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Groenland : Jean-Noël Poirier, un premier consul français pour faire face aux visées de Donald Trump

6 février 2026 à 11:18

Il aura sous sa responsabilité... six habitants de nationalité française. Le nouveau consul général de France au Groenland, Jean-Noël Poirier, s'apprête à découvrir ce vendredi 6 février un environnement très différent de ses précédentes expériences autour du globe. Nommé par décret mardi, le diplomate ne croisera pas beaucoup de compatriotes sur l'île arctique de 55 000 habitants.

Son poste, tout fraîchement créé, n'a de toute façon pas vocation à uniquement faire office de point de contact entre ces quelques ressortissants et la métropole. La décision d'ouvrir un consulat à Nuuk, la capitale du territoire autonome, consiste "d’abord" à "marquer notre volonté d’approfondir notre présence dans toutes les dimensions sur ce territoire du royaume du Danemark", avait expliqué le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, sur RTL le 14 janvier dernier.

Un diplomate au parcours riche

Une mission particulièrement importante pour Paris au moment où Donald Trump lorgne ce qu'il perçoit comme "un bout de banquise". La zone est convoitée par le républicain au nom de "la sécurité nationale" américaine. Le président des Etats-Unis n'a pas hésité à menacer à plusieurs reprises d'annexer le Groenland, y compris par la force avant de calmer le jeu et d'annoncer une ébauche d'"accord" dans la région. Invité de la matinale de France Inter ce vendredi, Jean-Noël Poirier a reconnu que ce contexte géostratégique tendu avait forcément joué en faveur de la création de son nouveau rôle. "Il est clair que l'actualité de ces derniers mois est pour beaucoup dans l'annonce faite par le président de la République", a-t-il admis. "Mais c'est une idée qui flottait déjà depuis un petit moment et qui trouve là une raison supplémentaire de se concrétiser."

Pour diriger ce consulat "aux compétences élargies", Emmanuel Macron a donc fait confiance à ce diplomate chevronné. Jean-Noël Poirier a exercé de nombreuses fonctions pour représenter la France à travers le monde, notamment en Asie. Détaché de l'ONU au Cambodge dans les années 90, il devient ensuite consul général à Hô-Chi-Minh-Ville, au Vietnam. C'est dans ce pays qu'il sera ensuite nommé ambassadeur pendant quatre ans, de 2012 à 2016. Entre-temps ? Un passage dans le privé chez Areva. Un monde de l'entreprise qu'il a retrouvé en 2017, évoluant au sein de différentes sociétés du secteur du conseil. Il y a un an, il revient à ses premières amours pour occuper un poste de diplomate en Libye, le temps d'une mission temporaire à Tripoli. Avant, en septembre dernier, de devenir chef de la délégation française à l’Assemblée générale des Nations Unies, à New York (États-Unis).

Missions "politiques", "d'influence" ou "scientifiques"

Un dense CV, désormais enrichi d'une expérience dans une tout autre région du monde. "Le ministère m’a proposé cette mission, je l’accepte avec beaucoup de plaisir et d’intérêt", expliquait Jean-Noël Poirier mardi soir, lors d'une rencontre avec la presse. "Je suis ce qu’on appelle un agent d’Orient dans cette maison. Par vocation, je suis attiré par les destinations lointaines." Avant d'arriver à Nuuk ce vendredi pour prendre officiellement ses fonctions, le nouveau consul s'est déplacé à Copenhague, la capitale danoise, pendant deux jours. Une fois arrivé sur l'île groenlandaise, il rencontrera le Premier ministre du territoire, Jens-Frederik Nielsen, en première ligne des attaques menées par le président américain. "J'arrive avec un mandat clair d'écoute de ce que les Groenlandais ont à dire sur l'avenir de leur pays", a-t-il insisté, lors de son passage sur France Inter.

Mais concrètement, comment Jean-Noël Poirier va-t-il occuper ses journées dans la glaciale capitale groenlandaise ? Après l'annonce de l'ouverture d'un consulat, le Quai d'Orsay avait fait mention le 14 janvier de "missions politiques de relations avec les autorités locales", "d'influence" ou encore "scientifiques". "Il faut qu’il se montre disponible, qu’il rencontre du monde, et qu’un maximum de Groenlandais puissent voir le visage de la France", conseille pour sa part l'ex-ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine, interrogé par Le Figaro.

Une nécessité dont semble avoir conscience le principal intéressé. "Le travail d'un consul général ne se borne pas seulement aux activités consulaires", a ainsi fait valoir Jean-Noël Poirier sur France Inter. "Je suis également là pour soutenir les intérêts français et la coopération française, qui est assez ancienne." Lors de la même intervention, le diplomate a confirmé qu'une visite sur place de son ministre de rattachement, Jean-Noël Barrot, devrait prochainement avoir lieu dans la région, sans qu'une date n'ait pour le moment été fixée.

© EPA/MAXPPP

Jean-Noël Poirier le 15 novembre 2015 au Vietnam, où il était alors ambassadeur.

Affaire Epstein : comment Jack Lang a été rattrapé par sa proximité avec le prédateur sexuel

6 février 2026 à 09:20

Sur cette photo datée de mars 2019, la cour du Louvre est ensoleillée. Devant la pyramide en verre qui trône en son cœur, Jack Lang pose tout sourire, le visage éclairé par une chaude lumière de fin d'hiver. À ses côtés sur le cliché ? L'Américain Jeffrey Epstein, lunettes de soleil sur le nez, mains jointes devant lui et air impassible. Nous sommes quelques mois seulement avant l'arrestation de l'autre côté de l'Atlantique de ce financier aux réseaux tentaculaires. Le 6 juillet 2019, la justice américaine l'incarcère pour des accusations de trafic sexuel de grande ampleur. Jeffrey Epstein aurait mis en place un énorme système d'exploitation de mineures et de très jeunes femmes, aidé par sa compagne, Ghislaine Maxwell. À peine un mois plus tard, en août, il est retrouvé mort en prison. L'enquête conclut à un suicide.

Présenté par Woody Allen

L'image de l'ex-ministre de la Culture en compagnie du prédateur sexuel a été dévoilée par la déclassification de plus de trois millions de fichiers liés à la vie de Jeffrey Epstein par le ministère de la Justice américain, vendredi 30 janvier. Des révélations réalisées au nom de la "transparence", selon l'institution, et auxquelles Donald Trump n'était que moyennement favorable, ayant lui-même fréquenté durant plusieurs années l'homme d'affaires new-yorkais. Sphère politique, milieu des affaires, monde culturel... Ce dernier possédait des connaissances dans tous les domaines et mettait un point d'honneur à cultiver sa renommée auprès de ses interlocuteurs. Avec une telle ambition, Jeffrey Epstein a donc rencontré nombre de personnalités, y compris en France. Et certaines, avec plus ou moins de proximité.

Depuis la mise en ligne de cette masse d'informations, dont une partie est toujours caviardée, les articles de presse s'enchaînent pour démontrer les liens du financier avec plusieurs célébrités. Qui savait quoi ? Ces connaissances avaient-elles des soupçons sur de potentiels crimes sexuels de Jeffrey Epstein ? Dans la plupart des cas, impossible de le déterminer avec certitude sur la base de ces nouveaux éléments. Mais la publication des correspondances privées ou professionnelles au sein d'un amas de données qui comprend aussi des images ou vidéos directement liées à l'affaire alimente le trouble. Bien entendu, le nom d'une personne citée dans ces dossiers n'indique pas forcément qu'elle se faisait complice du trafic sexuel du businessman.

Il n'empêche : les figures mentionnées sont contraintes de s'expliquer sur la nature de leurs réels liens avec Jeffrey Epstein. Jack Lang en fait partie. Son nom est cité 685 fois dans ces nouveaux documents. La plupart d'entre eux ? Des courriels, souvent envoyés avant ou pendant la venue du multimillionnaire à Paris, où ce dernier possédait un appartement dans les beaux quartiers. Sur BFMTV mardi, l'ex-socialiste a raconté avoir rencontré Jeffrey Epstein "il y a une quinzaine d'années" lors d'un dîner. Le réalisateur américain Woody Allen – qui fait lui-même l'objet d'accusations d'agression sexuelle de la part de sa fille adoptive Dylan Farrow – aurait alors fait les présentations entre les deux hommes, qui sympathisent. S'ensuit alors une longue série d'e-mails cordiaux, dans lesquels il est généralement question de caler des rendez-vous lors des venues à Paris de l'Américain.

Riad à Marrakech et financement d'un long-métrage

Aucun courriel à caractère sexuel échangé par le duo n'a été retrouvé dans cette somme de documents. La question est davantage de savoir si Jack Lang pouvait être au courant des agissements du mécène américain. L'actuel président de l'Institut du monde arabe (IMA) assure avoir toujours ignoré cette situation et dit être "tombé des nues" lorsqu'il a découvert la vérité. Avant leur rencontre, Jeffrey Epstein avait pourtant été déjà condamné en 2008 à 18 mois de prison aux États-Unis pour avoir fréquenté des prostituées mineures, au terme d'une procédure judiciaire où des accusations de trafic sexuel avaient déjà émergé. "Quand je noue un rapport de sympathie, je n’ai pas l’habitude de demander à mon interlocuteur son casier judiciaire", justifie de son côté Jack Lang, expliquant n'avoir pas eu connaissance de cette peine.

L'ancien ministre met en avant la capacité de Jeffrey Epstein à créer facilement de nouveaux contacts dans les sphères de pouvoir. Lors de sa mise en relation avec lui, l'homme d'affaires "fréquentait alors le Tout-Paris", a indiqué en début de semaine Jack Lang auprès de l'AFP. "Il nous avait séduits par son érudition, sa culture, sa curiosité intellectuelle." Invité un peu plus tard sur RTL, l'ex-responsable a précisé sa pensée. "[Je dois] être un naïf, un ignorant", a-t-il pointé. "Je fais confiance et je continuerai à faire confiance aux gens que je rencontre ici et là quand ils apportent de l’intelligence, du talent, de la lumière et de la générosité." Tout en se distanciant des faits avérés contre Jeffrey Epstein : "Mais, en même temps, je condamnerai avec véhémence tous ceux qui se livrent à des actes monstrueux comme ceux qu’il a accomplis aux États-Unis."

Au-delà de ces messages personnels, les derniers fichiers révélés montrent aussi que Jack Lang a tenté de jouer l'entremetteur dans la vente d'un bien immobilier appartenant à une connaissance, qui aurait pu intéresser Jeffrey Epstein. Le prix de cette demeure, un riad à Marrakech, est estimé à "5,4 millions d’euros, offshore", écrit l'ancien ministre de l'Éducation nationale à son interlocuteur dans un courriel. "La maison, je ne l'ai jamais vue, le document probablement je ne l'ai pas lu", se défend aujourd'hui Jack Lang, auprès de France Télévisions. Dans la même veine, Mediapart a révélé jeudi que Tracfin, les services français de renseignement financier, avait déjà mené une enquête sur un mystérieux virement offshore de 50 000 euros réalisé par Jeffrey Epstein sur demande de Jack Lang. Pourquoi avait-il besoin de ces fonds ? "Serge Moati, un très grand cinéaste français, souhaite réaliser un film sur mon travail qui sera diffusé au cinéma", explique dans un des mails déclassifiés l'ex-député PS. "Ta contribution serait évidemment décisive." Le long-métrage n'est finalement jamais sorti dans les salles obscures.

La fille de Jack Lang elle aussi en pleine tempête

Au-delà de Jack Lang lui-même, les conversations de sa fille, Caroline Lang, avec Jeffrey Epstein ont aussi été mises au jour lors de la publication de ces dossiers. Jusque-là déléguée générale du Syndicat des producteurs indépendants, elle a depuis les révélations démissionné de son poste. Toujours selon Mediapart, cette professionnelle du cinéma avait fondé en 2016 une société offshore aux Îles vierges américaines avec le financier américain. L'objectif de cette structure : "favoriser l'acquisition d'œuvres de jeunes artistes", souligne aujourd'hui Caroline Lang. Si elle détient 50 % des parts de la société, elle affirme n'avoir pas touché de revenus liés à celle-ci. "Tous les fonds provenaient de Jeffrey", a-t-elle indiqué auprès du média d'investigation.

Outre ce volet financier, un voyage à Miami réalisé en 2014 par Caroline Lang et ses deux filles dans une maison appartenant à Jeffrey Epstein interpelle. Tout comme un testament signé par ce dernier deux jours avant sa mort et lui octroyant 5 millions de dollars... mais dont personne, selon elle, ne lui a fait part à l'époque. Elle promet en tout cas n'avoir rien su du pedigree criminel du mécène. "Un jour, il y a longtemps, il m’avait dit : 'Si tu fais des recherches sur moi sur Google, peut-être que tu ne voudras plus jamais me parler', alors je suis allée chercher et j’ai trouvé dans la presse de Floride qu’il avait été condamné pour prostitution de mineures (...) en 2008. Il m’a dit qu’il avait payé sa dette et indemnisé les victimes, et je l’ai cru", a-t-elle développé, toujours sur Mediapart.

Convoqué au Quai d'Orsay

Quoi qu'il en soit, l'ensemble de ces éléments met Jack Lang dans une position très délicate. Comme annoncé par plusieurs médias jeudi soir, l'homme de 86 ans a été convoqué en urgence par le ministère des Affaires étrangères. L'Élysée estime qu'il devrait "penser à l’institution de l’IMA", musée parisien dont il est à la tête depuis 2013. En 2023, Emmanuel Macron l'avait renommé en tant que président de l'Institut pour un quatrième mandat.

Dans le camp politique, plusieurs figures ont appelé clairement à sa démission, comme le Premier secrétaire du PS, Olivier Faure. " À ce stade, rien n’implique Jack Lang dans les scandales sexuels", a-t-il exposé sur franceinfo. Mais, ajoute-t-il, "ce qui d’ores et déjà heurte, c’est la façon dont il évoque aujourd’hui l’affaire. (...) Jeffrey Epstein n’était pas un homme charmant, il était un pédocriminel et notre bienveillance doit être réservée aux victimes." Pour l'ancienne candidate à la présidentielle socialiste Ségolène Royal, "sa démission devrait aller de soi", a-t-elle affirmé au Parisien. Démissionner ? À un an de la fin de son mandat, Jack Lang n'y pense pas. "Je me sens blanc comme neige", assure l'ex-ministre de la Culture.

© Pierre Teyssot /MAXPPP

Jack Lang au Festival de Cannes, le 14 mai 2024.

"Un mythe est brisé" : humilié par Donald Trump, le Royaume-Uni se tourne vers la Chine... et l'Europe

6 février 2026 à 07:30

Leur dernière rencontre, au G20 de Rio de Janeiro en novembre 2024, avait été aussi brève que glaciale. Nous étions alors en pleine affaire d’espionnage chinois au Parlement de Westminster. A Pékin, la semaine dernière, la neige a visiblement fondu entre Keir Starmer et Xi Jinping. Après un discours improvisé de Xi sur son éveil à la littérature anglaise en pleine Révolution culturelle, les deux dirigeants se sont retrouvés près de trois heures en réunion bilatérale, le double du temps prévu.

Actant la fin de huit années de gel diplomatique, Starmer a décidé de recentrer la relation sur l’économie. Il est reparti notamment avec des droits de douane chinois allégés sur le whisky écossais, secteur hautement symbolique, et un visa de trente jours sans formalité pour les Britanniques, facilitant échanges économiques, universitaires et culturels.

Londres n'est plus un satellite de Washington

Donald Trump, qui qualifiait ce voyage de "très dangereux", a été superbement ignoré. La Chine est aujourd’hui le troisième partenaire commercial du Royaume-Uni, et Londres n’a plus les moyens de l’ignorer. Le message de Starmer est clair et audacieux : Londres revendique désormais une diplomatie pragmatique et multi-alignée, capable d’entretenir simultanément des relations avec Washington, Bruxelles et Pékin, et ce malgré des rivalités croissantes. Comprenez : le Royaume-Uni n’est plus un satellite de Washington. Un basculement historique dans l’approche britannique, longtemps définie par une "relation spéciale" quasi sacrée avec les États-Unis.

Le divorce n’a rien d’amiable. Ces dernières semaines, Donald Trump a enchaîné intimidations et insultes contre ses alliés, et contre les Britanniques en particulier : menace d’une invasion au Groenland, hausse des tarifs douaniers contre les pays européens prêts à y résister, critiques virulentes sur la cession des îles Chagos par le Royaume-Uni à l’île Maurice qualifiée de "profondément stupide" et, sommet de l’outrage, l’affirmation que les alliés des Américains en Afghanistan, lâches, avaient préféré combattre loin des lignes de front.

Pour les Britanniques, ayant non seulement répondu les premiers à l’appel des Américains après le 11 septembre 2001 et perdu 478 hommes contre les talibans entre 2001 et 2021, l’injure a fait l’effet d’une déflagration. Keir Starmer, blême de rage, avait immédiatement qualifié les commentaires de Trump "d'insultants et, pour tout dire, révoltants" : une condamnation d’une rare fermeté dans la tradition politique britannique. Selon Oliver Kamm, éditorialiste au Times, ces propos ont provoqué "une rupture d’une ampleur inédite, dont Londres n’avait ni anticipé la brutalité ni mesuré les conséquences".

Entre les deux pays, une relation désormais "purement transactionnelle" ?

L’ingratitude et la vulgarité de Donald Trump sur un sujet aussi grave que la bravoure et la loyauté d’un allié historique ont agi comme un déclic. Et si l’on discute encore dans les couloirs du pouvoir britannique pour savoir quel est le meilleur adjectif pour décrire la nature des dégâts, ils sont profonds. "Que la relation, qui était déjà dysfonctionnelle, se soit considérablement affaiblie, dégradée, voire brisée, toujours est-il qu’une rupture de confiance s’est produite", analyse Shashank Joshi, chercheur associé au département War Studies du King’s College à Londres. "Un mythe est brisé", abonde le diplomate Peter Ricketts, ancien représentant permanent du Royaume-Uni auprès de l'Otan et ancien conseiller à la sécurité nationale du Premier ministre David Cameron. Selon lui, "une relation purement transactionnelle a remplacé les liens d’amitié".

Ce constat rejoint celui établi par le Premier ministre canadien Mark Carney, à Davos, dans un discours repris en boucle dans les médias britanniques : l’ordre mondial n’est plus garanti par les Etats-Unis, les anciennes règles ne s’appliquent plus, "c’est une rupture, pas une transition". Inutile de pleurer l’ancien monde, "la nostalgie n’est pas une stratégie".

Keir Starmer arrive à Pékin le 28 janvier 2026.
Keir Starmer arrive à Pékin le 28 janvier 2026.

Évidemment, pour le Royaume-Uni, qui a lié son destin à celui des Américains depuis plus de 80 ans, le découplage ne se fera pas du jour au lendemain, et sera même sélectif. Les experts estiment que l’interdépendance anglo-américaine continuera à exister en matière de renseignements, et plus précisément de signal intelligence (SIGINT), autrement dit le renseignement électronique et numérique, et les interceptions de communications via radars et satellites. "Dans ce domaine, il n’y a pas d’alternative réaliste, le Royaume-Uni devra gérer au mieux la relation", estiment Shashank Joshi et Lord Ricketts.

De même, l’aviation britannique restera, dans un premier temps au moins, largement liée à Washington : le Royaume-Uni s’est engagé dans le programme des F‑35 et F‑35A au moins jusque dans les années 2060. Cette dépendance s’étend enfin au domaine nucléaire : Londres ne dispose pas d’une autonomie complète sur son arsenal Trident, pilier de sa dissuasion stratégique. Les sous-marins et missiles qui la composent sont fournis par les États-Unis, rendant toute rupture totale impensable.

Ce constat n’empêche pourtant pas l’émergence d’une réflexion européenne inédite sur la dissuasion. En juillet 2025, Londres et Paris ont franchi un pas historique avec la déclaration de Northwood : pour la première fois, les deux pays ont explicitement acté la coordination de leurs forces nucléaires et affirmé qu’"aucune menace extrême pesant sur l’Europe ne resterait sans réponse". Un groupe de pilotage nucléaire conjoint a été mis en place, et la France a ouvert à Londres l’observation de ses exercices de dissuasion stratégique. Sans se substituer au parapluie américain, ce rapprochement franco-britannique esquisse les contours d’un pilier nucléaire européen plus crédible — et surtout plus autonome qu’hier.

Selon Shashank Joshi, il existe par ailleurs des domaines où le Royaume-Uni peut s’émanciper complètement des Etats-Unis, par exemple pour la fabrication de drones de combat avancé et d’armes complexes comme les missiles à longue portée. La France et le Royaume-Uni travaillent déjà ensemble sur le programme de missiles de croisière air-sol Scalp/Storm Shadow. "L’Italie, l’Allemagne, la Suède et le Japon sont aussi des partenaires militaires sérieux pour le Royaume-Uni", affirme l'expert du King's College. Mais tout ceci a un coût et il est élevé.

L'Union européenne, partenaire d'avenir pour Londres

L’incertitude du monde actuel, dominé par des superpuissances instables ou hostiles, rend particulièrement vulnérables les puissances moyennes comme le Royaume-Uni. Selon Lord Ricketts, il existe une planche de salut pour Londres et elle se nomme Europe : "la véritable relation spéciale du Royaume-Uni est avec l’Europe. Nous devons être plus ambitieux, en intégrant le marché unique et l’union douanière dans certains secteurs stratégiques." Selon cet ancien ambassadeur britannique à Paris, le Brexit s’est avéré une calamité au pire moment de l'Histoire, mais inutile de regretter le passé quand il faut réinventer l’avenir.

Cette inflexion n’est d’ailleurs plus théorique. En coulisses, Keir Starmer travaille déjà à un resserrement concret des liens de défense avec l’Union européenne. Selon The Observer, le Premier ministre pousse pour que le Royaume-Uni puisse rejoindre le fonds européen "Safe", doté de 150 milliards d’euros, destiné à financer des capacités militaires communes. Londres coopère étroitement avec Paris et Berlin afin de coordonner investissements, capacités et interopérabilité — Keir Starmer, Emmanuel Macron et le chancelier allemand Merz partagent d’ailleurs un groupe WhatsApp.

L’heure est donc aux choix structurels. Pendant des décennies, Londres a cru pouvoir arbitrer entre Washington et le continent, bénéficiant de la protection américaine tout en tenant l’Europe à distance. Ce monde n’existe plus. Le choc Trump n’en est pas la cause unique, mais il en est le révélateur brutal : la garantie américaine n’est ni inconditionnelle, ni prévisible. L’enjeu n’est donc plus seulement de diversifier les dépendances, mais de bâtir les fondations d’une autonomie stratégique crédible - militaire, industrielle et, à terme, nucléaire. Si le "derisking" et le "hedging" stratégiques - diversification des alliances, des équipements militaires, des partenariats industriels - sont devenus indispensables, ils ne sauraient constituer une stratégie à part entière : ils permettent de gagner du temps, non de bâtir une puissance.

C’est là que l’Europe s’impose, non comme un choix idéologique, mais comme une nécessité géopolitique. Comme l’écrit Martin Wolf, économiste et auteur de The Crisis of Democratic Capitalism (2023), l’Union européenne n’a désormais plus le choix : elle doit assumer la puissance. Sécuriser ses chaînes de production, protéger ses intérêts stratégiques, peser face aux empires : telle est sa nouvelle condition de survie.

Si l’Europe doit choisir la puissance, alors le Royaume-Uni doit choisir l’Europe. Non pas en effaçant le Brexit, mais en en corrigeant les impasses les plus coûteuses : coopération renforcée en matière de défense, intégration sectorielle du marché intérieur, politique industrielle conjointe sur les technologies critiques. L’alternative est simple : rester seul dans un monde de blocs, ou contribuer à en construire un. Car, comme le rappelait Churchill, il y a pire que de se battre avec ses alliés : c’est de se battre sans eux.

© via REUTERS

Donald Trump et Keir Starmer à Aylesbury, au Royaume-Uni, le 18 septembre 2025.

JO d'hiver 2026 : "Cet événement mondial nourrit le nationalisme de Giorgia Meloni"

6 février 2026 à 06:45

A Milan, l’heure est aux derniers réglages avant le coup d’envoi des Jeux d’hiver 2026. Ce vendredi 6 février, la cérémonie d’ouverture au stade San Siro doit offrir à l’Italie son moment de gloire. Mais contrairement à Emmanuel Macron et Anne Hidalgo qui étaient médiatiquement omniprésents dans les préparatifs des Jeux 2024, jusqu’à une baignade très commentée dans la Seine pour la maire de Paris, Giorgia Meloni a, elle, choisi une toute autre posture : se tenir à distance de ce récit narratif. Pour Marc Lazar, professeur émérite d’histoire et de sociologie politique à Sciences Po et à l’université LUISS à Rome, la présidente du Conseil italien se manifestera lorsque les caméras du monde entier seront braquées sur la Botte. De quoi "renforcer sa crédibilité internationale" à l’aube des élections parlementaires italiennes de 2027.

L'Express : Que représentent les Jeux d’hiver 2026 dans la stratégie politique de Giorgia Meloni ?

Marc Lazar : Ils ne sont que bénéfiques. Ce n’est pas elle qui a décidé de les organiser puisqu'elle n’était pas au pouvoir à l’époque. Mais ils s’inscrivent dans la politique qu’elle mène depuis 2022 et dans ce qu’elle appelle la fierté italienne et le Made in Italy. Bien sûr, il y a l’enjeu économique, mais aussi l’idée que l’Italie est capable d’organiser un événement de cette ampleur. Elle l’a d’ailleurs annoncé après son arrivée au pouvoir : ces Jeux doivent montrer le rayonnement du pays, la réussite italienne. Ils nourrissent le nationalisme de Meloni, qu’elle présente comme non agressif.

D’autre part, il y a une dimension plus personnelle : elle sera présente à la cérémonie d’ouverture et cherchera à attirer l’attention. Elle saura très bien le faire puisque c’est une excellente communicante. A travers cela, son objectif est de renforcer sa crédibilité sur la scène internationale. Elle va serrer des mains, accueillir des responsables étrangers, prendre des selfies avec les athlètes médaillés, être en bas des pistes avec des vêtements très distingués. Quelqu’un au Canada, par exemple, qui ne s’intéresse pas à l’Italie, va regarder la cérémonie, voir les athlètes, et se demander : "qui est cette petite dame blonde ?" Et on lui répondra : "c’est la présidente du Conseil italien."

Cela ne m’étonnerait pas qu’elle profite de la cérémonie pour dire que depuis 2022, grâce à elle, l’Italie fait entendre sa voix. Lorsqu’elle est arrivée au pouvoir, il y avait justement beaucoup de réticence en raison de son passé, de sa trajectoire politique et de ce qu’elle disait contre l’Europe et l’euro jusqu’en 2019-2020. Puis elle s’est intéressée à l’international. Au cours de sa première année au pouvoir, j’ai recensé près de 37 voyages à l’étranger, sans compter les allers-retours entre Rome et Bruxelles. Il ne faut pas oublier que l’Italie votera en 2027. Si l'événement est réussi, elle pourra dire l’année prochaine : "Regardez tout ce que j’ai fait."

Plutôt que de s’adresser aux dirigeants étrangers, l’enjeu principal pour elle est donc de convaincre les Italiens avant l’échéance de 2027 ?

Les deux. Pour la crédibilité internationale : "Je suis votre égal", "je vous accueille". Et auprès des Italiens : "Vous voyez, grâce à moi, l’Italie est respectée". On pourrait presque dire : "Make Italy Great again." Elle a même créé cette formule récemment : "Make the West great again." Reconstruire un Occident fort, dans lequel la relation avec les Etats-Unis est essentielle.

Elle a paradoxalement été quasiment absente des préparatifs des Jeux. Est-ce un fait ou une perception médiatique ?

C’est un fait, elle a d’autres sujets de préoccupation actuellement, justement parce qu'elle a 2027 en ligne de mire. Sa coalition soutient un référendum sur la justice [les Italiens se prononceront fin mars sur une réforme constitutionnelle visant notamment une stricte séparation des carrières de juge et de procureur, NDLR].

L’ordre public est également l’une des préoccupations principales du gouvernement. Une manifestation est attendue à Milan pour protester contre la présence de l’ICE [le service de l'immigration et des douanes des Etats-Unis, NDLR] pour sécuriser les Jeux. Le ministre de l’Intérieur s’est expliqué devant la Chambre des députés en disant qu’il ne fallait pas s’inquiéter. Il a dû communiquer parce qu'il y a une réelle inquiétude : ce qu’il s’est passé aux Etats-Unis [deux citoyens abattus par des agents de l’ICE, NDLR] a marqué les Européens. Le sentiment anti-trumpien existe réellement en Italie, même s’il est moins fort qu’en France. Le gouvernement a peur que cela dégénère. En plus, il y a quelques jours, une manifestation à Turin s’est conclue par de terribles violences de la part de black blocs et de groupes anarchistes. Il a donc peur qu’à Milan, des groupes ultra-violents affrontent les forces de l’ordre et que l’Italie laisse une mauvaise image. Mais à partir de la cérémonie, Meloni fera tout pour capter l’attention. Même si elle n’a rien fait directement - l’organisation relève de Milan, du comité olympique italien, etc-, elle essaiera de rafler la mise.

La ville de Milan, hôte de ces Jeux, est dirigée par Giuseppe Sala, un maire de centre gauche. Cela explique-t-il le retrait de Meloni ?

Il faut effectivement tenir compte d’un point non négligeable : cet événement ne se déroule pas à Rome. En Italie, cette dimension locale est importante : il y a une rivalité entre ces deux villes. Or, Meloni est romaine : sa façon de parler et son accent sont immédiatement identifiables. Mais elle ne joue pas de cette dualité, au contraire. En tant que cheffe du gouvernement, elle va insister sur la dimension nationale : elle est nationaliste, a été néofasciste et ne s’en est jamais cachée.

Pour elle, outre cette rivalité, c’est la dimension politique qui prime : Milan est dirigée par le centre gauche. C’est une vraie capitale européenne, notamment en ce qui concerne l’économie ou la mode, ce qui n’est pas le cas de Rome. Le maire tient ainsi à montrer que c’est bien Milan qui organise les Jeux. Il a immédiatement dit, lorsqu’il a appris la venue de représentants de l’ICE, que leur présence était intolérable dans sa ville. Meloni a tout de suite répliqué en s’étonnant de ceux qui protestent contre des forces de sécurité, tout en demandant aux Etats-Unis de nous protéger. Leur rivalité est clairement exposée. Il est également possible qu’elle ne veuille pas mettre Milan en avant, pour ne pas "servir la soupe" au maire qui, lui, va faire en sorte de placer la ville au premier plan. Si Milan avait été dirigée par quelqu’un de son camp, je suis sûr qu’elle lui aurait donné cette visibilité. La ville étant de centre gauche, elle préfère insister sur la dimension nationale.

L’ombre des Etats-Unis et de l’ICE plane justement sur ces Jeux olympiques. Que cela révèle-t-il de la stratégie internationale de Giorgia Meloni ?

Elle se présente comme une passerelle entre l’Europe et les Etats-Unis, avec l’administration Trump. Elle veut être de son côté. Déjà, puisqu’elle est proche politiquement et idéologiquement de lui, même si cette administration la met en grande difficulté sur la guerre en Ukraine et les droits de douane. Mais également, puisque historiquement, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Italie se veut être le meilleur allié des Etats-Unis. Elle n’est pas sur la position française de distance critique depuis 1958 et de Gaulle. Les médias italiens ont d’ailleurs annoncé qu’il y aurait peut-être une rencontre avec J.D. Vance. Elle a un très bon rapport personnel avec lui. Ils se sont entretenus très chaleureusement, avec des déclarations d’estime et d’affection. Elle fait tout de même attention à ne pas totalement s’aligner sur leurs positions puisqu’un sentiment anti-Trump se développe dans le pays, et même dans son électorat. Dans le fameux discours de Vance du 14 février 2025, qui avait stupéfié beaucoup de dirigeants européens, elle avait dit qu’elle partageait une partie de ses propos sur la démocratie "étouffée" en Europe. Les Jeux sont un excellent prétexte pour se rapprocher des Etats-Unis.

© REUTERS

La Première ministre italienne Giorgia Meloni attend devant le palais Chigi, à Rome, en Italie, le 5 février 2026.
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