instruction et sans qualification en une main-d'œuvre précieuse. L’une des fonctions de cette "économie de la mort" est justement de se débarrasser ces gens. Vous pouvez les échanger contre de l’argent, en faire de la chair à canon et dédouaner les veuves et les enfants, mais vous ne pouvez pas les changer eux-mêmes. Et la guerre les rendra encore plus mauvais.
Quels effets aura la "militarisation" des esprits sur la société, d’après vous ?
A mon sens, le grand risque est que la figure du soldat mercenaire devienne un modèle au sein de la société, dans un remake de la criminalisation des années 1990. A l'époque, faire partie d'un gang, être recruteur, sans parler de tueur, était une activité très lucrative et une position sociale très respectée. Si vous regardez les cimetières les plus chers des grandes villes russes, vous verrez d'immenses parcelles couvertes par les tombes de ces gangsters des années 1990 ; ce sont les plus luxueuses. Après son arrivée au pouvoir, Poutine a déclaré que cette culture criminelle devait être abolie. Cela n'a jamais été le cas. Mais la normalisation de la vie dans les années 2000 et 2010 a largement contribué à l’érosion de cette mentalité. L'homme d'affaires, le petit entrepreneur ou le fonctionnaire sont devenus beaucoup plus respectés qu'un gangster, mais il a fallu environ 20 ans pour changer l'état d'esprit des gens et une nouvelle génération a vu le jour, ce qui a modifié les comportements sociaux.
L’après-guerre en Ukraine représentera un défi similaire, et il faudra beaucoup de temps et d’efforts pour changer la donne. Depuis quatre ans, le Kremlin établit volontairement des parallèles avec la Seconde Guerre mondiale, dite en Russie "Grande Guerre patriotique" et la guerre en Ukraine. Les soldats sont glorifiés, au point que perdre la vie est une sorte de comportement social acceptable et encouragé. D’ores et déjà, cela influence beaucoup la culture populaire.
Comment ?
De nombreux films sont tournés sur la guerre et sur ces héros. De nouveaux monuments et musées consacrés à la guerre en Ukraine ouvrent dans les villes de province. A l’école, la mémoire des soldats tombés au combat est exaltée. Certains anciens combattants sont envoyés délivrer leur témoignage sur les bancs des écoles pour enseigner aux enfants l'amour de la patrie. Cela fait donc partie intégrante de la propagande d'État.