24 février 2022, le moment churchillien de Volodymyr Zelensky, par Manuel Valls
Ce 24 février entraîne l’Ukraine dans sa cinquième année de guerre contre l’agression russe. Un conflit qui mêle les tranchées de 1914-1918 et les technologies du XXIe siècle. Les victimes se comptent par centaines de milliers. Des crimes de guerre ont été perpétrés par les troupes de Vladimir Poutine. Le front bouge à peine.
Au cœur de cette épreuve se tient un homme : Volodymyr Zelensky. Le 24 février 2022, il avait deux options : fuir ou rester. Il est resté. Aux Américains qui lui proposaient l’exfiltration, il répondit : "Je n'ai pas besoin d'un taxi, j'ai besoin de munitions." Ce choix fut son acte fondateur. À cet instant, l’acteur est devenu chef de guerre et homme d’État.
Refus d'une paix humiliante
Ne nous trompons pas. Volodymyr Zelensky n’est pas un héros immaculé. Son ascension politique fut marquée par des ambiguïtés et des promesses inabouties. Mais l’épreuve révèle les hommes. Elle les dépasse ou les élève. Chez lui, elle a produit une métamorphose. Le président contesté est devenu le symbole d’une nation en armes. Son visage s’est durci. Sa parole s’est ancrée. Il n’y avait plus d’écart entre ce qu’il disait et ce qu’il incarnait.
Il continue de parler chaque jour à son peuple, dans une société ultra-connectée où l’État, l’armée et la société coopèrent jusque dans le cyberespace. L’Ukraine mobilise ses ingénieurs, ses entreprises, ses start-up. Elle innove dans la guerre des drones qu’elle produit par millions. Ce n’est pas seulement une armée qui résiste, peut-être la première en Europe, c’est une société, certes épuisée par la guerre et les privations, qui tient.
Volodymyr Zelensky résiste à Moscou contrairement aux pronostics de Donald Trump et de certains en France toujours fascinés par la brutalité impériale. Il refuse une paix humiliante. Face aux pressions de Washington, il n’a pas plié. Il a rappelé que la sécurité ne se négocie pas comme un contrat commercial. Dans cette attitude, il y a quelque chose de profondément churchillien. En 1940, le Premier ministre britannique Winston Churchill refuse la politique d’apaisement. Il choisit la guerre longue plutôt qu’une paix déshonorante. Il dit la vérité à son peuple. Il assume le tragique de l’Histoire.
Aujourd’hui, l’esprit de Volodymyr Zelensky est le même : ne pas céder au chantage, ne pas confondre prudence et renoncement, préférer la dignité toujours. C’est là que l’Europe est mise à l’épreuve. Nous avons hésité, parfois zigzagué. Mais nous avons aussi en 2025 compensé en partie le retrait financier américain. Aujourd’hui, nous n’avons plus le choix.
Le destin de l'Europe
Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a acté un basculement stratégique. La doctrine du "burden-shifting" ("transfert de charge") est assumée : aux Européens de payer, à eux de se défendre. À Davos, les doutes sur la solidité de l’engagement américain ont éclaté au grand jour. La perspective d’une paix négociée entre Washington et Moscou qui entérinerait non seulement les gains territoriaux russes dans le Donbass et en Crimée mais qui contraindrait également Kyiv à un repli stratégique suicidaire ne serait pas seulement la défaite de l’Ukraine. Ce serait celle de l’Europe. Car l’issue de cette guerre déterminera notre destin pour le XXIe siècle : notre crédibilité stratégique, la survie de notre modèle démocratique, notre capacité à exister dans un monde brutal.
Certains proposent de reparler à Vladimir Poutine. Pourquoi pas ? Donald Trump le fait bien. Mais pour lui dire quoi ? Il faut que ce soit utile, sans se faire manipuler par quelqu’un qui ment en permanence, sans se décrédibiliser une nouvelle fois. Il faudra lui dire – et ce n’est pas négociable – que l’Ukraine a pour destin de devenir très vite membre de l’Union européenne. Cette perspective fait peur à Moscou, car les Russes verront que leur voisin ukrainien se consolide en pays démocratique et prospère. Et il faudra aussi lui rappeler que la Russie et l’Europe doivent vivre ensemble et reconstruire un ordre commun de sécurité.
Mais avant tout, face à un Vladimir Poutine qui ne comprend que cela, il faut rétablir le rapport de force. Réarmement, coopération industrielle, souveraineté énergétique, défense intégrée sont des nécessités. Voilà l’enjeu. Dire aux Européens et aux Français que la liberté a un coût. Assumer les sacrifices, le prix de la guerre. Redonner du sens au projet européen.
Car le visage de l’Europe aujourd’hui a les traits fatigués d’un président en treillis à Kyiv. Volodymyr Zelensky incarne ce que nous devons redevenir : une société qui se défend. En 1940, le sort du continent s’est joué à Londres. Depuis 2022, il se joue à Kyiv. Si l’Ukraine cède, l’Europe s’efface. Si elle tient, c’est notre liberté qui tient avec elle.

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