Frappes en Iran: Benjamin Netanyahu, Premier ministre d'Israël, fait le point sur la situation

© GIUSEPPE CACACE/AFP

© Le Monde

© HANDOUT / AFP
Pourquoi Donald Trump a-t-il décidé d'attaquer l'Iran sans avoir consulté le Congrès, seul pouvoir en théorie autorisé à déclarer une guerre ? S'agit-il à nouveau de frapper des sites nucléaires iraniens, comme il l'a déjà fait en juin dernier ? Ou bien de "libérer le peuple iranien" comme certains le prétendent ? S'agit-il cette fois de renverser le régime, à l'image de George W. Bush avec Saddam Hussein en 2003 ? Qu'espère-t-il vraiment obtenir et comment justifie-t-il de telles frappes ? Retour sur les arguments - faux ou dénués de preuves pour la plupart - mis en avant par le président américain.
La première carte brandie par Donald Trump et ses conseillers est celle de la menace nucléaire. Steve Witkoff a été jusqu'à affirmer sur Fox News que l'Iran était "probablement à une semaine de disposer de matériaux permettant la fabrication de bombes à l'échelle industrielle". La Maison-Blanche assure aussi que l'Iran a relancé son programme nucléaire et développe des missiles à longue portée qui seraient bientôt capables d'atteindre les États-Unis.
Or, rappelle le New York Times, ces trois allégations sont soit fausses, soit non prouvées. Il est très peu probable que l'Iran, après avoir démantelé les installations nucléaires touchées par les frappes américaines et israéliennes de juin 2025, ait déjà pu reprendre l'enrichissement d'uranium nécessaire au déclenchement d'une bombe ou de missiles d'une telle portée. Et quand bien même le pays aurait repris des activités sur certains sites, ceux-ci sont largement connus et scrutés par les services de renseignement américains. "Les stocks d'uranium que l'Iran a déjà enrichi restent enfouis après les frappes de l'année dernière, ce qui rend presque impossible pour l'Iran de fabriquer une bombe 'en quelques jours'" comme le suggère le président américain, précise le New York Times. Selon le quotidien américain, les agences de renseignement américaines estiment que l'Iran est probablement encore à plusieurs années de disposer de missiles capables d'atteindre les États-Unis.
Un argument peu crédible donc, qui n'est pas sans rappeler le narratif utilisé par George W. Bush en 2003, lorsqu'il avait accusé - à tort - l'Irak de chercher à se doter de l'arme nucléaire. Un peu plus tôt cette semaine Jim Himes, principal démocrate au sein de la commission du renseignement au Congrès a d'ailleurs déclaré : "Les guerres au Moyen-Orient sont néfastes pour les présidents et pour le pays, et nous n'avons entendu aucune raison valable justifiant le lancement d'une nouvelle guerre au Moyen-Orient maintenant."
Mais outre le nucléaire, le président américain joue aussi sur un autre tableau : celui d'une intervention pour "libérer" le peuple iranien en renversant le régime d'Ali Khamenei. Samedi, dans la foulée des frappes américaines, Donald Trump s'est directement adressé aux Iraniens : "Votre heure de liberté est arrivée", a-t-il assuré.
Ces messages - ainsi que ceux du même acabit diffusés par le Mossad - visent-ils simplement à pousser Ali Khamenei à capituler, ou annoncent-ils réellement un renversement du pouvoir en place ? Rien n'est moins sûr. "Cette attaque est un pari énorme", explique Ali Ansari, professeur à l'Université de Saint-Andrews, dans le Times. "Beaucoup d’hypothèses seront mises à l’épreuve dans les prochaines semaines, mais tout dépendra en grande partie de la réaction de la population iranienne — c’est la question clé."
La capacité des Etats-Unis à poursuivre cette guerre sur la durée est aussi en question. Selon le Times, des fuites la semaine dernière laisseraient entendre que si les bombardements devaient se prolonger au-delà de dix jours, les stocks américains de certains missiles pourraient commencer à s’épuiser. Avec le soutien à l'Ukraine, les bombardements des Houthis au Yémen et l'appui militaire à Israël lors de ses précédents conflits avec l'Iran, la situation de ses stocks de munition serait de plus en plus préoccupante, selon le quotidien britannique.
Les principales craintes portent sur les missiles intercepteurs destinés à abattre les ogives entrantes : 20 à 30 % des stocks américains de SM-3 (tirés depuis des navires de guerre) et de systèmes terrestres Talon ont déjà été utilisés lors des précédentes frappes. "Pour l’instant, je ne décrirais pas la situation comme critique, estime dans le Times John Ridge, analyste en sources ouvertes, mais de nouvelles utilisations importantes mettraient sous tension la capacité des Etats-Unis à financer d’autres plans opérationnels, notamment dans la zone indo-pacifique face à un éventuel scénario chinois."
© REUTERS
"Fureur épique" côté américain, "Lion rugissant" côté israélien : deux noms pour une impressionnante opération conjointe. Tel-Aviv et Washington ont lancé le 28 février une campagne massive de frappes aériennes présentée comme "préventive" contre l’Iran, précisant que celle-ci devrait durer "plusieurs jours", alors que les médias officiels iraniens font état de nombreuses explosions à Téhéran et dans plusieurs villes du pays comme Ispahan (centre), Qom (centre), Karaj (ouest de Téhéran) et Kermanchah (ouest).
Elle vise à neutraliser les "menaces imminentes" constituées par le régime iranien, a assuré Donald Trump, qui précise que les capacités de fabrication de missiles balistiques de Téhéran ainsi que sa marine, qui faisait notamment peser une menace sur le trafic commercial dans le détroit d'Ormuz, allaient être "anéanties". Du côté iranien, la riposte a été immédiate : Tsahal et l’agence de presse iranienne Tasnim ont rapporté que Téhéran avait déjà lancé plusieurs missiles et drones en direction d’Israël. Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou a déclaré que l'opération militaire visait à éliminer une "menace existentielle" pour Israël et à "créer les conditions pour que le peuple iranien puisse prendre son destin en main". L'offensive américano-israélienne a déjà des conséquences dans la région. Les autorités du Bahreïn, du Qatar, des Émirats arabes unis et du Koweït, qui hébergent des bases militaires américaines, ont dit avoir intercepté à cette heure tous les missiles qui visaient leur territoire.
L'objectif est aujourd'hui de "mettre le régime à genoux", estime David Rigoulet-Roze, chercheur à l'Institut français d'analyse stratégique, chercheur associé à l'EISMENA et rédacteur en chef de la revue Orient stratégiques (L'Harmattan). Pour ce spécialiste de l'Iran, il existe clairement "une répartition des rôles" militaires entre Washington et Tel-Aviv pour faire plier le régime des mollahs. Entretien.
L'Express : Israël a lancé une "frappe préventive" contre l’Iran. Qu’est-ce que cela signifie ?
David Rigoulet-Roze : Il s’agit d’éléments de langage. Israël considérait le régime iranien comme une "menace existentielle". Dans cette perspective, une frappe préventive vise théoriquement à anticiper le moment où cette menace serait en mesure de se concrétiser.
Même si le danger n’était pas nécessairement imminent, la logique demeure celle de l’anticipation. Cette approche s’inscrit dans une stratégie préemptive constante de la part d’Israël : frapper avant que l’adversaire ne le fasse. En l’occurrence, les autorités israéliennes estimaient que le développement des capacités balistiques iraniennes renforçait cette menace.
L’attaque sur l’Iran a été menée après des mois de planification avec les Etats-Unis, selon l’armée israélienne. L’opération militaire montre-t-elle que les rounds de négociations étaient un trompe-l’œil ?
La planification, qui aurait pris plusieurs mois, ne doit pas être confondue avec la décision finale. Planifier consiste à mettre en place des dispositifs opérationnels ; la décision politique de principe, elle, aurait été prise il y a plusieurs semaines. Le processus de négociation constituait donc une ultime tentative, dans l’hypothèse, néanmoins improbable, où un accord aurait pu aboutir. En réalité, aucune des deux parties ne se faisait réellement d'illusions, compte tenu de leurs lignes rouges qui demeuraient inchangées. L'issue militaire n'est donc pas nécessairement surprenante.
On peut légitimement s’interroger sur la portée réelle de ces négociations. Elles relevaient largement d’une mise en scène diplomatique. De part et d’autre, des éléments de langage similaires étaient employés : "discussions constructives", "progrès significatifs", "pourparlers intenses et constructifs". Pourtant, chacun se préparait parallèlement à une potentielle issue militaire. Dans une large mesure, cette séquence diplomatique permettait avant tout de gagner du temps. L’impression de "progrès" était largement surinterprétée de l’extérieur, à travers le relais des médias. Or, dès lors que les positions fondamentales restent figées, il n’y avait, en pratique, peu de choses à négocier - et effectivement, rien de substantiel ne l’a été dans le cadre de ce processus.
Le fait que la date de l'opération tombe un jour de shabbat en Israël et partout dans le monde juif n’est pas le fruit du hasard ?
Il n'est pas nécessairement déterminant. Le calendrier coïncide surtout avec une phase particulière du contexte intérieur iranien. L’opération intervient à l’issue de la période commémorative de deuil de quarante jours dans la culture chiite, après la répression de début janvier par le régime.
Par ailleurs, la rentrée universitaire s’est accompagnée d’une reprise des mouvements de contestation dans les grandes universités du pays, avec des slogans hostiles au régime et des gestes symboliques forts comme le fait de brûler des drapeaux de la République islamique. Cette conjonction crée ce qui peut être perçu comme une fenêtre d’opportunité : agir à un moment où la contestation interne reprend de l’ampleur. L’idée pourrait être de ne pas rater cette nouvelle occasion d'appuyer ce mouvement. D’ailleurs, dans ses déclarations, Donald Trump appelle explicitement la population iranienne à prendre son destin en main, en tirant parti de l’opération en cours.
Que sait-on sur les premières cibles visées par les Israéliens ?
Il existe, de toute évidence, une forme de répartition des rôles. Les Israéliens, qui disposent de relais à l’intérieur du pays, se concentrent prioritairement sur les cibles à haute valeur stratégique ("high value targets"), c’est-à-dire les commandants des Gardiens de la révolution, les responsables politiques de premier plan et les figures clés de l’appareil sécuritaire. Les premières frappes auraient ainsi visé des centres névralgiques du pouvoir, notamment des bâtiments liés au guide suprême, à la présidence, ainsi que certains ministères et responsables identifiés pour leur rôle central dans la répression. Le guide suprême aurait été mis en sécurité, mais d’autres responsables semblent avoir été atteints.
Le ciblage des principales figures du régime relève davantage du savoir-faire israélien, avec une forte capacité d'infiltration du système sécuritaire iranien, notamment grâce à la présence et aux réseaux du Mossad. Cela lui permet d’identifier avec précision les profils stratégiques à neutraliser, comme c'était le cas lors de la guerre des douze jours.
Et du côté américain ?
Les États-Unis sembleraient privilégier des objectifs plus structurels, consistant à neutraliser les infrastructures stratégiques majeures et à affaiblir en profondeur les possibilités de réplique du régime iranien : bases militaires, capacités navales — Donald Trump ayant lui-même évoqué la possibilité de neutraliser la marine — et notamment les bases de missiles.
Dans ce contexte, seuls les États-Unis disposent des moyens militaires permettant d’assurer une couverture régionale de grande ampleur : avions de surveillance de type AWACS, dispositifs antimissiles intégrés, groupes aéronavals et systèmes de défense déployés autour des porte-avions.
S’oriente-t-on vers une opération plus longue que la guerre des douze jours ?
Il s’agit d’une opération de très grande envergure. La planification s’étend potentiellement sur plusieurs semaines, et elle ne se limite pas à un simple raid ponctuel comme en juin dernier. Ce n’est pas un "one-shot" : l’objectif relève d’une stratégie de guerre d’attrition et de haute intensité.
L’intention est de mettre le régime à genoux, non pas par la seule force aérienne, mais en provoquant virtuellement un effondrement interne, ce qui pourrait créer un espace pour que la population exerce une pression décisive.
L’objectif est-il clairement d’opérer un "regime change" ?
La question du changement de régime est présente, mais elle ne suit pas la même logique que le modèle irakien, avec une intervention directe de troupes au sol. L’approche repose plutôt sur l’émergence éventuelle d’un acteur capable de conduire une transition politique ordonnée susceptible d'éviter le chaos.
Dans ses déclarations, Donald Trump a clairement appelé la population iranienne à agir. Il a formulé un message invitant les citoyens à "prendre leur destin en main" et à tirer parti de la situation, indiquant que les forces extérieures accomplissaient leur action et que c’était désormais à la population de saisir l’opportunité qui se présentait.
Cette opération vise donc aussi à ce que la population redescende dans la rue ?
Sans doute. Il semble que la population soit prête à nouveau à prendre ce risque. Cela suppose toutefois qu’elle ne se sente pas abandonnée, comme ce fut le cas début janvier lorsque Donald Trump avait indiqué que "l’aide arrivait", ce qui n'avait finalement pas eu lieu à l'époque.
Le véritable enjeu reste le risque de chaos. Dans ce type de situation, un effondrement incontrôlé est possible, ce que le Pentagone a indiqué à Donald Trump. On sait comment une guerre peut commencer mais on ne sait pas comment elle peut se terminer. Il y a toujours une part d'impondérables.
Trump affirme que "l'Iran n'aura jamais l'arme nucléaire". Est-ce qu'il faut s'attendre aussi à des frappes sur les grands centres nucléaires comme lors de la guerre des douze jours ?
Des frappes avaient déjà eu lieu par le passé, et le programme nucléaire iranien était supposément éradiqué. Manifestement, ce n'est pas totalement le cas. C’est là que l'on retrouve le site problématique appelé "Montagne de la Pioche", jamais visité par l'AIEA (aménagé en plus grande profondeur que celui de Fordow), près du site bombardé de Natanz. Selon l'agence, une partie des 440 kg d’uranium enrichi à 60 % serait toujours enfuie à Natanz et l'agence demandait en urgence de pouvoir faire un état des lieux de la situation, ce qui lui avait été refusé jusqu'à présent.
Il existe également des sites comme celui de Taleghan 2 à Parchin, supposé pouvoir servir comme centre d’essai d’explosifs à usage militaire et déjà bombardé par Israël en 2024. Il serait une des cibles prioritaires dans l'opération en cours. A cela s'ajoutent une multitude d'autres installations stratégiques.
Des explosions ont retenti un peu partout dans le Golfe. Est-ce que l'idée de l'Iran est aussi de "saturer" les alliés de Donald Trump dans la région ?
L’objectif est de créer un chaos potentiel, à travers l'arme privilégiée du balistique, en grand partie reconstituée depuis l'été dernier. Cette problématique balistique était une ligne rouge. Elle constitue un point central des négociations catégoriquement rejeté par le régime iranien qui le considère comme son principal moyen de dissuasion crédible, leurs forces conventionnelles ne leur permettant pas de confronter une puissance militaire comme celle des Etats-Unis.
Les Iraniens comptent donc mobiliser ces capacités balistiques dans le cadre d’une stratégie de saturation. C’est la raison pour laquelle les États-Unis ont pris le temps de déployer des systèmes de défense tels que THAAD et Patriot, afin de protéger à la fois les bases américaines et les pays alliés dans la région.
Est-ce que toutes les capacités balistiques de l'Iran peuvent-elles être neutralisées rapidement ?
Il ne faut pas s’attendre à un effondrement rapide de ses capacités balistiques. À court terme, ce n’est pas probable, mais à plus long terme, cela pourrait se produire. Des dégâts importants sont néanmoins à prévoir. L’Iran disposerait d’environ 2 500 missiles, dont certains ont une portée comprise entre 1 400 et 2 000 km. Dans le cadre d’une stratégie de saturation - déjà amorcée à la fin de la guerre des 12 jours - l’envoi massif de missiles, même si seule une fraction atteint sa cible, peut provoquer des destructions considérables. C’est le principe du tir de saturation par essaims de missiles.
Cette opération montre également que le ciel iranien est totalement "ouvert"…
On le savait depuis la guerre des douze jours puisque les systèmes antiaériens russes S-300 avaient été en partie neutralisés. Sur ce point, le vrai risque réside ailleurs : il s’agit donc bien des missiles. La priorité des Américains est de limiter l’ampleur d’une riposte iranienne potentiellement dévastatrice.
Quelles peuvent être les conséquences à court terme pour la région ?
L’Iran fait figure de pays sismique, au sens propre comme au sens figuré. Il est en effet sujet à de nombreux séismes telluriques et potentiellement sismiques sur le plan géopolitique. Toute action contre l’Iran aura des répercussions dans toute la région.
Le potentiel de déstabilisation régionale est considérable. En cas de chaos, l’Iran pourrait être un Irak post-2003 XXL ! Et cela en raison de la diversité ethno-confessionnelle et de l’instabilité qui en découle. Outre les Perses, qui représentent plus de la moitié de la population, le pays comprend des Kurdes, des Azéris, des Baloutches et des Arabes dans le Khuzestan. Des mouvements kurdes revendiquent déjà l’inclusion de leurs droits dans toute transition éventuelle, tandis que des groupes armés baloutches demeurent actifs.
Le prince Reza Pahlavi a récemment rappelé que la ligne rouge pour les Iraniens restait l’intégrité des frontières du pays, sous-entendant qu’aucune velléité séparatiste ne pourrait être tolérée.
Justement, Reza Pahlavi a déclaré ce matin que la victoire était "proche". Est-ce qu’il se positionne comme l’homme fort d’une éventuelle transition ?
Il ne peut pas être considéré comme un homme fort car il ne fait pas l’unanimité ni même consensus. Mais il veut se présenter comme l'incarnation d'un leadership par défaut afin de rassembler une opposition structurellement très divisée qui pourrait se rallier à lui dans le but d'une transition ordonnée. Mais aussi de prévenir un chaos qui pourrait découler d'un effondrement brutal du régime actuel.

© picture alliance / Consolidated News Photos
© Photo Pleiades Neo (c) Airbus DS 2026/via REUTERS

© JUSTIN TALLIS/AFP
© PHOTO/ Majid Asgaripour / REUTERS