Manifestations en Iran : Khamenei veut "briser le dos des séditieux", impute les "victimes" à Trump

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Imran Ahmed rigolerait presque de la situation, tant elle lui paraît absurde. Le 23 décembre, juste avant Noël, un ami l'a alerté par texto : son nom figure sur une liste d'Européens privés de visa par l'administration Trump, sous l'accusation de "tentative de destruction de la liberté d'expression américaine". Une sanction particulièrement grave pour ce Britannique qui réside aux Etats-Unis depuis cinq ans, désormais menacé d'expulsion. "Personne ne m'a contacté, personne ne m'a informé de cette décision, mais une jeune employée du département d'Etat a tweeté que j'étais désormais sous sanction des Etats-Unis, se pince encore cet ancien conseiller politique de 47 ans. L'ironie, c'est que je refuse d'avoir un compte sur X, je ne suis donc pas officiellement au courant de ma sanction."
Son crime, selon l'administration américaine ? Diriger une ONG, le Center for Countering Digital Hate (CCDH), qui combat la haine en ligne et milite pour une meilleure régulation des réseaux sociaux. Ses équipes ont récemment démontré qu'une adolescente de 13 ans, après avoir ouvert un compte TikTok, ne mettait que 2,6 minutes avant de recevoir des conseils sur l'automutilation. Le CCDH a aussi révélé que ChatGPT était tout à fait enclin à rédiger une lettre de suicide pour un adolescent ou à lui donner des conseils pour se taillader.
Depuis l'annonce des sanctions visant leur fondateur, le travail du CCDH n'a jamais été aussi partagé aux Etats-Unis. "Les gens prennent connaissance de ces sanctions honteuses et ils se demandent ce que le gouvernement tente de leur cacher... Je suis ravi de pouvoir élargir notre audience sur ces sujets cruciaux mais je suis aussi un père et un mari, poursuit Imran Ahmed, avec la voix qui se brise. Ces tactiques de l'administration américaine sont incroyablement cruelles, elles font peser un poids terrible sur des individus qui font juste leur travail."
Citoyen britannique, Imran Ahmed se retrouve donc privé de visa alors qu'il vit et travaille à Washington, avec sa femme et sa fille, toutes deux américaines. Dès l'annonce de sa sanction, il a porté plainte contre le gouvernement américain : par deux fois, un tribunal de New York a prononcé une mesure d'éloignement contre les autorités américaines, ce qui le protège jusqu'en mars. Mais le directeur du CCDH ne peut pas quitter les Etats-Unis jusqu'à ce que l'affaire soit réglée, un processus qui pourrait s'étendre sur des années, et il redoute une arrestation violente par l'ICE, la police de l'immigration américaine. "Je ne peux plus voir mes équipes au Royaume-Uni ou à Bruxelles, ni voyager pour sensibiliser le public à la régulation des grandes plateformes numériques, détaille Imran Ahmed. Personnellement, je suis comme un chien avec un os, je ne lâche rien et il est difficile de me déstabiliser. Mais je sais que, pour d'autres personnes visées, la situation est extrêmement difficile."
Le 23 décembre, l'administration Trump a, pour la première fois, annoncé des sanctions ciblées contre cinq personnalités du Vieux Continent, dont Thierry Breton. Elles ont en commun de défendre une meilleure régulation des géants du numérique et de lutter contre leurs dérives, comme la désinformation ou la multiplication des violences en ligne. Outre l'ancien commissaire européen français, deux Britanniques et deux Allemandes, tous à la tête d'ONG, ont été privés de visa. Clare Melford, qui dirige le Disinformation Index à Londres, fait partie de cette liste mais ne souhaite pas s'exprimer publiquement. "Les sanctions qui la visent sont un affront à la liberté d'expression et une mesure grave de censure gouvernementale", déplore un de ses proches.
Ces mesures individuelles contre une poignée d'Européens n'ont rien d'anecdotique. Depuis le retour au pouvoir de Donald Trump, son administration mène une offensive agressive contre l'encadrement des réseaux sociaux en Europe, dans la lignée du discours du vice-président J.D. Vance à Munich, il y a un an. Dans le viseur, les règlements sur les services numériques (DSA) et sur les marchés numériques (DMA), approuvés par 90 % des députés européens en 2022 et qui ont permis à la Commission d'imposer une amende de 120 millions d'euros à la plateforme X d'Elon Musk début décembre, peu avant l'annonce des sanctions américaines. "Il s'agit de mesures de rétorsion, ni plus ni moins, en particulier contre Thierry Breton qui, même si je ne suis pas membre de son fan-club, continue de porter une parole très claire sur le besoin de souveraineté numérique européenne, estime David Cormand, député européen du groupe Les Verts. Donald Trump utilise ces dispositifs de manière mafieuse en intimidant nos responsables politiques mais aussi juridiques, et notre réponse européenne n'est pour l'instant pas proportionnée."
Le département d'Etat américain a prévenu : ces sanctions individuelles ne sont qu'un début. "Nous sommes prêts et déterminés à allonger cette liste [d'Européens sanctionnés], a déclaré Sarah Rogers, sous-secrétaire d'Etat chargée de la diplomatie publique, dans le Times britannique. La liberté d'expression est une priorité de la politique étrangère américaine, tout comme la garantie de la croissance et de l'innovation du secteur technologique américain."
Hommes politiques, médias, universitaires ou magistrats pourraient aussi être ciblés, comme le juge français de la Cour pénale internationale Nicolas Guillou qui, pour avoir soutenu le mandat d'arrêt international contre Benyamin Netanyahou, se retrouve sur la liste noire américaine d'ordinaire réservée aux terroristes et aux mafieux. D'après nos informations, plusieurs équipes de journalistes français se sont vu refuser l'entrée aux Etats-Unis ces derniers jours, malgré des documents en règle.
En face, l'Europe se résigne à... tweeter son indignation. Malgré une condamnation unanime de nos dirigeants, d'Ursula von der Leyen à Emmanuel Macron, aucune mesure n'a encore été prise pour répondre à ces sanctions individuelles. "Les Européens ont été pris de court, juge la politologue germano-américaine Cathryn Clüver Ashbrook. En visant des personnes, les Américains montrent qu'ils sont prêts à aller très loin pour défendre leurs entreprises et leur capitalisme, d'une manière explicite et brutale jamais vue auparavant."
"L'Histoire est faite de petits symboles et de moments où nous ratons le coche : ne pas réagir plus fermement aux sanctions contre Thierry Breton a envoyé un message de faiblesse désastreux à Washington, souligne l'eurodéputé Place publique Raphaël Glucksmann. Il fallait immédiatement sanctionner les dirigeants américains qui ont pris cette décision ou qui l'ont proposée au président, répondre du tac au tac aux Etats-Unis. Ce n'a pas été fait..." Imran Ahmed, lui, n'attend rien des autorités européennes, seulement qu'elles continuent d'appliquer leurs lois encadrant les plateformes. "De toute façon, ce ne sont pas des symboles qui protégeront mon travail et me garderont auprès de ma famille", sourit le Britannique.
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Le président américain Donald Trump a annoncé samedi qu'il imposerait une série de hausses des droits de douane contre plusieurs alliés européens jusqu'à ce que les Etats-Unis soient autorisés à racheter le Groenland. Sur son réseau social Truth Social, Donald Trump a déclaré que des droits de douane supplémentaires de 10 % entreraient en vigueur à compter du 1er février sur le Danemark, la Norvège, la Suède, la France, l'Allemagne, le Royaume-Uni, les Pays-Bas et la Finlande.
Hormis le Royaume-Uni et la Norvège, qui ne sont pas membres de l’Union européenne, ils s’ajouteraient aux 15 % déjà en vigueur entre l’UE et les États-Unis. Ces tarifs seraient portés à 25 % le 1er juin et resteraient en vigueur tant qu'un accord permettant le rachat du territoire autonome danois par les Etats-Unis ne serait pas signé, a-t-il ajouté.
L’annonce de Trump intervient après que plusieurs pays européens, dont la France, ont envoyé des moyens militaires et diplomatiques au Groenland pour dissuader les États-Unis d’acquérir ce territoire. "Ces pays, qui se livrent à ce jeu extrêmement dangereux, font peser un niveau de risque inacceptable et insoutenable", a écrit Donald Trump sur Truth Social. "Par conséquent, il est impératif que, pour protéger la paix et la sécurité mondiales, des mesures fortes soient prises afin que cette situation potentiellement périlleuse prenne fin rapidement et sans équivoque."
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L’homme reste largement inconnu du grand public qui suit jour après jour les annonces provocatrices de Donald Trump sur sa volonté d’acquérir le Groenland. Pourtant, selon la presse anglophone, Ronald Lauder, héritier du groupe de cosmétiques américain Estée Lauder et ami de longue date du président, serait le premier à avoir proposé, dès 2018, que les Etats-Unis rachètent ce territoire de l'Arctique.
La source vient de l'un des proches collaborateurs de Donald Trump. Dans les pages du journal britannique The Guardian, John Bolton, ancien conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump, raconte : "Trump m’a fait venir dans le bureau Ovale. Il m’a dit qu’un homme d’affaires très en vue venait de lui suggérer que les États-Unis achètent le Groenland." Plus tard, John Bolton apprend que cet homme d'affaires était Ronald Lauder. "Des bribes d’informations qu’il entend de la part d’amis, il les prend pour des vérités et on ne peut plus faire bouger son opinion", ajoute-t-il.
Ronald Lauder a rencontré Donald Trump dans les années 1960, lorsqu’ils fréquentaient la même école de commerce prestigieuse. Après avoir travaillé dans l’entreprise familiale, il a servi sous Ronald Reagan au Pentagone, puis comme ambassadeur en Autriche, avant de se présenter sans succès à la mairie de New York en 1989. En mars 2025, selon le magazine Forbes, il a donné 5 millions de dollars à MAGA Inc., un super comité de financement politique soutenant le candidat républicain.
Selon le Guardian, l’intérêt stratégique défendu par Ronald Lauder pour le Groenland coïncide - on peut s'y attendre - avec une montée en puissance de ses propres activités économiques sur l’île. Alors que Donald Trump ravivait ses ambitions territoriales, le milliardaire a publiquement reconnu être impliqué depuis plusieurs années dans des projets d’investissement locaux. "J’ai travaillé en étroite collaboration avec les dirigeants économiques et gouvernementaux du Groenland pendant des années afin d’y développer des investissements stratégiques", a-t-il affirmé dans une tribune.
En février 2025, alors que Donald Trump affirmait publiquement son souhait de s'emparer du Groenland, une idée que beaucoup qualifiaient encore de simplement provocatrice, Ronald Lauder a défendu la position du président. "Le concept de Trump sur le Groenland n’a jamais été absurde – il était stratégique", a-t-il écrit, précisant que "sous sa glace et sa roche se trouve un trésor d’éléments de terres rares essentiels à l’IA, à l’armement avancé et aux technologies modernes". Il a encore souligné qu'"à mesure que la glace recule, de nouvelles routes maritimes émergent, remodelant le commerce mondial et la sécurité".
Ses ambitions groenlandaises s’ajoutent à d’autres dossiers géopolitiques sensibles. Selon les informations du Guardian, Ronald Lauder ferait aussi partie d’un consortium intéressé par l’exploitation de minerais en Ukraine. Malgré les démentis officiels de la Maison-Blanche, ces convergences entre décisions politiques et intérêts privés nourrissent les critiques.
Il est loin d’être le seul à être intéressé par le Groenland. Selon le magazine Forbes, quelques mois seulement après que Donald Trump a exprimé son intérêt pour le Groenland, plusieurs milliardaires mondiaux ont commencé à investir sur l’île. Parmi eux, Jeff Bezos, fondateur d’Amazon ; Bill Gates, cofondateur de Microsoft ; Michael Bloomberg, ancien maire de New York et magnat des médias ; Peter Thiel, investisseur et cofondateur de PayPal et Palantir ; et Sam Altman, PDG d’OpenAI. Ces personnalités, leaders dans la tech, la finance et l’industrie, ont ciblé des projets liés aux minéraux rares et aux ressources stratégiques de l’île, renforçant l’attrait géopolitique du Groenland.
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