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Préférence européenne : un signal positif qui ne s’attaque pas à la racine du mal, par Jean-Luc Demarty

11 mars 2026 à 06:15

La Commission européenne a proposé le 4 mars un règlement complexe de 79 articles, l’Industrial Accelerator Act (IAA), dont l’objectif non affiché, mais transparent, est de protéger l’industrie européenne de la menace existentielle de l’industrie chinoise. La situation est grave avec une accélération sans précédent de la compétitivité de l’industrie chinoise et de ses exportations depuis la sortie du Covid. Depuis début 2022, les prix industriels à la production ont augmenté de 15 % dans l’UE et baissé de 7 % en Chine. L’écart de compétitivité est désormais de 30 à 40 % pour des produits de qualité équivalente voire supérieure. Les exportations européennes de biens manufacturés vers la Chine stagnent depuis 2019 autour de 200 milliards d'euros, tandis que les importations européennes de biens manufacturés chinois ont largement doublé depuis dix ans, à plus de 500 milliards d'euros. Cette situation a été aggravée par les mesures protectionnistes de Donald Trump. Il est également clair que la Chine a renoncé au timide rééquilibrage, entre 2015 et 2019, de son modèle de capitalisme d’Etat exclusivement tourné vers l’exportation, encore renforcé depuis la sortie du Covid.

La réaction de la Commission européenne est bienvenue dans la mesure où il y a urgence. Toutefois l’UE, et particulièrement la Commission européenne, sont partiellement responsables de la menace chinoise. En effet, le Green Deal, avec sa bureaucratie verte tentaculaire, ses normes excessives et son objectif de "net zero" en 2050, a considérablement aggravé la situation, mettant en difficulté l’industrie automobile, la sidérurgie et la chimie, au bénéfice de l’industrie chinoise, devenue dominante dans la très grande majorité des technologies vertes.

Comment peut-on justifier l’écart entre l’objectif de la Chine de "net zero" en 2060 et le "net zero" en 2050 de l’UE ? La Chine vient tout juste d’atteindre son pic, émet cinq fois plus que l’UE, n’est même pas sur la bonne trajectoire, tandis que l’UE a réduit ses émissions de 37 % depuis 1990 pour seulement 6 % des émissions mondiales. L’ajustement des objectifs de décarbonation de l’UE sur ceux de la Chine, voire en dessous, est le grand absent de l’IAA. On peut même se demander si un de ses objectifs cachés n’est pas la protection du Green Deal, à la lumière de l’assouplissement en trompe-l’œil de la fin de la voiture thermique en 2035, réservé à l’acier vert et aux biocarburants de deuxième génération.

Les subventions, une violation grossière des règles de l’OMC

Venons-en au contenu de l’IAA. Il comprend deux volets principaux. Le premier, dit made in Europe, réserve les marchés publics et les subventions aux produits européens à bas carbone, intensifs en énergie, l’acier, l’aluminium, le ciment d'une part et aux produits européens "net zero" comme les batteries, partiellement le solaire, l’éolien, les pompes à chaleur, les électrolyseurs et le nucléaire d'autre part. Les voitures électriques devront comprendre 70 % de composants européens hors batteries qui devront contenir trois composants européens, avec durcissement après trois ans. Les flottes d’entreprise devront être à 100 % origine Espace économique européen. En un mot, c’est l’imposition d’un contenu local généralisé.

S’agissant des marchés publics, l’UE dispose d’une large marge de manœuvre vis-à-vis des pays avec lesquels elle n’a pas d’accord de libre-échange, dont les principaux sont la Chine et les Etats-Unis qui pratiquent le contenu local à haute dose. La véritable cible est la Chine, les Etats-Unis étant peu présents sur les produits manufacturés. Il est tout à fait normal que l’UE protège ses marchés publics qui représentent 15 % du PIB. En revanche, le contenu local pour les subventions est une violation grossière des règles de l’OMC. C’est la même logique que l’IRA de Joe Biden, qui a déjà été condamné en première instance à l’OMC, sans conséquence pour les Etats-Unis. Il leur a suffi d’aller en appel dans le vide. Il en ira autrement pour l’UE, qui a maintenu un organe d’appel alternatif entre les soixante plus importants membres de l’OMC, à l’exception des Etats-Unis et de l’Inde. La Chine traînera l’UE à l’OMC et gagnera. En outre, si l’on peut comprendre le désarroi de la sous-traitance automobile, le contenu local, dont elle est un fort soutien, n’est pas économiquement le plus efficace. Il est de loin préférable d’utiliser les subventions ciblées sur la recherche-développement et l'innovation.

Investissement, des mesures insuffisantes

Le deuxième volet concerne l’investissement. Cela va dans le bon sens d’appliquer à la Chine - le seul pays de fait visé par les critères de part du marché mondial - ce qu’elle a fait à l’UE depuis vingt ans, à savoir imposer un plafond de 49 % dans les joint-ventures, avec des transferts de technologie obligatoires. Toutefois la mesure est insuffisante sous deux aspects. Premièrement, elle ne couvre pas toutes les technologies vertes où la Chine est leader, mais seulement environ la moitié d’entre elles : les batteries et les systèmes de stockage de l’électricité, les voitures électriques et hybrides, les technologies solaires et les matières premières critiques. Deuxièmement, il suffit de respecter quatre critères sur six, ce qui permet d’éviter le cumul, pourtant souhaitable, de joint-ventures à 49 % et de transferts de technologie obligatoires.

Il manque également à la proposition un volet de renforcement des mesures anti-dumping sur le plan juridique, par l’introduction du droit pénal qui accélérera l’application des droits provisoires, comme aux Etats-Unis, et par la suppression du droit moindre, qui limite le droit anti-dumping au montant du préjudice, ce qui n’est pas imposé par l’OMC. A cet égard, il est souhaitable de renforcer les ressources humaines de la direction générale du Commerce extérieur de la Commission européenne, très insuffisantes pour traiter l’explosion du nombre de cas anti-dumping, au détriment d’autres directions générales souvent productrices de normes inutiles et contre-productives. La possible modification, dans le cadre de l’article XXVIII du GATT, des droits de douane normaux, dits de la nation la plus favorisée (NPF), des produits manufacturés les plus menacés par la Chine, aurait dû être mentionnée, comme l’UE est en train de le faire pour l’acier. Compte tenu de l’énorme réseau d’accords de libre-échange de l’UE, les droits NPF ne sont plus guère applicables qu’à la Chine.

Enfin la proposition comporte une dimension bureaucratique inquiétante avec la création d’autorités de gestion de celle-ci dans les Etats membres avec une supervision de la Commission dont il est douteux qu’elle ait les capacités de l’assurer.

En conclusion, l’IAA est un signal positif vers le début d’une politique industrielle digne de ce nom en vue de protéger l’industrie européenne de la prédation chinoise. Mais elle ne s’attaque pas à un des éléments clés de la racine du mal, les excès du Green Deal. S’agissant des marchés publics et des investissements chinois, la proposition va dans le bon sens mais peut être améliorée. En revanche, le contenu local pour les subventions sera inévitablement condamné à l’OMC. A l’exception de ce point, la proposition n’est pas protectionniste. Elle l’était dans sa version initiale poussée par Stéphane Séjourné. Elle soumettait aux mêmes restrictions que la Chine les partenaires des accords de libre-échange de l’UE, ce qui aurait été une mise en cause de ceux-ci pourtant très favorables à l’UE. C’est pourtant ce que réclame Bercy en réaction à la proposition. Il faut au contraire développer le réseau des accords de libre-échange de l’UE qui restent à conclure en Asie et ratifier le Mercosur. C’est pourquoi la proposition n’est pas une remise en cause de la stratégie gagnante d’ouverture au commerce de l’UE avec le reste du monde par des accords de libre-échange qui doivent exclure par principe la Chine et les Etats-Unis, comme le prétendent ses opposants traditionnels très présents en France. Elle est son adaptation, encore insuffisante à la menace de la prédation chinoise et du néoprotectionnisme américain.

Il est à craindre que ce règlement complexe, même amélioré, mettra beaucoup de temps à être adopté par le Conseil de l’UE et le Parlement européen. Sa base juridique à la majorité qualifiée du Conseil et la majorité simple du Parlement est l’article 114 du Traité sur le fonctionnement de l’UE relatif au rapprochement des législations.

*Jean-Luc Demarty, ancien directeur général du Commerce extérieur de la Commission européenne (2011-2019), ancien directeur général de l’Agriculture (2005-2010), ancien conseiller de Jacques Delors (Paris 1981-1984 ; Bruxelles 1988-1995).

© REUTERS

L’Industrial Accelerator Act (IAA) doit contribuer à protéger l’industrie européenne de la menace chinoise.

Michel Duclos : "Sur le Liban, Emmanuel Macron doit harceler Benyamin Netanyahou"

11 mars 2026 à 05:45

L’engrenage mortifère est de retour au Levant. Plus d'une semaine après l'élimination d'Ali Khamenei au premier jour de l'opération "Fureur Epique" et "Rugissement du Lion", le Hezbollah a précipité le Liban dans la guerre. En lançant une attaque contre l'Etat hébreu, la milice chiite armée par l'Iran a déclenché en retour des bombardements israéliens de très grande ampleur, principalement dans le sud du pays. Le bilan est lourd : le conflit a déjà fait 486 morts et 1 313 blessés, selon l'OMS, et plus de 667 000 déplacées, selon le Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations unies (HCR).

Depuis plusieurs jours, Emmanuel Macron est à la manœuvre pour tenter de faire cesser les hostilités. Le président français, qui a récemment parlé avec Benyamin Netanyahou et Donald Trump, se heurte au refus du Premier ministre israélien. La France cherche ainsi à créer les conditions d'un retour au cessez-le-feu qui avait été entériné en novembre 2024 entre le Hezbollah et l'Etat hébreu. Selon Michel Duclos, ex-ambassadeur et conseiller spécial à l’Institut Montaigne, "la France est pratiquement le seul pays" à s'inquiéter du sort des Libanais qui "avaient des attentes élevées envers Emmanuel Macron". Il le concède toutefois : la France ne peut pas jouer les deus ex machina au Liban, dans un contexte d’embrasement régional où les grandes puissances militaires sont déjà à l’œuvre. Entretien.

L'Express : Au Liban, le président français réclame la fin des combats au Hezbollah en échange d’une cessation des opérations militaires israéliennes. Mais sur le terrain, les opérations ne baissent pas en intensité. La France est-elle hors-jeu ?

Michel Duclos : Dire que la France est totalement inaudible serait excessif. Elle ne l’est pas pour le peuple libanais, au moment où peu de pays se préoccupent réellement de leur situation. La France demeure pratiquement le seul pays à le faire. Il est toutefois extrêmement difficile d’infléchir la position de deux acteurs - le Hezbollah et Israël - qui semblent tous deux emportés par la volonté, ou l’illusion, d’en finir par le recours à la force. Dans la phase la plus récente, le Hezbollah a pris l’initiative d’attaquer Israël. Cependant, dans les semaines précédentes, Israël avait à plusieurs reprises frappé le Liban malgré la trêve conclue en 2024 avec la milice chiite. L’objectif d’Emmanuel Macron est précisément de revenir à cette forme de cessez-le-feu, compte tenu des destructions subies par le Liban.

Au regard de la poursuite des frappes, on pourrait avoir le sentiment que la voix de la France demeure peu entendue. Mais Benyamin Netanyahou a récemment échangé par téléphone avec Emmanuel Macron, ce qu’il n’avait pas fait depuis la reconnaissance de l’État de Palestine. Et le Hezbollah se trouve dans une situation telle qu’il pourrait être amené à prêter attention à des appels à la modération, notamment de la part de l'Iran. On peut rappeler à cet égard que, pour la première fois, le président libanais s’est prononcé en faveur de la démilitarisation du Hezbollah. Dans ces conditions, il paraît réducteur d’affirmer que la France n’est pas entendue.

Ce nouveau conflit ne démontre-t-il pas que la France n’est pas en mesure d’empêcher un conflit au Liban ?

Il n’a jamais été prétendu que la France pourrait jouer les deus ex machina au Liban ou dans la région. Emmanuel Macron, tout comme ses prédécesseurs, peut parfois susciter des attentes élevées, comme cela a pu être observé après le tremblement de terre de Beyrouth, où il s’était rendu en août 2020. Cependant, il reste clair que la France n’est qu’un acteur parmi d’autres dans la région. Sa spécificité au Liban réside dans le fait qu’elle s’y intéresse de manière constante et soutenue depuis de nombreuses années.

De manière générale, l’Europe ne joue pas les premiers rôles…

Depuis un certain temps déjà, les Européens sont marginalisés à la fois dans le dossier israélo-palestinien et, plus largement, dans les grandes négociations autour de l’Iran. Depuis le déclenchement de l’offensive israélo-américaine, l’évolution quotidienne de la situation montre toutefois que les Européens conservent un rôle, ou du moins que les principales puissances européennes - le Royaume-Uni, la France et, dans une certaine mesure, l’Allemagne ou l’Italie - demeurent des acteurs pertinents. Certes, Donald Trump critique parfois le Premier ministre Keir Starmer, mais il a besoin de son soutien pour utiliser les bases militaires britanniques (NDLR : celles de Fairford au Royaume-Uni et de Diego Garcia dans l’océan Indien).

La conférence de soutien à l'armée libanaise, prévue à Paris début mars, est reportée en avril. Mais la France va déjà renforcer sa coopération militaire en mettant à la disposition de Beyrouth des véhicules de transport blindés ainsi qu’un soutien opérationnel et logistique. En se rangeant derrière les forces libanaises, le président français n’est-il pas trop optimiste sur les chances de succès ?

On l’a largement oublié, mais une première phase de l’opération au sud du Liban a été menée avec succès par les forces armées libanaises [NDLR : première phase du désarmement du Hezbollah, de janvier 2025 à janvier 2026]. Cela montre que, malgré leurs faiblesses, elles sont capables d’obtenir des résultats lorsque les conditions politiques sont réunies et qu’elles bénéficient d’un soutien suffisant de leurs partenaires, en particulier des États-Unis et de la France. Il ne faut certes pas nourrir d’espoirs démesurés, mais il serait tout aussi simpliste d’affirmer que les Libanais, et en particulier leur armée, sont incapables d’agir.

Pendant longtemps, les responsables de l’armée libanaise ont été freinés par la volonté de ne pas rompre avec le Hezbollah, qui demeurait une composante de la nation et était perçu par une partie importante de la population - y compris au-delà de la communauté chiite - comme un élément de la défense du Liban. Aujourd’hui, le Hezbollah s’est placé en marge de la communauté nationale. Même au sein de la communauté chiite, une part significative de la population exprime des désaccords avec l’offensive menée il y a quelques jours contre Israël.

La France semble en ce moment particulièrement alignée avec les autorités libanaises. Comment l’expliquez-vous ?

Il y a une certaine constance dans notre politique mais cela s’explique aussi par un contexte intérieur et une convergence de positions entre le Premier ministre libanais Nawaf Salam (indépendant), et le président Joseph Aoun (un militaire de carrière). Il est particulièrement intéressant de noter que le président du Parlement, Nabih Berri [NDLR : du parti chiite Amal Movement] ne s’est pas aligné sur la ligne du Hezbollah et sa volonté de relancer le conflit avec Israël. Il existe donc une forme de confiance entre ces responsables, même si les événements actuels sont particulièrement difficiles à maîtriser.

Emmanuel Macron a-t-il raison lorsqu’il maintient des exigences très fermes à l’égard de Benyamin Netanyahou ?

Oui, notamment sur la question de la disproportion des moyens employés et du coût humain considérable qu’elle fait peser sur les populations et les infrastructures libanaises. Parallèlement, il importe d’exercer une pression maximale sur le Hezbollah, que ce soit par des voies politiques indirectes - comme des messages adressés à Téhéran lorsque Emmanuel Macron s’entretient avec son homologue iranien - ou en renforçant encore le soutien apporté à l’armée libanaise afin de l’aider à désarmer le mouvement terroriste. Il n'y a pas d'autre stratégie possible que d'essayer d'agir sur tous les acteurs concernés.

Une position de la Force intérimaire des Nations Unies au Liban (Finul) a été ciblée vendredi 6 mars dans le sud du Liban, faisant trois blessés parmi les Casques bleus ghanéens. Est-ce que ça peut être un objet de tensions aussi avec le Premier ministre israélien ?

Emmanuel Macron a condamné cette attaque inacceptable. Le Ghana, qui est un pays partenaire de la France, a demandé l’ouverture d’une enquête auprès du gouvernement israélien. Cependant, ce type d’incident — à l’image de la frappe israélienne contre un hôtel à Doha (Qatar) en septembre 2025, qui visait des responsables du Hamas mais a également causé des victimes civiles — tend à se répéter dans le cadre du conflit entre Israël et le Liban. C’est précisément cette situation qui choque profondément l’opinion française. Sur ce point, l’insistance du président de la République et du gouvernement français auprès des autorités israéliennes apparaît donc légitime.

Faut-il craindre une occupation du territoire libanais de la part d’Israël ?

Emmanuel Macron et le gouvernement français ont raison de harceler les autorités israéliennes sur cette question. Israël a démenti ces accusations, mais il disposait déjà d’au moins cinq postes militaires sur le territoire libanais. De nouvelles installations semblent avoir été mises en place récemment. Ces éléments constituent des signaux d’une possible invasion plus large. Il convient non seulement de mettre en garde les autorités israéliennes, mais également de rappeler que les précédentes interventions israéliennes au Liban se sont généralement soldées par des résultats défavorables pour Israël.

Cette dynamique s’inscrit dans une stratégie plus générale d’Israël, également observée en Syrie. Le pays ne souhaite pas se retirer des portions du Golan qu’il occupe, en plus des territoires déjà sous contrôle, et maintient une présence militaire partielle dans la bande de Gaza. On constate ainsi un schéma récurrent dans la région, face auquel peu d’États réagissent. Les États-Unis ferment largement les yeux, tandis que les pays européens sont absorbés par d’autres priorités.

La reconnaissance de l’Etat palestinien ne fragilise-t-elle pas la voix de la France face à un acteur comme Israël qui entreprend de remodeler toute la région ?

Si cette action n’avait pas été entreprise, la France aurait perdu beaucoup de crédibilité, non seulement auprès des pays arabes, mais également auprès des pays du Sud global. Ne rien faire aurait donné l’impression d’une indifférence de la France aux affaires de cette région. Il convient de rappeler que la décision de reconnaissance de la France a été suivie par celle du Royaume-Uni, du Canada et de l’Australie. Cela démontre que la France n’était pas isolée et qu’elle a déclenché un mouvement dont la portée symbolique reste significative à l’échelle mondiale, même si ses effets immédiats ont été modestes. Le prix à payer est donc d’avoir une relation difficile avec Netanyahou, mais il faut relativiser cette tension, dans la mesure où Israël accorde depuis longtemps peu de considération aux positions françaises.

Emmanuel Macron ne soutient pas la guerre en Iran car il veut se placer dans le cadre du droit international mais il ne déplore pas la décapitation du régime, tout en aidant ses partenaires du Golfe avec le Charles-de-Gaulle. Que faut-il comprendre lorsque le président parle d’une mission "purement défensive" pour rouvrir le détroit d'Ormuz ?

Cette posture est relativement bien pensée. Il faut d’abord considérer les options disponibles. Lorsqu’on est au pouvoir, il arrive fréquemment que les choix soient limités à des options difficiles. L’une d’elles aurait été celle de la tradition gaulliste — de Gaulle en 1967, Chirac en 2003 — consistant à condamner purement et simplement l’offensive israélo-américaine. Dans le cadre du droit international traditionnel, celui qui attaque en premier est considéré comme fautif. Une telle position aurait été compréhensible pour l’opinion publique française, à l’instar de celle du Premier ministre espagnol Pedro Sanchez. L’autre option, celle choisie par Emmanuel Macron, consistait à reconnaître que l’action menée n’était pas conforme au droit international, tout en insistant sur le rôle majeur de la politique iranienne dans le déclenchement de la situation. À partir de là, deux stratégies sont possibles : se limiter à un simple inventaire et à des commentaires, ou tenter d’agir. Il ne s’agissait pas de faire la guerre à l’Iran, car la France défendait justement le respect du droit international, et d’autres acteurs assument déjà ce rôle.

L’action entreprise consiste plutôt à soutenir les alliés régionaux confrontés aux agressions iraniennes - par exemple la Jordanie, les États du Golfe ou bien encore Chypre dans l’UE - ainsi qu’à contribuer, en coopération avec d’autres, à la liberté de navigation dans les zones sensibles entourant cette région. Cette politique apparaît relativement réaliste et équilibrée : elle est conforme aux moyens dont dispose la France. Si le pays n’est pas en mesure de jouer un rôle décisif, il peut néanmoins apporter sa contribution avec les capacités militaires et diplomatiques à sa disposition. Il ne faut pas exclure qu’à un moment, la France passe d’une attitude "défensive" à "offensive" mais il est probable que cette évolution reste relativement limitée et ponctuelle.

Les pays du Golfe, avec qui la France a des accords de défense et une base militaire aux Émirats arabes unis, ont-ils vraiment besoin de nous alors qu’ils sont sous le "parapluie américain" beaucoup plus étoffé que le nôtre ?

Je remarque que ni les pays du Golfe, ni les Etats-Unis n’ont critiqué notre action dans la région. L’une des leçons de cette crise est que toutes les parties prennent conscience de leurs limites. L’événement actuel dans le Golfe montre qu’il n’est pas suffisant de compter sur une alliance unique, aussi puissante soit-elle, pour se protéger de toutes les menaces. La France ne peut pas résoudre à elle seule les problèmes de ces pays. Ils continueront à dépendre des États-Unis, mais ils apprécient l’aide supplémentaire apportée par d’autres partenaires, et reconnaissent la fiabilité de cette assistance. L’une des conséquences de cette crise pourrait être un changement du regard que les capitales de la région portent sur leurs alliés. Ainsi, les monarchies du Golfe pourraient désormais nourrir une certaine méfiance à l’égard des États-Unis. Bien que Washington ait suivi sa propre stratégie, certains pays avaient demandé aux Américains de ne pas attaquer l’Iran à ce stade. Or, non seulement cette attaque a eu lieu, mais elle a montré que la protection américaine pouvait constituer un handicap, exposant ces pays à des frappes iraniennes. La dépendance envers les États-Unis persistera, mais le degré de confiance pourrait s’en trouver réduit.

© REUTERS

Le président français Emmanuel Macron s'adresse aux médias lors de sa visite du porte-avions Charles-de-Gaulle, le jour de son déplacement à Chypre.
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