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Trump, Obama, Carter, Nixon... Entre les Etats-Unis et l'Iran, cinquante ans de conflit inextricable

1 mars 2026 à 13:26

En mai 1972, sur les hauteurs verdoyantes de Téhéran, le chah d'Iran et son épouse Farah Pahlavi reçoivent Richard Nixon et sa femme Pat, vêtue d'une robe longue en soie rose pour un dîner de gala. Sept ans avant la révolution islamique, les Etats-Unis et l'Iran sont encore de solides alliés en vertu de la doctrine Nixon selon laquelle Téhéran est, avec l'Arabie saoudite, l'un de ses deux piliers de sa politique de stabilité au Moyen Orient. Le président américain décuple l'aide militaire qu'il offre à la monarchie persique. Cela inclut des avions F-14 Tomcat, des navires destroyers, des systèmes Awacs.

L'Iran est alors le "gendarme" de Washington dans le Golfe, censé contenir l'URSS dans la région. Lors du dîner de gala, au palais Saadabad, Richard Nixon porte un toast. Le républicain va jusqu'à dire au chah "Protégez-moi" [sous-entendu : dans la région]. Il vient ainsi d'offrir au monarque un chèque en blanc. Celui-ci, saisi d'hubris, accentue la répression contre les opposants politiques. Par ailleurs atteint par la folie des grandeurs, il va jusqu'à tenter de racheter la compagnie aérienne Pan Am et la chaîne d'hôtel Intercontinental. Interrogé des années plus tard sur son soutien au chah d'Iran, Richard Nixon dira : "Ce n'est pas tellement que nous approuvions toute sa politique, mais l'alternative au chah nous semblait pire." Il n'y avait pas de bonne solution, en somme.

Le Nouvel An iranien de Jimmy Carter

Après l'affaire du Watergate et la démission du président, son successeur Gerald Ford poursuit la même politique. En Iran, le clergé se sent humilié par la modernisation à marche forcée tandis que la bourgeoisie et l'élite intellectuelle nourrissent un ressentiment de plus en plus fort en raison des violations des droits de l'homme. En 1975, Gerald Ford reçoit le chah à la Maison-Blanche avec tous les honneurs, toasts et dîners, malgré les critiques internes aux États-Unis sur les ventes d'armes à un régime vilipendé par la presse occidentale.

Lorsque le démocrate Jimmy Carter est élu président à son tour en novembre 1976, les opposants iraniens au monarque reprennent espoir. Mais le 31 décembre 1977 ils déchantent. A l'occasion d'une visite officielle à Téhéran (la dernière d'un président américain) où il passe le réveillon du Nouvel An, Carter chante les louanges du chah dont "le grand leadership" apporte "la stabilité dans une des régions les plus troublées du monde". L'intelligentsia iranienne, qui attendait autre chose du démocrate, se sent trahie. Les mois suivant, depuis la Maison-Blanche, le président infléchit toutefois la politique américaine de soutien inconditionnel à son allié. Il fait pression sur le chah pour qu'il libéralise un tant soit peu la vie politique. Mais trop tard. Treize mois après cette visite officielle, le chah est en fuite. Encore quelques jours et l'ayatollah Khomeyni rentre de son exil à Neauphle-le-Chateau (Yvelines), accueilli par deux millions de fidèles.

Le fiasco de "l'Opération Eagle Claw"

Le 4 novembre 1979, le cauchemar commence: 66 diplomates américains sont pris en otage à Téhéran dans leur propre ambassade. Jimmy Carter est devenu l'ennemi numéro 1 de l'ayatollah Khomeyni qui entend lui faire payer son toast du Nouvel An deux ans deux ans plus tôt. Cinquante-deux membres de l'ambassade eux resteront captifs pendant 444 jours. C'est le plus long calvaire diplomatique de l'histoire américaine. Carter tente tout. Les sanctions, la rupture des relations, l'embargo pétrolier. Puis, le 24 avril 1980, il déclenche l'opération Eagle Claw (griffe d'aigle): huit hélicoptères sont lancés dans le désert pour un raid de sauvetage. Mais en raison d'un manque de coordination du commandement, de pannes mécaniques en série et, in fine d'une collision entre un hélicoptère et un C-130 qui coûte la vie à huit militaires, le fiasco est complet. Il coûtera à Jimmy Carter, sa réélection en novembre 1980. Alors que le chah d'Iran vient de décéder en juillet en exil (en Egypte), Ronald Reagan, tout juste élu, tire les leçons de cette bérézina: il réorganise le commandement militaire en vue d'une meilleure coordination et crée un commandement des opérations spéciales. Humiliation suprême pour Carter: les otages sont libérés quelques minutes seulement après que son successeur a prêté serment, le 20 janvier 1981.

La présidence Reagan ouvre un nouveau chapitre dans les relations entre Washington et Téhéran. Pour commencer, des attentats-suicides de Beyrouth en octobre 1983 frappent les contingents américain et français de la Force multinationale de sécurité au Liban et tuent 241 soldats américains et 58 parachutistes français. Paris et Washington accusent le Hezbollah et l'Iran. Les deux capitales soutiennent d'ailleurs ouvertement – comme les autres puissances occidentales – Saddam Hussein dans la guerre Iran-Irak (1980-1988). Cela n'empêche pas Ronald Reagan d'être éclaboussée par l'affaire de l'Irangate des ventes d'armes... à l'Iran. En contradiction avec leur discours, les responsables de son administration vendent en effet secrètement des armes, y compris des missiles, à Téhéran en 1985-1986. Et cela, afin d'obtenir la libération d'otages américains au Liban et d'obtenir de l'argent pour financer secrètement les "Contras" nicaraguayens, en guerre contre les sandinistes procubains (au pouvoir depuis 1979). Le scandale est retentissant.

Les Etats-Unis abattent un Boeing

D'autres événements marquent la fin de la présidence Reagan, à commencer par l'Opération Praying Mantis (mante religieuse) en avril 1988. Lors du plus grand engagement naval américain depuis 1945, une frégate iranienne est coulée dans le golfe Persique en représailles à l'attentat à la mine contre un destroyer de l'US Navy. Puis, en juillet, le croiseur USS Vincennes abat le vol Iran Air 655, tuant 290 passagers dont 66 enfants. L'équipage a confondu un Airbus civil avec un chasseur F-14. Washington ne présentera jamais d'excuses. Convaincu d'affronter une guerre sur deux fronts, en Irak et contre les Etats-Unis, Khomeyni accepte le cessez-le-feu avec l'Irak. Il compare cet acte au fait de "boire du poison".

Lorsque le "guide suprême" meurt l'été suivant, le pragmatique président Hachemi Rafsandjani facilite la libération des derniers otages américains au Liban, faisant écho au discours inaugural de George H.W. Bush en janvier 1989 qui a tendu la main en déclarant: "La bonne volonté engendre la bonne volonté." Quoi qu'il en soit, les relations avec l'Iran passent au second plan en raison de l'Opération Desert Storm (tempête du désert) lors de la première guerre du Golfe contre l'Irak (août 1990-février 1991).

Sous Bill Clinton, un léger dégel

Sous Bill Clinton, l'élection du président Khatami en 1997 ouvre une fenêtre d'apaisement. Dans une interview sur CNN, ce dernier exprime son admiration pour "l'essence de la civilisation américaine", cite Lincoln et propose un "dialogue entre les civilisations". La secrétaire d'Etat (ministre des Affaires étrangères) Madeleine Albright, elle, reconnaît publiquement le rôle américain dans le coup d'État de 1953 contre le premier Mossadegh, renversé par la CIA américaine et le Mi6 britannique sous la présidence d'Ike Eisenhower (1953-1960) et le second gouvernement de Winston Churchill (1951-1955). Mossadegh est soupçonné de se rapprocher de l'Union soviétique. Le dégel clintonien s'arrête là. Certes, le climat entre Téhéran est Washington est légèrement apaisé. Mais pas au point que Washington renonce à sa politique de double sanction contre l'Irak et contre l'Iran, accusé de soutenir le terrorisme.

Accaparé, comme son père, par l'Irak, George Bush fils se consacre avant tout à traquer Oussama Ben Laden en Afghanistan, puis Saddam Hussein lors de la seconde guerre du Golfe. Elu en 2008, Barack Obama, lui, combine la carotte et le bâton. Pour commencer, il applique des sanctions contre le pétrole iranien, procède au gel d'avoirs appartenant aux gardiens de la révolution ou déconnecte l'Iran du réseau SWIFT. En 2013, une opération conjointe américano-israélienne détruit un millier de centrifugeuses à Natanz grâce à un virus introduit dans le logiciel iranien.

Et Donald Trump arriva...

La même année, l'élection du président réformateur Hassan Rohani (qui succède à Mahmoud Ahmadinejad) débloque un peu le processus : Obama et lui s'appellent pendant quinze minutes; c'est le premier contact présidentiel direct depuis 1979. Puis, le 14 juillet 2015 est signé l'accord de Vienne sur le nucléaire iranien (en anglais : Joint Comprehensive Plan of Action ou JCPOA). L'Iran réduit son stock d'uranium enrichi et accepte la présence permanente de contrôleur de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA).

En mai 2018, Donald Trump déchire l'accord et lance sa politique de "pression maximale". Les exportations pétrolières iraniennes s'effondrent sous 500 000 barils par jour. Mais les sanctions américaines accélèrent la fuite en avant nucléaire de l'Iran qui reprend l'enrichissement de son uranium. En janvier 2020, un drone Reaper pulvérise le convoi du général Qassem Soleimani alors que le commandant de la Force Al-Qods du corps des gardiens de la révolution islamique se trouve en Irak. L'Iran riposte symboliquement en tirant des missiles sur une base américaine en Irak mais sans faire de blessés. L'escalade s'arrête là. Elu en 2020 Joe Biden promet de revenir dans l'accord JCPOA. Il n'y parviendra jamais malgré huit cycles de négociations à Vienne et à Oman. La fin de sa présidence est marquée par l'attaque et le pogrom perpétré le 7 octobre 2023 contre Israël par le Hamas pro-iranien.

Avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche voilà un peu plus d'un an, s'ouvre une nouvelle phase marquée par la collaboration militaire étroite les Etats-Unis et Israël, pays décrit comme "l'allié modèle" dans la récente "Stratégie de défense nationale", document publié par le Pentagone. A la guerre des Douze jours entre Israël et l'Iran déclenchée le 13 juin denier, et, immédiatement après, l'Opération Midnight Hammer (Marteau de minuit, du 21 au 22 juin 2025) américaine contre les installations nucléaires iraniennes suit maintenant, suit maintenant l'Operation Epic Fury (fureur épique). Le 45e et 47e président américain espère clore avec elle un chapitre ouvert voilà cinquante ans et entrer dans l'Histoire. Y parviendra-t-il ?

© REUTERS

Donald Trump à Washington le 16 janvier 2026.

Iran : après l'échec des négociations, voici comment l'US Navy se prépare à attaquer

27 février 2026 à 05:45

Au terme de longs préparatifs (deux mois), la tenaille américaine est prête à se refermer sur l'Iran. Une fois encore, l'Amérique est sur le pied de guerre au Moyen-Orient. Et attend les ordres de la Maison-Blanche. L'US Navy a envoyé des dizaines de bâtiments de guerre en Méditerranée, en mer Rouge, dans le golfe Persique et en mer d'Arabie. L'US Air Force a elle aussi déplacé des centaines d'avions de guerre, de surveillance et de ravitaillement dans la région.

"L'armada est impressionnante, reconnaît l'amiral Jean-Mathieu Rey à propos des moyens exceptionnels mobilisés par la marine tout en remarquant à quel point la situation contraste avec le passé récent. "Depuis l'invasion de l'Irak en 2003, la marine américaine avait quasiment déserté la région", rappelle celui qui commandait, voilà peu, les opérations navales françaises dans l'Indo-Pacifique.

Rien, peut-être, ne symbolise mieux ce retour en force dans la région que la présence des deux porte-avions yankees : l’USS Gerald Ford (plus grand bâtiment de guerre américain), en provenance de la mer des Caraïbes et l'USS Abraham Lincoln (USS signifie United States Ship), précédemment en mer des Philippines. Le premier se trouve en mer Méditerranée, près d’Israël ; le second est positionné dans l'océan Indien, en mer d'Arabie. A eux deux, ces mastodontes transportent 150 avions de guerre (davantage que n'en possède l'armée de l'air française !) et 10 000 marins. Mais ce n'est pas tout. D'autres navires les accompagnent. "Un porte-avions ne se déplace jamais seul ; il est toujours escorté par un groupe aéronaval composé de deux ou trois destroyers (lanceurs de missiles), de deux ou trois autres navires de combat (qui peuvent opérer près des côtes), d'un ou plusieurs navires ravitailleurs et, surtout, d'un ou deux sous-marins à l'affût de menace sous-marine ou aérienne marine et capable de lancer des torpilles et des missiles aériens", détaille l'analyste Emmanuel Véron, enseignant à l'Ecole de Guerre.

A ce dispositif s'ajoutent encore d'autres destroyers et au moins 150 avions supplémentaires (de combats, de surveillance, de ravitaillement) disséminés dans au moins six pays : la Turquie, Chypre, la Jordanie, Israël, l'Arabie saoudite et les Emirats arabes unis. Enfin, un troisième porte-avions, l'USS George H. W. Bush, actuellement dans l'Atlantique, cinglerait, dit-on, vers le "théâtre" du Moyen-Orient. "Cette concentration de forces est très inhabituelle; elle doit permettre de mener avec succès une campagne aérienne et navale contre l'Iran", calcule James Arnold, analyste et géostratège anglo-américain. Et cela, en protégeant Israël et en se défendant contre ce qu'il reste des "proxys" iraniens, à savoir le Hezbollah au Liban et les Houthis au Yémen."

Un officier de l'US Navy passe devant des avions de chasse sur le pont d'envol du porte-avions USS Abraham Lincoln (classe Nimitz) lors d'une visite de presse à Port Klang, en périphérie de Kuala Lumpur, en Malaisie, le 26 novembre 2024.
Un officier de l'US Navy passe devant des avions de chasse sur le pont d'envol du porte-avions USS Abraham Lincoln (classe Nimitz) lors d'une visite de presse à Port Klang, en périphérie de Kuala Lumpur, en Malaisie, le 26 novembre 2024.

Dès lors, la question est : l'armée américaine va-t-elle passer à l'attaque contre la République islamique ? Et quand ? "S'ils en reçoivent l'ordre, les militaires passeront à l'action. Ils sont maintenant fin prêt", estime l'amiral Rey. Un membre de la communauté du renseignement américain, désireux de rester anonyme, renchérit : "Il est inimaginable que le Pentagone mobilise autant de ressources pour, à la fin, ne pas les utiliser. Mais, comme au Venezuela, les choses se dérouleront probablement d'une manière à laquelle personne ne s'attend. L'élément de surprise fait sans doute partie du plan."

"Nous arrivons à la limite de nos capacités"

Seule certitude : aujourd'hui, les Etats-Unis sont le seul pays capable de projeter une aussi considérable armada aussi loin de chez elle. "La Chine, elle, peut difficilement intervenir militairement au-delà de 1 000 kilomètres de ses côtes, mais elle le saura peut-être d'ici à une décennie", remarque, à Washington, l'élégant colonel des Marines Grant Newsham, ancien chef du renseignement pour la région Asie-Pacifique. Cependant, la prouesse américaine est à nuancer. En mobilisant près de la moitié de leur flotte autour de l'Iran, les Etats-Unis fournissent un effort militaire énorme qui met ses forces sous tension. Comme nous l'apprend un récent article du Wall Steet Journal, l'équipage de l'USS Ford, qui devait rentrer au port après l'opération du 3 janvier au Venezuela, mais dont la mission a été prolongée de quatre mois, n'est pas enchanté. "Nous arrivons à la limite de nos capacités, souligne cet expert. Il nous serait d'ailleurs impossible de mener plusieurs missions du même genre simultanément, ailleurs sur la planète."

Il faut savoir, en effet, que l'US Navy dispose de onze porte-avions au total. Certes, c'est davantage que n'importe quel autre pays : la Chine en possède quatre, la France un et la Russie, zéro. Mais il faut comprendre, aussi, que seulement un tiers de ces navires sont en mer en même temps. "Pour un porte-avions en mission, il faut en compter un autre en réparation et un troisième en préparation, détaille Newsham. Puisque nous possédons onze porte-avions, cela signifie que seulement trois ou quatre (un tiers, donc) sont disponibles en même temps. Si deux (ou trois) d'entre eux sont, comme aujourd’hui, mobilisés au Moyen-Orient, c'est donc que nous baissons la garde dans d'autres parties du monde. Nous ne pouvons pas être partout à la fois."

Deux fois moins de navires qu'à l'époque de Reagan

De là à penser que, pour Pékin, le moment serait bien choisi pour attaquer Taïwan, il n'y a qu'un pas. "Heureusement, si ce scénario advenait, nous disposons encore de forces aériennes suffisamment puissantes pour rendre la vie des Chinois très compliquée", rassure le militaire américain qui déplore, au passage, la façon dont l'US Navy a réduit sa voilure après la guerre froide. "La marine américaine possédait 600 bâtiments de guerre à l'époque de Ronald Reagan ; elle n'en compte plus que 290 aujourd'hui."

Alors que les pourparlers de Genève entre diplomates de Washington et Téhéran se sont soldés par une impasse jeudi 26 février, les commandants de l'US Navy relisent la check-list des cibles iraniennes à frapper en priorité. Celles-ci appartiennent à trois catégories. Primo, les programmes de missiles, c’est-à-dire les systèmes de tirs et les stocks de munitions. Segundo, le programme nucléaire, soit : les usines d'enrichissement d'uranium dont celles de Fordo et Natanz (déjà frappées par les Etats-Unis lors de l'opération Marteau de Minuit, le 21-22 juin dernier). Tertio, les cibles politiques, autrement dit les chefs des Pasdaran (ou Gardiens de la révolution), des bassidjis (miliciens chargés de la sécurité) et de l'armée sans oublier les mollahs et, peut-être, leur chef suprême Ali Khamenei."

Les porte-avions sont moins vulnérables que l'on croit

Et l'Iran, au fait ? Combien de divisions ? Si sa marine est embryonnaire et son aviation pas de taille à rivaliser avec les F-35, F-18 et autres Hawkeye (avion radar) américains, il lui reste des forces conventionnelles : des milliers de missiles de courte et moyenne portée capables d'atteindre Israël, l'Arabie saoudite, le Qatar ou encore des bases américaines terrestres dans la région. "Cette véritable menace explique l'ampleur du déploiement militaire américain, reprend Emmanuel Véron, de l'Ecole de Guerre. Il doit permettre de se prémunir contre des attaques coordonnées de missiles, de drones de surfaces, de sous-marins ou de vedette rapides", explique-t-il. D'où le recours, aussi, aux batteries de missiles anti-missiles Patriot et aux systèmes THAAD (Terminal High Altitude Area Defense, capables de neutraliser des missiles au-delà de l'atmosphère) acheminés dans la région par des gros-porteurs.

A ce tableau, il faut encore ajouter l'élément des forces terrestres. "Il ne s'agit évidemment pas pour Donald Trump d'envoyer des troupes au sol en Iran, poursuit l'expert. Tout le monde sait que les Américains ne veulent pas de ça. En revanche, des forces spéciales – Navy Seals, Delta Force... – pourraient mener des opérations commandos héliportées, qu'il s'agisse de piégeage, d'élimination de cibles humaines ou d'enlèvement, comme ce fut le cas avec Nicolas Maduro début janvier."

Un changement de régime à Téhéran ?

"Nous sommes prêts pour tous les scénarios", affirmait le mois dernier, dans une interview exclusive à L'Express, l'amiral Daryl Caudle, qui dirige l'US Navy. Le lointain successeur du légendaire amiral Nimitz (vainqueur de la guerre du Pacifique) expliquait aussi que les porte-avions, dont l'invincibilité est régulièrement mise en doute, continueront de représenter un avantage militaire certain à l’avenir : "Disposer de terrains d’atterrissage mobiles capables de se déplacer sur des milliers de kilomètres autour du globe rapidement n’est pas quelque chose qui va se démoder bientôt", remarquait-il. Au reste, ces superstructures flottantes sont difficiles à atteindre du fait qu'elles se déplacent à la vitesse considérable de 32 nœuds, soit 60 kilomètres/heure. Elles sont aussi beaucoup plus résilientes que l'on ne l'imagine. "En raison de leurs énormes coques, épaisses et compartimentées, ce sont des navires difficiles à envoyer par le fond, indique le stratège anglo-américain James Arnold. L'US Navy a un jour tenté de le faire pour un de ses propres navires arrivé à l'âge de la retraite : elle n'y est arrivée qu'à grand-peine."

Quoi qu'il en soit, après l'échec des négociations, la perspective d'une nouvelle guerre se précise. Selon certains observateurs, les armes pourraient parler d'ici à quelques jours, voire à quelques heures. Seule certitude : Donald Trump ne veut pas perdre la face. Or son inaction équivaudrait à une victoire politique et psychologique iranienne. Nul ne peut prédire l'avenir mais il est clair que, après le succès de l'opération militaire au Venezuela, le président américain aimerait engranger une seconde victoire qui le ferait entrer dans l'histoire.

Un changement de régime à Téhéran? Cela offrirait aux Etats-Unis un levier sans précédent sur le marché mondial de l’énergie. Washington contrôle déjà, directement ou par alliés interposés (Arabie saoudite, Emirats arabes unis, Irak, Koweït), une part substantielle de la production pétrolière mondiale. L’ajout de l’Iran – qui possède les quatrièmes réserves prouvées au monde – porterait cette influence à un niveau inédit. La Chine, qui absorbe environ 90 % des exportations pétrolières iraniennes (soit 1,38 million de barils par jour), serait la grande perdante d’un tel bouleversement. L’imbrication des intérêts énergétiques et stratégiques fait de cette crise bien plus qu’un bras de fer à propos du nucléaire iranien. C’est un moment charnière de la rivalité sino-américaine. Et une bataille pour l’hégémonie mondiale. Dont l'US Navy détient peut-être la clé.

© via REUTERS

L'amiral Brad Cooper, commandant du Commandement central américain, fait une annonce à bord du porte-avions USS Abraham Lincoln de classe Nimitz dans la mer d'Oman, le 7 février 2026.
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