Mahmoud Moradkhani, neveu de l'ayatollah Khamenei : "Les Iraniens garderont un très mauvais souvenir de lui"
Au téléphone, aucune tristesse dans la voix du Dr Mahmoud Moradkhani. Ce médecin ORL près de Lille, réfugié iranien, a pourtant perdu un membre de sa famille ce week-end lors des frappes américaines et israéliennes sur Téhéran. Le plus célèbre, d'ailleurs : son oncle, l'ayatollah Ali Khamenei, qui portait le titre de Guide suprême de la République islamique depuis 1989.
Mahmoud Moradkhani a fui l'Iran en 1985, refusant de prêter allégeance au régime pour exercer son métier de médecin. Sa mère et sa sœur, elles, sont restées à Téhéran, ce qui ne les a pas empêché de résister : la mère du docteur Moradkhani avait même écrit une lettre ouverte pour dénoncer le "califat despotique" de son frère lors de la révolte "Femme, vie, liberté" fin 2022. Auprès de L'Express, Mahmoud Moradkhani se souvient de son oncle et espère que sa mort va mettre l'Iran sur la voie de la liberté, après plus de 40 ans d'oppression islamique.
L'Express : Les médias iraniens ont confirmé la mort de votre oncle, l'ayatollah Khamenei, dans les frappes américaines et israéliennes sur Téhéran. Quel sentiment domine chez vous aujourd'hui ?
Mahmoud Moradkhani : Je suis content, comme la plupart des Iraniens. Je n'avais plus de sentiments personnels envers lui, je ne le considérais plus comme oncle depuis longtemps. Nous n'avions plus de relations, il était une personnalité publique et, dans ce cas là, les sentiments pesonnels et affectifs disparaissent.
En 2023, vous nous disiez tout de même que, quand vous étiez enfant, il était votre oncle préféré. A titre personnel, quel souvenir garderez-vous de lui ?
Tous ces souvenirs datent d'avant 1979 [NDLR : et la Révolution islamique], il y a plus de 47 ans ! La révolution l'a changé, il n'était plus la même personne : il s'est rapproché très vite du pouvoir de Khomeyni [le premier Guide de la révolution] et de l'ancien président Rafsandjani. A l'époque mon père aussi était proche de Khomeyni mais il est devenu un opposant, et alors Khamenei s'est montré parmi les plus violents, les plus insultants, envers mon père. L'évolution a été très brusque et rapide dans les six mois qui ont suivi la révolution.
Et comment l'Iran se souviendra de Khamenei ?
Le régime est en train de tomber. Je pense que les Iraniens garderont un très, très mauvais souvenir de lui. C'est un cauchemar, provoqué par le pouvoir de la religion et en particulier par le pouvoir de Khomeyni et Khamenei. La majorité des Iraniens ont une vision complètement différente de la religion. A l'intérieur du clergé chiite, Khomeyni était unique, les autres ne partageaient pas sa vision. Même maintenant, les leaders chiites de Najaf se sont mis en dehors de la politique.
Est-ce que l'Iran se portera mieux sans Ali Khamenei ?
Oui, Ali Khamenei était un obstacle : même à l'intérieur du régime, de nombreuses voix différentes cohabitent. Actuellement, avec l'émotion et la guerre, ces rivalités restent sous la surface et ils vont résister, cacher leurs différends. Mais si le régime survit à cette intervention militaire, nous verrons surgir toutes leurs discordances et leurs rivalités : ils ne pourront pas persister très longtemps. La disparition d'Ali Khamenei marque le début de la chute du régime, même sans cette intervention militaire.

En tant qu'Iranien, comment voyez-vous cette intervention militaire sans précédent des Etats-Unis dans votre pays ?
Je suis quelqu'un de pacifiste, devenu médecin pour soigner : jamais je ne pourrai militer pour une guerre, une intervention armée ou de la répression ! C'est bien pour cette raison que je n'ai pas voulu soutenir ce régime, que je ne suis pas resté aux côtés de mon oncle. Mais, vu la situation actuelle, c'était devenu une quasi-nécessité, créée par le régime de Khamenei, par lui-même tant il était fanatique et dogmatique. Il était resté bloqué sur ses dogmes et ses slogans. Il était le noyau dur du régime, et c'est lui qui résistait aux négociations et ne voulait — ou ne pouvait — rien céder.
Quand vous étiez enfant, a-t-il déjà mentionné la mort, le martyr, devant vous ?
Ce n'est pas que lui : tous les chiites pensent à ça et en parlent. Il disait souvent, à propos des opposants, au début de la révolution : 's'ils sont coupables, tant mieux nous les avons tués et ils vont aller en enfer ; s'ils sont innocents ce n'est pas grave, ils iront au paradis'. La mort pour eux, dans leur religion, est une libération : mourir n'est pas mauvais, c'est se libérer de ce corps et rejoindre l'éternel.
Vous avez de la famille, des proches, en Iran. Avez-vous des nouvelles ces derniers jours ?
J'ai eu quelques messages écrits depuis hier. Mes proches ne sont pas en danger, les bombardements n'ont pas touché la population, mais Internet est coupé, donc je n'ai pas encore réussi à parler directement ou à les voir en visio malheureusement.
Votre mère avait dénoncé les actes de son frère dans une lettre ouverte en 2022, après le meurtre de Mahsa Amini. Comment va-t-elle ? Avez-vous eu sa réaction depuis hier ?
Oui, je l'ai eu par messages. Ma mère continue d'être contre le régime, comme moi, elle n'a aucun regret et elle est même contente de la mort de son frère. Il n'y a pas de problème. Pour elle, ce n'était plus un frère : ils ne se voyaient plus et elle le considérait comme un vrai dictateur, comme celui qui ordonnait le massacre de son peuple.
Vous n'êtes pas retourné en Iran depuis 1985, plus de 40 ans. Espérez-vous faire le voyage prochainement ? Dans quelles conditions ?
Bien entendu, j'espère. Mais je n'ai pas d'ambition politique, ce sera uniquement pour voir ma famille. J'attendrai que la situation soit stabilisée, il n'y a pas d'urgence. L'essentiel reste que la guerre cesse, que le régime tombe et que le peuple puisse commencer un processus politique vers la démocratie. Le plus important, c'est la séparation de la religion de la vie publique, de la vie politique, de la vie sociale. Ce mélange nous a fait beaucoup de mal : le cauchemar de la République islamique est dû à la mainmise de la religion sur la vie du peuple.
Demain, vous allez reprendre le travail, revenir à votre cabinet pour soigner vos patients. Comment faire, moralement, avec la guerre qui se déroule en Iran ?
Malheureusement, j'ai beaucoup d'expérience sur ce sujet. Je peux suivre l'actualité tout en faisant sérieusement mon travail : je suis médecin, je ne peux pas me laisser submerger par l'émotion.

© via REUTERS