Déraillement, "choc terrible", voies rénovées… Ce que l'on sait de l'accident ferroviaire qui a fait au moins 39 morts en Espagne
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"Du coup" est une expression familière, devenue un réflexe courant dans notre langage quotidien. Pourquoi l’emploie-t-on si souvent, et du coup, quelle est son origine ?
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La répression par le régime des mollahs de l’aspiration à la liberté exprimée dans la rue par les Iraniens a fait des milliers de morts depuis le début de l’année, selon les estimations d’organisations de défense des droits de l’Homme. Fin connaisseur des arcanes de ce régime théocratique, Camille Alexandre (pseudonyme utilisé pour des raisons de sécurité par un spécialiste français des relations internationales) analyse l’impasse dans laquelle la République islamique a conduit l’Iran. Persanophone et arabophone, l’auteur a publié l’an dernier deux livres très documentés qui dissipent beaucoup d’idées reçues sur le sujet, Le régime iranien à livre ouvert et Le Proche-Orient iranien, les deux aux éditions Odile Jacob. Entretien.
La République islamique, fondée il y a 47 ans, vit-elle ses derniers instants ?
Le mécontentement grandit et s’étend. On remarque sur le temps long une nette accélération des manifestations, avec une convergence des revendications économiques, sociales et politiques. En face, on ne discerne à ce stade aucun signe que le régime souhaite transiger. Avec l’administration Trump peut-être, mais pas avec sa population.
Au-delà de la répression féroce qu’il mène, sur quels piliers s’appuie le régime pour résister au mécontentement du peuple ?
D’abord, sur ceux qui ont vécu l’instauration d’un régime islamique comme une libération et qui lui restent fidèles, notamment les Bassidji, les miliciens chargés du maintien de l’ordre, qui éprouvent une satisfaction de classe à le faire régner. Il y a, plus largement, le corps des Gardiens de la révolution, qui reste un pilier du régime. Il y a enfin le clergé, qui fait bloc, mais aussi les hauts fonctionnaires de l’État. Le système tient bon, et à ce stade on ne voit pas de fissure dans l’appareil sécuritaire. En revanche, certaines franges de la population sont de plus en plus mécontentes et de plus en plus vocales. C’est le cas non seulement de la jeunesse et des classes éduquées, mais aussi des minorités. La colère grandit dans les marges, notamment chez les Baloutches et les Kurdes. Le mouvement "Femme, Vie, Liberté" est né au Kurdistan, Mahsa Amini était kurde. Aujourd’hui aussi, le Kurdistan est aux avant-postes. C’est là que la répression est la plus sanguinaire.
Le rôle des Gardiens de la révolution, l’armée idéologique du régime, va croissant au fil des ans. L’Iran est-il encore une théocratie dirigée par le clergé chiite, ou plutôt un régime militaire ?
La République islamique est une théocratie : c’est son identité fondamentale et même sa raison d’être. La montée en puissance des Gardiens ne signifie nullement leur domination sur le système, encore moins sur le clergé. Le commandant en chef des armées est le Guide suprême, dont le bureau dispose par ailleurs de représentants insérés dans toutes les institutions, dont les Gardiens, et dont la fonction est de contrôler chaque pan du système. Les Gardiens sont aussi dotés de leur propre service de renseignement, certainement le plus implacable, créé pour contrôler la moindre dissidence en leur sein, et qui est aussi tenu par le clergé. Enfin le clergé supervise les fondations pieuses, donc les finances et les subsides. C’est une illusion de croire que la montée en puissance des Gardiens, qui est réelle, serait synonyme de perte d’influence concomitante du clergé.
On distingue souvent deux factions au sein du régime, les réformateurs et les radicaux. Vous écrivez que ce pluralisme n’est qu’un leurre et que les leviers du pouvoir ont toujours été aux mains des ultras…
Le "réformateur", n’existe pas en Iran. Ceux qu’on appelle ainsi improprement en français, les eslahtalaban en persan, demandent non pas des réformes mais des corrections (eslah) du système, dans l’objectif précisément de le perpétuer. En outre, ils s’articulent sans problème avec le pouvoir. Ainsi des élections présidentielles : le Conseil des gardiens de la Constitution, organe qui dépend du Guide, a permis à l’actuel président dit réformateur, Massoud Pezeshkian, de concourir. Pourquoi ? Parce que le Guide voulait à ce moment-là un président "réformateur", utile face à l’Occident dans l’espoir de rouvrir les négociations nucléaires. Cela n’a aucune incidence sur les fondements du régime ni sur ses choix sécuritaires.
Pourquoi le régime hait-il les États-Unis et Israël ?
A sa naissance, le régime est aussi antiaméricain qu’antisoviétique. "Ni Ouest, ni Est, république islamique" était son slogan : face aux deux grands, tout aussi impies l’un que l’autre, l’islam n’est pas une troisième voie mais la seule voie possible d’un gouvernement qui soit en accord avec Dieu. D’autre part, la République islamique incarne la revanche des déshérités (mostaz’afin) contre les arrogants (mustakbarin) et les idolâtres (taghut), concepts coraniques centraux dans la doctrine khomeyniste. Les pires idolâtres, ce sont le Chah et l’Amérique, le "Grand Satan". Et bien sûr Israël, "tumeur cancéreuse" et première cible à abattre car elle souille la terre d’islam. Il est du devoir de tout musulman de libérer cette Terre sainte. Le 7-Octobre est le premier coup porté par cette idéologie dans cet objectif. Il faut rappeler que la charte du Hamas, comme d’autres, mentionne explicitement le khomeynisme comme source d’inspiration spirituelle, au-delà même du financement et de l’armement.
Cela explique-t-il la volonté si opiniâtre de la République islamique de se doter de la bombe atomique ?
Il faut y voir une volonté d’affirmer un leadership sur le monde musulman mais aussi une volonté de dissuasion. Khomeyni renonce d’abord au programme nucléaire initié par le Chah, mais la guerre Iran-Irak a changé les choses et depuis, l’objectif n’a pas varié. Depuis vingt ans, la trajectoire vers la bombe est nette, ascendante et sans reflux, malgré tous les affichages à une disponibilité au dialogue et malgré l’accord nucléaire de 2015.
Pourquoi la République islamique met-elle tant de rigueur à contrôler les mœurs, notamment des femmes ?
Ce régime se pense comme une défense civilisationnelle face aux idolâtres. D’où la centralité du concept d’infiltration (nofouz). La modernité occidentale est vue comme un ennemi qui cherche à s’infiltrer. Ce fut dès le départ théorisé par des intellectuels iraniens éduqués notamment en France et proches des milieux de gauche. Ali Shariati par exemple, proche de Sartre et qui disait être choqué par la "prostitution" dans les rues de Paris parce que les Parisiennes étaient court vêtues, a théorisé la synthèse entre le marxisme et l’islam chiite, les mostaz’afin étant les nouveaux prolétaires. L’écrivain Jalal Al-e Ahmad a fustigé "l’occidentalité", la maladie de l’Occident. Pour s’en défaire, il faut revenir aux origines pures de l’islam. Le khomeynisme puise directement dans ces inspirations.
Dans quelle mesure le régime a-t-il été affaibli par les coups portés ces deux dernières années aux supplétifs de l’Iran, le Hezbollah libanais, le Hamas palestinien, le régime d’Assad en Syrie ?
Il a été largement affaibli, d’autant que "l’Axe de la résistance" orchestré par l’Iran avait sous-estimé l’ampleur du traumatisme causé en Israël par le 7-Octobre, premier pogrom depuis la Shoah mais surtout premier pogrom dans le sanctuaire juif qu’était censé être l’Etat d’Israël, ce qui explique la détermination inébranlable d’Israël à en venir à bout. Nous n’avons pas fini d’en voir les conséquences. La chute du régime iranien pourrait en faire partie, comme d’ailleurs l’enterrement de toute perspective d’un État palestinien.
Le guide Khamenei, qui a bientôt 87 ans, prépare-t-il sa succession ? Peut-on en attendre une évolution du régime ?
On a beaucoup parlé de son fils, intégré depuis longtemps au cœur du régime. Mais l’hypothèse divise, car elle rappelle l’aspect dynastique de la monarchie. On parle de placer un Guide plus modéré, qui conviendrait mieux aux Américains. A cet égard, il faut rappeler que Khamenei, quand il a succédé à Khomeyni à sa mort en 1989, n’avait pas la légitimité religieuse suffisante pour pouvoir prétendre aux plus hautes fonctions. Son rival Rafsandjani notamment, pariait sur un affaiblissement de la fonction de Guide après la mort du fondateur. Mais en fin tacticien, Khamenei a su fermement consolider un pouvoir absolu. Il n’est pas exclu que l’histoire se répète.
Pourquoi l’opposition n’a-t-elle jamais réussi à se structurer et à s’unifier depuis 47 ans ?
Il y a beaucoup de divisions, parfois des querelles d’ego. Le fils du Chah souffre de n’avoir jamais vécu dans le pays depuis la révolution. On a vu des tentatives de convergence en 2023 pendant le mouvement "Femme, Vie, Liberté", mais cela a fait long feu. Il y a tant fragmentation de l’opposition en exil que dichotomie entre celle-ci et les manifestants dans le pays, qui obéissent à des mots d’ordre spontanés et peinent à se structurer.
Les Moudjahidine du Peuple ont-ils encore une audience en Iran ?
Beaucoup d’Iraniens, à l’instar d’ailleurs du régime, les considèrent comme des traîtres car ils ont pris les armes contre leur pays durant la guerre Iran-Irak.
Le prince héritier incarne-t-il une perspective crédible ?
Ce n’était pas le cas encore récemment. Néanmoins, on entend des Iraniens de plus en plus nombreux qui s’y résignent, faute d’alternative. Lui propose de diriger une transition de 18 mois jusqu’à des élections libres. La vraie question est de savoir si cette solution serait acceptable par les États-Unis, qui semblent avoir le destin du pays en main, davantage malheureusement que le peuple iranien.

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