↩ Accueil

Vue normale

Pourquoi il est important de parler de fascisme, par Catherine Fieschi

3 mars 2026 à 06:30

Autour de la mort tragique de Quentin Deranque, une bataille lexicale s’est ouverte révélant des réflexes politiques à la fois apeurés et brouillons. Chacun a semblé chercher moins à comprendre qu’à stabiliser un récit immédiatement acceptable. Soyons indulgents : face à un événement violent et politiquement chargé, le langage a vacillé.

Quentin Deranque, qui assurait le service d’ordre du groupe d’extrême droite Némésis, est ainsi d’abord présenté comme un "militant identitaire", formule atténuée qui transforme une appartenance idéologique en simple engagement. En face, ses agresseurs désignés comme des "antifas", relèvent donc de l’"extrême gauche", une radicalité cette fois clairement assumée dans le vocabulaire employé. Les qualifications sont ensuite devenues plus précises, les prudences plus équilibrées. Mais quelque chose est resté inchangé : une nette réticence à nommer certains phénomènes pour ce qu’ils pourraient être.

Les actes doivent évidemment être jugés pour ce qu’ils sont : une violence abominable ayant entraîné la mort d’un jeune homme de 23 ans. Rien ne saurait en atténuer la gravité ni la responsabilité.

Mais les débats publics et médiatiques autour de cette affaire reposent trop souvent sur une idée devenue familière - le fascisme n’existerait plus. Le raisonnement est redoutablement efficace. Et circulaire. Si le fascisme appartient définitivement au passé, alors l’antifascisme devient une posture anachronique et absurde. Voire la véritable source de violence politique. En disqualifiant l’antifascisme, le fascisme cesse d’être une catégorie d’analyse du présent. L’extrême droite devient alors une opinion parmi d’autres — parfois excessive, mais désormais ordinaire. Elle n’avait pourtant pas besoin d’une normalisation supplémentaire.

Réduire le fascisme à un régime revient à oublier qu’il est aussi une idéologie

Il est vrai que la question du fascisme continue d’animer les sphères universitaires. Elle fait débat, et ses contours restent disputés. Historiquement, le fascisme est un régime — l’Italie de 1922 à 1946 en constitue la matrice évidente. Mais l’histoire ne se laisse pas enfermer dans un seul modèle : d’autres expériences autoritaires, du Chili de Pinochet à diverses dictatures du XXᵉ siècle, en brouillent les frontières. Surtout, réduire le fascisme à un régime revient à oublier qu’il est aussi une idéologie. Or les idéologies ne meurent pas avec les institutions qui les ont incarnées. Elles se transforment, changent parfois de cibles, s’adaptent aux contextes culturels et politiques.

Les travaux du philosophe politique britannique Michael Freeden le montrent bien : une idéologie repose sur un noyau dur d’idées relativement stables, entouré d’éléments plus contextuels qui évoluent avec le temps. Ce cœur conceptuel peut survivre aux défaites historiques. Dans le cas du fascisme, il n’est pas difficile d’en identifier les constantes : la fascination des plus forts pour la domination, la croyance en des hiérarchies naturelles et immuables, l’acceptation — voire la valorisation — de l’oppression ou de l’exploitation des plus vulnérables que l’on méprise. Et enfin, la violence comme source de renouveau et de purification collective.

Ces imaginaires n’ont pas disparu. Ils sourdent, bien vivants, dans des espaces politiques et culturels devenus familiers : dans le mouvement Maga aux États-Unis, dans les courants masculinistes, ou encore sous le racisme feutré de l’anti-wokisme. Et évidemment chez les groupes d’extrême droite à la recherche de la violence de rue contre leurs opposants – et qui rappellent les groupes des années 20 et 30, l’Action française, les Jeunesses patriotes, ou Solidarité française. Tous partagent, à des degrés divers, la nostalgie d’un passé mythifié et la promesse d’un ordre naturel perdu qu’il faudrait restaurer - afin que ses bénéficiaires profitent de ce dont ils ont été déchus, et qui leur serait dû. Tous sont animés par une conviction simple et brutale : la force fait le droit, et les faibles subissent ce qu'ils ne peuvent éviter. Et à chacun "son" souffre-douleur. Car c’est là le talent du fascisme – hiérarchiser pour mieux contrôler.

Alors, à quoi cela sert-il de parler de fascisme ? Non pas à distribuer des anathèmes moraux, mais à nommer des logiques politiques réelles - qui pourraient trop facilement passer du stade d’idées partagées à celui de force politique institutionnalisée tout en douceur et en dédiabolisation.

Catherine Fieschi est chercheuse au centre Robert Schuman de l’Institut universitaire européen (IUE) de Florence

© REUTERS

Affiche représentant Quentin Deranque, militant identitaire tué à Lyon.
❌