Françoise Thom : "Le grand projet de Poutine est celui d’une hégémonie russe sur toute l’Europe"
A l’heure où s’accélèrent les pourparlers en vue de mettre fin à la guerre en Ukraine, Vladimir Poutine semble plus que jamais déterminé à livrer bataille. A l’occasion de ses vœux du nouvel an, le chef du Kremlin a affiché un optimisme intact quant à ses chances de "victoire" à l’aube du quatrième anniversaire du conflit. Sans fournir la moindre preuve, Moscou avait deux jours plus tôt accusé Kiev d’avoir lancé une attaque de drones contre le palais du président russe dans la région de Novgorod. De quoi une fois de plus semer le doute sur sa volonté de faire dérailler les tractations diplomatiques - alors qu'un rapport de la CIA a démenti les allégations russes peu de temps après.
"Tout signe de faiblesse envoyé par l’Occident ne fait qu’encourager le Kremlin à aller toujours plus loin, analyse l’historienne Françoise Thom. Lorsque les dirigeants occidentaux disent vouloir dialoguer avec la Russie, Poutine interprète cela en termes de rapport de force. Sa logique ? Si ses adversaires veulent négocier, c’est qu’ils sont en position de faiblesse et que c’est le moment de pousser son avantage." Dans son nouvel ouvrage La guerre totale de Vladimir Poutine (Editions A l’Est de Brest-Litovsk), à paraître le 8 janvier, cette spécialiste de l’URSS et de la Russie post-soviétique analyse avec force détails la mécanique infernale guidant le régime russe, son univers mental, et ses ambitions par-delà l'Ukraine. Interview.
L’Express : Dans votre ouvrage, vous écrivez que Poutine évolue "dans le même univers mental" que d’autres tyrans russes avant lui. Que voulez-vous dire ?
Françoise Thom : L’histoire russe a cette spécificité d’être marquée par des épisodes de frénésie autodestructrice de la part de ses dirigeants. L’un des premiers d’entre eux a été Ivan le Terrible. En son temps, il a entraîné la ruine du pays lorsqu’il a décidé de créer l’opritchnina, une partie du territoire de l’Etat que s’attribue le tsar, alors que le reste du pays était livré à la prédation. S’en est suivie une période d’anarchie totale, dont le pays a mis des années à se remettre. Des siècles plus tard, ce même processus a de nouveau été observé lorsque Lénine a mis en place un Etat totalitaire organisé autour d’une caste prédatrice, qui s’est traduit par une spoliation sans précédent de la population russe, poursuivie sous Staline.
Vladimir Poutine s’inscrit dans ce même héritage. En lançant son invasion de l’Ukraine, il a plongé le pays dans une dévastation de plus en plus difficile à cacher. Il aspire à un pouvoir qui n’est limité par rien ni personne et se place dans une logique d’impunité totale où il peut tout se permettre. Cela s’est traduit par la mise en place d’une verticale du pouvoir censée être toute-puissante. Ceux qui la servent ont accès à des privilèges comme des hauts postes au sein du régime ou de juteux contrats publics. A l’inverse, ceux qui perdent les faveurs du chef sont éliminés ou tombent malencontreusement des fenêtres - un mal bien connu en Russie.
De quel tyran Poutine se rapproche-t-il le plus ?
Même s’il a des points communs avec plusieurs d’entre eux, il se rapproche à mon sens beaucoup de Staline. Comme lui, il se voit en "rassembleur des terres russes", dont la mission est de reconstruire l’Empire. On constate que beaucoup de pratiques staliniennes ont été reprises par Poutine. C’est flagrant en Ukraine dans sa manière d’essayer de soumettre les populations conquises. Le déploiement du FSB, l’utilisation de la terreur et l’élimination des élites locales sont autant de méthodes utilisées en son temps par Staline en Pologne, en Tchécoslovaquie et dans les autres pays soi-disant libérés par l’Armée rouge. Et la Rosgvardia, la garde nationale russe, créée par Poutine en 2016, est devenue un instrument de contrôle des territoires occupés, comme l’avait été en son temps le Smersh de Staline.
Alors que Poutine pensait gagner la guerre contre l’Ukraine en quelques jours, celle-ci va entrer dans sa quatrième année. S’il s’est fourvoyé à ce point, c’est, expliquez-vous, parce qu’il a été "victime des mécanismes du système qu’il a mis en place, exactement comme d’autres autocrates sur le trône de Russie avant lui". Quels sont-ils ?
La verticale du pouvoir mise en place par Poutine l’a conduit à n’être entouré que de courtisans qui lui disent ce qu’il a envie d’entendre. Et c’est la grande faiblesse de ce type de régime, qui vit dans une bulle très éloignée de la réalité. Dans le cas de l’Ukraine, ses services lui avaient assuré que 70 % de la population était favorable à Moscou. Poutine pensait dès lors que ses chars seraient accueillis avec des fleurs par le peuple et qu’un soulèvement pro-russe suivrait rapidement. Force est de constater que la réalité a été bien différente.
Et ce phénomène est loin d’avoir disparu. Beaucoup d’éléments montrent que les rapports qu’il reçoit de l’armée sont largement enjolivés. Encore en novembre, le chef d’état-major russe Valery Gerasimov avait triomphé en affirmant que la Russie avait capturé la ville de Kupiansk. Un peu plus de deux semaines plus tard, on y voyait pourtant le président Zelensky venu rendre visite à ses troupes. Ce décalage avec la réalité est une vraie faiblesse du pouvoir russe. Il le compense toutefois par une extrême persévérance dans la réalisation de ses objectifs. En dépit de pertes immenses en Ukraine, Moscou n’a pas revu ses ambitions à la baisse. Cela tient à la nature même du régime mis en place par Poutine, qui dispose d’une expérience inédite dans la conservation du pouvoir. Pour cela, il applique à la lettre les leçons apprises au KGB.
C’est-à-dire ?
Poutine fait des méthodes du KGB un mode de gouvernement. A l’image du nom qu’il a donné à son invasion de l’Ukraine, sa politique se résume à une série d’opérations spéciales. Et cela depuis l’origine. Trois ans après sa prise de fonctions, il avait déjà neutralisé les grands oligarques de l’ère Boris Eltsine - comme Berezovsky ou Goussinski pour ne citer qu’eux. De la même manière, Khodorkovsky, dont il jugeait le contrôle des médias problématique pour la consolidation de son pouvoir, était tombé peu de temps après. Toutes ces purges sont impeccablement organisées et camouflées sous des procédures juridiques.
Hors des frontières russes, vous rappelez dans votre ouvrage que Moscou sait habilement attiser la convoitise de ses interlocuteurs pour parvenir à ses fins. De quelle manière ?
La façon dont Poutine a su utiliser l’envoyé spécial de Trump, Steve Witkoff, est selon moi assez révélatrice. S’il est une constante de la politique étrangère russe depuis le bolchevisme, c’est de repérer dans le camp occidental les idiots utiles qui peuvent servir ses objectifs. En jouant sur l’avidité, ou parfois simplement la bêtise de ses interlocuteurs, Moscou se choisit un partenaire complaisant. Et c’est exactement ce qu’il se passe. Au départ, Trump avait nommé le général Keith Kellogg pour gérer les affaires russo-ukrainiennes. Toutefois, Poutine n’en voulait pas et lui a préféré Steve Witkoff, un promoteur immobilier, dont la compréhension des enjeux est plus que limitée, et qui voit surtout d’un très bon œil la possibilité de faire des affaires en Russie. De fait, la possibilité de faire du business avec Moscou semble aujourd’hui au cœur des préoccupations américaines.
En cela, les manœuvres du Kremlin s’inscrivent dans la plus pure tradition soviétique. C’est exactement ce qu’avait fait Lénine au printemps 1918 en faisant miroiter aux Allemands les "fantastiques" possibilités qu’offrait une coopération économique avec la Russie. En échange de concessions pour exploiter des matières premières sur le sol russe, Moscou demandait à Berlin – qui était allié aux Turcs – d’empêcher Ankara de s’emparer des puits de pétrole de Bakou, dont la Russie voulait conserver le contrôle. Et les Allemands avaient mordu à l’hameçon. Là où les Occidentaux se trompent, c’est lorsqu’ils croient que les Russes poursuivent des objectifs économiques. En réalité, l’instrument économique est avant tout utilisé comme une arme pour atteindre des objectifs politiques.
Selon vous, le retrait américain catastrophique d’Afghanistan a directement contribué à la décision de Poutine d’envahir l’Ukraine. Pour quelle raison ?
Lorsque Poutine a vu le spectacle de faiblesse et d’incompétence que manifestaient les Etats-Unis lors du retrait d’Afghanistan, il s’est dit que c’était le moment de mettre un coup de pied dans la fourmilière. Tout signe de faiblesse envoyé par l’Occident ne fait qu’encourager le Kremlin à aller toujours plus loin. De la même manière, lorsque les dirigeants occidentaux disent vouloir dialoguer avec la Russie, Poutine interprète cela en termes de rapport de force. Sa logique est de se dire que si ses adversaires veulent négocier, c’est qu’ils sont en position de faiblesse et que c’est le moment de pousser son avantage. Dès lors, au lieu d’apaiser les tensions avec Moscou, on ne fait que les encourager. Plus l’on se montre prêt à faire des concessions au Kremlin, plus il peut en exiger de nous : il amorce la pompe et augmente la pression.
De fait, la Russie ne semble pas réellement intéressée par les pourparlers en cours en vue d’un accord de paix en Ukraine…
Poutine n’est absolument pas intéressé par ces pourparlers de paix. Il mène simplement Trump en bateau pour éviter que les Américains n’adoptent des sanctions plus lourdes contre la Russie. Son objectif est de pouvoir continuer à gagner du terrain militairement, tout en évitant autant que possible des mesures de rétorsion occidentales. Dans ce contexte, ces pourparlers ne lui servent qu’à gagner du temps. Son but est aussi de saper le moral des Ukrainiens en démontrant que l’allié américain les a trahis.
Même si un éventuel cessez-le-feu venait à être conclu, il n’aurait de toute façon aucune chance de tenir dans la durée. Les Russes ne lâcheront pas leur objectif. La seule chose qui puisse réellement les arrêter serait un effondrement du régime comme en 1917. Ce qu’un accroissement des difficultés économiques en interne ou d’importants revers sur le front pourrait contribuer à provoquer.
Le régime russe est-il réellement moins solide qu’on ne le pense ?
L’histoire nous montre que l’une des caractéristiques du pouvoir russe, c’est que, sous son apparente solidité, il est plus fragile qu’on ne le croit et peut rapidement se déliter. On en a eu un aperçu en 2023 durant la révolte de l’ancien patron du groupe Wagner, Evgueni Prigojine, quand ce dernier a commencé à marcher vers Moscou avant de s’arrêter au dernier moment. Peu de gens s’étaient dressés sur sa route pour défendre Poutine. Le fait est que ce type de régime autoritaire ne tient que par la verticale du pouvoir mise en place par le chef. Mais s’il lui arrive quelque chose, c’est la paralysie.
Dans votre livre, vous balayez la crainte selon laquelle un effondrement du régime russe se traduirait par un chaos encore plus grand. Pourquoi ?
Je pense effectivement que c’est une erreur d’analyse de certains pays occidentaux. C’est en partie le résultat de la désinformation du régime. A l’époque de l’effondrement de l’URSS, les Américains étaient tétanisés à l’idée que les armes nucléaires russes se retrouvent disséminées dans la nature. Mais il s’agissait d’une manœuvre de guerre psychologique russe pour inciter les Occidentaux à empêcher un effondrement de l’Union Soviétique. En 1991, par peur du chaos, les Occidentaux avaient ainsi tenté de dissuader certaines républiques soviétiques de proclamer leur indépendance. Or, on retrouve cette même crainte aujourd’hui et cela a des effets très concrets. L’aide militaire à l’Ukraine est arrivée de façon très progressive, et souvent avec des limitations dans les conditions d’utilisation du matériel livré, comme si, dans le fond, certains pays redoutaient les conséquences d’une défaite de la Russie. En réalité, cette crainte du chaos en Russie joue directement en faveur du maintien de l’autocratie russe.
De nombreux Européens, pays baltes en tête, redoutent d’être les prochaines cibles de la Russie. L’Ukraine n’est-elle qu’une première étape ?
Poutine veut toute l’Ukraine, mais son appétit ne se limite pas à ce seul pays. Son grand projet derrière cette invasion est celui d’une hégémonie russe sur toute l’Europe. L’Ukraine doit avant tout servir de tremplin, avant de poursuivre ailleurs. Dans ce cadre, la prise de contrôle de ce pays lui permettrait de mettre la main sur de nombreux actifs, comme son industrie de défense, ses capacités militaires et ses ressources humaines.
Les velléités hégémoniques russes sur le continent européen remontent à l’époque soviétique. Dès 1947, Staline avait confié au communiste français Maurice Thorez que l’Armée rouge serait allée jusqu’à la Manche si les Américains n’avaient pas débarqué. Et Staline s’est accroché à cette idée. Au départ, son calcul était que les Etats-Unis quitteraient l’Europe dans les six mois après la fin de la guerre, et qu’il pourrait mettre en œuvre ce projet. Dans l’idée de Staline, l’Europe n’était qu’une petite péninsule destinée à tomber dans l’orbite russe dès le départ des Américains. Les arguments qu’a déployés Staline à l’époque contre le plan Marshall et la création de l’Otan sont exactement les mêmes que ceux développés aujourd’hui contre la défense commune du continent. Les manœuvres russes et leurs objectifs sont inchangés.
Pour parvenir à cette hégémonie en Europe, Moscou a besoin de détruire "le lien transatlantique" car "coupés des États-Unis, les pays européens pourront être cueillis les uns après les autres, comme des fruits mûrs", écrivez-vous. La présidence Trump n’est-elle pas un cadeau inespéré ?
Absolument, les dirigeants russes sont au comble du bonheur depuis le retour de Donald Trump. Ils trouvent en lui la meilleure boule de démolition possible contre la puissance américaine - celle-là même qui leur faisait obstacle jusqu’à présent. Donald Trump est en train de détruire l’ordre libéral et les alliances de l’Amérique. Il constitue aujourd’hui le maillon faible dans le camp occidental. Il est d’ailleurs intéressant de relever son étonnante constance en faveur de Moscou. Trump répète le discours russe comme un perroquet, Poutine ne pouvait pas rêver mieux.
Dans votre livre, vous rappelez que Vladislav Sourkov, l’un des grands idéologues du Kremlin, "affirmait que le poutinisme est parfaitement exportable" et que les Etats-Unis "semblent sur la voie d’une autopoutinisation". Quels sont les points communs entre Trump et Poutine ?
Ils ont en commun le mépris du droit international et ce que j’appelle le darwinisme social. C’est l’idée que seule compte la force, et qu’elle l’emporte sur toute autre considération, comme l’Etat de droit. Les analogies entre le second mandat de Donald Trump et les premières années de pouvoir de Poutine sont frappantes. Comme son homologue russe en son temps, le président américain semble vouloir mettre la justice au pas et accroître son contrôle sur les médias. On retrouve chez lui la même tentation d’instaurer cette verticale du pouvoir qui existe aujourd’hui en Russie.
Comment la Russie a-t-elle pavé la voie à l’arrivée de Trump au pouvoir ?
Elle a encouragé au maximum la polarisation de la société américaine. A travers les réseaux sociaux déjà, en investissant considérablement dans les fermes à trolls chargées d’hystériser le débat public grâce à la désinformation. Cela a contribué à fanatiser des groupes de personnes que l’on retrouve aujourd’hui dans la mouvance Maga (Make America Great Again). En parallèle, des médias russes comme Russia Today, qui s’est installé aux Etats-Unis en 2005, ont permis de faire émerger des personnalités complaisantes vis-à-vis de Moscou qui, pour certaines, ont ensuite pu être invitées sur des chaînes américaines comme Fox News. Les Russes ont donc "travaillé" la société américaine à la fois par le haut et par le bas pendant des années. Les tensions partisanes ont été à ce point chauffées à blanc que Trump a pu ouvertement demander aux Russes de trouver des éléments compromettants sur Hillary Clinton en 2016, sans que cela ne choque grand monde.
L’Europe est, dites-vous, également travaillée par ces mêmes forces "que nous voyons à l’œuvre outre-Atlantique". De quelle manière peut-elle se prémunir contre ce risque "d’auto-poutinisation" ?
La Russie cherche à détruire nos institutions en réduisant la vie politique de nos pays aux extrêmes. Or, il est impossible de gouverner un pays polarisé de la sorte. Pour s’en prémunir, il faut déjà en reconnaître les symptômes. Par exemple, lorsque Moscou pilote des opérations comme celle des têtes de porc retrouvées devant une mosquée en France ou celle des tags antisémites représentant des étoiles de David sur des façades d’immeubles en 2024 et 2025. Il me semble nécessaire de former la population pour lui permettre d’identifier ces tentatives de manipulation.
© Sputnik/Dmitry Astakhov/Pool via REUTERS






